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Willy Kangulumba Munzenza ATANDELE ! DEMAIN DANS TES MAINS
Atandele ! Demain dans tes mains est l’histoire d’Atandele,
universitaire qui rêve d’une carrière fructueuse et d’une
progéniture digne de lui, mais qui subit la précarité et ATANDELE !
l’humiliation. Il décide alors de se lever pour s’imposer
et entraîne dans son combat la jeunesse consciente.
La Ville qu’il fi nit par prendre en mains fi gure déjà cette DEMAIN
société de rêve réclamée par les enfants de la génération
de son fi ls avorté …
D’une écriture originale rythmée par la parole et la chanson, DANS TES MAINS
Atandele ! Demain dans tes mains renouvelle la remise
en cause d’une Afrique résignée face à l’inacceptable
et réveille la conscience des jeunes appelés à gérer
la société de demain. Ainsi sonne l’hymne à Atandele : Roman
Nous sommes, nous sommes tous Atandele, qui engage
chacun de nous.
Willly Kangulumba Munzenza est Docteur en langues et
lettres de l’UCL (Belgique) et enseigne à l’ISP de
MbanzaNgungu (RDC). Atandele ! Demain dans tes mains est son
premier roman.
ISBN : 978-2-343-04733-1
17,50 €
ATANDELE ! DEMAIN DANS TES MAINS Willy Kangulumba Munzenza










Atandele ! Demain dans tes mains

Encres Noires
Collection fondée par Maguy Albet
et Emmanuelle Moysan

La littérature africaine est fortement vivante. Cette collection se veut le
reflet de cette créativité des Africains et diasporas.

Dernières parutions

N°377, Faustin KEOUA-LETURMY, Coupe le lien !, 2014.
N°376, Joseph Bakhita SANOU, Il était une fois aux Feuillantines,
2014.
N°375, Marie-Ange EVINDISSI, Les exilés de Douma. Tempête sur la
forêt. Tome III, 2014.
N°374, Aurore COSTA, Folie blanche et magie noire. Nika l’Africaine,
tome IV, 2014.
N°373, Kouka A. OUEDRAOGO, La tragédie de Guesyaoba, 2014.
N°372, Kanga Martin KOUASSI, La signature suicide, 2014.
N°371, Ayi HILLAH, L’Exotique, 2014.
N°370, Salif KOALA, Le cheval égaré, 2013.
N°369, Albert KAMBI-BITCHENE, Demain s’appelle Liberté, 2013
N°368, Diagne FALL, Mass et Saly. Chronique d’une relation
difficile, 2013.
N°367, Marcel NOUAGO NJEUKAM, La vierge de New-Bell, 2012.
N°366, Justine MINTSA, Larmes de Cendre, 2012.
N°365, Ralphanie MWANA KONGO, La boue de Saint-Pierre, 2013
N°364, Usmaan PARAYAA BALDE, Baasammba maa Nibe nder
koydol, 2012.
N°363, Stéphanie DONGMO DJUKA, Aujourd’hui, je suis mort, 2012.
N°362, Néto de AGOSTINI, Immortels souvenirs, 2012.
N°361, Epi Lupi ALHINVI, Pays Crépuscule, 2012.
N°360, Elie MAVOUNGOU, Les Safous, 2012.
N°359, Cosmos EGLO, Du sang sur le miroir, 2012.
N°358, AYAYI GBLONVADJI Ayi Hillah, Mirage, Quand les lueurs
s’estompent, 2012.
N°357, Léonard Wantchékon, Rêver à contre-courant, 2012.
N°356, Lottin Wekape, J’appartiens au monde, 2012.
N°355, Kolyang Dina Taïwé, La rupture ou les déboires d’une
conversion, 2011.
N°354, Blaise APLOGAN, Gbêkon, je journal du prince Ouanilo,
2011.
N°353, Sa’ah François GUIMATSIA, Des graines et des chaînes, 2011.
