Arioviste, roi des Celtes, tragédie en 5 actes et en vers, par J.-É. Bruneaux...

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Barba (Paris). 1823. In-8° , 51 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1823
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ARIOVÏSTE,
ROI DES CELTES,
TRAGÉDIE
EN CINQ ACTES ET EN VERS,
PAR J. E. BRUNEAUX,
PRIX : 3 FRANCS.
PARIS,
CHEZ BARBA, LIBRAIRE,
PALAIS - ROYAL , DERR1EKE LE THEATRE FRANÇAIS.
l823.
AVERTISSEMENT
DE L'ÉDITEUR.
CÉSAR a commencé le premier livre de ses Com-
mentaires au récit des guerres qu'il eut à soutenir
contre les Suisses. Il parle fort au long d'Arioviste,
roi des Allemands, un des adversaires les plus re-
doutables qui aient été opposés aux légions ro-
maines. 11 rapporte ses conférences avec ce prince,
et le combat mémorable où il fut vaincu et obligé
de se sauver sur le Rhin , dans un frêle bateau.
L'historien conquérant cite plusieurs fois les
services qui lui ont été rendus par Divitiacus, celui
de tous les Gaulois en qui il se fiait le plus ; il ra-
conte aussi les malheurs et la mort d'Orgétorix. Ce
seigneur, le plus distingué d'entre les Suisses, par
sa naissance et par ses richesses , voulut se faire
roi, sous le consulat de Messala*%t de IjiSïm ; mais
les Suisses, avertis de ses dessejtnlT, *5ë^'Saisirent de
lui : le feu devait être la peiné de^son crime, il
l'évita en se donnant lui-même, la niprt.
Ces événemens ont fourni le^sujet de la tragédie
que nous livrons au Public. Qûelqjïeis personnes
reprocheront peut-être à l'auteur d'avoir altéré les
faits ; mais une tragédie n'est point le récit fidèle
d'un événement j l'histoire seule ne peut se per-
, mettre de le changer, il est permis au poëte d'ajou-
ter ou de retrancher, selon que l'exigent les con-
venances théâtrales.
Arioviste est l'oeuvre posthume d'un compa-
triote de MM. ANCELOT et CASIMIR DE LAVIGNE.
M 1. J. E. BRUNEAUX naquit au Havre, en i774;
à quinze ans il avait terminé ses études. Le collège
de cette ville fut témoin de ses triomphes scolasti-
ques et de ses premiers essais littéraires. M. Bru-
neaux quitta de bonne heure un établissement où il
avait recueilli les palmes accordées à son talent
précoce ; pour se livrer à un autre genre d'étude.
Le commerce , qui a sur la prospérité des états ci-
vilisés une influence si grande et si utile , fut l'objet
de sa prédilection: il en suivit l'honorable carrière
jusqu'à l'époque de sa mort arrivée en 18ig.
Il a laissé à sa famille plusieurs manuscrits ; elle
possède en ce moment quatre Tragédies, trois Co-
médies , des Fables et plusieurs pièces de poésies
fugitives , qu'elle se déterminera à publier pour la
satisfaction des amis des Muses.
PERSONNAGES.
ARIOVISTE, roi des Celtes.
DIVISIAC, prince d'Autan.
MARC-ANTOINE, lieutenant de César.
VÉRODIXE, veuve d'Arge'torix, roi des Helvétiens,
ALBIZINDE, fille d'Argétorix et de Vérodixe.
ISMÈNE, confidente d'Albizinde.
OCTAR, confident de Divisiac.
La scène est dans le camp d'Arioviste.
IMPRIMERIE DE KQOZOU , RUE DE CLÉRÏ, H° 9, A PARIS.
AHIOVISTE
ACTE PREMIER.
SCÈNE PREMIÈRE,
DIVISIAC,OCTAR.
OCTAR.
Voici ce camp , seigneur, où le Celte intrépide,
Arrêtant des Romains la fortune rapide ,
D'un de ses plus grands rois, va venger les revers ,
Ou lui-même à son tour se voir charge' de fers ;
Plus de milieu, demain la honte ou la victoire !
