Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 4,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : MOBI - EPUB

sans DRM

Partagez cette publication

Publications similaires

Journal 2 000

de lozac.h.franck

Cioran ou le défi de l'être

de desjonqueres-editions

Atopia, petit observatoire de littérature décalée

 

 

Collection

Les Entretiens

 

 

 

 

 

©Les Éditions du Vampire Actif, Lyon, 2014 

www.vampireactif.com

 

 

Éric BONNARGENT

 

 

ATOPIA,

PETIT OBSERVATOIRE

DE LITTÉRATURE DÉCALÉE

 

Préface d'Antoni Casas Ros

 

 

 

Les Éditions du Vampire Actif

 

 

 

Éric Bonnargent est né en 1970 et enseigne la philosophie à Nice. Il a conçu et animé de 2007 à 2010 le blog littéraire Bartleby les yeux ouverts et, depuis janvier 2011, il alimente L’Anagnoste, un autre espace d’expression sur la littérature,avec, entre autres,les écrivains Marc Villemain et Romain Verger. Par ailleurs, il a collaboré régulièrement en tant que critique au Magazine des livres et apporte mensuellement aujourd’hui sa contribution à la revue Le Matricule des Anges.

 

Ses autres publications :

« Vila-Casas », in Revista Shandy (janvier 2011).

« L’idiotie d'Alberto Caeiro », in Le Grognard, n°14 consacré à Clément Rosset (juin 2010).

« L’auberge espagnole de Roberto Bolaño », in Cyclocosmia, n°3 consacré à Roberto Bolaño (février 2010).

« Qui a tué les Sophistes ? », in Noésis n°2, directeur de publication (printemps 1998).

 

 

 

 

 

À Manon Bonnargent

 

 

Étoiles dansantes sur fond de chaos

par Antoni Casas Ros

 

Ce Petit observatoire de littérature décalée n’est pas un recueil d’articles mais une longue coulée d’obsidienne sur laquelle flottent les pépites laissées par les spéléologues de l’âme humaine, les écrivains qui choisissent de naviguer dans l’obscur, sous des apparences rassurantes. On ne s’étonnera pas de rencontrer CarpentierBorgesDoubinsky ou Moravia aux côtés de DagermanErofeievHuncke ou Solstad. Éric Bonnargent sait aussi dénicher du méconnu chez Gide ou d’autres auteurs dont on croit tout connaître.

Cette plongée en trente mouvements explore le chaos, la disparition, la violence des dictatures et celle du monde paisible et conforme. Elle explore comment une fiction naît autour de l’illusion d’un moi constitué et montre comment tous ces écrivains doutent du bien-fondé de cette illusion. Elle explore comment la réalité et la fiction ne sont qu’une même illusion et comment le désespoir crée des îles singulières où la végétation la plus obscure cache l’or en fusion, le feu, la lumière.

Toute œuvre est considérée du point de vue de l’exil en soi, vraie seconde patrie de ceux qui ont dû fuir des régimes mortels. Les torturés : Carlos Liscano ; les menacés : Castellanos Moya ; les exilés dans l’imaginaire : Onetti ou Dagerman refugié dans le silence et Johnson dans l’anti-linéarité. L’écriture comme moyen momentané de survie. La fin de l’écriture prélude au suicide. Il y a aussi le dialogue entre la réalité et la fiction, les vagues de l’imaginaire deviennent aussi vraies que la cordillère des Andes. Le réalisme intérieur de Bolaño, le réalisme fantasque de Vila-Matas, toutes ces tentatives désespérées de faire surgir des visages interchangeables à l’infini. La chair sous les masques. Ces écrivains travaillent en-deçà de la peau du monde et des êtres. Ils incisent les surfaces lisses de la réalité dite objective, de l’ordre, de ce que nous osons appeler « démocratie » qui n’est qu’un vaste mensonge partagé par les masques sans regard.

L’atopia, le fleuve de fond de la littérature qui ose explorer l’envers du décor.

Éric Bonnargent a sa manière unique d’examiner les œuvres. Par touches subtiles il fait vivre l’écrivain. Quelques lignes biographiques, le dégagement d’une construction, une citation qui tombe comme un faucon sur le lecteur, une fin sous forme d’envol.

