Ars et son pasteur. Vie de Jean-Marie-Baptiste Vianney, né à Dardilly... le 8 mai 1786, décédé le 4 août 1859 . Par J.-B. G. (J.-B. Gadola.)

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Gadola (Lyon). 1869. Vianney. In-12, X-516 p..
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"'I)<r-.N.
AVANT-PROPOS
Un petit village de l'ancienne pro-
vince des Dombes, aujourd'hui faisant
partie du département de l'Ain, et
dépendant ce l'arrondissement de
Trévoux, inconnu il y a un demi siè-
cle, a acquis depuis environ trente
ans, une prodigieuse célébrité. Il la
doit au séjour qu' fit pendant plus
de quarante ans, un prêtre dont la
réputation de sainteté avF4it grandi
de jour en jour, au poi pe devenir
universelle. Le nom et'
vertus de
M. le curé d'Ars étaie
'\US et
honores dans tout le 11
Holi-
que. Des pays les plus é\
\e
[de par delà les mers, 01
[fier à celui qui était apPt,
VI A\., '(Pos.
Père, les peint œur i js
souffrances d'uo < évoree de cha-
grin, ou bourrait remords.
Et pourtant, ceth<> « it la répu-
tation était si granc. ,;. e modeste
desservant d'une p I , croisse qui
ne comptait guère plu u 350 à 400
habitants. Il ne possé on ai l'érudi-
tion des Ambroise, U' r :tullien,
des Bonaventure, ni 1 clnce des
Fléchier, des Bourdalo esBossuet,
des Pavignanetdec 1 il aire. Rien
dan m extérieur si ce n'est l'ex-
pie - de sor i .rd et l'ascétis-
me ri té ses traits pâles et ;
an gui ; .v L',: l' ae nature àcaptiver
l'attenti emier abord. Mais il J
suffisai' ;idérer quelques ins- -
tan+ iux dehors si simples, ,
? embarrassé, pour se i
lement entraîné vers a
uvait, sans ressentir 1
.)fonde, entendre cette e
AVANT-PROPOS VII
parole douce et persuasive, qui, sans
rien emprunter aux fioritures du lan7
gage, aux pompeux ornements du
discours, impressionnait si vivement
son auditoire, et faisait passer dans
toutes les âmes la ferveur et la convic-
tion.
Quelle éloquence, en effet, plus que
celle de M. le curé d'Ars, sut trouver
le chemin du cœur, et provoquer les
larmes de la componction et du
repentir. Plus on l'entendait, plus on
éprouvait le désir de l'entendre enco-
re. Aussi, est-ce avec raison que l'on
a fait à ses prédications l'application
de cette pensée émise par l'un des plus
illustres docteurs de l'Eglise : « Le dis-
« cours poli flatte seulement l'oreille,
« mais celui qui, sans être poli et châ-
« tié, est rempli de l'esprit de vérité,
« se fait un chemin jusqu'au cœur. »
Dans notre siècle où les habitudes
de luxe, d'élégance et même de faste
VIII VV ANT-i'ROPOS.
sont poussées si loin, on a vu aveoî
autant d'admiration que de surprise
cet apôtre dont l'évangélique charitê:
égalait celle de Vincent-de-Paul, me-
nant l'existence d'un anachorète, d'um
solitaire de la Thébaïde, aux portes des
l'une des plus grandes et des plus?,
opulentes cités de l'univers A notræ
époque où les tendances au scepticisme9
et à l'indifférence en matière de reli-
gion se manifestent si ouvertement,
on a vu ce prêtre modèle" faisant re- ■
,
vivre le type devenu si rare de ces<
saints dont on lit l'histoire dans ;
les légendes ; offrir l'assemblage des
vertus les plus héroïques et les
plus modestes, des mœurs les plus
douces et les plus austères tout
à la fois ; en un mot, résumer en lui
tout ce qu'il y a de plus sublime et de
plus merveilleux dans la vie des thau-
maturges, de plus parfait dans la vie
des Pères du désert.
AVANT-PROPOS. IX
On aurait beau entasser volumes
sur volumes, il serait impossible
d'énumérer, même approximative-
ment, les innombrables bienfaits qui
remplirent la carrière du bon Pasteur.
Que de pauvres secourus dans leur
détresse, de gens guéris de longues
maladies ou de cruelles infirmités !
Que d'affligés réconfortés et consolés,
de consciences rendues à la tran-
quillité, d'âmes ramenées dans la voie
qui conduit au ciel !
Tels sont pourtant les touchants
détails, les merveilleux épisodes que
nous offrent chacun des jours, chacun
des instants de la précieuse existence
que nous avons vu s'éteindre, il y a
près de dix ans. Et Quelle nlns hp.llp.
- .1.------ l---- ---
oraison funèbre pour le saint pasteur,
que le deuil de toute une population,
que cette douleur profonde causée
par la perte de celui que l'on nommait
le Bon Père, et qui emportait dans
1 AVANT-PROPOS.
la tombe les regrets de ses nombreux
enfants !
Des témoignages aussi éclatants de
la reconnaissance publique, n'ont-ils
pas proclamé d'avance la sainteté du
curé d'Ars, et devancé la sentence de
béatification ?
Ne présagent-ils pas cette canoni-
sation dont ils sont le gage certain, et
que la Cour de Rome ne tardera pas
sans doute de prononcer ?
4
1
SOMMAIRE : La famille Vianney.—Sa bienfaisance.—
Son esprit de piété.—Enfance de Jean-Marie-Baptiste
Vianney. Sa dévotion particulière à la sainte Vierge.
Lorsqu'on sort de Lyon, du côté nord,
après avoir traversé le populeux quar-
tier de Vaise, on rencontre bientôt entre
les deux routes de Paris, l'une par la
Bourgogne, l'autre par le Bourbonnais, un
joli village qu'environnent de frais vallons,
de riants côteaux, une campagne acci-
dentée par de beaux ombrages, de limpides
ruisseaux, des champs, des vignes, des
prairies et des vergers. C'est le bourg de
Dardilly, qui, de nos jours, compte environ
13 à 1400 habitants.
