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Au pays de l'Astrée

De
340 pages

Qui servira de préface. — Neuf mois de machine pneumatique, c’est dur. — A gauche Nevers, au diable Vichy ! — Un verre pour deux louis et douze pommades pour un gandin. — Des mères à lier, des filles à fouetter. — Qui donc a pu naître à Roanne ? — Comme quoi la France fera fondre ses trente-six mille grands hommes. — Non, croyez-moi, plus de guides ! — Un peu de nature à l’occasion, du Rousseau, jamais ! — Du soleil, tant que vous voudrez. — J’ai l’honneur de vous présenter M.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Mario Proth

Au pays de l'Astrée

A MON AMI

 

LE DOCTEUR HENRI FAVRE

AU LECTEUR

*
**

Ce livre a été commis sans préméditation.

Un ami m’invita à passer une quinzaine de vacances dans cette belle province du Forez, beaucoup moins connue qu’elle ne le mérite. J’y allai, préjugeant que j’en pourrais rapporter tout au plus un feuilleton de souvenirs pour quelqu’un de ces jours de loisir ou de disette littéraire qui reviennent plus fréquemment qu’à leur tour. J’y trouvai disséminés au milieu des splendeurs d’une nature indéfiniment variée les splendeurs de l’art, les plus curieux témoignages de l’histoire universelle. Et tout le long du « doux coulant » Lignon, pas un site, pas une ruine ne manqua de me raconter l’Astrée, toujours cette Astrée dont j’avais ri, comme tout le monde ou peu s’en faut, avant de l’avoir feuilletée.

 

Aussitôt revenu, j’entrepris un nouveau voyage, un voyage de découvertes à travers le livre long et touffu d’Honoré d’Urfé, qui n’est peut-être pas un chef-d’œuvre, mais qu’au temps où l’on parlait français on eût appelé simplement une œuvre. J’y trouvai, au milieu du fatras que je redoutais, des singularités que je n’espérais pas, des intuitions et des presciences inattendues, une érudition solide et vaste, une préciosité piquante pour qui n’est point enrégimenté dans l’ultrà-réalisme, une imagination fertile, un vaillant essai du roman moderne, une philosophie souvent aimable et ferme quelquefois, un très-intelligent rappel de cette grande Gaule que nous avons trop oubliée — rappel d’autant plus remarquable chez un contemporain de la Renaissance gréco-latine.

 

Pour toutes ces causes, le feuilleton projeté est insensiblement devenu un livre. Monsieur le lecteur, je vous en demande bien pardon. J’ai raconté ce que j’ai cru voir dans l’Astrée, ce que j’ai vu au pays de l’Astrée. Me suis-je égaré dans mes deux excursions ? Comme dit cet autre, il n’y a que celui qui ne bouge point qui ne s’égare pas.

Mon commentaire du « Roman de l’Honneste Amitié » n’est point la tentative d’une glorification impossible ou inopportune, c’est seulement l’effort d’une équitable restitution. On peut, ce semble, à notre époque, qui aura pour titre le plus sérieux et pour résultat le plus clair sa scrupuleuse recherche du passé, on peut, sans se faire décréter d’aliénation mentale, étudier avec quelque attention un livre qui eut chez nous, en des temps fort civilisés, un siècle d’influence et de succès.

L’ordonnance de mon livre n’est peut-être pas des plus réglementaires. Je n’ai point, hélas ! une grande vocation pour la logique et les plans, et à l’envers de cet illustrissime Scudéry, je ne sais pas plus « quarrer les périodes que les bataillons. » Notez que je n’en suis ni plus heureux ni plus fier. Mais vous m’excuserez et reconnaîtrez, je l’espère, que s’il y a trop souvent de la fuite dans mon discours, il y a bien quelquefois de la suite dans mes idées.

 

Tout en cheminant à travers le temps et l’espace, au pays de l’Astrée, j’ai rencontré telle histoire ou telle mythologie, tel art ou telle politique. N’ayant nulle prétention à devenir jamais un praticien, en politique surtout, j’ai effleuré chaque sujet selon la franchise de mes impressions. Je suis de ceux qui estiment que la première chose qu’en toute occurrence doive dire chacun de nous, c’est son arrière-pensée, et je n’y ai point failli. Je suis de ceux qui croient qu’en histoire les événements, les dogmes, les philosophies, les hommes sont tous plus ou moins justiciables de la raison moderne, mais que pour juger sainement une expression artistique du passé, il faut s’identifier momentanément avec l’époque et la foi qui l’enfantèrent, et je m’y suis toujours efforcé. Quant au présent, je suis de ceux qui croient que toutes les écoles et tous les systèmes politiques et littéraires ont vécu. Avec les dieux, les demi-dieux s’en sont allés. Et la liberté montant, les classes, elles aussi, disparaîtront. L’aristocratie de fortune ira rejoindre l’aristocratie de naissance. La bourgeoisie n’est déjà plus qu’une apparence, et il finira bien par en advenir autant du peuple. A la trinité des classes succédera la multiplicité des groupes, naturellement formés par les croyances et les intérêts divers. Et quand la liberté aura tout envahi, tout dissous, tout épuré et tout renouvelé, elle dira son dernier mot : Individualisme.