Après ces trente épisodes, une seule envie, lire les livres dont il parle. Il y a un espace pour l’aveuglement que produit une œuvre sur le lecteur, un aveuglement qui coïncide à une plongée en soi, une révélation des couches de l’horreur que nous cherchons à fuir, l’écrivain comme le lecteur, et qui toujours nous attend lorsque nous atteignons le fond de l’illusion. Lire pour arriver à la pépite nettoyée de sa gangue et la tenir entre ses mains comme unique témoignage de la beauté.

Il est clair, en lisant ce texte, que la littérature de divertissement crée de nouvelles illusions dans lesquelles le lecteur se laisse bercer jusqu’à la somnolence alors que la littérature la plus profonde détruit toute illusion pour nous faire toucher les nerfs, le sang et l’os de la beauté et de sa sœur siamoise, l’horreur.

Dans ce retour à la vérité de l’être, à sa solitude, voulue ou imposée, se présentent toutes les figures de la fuite ou de l’invention de l’écrivain. La fuite dans la mort, le silence. « Aucune évasion hors l’imaginaire » comme le dit Alejo CarpentierBolaño voit la « bataille perdue contre la barbarie ». L’écrivain est celui qui résiste jusqu’au bout, par le mot, le silence, la virgule ou le point final.

Ce voyage à travers l’écriture est un voyage vers l’essence de l’être et enfin, dans le silence, la page blanche finale sur laquelle le regard change d’espace et n’attend plus rien. Il oublie le rectiligne et se laisse aller aux courbes du cosmos.

 

 

I would prefer not to…

 

Bien que Socrate n’aime guère se voir attribuer de qualificatifs, il en est un, celui d’atopos1, qu’il accepte volontiers d’appliquer parfois à lui-même. Phèdre considère même qu’il est la personne à laquelle cette désignation convient le mieux :

« Toi, en tout cas, homme admirable, tu es bien l’être le plus atopôtatos qui se puisse voir. Tu as vraiment l’air, comme tu le dis, d’un étranger qu’on guide, et non de quelqu’un du pays : il est de fait que tu ne quittes la ville ni pour aller au-delà des frontières ni même, si je m’en crois, pour aller hors les Murs. »2

Pour atopôtatosLuc Brisson propose ici « déroutant ». Émile Chambry préférait « grand original », alors que Léon Robin a choisi « extraordinaire » dans Les Belles Lettres et « déconcertant » dans La Pléiade. Ces différentes versions montrent que nous sommes en présence d’un mot peut-être intraduisible. L’appréhension de ce vocable est si complexe qu’un même traducteur choisira différentes options selon le contexte dans lequel il rencontrera cet adjectif. Toutes ces propositions sont légitimes, mais elles dénaturent le terme. Pour éviter cet appauvrissement de nombreux commentateurs conservent l’adjectif atopos et le substantif atopia.

Littéralement, a-topos, signifie « sans lieu ». Est atopos celui qui n’est pas dedans, pas à sa place, celui qui, comme Socrate ayant l’air d’un étranger à Athènes, se tient en retrait et qui, plutôt qu’agir, pense le monde sans parvenir à s’y insérer. Même si selon les contextes, cela ne conviendrait pas toujours, le mot français correspondant le mieux à atopos serait sans doute décalé, qui a pour avantage de sous-entendre l’idée d’être là sans y être. Socrate se tient en effet en décalage par rapport au monde et son propos, par là même décalé, surprend et déconcerte.

Selon les mots de Pierre Hadot, Socrate « est l’Individu, l’Unique, cet Individu, si cher à Kierkegaard qu’il aurait voulu qu’on inscrivît sur son tombeau : Il fut l’Individu. »3 Être un individu, c’est s’abstraire du monde commun, se sentir étranger au monde et aux autres et, par conséquent, sans le vouloir, adopter un comportement que les autres considèrent à leur tour comme décalé, comme étrange. On pourrait objecter à cela que toute personne est, par définition, un individu et qu’il faut être bien présomptueux pour se croire différent. Un être est un être. Néanmoins, et même si chacun est pétri de ses problèmes, de ses peines et de ses joies, la plupart des hommes cherchent, selon ce verbe à la mode, à s’insérer, sentimentalement, socialement, professionnellement, c’est-à-dire à ressembler à son voisin. Or, vouloir être comme les autres, c’est renoncer à être soi-même, c’est renier son individualité. Il y a individu et Individu.

