Armentès et Adélaïde ou le spectre du chateau de Montenard

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Artaud (Paris). 1802. In-12.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1802
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ARMENTÈS
ET
ADÉLAÏDE.
ARMENTES
ET
ADÉLAÏDE,
OU
LE SPECTRE DU CHATEAU
DE MONTENARD.
A PARIS ,
Chez ARTAUD, libraire, quai des
Augustins, n°. 50.
AN XI — 1802.
On trouve chez le même Libraire,
Zeir et Zulica,
Thaïra et Fernando ,
Bythis, ou l'Elève de l'Africain.
ARMENTES
ET
ADELAIDE,
LE SPECTRE DU CHATEAU
DE MONTENARD.
DANS un château situé au sein
des montagnes du Dauphiné , à
trois lieues de Grenoble, habitait
un vieux gentilhomme, nommé
le baron de Montenard. Il n'avait
reçu dans ce château où il avait été
élevé, d'autre éducation que celle
d'un gentilhomme, et l'on sait
qu'elle était bornée à lui donner la
connaissance des préjugés de son
I
état : les lumières , les notions
particulières, et toute instruction
sentaient la roture. Les gentils-
hommes , notamment celui qui
prenait le titre de baron, devait les
repousser comme des moyens avi-
lissans ; par conséquent les barons,
les princes; etc. , devaient être les
plus ignorans de leur caste.
Celui-ci s'était borné quant à ses
occupations, à celle qui fut fami-
lière à ses pareils; c'est-à-dire à celle
de la chasse , qu'ils regardaient,
après la guerre, comme la plus
noble et la plus utile de toutes ; et,
soit par paresse ou lâcheté natu-
relle, il lui avait sacrifié la gloire
qu'on acquiert dans les combats ;
en sorte que le baron n'avait jamais
fait de campagne, et par conséquent
il ignorait s'il était brave. J'ou-
bliais de dire, qu'outre les préjugés
(3 )
relatifs à sa noblesse, on avait gravé
dans son esprit l'empreinte de tous
ceux qui servent à nourrir la fai-
blesse et la pusillanimité dans l'hom-
me, à affaiblir les ressorts des ames,
et à les amener à un point de nullité
complette. L'expérience a prouvé
qu'un préjugé est la source de mille
autres , et qu'un seul entré dans
l'ame de l'homme, y affermit l'em-
pire de tous.
Le baron avait donc un esprit
faible, et son caractère devait s'en
ressentir pour tout ce qui avait rap-
port à ses principes. Enfin il passait
sa vie à chasser, à tourmenter ses
vassaux ou ses domestiques, et à
exercer ce despotisme féodal qui
l'emporta souvent sur celui des rois.
Il était aussi riche que peut l'être
un baron du Dauphiné, ce qui n'est
pas un période bien élevé ; car en
I..
( 4 )
Dauphiné, comme en Gascogne et
dans nombre de provinces de la
France, les titres l'emportent tou-
jours dans la balance contre la ri-
chesse. Mais si la fortune de celui-
ci était bornée, il avait le moyen
de l'accroître. Il n'était, ni dans
son industrie ; l'industrie n'est pas
le mobile du sort des barons fran-
çais ; ceux de l'Angleterre seuls ont
su la mettre en oeuvre; ni dans sa
bravoure qui pouvait lui ouvrir les
trésors des ennemis de sa patrie ,
comme à tant d'autres : on a dit
qu'il ne se doutait point de ce qu'é-
tait la bravoure, n'en ayant reçu
d'autre idée qu'en lisant l'histoire
des illustres chevaliers des 13me. et
14me. siècles. Il n'avait pas des mi-
nes dans ses champs montagneux,
quoiqu'il s'en trouve en Dauphiné ;
son trésor n'était pas dans un autre
( 5)
hémisphère, il était dans son châ-
teau : la nature lui en avait fait la
don dans sa fille, la plus aimable
et la plus intéressante des femmes ,
en favorisant, par une de ces sin-
gularités qui lui sont propres, un
homme indigne d'être le père d'A-
délaïde , qui joignait à la plus grande
beauté, une ame véritablement
noble , c'est-à-dire née pour la
vertu, la bienfaisance et la ten-
dresse ; et un esprit où la grâce ,
la naïveté , la solidité se joignaient
aux charmes d'une imagination
brillante. Adélaïde , outre cela ,
possédait un caractère fort : ordi-
nairement cette faculté est unie
aux respectables sentimens dont
on vient de parler. Toute ame
née vertueuse est ferme , et de-
vient souvent héroïque. L'humeur
la. plus douce était un des at-
( 6)
tributs de cette ame : la candeur
servait de fard à sa beauté ainsi
qu'à celle de son corps, et l'enve-
loppait comme d'un voile; c'était,
si l'on peut parler ainsi, le vêtement
transparent à travers lequel on dé-
couvrait toutes ses qualités. Elle
était affranchie des préjugés dont
son père était esclave : la fortune,
le rang n'était rien à ses yeux ; elle
ne voyait dans l'homme que le coeur,
et elle n'estimait que ses douces
émanations.
