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Au pays d'Alsace

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Parmi les montagnes des Vosges qui s’offrent à l’admiration du touriste sur le versant alsacien, il en est de plus élevées que celle de Sainte-Odile, il n’en est pas de plus intéressantes.

Que de Barr ou d’Obernai vous suiviez les sentiers en lacets qui conduisent au sommet, vous passez par des enchantements perpétuels. Partout la forêt de sapins vous protège de son ombre ; mais le voyage n’a rien de monotone. A droite, à gauche, se dressent les ruines de vieux châteaux qui ont joué leur rôle dans l’histoire ; parfois, à travers les éclaircies, vous avez la perspective lointaine de la plaine d’Alsace ; parfois vos regards plongent dans des ravins profonds où tantôt les troupeaux paissent l’herbe des prairies, tantôt le sol prend un aspect sauvage, des rochers aux formes fantastiques se détachent sur la verdure des arbres.

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Louis Collas

Au pays d'Alsace

LE MARIAGE D’ODILE

Parmi les montagnes des Vosges qui s’offrent à l’admiration du touriste sur le versant alsacien, il en est de plus élevées que celle de Sainte-Odile, il n’en est pas de plus intéressantes.

Que de Barr ou d’Obernai vous suiviez les sentiers en lacets qui conduisent au sommet, vous passez par des enchantements perpétuels. Partout la forêt de sapins vous protège de son ombre ; mais le voyage n’a rien de monotone. A droite, à gauche, se dressent les ruines de vieux châteaux qui ont joué leur rôle dans l’histoire ; parfois, à travers les éclaircies, vous avez la perspective lointaine de la plaine d’Alsace ; parfois vos regards plongent dans des ravins profonds où tantôt les troupeaux paissent l’herbe des prairies, tantôt le sol prend un aspect sauvage, des rochers aux formes fantastiques se détachent sur la verdure des arbres. Il faut du temps pour gravir les rampes de la montagne ; mais la variété des sites fait oublier la fatigue.

Vous en êtes, d’ailleurs, complètement dédommagé par le magnifique spectacle qui vous attend sur le plateau. De là, la vue plané sur un océan de verdure, le regard embrasse une foule de villages qui apparaissent avec leur ceinture de houblon, de vignes et de champs dé colza ; au loin, la cathédrale de Strasbourg’ dresse sa flèche majestueuse ; plus loin encore, se déploient les collines et les bois de la Bavière rhénane. A l’orient, par delà le Rhin, se dessinent dans la brume les sommets de la forêt Noire ; au sud, par un temps clair, apparaissent les Alpes suisses, dont les neiges miroitent au soleil.

Après avoir contemplé cet incomparable panorama, acceptez, si vous en avez le loisir, l’hospitalité qui vous est offerte au couvent. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, vous vous oublierez à rêver au murmure de la forêt qui, au-dessous de vous, couronne la vallée de Niedermunster.

Vous en aurez ensuite pour plusieurs jours à visiter tout alentour les sites qui figurent parmi les plus beaux joyaux de l’Alsace, si riche sous ce rapport : le Mennelstein, dont le nom rappelle les traditions celtiques ; le Drestein, Lutzelbourg, Ratsaubausen, le Kœpfel, Beckenfels, le Spesbourg, Andlau, le Howald, le Champ de feu, le Mur païen.

Celui-ci est à deux pas de vous. Les souvenirs historiques qui s’y attachent sont familiers à tous ceux qui ont quelques notions de l’histoire d’Alsace. C’est là qu’au temps où les aurochs et les ours peuplaient les forêts du pays, les Gaulois placèrent un des sanctuaires les plus vénérés du druidisme. Là, dans l’enceinte sacrée interdite aux profanes, ils se livraient aux rites mystérieux de leur culte et adressaient leurs hommages au soleil qui se levait derrière les montagnes de la forêt Noire.

