Attentat Express

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« Ce mercredi 11 janvier 2011, à Homs, ville symbole de la révolte contre le régime de Bachar al-Assad, rien ne s’est déroulé comme nous l’attendions. Nous pensions partir au nord. Notre escorte militaire nous a conduit au sud. Nous voulions rendre compte des horreurs de la guerre civile qui secouait la Syrie depuis mars 2011. Et voilà que nous avons été pris pour cible. Des explosions, quatre, avaient secoué le quartier alaouite de Akrama al-Jadida pourtant calme et préservé jusque-là. Gilles a été abattu dans l’immeuble où je me trouvais également. Tout s’est passé si vite. Les cris. Le sang. L’évacuation dans un taxi jaune vers le dispensaire. Tout proche. »Caroline Poiron était la compagne de Gilles Jacquier, grand reporter à France2, tué ce jour-là à Homs dans des circonstances dramatiques. Dans Attentat Express, elle retrace, avec Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian, les événements qui se sont succédé ce jour-là. Leur enquête pose de troublantes questions. Pourquoi leur escorte de sécurité a-t-elle disparu à la première explosion ? Pourquoi la circulation a été bloquée pendant plusieurs minutes, puis a repris comme si de rien n’était après la mort de Gilles Jacquier. Quel rôle a joué la religieuse chrétienne qui a facilité leur entrée en Syrie ? Qui sont les pro-Bachar qui les ont poussés vers la mort ? Quel était l'intérêt du régime syrien de tuer le journaliste de France Télévisions ?Les trois journalistes trouveront des réponses au cours de mois d’investigation en France, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Belgique, en Turquie et au Maroc.Caroline Poiron est photographe journaliste pour France Télévisions et Paris Match. Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian sont grands reporters respectivement à La Liberté (Suisse) et à L’Hebdo (Suisse). Ils étaient tous présents à Homs le 11 janvier 2012.
Publié le : vendredi 24 mai 2013
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EAN13 : 9782021113785
Nombre de pages : 298
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Aux enfants victimes de la guerre
Aux journalistes morts sur le terrain en faisant leur métier
Aux générations à venir et à leur devoir de mémoire


L’esprit de l’homme qui rêve se satisfait pleinement de ce qui lui arrive. L’angoissante question de la possibilité ne se pose plus. Tue, vole plus vite, aime tant qu’il te plaira. Et si tu meurs, n’es-tu pas certain de te réveiller d’entre les morts ? Laisse-toi conduire, les événements ne souffrent pas que tu les diffères. Tu n’as pas de nom. La facilité de tout est inappréciable.

[…]

Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité, si l’on peut ainsi dire.

André Breton,
Manifeste du surréalisme, 1924.


Huis clos

11 janvier 2012, 15 h 40, Homs, Syrie

Je ne peux pas dire à Gilles qu’il est mort. Pas tant que je sens sa chaleur dans la puanteur de ce dispensaire crasseux de Homs. Pas avant que sa main, que je caresse, ne se raidisse.

Mon mari semble dormir, calmement. Je lui murmure :

– Tu es blessé. Une bombe. Elle t’a touché. Tu es blessé.

Une terrible explosion vient de secouer le quartier Akrama al-Jadida. Nous nous trouvions avec un groupe de journalistes. En reportage sous la protection des hommes de Bachar al-Assad.

Allongé devant moi sur ce matelas en plastique marron, taché de terre et de sang, mon homme est blanc. Pas un souffle ne sort de sa bouche entrouverte. Il ne réagit pas. Ses yeux sont à moitié fermés. D’habitude si charmeurs, ils fixent le vide. Sa tête est penchée en arrière. Comme si Gilles était fatigué. Son nez coule. Je l’essuie.

– Mon amour… Mon amour… Mon amour…

Les mots sortent par à-coups, je colle mes lèvres tremblantes contre son oreille. Mes mots, presque étouffés, sont doux. Paisibles. Mes yeux embués de larmes. Mes cheveux tombent sur mon visage humide. J’ai chaud. Je transpire à grosses gouttes sous ma veste d’hiver noire. Les lanières de mes appareils photo me scient le cou. Je m’accroche à Gilles.

– Je ne veux pas que tu aies froid, mon amour. Regarde, je te tiens la main. Ne t’inquiète pas. Un médecin va venir. On va te soigner. On va te sortir de là.