A l'entrée du village, côté gauche, on
trouve une maison entourée d'un petit en-
r clos. Cette demeure, à l'aspect simple et
modeste, appartient de temps immémorial
2 UNE vtË
à la famille Yianney, dont les membre
l'ont successivement habitée de génératio
en génération. Bien qu'en général les Viac
ney se soient consacrés plus spécialemer
aux travaux agricoles, plusieurs d'entr
eux, cependant, se sont distingués dan
d'autres carrières. L'un deux fut desser
vant de la paroisse de Liergues, canto
d'Anse (Rhône), pendant les dernières an
nées du dix-huitième siècle et les pre
mières du dix-neuvième. Plusieurs auss
ont versé leur sang pour la France et SI
sont illustrés sur les champs de bataille
En 1790, un Vianney, nommé comman
dant du 1er bataillon de Rhône-et-Loire
fut tué en combattant près de Mayenci
(Allemagne), l'an II de la République. 1
laissa un fils qui, au sortir du lycée Bona-
parte où il avait fait de très-bonnes études
alla rejoindre les Aigles de l'Empire. Après
plus de trente années de service, après
vingt campagnes, dans lesquelles il a si-
gnalé son courage et reçu quatorze bles-
sures, après avoir conquis son grade el
l'étoile de la Légion d'Honneur, le capi-
ou CURÉ D'A&S. 3
taine Tianney achève paisiblement son ho-
norable carrière, entouré de l'estime des
plus hauts dignitaires de l'armée, et de l'af-
fection de ses vieux frères d'armes. Ajou-
tons que les anciens militaires, réduits à une
situation précaire, ainsi que les veuves et
les enfants des défenseurs du pays, le
trouvent toujours prêt à les assister et à
les secourir, de sa bourse, de son cré-
dit et de sa protection. Disons enfin que,
entre le capitaine Vianney et son vénéra-
ble cousin, le curé d'Ars, il existait une
amitié sincère, qui ne se refroidit jamais;
le prêtre reçut souvent la visite du soldat.
Les Vianney, possédant cette honnête ai-
sance qui n'est ni la richesse ni la pau-
vreté, et qui constitue cette aurea médiocri-
tas, à laquelle aspire le sage, furent en-
tourés, à toute époque, de cette considéra-
tion méritée dont jouissent les familles oh
se sont constamment maintenues pures et
intactes les saines traditions du travail, de
la prière et de la charité chrétienne. Leur
demeure était toujours ouverte aux indi-
gents, qui étaient assurés d'y trouver à toute
4 UNE VIE
heure, cette hospitalité cordiale du temps
des patriarches. En 1770, Pierre Vianney,
aïeul du curé d'Ars, reçut dans sa maison un
mendiant qui, treize ans plus tard (1783),
mourut à Rome en odeur de sainteté. C'était
Benoit Joseph LABRE, qu'un décret de N. S.
P. le Pape Pie IX, a récemment placé au
nombre deC bienheureux.
Mathieu Vianney l'un des sept enfants de
ce même Pierre Vianney, épousa, en 1778,
Marie Beluze, d'Ecully. De ce mariage na-
quirent six enfants, trois du sexe masculin,
et trois du sexe féminin. Catherine-Marie,
l'aînée de tous, devenue plus tard madame
Melin, née en1780, mourut jeune, sans lais-
ser de postérité. François, le premier des
fils, néen 1782, morten 1855 dans la maison
paternelle où il s'était établi et où il avait
passé ses jours. Père de quatre enfants, il
leur donna l'exemple d'une vie irrépro-
chable, et d'une mort chrétienne. — Jean-
Marie-Baptiste, qui fut plus tard le saint
curé d'Ars, naquit en 1786. Après lui,
vint Jeanne-Mario, née en 1787, et morte
à l'âge d'environ cinq ans. - En 1790,
DU CURÉ D'ÂRS.
1
naquit François, que l'on désigna sous la
dénomination de cadet, pour le distinguer
de l'aîné qui portait le même prénom. Son
dévouement fraternel le porta à remplacer
sous les drapeaux son frère Jean-Marie-
Baptiste ; ce qui permit à ce dernier de se
consacrer au service des autels. Ce même
François Vianney trouva la mort sur les
bords du Mein, dans les commencements
de la campagne de 1813. — Enfin, Margue-
rite, la plus jeune des enfants de Mathieu
Vianney et de Marie Beluze, née en 1792,
mariée, mère, et aïeule, est encore exis-
tante à l'heure où nous écrivons.
Ce fut le huit de ce mois de mai, que la
piété a consacré spécialement à la Reine
des Anges, et à cette même heure de mi-
nuit qui vit naître le Sauveur du monde dans
l'étable de Bethléem, que recutle jour celui
des enfants de Mathieu Vianney et de
Marie Beluze, que le ciel avait désigné
d'avance pour être un vase d'élection, et
pour ramener tant de pécheurs dans la voie
du salut.
Pendant sa grossesse, sa mère avait fait
ft UNE VIE
le vœu-secret de consacrer, au service de
Dieu l'enfant qu'elle portait dans son sein.
Jean-Marie Vianney, frère de Mathieu
Vianney et Françoise Martinon, sa femme,
présentèrent ensemble leur neveu apx
fonts baptismaux, le jour même de sa nais-
sance. Il y reçut les prénoms de Jean-Bap-
tiste et de Marie. Allaité par sa mère, qui
avait déjà nourri ses deux premiers nés,
l'enfant sembla puiser avec la substance
destinée à fortifier son corps, l'aliment
spirituel qui fait germer dans l'âme les se-
mences des vertus et de la foi. Aussi, quelle
joie dut éprouver cette tendre et pieuse
mère, lorsqu'elle observa les premiers in-
dices qui lui révélèrent chez son fils l'a-
mour de Dieu, et le goût instinctif de la
prière. Bien avant d'avoir atteint sa deu-
xième année, l'enfant, mettant déjà ses pe-
tites mains jointes dans celles de sa mère,
balbutiait après elle les doux noms de Jésus
et de Marie. Puis, à mesure qu'il gran-
dissait, on voyait augmenter en lui ces heu-
reuses dispositions. -
Madame Vianney avait coutume d'aller,
DU CURÉ D'ARS. 7
chaque matin, éveiller ses entants, pour
qu'en offrant leurs cœurs à Dieu, ils com-
mençassent la journée ainsi que doit le
faire tout bon chrétien. Mais lorsque Jean-
Marie entendait, soit à midi, soit à la fin
du jour, la choche de Y Angélus, il était le
premier de toute sa famille à s'agenouiller,
et à dire YAve Maria. On remarquait dès-
lors en lui une tendre dévotion à la mère
du Sauveur; dévotion qui ne fit que s'ac-
croître avec les années. Plusieurs per-
sonnes ont entendu dire à M. le curé
d'Ars, qu'il a aimé la Sainte Vierge même
avant de la connaître, et qu'elle était sa,
plus ancienne affection. A ce propos, il
mentionnait une circonstance qui mérite-
d'être signalée : on lui avait donné, lors-
qu'il était encore tout enfant, une petite
statuette de Marie ; cette image assez gros-
sièrement sculptée en bois, devint pour
lui robjet d'un culte assidu et empressé;
il la contemplait sans cesse avec une pieuse
vénération, et ne voulait s'en séparer ni
le jour ni la nuit.
Un jour, il avait alors environ quatre
8 UNE VIE *
ans, sa mère ne l'ayant pas vu depuis quel-
ques heures, avait vainement parcouru
tous les appartements de la maison sans le
trouver nulle part. Elle commençait à être
sérieusement inquiète,, lorsque, étant en-
trée dans l'étable, elle l'aperçut agenouillé
dans un coin, et priant avec ferveur et re-
cueillement.