C’est là aussi qu’ils établirent le boulevard de leur indépendance ; sur plusieurs kilomètres, vous pouvez suivre une série de blocs de pierres mal équarries, que domine le Mennelstein, dont la haute cime servait d’observatoire. Cette muraille descend dans les ravins, remonte sur les hauteurs ; par endroits, vous trouvez la trace d’une science militaire plus perfectionnée : ce sont les Romains qui, à l’époque de la fusion des races gauloise et latine, ont complété les travaux de leurs devanciers pour combattre, dans l’antique forteresse, les mêmes ennemis, les hordes germaniques. Bien des fois, dans des luttes terribles, les rochers et les bruyères furent arrosés du sang des envahisseurs et des défenseurs du sol.

Plus tard encore, quand les missionnaires, les Colomban, les Patrice, les Boniface, allèrent, avec la parole pour seule arme, propager la doctrine chrétienne parmi les farouches disciples d’Odin, une gloire d’un caractère tout pacifique fui réservée à la montagne sacrée.

Au septième siècle, on l’appelait Altitona ; le duc Atalric, seigneur d’Obernai, possédait le château bâti sur l’emplacement du sanctuaire gaulois. C’était un homme d’une violence sans frein, impitoyable pour tous ceux qui lui résistaient. A la place de l’héritier qu’il désirait, si femme Béreswenda lui donna une fille aveugle. Furieux de cette déception, Atalric voulut d’abord tuer l’enfant, puis ordonna qu’elle fût à jamais bannie de sa présence. L’innocente créature fut confiée aux religieuses de Baume-les-Dames. Odile, c’est le nom qu’on lui donna, recouvra la vue. Devenue une belle jeune fille qu’on ne pouvait approcher sans l’aimer, elle apprit qu’Atalric était son père. Son cœur aimant ne put se résigner à l’exil : elle écrivit à son frère Hugues, qui s’empressa d’intercéder en sa faveur. Le refus qu’il essuya ne le découragea pas et il envoya un message secret à sa sœur pour presser son retour ; mais lorsque le duc vit un char gravir la pente du mont Altitona, et qu’il apprit qu’il portait Odile, il entra dans une violente colère et frappa Hugues d’un coup mortel.

Le remords suivit bientôt cet acte de férocité, et, touché des vertus d’Odile, il se décida à la garder auprès de lui. Le meurtre de son frère l’avait atteinte au cœur ; elle avait pris en dégoût le bruit du monde et était décidée à se consacrer au recueillement de la vie religieuse. Son père, irrité du refus qu’elle opposait aux offres des prétendants, lui intima l’ordre formel d’épouser un prince germain.

Pour se soustraire à cette volonté impérieuse, elle prit la fuite, traversa en mendiante la plaine d’Alsace, le Rhin, et arriva épuisée de fatigue au pied des montagnes de la forêt Noire. Au bruit du galop des chevaux lancés à sa poursuite, elle fit un suprême effort pour gravir la montagne ; mais ses jambes refusèrent de la porter. Un miracle la sauva ; la montagne s’entr’ouvrit et se referma sur elle. Vaincu par ce prodige, Atalric appela sa fille et s’engagea à ne pas entraver sa liberté ; la roche alors s’entr’ouvrit de nouveau et Odile apparut enveloppée d’une atmosphère lumineuse.

Le duc altier se fit dès lors une loi de déférer à tous les désirs de sa fille, et lui abandonna le mont Altitona, où elle fonda un couvent de bénédictines, dont elle fut la première abbesse. Elle ne se borna pas à condamner son corps à toutes les rigueurs de l’ascétisme ; elle fonda, au pied du mont, un hôpital où elle soignait elle-même les malades. Son ardente charité rendit son nom populaire dans toute l’Alsace ; on lui attribua une foule de miracles. On vénère encore une fontaine située près du sommet, à l’ombre des sapins, et qui jaillit à sa prière pour soulager la soif d’un pèlerin.

Elle survécut à son père ; “une révélation lui apprit qu’il expiait le crime commis sur son frère à cause d’elle. Pendant des années, elle implora sa délivrance, et lorsqu’une voix d’en haut lui apprit que ses prières étaient exaucées. elle mourut dans une extase de bonheur.