Ali ! quel honneur pour nous de partager sa gloire.
Car j'aime à l'espe'rer, le grand prince d'Autun
Saura le délivrer de ce joug importun j
Et joignant ses efforts à ceux d'Arioviste....
Mais d'oùvous vient, seigneur, cette humeur sombre et triste ?
Quand tout respire ici la fureur des combats.
DIVISIAC.
Un motif différent enchaîne ici mes pas ;
J'aime, mon cher Octar, je suis rempli des charmes
De l'auguste beauté' pour qui j'ai pris les armes ;
Mon bras devait lui rendre et le trône et l'honneur ,
Et je n'ai pu de'fendre ici mon propre coeur.
Majs tel est du destin l'aveuglement extrême ,
Qu'elle m'abhorre , he'las ! presqu'autant que; je l'aime.
Tout prêt à les combattre , aussi j'ose aujourd'hui
Contre elle, des Romains , solliciter l'appui ;
Oui, j'immole à l'amour, l'honneur et la patrie j
11 faut vaincre l'ingrate....
OCTAR. ,
Eh ! pourquoi je vous prie,
,,.■■(*).■
Seigneur , d'un vain refus, pourquoi tant vous frapper ,
Quand de plus nobles soins devraient vous occuper?
Vous iriez des Romains mendier l'assistance!
Ne vous souvient-il plus où vous prîtes naissance?
Votre amour vous fait-il oublier que Ce'sar
Veut vous traîner un jour en esclave à son char?
Que Rome par ses mains vous fait porter la guerre ,
Pour achever en vous de conque'rir la terre;
Et pouvez-vous souffrir qu'Arioviste enfin ,
De la Gaule , lui seul, soutienne le destin ?
Mais , seigneur, je m'ernporle'et je crains d'en trop dire.
DIVISIAC.
Va, je sens ma faiblesse , Octâf , et j'en soupire j
Si tu savais les maux dont je suis combattu ,
Et combien fait d'efforts ma mourante vertu ,
Bientôt tu conviendrais , partageant mes alarmes ,
Que je mérite moins ton courroux que tes larmes.
Toutefois pour mon coeur le coup le plus Çatal
Est de voir sous mes yeux préférer un rival.
Ce spectacle cruel, par Un effet terrible ,
Me rend à ma patrie , à ma gloire insensible ;
Je n'écoute plus rien
OCTAR.
Et depuis quand, seigneur,
Cet amour méprisé fait-il votre malheur ?
Je vous ai vu cent fois, clans un dépit extrême ,
L'arracher de votre âmë, et vous rendre à vous-même.
DIVISIAC.
Ah ! que tu connais mal ce profond sentiment,
Si tu crois qu'nn dépit en triomphe aisément <
Lorsque de deux beaux yeux les atteintes trop sûres,
Nous ont fait de l'amour éprouver les blessures ,
Vainement on s'en croit guéri quelques instants ;
La cicatrice en reste et seigne encor long-temps.
Je sais qu'Arioviste est fier et magnanime ,
Comme au plus grand héros je lui dois mon estime ;
Mais je suis contre lui de fureur animé ,
Quand je suis le rival d'Arioviste aimé.
\ (<5)
Que dis-je! à sa vertu plus de respect j'attache ,
Et plus je sens le prix du bien qu'elle m'arrache.
Les hautes qualités qui forment ce héros
Sont autant de raisons qui troublent mon repos.
Jusqu'ici presque égaux en mérite , en naissance ,
La princesse elle seule en fait la différence,
Et d'un choix offensant le partage inégal
Décide en sa faveur du bonheur d'un rival.
Juge donc si je dois , dans ce sujet d'alarme ,
Refuser des Romains l'entremise et les armes.
OCTAR.
Non , non, n'hésitez plus ; ils vous tendent les mains ;
Courrez, patrie , honneur , livrez tout aux Romains.
De César aujourd'hui l'ingénieux courage
Ne pouvait s'assurer d'un plus heureux partage j
La fortune de Rome agit en votre amour.
DIVISIAC.