Toutefois, dissimulant la satisfaction
que lui causait ce spectacle, et ne laissant
voir que l'anxiété qu'elle avait d'abord
éprouvée, elle dit à l'enfant, avec raccent
de la tristesse et du reproche; « Pourquoi,
« mon fils, me donner un si grand sujet
c de peine et d'inquiétude ? était-il besoin
« de t'éloigner de moi et de te cacher pour
c. prier? » — Plein de confusion à la vue
des larmes de sa mère, l'enfant dit à celle-
ci, en se jetant dans ses bras: -« Par-
• « donnez-moi, mère; je ne savaisu pas
CI qu'en venant prier en ce lieu, je dusse
, c vous causer du chagrin; je n'y revien-
« drai plus, je vous le promets. » Et iL
redit ces derniers mots à plusieurs reprises,
avec, une touchante humilité.
DU CURÉ D'ARS. p
4*
rrA partir de ce jour, Jean-Marie deman-
dait souvent à sa mère la permission
d'aller à l'église du village. Plein d'indif-
férence pour toutes les distractions et les
amusements que les enfants recherchent
d'ordinaire avec tant d'ardeur, il ne con-
naissait et ne-désirait d'autre plaisir, d'au-
tre récréation, que d'aller offrir aux autels
.du. Seigneur les prémices de son cœur et
de son jardin. Ses offrandes variaient sui-
yant .les saisons : au printemps, c'étaient
des fleurs; en autopine, des fruits et des
raisins. En les présentant à M. le curé de
Dardiily, il ne manquait jamais de lui re-
- commander de mettre ses modestes pré-
sents dans la main de la bonne -Sainte
Vierge.
Remarquons ici que si Dieu avait mis -
dans cette jeune âme d'abondants trésors
de foi et de charité, ces dons précieux se
développèrent sans peine sous rinfluence
fécondante des bons exemples que l'enfant
eut toujours sous les yeux. La piété de ses
parents, leur vie pure et calme, leur em-
pressement .à soulager l'infortune cultivè-
1
40 UNE VIE
rent, en les fortifiant, les bonnes disposi-
tions, les heureuses qualités dont l'avait -
doté la Providence.
« Si de bonne heure, j'ai aimé la prière,
a dit plus d'une fois le saint curé d'Ara,
c'est l'ouvrage de ma mère. elle était
si pieuse. » Et il ajoutait: « Du cœur
des mères, la vertu passe aisément dans
le cœur des enfants ; car ceux-ci font vo-
lontiers ce qu'ils voient faire. » ,
i Mais un jour arriva, jour néfaste ! où l'é-
glise de Dardilly ne s'ouvrit plus pour re-
cevoir les fidèles, ou la cloche cessa de les
appeler à la prière et aux saints offices.
L'ouragan révolutionnaire venait de briser
les autels, le sanctuaire était fermé. Ceuxdes
ministres du culte catholique, qui avaient
refusé de prêter un serment réprouvé par
l'Eglise, étaient tombés sous la hache des
bourreaux, gémissaient dans les prisons,
ou s'étaient exilés sur la terre étrangère.
Quant aux prêtres assermentés, ils ne pos-
sédaient pas la confiance des populations;
et même, pendant quelque temps, toute
manifestation du culte fut complétément
i
DU CURÉ D'AUS. 11
prohibée —'Cependant, on vit se renou-
veler, Ilans ces jours de proscription, les
actes de dévouement et de courage de ces
intrépides confesseurs de la foi, qui, au
temps des persécutions dirigées par les
Empereurs Romains contre les premiers
disciples du Crucifié, bravaient les tour-
ments et les supplices pour propager les
lumières, divines et la doctrine de l'Evan-
gile. Quelques prêtres, non assermentés,
erraient dans les campagnes, sous divers
déguisements, allaient de village en village,
sans se préoccuper des dangers qui les
entouraient, offraient le saint sacrifice dans
des souterrains ou des lieux écartés, et ad-
ministraient les sacrements dans l'intérieur
de quelques habitations particulières ap-
partenant à de pieuses familles. Les Vian-
ney et les Beluze étaient du nombre de ces
chrétiens fervents qui conservaient au fond
du cœur les principes de la foi, et mainte-
naient les saines traditions du culte pater-
nel. La paroisse de Dardilly était desservie
par un prêtre assermenté ; mais, malgré le
long trajet qu'il leur fallait faire, les périls
12 UNE VIE
qu'ils avaient à redouter, ils préféraient se
rendre lîoit à Ecully, soit dans quelque
autre paroisse des alentours, pour entendre
la parole de Dieu de la bouche de ces vé-
ritables Apôtres, qui affrontaient l'échafaud
ou la déportation, plutôt que d'assister aux
offices célébrés par le desservant que l'on
appelait 1 ejureur.
Jean-Marie-Baptiste Vianney n'avait que
huit ans, lorsque commença la persécution
contre les ministres de la religion.
Il éprouva pourtant un chagrin sensible,
lorsqu'un jour sa mère, à laquelle il deman-
dait pourquoi elle ne l'envoyait pas à la
messe comme d'ordinaire, lui répondit, les
larmes aux yeux et en lui montrant son
cœur, que c'était là seulement que désor-
mais il pourrait adorer le Très-Haut. Mais
le pieux enfant trouva des consolations en
redoublant de charité envers les pauvres,
et en apportant plus de ferveur encore que
par le passé dans les fréquentes prières
qu'il faisait, soit aux champs, -soit à la
maison paternelle.. Et quelle satisfaction
ineffable n'éprouvait-il pas, lorsqu'il se
DU CURÉ D'ÂRS. 13
rendait avec ses parents dans les fermes
isolées, ou dans les bois d'alentour pour
écouter la "parole divine; car ainsi faisaient
alors bon nombre de respectables familles,
qui remplissaient ce saint devoir à travers
mille périls, et par les temps les plus ri-
goureux. La tourmente commençait à peine
à s'apaiser, que plusieurs ecclésiastiques et
deux religieuses de l'Ordre de Saint-
Charles, les Sœurs Deville et Combet, vin-
rent chercher asile dans la commune d'E-
cully, dont la renommée de piété s'éten-
dit au loin. Parmi les prêtres qui reçurent
cette hospitalité clandestine, l'un était M.
Balley, qui fut plus tard appelé à desservir
la paroisse ; l'autre était M. Groboz, cha-
noine de la primatiale de Lyon, et qui, à
quelques années de là, devint secrétaire de
Mgr. le Cardinal Fesch, et Vicaire-Général
du diocèse. M. Balley, qui n'avait pas tardé
de découvrir les précieux trésors que ren-
fermait l'âme pieuse de Jean-Marie-Bap-
tiste Vianney, lui enseigna les premiers-
éléments des sciences ét des lettres, et le
forma à son école dans la pratique des
yertus.