Puis je me couche à ses côtés sur le lit en ferraille, les genoux repliés sous mes fesses. Je caresse sa chevelure en bataille. J’aimerais tant qu’il bouge. Qu’il me parle. Son silence me ravage. J’ai mal partout.

Quelques traces de sang maculent sa chemise rayée blanc et bleu. Dessous, on voit son torse, intact. Exception faite de trois petits trous au cœur, très nets et alignés.

– Tu es à l’hôpital, Gilles. Il y a du monde autour de nous. Mon amour.

Mais il ne bouge pas. J’étends sur lui la couverture bleu foncé, sale, minuscule qui camoufle à peine son pantalon désajusté. Un léger filet de sang a coulé sur son bas-ventre et ses jambes inertes. Sur son œil gauche, aussi. Je ne veux pas qu’il ait froid. Il n’aime pas avoir froid. Je connais Gilles. Il n’aime pas ça.

Je sens qu’il est triste pour moi, pour nos filles Cloée et Apoline, pour Léonard, mon fils, pour son père, sa sœur. Sa mère, elle, est déjà partie.

Dans la petite chambre de ce dispensaire qui empeste la Javel et la transpiration, Gilles est à moi pour quelques secondes encore. Je cache mon visage sous la couverture.

Je sais que le monde va nous rattraper soudain. J’entends les hommes parler autour de nous. En arabe. Je ne comprends pas. Ça bourdonne. Ça piaille. Ça crie. Mes oreilles sifflent.

– Je veux encore, s’il vous plaît, parler à Gilles.

Lorsque nous partions en reportage, lui pour Envoyé spécial sur France 2 et moi en tant que photographe indépendante, Gilles me conseillait de regarder et de raconter les choses sans me laisser submerger par les émotions, sans céder à la paranoïa.

Dans cette pièce du troisième étage d’un petit hôpital aux couloirs poussiéreux et aux murs d’un blanc sale, je veux rester seule avec lui malgré cette foule qui gronde. Ces gens me poussent, tirent mon bras, m’interpellent. Leur sueur m’irrite. Je veux qu’ils partent.

– Je sais que tu ne voulais pas mourir. Pas là. Pas ici, pas comme ça.

La voix de Gilles s’éteint petit à petit.

– Je sais que tu penses à nos deux filles. Tu te demandes qui va me protéger.

Ce mercredi 11 janvier 2012, à Homs, ville symbole de la révolte contre le régime de Bachar al-Assad, rien ne s’est déroulé comme nous l’attendions.

– Toi, moi et les autres journalistes, on ne voulait pas aller dans ce quartier alaouite. On ne voulait pas aller dans cet immeuble.

Nous pensions partir au nord. Notre escorte militaire nous a conduits au sud. Nous voulions rendre compte des horreurs de la guerre civile qui secoue la Syrie depuis mars 2011. Et voilà que nous avons été pris pour cible.

Quatre explosions avaient secoué Akrama al-Jadida, pourtant calme et préservé jusque-là. Gilles avait été abattu en sortant de l’immeuble où je me trouvais également. Tout s’était passé si vite. Les cris. Le sang. L’évacuation dans un taxi jaune vers le dispensaire. Tout proche.

Les mots ne viennent plus. Ils se mélangent. Je cherche de l’air frais dans cette pièce à l’odeur amère.

– On va s’en sortir, Gilles. Nous ne sommes pas seuls.

Je sais que Christophe Kenck, son caméraman de France 2, est là. Il y a aussi Sid Ahmed Hammouche et Patrick Vallélian, les deux journalistes suisses qui nous accompagnent depuis cinq jours. Depuis notre arrivée à Damas. Ils étaient avec nous au moment de l’explosion. Eux aussi voulaient rendre compte de l’horreur du régime de Bachar. Eux aussi ont été entraînés dans ce merdier.

– Je t’aime, Gilles. Nous allons te ramener en France. Nous sommes là pour toi.

Je sanglote.

 

15 h 47. Soudain, je distingue une voix dans ce brouhaha.

– Les « bombes de la liberté » ont tué le journaliste étranger, lance un homme barbu à la veste blanche.

