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Au-delà des remparts de Fez

De
176 pages
Au-delà des remparts de Fèz l'impériale, palpite un monde de modernité et de légendes où le sacré et le profane jaillissent des fontaines, où le banal côtoie le fantastique, où la magie ne peut éclore que dans les prodigieux décors offerts par la nature. Entre palais somptueux et rudes chemins de mules, dans le choc des mœurs et des civilisations, ces récits d'Orient ont été écrits par un griot de notre temps, observateur lucide du monde d'aujourd'hui tout autant qu'ardent mémorialiste.
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AU-DELÀ

DES REMPARTS

DE FÈZ

Du même auteur

Les roses ne dorment pas la nuit (poèmes), éditions SaintGermain-des-Prés, 1993.

Lahssen EOUKICH

AU-DELÀ DES REMPARTS DE FÈZ Contes

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection «La Légende des Mondes»
dernières parutions:

- Lucia Popova : Mythes et légendes de Sibérie, 1992. - Pierre Jérosme : Histoires de Sologne et du Val de Loire, 1992. - Jeanne Benguigui : Contes de Sidi Bel Abbès, 1993. - Pierrette Jomni-Amiel (Traduits et commentés par): Proverbes tunisiens, 1993. - Boubacar Diallo :
Le Totem (recueil de contes du Burkina Faso), 1993.

- Lucia Popova : L'Aurore boréale. Récits et poèmes d'écrivains
rains, 1993. - Dominique Aguessy :

sibériens contempo-

Les chemins de la sagesse. Contes et légendes du Sénégal et du Bénin,

1993. Boursier: "Depuis ce jour-là..." Contes des Pygmées Baka du Sud-Est Cameroun (contes bilingues français-baka), 1994. - Mamadou Cissé : Contes wolof modernes (bilingues wolof-français), 1994. - Jean-Claude Renoux :
Le mulet Maladrech et autres contes provençaux, 1994.

- Daniel

- Dominique Aguessy :
Le caméléon bavard. Contes et légendes du Sénégal et du Bénin, 1994 Nouredine Aba: La ville séparée par le fleuve. Contes, 1994. - Salim Hatubou :

-

Contes et légendes des îles Comores, 1994.

- André Voisin:
- Contes et légendes du Sahara, 1995.

Dessin de couverture: Lucien-Philippe Moretti

@L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3638-2

A mes parents A Madame Allain A mes amis: - Lucien-Philippe Moretti - Alain Breton

Le mystère du figuier de Fèz
Etrange histoire en vérité que celle du figuier de Fèz. La villa du figuier était une grande bâtisse calme et reposante entourée d'un joli pare, au fond duquel un grand et majestueux figuier trônait. Ce jour-là, le soleil de midi distillait à travers le feuillage une lumière d'une douceur incomparable. Les allées du pare, jonchées de petits galets blancs qui, au moindre rayon de soleil, luisaient comme des diamants, donnaient un charme supplémentaire à la verdure. Des fleurs de tous genrés et des plantes d'une rare beauté y poussaient comme par enchantement. Le silence y était du reste si apaisant qu'on aurait pu se croire en pleine campagne. L'heureux propriétaire de ce lieu charmant était assis sur un banc, à l'ombre du figuier. Il était plongé dans la lecture du livre sacré. Il s'appelait Hadj Abdellah Ibrahim, et était un célèbre avocat marocain. Il portait une chemise blanche et un gilet beige. Ses cheveux de neige encadraient un visage bien fatigué. Soudain, le portail du parc s'ouvrit, et un jeune couple, accompagné d'un garçon de quatre ans, entra. L'enfant courut immédiatement vers le vieil homme en criant de sa petite voix aiguë: "Grand-père! Papa m'a frappé tout à l'heure" ! Hadj Abdellah Ibrahim referma le livre qu'il avait entre les mains et sourit à son petit-fils. - Ton père est un chenapan. Ecoute, mon petit Samir, cette maison est désormais la tienne. Tu pourras si tu le désires mettre tes parents dehors, ajouta malicieusement le grand-père. - Mais dis-donc, papa, tu me déshérites à ce que je vois, lança Najat, la jeune maman en embrassant son père.

-

Bonjour, ma fille, bonjour Rachid. Vous savez bien

qu'il n'y a que mon petit-fils qui compte! - J'espère qu'il sera un jour un brillant avoc.at comme son grand-père, enchaîna Najat avec gaieté.