Willy Kangulumba Munzenza












Atandele ! Demain dans tes mains





















































































































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04733-1
EAN : 9782343047331 Aux abeilles,
pour ce sens de solidarité qui amène au miel.
Aux jeunes,
parce que demain est dans leurs mains.
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8
Cocorico ! Cocorico ! Le Grand Coq semblait très décidé
à réveiller tous les habitants du village. Son cri aigu
retentissait avec beaucoup plus d’entrain ce jour-là.
D’ordinaire, il chantait à intervalle plus ou moins régulier
et même avec un peu de nonchalance. Parfois, les
habitants surpris par le lever du soleil se demandaient
même si le Grand Coq avait chanté. Ils se lamentaient de
ne l’avoir pas entendu et justifiaient ainsi leur réveil tardif.
Mais ça, c’était pour les autres jours, donc du passé.
Aujourd’hui, l’activité du Grand Coq avait quelque chose
d’affolant. Jamais ses cocoricos ne s’étaient succédé à une
allure aussi saccadée. Beaucoup y voyaient le signe d’un
malheur à venir ; d’autres ne s’en émouvaient même pas
outre mesure. Tout au plus mettaient-ils l’insolite
prestation du gallinacé sur le compte du beau temps qui
s’annonçait au sortir de la saison des pluies.
De quelque camp que l’on fût, personne n’eut pourtant la
certitude de ce qu’il pensait. Le village de Kisenga se
réveilla donc dans une sorte de lourdeur inquiète qui
laissait libre cours à toutes les hypothèses. Le chef Senga
fut curieusement l’un des rares habitants à n’avoir exprimé
aucune opinion sur la situation. C’était de sa part
beaucoup moins un choix stratégique qu’une question de
sincérité : la veille, il avait bu un peu de vin de masendi,
espèce de palmiers de forêt, et avait eu un sommeil divin.
Il n’avait pas du tout entendu les cocoricos qui affolaient
ses protégés. Son silence, qui en d’autres circonstances
précédait une grande démonstration de sagesse, était cette
fois honnête. Le chef Senga ne pouvait parler de ce qu’il
n’avait entendu. Ce fut tant mieux d’ailleurs, car jusqu’à la
9 tombée de la nuit, rien de particulier ne survint au village.
Le Grand Coq déchaîné avait même multiplié ses chants
les jours suivants, augmentant sensiblement la vigueur de
ses cocoricos. Les villageois n’observèrent rien de neuf
dans leur train de vie. Tous s’accordèrent pour dire que le
Grand Coq était simplement en forme et ils prenaient cela
comme un bon signe pour la saison sèche qui arrivait.
L’on retourna très vite dans la routine des jours passés et
l’on banalisa davantage les cris du Grand Coq.