Bien entendu, la plupart du temps, on ne choisit pas consciemment de se conformer, de subir ce que Martin Heidegger appelait la dictature du on. La subir, c’est se plier à l’idéologie de l’époque, en accepter ses manières d’être, de penser, ses valeurs morales ou esthétiques4. La plupart des hommes ont l’impression d’être une personne et c’est toujours à l’occasion d’un événement particulier qu’ils découvrent que ce n’était qu’une illusion.

Cette découverte est au centre de La Mort d’Ivan Ilitch, le roman à mon sens le plus abouti de Léon Tolstoï. Le plus abouti car il ne se perd pas dans les bavardages théoriques qui parsèment La Guerre et la paix, et, contrairement à Anna Karénine, il est construit de manière remarquable, le récit commençant par l’enterrement d’Ivan Ilitch dont les derniers jours ne sont qu’ensuite racontés.5

À la suite d’une chute, ce haut fonctionnaire apprend qu’il n’a plus que quelques semaines à vivre. Ivan Ilitch prend alors conscience qu’il n’a pas vécu sa vie, qu’il n’a jamais été lui-même, mais ce que les autres ont voulu qu’il soit : un homme qui a étudié parce qu’il fallait étudier, qui s’est marié parce qu’il fallait se marier, qui a eu un enfant parce qu’il fallait en avoir un, etc. Sur son lit de mort, il se rend compte qu’il n’a jamais aimé son métier, pas plus qu’il n’a aimé sa femme et sa fille :

« Et si, en effet, toute ma vie, ma vie consciente, n’avait pas été ″ ce qu’il fallait ? ″

Il lui était venu à l’esprit que ce qui lui apparaissait auparavant comme une parfaite impossibilité, qu’il avait vécu sa vie comme il n’aurait pas dû la vivre, que cela pouvait être la vérité. […] Sa profession, l’organisation de sa vie, sa famille, l’intérêt porté à la vie sociale et au service, tout cela pouvait être faux. Il avait essayé de défendre tout cela à ses propres yeux. Et soudain il avait senti toute la faiblesse de ce qu’il essayait de défendre. Il n’y avait même rien à défendre. »

Ivan Ilitch n’accepte pas sa mort, se révolte de façon pathétique contre l’inéluctable car s’il est toujours inconcevable de mourir, cela devient intolérable lorsque l’on n’a jamais vécu. Pourquoi Ivan Ilitch s’est-il fait voler sa vie ? Il n’a jamais pensé, il s’est laissé emporter par l’ordre des choses, il est devenu ce qu’on a voulu qu’il devienne. Il n’est pas simplement fonctionnaire par son métier, il l’est par sa vie. Au lieu d’exister, il a fonctionné, participé à l’ordre social, fourmi parmi les fourmis. Prendre conscience de cela juste avant de mourir, quand il est impossible de recommencer est tragique. Ce n’est pas pour rien que les hommes rêvent d’infarctus ou, mieux encore, de mourir dans leur sommeil. Si Ivan Ilitch était mort ainsi, jamais il ne se serait rendu compte de la vacuité de son existence, il serait, comme le fait dire François-René de Chateaubriand à René, « passé du silence de la vie au silence de la mort ». Les hommes ont raison : le bonheur réside dans l’inconscience et ce qui importe est de ne jamais penser, de vivre dans l’oubli de soi.

La pensée est inconfortable, elle condamne à l’atopia, à ce sentiment d’inquiétante étrangeté ressenti face au quotidien ; comme s’en aperçoivent Vladimir et Estragon dans En attendant Godot de Samuel Beckett, une fois que l’on a commencé à penser, il est impossible de faire marche arrière6. L’exercice de la pensée éloigne des préoccupations communes et interdit toute insertion.