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Après avoir pris le café sur la terrasse, Hadj Abdellah Ibrahim invita son gendre à faire quelques pas dans le parc. Arrivé devant le figuier domanial, le grand-père s'arrêta, et se retournant vers le mari de sa fille, il plissa le front en disant: - Regarde bien cet arbre, Rachid, c'est une partie de moi-même que je laisserai ici le jour où je mourrai. D'ailleurs, je sens que c'est pour bientôt. Mais n'en parle pas à ma fille, cela lui causerait du chagrin. Ne laisse personne mutiler mon figuier, entends-tu? - Rassurez-vous, grand-père, j'en prendrai soin. - Ce n'est pas tout, je ne partirai tranquille que si tu me donnes ta parole de suivre mes instructions sans me poser de questions, et sans en parler à Najat. Rachid regarda le grand-père en se demandant quel secret il allait lui livrer. Après un instant d'hésitation, il fit le serment qui le condamnerait désormais à garder le silence sur ce qu'il allait apprendre. Il y eut une pause pendant laquelle les deux hommes poursuivirent leur promenade à travers le parc. - Ecoute, Rachid, quand tu seras le maître de cette demeure, tu devras chaque soir, avant de te coucher, déposer trente-deux œufs au pied du figuier... Rachid crut d'abord à une plaisanterie de la part de son beau-père. - Vous n'êtes pas sérieux! Sans doute non... Vous avez dit ça sur un ton si solennel que j'ai failli m'y laisser prendre, lança-t-il en riant. Hadj Abdellah Ibrahim leva les yeux au ciel et rétorqua d'une voix irritée: - Voilà comment vous êtes vous autres, les jeunes d'aujourd'hui! Vous ne croyez à rien et vous tournez tout en

dérision...

- Mais enfin, grand-père, je ne comprends pas! Et quelle serait l'utilité de déposer chaque jeudi soir trente-deux œufs au pied du figuier? - Je ne peux pas t'en dire plus. Souviens-toi, tu m'as donné ta parole.
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- Oui, bien sûr... Mais j'aimerais tout de même connaître le but de... Rachid s'interrompit tout à coup pour aider le patriarche qui se sentait mal. - Grand-père, ça ne va pas? Comme il voyait que celui-ci n'était plus en état de répondre, il demanda à Najat de venir l'aider. Et tous deux le transportèrent dans le salon où il mourut presque aussitôt. Après l'enterrement de l'ancien avocat, sa fille et son gendre emménagèrent dans la villa du figuier. Cependant, Rachid ne ferma pas l'œil de la nuit. Il se tourmentait à cause de l'étrange et mystérieuse histoire du figuier dont le défunt lui avait parlé. n se demandait s'il fallait prendre ce conte au sérieux. Le jeudi suivant, qu'il redoutait, arriva. Aussi, pour tenir sa promesse, il décida avant de se coucher de déposer un cageot contenant trente-deux œufs devant l'arbre. Le matin, il se réveilla très tôt. Dehors, il faisait à peine jour, mais déjà les oiseaux gazouillaient dans le parc. Sa première action fut d'aller vérifier si les œufs étaient toujours à la même place. Parvenu au pied du figuier il fut surpris de trouver le cageot vide. Le doute s'installa dans son esprit. Il tourna autour de l'énorme tronc du figuier, pour voir si par hasard il n'y avait pas le trou d'un animal qui aurait pu les manger, mais il n'en vit pas. Il leva la tête et jeta un regard scrutateur vers les branchages; il ne remarqua rien d'anormal. Il fit un tour dans le parc, et tout en marchant, il essaya de trouver la solution de cette énigme. Toutes les suppositions qui lui venaient à l'esprit ne faisaient qu'accroître son trouble. Il retourna à la maison, s'habilla, prit son petit déjeuner et sortit ensuite pour aller ouvrir sa boutique de tissus qui se trouvait au centre de la ville nouvelle. Toute la journée, il n'eut de cesse de penser au mystère du figuier, malgré le va-et-vient des clients qui n'arrêtait pas.
Le soir venu, aussitôt après le souper, Najat, qui était un peu fatiguée, s'excusa et monta se coucher. Rachid, resté seul, alluma une cigarette pour se détendre un peu. Mais 9
.