Pourtant, un matin de grand brouillard, le Grand Coq
n’avait pas signalé l’aube ; il n’avait émis aucun cri, chanté aucune chanson : il s’était tu. La nuit avait
paru plus longue que d’habitude. Le Grand Coq s’était tu
et les villageois avaient continué de dormir. Ni les
mélodieux gazouillements des oiseaux, ni les perçantes
sirènes des coléoptères ne purent perturber le calme plat
qui enveloppait le village. Seuls les pleurs stridents d’un
enfant en bas âge forcèrent sa mère à couper le sommeil
pour se rendre compte que la nuit s’était déjà retirée du
village depuis longtemps. La femme murmura
d’étonnement. Aucun habitant du village n’était encore en
mouvement alors que derrière la colline, le soleil
réchauffait déjà l’herbe. Elle se demanda quel esprit avait
pu clouer tout le village au lit jusqu’à pareille heure. Ses
bruits réveillèrent ses voisins immédiats, qui firent
euxmêmes des bruits qui réveillèrent leurs voisins à eux et
ceux-ci firent à leur tour des bruits qui réveillèrent leurs
propres voisins et ainsi de suite jusqu’au réveil de tout le
village. Ce matin-là, le chef Senga n’avait pas l’humeur
des jours heureux. Il ne se montra pas lorsque les
10
habitants, intrigués par le silence du Grand Coq et ayant
finalement constaté la mort énigmatique du gallinacé,
s’étaient retrouvés au milieu du village pour épiloguer sur
cette longue nuit sans chant du coq, ou sur ce réveil tardif
de tout le village. Le Grand Coq mort donc, le chef Senga
s’était cloîtré dans sa case, les yeux rivés au sol comme
pour questionner l’esprit des ancêtres sur le sens de ce
qu’il commençait à interpréter comme le signe d’un destin
en mouvement. Il va falloir que tu parles, Senga ! Les
villageois sont inquiets, tu le vois bien. Ils commencent
tous à avoir peur. Rassure-les ! Mais le chef Senga leva
des yeux d’un rouge vif qui semblaient ne pas lui
appartenir. Tu as des yeux mais tu ne vois pas,
Mukhetuama ! Tu as beau partager ma couche, tu ne sens
pas ce qui m’arrive, femme ! Mukhetuama ne pouvait pas
y comprendre grand’chose. Elle ne sentait absolument
rien. Qu’est-ce que je ne vois pas ? Qu’est-ce qui t’arrive
et que je ne sens pas, Senga, hein ? Evidemment, il ne
fallait pas compter sur le chef Senga pour fournir des
explications. Ce n’était surtout pas le moment de
polémiquer. Trop tard, Mukhetuama, trop tard ! Le
Grand Coq… le Grand Coq a parlé. Il nous a donné son
message, nous ne l’avons pas reçu. Il est parti avec. Il a
emporté notre temps. Tu as vu comment nous nous
sommes réveillés ? La parole est maintenant à celui qui a
donné le signal. Je dois respecter la Voix du Vent et
attendre les consignes de Kalunga, l’univers des
ancêtres…
Mukhetuama n’avait plus attendu un seul instant. Elle
s’était lancée dehors pour demander à la foule qui se
11

formait devant la case du chef Senga, le nom de celui qui
avait enclenché le réveil du village. A la vue du petit
enfant qu’on lui désigna, elle se mit à sangloter de peur.
Un rictus se dessina sur son visage. Sans doute que cette
fois-là avait-elle compris quelque message sibyllin. Elle
semblait redouter que le village et l’autorité de son mari ne
fussent entrés dans une ère nouvelle dont les horizons
restaient à déterminer. Le chef Senga, lui, avait continué
de parler comme si sa femme était toujours à ses côtés
pour l’écouter.
… ce sont ces signes-là que nous devrions respecter,
Mukhetuama ! Ecouter la Terre et ne pas trahir la
Nature…
Lorsqu’il leva la tête pour voir d’où venaient les cris qui
l’avaient interrompu, le chef Senga vit un groupe de
villageois qui transportaient vers sa case sa femme
Mukhetuama évanouie. Il sauta du haut de son mètre
septante et alla à la rencontre du contingent, l’air inquiet.
Le brouillard s’épaississait davantage et étreignait le
village à la vitesse d’une couleuvre avalant une antilope. A
peine réveillés, les villageois avaient l’impression
d’assister au retour de la nuit. Ce jour n’était décidément
pas comme les autres. Pendant que des matrones avisées
s’activaient autour de Mukhetuama, tout le monde convint
qu’un Conseil des anciens du village était impératif pour
débattre des moyens de conjurer la menace diffuse. On
décida alors que, pour ne pas violer les règles, le chef
Senga s’entretînt au préalable avec le petit enfant aux
pleurs stridents, puisque les enfants et les femmes
n’étaient pas admis au Conseil. Celui-ci se réunirait un peu
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plus tard dans la soirée, si le jour venait à voir le jour ; ou
dans la nuit, puisque le brouillard s’entêtait à couvrir le
village d’une sorte de chape sombre.