On voit, d'après ce portrait, que
je suis autorisé à regarder un être
aussi rare comme un trésor, et qu'il
dut l'être aux yeux même de l'inepte
et peu judicieux baron : les facul-
tés brillantes, quelle que soit l'inep-
tie de ceux à qui elles se montrent,
les frappent toujours à un certain
point. Le baron vit dans sa fille un
(7)
moyen d'-augmenter sa fortune; il
pensa avec raison qu'elle était faite
pour fixer les regards de toutes les
espèces d'hommes, et jugea qu'un
prince pourrait s'assimiler aisément
à elle.
Il se flatta donc d'obtenir un
brillant parti pour Adélaïde. Son
orgueil , et sur-tout son avarice ,
car le baron était encore plus avare
qu'il n'était orgueilleux, crurent
trouver un aliment dans l'union de
celle-ci avec l'époux qu'il lui choi-
sirait. Il ne s'occupait point à en-
visager si sa fille entrerait dans ses
vues , et s'il devait faire son bon-
heur ; plus despote que ne le fut
aucun homme, (il devait l'être, les
préjugés rendent toujours l'homme
tel) dur, jusqu'à la cruauté, même
envers la douce Adélaïde, ce qu'il
manifesta sans cesse depuis l'en-
(8)
fance de celle-ci, et après la mort
de son épouse que ses mauvais trai-
temens avaient entraînée dans le
tombeau, il espérait forcer sa fille
par la violence à céder à tous ses
voeux.
Elle avait dix-sept ans lorsque le
comte d'Armentès, voisin du baron,
homme aussi respectable qu'il l'é-
tait peu ; aussi éclairé qu'il était
ignorant, et à qui le baron avait
les plus grandes obligations, eut
occasion de venir dans le château
avec le chevalier son fils, qui allait
sortir de la carrière de l'adoles-
cence, ayant quatre lustres révolus ;
et à qui ce père estimable; avait
donné l'éducation la plus distin-
guée. Le jeune Armentès réunissait
aux facultés de l'esprit et aux con-
naissances, les agrémens physiques,
une ame née pour la grandeur, et
(9)
paraissait devoir remplir les plus
belles destinées. Il était alors lieu-
tenant de dragons, et il avait déjà
fait une campagne , où il s'était
acquis l'estime de ses chefs.
Le comte d'Armentès , étonné
en voyant Adélaïde, et en admi-
rant ses attraits et son esprit, forma
dès lors le voeu secret de l'unir à
son fils. Il vit qu'il ferait le bon-
heur de ces deux êtres, en qui il
découvrait la plus parfaite analogie.
Il communiqua son idée au baron
qui ne la rejetta point, sachant que
le comte possédait une belle for-
tune, et de grandes espérances du
côté d'un de ses frères qui était
célibataire, et, qui avait de très-
riches possessions dans l'Inde où il
se trouvait. Ce dernier envisagea
que le comte n'avait que deux fils,
et il savait qu'il voulait leur partager
( 10 )
également ses biens, en s'écartant de
cet usage aussi injuste que bizarre ,
qui immolait le cadet à l'âîné.
Le baron se décida: il fut même
formé une promesse des deux côtés
à cet égard.
Ce qui porta, te comte à poursui-
vre sa résolution, ce fut la décou-
verte de l'impression que s'étaient
faite mutuellement les deux jeunes
gens. Adélaïde, qui jusqu'alors n'a-
vait vu que des hommes très-or-
dinaires chez son père, fut émue
en voyant le chevalier, qu'elle dis-
tingua en un instant de ceux-ci. Ses
qualités ostensibles séduisirent son
imagination, et son coeur inclina
pour le jeune Armentès : lorsque
l'imagination est enchaînée , le
coeur est sans défense, ou, plutôt,
c'est elle qui l'ouvre à l'amour.
Adélaïde aima donc le chevalier
( 11 )
à la première vue, et l'impression
fut rapide comme celle de la foudre.
Les ressorts de cette ame prête à se
développer, qui n'attendaient qu'un
véhicule pour lui donner la plus
vive impulsion, lui firent prendre
l'essor le plus grand , et l'empreinte
dans cette ame neuve dût être pro-
fonde et durable, lorsque les regards
du chevalier l'eurent faite dans celle
d'Adélaïde. On peut comparer ,
dans ce cas, l'action de l'amour sur
un être, à celle du feu sur l'airain,
qui s'y grave d'une manière ineffa-
çable. De son côté, le jeune homme
dont le coeur n'avait point encore
ressenti l'influence de l'amour, et
que ses feux devaient rendre brû-
lant, éprouva , comme par un effet
magnétique , la même impulsion ;
et l'amour avait fait plus de progrès
sur leur ame en une journée, qu'ils
( 12 )
n'en aurait fait en six lustres sur
celle des trois-quarts des hommes.