Je te dirais , Octar, en ce funeste jour,
Si je. voulais chercher une excuse à ma gloire ,
Que je puis de César applaudir la victoire.
Oui, je puis en suivant.mille peuples divers ,
Me soumettre sans honte avec tout l'univers.
Le sort d'Antiochus , le destin de Cartage
Ne m'annoncènt-ils pas d'avance mon partage ,
Et je conçois à peine un généreux effort,
Quand je donne des pleurs à Mithridate mort.
Rien ne résiste plus sur la terre et sur l'onde :
Rome marche à grands pas vers l'empire du monde ;
Et la Gaule .avec joie ,-en ce commun malheur ,
Ne doit fixer en moi que son libérateur.
Car enfin je prétends , comme je le projette ,
La voir son alliée et non pas sa sujette y'
Et dans la paix qu'on va proposer aujourd'hui,
La Gaule peut trouver son plus solide appui;
Et moi, bien plus heureux que je n'osais le croire ,
J'assure d'un seul coup mon bonheur et ma gloire.
OCTAR.
Mais pensez-vous enfin qu'en contraignant ses yrteux ,
La princesse aujourd'hui vous rende plus heureux?
■ ( 6 )
Seigneur, Arioviste a su toucher son âme ,
L'un pour l'autre tous deux sentent la même flamme ;
Ainsi n'espérez pas.... \
DlVlSIAC.
L'amour entre les rois ,
Rarement, cher Octar , suit librement son choix.
Cette raison d'état, cette maxime antique ,
Soumet leur volonté à son joug despotique;
Et malgré ses transports qu'avec peine il combat,
Leur coeur doit s'immoler en victime à l'état.
Tel est partout la loi que suit leur politique :
Rome , Rome après tout en ma faveur s'explique ,
Et j'attends aujourd'hui par son ambassadeur ,
Le repos de la Gaule et celui de mon coeur.
Toi, va cours, cher Octar, le prévenir d'avance ,
Fais-lui de mes projets l'entière confidence.
Accablé de soucis et travaillé de soins ,
Je voudrais lui parler un moment sans témoins.
SCÈNE IL
ARIOVISTE , DIVISIAC.
ARIOVISTE.
Seigneur , l'auriez-vous cru que dans une journée
Qui doit de nos états régler la destinée ,
César, en démentant ses vertueux projets ,
Se vît en vain réduit à demander la paix ?
Rome, dont la fierté soumet toute la terre ,
Pourrait-elle avant nous se lasser delà guerre?
Et ce héros fameux par tant et tant d'exploits ,
Pourrait-il bien trembler pour la première fois?
Antoine ,,de son camp va passer dans le nôtre;
J'ignore quel motif fait agir l'un et l'autre ,
Mais je sais que je veux, malgré leurs vains projets
Lui donner ma réponse et le combat après.'
DIVISIAC.
Ecoutons-le , seigneur, avant toute autre chose,
Il est bon de savoir ce qu'Antoine propose;
Si l'on peut accepter les offres de César ,
Pourquoi d'une bataille essuyer le hasard?
Je sais que les Gaulois qu'anime un grand courage ,
Porteront en tous'lieux la victoire et l'orage;
Ils combattront sous vous et c'est assez , seigneur,
Pour pouvoir espérer la gloire et le bonheur.
Mais les Romains enflés d'orgueil et de conquêtes
Ont souvent repoussé d'aussi fortes tempêtes ;
Mille exemples fameux peuvent nous l'enseigner;
Les blessures qu'ils font sont long-temps à seigner ;
Craignons....
ARIOVISTE.
Tous nos/Soldats, remplis du plus beau zèle,
Brûlent de terminer cette grande querelle ;
Ils se plaignent déjà que leurs bras enchaînés
Perdent tous les lauriers qui leur sont destinés.
Laisserons-nous languir une audace pareille ?
A la voix de l'honneur fermerons-nous l'oreille?
Au milieu de son camp , César a beau tonner,
Je ne vois rien en lui qui puisse m'étonner.
La noble ambition de mon coeur trop sensible ,
Veut ravir à César son titre d'invincible.