44 UNE VIE
Pour que Jean-Marie-Baptiste fût à même
de suivre plus facilement le catéchisme, que
les religieuses dont nous venons de parler
enseignaient aux enfants des deux sexes
qui se, préparaient à la première commu-
nion, son père et sa mère, le laissèrent
pendant quelques mois chez les Beluze, ses
grands parents maternels. Ils l'avaient re-
commandé aux bonnes Sœurs, qui remar-
quèrent-bientôt ses heureuses qualités, et
le proposèrent pour modèle à tous ses
jeunes compagnons, surtout aux moins stu-
dieux et aux plus étourdis.
Indépendamment des leçons données par
les religieuses, les ecclésiastiques, secrè-
tement réfugiés, à Ecully et aux environs,
instruisaient des préceptes de la religion,
les enfants qui devaient s'approcher dé la
Sainte Table. A cet effet, ils les réunis-
saient, pendant la nuit, dans diverses
maisons que leurs propriétaires mettaient
avec empressement à la disposition de ces
prêtres dévoués. Sans citer ici les respec-
tables familles, qui, à cette époque où il y
avait tant à craindre d'encourir les soupçons
DU CURÉ D'ARS. 45
toujours éveillés, ouvraient leurs demeures
à ces pieuses réunions, nous dirons seu-
lement que leur souvenir et leurs noms
révérés vivent encore dans la mémoire des
habitants d'Ecully et des communes adja-
centes. Mais ce que nous ne pouvons
omettre de constater, c'est que Jean-
Marie-Baptiste Vianney se distinguait
entre tous les enfants de son âge, par son
zèle et son ardeur, lorsqu'il s'agissait de
3 rendre à ces assemblées qui rappelaient
les premiers temps du christianisme ; car,
là aussi, tout se passait dans l'ombre et le
mystère ; de même qu'aux jours où do-
minait encore le culte des idoles, il fallait
se cacher pour accomplir ses devoirs de
chrétien !
On ne peut préciser d'une manière posi-
tive l'année où le jeune Vianney reçut la
Sainte Communion. Cependant, il paraît
que ce fut en 1799, il avait donc alors
treize ans. Quelques biographes ont avancé
tjue ce fut dans la nuit de Noël ; d'au.res
disent que la ainte cérémonie eut lieu au
moment où l'on fauchait les foins, c'est-à-
46 UNE VIE
dire en juin ou juillet. Nous serrons d'autant
- plus porté à adopter cette dernière [opinion,
qu'elle paraît confirmée par feu M. le Curé
d'Ars lui-même, qui" aurait dit à plusieurs
personnes, en parlant de ce jour dont le
souvenir l'attendrissait encore, .un demi-
sièole plus tard, que l'on avait rangé des
chars de foin devant l'entrée -du hangar
transformé en chapelle pour la circons-r
tance ; mesure de précaution prise, selon
toute vraisemblance, en vue de pré-
venir les surprises que l'on pouvait re-
douter avec tant de raison. Enfin, il est à
peu près constant que le hangar dont il
s'agit dépendait de la propriété de M. le
comte de Pingeon, propriété qui appartient
de nos jours à la famille Bret.
Cet acte d'une si haute importance reli-
gieuse, et que, cependant, bon nombre
d'enfants n'accomplissent qu'avec légèreté,
fournit à Jean-Marie-Baptiste une nouvelle
occasion de déployer toute sa ferveur..
Tous les assistants remarquèrent l'expres-
sion séraphique qui rayonnait sur le visage
du'jeune communiant, au moment où il
DU CURÉ D'ARS. 47
s'approcha de la Sainte Table ; tous étaient
édifiés de son attitude profondément re-
cueillie, soit lorsqu'il reçut la sainte hostie,
soit pendant son action de grâce, qu'il
prolongea autant qu'il lui fut possible.
D consacra le reste de la journee à la
prière, à de sainte lectures, et à d'autres
actes de dévotion.
Bien des fois, M. le Curé d'Ars, dans ces
moment d'abandon et d'épanchement qui
lui étaient naturels, s'est plu à évoquer le
souvenir des jours de son enfance. Il
aimait à se rappeler le temps où il menait
paître ses vaches, ses brebis et son âne
dans les pacages qui appartenaient à ses
parents ; il se rappelait surtout avec plaisir
le joli vallon de Chante-Merle, qu'il affec-
tionnait plus particulièrement lorsqu'il
était berger, et où il se rendait le plus fré-
quemment. Peu de jours avant sa mort, il
disait : « Oh 1 que j'étais heureux quand je
- c:. n'avais qu'à conduire mon bétail aux
« champs; je pouvais alors m'occuper
« de mon âme, et prier Dieu toutà mon
« aise ; je n'avais pas la tête cassée comme
18 UNE VIE
« à présent, oh! c'était le bon temps!»
Nous avons dit que Mathieu Vianney,
père de Jean-Marie-Baptiste se livrait aux
travaux agricoles, comme l'avaient fait ses
ancêtres. Or, on sait que dans les familles
de cultivateurs, les enfants commencent
de bonne heure àprendre leurpartdulabeur
commun, et qu'ils débutent d'ordinaire par
la garde des troupeaux. Lorsque François
son frère aîné, fut en âge de travailler aux
champs et de piocher la vigne, Jean-Marie-
Baptiste dut le remplacer comme berger.
Lorsqu'il conduisait son petit troupeau dans
l'un des pacages accoutumés, ilporlaittou-
jours avec lui la petite statuette de la
Sainte Vierge qu'on lui avait donnée, ainsi
quq nous l'avons dit précédemment. Il
construisait lui-même, dans le creux d'un
vieil arbre, de petites chapelles, plaçait sa
statuette sur un autel qu'il façonnait du
.mieux qu'il lui était possible, l'entourait de
fleurs des champs, se mettait à genoux, et
récitait avec ferveur la Salutation Angélique.
Il se plaisait à réunir devant cet oratoire
improvisé, les petits bergers de son âge,
DE CURÉ D'ARS. 19
les invitait à prier avec lui, en leur mon-
trant l'exemple; puis, lorsqu'ils avaient
fait l'oraison, il leur adressait des exhor-
tations pieuses et leur reoommandait dans
un langage empreint d'une naïveté tou-
chante de pratiquer la dévotion envers la
Sainte Mère du Sauveur. On ne peut se
faire une idée de la joie qu'il éprouvait,
lorsque son auditoire, oubliant pour un
instant, la légèreté de l'ellfance, témoignait
par son attitude respectueuse le recueille-
ment et la piété. Mais il arrivait parfois que
les enfants quittaient le-sermon et le petit
prédicateur pour se livrer aux amusements
et aux bruyants plaisirs de leur âge. Quant
Jean-Marie-Baptiste, il ne prenait jamais
'art aux jeux de ses compagnons, et lors-
que ceux-ci le quittaient, il se remettait en
prière devant sa statuette; tout son bonheur
résidait dans ces mystiques entretiens,
car il n'eut jamais aucun goût pour ce qui
tenait au monde et pour les frivoles dis-
I !ractions.