Les deux amans, étonnés de leur
état nouveau, ne se communiquè-
rent point leurs sensations diverses,
car ils étaient encore étrangers en
quelque sorte et ils ignoraient les
desseins de leurs pères sur eux ;
mais leur embarras mutuel lors-
qu'ils étaient ensemble, la rougeur
qui couvrait involontairement leurs
fronts lors qu'ils s'envisageaient, ou
lorsqu'ils étaient forcés de s'adres-
ser la parole, leurs regards qui dé-
celaient l'état de leurs coeurs ; les
regards ne peuvent être enchaî-
nés , et ils sont les ministres des vo-
lontés de l'ame ; tout cela les eut
bientôt instruits de leur bonheur ;
et les terreurs que chacun avait
éprouvées, de son côté, s'évanoui-
rent tout-à-coup. Ils se livrèrent à
(13)
ce charme qui ne peut être dépeint,
qui anéantit les ames en les plon-
geant dans un océan de voluptés,
qui transporte l'esprit de deux vrais
amans dans la sphère des illusions
enchanteresses, et qui, pour l'hom-
me , est ici bas le plus grand mobile
de la félicité.
Bientôt l'audace qui suit l'amour
pur les anima tour-à-tour : maiselle
se montra plus active dans Armen-
tès , ce sentiment devant régner
avec plus d'empire sur l'être le plus
fort, qui est l'homme, et il osa an-
noncer à Adélaïde qu'elle l'avait
asservi à son empire.
Il lui fit cet aveu un matin qu'il
l'a trouva livrée à ses rêveries dans
une prairie qui entourait le château,
et lorsqu'il l'eut surprise pronon-
çant son nom avec enthousiasme,
après s'être caché derrière un
buisson pour l'examiner.
( 14)
« Adélaïde, lui dit-il, en se pré-
» cipitant à ses genoux , sans qu'il
» put se contenir, pardonnez à ma
» témérité : permettez que j'im-
» plore à vos pieds mon bonheur,
» ou que j'entende de votre bouche
» l'arrêt qui doit faire à jamais
» mon malheur.»
A son aspect, Adélaïde fut comme
anéantie : elle n'eut point la force
de lui répondre. Le laissant à ses
pieds, elle montra ensuite l'em-
barras le plus grand. Ses joues se
couvrirent du coloris de la, pudeur ,
et elle attendit qu'Arment ès lui fit
l'aveu de sa tendresse... Adélaïde
était vertueuse; elle n'aurait point
dû rester auprès de son amant, ni
se resoudre à l'écouter en ce lieu
si le préjugé eût été plus fort en
elle que l'amour ; mais le préjugé ,
quand même elle aurait voulu le
respecter, était trop faible en ce
( 15 )
moment : l'amour , que rien ne
peut dompter lorsqu'il s'est emparé
des coeurs en maître, lui imposait
la loi d'entendre Armentès, et
lui faisait oublier qu'il existât une
société dont elle, devait respecter,
les usager. Elle céda à la force
suprême et prêta l'oreille au dis-
cours du chevalier.
Celui-ci, reprenant aussitôt, lui
parla ainsi : « Vos qualités, faites
» pour fixer les regards de tous
" les hommes, ont séduit le coeur
» d'Armentès, et, méconnaissant
" le peu de droits que j'avais d'as-
» pirer à votre tendresse , j'ai osé
" former le dessein de la conqué-
" rir. Je sens la témérité de mon
" entreprise : je ne me suis point
» célé que j'allais vous outrager :
» j'ai voulu maîtriser mon coeur ;
» mais l'amour a été plus fort que
( 16 )
ma résolution, et il m'a entraîné
» à vos pieds. Connaissez , Adé-
» laïde , sa puissance sur moi ;
» voyez mon coeur dévoré de toutes
" ses flammes ; voyez-le nourris-
» sant l'espoir de vous plaire, et
» implorant enfin auprès de vous
» un regard favorable. Je le sens,
» la nature ne m'a point doué des
» qualités que vous avez droit de
» trouver dans celui que vous choi-
» sirez pour votre amant ; mon
" coeur ne possède point cette su-
" blime vertu qui peut être analogue
» à la vôtre; mais il a en partage
» une excessive tendresse, et il est
» capable de vous porter une vé-
» nération que n'obtint peut-être
» aucune femme.... Prononcez ,
» Adélaïde , sur mon sort : il
» est attaché à votre réponse. Si
» vous improuvez ma hardiesse ,
si
( 17 )
» si l'aveu de mon amour devient
» un acte outrageant à vos yeux,
» employez envers moi cette in-
» dulgence qui vous est naturelle,
» et plaignez un homme que sa
» passion pour vous rendra à ja-
» mais infortuné si elle n'a point
» votre assentiment. Ne me faites
» point ressentir votre courroux ;
" accordez-moi, au moins, votre
" estime, que j'acheterai par tous
" les sacrifices, et par le dévoue-
" ment le plus absolu. »
Il se tut, et attendit, agité par
l'inquiétude la plus vive, qu'Adé-
laïde lui fît connaître ses senti-
mens.