Des reporters syriens le filment. Il exhibe les ailettes intactes d’un obus oblong de RPG. Il gesticule en montrant du doigt la pièce métallique. Elle brille à cause des rayons du soleil couchant qui traversent la vitre.

Je remarque à peine les caméras de la chaîne privée Addounia et de la très officielle télévision d’État Al-Souriya qui ne perdent pas une miette du spectacle. Elles zooment sur les ailettes, toutes neuves. Au même moment, les reportages des TV syriennes inondent le monde d’images de témoins montrant d’autres hawnatte, « bombes » en arabe. D’autres preuves de « bombes de la liberté », disent-ils.

– Ce sont les « bombes de la liberté » qui ont tué le journaliste français, répète l’homme à la veste blanche.

Cette phrase, étrange, m’arrache de mon tête-à-tête douloureux avec Gilles. Je me redresse. Je balaie la pièce du regard. Devant moi, une vingtaine d’hommes et de femmes s’activent. Ils sortent et rentrent dans la pièce de 25 m2 où repose Gilles. À gauche, une autre victime gît sur un autre lit. Ses proches le pleurent, bruyamment.

« Bombes de la liberté » ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Et qui sont ces gens qui m’entourent ? Qui sont ces médecins, ces infirmières ? Pourquoi certains portent une blouse blanche tachée de sang ? Et d’autres pas. Pourquoi me dévisagent-ils ? Pourquoi les journalistes syriens braquent-ils leurs objectifs vers moi ? Où sont les journalistes occidentaux, ceux qui m’accompagnaient jusque-là ? Où est Joseph Eid, le photographe de l’Agence France Presse (AFP), censé guider notre groupe ? Où est Mireil Abi Nader, la fixeuse libanaise que Gilles s’était fait imposer par Fadia Laham, alias mère Agnès ?

Je menace un caméraman qui a braqué son objectif vers moi.

– Non, ne me filmez pas ! Ne me filmez pas ! Je ne veux pas.

Je lui crie en arabe.

– , . Khallass, kafâ. Non, non, arrête !

Patrick vient de débarquer dans la pièce. Je le regarde en pleurant. Il comprend très vite qu’il n’y a plus rien à faire pour Gilles. Il crie au journaliste syrien rejoint par une autre équipe locale :

– Non, tu ne filmes pas. Non. Non, lance-t-il. , , chukran. Non, non, merci !

Il repousse la meute avant de me prendre dans ses bras. De caresser mes cheveux en pleurant.

– Gilles a froid. Tiens-lui les mains, s’il te plaît, Patrick.

Il me regarde. Sans voix.

– Je ne veux pas rester ici. Je veux le ramener en France. S’il te plaît. S’il te paît. Peux-tu m’aider ?

Patrick opine de la tête alors que Sid et Christophe nous rejoignent.

– Sid, s’il te plaît, ne les laisse pas instrumentaliser Gilles. S’il te plaît, dis-leur d’arrêter de nous filmer. Traduis-leur. Je vais les attaquer en justice si je vois des images de mon mari mort dans leurs JT.

Nous comprenons vite que les Syriens veulent montrer le corps de Gilles. Nous les entendons déjà parler du martyr Jacquier, du « Français tué par les terroristes ». Damas veut saisir l’occasion de ce drame de Homs pour poster ses messages à la France et à la communauté internationale. Le régime de Bachar est en guerre contre les djihadistes. Des bandes armées qui ciblent la population civile et les journalistes. Et pour cela, il a mobilisé ce jour-là sa puissante machine de propagande. Il a mis le paquet pour faire de la mort de Gilles un événement planétaire. Plus de six équipes de télévision nationale assurent la couverture du piège.

Je fusille du regard le cadreur syrien qui persiste à nous filmer. Il baisse sa caméra, frustré. Ses collègues syriens font de même. Petit à petit, ils regagnent le couloir alors que Sid réclame en arabe. Haut et fort.

– Un médecin ! Qui est médecin ici ?

Question surprenante dans un hôpital, mais tellement évidente tant les blouses blanches qui gravitent autour de nous s’intéressent à tout, sauf à notre santé. Aucun n’a pris la peine d’ausculter mes blessures à la main. On a du mal à croire que ces gens sont médecins ou infirmiers. Leurs gestes maladroits sonnent faux.

Un homme en tenue verte de chirurgien, maculée de sang, fend la foule compacte massée autour de Gilles.