Sainte Odile est aujourd’hui la patronne de l’Alsace ; sa légende se répète dans toutes les chaumières, et pendant toute l’année, surtout le jour de la Pentecôte, de nombreux pèlerins s’acheminent vers le couvent, qui souvent incendié a toujours été rebâti, pour entretenir le culte de la vierge du septième siècle.

En 1870, le jour de la Pentecôte s’ouvrit par une température admirable ; un brillant soleil éclairait la campagne et une légère brise agitait les cimes des arbres. Des groupes de pèlerins suivaient les sentiers sinueux qui serpentent autour des colonnades de sapins. Des rires sonores, des plaisanteries bruyantes troublaient le calme de la solitude ; car, pour beaucoup, c’était moins un acte de dévotion qu’une partie de plaisir qui mettait en mouvement la population de la plaine.

Une des rares voitures, qui s’avançaient avec plus de lenteur que les piétons, portait deux femmes que leurs costumes désignaient comme appartenant à la riche bourgeoisie.

De la ressemblance que présentaient les lignes de leurs visages, on pouvait conclure que l’une était la mère, l’autre la fille. Mais cette ressemblance s’arrêtait à la physionomie. La plus âgée, qui pouvait avoir quarante ans, avait une beauté altière, le regard dédaigneux et impérieux. L’expression de la douceur et de la bonté dominait chez la seconde ; ses grands-yeux bleus indiquaient une tendance à la rêverie et à la mélancolie. Tout chez elle portait l’empreinte de la délicatesse et de la grâce. A première vue, on reconnaissait une de ces natures impressionnables chez lesquelles les émotions ont une vivacité exceptionnelle.

Quoique peu chargé, le cheval marchait d’une lente allure et était constamment dépassé par les voyageurs à pied. La plus âgée des deux dames répondait aux saluts par une légère inclination de tête ; sa compagne, par un mouvement plein de grâce. Sa figure s’éclairait d’un aimable sourire au spectacle de la joie de ces braves gens, qui appartenaient presque tous à la population des campagnes.

Lorsqu’elles arrivèrent auprès de la fontaine, autour de laquelle se pressaient des infirmes et des gens en haillons, elle demanda de l’argent à sa mère pour le leur distribuer. Celle-ci s’exécuta d’assez mauvaise grâce, prétendant que c’est encourager la paresse et donner une prime au vice qui a engendré la misère.

Peu de temps après, elles arrivèrent sur le plateau où se trouve le couvent. Elles avaient eu la sage précaution d’y retenir une chambre. Elles y étaient depuis quelques minutes lorsque la cloche leur annonça que le repas les attendait au réfectoire.

En sortant de table, elles se rendirent à la chapelle des Larmes, située dans l’enceinte du couvent. C’est là, suivant la légende, que sainte Odile passait de longues heures à prier pour l’âme de son père, et versa des larmes tellement abondantes qu’elles ont laissé leur empreinte sur la pierre. Toutes les deux s’y agenouillèrent ; mais tandis que la mère, la tête droite, regardait autour d’elle pour juger de l’effet qu’elle produisait, là jeune fille était plongée dans le recueillement de la prière.

Elles sortirent ensuite de l’enceinte et longèrent la rangée de pierres gigantesques qui forme le Mur païen. L’une d’elles, polie par les pluies de plus de vingt siècles, leur offrait un siège où elles prirent place toutes les deux. L’atmosphère, très pure, leur permettait d’embrasser du regard un immense horizon ; des arbres semés comme au hasard rompaient la monotonie du plateau ; à perte de vue se prolongeaient les blocs du Mur païen suivant les accidents du terrain, se perdant dans la forêt, descendant dans les ravines et remontant sur les hauteurs ; puis, à droite, des pins, des bouleaux, dressaient leurs troncs maigres entre les roches disjointes, le Mennelstein montrait ses flancs décharnés.

A quelques pas, la chapelle des Anges, dédiée par sainte Odile aux esprits célestes, s’élevait au-dessus d’un précipice d’une profondeur vertigineuse. C’est une croyance populaire que la jeune fille qui en fait neuf fois le tour est assurée de se marier dans l’année. Des jeunes gens des deux sexes se livraient en riant à ce jeu périlleux.