Elle releva sur lui ses yeux
Qu'elle avait tenu baissés pendant
son discours ; et ses regards, qui
montraient les signes de la sensi-
bilité et de la tendresse , au lieu de
( 18 )
ceux du dépit ou du courroux, por-
tèrent dans le coeur d'Armentès
la douce espérance : enfin Adélaïde
lui dit :
« Si j'écoutais les devoirs que
» m'impose la société comme
» femme, et si j'étais née moins
» disposée à la franchise, je vous
" cacherais l'état de mon coeur ;
» mais je me conduirai autrement,
" convaincue que vous n'en abu-
" serez point ; et sachant que j'ai
" toujours devers moi le moyen de
" rendre inutiles les tentatives de
» votre indiscrétion et de votre
" ingratitude, si vous pouviez être
" indiscret et ingrat Mais
" je vous outrage en prononçant
» ces mots : Armentès, j'ai cru dé-
" couvrir en votre ame le germe
" de toutes les vertus ; vous serez
» toujours digne de mon estime
» et des sentimens qu'un penchant
" invincible me force à vous
» vouer. .... . . . L'amour a ému
" pour vous toutes les facultés de
" mon ame ; je me suis plye à
" vous y donner la première place ;
» vous régnerez à jamais sur le
" coeur d'Adélaïde : elle ne craint
" point de vous l'annoncer, et elle
" attend de vous un dévouement
" semblable ait sien..... ... Je
" vous découvrirai en entier ma
" pensée, et vous devez estimer
" ma sincérité; J'ambitionne de
" devenir votre épouse, et je me
" croirai heureuse si le sort se-
" conde mon désir. Dites-moi si
" ce dessein est le vôtre, et rendez
" mon âme tranquille à jamais.
" Si j'apprends que, le but d'une
» union pure vous dirige , Adé-
" laïde sera furtunée , elle fera
» tout pour notre bonheur com-
" mun; sinon, Armentès, publiez
" l'aveu que je viens de vous faire ;
» au nom de l'amour et de l'hon-
" neur je vous en somme , et je
" pourrai vous estimer qu'elles
" qu'aient été vos intentions.. . »
Elle dit après cela : « Ma conduite
» en ce moment peut vous éton-
" ner ; mais c'est celle de la sin-
" cérité. Je pense qu'une femrne ,
" dans la circonstance où je me
» trouve, est plus louable en faisant
" connaître son ame, qu'en dissi-
» mulant ses sentimens , et nour-
" rissant dans l'ombre le même
» amour qu'elle n'ose avouer. "
Armentès, que ce discours noble
et touchant avait rempli d'enthou-
siasme, et qui se voyait en un
instant porté au faîte du bonheur,
se précipita de nouveau à ses pieds,
( 21 )
et lui dit que l'idée de son union
avec elle était l'objet de tous ses
desirs , de toutes ses espérances.
Il s'écria , en lui montrant l'eau
brillante d'un ruisseau qui coulait
sur un sable pur autour d'un bos-
quet de saules, au sein duquel ils
se trouvaient :
« Voilà, Adélaïde, l'image de
" mon ame : elle est semblable au
» crystal de l'eau qui est sous vos
" yeux, et ses sentimens sont aussi
» dégagés de l'impureté du vice et
" des préjugés, que le sable sur
" lequel il roule , qui montre, par
" son éclat, qu'il ne contient au-
" cune partie grossière. " II lui dit
que bien loin de regarder sa con-
duite comme imprudente et con-
traire à la vertu , il l'appréciait
au-dessus de tout. Il ajouta qu'il
pensait que la femme qui dissi-
mule un penchant qu'elle peut
avouer aux yeux même du préjugé,
est coupable ; qu'on n'est pas loin
du vice lorsqu'on emploie la dissi-
mulation dans le cas où il s'agit
d'un sentiment aussi suprême que
l'amour , et qu'on peut rendre si
auguste par la sincérité.
Il lui jura ensuite sur l'amour,
l'honneur et la vertu, de l'aimer à
jamais, et de regarder son union
avec elle comme l'oeuvre le plus
sacré.
Adélaïde fut satisfaite en enten-
dant la promesse de son amant ,
qu'il avait prononcée avec toute
la dignité que peut exiger un enga-
gement dont dépend le sort de
deux êtres. Elle portait à ses yeux
l'empreinte auguste de la majesté :
Adélaïde pensait ( ainsi le fait ce-
lui qui ressent ces nobles sentimens,
(23)
et qui est né pour la véritable ten-
dresse ) que ces engagemens ne
peuvent être trop solemnels......
Les deux sexes traitent trop souvent
le serment d'amour comme l'obli-
gation la plus vague , et comme
une vaine formule , quoiqu'il soit
certain qu'hormis dans certaine
classe de la société, encore n'est-
ce point entièrement général, l'un
des deux contractans doit souffrir
de la violation ; leurs idées sur les
principes sociaux ne pouvant être
les mêmes , et les goûts , les pen-
chans étant opposés.....
Elle remercia le chevalier, et
lui fit le même serment qu'il avait
prononcé lui-même. Alors les deux
amans se livrèrent aux épanche-
mens de leur tendresse, et jouirent
du plus beau moment de la vie, celui
où l'homme répand les effusions de
(24)
ses sentimens dans le sein d'un être
analogue, qu'il regarde comme lui-
même , où l'enthousiasme trans-
forme l'objet qu'il idolâtre en une
divinité à ses yeux , et où la con-
fiance , l'innocence, la joie et la
vraie volupté entourent deux coeurs
unis par la tendresse.