bien vite, l'histoire du figuier perturba ses pensées. C'est ainsi qu'il passa le reste de la semaine. Le jeudi soir, tandis que Najat et Samir dormaient profondément, Rachid se glissa hors du lit, tout doucement, avec la légèreté d'un chat, et alla déposer une nouvelle fois les œufs au pied du figuier. Il décida cette fois de faire le guet, afin d'élucider ce qu'il appelait le mystère du figuier. Comme c'était un soir de pleine lune, il pouvait voir dans tout le parc ainsi qu'au grand jour. Il éteignit la lumière puis s'assit derrière la vitre d'une fenêtre de la salle du rez-dechaussée, d'où il pourrait observer l'arbre sans être dérangé. Le regard rivé sur le cageot contenant les trente-deux œufs, il demeura ainsi jusqu'à l'aube. La lumière du jour naissant réveilla les oiseaux dans le parc. Rachid quitta sa cachette et se rendit au pied de l'arbre pour constater une fois de plus que les œufs avaient disparu. Il fut consterné par la répétition de ce phénomène inexplicable. Pourtant, il n'avait vu personne s'approcher du figuier, pas même un chat! Furieux et intrigué plus encore, il ne sut que faire. Cette histoire, qu'il avait prise à la légère commençait à l'inquiéter. Il pensa un moment en parler à Najat, mais il se rappela qu'il avait promis au grand-père de ne rien dire à personne. Par crainte d'offenser quelque divinité, ou bien tout simplement par superstition, il jugea préférable de suivre à la lettre les recommandations de l'ancien propriétaire; c'est-à-dire de déposer chaque jeudi soir l'offrande au pied du figuier. Rachid était croyant certes, mais il ne pratiquait pas comme le faisait son beau-père. C'est ainsi que l'image de ce dernier récitant le Coran, en balançant la tête, restait gravée dans sa mémoire. Il poussa un soupir de désolation et s'en retourna chez lui. Il pénétra dans la cuisine et se fit chauffer du café. Il resta un long moment pensif. Il but son café sans même se rendre compte qu'il n'avait pas mis de sucre dans sa tasse. Najat, qui venait de se réveiller, entra dans la pièce en bâillant - Bonjour, ma beauté, lui dit Rachid en l'embrassant. Veux-tu du café?

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- Oui, je veux bien. J'ai l'impression que je dors mieux depuis que nous sommes ici. Pas toi? - C'est évident. Ici, nous n'avons pas de voisins, c'est le calme absolu qui règne. Peu de temps après, Rachid quitta la villa du figuier et s'en alla ouvrir son magasin. Najat, après avoir conduit Samir à l'école et aidé la bonne à faire le ménage, décida de décorer la maison de son enfance, qui nécessitait une toilette. Au début de l'après-midi, elle se rendit au centre-ville pour acheter de nouveaux meubles pour le salon, et elle commanda les tapis et les rideaux par la même occasion. Cette tâche l'absorba pendant plusieurs semaines. Un soir, en rentrant, Rachid s'étonna de la bonne humeur de sa femme. - Tu sembles rayonnante, et cela me fait plaisir, lui dit-il en la serrant dans ses bras. - Je suis heureuse, en effet. Mais toi, par contre, tu me parais un peu soucieux. Quelque chose ne va pas au magasin? Rachid sourit. - Je n'ai pas à me plaindre, au contraire! Dèpuis que nous sommes dans cette maison, mes affaires marchent à merveille. Si cela continue, je vais bientôt rembourser le prêt que mon cousin m'a consenti. - Papa me disait toujours que cette maison porte chance. TIm'a raconté que c'est grâce à la villa du figuier qu'il devint le célèbre avocat du barreau de Fèz que tout le monde connaît. Quelques mois plus tard, Najat mit au monde une ravissante petite fille qui lui ressemblait étrangement. Elle avait le même front têtu, les mêmes yeux verts légèrement bridés, et les mêmes cheveux noirs, souples et soyeux. On décida de l'appeler Malika. Najat et Rachid étaient heureux de voir leur famille s'agrandir. Najat ne cessait de câliner sa petite fille. Elle demeurait parfois assise, très longtemps, sans rien dire, les yeux fixés sur Malika qui tétait son biberon avec avidité. Rachid était souvent ému, lorsqu'il rentrait de son travail, de 11