Les deux femmes gardaient depuis quelque temps le silence.

 — Odile, dit Mme Tressilian, je me suis ren due à ta prière ; tu as désiré que je t’accompagne sur la montagne dédiée à ta patronne. Pourquoi es-tu soucieuse et triste ?

 — Je vous remercie ; c’est d’après le conseil de ma marraine que je vous ai exprimé ce vœu. La dernière fois que je l’ai vue, elle m’a dit : « En te donnant le nom de la grande sainte d’Alsace, je l’ai choisie pour ta protectrice. Quand tu auras une importante résolution à prendre, consulte-la. » Il y a quelques jours, je lui ai écrit ; elle m’a répété ce qu’elle m’avait déjà dit : « Invoque ta patronne. »

 — Tu as prié sainte Odile, que t’a-t-elle répondu ?

 — Pendant tout le temps que je me suis tenue agenouillée devant son image, elle n’a cessé de m’apparaître fuyant, à travers monts et vallées, le prince germain que son père voulait lui donner pour époux. J’avais beau chercher à me soustraire à cette vision, je l’avais toujours devant les yeux.

Mme Tressilian fronça les sourcils et laissa échapper un mouvement d’irritation.

 — Ce qui signifie, dit-elle d’une voix qui trahissait le mécontentement, que le mariage projeté par moi te déplaît ?

 — Pardonnez-moi, ma mère, je me suis toujours fait une loi de vous obéir. Je sais que mon bonheur est le but que vous poursuivez ; je me reproche de Le pas déférer avec empressement à votre désir, mais j’éprouve une hésitation que je ne puis vaincre.

 — Une mère, quand il s’agit de l’avenir de sa fille, a une expérience devant laquelle devraient s’incliner les caprices de celle-ci. M. Rodolphe de Redern est riche ; il a les avantages extérieurs, il est en passe de parvenir aux honneurs, sa famille jouit d’une grande-considération ; dès qu’il t’a vue, il a déclaré que tu avais fait sa conquête. Que lui reproches-tu ?

 — Rien, ma mère ; je suis convaincue qu’il mérite tous les éloges que vous faites de lui, et cependant je ne parviens pas à éprouver pour lui les sentiments qu’un fiancé doit inspirer à sa fiancée.

Mme Tressilian aimait sa fille, mais elle prétendait régler seule le programme de son bonheur. La douce résistance d’Odile irritait son orgueil impérieux ; ce fut d’un accent acerbe qu’elle lui dit :

 — Sois franche et avoue la véritable cause de ton éloignement pour M. de Redern : il a un rival dans ton coeur ; tu penses toujours à M. Fénestrange.

Les joues d’Odile se couvrirent d’une vive rondeur.

 — Je n’ai jamais su mentir, ma mère, répondit-elle ; ce que vous dites est vrai, pourquoi m’en défendrais-je ? Vous m’avez déclaré que tout était fini entre moi et celui que vous venez de nommer, que je devais renoncer à lui ; je vous ai obéi, jamais son nom n’est revenu sur mes lèvres. Mais dépend-il de moi d’éloigner son souvenir ? Il y a longtemps que ma marraine leprésenta ; il était encore bien jeune, vous l’accueillîtes en ami, il revint souvent à la maison. Plus tard, quand il eut franchi l’âge de l’adolescence, je vous entendis souvent vanter la noblesse de son caractère, l’élévation de ses sentiments ; vous pûtes voir que ces éloges étaient agréables à mes oreilles, et moi je pus me croire encouragée par vous. Rappelez-vous la promenade qu’il fit avec nous sur cette montagne où aujourd’hui vous voudriez m’imposer l’oubli. Plusieurs jours se passèrent à visiter les endroits intéressants disséminés autour de l’enceinte sacrée. En l’écoutant, je trouvais à ces sites des beautés qui m’auraient échappé si sa voix ne me les avait pas révélées. Les légendes, les souvenirs qui se rattachaient à telle pierre, à tel ruisseau, prenaient en passant par sa bouche un charme que vous subissiez vous-même. N’est-il pas vrai, ma mère, qu’il était alors le fiancé de votre choix ? Comment se fait-il que, depuis, votre bienveillance ait été remplacée par des sentiments tout opposés, et qu’aujourd’hui vous me blâmiez de ne pouvoir effacer de ma mémoire l’image de celui qu’alors vous combliez de louanges ?