– Je suis médecin, ana tabib, précise-t-il en arabe.

Sid le supplie :

– S’il vous plaît, pouvez-vous transférer notre ami dans une autre salle ? Nous avons besoin de nous isoler pour lui dire adieu.

– Je peux vous aider. Mais avant, je veux que la femme de l’étranger rencontre les médias. Ils sont là pour raconter l’attentat terroriste qui a coûté la vie au premier martyr français en Syrie.

Sid refuse.

– Que Dieu vous garde, vous protège et vous accorde sa miséricorde ! Pouvez-vous nous donner un endroit où on peut s’isoler et faire notre deuil ? Est-ce trop vous demander ?

Celui qui se dit médecin, de forte corpulence, barbe bien soignée, disparaît dans les couloirs du dispensaire Al-Nahda, la « renaissance » en français. Cette petite structure sanitaire caritative de quartier ne désemplit pas : Moukhabarat, les agents des redoutables services de renseignement syriens, chabiha, journalistes, hommes armés, personnels soignants et même des civils curieux… défilent. Ils observent. Ils interrogent. Ils commentent. Et ils cherchent à s’approcher de la dépouille de Gilles.

Discrètement, un autre homme tire Sid par le bras. Il lui demande de lui écrire le nom de la victime en arabe sur un bout de papier. Il se présente comme un officiel de l’État. Sid griffonne le nom de Gilles Jacquier. « Il est belge ? » demande le Syrien.

Sid ne répond pas et revient vers moi. Il s’assied sur le lit. Il me prend dans ses bras. Et chuchote.

– Sois forte ! Et tu nous écoutes s’il te plaît maintenant.

Comme un avertissement pour les épreuves à venir.

Le médecin revient à la charge :

– Une chambre est à votre disposition si vous improvisez un point de presse pour les médias syriens, insiste-t-il lourdement.

– La télévision veut absolument filmer le corps du Français… Ils sont de plus en plus nerveux et on a de la peine à les contenir.

Il veut que je raconte ce qui s’est passé à Akrama al-Jadida. Comment les terroristes nous ont ciblés avec du mortier. Il insiste sur le mot « mortier ». Il veut que moi, la femme du journaliste, dise que les al Irhabiyoun, les terroristes, ont tué Gilles avec les « bombes de la liberté », ces armes livrées par les Occidentaux, notamment la France de Sarkozy.

– Il faut témoigner, ordonne-t-il en s’approchant du lit où repose Gilles, ouvrant avec son corps un chemin aux journalistes syriens que Sid et Patrick parviennent au dernier moment à bloquer à quelques mètres de moi.

Entre-temps, Sid, diplomate, trouve les bons arguments pour calmer le jeu. En arabe, langue que je ne parle pas.

– Si vous avez fait le serment d’Hippocrate, vous nous donnerez cette chambre sans contrepartie. Sauf si vous n’êtes pas médecin.

L’homme en vert comprend le message. Il est démasqué. Sa tentative de manipulation échoue. Le « médecin » va disparaître de la scène, probablement parce que sa mission – celle de me convaincre de témoigner en pleurs devant les caméras syriennes – a capoté. Tout comme celle de cette infirmière, venue à plusieurs reprises me convaincre de m’adresser aux journalistes. Elle me propose des calmants. Je refuse. Je n’ai pas besoin de médicaments et encore moins d’anxiolytiques. Je suis à des années-lumière de la veuve hystérique que la TV syrienne voudrait filmer. Je tiens la main de Gilles. Je lui parle encore. Je pleure en silence. J’accuse le coup. Ma vie bascule.

Deux autres soignants, une femme et un homme, arrivent. Eux sont de vrais praticiens.

– Pourquoi est-ce si difficile d’avoir une chambre pour nous isoler, leur demande Sid. Pouvez-vous respecter notre deuil, notre chagrin ?

– OK, répond l’infirmière sur un ton rassurant. Nous allons vous en préparer une.