Après les pieux exercices, son unique
plaisir était de faire l'aumône. Ses parents,
to ÏJNE VIE
avons-nous dit, pratiquaient la bienfai-
sance d'une manière toute chrétienne ; les
pauvres des environs trouvaient chez eux
non seulement uid gîte dans la grange, mais
encore place à la table et au foyer. Jean-
Marie-Baptiste ne se bornait point à bien
accueillir les indigents qui venaient de-
mander l'hospitalité dans la maison pater-
nelle; il se plaisait à y conduire tous ceux qu'il
rencontrait sur sa route lorsqu'il revenait
au logis. Jamais il n'était plus content, que
quand il était parvenu à en amener un
grand nombre, et surtout lorsqu'il obtenait
de sa mère, toujours portée à la bienfai-
sance, des vêtements et des chaussures
pour ceux dont le dénûment, l'âge ou les
infirmités, excitaient d'une manière plus
frappante les sympathies et la commisé-
ration. On le voyait empressé à leur dis-
tribuer des aliments, à les faire approcher
du feu pour les réchauffer. Aux enfants qui
étaient à peu près de son âge, il faisait
réciter ensuite des prières, leur recom-
mandait l'amour de Dieu et du prochain,
les engageait à supporter patiemment la
DU CURt D'AU. 94
misère et la souffrance, à se consoler des
maux d'ici-bas, par l'espérance d'un bon-
heur éternel. Mais bien qu'il adressât ses
exhortations plus spécialement aux petits,
tous ceux qui étaient présents l'écoutaient
avec une attention religieuse; et tous, en
s'éloignant, le comblaient de bénédictions.
Lorsque Jean-Marie-Baptiste fut devenu
assez fort pour coopérer aux travaux des
champs, il apporta tout le zèle que ses
forces comportaient à fournir son con-
tingent de labeur. Un jour, il alla travailler
à la vigne, en compagnie seulement de
François son aîné. Ce dernier, plus fort, et
plus âgé, se piquait d'honneur pour faire
plus de besogne que son jeune frère, qui,
malgré tout son bon vouloir, ne pouvait
aller aussi vite. Aussi lorsque, le soir venu,
tous deux rentrèrent à la maison, Jcan-
Marie-Baptiste se plaignit de ce que Fran-
çois se dépêchait tant qu'il lui était impos-
sible de l'atteindre.
La mère engagea François à ne pas tant
se presser, lorsqu'il travaillait avec son
jeune frère, ou à donner de temps à autre
tire viti
un coup de hoyau à la passée de ce dernier.
A cette recommandation, François objecta
qu'en sa qualité d'aîné, il regardait comme
un devoir pour lui de faire plus d'ou-
vrage que son cadet
Mais Jean-Marie-Baptiste eut la pensée
de porter avec lui, lorsqu'il irait travailler
avec son frère, la petite statuette de bois
de la Sainte-Vierge, qui lui avait été don-
née, comme nous l'avons dit, par une re-
ligieuse réfugiée à Dardilly. En consé-
- quence, quand il retourna à la vigne avec
François, il eut soin de mettre la petite
statue à l'extrémité d'un bâton qu'il plaçait
à une certaine distance devant lui. Cette
image devenait ainsi pour lui une sorte de
stimulant qui l'excitait à mettre plus d'ar-
deur à son travail, et' à ne pas oublier la
présence de Dieu ; puis, Iorqu'en piochant
il était arrivé à l'endroit où il avait placé la
statuette, il la transportait plus loin, adres-
sait une petite prière à Marie, reprenait sa
passée avec courage, et continuait de se
livrer au travailjusqu'à la fin de lajournée,
sous le regard protecteur de la Reine du
Du CURÉ D'ARS. 23
Ciel, dont il se montrait constamment le
fidèle serviteur. Aussi, depuis le moment oh
il recourut à ce refuge si puissant, son frère
François eut beau se hâter, il ne réussit
plus à le dépasser.
Mentionnons encore une circonstance
qui prouve son ardente piété. Lorsqu'il
n'avait pas assisté à la messe avant d'aller
aux champs, s'il apprenait qu'il s'en cé-
lébrât une quelque part, son premier mou-
vement était de courir à l'église où s'offrait
le saint Sacrifice. Souvent quelqu'un lui
offr, de faire son ouvrage à sa place pen-
dant qu'il entendrait la messe à condition
qu'il donnerait, en retour de ce service, les
petites figurines de prêtres ou de religieuses
qu'il façonnait dans ses loisirs ; il acceptait
avec empressement cette proposition, allait
accomplir ses pieux devoirs, et revenait
tout joyeux se remettre au travail.
II
SOMMAIRE. — Adolescence de Jean-Marie-Baptis
Vianney. — Ses études à Ecully, sous la directic
de M. Balley, curé de cette paroisse. — Sa vocatio
pour l'état ecclésiastique, entravée par son appi
sous les drapeaux. — Son départ pour l'armée, 8
maladie, sa désertion, son séjour au village dE
Noës. — Son frère le remplace comme soldat ; so
retour dans ses foyers. qr
Le temps était venu où la France allai
reprendre publiquement l'exercice du cuit*
de nos pères ; les temples allaient se rouvrir
Le vainqueur de Marengo, après avoir ré-
tabli sur de solides bases l'ordre et la pros-
périté de notre pays, conclut avec le Sou-
verain Pontife le traité qui rétablissait en
France la religion catholique. Ce traité, ap-
pelé le Concordat, fixait les droits et les pré-
rogatives du clergé Gallican, et déterminait
les limites des deux pouvoirs spirituel et
DU CURÉ D'ARS. 35
*
temporel. Signé à Paris, le 15 juillet 1S01,
par les trois consuls de la République
Française (Bonaparte, Cambacérés et Le-
brun), ratifié par Pie VII, le 15 août sui-
vant, dans un consistoire solennel, pro-
mulgué le 8 avril 1802, il n'a cessé depuis
lors d'être en vigueur, comme loi de
l'Etat. 1
Par suite du nouvel ordre de choses
l'Archidiacre d'Ajaccio, Joseph Fesch, oncle
maternel du premier consul Bonaparte,
fut appelé à l'administration du diocèse de
LYODf formé de trois départements : Rhône,
Loire et Ain. Le nouvel Archevêque donna
mission àMgr de Mérinville, de réorganiser
ce diocèse d'une vaste circonscription. Ce
fut par les soins de cet administrateur
éclairé, que M. l'abbé Balley, l'un des
courageux ecclésiastiques qui, affrontant
la persécution, avait habité secrètement
Ecully et les communes voisines, aux jours
de la tourmente révolutionnaire, fut nommé
d'abord à la cure de Taluyers, canton de
Mornant, puis quelques mois après à celle
d'Ecully (!8u3). Son installation dans cette
26 UNE VIE
dernière paroisse fut accueillie avec une
joie extrême par les habitants de la com-
mune, lesquels connaissaient les vertus de
ce saint prêtre et avaient souvent admiré
le zèle de ce confesseur de la foi. Il était
réservé au nouveau curé d'Ecully de dé-
couvrir cette vocation décidée que le ciel
avait inspirée au jeune Vianney, et de
lui faciliter l'entrée de la carrière ecclésias-
tique.