trouver sa femme assise sur la moquette, en train de jouer avec leurs deux enfants. Il n'était pas fâché non plus que ses affaires marchent avec une telle facilité. Jour après jour, il s'affirmait comme un véritable homme d'affaires. Son cousin Fadil, qui l'avait aidé à ses débuts, était stupéfait par sa fulgurante ascension dans le monde du commerce. Mais Rachid n'entendait pas en rester là. Bientôt, il s'associa avec un de ses amis, nommé Bachir, afin d'ouvrir un restaurant où tous les amateurs de bonne chère aimaient se retrouver. Deux années s'étaient écoulées depuis qu'il habitait avec sa petite famille à la villa du figuier, deux années durant lesquelles il n'avait pas manqué un seul jeudi soir de déposer l'offrande au pied du figuier, qu'il considérait désormais comme sacré. Mais Rachid rentrait de plus en plus tard chez lui, et ses affaires lui prenaient davantage de temps qu'il ne l'aurait souhaité. il lui arrivait fréquemment de ne pas déjeuner et de rentrer bien après l'heure du dîner. Un soir, il rentra juste pour se coucher. Fatigué, et vaincu par le sommeil, il s'endormit en oubliant de déposer les œufs au pied de l'arbre. En se réveillant, à trois heures du matin, il fit un,effort surhumain pour se glisser hors des couvertures. Il marcha à tâtons dans l'obscurité et quitta la pièce en prenant mille précautions pour ne pas réveiller sa femme, endormie. Il descendit les marches de l'escalier et alla dans le garage où il prit un cageot plein d'œufs qu'il avait caché dans le coffre de la voiture. Au même moment, la petite Malika se mit à pleurer. Najat se réveilla en sursaut et se pencha sur le berceau de sa fille pour la calmer. Elle s'aperçut tout à coup que Rachid n'était plus dans le lit. Elle crut tout d'abord qu'il s'était levé pour aller aux toilettes. "Chéri, apporte-moi un verre d'eau, s'il te plaît", jeta-t-elle. Au bout d'un moment, ne voyant pas revenir son mari, Najat commença à s'inquiéter. Elle se leva et alla voir dans la salle de bains. Ne l'ayant pas trouvé, elle eut peur. Mais où est-il? se demanda Najat en s'engageant dans le couloir qui sépare la chambre des toilettes. Et dans le silence de la maison, sa frayeur augmenta. Elle enfila rapidement sa 12

robe de chambre et descendit au rez-de-chaussée. Après avoir allumé la lumière du salon, elle jeta un coup d'œil par la fenêtre et vit son mari agenouillé au pied du figuier. Elle sortit en courant et s'engagea dans la grande allée du parc. Arrivée à hauteur de Rachid, elle s'exclama: "Ah! Tu peux te vanter de m'avoir fait peur! Peux-tu me dire ce que tu es en train de faire à cette heure-ci, agenouillé devant cet arbre? Mais, qu'est-ce que ce cageot d'œufs fait là" ? Rachid, qui ne s'attendait pas à être surpris par sa femme, se leva et marmonna d'un air désolé: - Excuse-moi, chérie, mais je ne peux pas t'expliquer... - Alors comme ça, tu as des secrets pour moi! interrompit Najat, l'air mécontent. - Je n'ai pas de secret pour toi... J'ai donné ma parole de ne parler de ceci à personne, pas même à toi. - Dis donc, ça ne serait pas mon père par hasard qui t'aurait fait promettre de ne pas me mettre au courant de ce que tu fais? - Si tu le sais, pourquoi me le demandes-tu? D'ailleurs, j'aime autant que tu sois au courant, dit-il d'une voix soulagée. répliqua-t-elle, en haussant le ton. - Ne te fâche pas, il m'a demandé de déposer chaque jeudi soir trente-deux œufs devant ce figuier. Je lui ai demandé pourquoi, il n'a pas voulu me donner d'explication, affinna Rachid avec un geste d'énervement. - Je ne savais rien de cette histoire d'œufs. Je le voyais souvent au pied de ce figuier; il disait qu'il était sacré. Et toi, tu as cru à ces aberrations! - Au début, je t'avoue que j'étais sceptique, mais par la suite, j'ai compris que cet arbre renfennait un mystère. Najat haussa les épaules. - Ma parole, tu es devenu complètement fou! - Réponds alors à ceci: comment expliques-tu le fait que les œufs disparaissent comme par enchantement? - Tu es naïf, mon pauvre Rachid! papa t'a joué une farce, et toi comme un idiot, tu y as cru. Ah ! ça se voit que
- Au courant de quoi? Vas-tu m'expliquer.à la fin ?