Ils ne perdent pas de temps. Ils déposent la dépouille sur un petit chariot qui sert habituellement à transporter des médicaments. Nous n’avons pas le choix. Il faut agir vite. Il faut mettre Gilles à l’abri. Alors que Sid pousse le trolley, l’infirmière tient la tête de mon mari et maintient son corps en équilibre sur l’étroit plateau métallique. Cet étrange équipage file vers la nouvelle chambre, au fond du même couloir du troisième étage. Je leur emboîte le pas. Je serre contre moi la doudoune bleue de Gilles. Pendant ce temps, Patrick a pu avertir l’ambassade de France de la mort de Gilles quelques minutes plus tôt. Il chasse avec ses mains les journalistes syriens comme s’il éloignait des fauves prêts à sauter sur leur proie.

Quelques secondes plus tard, le corps de Gilles est jeté sur l’un des deux lits de la pièce, plus petite encore que la précédente. Au mur, un portrait de Marie qui tient Jésus dans ses bras. Il fait froid dans ces 20 m2 qui sentent le renfermé. Le sol est couvert de poussière. La peinture blanc sale s’écaille. Il y a un frigo. Une armoire. Deux chaises de jardin blanches en plastique. Des vieux rideaux rouge sang aux fleurs en dentelles pendent aux deux grandes fenêtres. Nous nous empressons de les tirer. Nous devons nous cacher. Nous avons peur d’être attaqués. Encore.

 

16 h 15. Nous venons de gagner une première manche. Dans cette pièce improbable, isolés du monde, nous sommes réunis. Nous nous demandons comment tenir à mains nues face aux hommes en armes du régime. Comment allons-nous faire pour nous protéger, pour garder Gilles ? Pour rentrer en France ? Tout est confus. Christophe est muet. Le téléphone sonne de toute part. Je cherche un paquet de cigarettes. Mon briquet. J’en grille une. Je regarde mes trois amis. Ils sont près de nous, Gilles et moi. Attentifs à tous mes gestes. Ils trouvent toujours les mots pour me rassurer. Pour me permettre de tenir.

Surtout ils se battent physiquement. Ils pèsent de tout leur poids contre la porte en contreplaqué. Fragile. Fine.

– Attention, ils forcent la porte, s’exclame Sid.

Patrick ordonne.

– Aidez-moi à tenir la poignée ! Ils sont costauds ces salopards.

Il y a foule dans le couloir. Entre les services de sécurité, les policiers, les autorités, les faux ou vrais médecins, les infirmières louches, dont les blouses, blanches, bleues, vertes sont immaculées, les Moukhabarat en veste noire cirée, avec ou sans moustache, les militaires ou les dizaines de journalistes syriens, c’est le lieu où il faut être en cette fin d’après-midi à Homs.

– Pourquoi ma main saigne ? dis-je à Sid. Pourquoi ils me tendent des micros ?

Je refuse d’être manipulée, instrumentalisée, Ils ont tué Gilles. Ils ne vont pas exploiter sa mort. Jamais. Je n’ai plus que cela en tête.

Je poursuis en chuchotant à Sid.

– C’est le régime syrien qui l’a tué. Nous sommes tombés dans un piège.

Je n’en sais rien encore. Mais je le sens. C’était un guet-apens. Ce n’est pas possible que les rebelles nous aient attaqués. Pas eux.

– Ne dis rien, s’il te plaît, me glisse Sid à l’oreille. Tu ne cries pas. Tu n’accuses personne. Tu ne commentes pas. Tu ne paniques pas. Nous sommes avec toi. Je suis là pour traduire. Tu es la femme de Gilles. Tu as le dernier mot. Je te jure qu’on va sortir son corps de Syrie. C’est une promesse.

– Faites attention, les murs ont des oreilles, prévient encore Patrick qui, comme Sid, avait passé son temps à se méfier et à faire le contraire de ce que lui recommandaient les hommes en armes de notre escorte.

Les deux journalistes suisses reculaient quand les agents syriens leur disaient d’avancer. Avançaient quand il fallait reculer. Refusaient de s’approcher des « bombes ». Plus prudents, plus méfiants aussi, ils étaient ainsi restés en arrière du piège où nous étions tombés, où Gilles est mort. Ils avaient senti que quelque chose ne tournait pas rond. Que les militaires étaient trop souriants pour être honnêtes. Que tout allait trop vite. Que tout puait la mise en scène macabre. C’est aussi pour cela qu’ils étaient venus nous chercher à l’hôpital après avoir tenté en vain de nous joindre par téléphone. Ils voulaient tout simplement m’aider à sortir de ce bourbier.