Et le glaive à la main le faire souvenir
Que c'est un conquérant que mon bras doit punir.
Tant d'hommes qu'à sa gloire ont immolés ses armes
Exigent'trop de nous du sang au lieu de larmes ;
Et je crois que l'on est complice d'un trépas
Que l'on pourrait venger et qu'on ne venge pas.
Voyez donc en ce jour , que nous ouvre la gloire ,
Si nous devons, seigneur, refuser la victoire;
Cambattons seulement : l'équitable avenir
Gardera de nos noms l'illustre souvenir, ' ' - -
Et fussions-nous vaincus, notre chute est trop belle
Pour nous promettre rien qu'une gloire immortelle.
DIVISIAC. v
Seigneur, je l'avouerai, jamais occasion *
N'a pu mieux d'un héros flatter l'ambition,
'■. - ( 8 )
Oui, tout est juste et, grand... mais , si j'ose le dire ,
Le destin qui conduit les Romains à l'empire...
ARIOVISTE.
Eh ! ne me pressez point du destin des Romains ;
Un héros a toujours son destin dans les mains,
Plus le sort veut l'abattre et plus il se relève ;
Ainsi, h'attendons plus ni de paix , ni de trêve ,
Seigneur, mais si jamais les Alpes entre nous
Dérobent les Romains à l'effet de nos coups ,
C'est alors que la gloire "et que la politique
Nous rendront les amis de cette république*
Ce n'est pas que la reine est maîtresse après tout,
Et je souscris sans peine à ce qu'elle résoud.
Elle paraît... son âme est haute, grande et belle ,
Et nous allons savoir où l'honneur nous appelle.
SCÈNE III.
ARIOVISTE, DIVISIAC, VÉRODIXE.
VÉRODIXE.
Oui princes, il est vrai, je l'avoue entre nous ,
Vous avez jusqu'ici bien servi mon courroux;
Dans mille occasions à mes désirs propices ,
Vous m'avez, tous les deux , fait mille sacrifices ;
Aussi mon infortune en repos dans ces lieux ,
En rend-elle poUr vous mille grâces aux Dieux?
Veuve d'un des grands rois que là Gaule a vu naître ,
Par ses exploits du moins vous ayez pu connaître
Le fier Orgélorix; à ce ressouvenir
Ne vous étonnez pas s'il m'échappe un soupir;
Ce roi tout mort qu'il est, des vrais rois le modèle,
Qui défendait la Gaule et vengeait sa querelle,
Succomba sous César; princes, c'est contre lui
Que je viens demander vos secours aujourd'hui;
On dit qu'il veut la'paix, et pouvez-vous la ?aire?
Pouvez-vous recevoir des lois de sa colère?
Et sa fçinte douceur ou-sa timidité
Pourra-t-elle passer pour générosité.
' \ ■" ( 9 ) ■
ARIOVISTE.
Non , madame , il vous faut une vengeance entière :
Du grand Orgétorix, la veuve et l'héritière
Doit et venger ce prince et ravoir ses états
Avant qu'aucune paix puisse enchaîner nos bras ;
Aussi je cours , madame , enflammé par la gloire ,
Faire à votre vainqueur expier sa victoire;
La justice et le droit dirigeront nos coups ,
Et nous sommes trop forts en combattant pour vous.
VÉRODIXE.
Seigneur, je vous dois tout : errante , abandonnée,
Vous calmez la rigueur de notre destinée.
Ce prince, comme vous, qu'anime la vertu,
Pour un sang malheureux a souvent combattu;
Achevez le dessein où votre coeur aspire ,
Rendez-moi mon bonheur, mon trône et mon empire.
Vous le pouvez tous deux, et peut-être demain
Verrons-nous tous nos champs baignés du sang Romain.
Vous commandez ici deux puissantes armées ,
Princes, sous vos drapeaux à vaincre accoutumées ,
Et je vous le prédis, oui César en ce jour,
Si vous restez d'accord, va trembler à son tour.
DIVISIAC.
Je vous l'ai déjà dit, avant toute autre chose,.