Personne ne sut exactement ce que le chef Senga et
l’enfant s’étaient dit à huis clos. On remarqua seulement
que la fin de leur conciliabule coïncidait avec une lente
dissipation du brouillard. Puis, dans une espèce
d’avènement majestueux, le soleil annonça sa venue sur le
village. La mine des habitants s’assouplit lorsque le chef
Senga prit enfin la parole. Les Temps nous enseignent
qu’on ne peut pas enfermer l’eau dans la paume de la
main, elle finit toujours par dégouliner… Le message de la
Terre nous a été porté par le Grand Coq, puis par l’enfant
et les éléments du temps. Je viens de le recevoir. Je l’ai
compris. Je voudrais vous assurer maintenant qu’il n’y a
pas péril dans la maison. Le feu est passé. L’important
pour nous est de nous réveiller et d’ouvrir le chemin de
demain à nos enfants. C’est cela qui compte…
Le soleil avait pendant ce temps pris totalement possession
du village. Lorsque le chef Senga conclut son adresse en
annonçant l’annulation du Conseil programmé pour le
soir, la paille des cases achevait déjà de sécher la moiteur
laissée par le brouillard. Le soleil s’empressait d’atteindre
le sillon du zénith. On eût cru qu’il voulait dédommager
les villageois de l’humidité qu’il leur avait fait subir par le
défaut de sa présence matinale. Ce jour-là, les villageois
décidèrent de rester à la maison pour digérer le passage de
ces instants d’une angoisse mal dissipée. Une sorte de
malaise non exprimé semblait gagner les habitants, mais
les semaines qui se suivirent confirmèrent, toutes, ce que
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le chef Senga avait annoncé. Le feu était passé, du moins
le croyait-on...
Le véhicule qui avait l’habitude d’amener chaque mois les
commerçants de la capitale au village de Kisenga était
arrivé quelques jours plus tôt cette fois-là. Les villageois
s’affairaient à écouler le stock de produits vivriers qu’ils
avaient récoltés de leurs champs. La place du village qui
servait de marché était en ébullition. Le vacarme qui s’en
dégageait rendait notoirement compte d’une vie
mouvementée et traduisait un moment de bonheur pour
des paysans qui n’avaient souvent que cette unique
occasion pour vendre leurs récoltes. Les besoins en
produits de première nécessité tels que le sel, le sucre, le
savon, etc. pouvaient à l’occasion être satisfaits.
L’agitation était à son comble. Mais si tout le monde allait
et venait au milieu des jacasseries, un homme cependant
ne s’attarda pas sur la place du marché. Dès sa descente du
véhicule, Atandele s’était dirigé tout droit vers la case de
son père qu’il trouva assis dans la cour. L’accueil fut
familial. Comme Atandele comptait repartir le lendemain
avec le même véhicule qui l’avait ramené au village, il ne
tarda pas à expliquer l’objet de sa visite à ses parents…
***
Il y avait une trentaine d’années que, dans les temps qui
avaient suivi la mort du Grand Coq, Atandele avait quitté
le village pour la Ville en vue de fréquenter l’école qui
préparait l’avenir. Le chef Senga avait expliqué à l’époque
le bénéfice que le village tirerait de ce détachement de
l’enfant des siens. Les villageois, qui n’avaient aucune
14
expérience de l’école, demeuraient sceptiques et tristes.
Mais comme le chef Senga avait dit que cet éloignement
d’Atandele répondait au message que la Terre avait
envoyé au village, tous se résignèrent à accepter le départ
de celui que beaucoup voyaient déjà au centre du destin du
village ; surtout depuis que, tout petit encore, il avait été
utilisé par les forces de la Terre pour relayer le message du
Grand Coq. Ses cris stridents qui avaient, pour ainsi dire,
remplacé ceux du Grand Coq, avaient fait de lui un
symbole incontournable dans l’esprit des villageois.
D’aucuns voyaient déjà en lui avec assurance le
successeur incontesté du chef Senga. Une trentaine
d’années donc depuis qu’il était en Ville ; il avait étudié et
était diplômé de l’université nationale. Maintenant qu’il
travaillait dans l’enseignement, il avait décidé de fonder
un foyer pour mériter sa dignité d’homme dans la société.
Avoir une progéniture était l’un des objectifs de sa vie. Il
avait, en son temps, fait part de son désir à ses parents.