Avec Patrick, Sid et Christophe, nous décidons très rapidement de nous taire, d’étouffer notre colère pour nous protéger d’un régime syrien passé maître dans l’art de la manipulation.

– Ils veulent une déclaration de toi pour accréditer leur thèse d’une attaque terroriste, susurre Sid tout en me tenant dans ses bras.

Les Syriens sont déjà en train de raconter leur version… C’est comme un scénario écrit à l’avance. Sauf que leur histoire s’arrête derrière cette porte.

Depuis que nous sommes retranchés dans la chambre, nous sentons les officiels nerveux. Ils pensaient nous tenir. Nous leur résistons. Nous ne craquons pas. Je refuse toute autopsie. J’ai trop peur qu’on me vole Gilles. Qu’il disparaisse. Je ne veux pas que les Syriens puissent effacer les traces de leur crime, le maltraiter. Et surtout pas avec une perceuse comme je l’avais découvert trois semaines auparavant à Bab Amro, dans l’un des quartiers rebelles de Homs, lors d’un séjour de presse clandestin. Mohammed, un garçon de 10 ans, m’avait montré deux vidéos ignobles sur son téléphone portable. Celle d’un cadavre en lambeaux et l’autre d’un homme dont les côtes avaient été trouées.

– Je dois voir le corps de la victime, établir les causes du décès et remplir les papiers officiels, déclare Mounkez Chammout, médecin légiste. Le premier officiel à tenter sa chance.

– Non, non, non, lui répond Sid.

– Mais je suis médecin légiste, rebondit-il, surpris.

– Expliquez ça aux autorités syriennes à Damas. Pas à moi. De toute manière, on ne fera rien sans la présence d’un officiel de Paris ou un haut responsable de la présidence à Damas. L’État syrien a donné sa parole à la France. Personne ici ne touche le corps ni ne nous menace dans cet hôpital.

Un gros bluff. La bonne stratégie. Elle nous permet de gagner du temps.

– C’est l’unique arme qu’on a, me souffle Sid. Le temps que les responsables de Homs contactent ceux de la capitale, nous pensons que l’ambassadeur français Éric Chevallier sera là. Lui aura plus de poids face aux Syriens. C’est risqué, mais nous n’avons aucune autre carte à jouer face à ces gens armés et surtout énervés de nous voir résister.

Puis, c’est au tour d’un représentant de la justice de débarquer. Patrick le fait poireauter derrière la porte, le temps que Sid finisse un appel téléphonique avec l’ambassadeur de France à Damas. Il lui dit qu’il y a des journalistes syriens qui assiègent la pièce où nous nous sommes retranchés. Ils veulent nous parler. Pire, au moment où Sid discute avec le diplomate français, des reporters tentent de forcer le passage. Patrick les repousse sans ménagement.

Vient ensuite le juge qui hausse la voix. Il réclame le corps de Gilles pour une autopsie.

– J’ai l’ambassadeur de France en ligne, lui dit Sid qui tend le téléphone au juge.

Ni une ni deux, Éric Chevallier s’explique avec lui. Sid traduit.

– Laissez-nous faire notre travail. C’est la loi, insiste le magistrat syrien, sûr de son fait.

– Laissez-moi le temps d’arriver à Homs, lui répond l’ambassadeur.

Le juge ressort, frustré. Il rejoint un groupe d’une dizaine d’hommes, longs manteaux noirs en cuir, kalach en bandoulière, le visage déterminé. Patrick qui les voit se demande s’ils ne vont pas prendre d’assaut notre poche de résistance. Il a peur qu’ils tirent à travers la porte et qu’ils nous massacrent avant d’emmener Gilles. Et puis il y a le balcon qui donne sur une des fenêtres de la chambre. Des soldats pourraient très bien s’en servir pour forcer notre barrage. Notre position est décidément très fragile. Mais nous tenons. Nous défions un régime machiavélique. Une petite victoire face à cette machine sécuritaire, comme déstabilisée par notre résistance. Nous sommes en tout cas le petit grain de sable dans leur scénario de l’horreur.

C’est au tour du procureur général de Homs d’entrer en scène. Fine moustache, visage rond, plutôt maigre, un complet gris, il s’étonne que Sid parle l’arabe classique.