11 est bon de savoir ce que César propose ;
Je consens qu'en l'état où vous réduit le sort,
Madame, votre coeur refuse un tel accord.
Je vois jusqu'où se porte une juste colère,
Vous demandez du sang pour la mieux satisfaire.
Ah! vous vous souvenez trop bien de vos douleurs ,
Et vous voulez qu'à Rome elles coûtent des pleurs.
Cependant si je puis , sans recourir aux armes ,
Vous faire dans la paix, trouver de plus grands charmes;
Si par quelque hasard «que l'on ne prévoit pas ,
Cette paix vous rendait le trône et vos états,
Pourquoi chercher si loin un bien imaginaire ,
Le repos, à ce prix, ne saurait-il vous plaire?
V '. ( io)
Madame , assez 1 ong-temps la Gaule a soupiré
Des guerres dont son sein fut souvent déchiré,
Elle a besoin...
ARIOVISTE.
, Seigneur, ma surprise est extrême
De vous enteudre ainsi parler contre vous-même.
Je vous ai vu cent fois, les armes à la main, •
Vous frayer à la gloire un tout autre chemin.
Vous ne calculiez point au milieu des batailles ,
Si la Gaule y trouvait ses propres funérailles ;
Par l'honneur entraîné, contre ses ennemis ,
Vous supposiez alors tout juste et tout permis.
Du consul Cassius , le surprenant naufrage
Fut l'effet de vos soins et de votre courage ;
Et je ne crois qu'à peine un pareil changement.
DIVISIAC.
Je suis le même encore, en ce même moment;
Seigneur, j'ai fait la guerre et la saurais bien faire ,
Si je croyais pour nous qu'elle fût nécessaire.
VÉRODIXE.
Vous vous flattez en vain, seigneur, n'espérez pas
Que César se dépouille ainsi de ses états;
Eh! par quelle raison rendrait-il sa conquête?
Nul péril jusqu'ici n'a menacé sa tête :
Nous touchons à l'instant enfin de nous venger ,
Cependant c'est la paix où vous voulez songer.
Seigneur, il est trop tard, nos deux camps sont trop proches,
On ne peut éviter leurs sanglantes approches;
Et j'espère du ciel, propice aux affligés,
Que les Gaulois et nous seront bientôt vengés.
Car enfin que César me rende ma couronne ,
Seigneur, c'est entre nous un discours qui m'étonne.
Ecoutons toutefois Antoine, et nous verrons
Après ce qu'il dira quel parti nous prendrons.
ARIOVISTE.
Quoi, madame , aujourd'hui vous mettez en balance
L'espoir doux et flatteur d'une illustre vengeance ;
.(■il)
Et votre époux enfin , par le sort accablé,
N'aura que des regrets d'un grand coeur désolé?
Il faut sacrifier aux mânes d'un tel homme ,
Le dernier des Romains ; et jusqu'aux murs de Rome ,
C'est-là qu'il faut marcher ; c'est de ce seul côté,
Que la paix nous attend avec la liberté.
Nous combattons enfin pour nos champs , pour nos villes ,
Nos jours sont dans nos bras, dans nos bras nos asiles ,
Nous ne nous armons point pour le nom de vainqueur;
Mais pour les plus grands biens , la patrie et l'honneur.
Je connais les Romains; adroits autant que braves,
Ils veulent nous flatter pour nous mieux rendre esclaves.
Une semblable paix ne saurait m'éblouir;
C'est d'un repos plus sûr que je cherche à jouir.
VÉRODIXE.
Seigneur, que vous dirai-je, en cette conjoncture?
De si beaux sentiments j'accepteici l'augure ,
Le moment est venu, si fatal aux Romains ,
De venger tout le sang qu'ont répandu leurs mains.
Je vois de vos discours ce qu'il faut se promettre :
Le ciel vous a laissés les derniers à soumettre ,
Afin que chaque peuple , en recouvrant ses droits,
Fût libre et glorieux par la main des Gaulois ;
Mais malgré cet espoir il est bon que l'on rende
Ce qu'à des ennemis le droit des gens demande
Antoine vieut, seigneur, il le faut recevoir.