La piété vraiment exemplaire que Jean-
Marie-Baptiste avait manifestée dès sa plus
tendre enfance, s'accrut encore d'une ma-
nière sensible lorsqu'il eut fait sa première
communion. Les tendances instinctives qui
l'avaient toujours porté à se consacrer au
service des autels, acquirent alors un ca-
ractère plus prononcé. Mais ses parents,
quoique profondément religieux, n'osèrent
céderà sa demande d'embrasser l'état ecclé-
siastique, en un moment où rien ne faisait
encore présager le terme des épreuves et
des tribulations que traversait l'Eglise de
Jésus-Christ. A la vérité ils ne combatti-
rent pas son projet; ils lui conseillèrent
DU CURÉ D ARS. 27
seulement d'attendre pour le réaliser un
temps plus favorable ; il se rendit à leurs
objections, tout en se promettant bien de
renouveler ses sollicitations et convaincu
que son vœu s'accomplirait, parce que
Dieu l'appelait à lui.
- Lorsque la famille Vianney vit l'horizon
politique redevenu calme et serein, elle
cessa de mettre obstacle aux désirs de Jean-
Marie-Baptiste; elle n'eut plus d'autre
préoccupation que le choix de l'ecclésiasti-
que auquel serait confiée l'éducation de l'en-
fant. Ce fut sur ces entrefaites que M. Bal-
ley fut appelé à desservir la paroisse d'E-
eully. Toutes les incertitudes prirent fin;
on décida que ce digne prêtre, que l'on
connaissait depuis bon nombre d'années,
et qui, durant les mauvais jours, avait
trouvé un asile contre la persécution dans
la maison des Vianney, deviendrait, s'il
voulait bien accepter cette mission, le pré-
cepteur de Jean-Marie-Baptiste. En consé-
quence, et presqu'aussitôt après qu'il eût
pris possession du presbytère d'Ecully, M.
Balley reçut la visite des chefs de la famille
88 UNE VIE
Vianney, qui venaient le prier d'agréer
pour élève leur fils, âgé, à cette époque,
d'environ dix-sept ans.
Le prêtre connaissait Jean-Marie-Bap-
tiste il avait remarqué ses sentiments
pieux et sa conduite exemplaire; ce fut
donc avec empressement qu'il accepta la
proposition de ses parents. Mais que l'on
se figure la satisfaction qu'éprouva f'ado-
lescent, en apprenant qu'il allait avoir le
bonheur d'étudier sous un tel maître, et
de pouvoir, avec un guide aussi expéri-
menté, entrer dans la voie que la Provi-
dence semblait lui indiquer.
Aussi quel empressement il mit à hiUer
les préparatifs nécessaires à son départ. En
peu de jours, les petits apprêts furent ter-
minés, et Jean-Marie-Baptiste alla s'installer
à Ecully chez des cousins germains de sa
mère , il devait y avoir le vivre et le cou-
vert; une pieuse veuve de la paroisse,
nommee madame Bibost demanda comme
une faveur d'avoir soin du trousseau du
jeune homme et de blanchir son linge. Ses
instances furent si vives qu'on ne put re
DU curé D'ARS. 29
4*"
fuser son offre bienveillante. Mais bon
nombre d'autres personnes auraient désiré
participer aux frais d'éducation de Jean--
Marie-Baptiste , la crainte bien naturelle de
choquer la famille Vianney, qui d'ailleurs
jouissait d'une certaine aisance, empêcha
seule plusieurs habitants de Dardilly de
témoigner en cette circonstance leurs sym-
pathies et leur estime pour le jeune Vian-
ney et pour ses parents.
On peut voir encore à Ecully la maison
où Jean-Marie-Baptiste habita quelque
temps au commencement de ses études;
plus tard, M. Balley l'admit dans sa propre
maison où il le logea et le nourrit, sans
avoir même la pensée de demander à sa
famille la moindre rétribution. Cependant,
les parents de l'élève ne consentirent point
à ce que leur enfant fût à la charge du
digne ecclésiastique; ils @ indemnisèrent
celui-ci aussi largement qu'ils le purent,
en lui envoyant une part de leurs récoltes
de toute nature.
Il convient de mentionner à propos de
Ion séj our chez ses cousins, une circons-
30 UNE VIE
tance qui prouve combien, à cette époque
déjà, il pratiquait la sobriété et l'esprit
d'abstinence. Dès son entrée dans la mai-
son, il avait recommandé avec instance à
sa cousine, qui elle-même l'a raconté sou-
vent, de lui tremper toujours sa soupe
avant d'avoir mis dans la marmitte le
beurre ou le lait. S'il arrivait que l'on eût
oublié sa recommandation, il manilestait
son déplaisir par sa tristesse et par des
reproches faits avec douceur. Au contraire,
il mangeait de bon appétit et le contente-
ment se peignait sur sa physionomie, lors-
que sa soupe n'avait d'assaisonnement que
l'eau et le sel.
M. Balley avait aisément découvert tout
ce qu'il y avait de vertueuses et saintes
aspirations dans cette jeune âme dont la
culture allait être confiée à ses soins. De
son côté, le jeune Vianney ressentit une
vive impression en observant la ferveur
avec laquelle ce digne prêtre célébrait les
offices divins; il en fut profondément édifié.
Entre le maître et l'élève, s'établit bientôt,
même à leur insu, une de ces alliances
DU CURÉ D'ARS. 14
sympathiques qui résultent des attractions
morales, comme les aftinités entre certains
corps, entre certaines substances, résultent
des lois de l'attraction physique. Les le-
çons et les exemples d'un maître tel que
M. Balley, étaient bien capables de déve-
lopper promptement les germes heureux
et féconds que la nature avait jetés dans le
cœur de Jean-Marie-Baptiste; et ce dernier
reçut à cette école des empreintes qui jam
mais ne s'effacèrent ; il y puisa un trésor
de vertus et de sagesse pratique, qui, plus
tard, devaient faire de lui le directeur
éclairé de tant de fidèles, et le modèle des
pa;, L ù.:'S.
A son entrée chez M. Balley, le jeune
Vianney, bien qu'il eût atteint l'âge où,
d'ordinaire les jeunes gens ont presque
achevé leurs études scholastiques, savait à
peine ce que savent aujourd'hui des enfants
de huit à neuf ans. On ne doit point s'en
étonner, si l'on songe que l'instruction était
alors peu répandue, surtout dans les cam-
pagnes. Il se livra courageusement à l'é-
tude; mais, malgré toute son application,
32 UNE VIE
il rencontrait assez fréquemment des obs-
tacles qui le rebutaient; chez lui, la mé-
moire était peu locale, et la conception
lente et difficile. Par bonheur, l'indulgence
et la douceur de M. Balley, qui s'intéres-
sait vivement à lui, étaient toujours là pour
le soutonir. Lorsque le bon prêtre voyait
son élève abattu et découragé, il le récon-
fortait par des paroles pleines d'onction et
de tendresse, qui, en rappelant au jeune
homme ses projets, sa résolution, lui ins-
piraient un redoublement d'ardeur qui ne
restait jamais sani récompense.