– Je veux faire mon travail et constater la mort de la personne, annonce-t-il. Je ne suis pas là pour négocier.

– C’est sa femme qui décide, lui répond Sid du tac au tac, tout aussi sûr de lui. Elle ne veut pas vous parler. Elle ne veut faire aucun commentaire.

– Je n’exige rien d’elle. Je veux prendre le cadavre, tonne le fonctionnaire de justice. C’est une pièce à conviction.

– Les autorités françaises sont en route. Elles vont arriver. Nous ne pouvons rien faire pour l’instant. Sa femme ne refuse rien. Elle exige la présence d’un représentant français avant de prendre une décision. Attendez, s’il vous plaît, rétorque Sid.

– Nous sommes très touchés par la mort de son mari, relance-t-il en se montrant compatissant. Mais je dois récupérer le corps pour les besoins de l’enquête. C’est urgent. Ce sont les ordres de Damas.

Une nouvelle fois, nous appelons Éric Chevallier qui répète qu’il ne faut rien faire. J’interviens également pour lui faire comprendre qu’il ne touchera pas le corps de mon mari.

– C’est mon droit. Je suis sa femme.

Le procureur appelle alors quelqu’un sur son portable. Le ton de sa voix change. D’autoritaire, elle devient respectueuse et obéissante. Il est en contact avec un haut responsable du régime. Il s’agit selon nos informations d’Assef Chawkat, le vice-ministre syrien de la Défense et beau-frère de Bachar al-Assad. Cette figure du régime se trouve à ce moment-là à l’hôtel Safir. L’établissement, l’un des plus réputés de Homs, sert de quartier général aux forces de sécurité qui supervisent les opérations dans le centre du pays.

Après quelques minutes, il revient vers nous et fixe un ultimatum.

– Je vais établir un rapport contre la femme et vous tous, menace alors le procureur toujours au téléphone à écouter les ordres. Vous faites obstruction à la loi syrienne. Vous m’interdisez de faire mon travail, de constater la mort du journaliste, d’établir le rapport d’autopsie. Je vais prendre des mesures contre vous. Je vais vous arrêter et vous enfermer en prison. Expliquez à cette femme que si une personne meurt en Syrie, c’est nos lois qui s’appliquent, s’énerve-t-il en me montrant du doigt.

Ma réponse est violente.

– Faites de moi ce que vous voulez, mais je reste avec le corps ! Vous ne le toucherez pas.

Je m’énerve. Patrick s’approche et me prend dans ses bras.

– Attends, Caro ! Calme-toi ! Laisse faire Sid !

Ce dernier répète calmement que nous accepterons tout mais en présence de l’autorité française. Le procureur est excédé. Il comprend qu’à ce rythme, il n’a pas fini sa journée.

– L’ambassadeur français vous dit qu’il est en discussion avec les plus hautes instances syriennes, avec le premier cercle de votre président, insiste Sid. Il a aussi reçu des ordres de Paris. Il ne doit y avoir aucune autopsie, ni transport du corps sans la présence d’un représentant français. Rien ne se fera ici. Absolument rien.

– Non, non, réagit le procureur. Le contrôle médical est obligatoire. Vous ne nous interdirez rien. Dites à votre ambassadeur que je ne fais qu’appliquer la loi. Mais qu’il vienne, bon sang. Notre patience a des limites. Sinon on va prendre de force le cadavre. On va donner l’ordre aux policiers d’intervenir. Bon sang, qui vous a laissés entrer dans cette chambre ? Qui vous donne le droit de retenir le mort ?

Stoïque, on ne lâche rien. Non, c’est non. L’officiel syrien revient après quelques minutes. Il change de stratégie et de ton. Il nous propose d’évacuer la dépouille vers Damas avec une ambulance du Croissant-Rouge syrien.

– Cela nous permettra de gagner du temps, argumente-t-il. L’ambassadeur français risque d’être retardé. Il y a le couvre-feu. J’ai peur que le défunt ne pourrisse sur son lit. Vous allez dormir dans cette chambre avec un mort qui va commencer à sentir. Laissez-nous au moins le mettre dans la morgue du dispensaire !

Nous refusons catégoriquement. Nous mettons fin à ce marchandage macabre. Patrick met dehors le procureur qui s’en va, énervé.

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