Ils se séparèrent après s'être ré-
pétés mille fois la promesse de vivre
l'un pour l'autre, d'épouser leurs
goûts mutuels ainsi que leurs sen-
timens, et en s'engageant tour-à-
tour à travailler auprès de leurs
pères à l'oeuvre de leur bonheur ;
ils le regardaient comme complet et
immuable lorsque leur union serait
cimentée aux pieds des autels.
Le jour même , ils eurent occa-
sion devoir affermir leur espérance
par l'effet d'une nouvelle sinistre
et avantageuse pour eux , ce fut
l'annonce
(25)
l'annonce que reçut le père d'Ar-
mentès de la mort de son fils aîné
à l'armée, où il venait d'être tué.
Cette nouvelle devait servir le che-
valier à ses propres yeux ; car son
père lui avait fait connaître l'avarice
du baron; cependant, elle porta en
lui la douleur la plus vive. On pense
qu'une ame faite comme la sienne
ne devait point mettre en balancé
sa satisfaction contre les devoirs de
la nature : d'ailleurs, il était l'ami
de son frère qui était un être respec-
table et digne de ses sentimens. Il
savait que le comte aimait beau-
coup son fils aîné, et se partageait
entre ses deux enfans : le chevalier
ne pouvait donc qu'être affligé, pré-
voyant que ce coup allait nuire à
l'auteur de ses jours. Le sentiment
filial et paternel porta un nuage sur
le jour du bonheur d'Armentès, et
3
(26)
cet événement le força de quitter
le château du baron , son père vou-
lant se retirer dans sa terre pour y
pleurer son fils loin des témoins.
Le comte, malgré sa douleur,
ne négligea point les intérêts du
chevalier, qui lui devenait double-
ment cher depuis la perte de son
frère, et qui lui avait fait connaître
à quel point il en était avec Adé-
laïde. Il reclama de nouveau la
parole du baron: celui-ci, qui
voyait dans cette mort un double
avantage à contracter ce mariage,
assura au comte qu'avant un mois
l'affaire serait terminée.
Les adieux des deux amans fu-
rent très - touchans. Adélaïde prit
part à l'affliction d'Armentès , et
ne se réjouit que faiblement alors
du bonheur que tout semblait lui
promettre; car le baron, sans s'in-
( 27 )
former si son union avec le che-
valier lui serait agréable, lui avait
annoncé qu'il le lui destinait pour
époux, et il lui avait enjoint de se
tenir prête à lui obéir dans un
mois.
Les deux amans se séparèrent.
Armentès suivit son père dans sa
terre, et Adélaïde resta affligée en
voyant éloigner celui qu'elle chéris-
sait : elle connut la tristesse pour la
première fois. Tel est le sort de l'a-
mant ou de l'amante lorsqu'ils sont
forcés de se quitter. Il n'y a point de
terme rapproché pour eux; les mois,
les jours même sont des siècles. Dès
que l'aspect de l'être chéri dispa-
raît, le plus beau lieu devient dé-
sert ; les fleurs les plus éclatantes
se flétrissent à leurs yeux; les par-
fums qu'elles répandent sont sans
saveur : on a perdu la moitié de
(28)
son existence en perdant l'objet
idolâtré; il ne peut se trouver de.
calme ni d'équilibre dans l'ame de
celui qui en est privé.
Adélaïde éprouva l'effet de cette
influence terrible de l'absence de
l'amour. Elle versa des larmes si-
tôt qu'elle n'apperçut plus son
amant. Sans cesse elle avait les
regards tournés vers le lieu où
se trouvait la terre d'Armentès :
elle lui envoyait au moins des
soupirs : tout lui devint insipide,
jusqu'à ses plus chères occupa-
tions : penser au chevalier , fut
son unique soin pendant plusieurs
jours.
L'espérance aurait dû soutenir
l'ame d'Adélaïde , et bercer son
esprit de ses douces illusions ; elle
n'opéra point cet effet sur elle : au
contraire, des sentimens pénibles
(29)
s'en emparèrent; la terreur même
entra dans son sein : il semblait
qu'une puissance invisible lui an-
nonçât des malheurs.
Elle attendait avec impatience
des nouvelles de son amant, lorsque
le baron reçut de lui une lettre qui
annonçait que le comte , ayant
ressenti la plus vive atteinte en
apprenant la mort de son fils, était
tombé malade, et que sa mala-
die paraissait prendre un caractère
effrayant, Armentès peignait sa
douleur en fils le plus tendre. Il
s'informait d'Adélaïde, et deman-
dait au baron la continuation de
ses bontés.
Adélaïde, à qui son père commu-
niqua cette lettre, sentit accroître
son inquiétude ; elle partagea la
douleur du chevalier. Elle ajouta
deux mots sur son sentiment pour
( 30 )
le comte à la lettre de son père ,
qu'il lui permit d'y joindre, et cher-
cha ensuite à consoler son amant.
Deux jours après arriva un nou-
veau message qui annonça la mort
du comte. Cette fois le sensible
Armentès n'avait pu écrire la lettre;
il avait failli succomber à sa dou-
leur en perdant le plus chéri des
pères.