Il convient de dire en quelques mots
l'emploi que Jean Marie-Baptiste faisait de
son temps dès le commencement de ses
études. Levé de très-bonne heure, après
avoir prié, il méditait pendant quelques
instants; puis, il étudiait jusqu'au moment
où la cloche l'appelait à l'église, pour en-
tendre la sainte messe, qu'il servait habi-
tuellement. Ce pieux devoir rempli, il se
mettait > l'étude jusqu'à midi, heure à la-
quelle il prenait un frugal repas. t
t1 Après son dîner seulement, il se déjas-
DU cubé d'ars. 33
sait l'esprit par une récréation qui durait
jusqu'à deux heures ; puis il reprenait son
travail et se livrait à l'étude avec une indi-
dicible satisfaction. Le soir venu, et la
classe finie, il allait visiter le Saint-Sacre-
ment et se prosterner devant l'autel con-
sacré à,Marie, où il récitait ses prières,
qu'il faisait suivre d'une lecture pieuse.
Rentré au logis, il soupâit, travaillait en-
core et prolongeait fort tard sa veillée
studieuse. Ce n'était qu'à une fyeure avancée
de la nirçit, qu'il allait chercher un peu. de
repos.
Si le ciel ne l'avait pas doué de ces fa-
cultés brillantes qui présagent 4 ceux qui
les possèdent des succès mondains, en rer
vanche il montra, bien jeune encore, cette
stireté de discernement, cette rectitude
d'esprit, qui devaient le distinguer un jour
et attirer à lui les masses qu'il avait le ta-
lent de consoler .et,de persuader. Nous al-
lons citer un fait qui prouvera combien
ses parents avaient Qnfiance en ses lu-
mières et en son jugement.
Il y avait environ deux ans que le jeune
34 UNE VIE
Vianney étudiait à Ecully, lorsqu'un de
ses cousins vint lui demander un conseil
sur une question fort délicate. Ce jeune
homme, ayant plusieurs de ses amis en re-
ligion, avait reçu do l'un d'eux une lettre
où les douceurs de l'existence que l'on
mène à l'ombre du cloître étaient dépeintes
sous les plus attrayantes couleurs. Sous
l'impression que lui causa cette lettre, notre
jeune homme fut pendant plusieurs jours
plongé dans une cruelle incertitude ; d'une
part, il se sentait entraîné à aller partager
les délices célestes que son ami goûtait
déjà; d'autre part, son désir de fuir le
monde était combattu par cette réflexion
que son père et sa mère, infirmes et
avancés en âge se trouveraient, s'il les quit-
tait, privés de leur uniai e soutien. Ceux-ci;
s'étant aperçus des perplexités de leur fils,
et en ayant appris la cause, l'engagèrent
à aller trouver son cousin Jean-Marie-Bap-
tiste, à lui demander conseil et à s'en rap-
porter à sa décision. Ainsi fut fait. Jean-
Marie-Baptiste, après avoir lu la lettre
avec attention, fixa sur son cousin ce re-
DU CURÉ D'ARS. 35
gard perçant qui sut depuis pénétrer jus-
qu'au fond des cœurs et lui dit, sans hé-
siter-. i Mon cousin, restez où vous êtes;
« vos vieux parents ont besoin de vous ;
« les assister, leur fermer les yeux, voilà
« votre devoir, voilà votre vocation. »
Ces paroles dissipèrent toutes les incer-
titudes du jeune homme; il prit a l'instant
même la résolution de ne pas quitter le
monde, et de rester dans la maison pater-
nelle; cette résolution, il l'exécuta.
Nous arrivons au moment ou l'existence
du jeune Vianney, qui jusqu'alors s'était
écoulée calme et paisible, va être traversée
par de pénibles épreuves. Ayant reconnu
chez son élève toutes les qualités néces-
saire au prêtre, M. Balley lui avait promis
de faire tous ses efforts pour favoriser
une vocation sincère ; il tint sa promesse,
mais un incident imprévu vint paralyser
ses bonnes dispositions. Lorsque Jean-
Marie-Baptiste approcha de l'âge oh la
eonscription devait le réclamer, M. Balley
se rendit à Lyon pour requérir l'inscrip-
tion de son nom parmi ceux des aspirants à
36 UNE VIE
la prêtrise. On sait qu'alors, de même
qu'aujourd'hui, l'accomplissement de cette
formalité, en temps utile, exemptait du ser-
vice militaire. Or, il advint que, par un
étrange'oubli, son nom ne fut point porté
sur les registres contenant les noms des
aspirants. De 1806 à 1809, aucune récla-
mat'Mii ne s'éleva; car on ne se doutait
nullement qu'il n'eût pas été inscrit. Mais,
lorsqu'après les classes inférieures, le mo-
ment fut venu pour lui de se présenter aux
eftàmefcis préliminaires qu'il fallait subir
avant d'être admis à étudier la philosophie,
on découvrit la fatale omission, son nom
ne figurait sur aucun registre. Le fait resta
d'abord secret; mais peu à peu le public
en eût connaissance ; les indiscrétions de
la commune renommée donnèrent l'éveil à
l'autorité civilé, qui, une fois assurée que
les' ori dit s'accordaient avec la réalité, ex-
pédia immédiatement au jeune Vianney
une feuille de route ; c'était au mois d'oc-
tobre 1809.
Chose singulière et digne de remarques
Le jeune Vianney ne fut pas appelé SOlI
DU CURÉ D'ARS. 37
1
les drapeaux au moment où l'Europe or-
ganisait contre la France la quatrième coa-
lition. Conscrit de 1806, il ne partit qu'en
4809, c'est-à-dire, lorsque la Russie, la
Prusse et l'Autriche, successivement vain-
cues, avaient été forcées tour à tour de
subir la loi du conquérant, lorsque venait
d'être signé le traité de Vienne, et que la
France se voyait délivrée de tous ses en-
nemis. L'Espagne était alors le seul théâtre
des combats , ce fut vers cette contrée dé-
solée par la guerre civile et par la guerre
étrangère tout à la fois, que le jeune sol-
dat fut dirigé. L'itinéraire que lui traçait sa
feuille de route suivait tout l'intérieur de
la France depuis Lyon jusqu'à Bayonne ;
mais il ne devait pas arriver à sa destina-
tion.
Au milieu de la stupeur profonde dans
laquelle toute sa famille fut jetée par cette
terrifiante signification de l'ordre de re-
joindre son corps, Jean-Marie-Baptiste
conserva seul le sang-froid et la résigna-
tion. Quoique ses vœux et ses aspirations se
Cassent tournés, depuis sa première enfance
38 ONE VIE
et plus encore depuis sa première commu-
nion, vers l'état ecclésiastique, il ne parut
affecté que du chagrin de ses parents et de
la consternation où il les voyait plongés.