Dans Les Enfants Tanner de Robert Walser, Hedwig, pourtant bien moins originale que ses frères Simon et Kaspar, exprime bien en quoi consiste l’atopia lorsqu’elle dit : « Je ne suis pas loin de penser qu’il y a comme une mince cloison, mince mais opaque, qui me sépare de la vie. » Hedwig est là sans y être, plus spectatrice qu’actrice.

En dissidence avec la vie, les héros décalés ont, malgré leurs différences, un point commun : ils échouent, mais toujours avec une certaine grandeur. L’Individu perd toujours contre la société car le monde est fait pour les imbéciles. Bernardo Soares, le comptable de la rue des Douradores, en était bien conscient :

« À l’heure actuelle, le monde appartient aux imbéciles, aux agités et aux sans-cœur. On s’assure aujourd’hui le droit de vivre et de réussir par les mêmes moyens, pratiquement, que ceux qui vous assurent le droit d’être interné dans un asile : l’incapacité à penser, l’amoralité et la surexcitation. »7

De manière paradoxale, ces personnages réussissent dans l’échec, un échec en forme d’apothéose auquel il leur est impossible d’échapper et dans lequel ils se précipitent bien volontiers. Meursault, le narrateur de L’Étranger d’Albert Camus, est peut-être l’homme décalé par excellence, étranger au monde dans lequel il vit. Incapable de pleurer à l’enterrement de sa mère, incapable de s’intéresser à son quotidien, tirant sur un Arabe qui a eu le malheur d’être trop présent, il refuse de mentir et de se mentir et assume ainsi son atopia jusqu’à la guillotine.

Au fil de mes lectures, je me suis aperçu que la littérature regorgeait de personnages décalés, mal à l’aise avec eux-mêmes, avec les autres et avec le monde. Pour être exhaustif à ce sujet, ce n’est pas un livre qu’il aurait fallu écrire, mais une encyclopédie. Mon objectif est plus modeste, il consiste à proposer un aperçu sur ce sujet, un regard qui, pour plusieurs raisons, est forcément arbitraire.

D’abord parce que l’atopia traverse toute l’histoire de la littérature et cela depuis ses débuts, dès l’Iliade d’Homère. Les Achéens dans leur ensemble sont atopos au sens littéral puisqu’ils se trouvent à Troie, en Asie Mineure, loin de leur terre natale. De plus, l’Iliade, faut-il le rappeler, ne concerne qu’un épisode de la guerre de Troie, celui de la colère d’Achille, une colère qui est telle qu’il refuse de combattre et se rend lui-même atopos.

Je m’en suis donc tenu à la littérature moderne et contemporaine. Mais, là encore, la modernité est une notion bien floue et j’ai décidé de la faire débuter dans les années trente qui me semblent marquer la véritable rupture avec le XIXe siècle.

J’ai ensuite choisi d’offrir aux lecteurs des perspectives sur la littérature étrangère8 trop méconnue car souvent occultée par l’approche narcissique de notre longue histoire littéraire.

Cet ouvrage se voulant lui-même décalé, j’ai aussi choisi de parler de livres que l’on n’a guère l’habitude de rencontrer dans des essais sur la littérature, soit parce que leurs auteurs sont peu ou mal connus du grand public, soit parce que, lorsque ces écrivains sont célèbres, il s’agit de textes oubliés ou si décalés qu’ils ont du mal à trouver une place bien définie dans leur corpus. Peu de monde, par exemple, connaît les noms de Dag Solstad ou de Vénédict Erofeiev. À l’inverse, les noms d’André Gide, de Fernando Pessoa ou d’Alberto Moravia sont connus de tous, mais Le Grincheux, L’Éducation du Stoïcien et Le Conformiste sont des textes méconnus.

Même si on associe Le Feu follet à Pierre Drieu La Rochelle ou Le Partage des eaux à Alejo Carpentier, ces livres et leurs auteurs ne sont presque plus lus. Notre besoin de consolation est impossible à rassasier de Stig Dagerman est sûrement le texte le plus célèbre de l’écrivain suédois, mais, de par sa nature même, il s’agit d’un texte inclassable. Il n’y a finalement guère que Le Roi se meurt d’Eugène Ionesco qui peut être considéré comme assez classique, mais j’espère adopter à son égard un point de vue singulier.