Adélaïde fut effrayée pour son
amant, et passa huit jours dans la
plus grande perplexité. Au bout de
ce tems, elle vit arriver au châ-
teau le chevalier, qui lui reporta le;
calme , et il fut bien reçu du baron,
qui , toujours dirigé par son ava-
rice , espérait tirer un meilleur
parti du fils que du père. Quoique!
sans véritable connaissance de la
société , il n'ignorait pas qu'un
jeune homme amoureux ne s'ar-
( 31 )
rête point à la fortune lorsqu'il
s'agit de posséder l'objet de sa pas-
sion : il savait, que ceux de cet
âge n'envisagent guère l'avenir, et
que les pères du caractère du
comte, jaloux de fixer d'une ma-
nière solide le sort de leurs enfans,
sont récalcitrans relativement aux
intérêts de la fortune. Il pensa
qu' Armentès se contenterait d'une
très-faible dot du côté d'Adélaïde ;
II forma même l'espérance de le
décider à lui laisser l'entière jouis-
sance de ses biens pendant sa vie.
Son espérance était fondée en-
vers un jeune homme de la trempe
d'Armentès : il était prêt à épouser
Adélaïde sans rien exiger. Il aurait
cru en l'obtenant avoir encore tout
acquis. Le baron lui fit entrevoir
son désir ; Armentès lui fit con-
naître , à son tour, qu'il entrait
( 32 )
dans ses vues, et qu'il pouvait tout
sacrifier à son amante.
Le chevalier que nous nomme-
rons comte d'Armentès désormais,
puisqu'en héritant de son père il
avait dû prendre son titre, demanda
au baron un logement dans son châ-
teau, pour y passer le tems qui devait
s'écouler jusqu'à son hymen avec
Adélaïde, et pendant lequel il lui
dit qu'ils termineraient les affaires
relatives au mariage. Armentès
portait trop de respect à son père
pour vouloir le consommer avant
un mois malgré son amour. C'était
un sacrifice d'amitié qu'il voulait
offrir à ses mânes. Il observa au ba-
ron que le château où il avait trou-
vé le bonheur auprès de son père ,
lui offrait depuis sa perte le séjour
le plus désagréable, Il l'y cherchait
sans cesse, et il prévoyait qu'il y
( 33 )
nourrirait éternellement sa douleur
s'il ne l'abandonnait. Armentès n'a-
vait rien qui put l'y retenir, car il
avait perdu sa mère en bas âge,
ainsi qu'Adélaïde.
Le baron consentit à son voeu ,
et le comte s'établit sous le même
toît que son amante, qui parvint à
force desoins et à l'abri de la liberté
que leur donnait le baron de s'en-
tretenir sans contrainte , les regar-
dant déjà comme époux , à calmer
un peu sa douleur, et la sombre
mélancolie qu'elle faisait naître en
son ame.
Les deux amans devinrent enfin
plus tranquilles de jour en jour.
Armentès fit connaître au baron sa
fortune, et accéda pleinement aux
propositions de celui-ci au sujet
d'Adélaïde, qu'il recevait sans bien
jusqu'à la mort de son père. Enfin
(34)
les deux amans voyaient arriver
avec joie le jour qui devait serrer
le lien éternel qui unissait leurs
destinées, lorsqu'un événement ter-
rible et inopiné vint écraser leurs
coeurs, renverser leurs espésances ,
et les plonger dans un abyme d'in-
certitudes et de malheurs.
Il fut amené par l'apparition su-
bite à Grenoble, de l'oncle d'Ar-
mentes qui était dans l'Inde, comme
on l'a dit , où il jouissait d'une
fortune considérable, et sur qui la
famille du comte formait les plus
grandes prétentions. Il venait récla-
mer les trois-quarts des biens du
comte qu'il avait vendus à son père
sans acte légal, après avoir vu dé-
truire lui-même sa fortune entière
dans un naufrage, en revenant avec
elle en Europe.
Cet homme, qui portait le ca-
( 35 )
ractère le plus dur et le plus inflexi-
ble , après avoir trompé le feu
comte son frère, avant son passage
dans l'Inde, réclama donc les biens
que ce dernier lui avait achetés ;
et Armentès ne pouvant produire
qu'un acte informe, et qui reposait
presqu'entièrement sur la bonne-
foi , se vit sur le point de perdre
presque sa fortune entière, et plus
que cela son Adélaïde. Il prévit ;
il était autorisé à le faire d'après
ce qu'avait exigé de lui le baron ,
il prévit, dis-je, que celui-ci se re-
fuserait à son hymen.
Il se présenta à son oncle qui le
reçut avec la plus grande froideur,
et qui lui signifia son intention der-
nière , qui tendait à la restitu-
tion de ce qu'il nommait ses biens.
Envain Armentès lui exposa sa si-
tuation ; envain il lui parla du ma-
( 36 )
riage auquel était attaché son bon-
heur ; envain il lui proposa une
cession avantageuse ; cet homme
bourru et avide de jouir se refusa
à ses prières, et insista sur la res-
titution entière, en annonçant qu'il
allait lui ravir par la force ses pro-
priétés , l'interpellant de lui dire ,
pourquoi ne voudrait-il pas qu'il
flattât ses propres goûts comme
lui-même ?