Mme Tressilian ne put dissimuler quelque embarras, mais elle retrouva bientôt son assurance.

 — Si mes idées se sont modifiées, ma chère enfant, dit-elle, est-il bien nécessaire que tu en connaisses les raisons ? Crois-moi, elles sont sérieuses, et il me serait pénible de te voir insister. Lui-même, ne m’a-t-il pas justifiée, en partant sans te faire ses adieux ?

 — Lorsqu’il est parti, vous m’aviez emmenée en voyage. Et d’ailleurs, croyez-vous qu’il eût persisté, sachant que jamais je n’aurais consenti à lui appartenir malgré vous ?

 — S’il s’est éloigné du pays, c’est pour n’y plus revenir. Tu n’existes plus pour lui qu’à l’état de souvenir indifférent ; oublie-le comme lui-même t’a oubliée.

La jeune fille secoua la tête.

 — C’est une supposition, ma mère Qui vous dit que mon image n’est pas gravée dans son cœur comme la sienne est gravée dans le mien, qu’il n’éprouve pas un amer regret en songeant au-projet évanoui ?

 — Ton imagination se nourrit de chimères. Quand tu connaîtras mieux le monde, tu sauras que ces passions persistantes ne se rencontrent que dans les romans. Rentre dans la réalité et persuade-toi bien que s’il a eu des regrets, ils sont déjà loin.

Odile ne voulut pas engager une polémique avec sa mère ; elle n’était pas convaincue ; mais, fille soumise, elle souffrait de se trouver en désaccord avec elle. Elle refoula en elle-même les objections qu’elle était tentée de formuler.

 — Le temps fera son œuvre, ma mère, dit-elle, mais ne m’en veuillez pas si l’image de celui que je ne dois plus revoir ne peut s’effacer maintenant de ma pensée.

 — C’est aussi sur le temps que je compte, Odile, pour que ta raison prenne le pas sur les rêves de ton imagination.

La jeune fille ne répondit pas. En ce moment trois personnes, le mari, sa femme et sa fille, passèrent devant elles, se dirigeant vers le Mennelstein. Ils paraissaient joyeux ; la jeune fille, s’appuyant sur le bras de son père, avait le visage rayonnant de gaieté.

Odile les suivit d’un regard attristé ; sa figure sur laquelle les impressions se reflétaient avec une vivacité extrême, prit une expression douloureuse.

 — A quoi penses-tu, Odile ? lui demanda sa mère.

 — Je songeais à la question que je vous ai souvent adressée et que vous avez toujours laissée sans réponse. Pourquoi ne me parlez-vous jamais de mon père ?

 — Ne t’ai-je pas dit qu’il était mort lorsque ta bouche ne bégayait pas encore les premiers mots ?

 — Oui, ma mère ; mais la mort ne brise pas les liens qui attachent une fille à son père.

N’a-t-il pas une tombe sur laquelle je puisse m’agenouiller et déposer une couronne ? N’a-t-il pas laissé des souvenirs dont il me serait doux de m’entretenir avec vous ? N’avez-vous pas conservé de lui quelques-uns de ces objets qu’on garde avec une pieuse sollicitude ? N’y a-t-il pas, dans vos tiroirs, quelques-unes de ces lettres qu’on relit d’un œil humide, pour y retrouver la pensée de celui qui n’est plus ? Souvent mon imagination cherche à me le représenter tel qu’il a été. Pourquoi ne m’aidez-vous pas à reconstituer son portrait ? J’ai interrogé ma marraine ; elle aussi n’a pu ou voulu me satisfaire ; elle m’a dit de m’adresser à vous, et chaque fois que j’ai évoqué le souvenir de mon père, vous avez détourné l’entretien, comme si ce sujet m’était interdit.