DIVJS1AC.
Je prends sur moi, madame, un si juste devoir,
Et vous verrez bientôt d'une fausse espérance
Si ma voix en ces lieux vous donna l'assurance.
SCÈNE IV.
ARIOVISTE, VÉRODIXE.
ARIOVISTE.
Ou je me trompe fort, ou le prince d'Autun
Se lie avec César, d'un intérêt commun ,
( ia )
Madame, vous voyez avec combien d'adresse,
Il tâche à pallier son indigne faiblesse;
Cet intérêt caché qui l'attache aux Romains ,
Cette paix que je vois , l'âme de ses desseins ,
Présagent quelque coup à la Gaule funeste;
Mais je l'empêcherai d'en achever le reste.
VÉRODIXE.
Dans l'état malheureux où nous sommes réduits,
Ne cherchez point, seigneur, de nouveaux ennemis ;
Il faut tout ménager, les Romains sont trop proches;
Ne perdons point de temps à faire des reproches;
Aux devoirs généreux qu'il oublie ou trahit,
On ne ramène point un coeur.que l'on aigrit.
Malgré tous les discours sur la foi de ce prince,
Nous n'avons après tout qu'un soupçon assez mince.
Peut-être , et je m'en flatte , agit-il autrement,
Et vous suivez trop tôt un premier mouvement.
Quoiqu'il en soit enfin, si vous daignez m'en croire,
Dissimulons, seigneur, jusques à la victoire;
Epargnons tout prétexte à qui veut nous trahir.
ARIOVISTE.
Vous le voulez enfin, c'est à moi d'obéir';
Madame, je sais trop qu'en l'état où nous sommes
Nous devons ménager jusqu'au dernier des hommes ;
Mais enfin je crains plus un faux ami jaloux
Que cent mille ennemis conjurés contre vous.
Un Gaulois , méprisant le péril qu'il affronte ,
Cherche ses ennemis et jamais ne les compte,
Et fût-il assuré d'y trouver le trépas ,
Sa grande âme s'émeut et ne s'ébranle pas ;
Si de tels Sentimens, qui font mon caractère,
Ont de quoi mériter le bonheur de Vous plaire ,
J'ose vous demander, madame , en ce grand jour,
La main de la princesse, objet de mon amour.
Je n'ai pu dans mon camp contempler tant de charmes
Sans mettre à leurs genoux mon coeur avec mes armes.
VÉRODIXE.
Un tel aveu, seigneur, est surprenant pour moi,
Je ne mérite pas l'honneur que je reçois ;
( iS)
Un héros qui toujours par tant de vertus brille ,
Quand il est son vengeur peut prétendre à ma fille;
Consultez-en ces yeux dont vous êtes charmé,
On vous doit trop, seigneur, pour n'être pas aimé.
ARIOVISTE.
Que de grâces, madame, et de reconnaissance.
VÉRODIXE.
N'oublions pas des soins de plus haute importance ,
Allons revoir le prince, et que tous nos desseins
Tendent uniquement à perdre les Romains.
(4)
.. ACTE SECOND.. .
SCÈNE I.
ALBIZINDE, ISMËNE.
ALBIZINDE.
Tu le veux, chère Ismène, eh bien! je le confesse, -.
Appelle mes frayeurs , l'effet de ma tendresse,
Donne un nom plus sensible à ma juste douleur,
Tu connaîtras bien,mieux les secrets de mon coeur.
J'ai vu depuis long-temps, j'ai vu la guerre ouverte ,
Menacer les Gaulois hautement de leur perte ,
J'ai vu César vainqueur ravager mes états,
Enfin, j ai vu mon père expirer dans mes bras;
Ismène cependant, je l'avoue à ma honte,
Une douleur plus vive aujourd'hui me surmonte ,
Et mon coeur , absorbé dans un seul sentiment,
Ne verse plus de pleurs que sur mon seul amant.
Ah! quand on aime bien, quand on aime comme j'aime,
On cesse en ces périls de trembler pour soi-même.