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tu ne connaissais pas bien mon père! Il était un grand farceur malgré ses airs d'homme sage. - Admettons que je sois naïf, et que ton père soit un farceur, ça n'explique toujours pas pourquoi les œufs disparaissent, insista Rachid. - C'est très simple, répliqua Najat, mon père a dû combiner ça avec un homme qui vient chaque jeudi soir récupérer les œufs. Avoue qu'il s'est moqué de toi! reprit Najat en riant de nouveau. - Et moi, je te dis que cela ne se peut pas. J'ai fait le guet pendant plusieurs nuits sans jamais voir personne, pas . et je te conseille d'en faire autant. Oublie cette histoire, et surtout n'en parle à personne si tu ne veux pas qu'on se moque de toi. Une humiliation publique, ce serait bien le comble! Rachid, visiblement contrarié, jeta un regard résigné sur l'arbre et marmonna quelque chose qui signifiait sans doute: "Maintenant, je ne suis plus responsable de ce qui pourrait arriver". Il prit le cageot contenant les trente-deux œufs et le porta à la cuisine, avant de monter se recoucher. Au lever du jour, personne ne parla de l'histoire du figuier. Pour Najat, l'affaire était définitivement classée. Cependant, Rachid semblait préoccupé et une certaine inquiétude se lisait sur son visage. Il but son café, embrassa son épouse, prit sa voiture et s'en alla travailler. Deux jours après, la petite Malika attrapa une maladie impossible à identifier qui lui donna une forte fièvre. Najat et Rachid s'occupèrent de leur petite fille et oublièrent leur différend. Au bout d'un certain temps, la fièvre de Malika s'estompa et elle commença à aller mieux. Mais se fut sa maman qui tomba malade à son tour, sans que l'on sache de quoi elle souffrait. Devant ce mal subit qui minait sa femme, Rachid ne se souciait plus du figuier sacré. Il était également débordé par les difficultés de son travail, et la santé de Najat se dégradait de jour en jour. La pauvre ne mangeait presque plus, passait des nuits agitées qui ne lui apportaient aucun 14

même un chat. - Ecoute,je tombe de sommeil,je retourne me coucher

repos, et les cauchemars qu'elle faisait la rongeaient de plus en plus. Elle avait beau absorber une grande quantité de somnifères, le sommeilla fuyait. Et s'il lui arrivait pendant ses longues nuits d'angoisse de trouver un moment de répit, de somnoler quelque peu, elle rêvait que son père la poursuivait à travers le parc, un bâton à la main; elle fuyait toujours en pleurant. Elle rêvait aussi que sa mère, qu'elle avait perdue alors qu'elle n'avait que dix ans, venait la rejoindre sur l'une des branches où elle était perchée; puis, soudain, elle se transformait en une bête sauvage qui se ruait sur elle et tentait de l'étouffer. Ces rêves revenaient fréquemment et hantaient ses nuits. Elle était bouleversée, les nerfs en feu, et pendant le jour, des migraines atroces prenaient le relais. Le docteur Benani, un ami de la famille, appelé en consultation, ordonna du repos et un changement d'air à la montagne. Cette nouvelle situation dérangeait les projets de Rachid. Et si c'était le pouvoir du figuier sacré qui se vengeait sur Najat ? s'interrogea-t-il avec inquiétude. Pounant, il se refusait à voir dans la maladie de son épouse autre chose qu'un simple surmenage, dû probablement à ses grossesses successives. A la fin de la même semaine, le samedi après-midi précisément, Rachid sonit la voiture du garage, chargea les valises, et prit la route avec sa petite famille pour Immouzer, où il avait déjà retenu deux chambres par téléphone à l'hôtel "Marmoucha" qu'un ami lui avait recommandé. En arrivant quelques heures plus tard, ils furent accueillis par le propriétaire de l'hôtel, un homme au visage sympathique. Un des employés s'empressa de monter les bagages des nouveaux arrivants et de leur montrer leurs chambres. Najat confia Malika à sa bonne pour qu'elle lui donne son biberon, puis elle s'étendit sur son lit pour se reposer un peu avant de passer à table pour dîner. Le lendemain matin, après une nuit de sommeil profond, Najat trouva l'hôtel impeccable et la nourriture exquise. Rachid, lui, avait enfin la paix confusément désirée depuis son mariage: Ne penser à rien, se reposer de toutes les fatigues et voir Najat enfin délivrée de ses angoisses. 15