Mme Tressilian était visiblement contrariée de cet interrogatoire.

 — Odile, répondit-elle, cesse tes questions ; je t’ai dit ce que j’avais à te dire. Plus tard, sans doute, tu pourras en apprendre davantage ; maintenant évite de provoquer une explication qui serait pénible pour toi comme pour moi.

Odile n’insista pas. Ses regards se portèrent sur le Mennelstein, auprès duquel était arrivé le groupe qu’elle venait de voir passer. Elle faisait un douloureux retour sur elle-même en voyant la jeune fille joyeuse à côté de son père.

Depuis qu’elle se connaissait, la question qu’elle venait d’adresser à sa mère avait bien souvent obsédé son esprit. Le silence obstiné qu’on lui opposait ne faisait qu’apporter un nouvel aliment à sa curiosité. Elle pressentait un mystère, dont au prix de plusieurs années de sa vie elle aurait voulu soulever le voile.

Il y avait, en effet, un mystère, dont Mme Tressilian aurait désiré dérober le secret à sa fille, comme à tout le monde.

Lorsqu’elle s’était mariée, un riant avenir semblait promis à cette union, à laquelle avait présidé une mutuelle affection.

Anna d’Afelden était belle, riche et intelligente. Le mari, pour lequel la nature avait été prodigue de ses dons, passait pour un modèle de loyauté et de courage.

Cependant, leur bonheur fut de courte durée. Des divergences de goûts et de caractère éclatèrent entre les deux époux. La jeune femme, impérieuse et hautaine, n’admettait ni concession, ni transaction.

Mme Tressilian, incapable de maîtriser la violence de son caractère, s’emporta, et, dans l’aveuglement de la colère, alla jusqu’à reprocher à son mari la fortune qu’elle lui avait apportée. D’autres propos qui laissent au cœur de profondes blessures furent prononcés. La fierté de M. Tressilian se révolta.

Il était parti, et depuis on n’avait plus entendu parler de lui. Pour donner le change à l’opinion, Tressilian avait consacré quelque temps à des voyages ; puis avait abandonné sa maison de Strasbourg, et était allée se fixer à Schlestadt. On l’estimait, mais on l’aimait peu ; son caractère altier tenait à distance les sympathies.

On ne pouvait, au contraire, s’approcher d’Odile sans l’aimer. Elle avait grandi plus belle que sa mère, belle surtout de cette beauté qui est comme le reflet de l’âme. Ses yeux avaient une expression d’angélique bonté ; tous les traits du visage avaient cette grâce délicate qu’on admire dans les tableaux des grands maîtres. Jamais un malheureux ne s’adressait vainement à elle ; on citait d’elle des traits d’exquise sensibilité ; on la comparait à sa patronne et l’on disait d’elle : « Odile la bien nommée. »

La jeune fille gardait le silence depuis quelque temps. Plongée dans ses réflexions, elle promenait un regard vague sur le plateau ; il était alors solitaire, un calme religieux y régnait, et le silence n’était troublé que par le son lointain des cloches d’Obernai, d’Otrott et de quelques villages voisins.

 — Allons-nous-en, dit Mme Tressilian ; je crains que le temps ne change.

 — Encore quelques instants, ma mère ; ne sommes-nous pas bien ici ?

Elle s’enivrait en quelque sorte de la poésie du spectacle qu’elle avait sous les yeux. Sa mère ne croyait pas prédire si juste. Elle ne prévoyait pas l’orage prochain qui s’annonçait par des signes précurseurs. Elle n’avait pas remarqué que les pèlerins et les touristes désertaient prudemment le plateau et s’engageaient dans la descente, pour regagner leurs logis à Barr et à Obernai.