Approuve donc ma crainte, «l juge si l'amour
M'alarme injustement dans ce funeste jour.
ISMÈNE.
J'admire ce penchant que la nature inspire ,
Madame, Arioviste en éprouve l'empire;
Et jamais un grand coeur, pour un plus bel objet,
Ne s'est laissé loucher d'un amour plus parfait ;
Il est digne de vous, son rang, sa renommée,
Ses brillantes vertus dont vous êtes charmée,
Cette fermeté d'âme, enfin... .
ALBIZINDE.
Ne poursuis pas ;
Ce prince, n'a pour moi déjà que trop d'appas,
(i5)
Je tremble pour sa vie , et je crois voir sa, tête ^
Assurer des Romains la gloire et la conquête ;
Leur bonheur m'épouvante et j'en frémis !...
ISMÈNE.
La paix
. Va répondre à vos voeux et remplir vos souhaits ;
Bannissez donc , madame , une terreur si vaine,
Les Romains par la paix vont calmer votre haine.
ALBIZINDE.
La paix! Oh! des Romains peut-on la recevoir?
Soutenons notre honneur, faisons notre devoir,
Ismène , il faut périr, il faut suivre mon père ,
Ma perte doit venger une perte si chère ;
Il faut... Mais je me trouble , Arioviste , enfin ,
Peut de nos oppresseurs balancer le destin;
Ma crainte a-t-elle droit de lui faire une injure ?
Non, non, sur sa valeur mon esprit se rassure;
Je conçois de la joie , et peut-être qu'un jour
Nous verrons à son char la victoire à son tour.
César est un héros à qui rien ne résiste ,
Mais il lui reste encore à vaincre Arioviste. ~~ „
Ah ! le ciel fera voir sans doute en ce héros
Et la fin de la guerre , et la fin,de nos maux.
ISMÈNE.
Cet espoir consolant devrait bannir, madame ,
-Les pensers douloureux qui tourmentent votre âme;
Je vois avec plaisir un sentiment si doux;
Oubliez des malheurs encor bien loin de vous.
ALBIZINDE.
N'y plus songer, Ismène , hélas ! puis-je le faire?
Puis-je oublier ainsi mon amant et mon père?
Bien loin de voir pour moi le destin adoïfCi, \
Arioviste , hélas !
ISMÈNE.
Madame, le voici.
(■i6)
SCÈNE II.
ARIOVISTE, ALBIZINDE, ISMÈNE.
ARIOVISTE.
Qu'ai-je entendu? madame, une illustre princesse ,
Pour moi', pour ma fortune, aujourd'hui s'intéresse;
Se pourrait-il bien faire enfin que mon bonheur...
ALBIZINDE.
Oui, je parlais de vous et j'en conviens, seigneur;
Je ne rougirai point de ma noble franchise,
A vous la confesser la gloire m'autorise;
Un héros tel que vous ne doit pas s'étonner
Que sur ses actions on aime à raisonner.
Toute la terre en parle, et je serais ingrate
Si j'évitais moi seule un discouis qui me flatte;
Ah ! c'est encor trop peu pour ce que je vous dois
Que le ressouvenir de mille beaux exploits...
ARIOVISTE.
Madame, qui n'eût fait tout ce qu'on m'a vu faire?
Qui n'eût voulu prétendre à l'honneur de vous plaire ?
Si mon bras vous servit , mille princes jaloux
A ma place en auraient fait tout autant pour vous.
Hélas ! vous le savez, je le dirai sans cesse ,
Dès lors que je vous vis , adorable princesse ,
Mon coeur céda sans peine au pouvoir de vos yeux ;
J'en fis dès ce moment et mes rois et mes dieux ,
Je vous sacrifiai ma liberté, ma vie ;
Trop heureux si pour vous elle m'était ravie /
Pardonnez ces aveux, mais quand on aime bien
On ne peut se lasser d'un si doux entretien.
Puis-je espérer ....
ALBIZINDE.