Pendant la première semaine, le temps sur Immouzer resta brumeux et un peu froid, comme il arrivait souvent dans les régions montagneuses au début de l'été, ce qui permit aux vacanciers de faire souvent la grasse matinée. Depuis leur arrivée, Najat semblait complètement détendue, libérée de ses cauchemars, et à sa grande surprise, le changement d'air lui avait rendu durablement le sommeil. Avec le retour du beau temps, Rachid décida de bouger un peu pour faire connaître à son épouse le paysage de cette belle région berbère. Un matin, après le petit déjeuner, ils quittèrent l'hôtel pour aller pique-niquer à Ifrane. Rachid conduisait la voiture; Najat à ses côtés, consultait la carte des environs; la bonne et les enfants, assis sur la banquette arrière, regardaient le panorama. Le soleil s'offrait sans retenue. En regagnant Ifrane, un petit vent agréable se leva, et les champs de hautes herbes se mirent à vibrer de l'essence de mille parfums chavirant l'air de cet endroit paradisiaque. Najat éprouvait une sensation de dépaysement. En sortant de la petite ville d'Ifrane, Rachid arrêta la voiture au bord de la route. Ils prirent ensuite un sentier qui les mena tout droit dans un bois. Tout était calme autour d'eux. Il n'y avait d'autre bruit que le chant des oiseaux. La température était si douce, qu'ils flânèrent tranquillement au milieu des arbres, portés par une sérénité nouvelle. Soudain, une meute de chiens envahit l'espace, et couvrit de ses aboiements le calme des lieux. On eût dit une chasse à courre. Najat, qui avait peur des chiens se précipita vers sa petite fille qui était dans les bras de la bonne en criant: "Ne crains rien, ma chérie, maman est là". - Mes chiens ne sont pas méchants! fit une voix qui sembla provenir des cimes des arbres. Un géant, qui portait une djellaba d'ancien goumier, surgit de derrière un buissQn. Il avait un large front. Ses grands yeux noirs, luisant sous des sourcils bien arqués, son nez long et droit donnaient un air de jouvence à son visage déjà bien ridé. Il siffla ses chiens et cracha par terre tout en disant: 16

- Que faites-vous ici ? Ce bois m'appartient. Rachid s'approcha de l'inconnu et courtoisement: - Je m'appelle Rachid et voici ma femme. Nous visitons Ifrane et sa région... - Moi, c'est Hamdach, déclara son interlocuteur en fixant Najat de ses yeux perçants. Son ton s'était adouci. - Tous ces chiens sont à vous? questionna Najat, qui commençait à se sentir gênée par le regard pénétrant de ce Robin des Bois hirsute et quelque peu terrible. Harndach éclata de rire. J'en ai encore d'autres chez moi! Il prit Samir par le bras et ajouta: - Viens mon petit, je vais te montrer où j'habite. A quelques centaines de mètres de là, se dressait une vieille bâtisse en pierre qu'entouraient de grands arbres. Hamdach ouvrit la porte d'une poussée d'épaule et pénétra dans une grande pièce sans fenêtre, qui lui servait d'habitation et qu'il partageait, en solitaire sans doute, avec ses chiens. Najat écarquilla les yeux et fit une grimace; le désordre des lieux et l'odeur écœurante la firent reculer. Rachid, qui se tenait près d'elle, lui jeta un regard rapide et sourit. Hamdach se fraya un passage parmi des excréments d'animaux et gagna le fond de cette chambre qui était aussi obscure qu'un blockhaus. - Voici mes petits garnements; regardez comme ils sont gentils, dit-il, tout heureux. Il s'était emparé de deux chiots qui étaient restés blottis contre le ventre de leur mère. Le jeune Samir, le regard brillant de joie, tendit les bras vers Hamdach qui souriait. - Aimerais-tu en avoir un ? Samir acquiesça de la tête. - Alors il est à toi. Samir prit le petit animal dans ses bras et commença à le caresser. - Dis papa, comment va-t-on l'appeler? - Je n'en sais rien. Tu peux l'appeler Ifrane, si tu veux.

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