Armentès en proie aux plus cruels
sentimens, fut tellement courroucé
contre cet oncle aussi barbare qu'in-
juste, car il connaissait la légitimité
des droits de son père, celui-ci lui
en ayant souvent parlé, qu'il conçut
un instant le dessein de venger la
violation que le marquis ( c'était le
titre de son oncle) faisait envers la-
nature , et son propre malheur qu'il
causait ; enfin il fut prêt à l'appeler
( 37 )
en duel, et à lui faire subir le sort
qu'il méritait.... Mais l'idée de son
père l'arrêta ; il vit qu'il l'outrage-
rait dans son propre frère. Cédant à
sa fatale destinée , il se prépara
à rendre les biens qu'on réclamait,
après qu'il eut consulté plusieurs
membres du parlement, qui lui
déclarèrent que le titre du feu
comte, quoiqu'il justifiait la pos-
session aux yeux de tous, manquait
du sceau légal qui devait l'assurer.
Ils lui annoncèrent qu'envain il ten-
terait de faire débouter son oncle
de sa demande.
Armentès eut beau se récrier
contre les loix qui toléraient une
injustice reconnue : on lui observa
que la forme était souvent plus
forte que le droit, et il en fit la
triste épreuve.
Il céda donc la terre où son père
( 38 )
était mort à son oncle inhumain, qui
persista à ne point entrer en négo-
ciation avec lui, ainsi qu'une autres
partie de ses possessions, et il se vit
tout-à-coup réduit à la plus grande
médiocrité. Bientôt il fut entière-
ment accablé par le malheur ; car à
peine avait-il quitté le château du
baron, pour se rendre à Grenoble ,
où il devait voir son oncle , et où il
croyait arranger cette affaire, qu'il
reçut du père d'Adélaïde, qui avait)
été instruit de la réclamation qu'on
lui faisait , l'ordre formel de re-
noncer à sa fille. Cet autre homme
barbare lui fit sentir qu'il l'avait
trompé sur la consistance de sa
fortune : enfin il ajouta l'outrage
à son mauvais procédé.
Armentès s'attendait à cet évé-
nement nouveau ; cependant il ne
put supporter le coup, et recevoir;
(39)
les injures du baron sans que le
désespoir s'emparât de lui. Il rem-
plit si fort son ame , qu'il résolut
d'attenter à sa vie: l'existence lui
était odieuse sans Adélaïde, et il
voyait qu'elle lui était ravie pour
toujours. L'idée de la perte de son
père et de son frère , encore toute
rrécente , envenimait les playes
de son coeur. Convaincu qu'il ne lui
restait plus rien sur la terre , il
voulut s'affranchir des maux infinis
qu'il voyait naître pour lui dans
l'avenir.
Il écrivit une lettre qu'il remit
à son valet, pour Adélaïde , dans
laquelle il lui faisait ses adieux,
où il lui déclinait les motifs qui le
portaient à quitter la vie , et il
s'apprêta à réaliser son dessein.
Fronsart, son domestique, qu'il
s'était attaché de la manière la plus
(4o)
forte par ses bontés continues pour
lui , s'apperçut de la situation de
son maître. Il prévit sa résolution ;
car il connaissait l'effet des passions
dans une ame ferme, et il avait
étudié à fond le caractère d'Ar-
mentès.
Il épia toutes ses démarches dans
le dessein de sauver le comte de
son désespoir. Il se cacha dans son
appartement, le soir même où l'in-
fortuné jeune homme devait term-
ner cet oeuvre du délire : il parvint
à arrêter son bras dans l'instant où,
après avoir chargé l'arme fatale,
et avoir adressé les adieux les plus
tendres et les plus touchans à son
amante, il allait la porter sur son
front.
Tombant à ses pieds lorsqu'il se
fut emparé du pistolet, Fronsart,
les yeux mouillés de pleurs , le
conjura
( 41 )
conjura de vivre , et lui annonça
qu'il faisait son malheur à lui-même
s'il consommait son dessein. « L'in-
» térêt de l'amitié plus que tout
" autre, m'a attaché à vous lui dit-
" il : j'aurais voulu vous prouver
" chaque jour que je vous porte
" un dévouement exclusif... Non,
" jamais père ni frère ne s'intéres-
» sèrent à leurs parens comme je
» le fais à vous-même ! j'ai borné
" mes espérances à vivre auprès de
" vous, et vous allez anéantir mon
» bonheur.. Je sens toute la distan-
" ce qu'il y a dans nos états respec-
" tifs ; mais je sais aussi que, dans
" toutes les classes, le dévouement
" qui émane des sentimens épurés,
" a quelque prix , et, même, que
" toutes les classes se confondent
" lorsqu'il s'agit des sentimens....