La conséquence de ces constats est qu’il m’a semblé inopportun de présenter les œuvres sélectionnées de manière chronologique, sous forme d’une prétendue histoire de la littérature décalée. L’atopia est immuable et il n’y a pas tant de différences entre le sentiment de mal-être dans les années trente et celui d’aujourd’hui. Par contre, l’atopia se manifestant de différentes manières, il m’a semblé plus judicieux de révéler les textes en les répartissant par thématiques.

Ce sentiment d’étrangeté se manifeste d’abord par une conscience aiguë de sa propre individualité, une individualité contre laquelle le sujet peut lutter ou qu’il peut tenter d’affirmer dans une société qui lui est hostile. Mal à l’aise avec lui-même et les autres, le misanthrope est souvent victime d’une individualité mal vécue, la misanthropie n’étant finalement rien d’autre que la projection sur les autres de ce que l’on déteste en soi-même. Tout le monde n’est cependant pas capable d’assumer son étrangeté. Il arrive, lors d’une perte de contrôle, que des vaincus craquent, se rebellent contre l’ordre du monde avant de renoncer, écrasés par leurs propres impuissances. Certains, beaucoup plus forts, préfèrent renoncer à la norme pour se réfugier dans la marginalité, se sentant trop en décalage avec la société pour y vivre. Quoi qu’il en soit, l’atopia n’est jamais facile à vivre et elle conduit bien souvent à la dépression et à la mélancolie, si ce n’est au suicide. La pensée de la mort conduit parfois certaines personnes à ressentir une forme d’étrangeté jusque-là ignorée. La dépression et la mélancolie peuvent mener à des fins moins radicales que la mort physique : la mort à l’écriture pour l’écrivain (Le syndrome Bartleby9),le renoncement au monde par la disparition pour les autres. Enfin, il y a certaines régions du monde où il est impossible de vivre normalement, où la situation politique et sociale expulse les êtres de la normalité ; ils deviennent alors atopos malgré eux. Thomas More appelait Utopia l’île idéale où les hommes vivraient harmonieusement selon les lois de la raison. Ces no man’s land dont il sera question représentent tout le contraire des utopies. Ce sont des lieux où l’irrationalité la plus démente règne, des lieux hors du monde, des atopies.

Une dernière remarque pour terminer. Le principal défaut des essais portant sur la littérature est qu’ils abordent, hélas, bien peu les livres. Mon objectif n’est ni d’insister sur la notion d’atopia à propos de chaque texte, ni de les forcer à coïncider avec une quelconque thèse. Puisse le lecteur en percevoir les différentes manifestations dans les ouvrages dont il sera ici question.

 

 

L’individu.

 

« Tout être humain est singulier et appelé à agir en vertu de sa singularité, encore faut-il qu’il y prenne goût. » 

Franz Kafka, Cahiers divers et feuilles volantes.

 

 

Alberto Moravia, Le Conformiste. 

(1951)

 

Le Conformiste, par l’approche décalée qu’il propose du fascisme, occupe une place singulière dans l’œuvre d’Alberto Moravia. Cet excellent roman raconte la vie de Marcello Clirici.

Le prologue de près de deux cents pages retrace l’enfance de Marcello. Fils d’un couple en décomposition, il grandit sans amour, livré à lui-même. Un beau jour, jouant dans le jardin avec sa fronde, il tue plus ou moins par hasard un chat. Cet incident lui fait prendre conscience de son désordre intérieur, de toute la cruauté dont il peut être capable et cela le trouble d’autant plus que l’aveu de ce meurtre laisse indifférents ses parents et que la sanction tant souhaitée ne vient pas. Le chaos moral, familial et intérieur est si déstabilisant que Marcello n’a qu’un seul désir, se soumettre à l’ordre. Il accueille alors avec soulagement l’idée d’entrer en pension au collège :