Seigneur, il m'est bien doux , sand doute ,
De voiries nobles soins que mon amour vous coûte; *
J'ose m'enorgueillir de ce puissant effet
Que ma faible beauté sur votre coeur a fait;
( 17 )
D'un amant tel que vous , seigneur, on se fait gloire
D'avoir de sa défaite honoré la victoire ;
Et de quelque fierté dont se pare un grand coeur,
On se défend fort mal contre un pareil vainqueur.
Ah ! si Rome et César ne troublaient point ma joie...
ARIOVISTE.
Madame , que César, que Rome me foudroie ,
Mais pour notre salut, il nous faut en ce jour
Taire nos sentiments et cacher notre amour;
Après l'aveu charmant que vous venez de faire
Je mourrai satisfait et crains peu leur colère.
Ah! divine princesse, Arioviste, un jour,
Peut espérer enfin voir payer son amour. -
Que de plaisir , ô ciel! que de grâces à rendre !
Mais pardonnez , madame , à cet amour si tendre ,
Pardonnez ce désordre à mes sens enchantés ;
Je ne résiste plus à mes félicités.
Princesse , car enfin j'oserai vous le dire ,
La reine m'autorise à l'hymen où j'aspire ;
Elle joint tous ses voeux à mes voeux les plus doux ,
Et je n'attendais plus mon destin que de vous.
ALBIZINDE.
J'obéirai, seigneur, et je veux bien qu'on voie
Que pour vous mon devoir obéit avec joie;
Mais d'un si tendre amour, tel que soit les projets,
11 en faut reculer les plus charmants effets.
Le prince d'Autun tn'aime , et malgré moi , son âme
A trouvé dans mes yeux de quoi nourrir sa flamme ;
C'est ce que ses discours , malgré tous mes mépris,
Ses soupirs , ses regards, ne m'ont'que trop appris.
Jugez donc contre nous de tout ce qu'il peut faire ,
S'il sait par son rival que je le désespère.
Mes yeux ont fait ce mal, mais j'ose me flatter
Dans ses suites du moins de pouvoirl' jrrêter.
ARIOVISTE.
Eh ! ne voyez-vous pas qu'avec Rome il intrigue ?
Madame, et qu'envers nous, de vains sermens prodigue ,
n
O
( '8)!
Ce "prince épouvanté , tout Romain dans le coeur,
Trahit ses alliés , son pays , son honneur.
Il vous trahit vous-même, et cependant, madame,
Vous voulez ménager sa trop perfide flamme ;
L'occasion ici s'offre trop belle à nous,
Pour ne pas prévenir de si dangereux coups.
Etouffons ses projets en cor dans leur naissance ,
C'est à moi que la Gaule en demande vengeance;
Et c'est pour un amant un bonheur sans égal,
Dans l'ennemi commun de punir un rival.
ALBIZINDE.
Ah ! craignons d'en venir jusqu'à la force ouverte,
Ce n'est pas le moment de songer à sa perte ;
Je sais mieux le secret contre nous d'arrêter
Les desseins odieux qu'il a pu méditer.
Souffrez , seigneur, souffrez que je vous le ramène ,
Mes yeux feront sur lui bien plus que votre haine ,
Le danger est pressant.,.
ARIOVISTE.
Eh bien! dans ce danger
Voulez-vous me ravir l'honneur de vous venger?
Voulez-vous qu'avec lui j'en partage la gloire?
N'-oserai-je , moi seul, espérer la victoire?
Ou s'il faut succomber sous d'innombrables coups ,
M'envierez-vous l'honneur de succomber pour vous?
ALBIZINDE.
Seigneur! sur quel spectacle arrêtez-vous m'a vue!
Pourquoi me menacer d'un destin qui me tue?
Nous périrons tous deux si vous devez périr,
Et nul autre que vous ne me peut "secourir.
Mais encore une fois , souffrez que je ménage •
D'un prince chancelant l'esprit et le courage.
Divisiac , seigneur, quoiqu'il se soit promis,
Peut encore insulter à ses nouveaux amis.
Il vient avec Antoine, adieu, je me retire;
A ce que vous voudrez on me verra souscrire ,
Mais si vous m'en croyez, dans cette extrémité,
Ne prenez point conseil d'un coeur trop agité.

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