Ceux-ci avaient tenté en vain de lui imposer une cousine
lointaine. Atandele avait son choix à lui. Le village, qui
n’avait pas l’habitude d’avaliser ce type de choix
personnel, admit le sien sans peine lorsqu’il prétendit que
ce choix s’inscrivait dans la continuité du message du
Grand Coq. C’était comme un argument massue. Ainsi,
Ngetabaka, fille bien élevée d’un notable du village,
avaitelle été reconnue comme la fiancée d’Atandele dans le
respect des procédures d’usage. La cérémonie de mariage
avait été grandiose dans le village. Des invités étaient
même venus de toute la contrée de Tsaku-Tsokosi. La fête
s’était déroulée à la grande satisfaction du chef Senga et
du clan d’Atandele. Il ne restait plus qu’à offrir la chèvre
15
aux oncles de Ngetabaka pour que celle-ci rejoignît
définitivement son mari en Ville. Atandele avait fini par
accomplir cette obligation. Il était donc revenu au village
pour prendre sa femme.
***
Pa’, je me réjouis de vous trouver en bonne santé. Dieu
soit loué ! Pa’, je ne suis pas venu pour rester longtemps
ici. Le travail m’attend en Ville. Je suis venu prendre
Nget, maintenant que toutes les conditions du mariage ont
été accomplies. Je voudrais repartir demain avec le même
véhicule qui m’a emmené ici.
Très bien ! Ta mère et moi-même sommes vraiment
impatients de bercer nos petits-enfants. Il est effectivement
temps que ta femme vive sous ton toit. On ne casse pas
une noix pour la garder dans le creux de la main.
Le soir même, le village, mis au courant du départ de
Ngetabaka en compagnie de son mari, organisa hâtivement
une soirée festive à laquelle participa le chef Senga. On
dansa jusqu’à assez tard le Madibota et le Kitshaba,
danses populaires chez les Suku de la région. Il n’avait
manqué que les Mahemba, les masques, qui ne pouvaient
danser à cause de la nuit. Certaines voix s’étaient
cependant élevées contre la brusquerie de ce départ. On
aurait souhaité que toute une délégation du village
accompagnât Ngetabaka en Ville comme le veut la
tradition. Mais les conditions matérielles d’un tel
déplacement affaiblirent les partisans de cette option.
Déjà, trouver un véhicule en partance pour la Ville était
16
̶̶
dans ce coin une vraie grâce divine… Personne n’allait
commettre l’imprudence de s’opposer au voyage des deux
enfants qui faisaient l’honneur du village. Le chef Senga
fut le dernier à bénir Atandele et Ngetabaka de son pouce
mouillé de salive et trempé dans de la boue ocre. Lorsque
le véhicule s’ébranla, la place du village fut couverte d’un
nuage de poussière que les cris percèrent dans un
mouvement spontané et collectif. Atandele ne savait pas
distinguer si c’étaient des cris de joie ou des pleurs qui
saluaient leur départ. Il se consolait seulement à l’idée que
tout Kisenga avait été témoin de son mariage et
maintenant de son départ avec sa femme. Il se sentait plus
l’enfant de tout le village que de ses seuls parents. Pour
rien au monde, se dit-il, il n’abandonnerait son village. Il y
reviendrait de temps en temps, peut-être avec ses enfants,
pour revivre cette communion qui allait lui manquer dès à
présent.
***
Il était né sur les cendres de l’indépendance, légèrement
quelques semaines après le premier crime politique
d’envergure dans son pays indépendant. Les vautours qui
cherchaient à déchiqueter son pays l’avaient trouvé aux
seins de sa mère. Avec le lait maternel, il avait bu toutes
les turbulences qui construisaient l’histoire nationale. Ses
camarades ne comprenaient pas qu’il fût si pacifique, lui
qui avait vu le jour dans le ventre même de l’agitation. Il
aurait dû être turbulent et coller ainsi à son époque. Pour le
taquiner, ils le surnommaient Dip, pour Dipanda,
indépendance. Lui-même prenait un malin plaisir à faire
savoir à qui voulait l’entendre qu’il était l’Indépendance
17