» De grâce, ô mon maître ! s'écria-
4
( 42 )
" t-il, en se jettant à ses pieds;
" suspendez un funeste dessein et
" écoutez ce que j'ai à vous dire
" sur votre situation. "
Armentès fut touché de l'état
où il voyait son domestique , qui
lui avait donné depuis quatre ans,
qu'il était avec lui, les preuves de
l'attachement le plus rare. Il con-
naissait , d'ailleurs, les facultés de
son esprit, l'excellence de son. ju-
gement ; et il ne pouvait douter
qu'il ne contribuât au malheur de
celui-ci lorsqu'il eut vu couler ses
larmes. Il savait que son caractère
était fermé et inébranlable; il vit
que l'ame de Fronsart avait dû rece-
voir une forte secousse , puisqu'elle
se transformait au point de montrer
les signes d'un sentiment que jus-
qu'alors son valet avait traité de
pusillanimité... Enfin il consentit
(43 )
à l'écouter, après l'avoir fait rele-
ver, et l'avoir embrassé avec re-
connaissance.. . , il lui dit alors :
« J'avais tort de quitter la vie; je
" croyais n'y rien laisser qui s'in-
" téressât à mon sort. Je m'abusais,
" et te faisais outrage : j'y laissais
" en toi un ami, et tu m'y rat-
" taches en' ce moment. "
Fronsart reprenant espérance,
lui dit lorsqu'il l'eut remercié par
les témoignages les moins équi-
voques , que son sort n'était point
désespéré ; que , convaincu des
sentimens d'Adélaïde , il pouvait
détruire les projets du baron sur
elle, et l'arracher à ce père bar-
bare qui tendaient à la sacrifier. Il
promit sur sa tête à son maître
d'enlever son amante au sein du
château même s'il y consentait. Il
ajouta qu'un vain préjugé ne de-
(44)
vait point l'arrêter ; que le baron,
en violant à son égard les engage-
mens les plus sacrés, le mettait dans
le cas d'employer toutes les mesures
pour assurer son amour , et il les
lui montrait justifiées d'avance. Il
lui fit entrevoir ensuite que le bon-
heur même d'Adélaïde l'y forçait ;
qu'en s'immolant il la sacrifiait
elle-même, et qu'il lui devait une
protection contre la tyrannie de son
père : enfin il lui fit envisager un
avenir plus fortuné, et il jura de
nouveau de périr ou de faire triom-
pher l'amour de son maître.
Ces idées rappelèrent entière-
ment Armentès à lui-même. II vit
en effet qu'il avait été sur le point
d'immoler son amante. Il trouva
justes les raisons de Fronsart, et il
ne douta point que celui-ci, dont
l'adresse égalait l'énergie et le cou-
( 45 )
rage, ce qu'il avait déjà éprouvé!
en plusieurs circonstances , ne lui
facilitât le moyen de revoir Adé-
laïde , et celui de l'arracher peut-
être pour jamais à son tyran. Il
remercia son valet, en lui disant
qu'il suivrait en tout ses conseils ,
et il lui enjoignit d'employer la
plus grande prudence dans ses me-
sures. Fronsart lui répondit :
« Si je travaillais pour moi-
" même je pourrais être impru-
" dent, et par un coup de tête
» assurer mes espérances, ou périr
» en le tentant; mais j'ai votre ré-
" putation à couvrir. Si jamais
» j'emploie quelque moyen ex-
" traordinaire et périlleux, ce ne
" sera que lorsque tout sera déses-
" péré , et lorsque je verrai votre
" malheur prêt à être consommé.*
" Comptez donc sur ma pré-:
( 46 )
" voyance, sur mon zèle, et lais-
" sez - moi diriger cette affaire ,
" dont je viendrai à bout, excepté
" que l'enfer et le ciel ne se réu-
" nissent pour croiser mes des-
" seins. "
Armentès l'embrassa de nou-
veau , et lui répliqua : « Tu as
" une plus grande connaissance
" des hommes que moi, et ton
» esprit est plus fécond en res-
" sources que le mien ; deviens
" donc le premier agent de l'en-
" treprise qui doit déterminer mon
» sort. Je te le répète, je suivrai
" aveuglément tes avis. "
Fronsart lui annonça qu'il allait
rêver au plan de conduite qu'ils de-
vaient suivre. Il dit encore à son
maître, pour relever son espé-
rance , que le caractère du baron,
qu'il connaissait mieux qu'Armen-
( 47 )
tés lui-même , lui offrait des res-
sources infinies. Il avait pris les
renseignemens les plus sûrs à l'é-
gard de celui-ci auprès de ses
domestiques; l'on sait que ces ren-
seignement ne sont pas les moins
utiles, ni les moins sûrs , les valets
étant plus à portée de connaître le
faible et les préjugés de leurs
maîtres que ceux qui ne les voyent
que dans la société, où l'homme
est toujours enveloppé d'un voile
commun à tous , et ne se montre
jamais à nud... « Il est, dit Fron-
" sart, incapable de déjouer une
" intrigue, et même de la prévoir;
" et sa pusillanimité égale son peu
" de bravoure. Je vous avouerai
" ajouta - t - il en souriant, que
" je répugne en quelque sorte
" d'avoir à combattre d'adresse
» avec un si faible adversaire : c'est

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