On essaya quelques démarches auprès
de l'autorité pour faire révoquer cet ordre
de départ; mais elles furent sans succès.
Son père, après avoir pris conseil de tous
les membres de la famille, se décida à lui
faire un remplaçant, au prix de 3,000 fr.
Un jeune homme des environs avait con-
senti à partir à la place de Jean-Marie-
Baptiste, moyennant cette somme consi-
dérable. Tout était conclu, et l'argent avait
étéompté au remplaçant; lorsque, deux
jours après la conclusion de ce traité, celui
qui avait accepté de remplacer le jeune
Vianney, vint, pendant la nuit, déposer au
seuil de la maison Vienney l'argent et le
sac bien garni qui lui avaient été remis en
vertu des accords passés. Grand fut le dé-
sespoir de tous, lorsque le lendemain on
retrouva argent et sac. Jean-Marie-Baptiste
tomba malade, soit du chagrin qu'il éprou-
vait de voir toutes ses espérances anéan-
DO CDRÉ D'ÀRS. 39
ties,soit de la contrainte qu'il s'était imposée
pour cacher à sa famille la peine qu'il
ressentait; quelques jours après, l'autorité
militaire ne l'ayant pas vu arriver au mo-
ment fixé, l'envoya chercher par ses agents.
Ceux-ci le trouvant malade, proposèrent
de l'emmener à l'Hôtel-Dieu de Lyon. La
famille ne se résigna qu'avec peine à voir
s'éloigner cet enfant chéri ; ce fut une
scène déchirante.
Sa mère s'était allée cacher pour pleurer.
et s'attrister dans la solitude. Son père,
essayant vainement de cacher son émotion
profonde, lui dit en le serrant dans ses
bras: « Pars donc, mon enfant, puisqu'il
« le faut ; mais si tu venais à tomber ma-
« lade pendant la route, ou lorsque tu
« auras rejoint ton corps, écris-nous de
c suite, et je tâcherai encore de te faire un
« remplaçant. » Quant à ses frères et
sœurs, ils voulurent l'accompagner une
partie du chemin; mais ils étaient si af-
fligés. quil était obligé de leur donner des
SonsHa^oos, et de leur rappeler qu'il fal-
lait se conformer aux volontés de Dieu,
1
40 ONE VIE
Enfin, après l'avoir embrassé, ils le quitt
rent, mais en lui promettant leur visi
pour le lendemain.
Ce fut le 28 octobre 1809 que Jeai
Marie-Baptiste entra à l'Hôtel-Dieu <
Lyon; il fut placé dans une salle affect
spécialement aux consignés (c'est celle q
porte aujourd'hui le nom de salle Sain
Roch) Il y passa quinze jours, penda
lesquels il garda presque constamment
lit. Outre ses proches parents, frères, sœur
cousins-germains etc., il reçut la visite c
quantité de personnes amies de sa famill
Il était toujours le premier à leur parli
de la soumission avec laquelle il faut a
cepter les tribulations et les épreuves qi
Dieu nous envoie, quelles que soient ci
épreuves. Par des comparaisons simple
il leur démontrait qu'en se soumettant, E
tout et pour tout, à la 'volonté suprême
non-seulement on parvient à trouver
paix, la tranquillité et le bonheur ; mai:
que de plus, on travaille ainsi à se san(
tiiier; tandis qu au contraire, par lf* rt
beilion et le murmure, on aggrave se
DU CURÉ D'ARS. 41
fautes sans adoucir sa position. C'était
par de tels discours, par de telles exhorta-
tion, qu'il ranimait chez ses proches cet
osprit de patience et de résignation qu'ils
a l miraient en lui, et dont ils étaient si édi-
fiés !
Après cette quinzaine pendant laquelle
Jean-Marie-Baptiste reçut les soins qu'exi-
geait la situation de sa santé, on pensa qu'il
avaitpuisé dans ce repos assez de force pour
supporter le voyage: le 13 novembre, il
quitta l'Hôtel-Dieu de Lyon pour se diriger
sur Roanne. Mais le véhicule destiné au
transport des consignés n'étant qu'une
mauvaise charrette, le pauvre convalescent,
transi de froid, secoué par des cahots con-
tinuels, et pourtant trop fa ble pour mar-
cher, ne tarda pas d'être saisi d'un nouvel
accès de fièvre; aussi, à peine arrivé à
Roanne, on fut forcé de le deposer à l'hô-
pital de cette ville. Dès qu il fut un peu
remis des fatigues du voyage, le jeune
homme se hâta d'écrire à sa famille, pour
leur annoncer son séjour momentané à
Roanne, en attendant qu'il fut en état de
41 UNE VIE
continuer sa route. Aussitôt que sa lettre
fut arrivée à destination, tous les membrus
de la famille Vianney revendiquèrent à
l'envi la faveur d'aller voir l'interessant
malade. François, son frère aîné, fut dé-
signé pour la première visite ; mais tous
les autres parents voulurent entreprendre
successivement le voyage de Roanne, et
pendant les six semaines que Jean-Marie-
Baptiste passa dans cet hôpital, ses parents
de Dardilly et d'Ecully, accompagnés de
leurs amis de ces deux villages, vinrent le
voir les uns après les autres, tous s'en
retournèrent profondément édifiés de ses
sentiments pieux et de sa résignation à
son sort.
Ces fréquentes visites, les témoignages
de sympathie et d'estime dont il se voyait
l'objet de la part de tous ceux qui venaient
le voir, sa douceur et sa jeunesse, avaient
excité au plus haut point l'intérêt des
sœurs hospitalières ; mais leur tendre sol-
licitude pour Jean-Marie-Baptiste s'accrut
encore, lorsqu'elles furent informées des
circonstances qui l'avaient empeché de
DU CURÉ D'ÀRS. 43
suivre la carrière ecclésiastique, et qu'elles
eurent appris la conduite exemplaire qu'il
avaifmenée pendant son enfance et sa
jeunesse. Elles redoublèrent donc de soins
et d'attentions pour le malade; et, grâce à
ces mille prévenances dont elles l'environr
nèrent, son rétablissement fit de rapides
progrès. -
Un jeune homme, natif d'une commune
des environs, se trouvait à l'hôpital de
Roanne en même temps que Jean-Marie-.
Baptiste. Appelé lui aussi, sous les dra-
peaux, il était fermement déterminé à se
soustraire au service par la désertion.
Ayant exercé son état de sabotier dans
bon nombre de communes de la contrée,
et particulièrement dans celles qui avoi-
sinent la vaste forêt dite de la Madeleine, il
avait des chances de réussir dans son projet
Présumant que le jeune Vianney, qui se
destinait à la prêtrise et voyait sa vocation
brisée par l'obligation d'être soldat, accep-
terait avec joie les moyens de se soustraire
au service militaire, il lui fit part de sa ré-
iolution, essaya de le décider à partaper

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