L’atmosphère était devenue plus lourde et se chargeait d’électricité. Le ciel jusqu’alors très pur s’obscurcissait, et de gros nuages, courant au-dessous des hautes cimes, voilaient la profondeur des vallées. Bientôt le vent souffla en bourrasque et secoua les branches des arbres. Le tonnerre se mit à gronder, répercuté par tous les échos des montagnes, ébranlant les rochers. Les massifs, qu’enveloppait l’obscurité, étaient sillonnés par la lueur fulgurante des éclairs. Les nuages, crevant à mi-chemin de la plaine, y versaient des torrents de pluie, tandis qu’il ne tombait pas une goutte d’eau sur le plateau.

Odile subissait les effets que l’orage produit sur les organisations nerveuses. Un courant électrique traversait toute sa personne et la rendait presque impuissante à se mouvoir. Elle restait immobile, malgré les prières de sa mère qui aurait voulu l’entraîner ; les yeux grands ouverts, elle semblait aux prises avec une sorte d’hypnotisme.

Tout à coup, un coup de tonnerre plus violent que tous les autres retentit ; en même temps, un éclair serpenta autour d’un sapin, à quelques pas des deux femmes.

Odile poussa un cri et s’affaissa dans les bras de sa mère. A ce cri, un autre répondit ; un homme qui se tenait tout près, abrité derrière un rocher, bondit plutôt qu’il ne courut vers la jeune fille, la saisit et l’emporta vers le couvent avec la même facilité qu’il eût fait d’une plume.

Il marchait d’un pas si rapide que Mme Tressilian ne pouvait le suivre. Lorsqu’elle le rejoignit, il était précédé par une religieuse dont il avait réclamé le secours d’une voix altérée, et qui le conduisit dans une pièce du rez-de-chaussée où l’on déposa Odile sur un lit. Elle était blanche comme un lis et ne faisait pas un mouvement. On trempa ses tempes d’eau fraîche, on lui fit respirer des sels ; à travers ses dents serrées, on parvint à glisser quelques gouttes d’un puissant cordial. Peu à peu, un faible coloris se répandit sur ses joues, et son pouls se mit à battre un peu plus fort. Mais ses yeux continuaient à rester fermés. Plus d’un témoin de cette scène eut le frisson, et se demanda si elle n’était pas frappée de la cécité dont était atteinte sa patronne à sa naissance.

Ce fut un moment de cruelle anxiété. Heureusement il ne se prolongea pas. Les paupières d’Odile se rouvrirent, elle promena ses regards encore mal assurés autour d’elle et les arrêta sur l’inconnu, qui était aussi pâle qu’elle-même et l’examinait avec une expression affectueuse ; elle avait vaguement conscience d’avoir été emportée par les bras robustes d’un homme ; ce devait être lui. Elle semblait sortir d’un rêve.

 — Comment te trouves-tu, mon enfant ? lui demanda sa mère dont la voix prit des inflexions d’une douceur inaccoutumée.

 — Bien, ma mère ; seulement j’éprouve une lassitude étrange, je sens le sommeil me gagner.

 — Il faut la laisser reposer, dit la religieuse qui lui avait donné ses soins.

L’inconnu comprit que c’était une invitation qu’on lui adressait de se retirer.

 — Madame, dit-il à Mme Tressilian, je vais vous attendre à quelques pas d’ici, près de la chapelle des Anges. Je vous serai reconnaissant de vouloir bien m’y apporter des nouvelles de votre chère malade, et m’accorder la faveur de quelques instants d’entretien.

Elle répondit par un geste d’acquiescement.

Il sortit et se promena à pas lents sur le plateau, puis s’arrêta sous le bouquet d’arbres qui se trouve devant la façade de la chapelle. L’orage touchait à sa fin et, après avoir traversé la plaine d’Alsace, allait se heurter contre les montagnes de la forêt Noire.

L’inconnu paraissait avoir une cinquantaine d’années ; sa taille dépassait la taille ordinaire. Il était vêtu avec simplicité, mais tout, dans sa personne, présentait le cachet d’une grande distinction. Ses cheveux étaient grisonnants ainsi que la barbe qui lui couvrait une partie de la figure. Les traits du visage avaient une expression de profonde mélancolie.

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