Paris, 30 avril 1868.

CHAPITRE Ier

Qui servira de préface. — Neuf mois de machine pneumatique, c’est dur. — A gauche Nevers, au diable Vichy ! — Un verre pour deux louis et douze pommades pour un gandin. — Des mères à lier, des filles à fouetter. — Qui donc a pu naître à Roanne ? — Comme quoi la France fera fondre ses trente-six mille grands hommes. — Non, croyez-moi, plus de guides ! — Un peu de nature à l’occasion, du Rousseau, jamais ! — Du soleil, tant que vous voudrez. — J’ai l’honneur de vous présenter M.X. et madame Y. — Plus un véhicule idéal. — Un monument expiatoire, qué q’c’est q’çà ? — Fauchez-vous les uns les autres. — Ce qui peut tenir de grotesque dans une caisse de trois pieds carrés, le voilà. — La diligence téméraire et l’arbre libérateur. — A qui la croix ? — Petite chienne savante, magistrat simple. — La charrue avant les bœufs. — Et nous. entrons au Pays de l’Astrée.

 

15 juillet 1866.

Enfin le train s’ébranle, il roule, il court, il vole. Et nous avons quitté Paris, ce Paris si étouffant et si triste, quoi qu’en disent ses flatteurs intéressés. Derrière nous s’efface et disparaît la grand’ville du Petit Journal, où règnent à outrance M. Timothée Trimm au gilet de velours constellé de chrysocale et M. Ponson du Terrail au rouge ruban.

Neuf mois de cette machine pneumatique sans un souffle de grâce, sans une petite... toute petite prise d’air ; c’est plus dur que ne se l’imagine la candeur provinciale. Neuf mois de scandales triomphants et d’écœurantes féeries, de femmes à barbes et de mélodrames épileptiques ! Neuf mois dont la manigance politique eut pour épopée le Lion amoureux de M. Ponsard, et la vie sociale pour expression suprême le Bœuf Gras de M. Clairville avec les pièces maigres de M. Sardou ! L’on est vraiment tout étonné de se sentir vivant encore.

Aussi bien le mois de juillet a sonné au vieux calendrier grégorien, retour du Concordat. Le Corps législatif s’est dispersé sur l’invitation paternelle de son président, et les comptes-rendus analytiques, pour longtemps muets, ne nous apportent plus chaque matin notre digestive colère. La Patti et la Nilsson ne chantent plus. Là-bas, sur les bords du Danube, les bons Germains s’exterminent par dizaines de mille ad majorem Dei gloriam, je veux dire : pour la plus grande gloire de M. de Bismarck, le plus grand ahurissement des prudhommes français et le tirage maximum du Petit Moniteur. Foin de tout cela ! foin de Paris et de l’Europe ! Que d’autres se repaissent des tonnantes péripéties de cette guerre liberticide et de cet entrechoquement de troupeaux humains prédit par Henri Heine. Sauvons-nous-en comme d’un mauvais rève. Devant nous quinze jours de vacance et d’oubli, quinze jours de libres mouvements et de pensées buissonnières !.. Hurrah ! hurrah ! les chemins de fer vont vite.

 

A notre gauche, nous laissons la ville de Nevers aux faïences adorées de Champfleury, à notre droite Montargis au chien magnanime.

Notre train est celui de Vichy. On s’en aperçoit à contempler ses voisins.

Près de nous, un vieux bourgeois aux traits ratatinés, à la tête blafarde et enveloppée d’un foulard, s’endort sur le Petit Moniteur déjà nommé. Il rêve tout haut de douches et de pastilles. Il a eu l’honneur d’entrevoir une fois quelque auguste personnage à la source des Célestins et d’acheter pour deux louis son auguste verre. Ce verre, qui ne sortira plus de la famille, notre bourgeois l’emporte bien fièrement et précieusement. S’il avait la chance non pareille de rencontrer à nouveau le grand de la terre, oh ! alors, avec quel légitime orgueil il le saluerait, et s’en irait bien vite acheter un chapeau tout neuf, à cette fin d’adjoindre dans son musée au verre historique le chapeau du salut !

En face de nous, un monsieur de la high life se mire et s’admire. S’il n’avait l’air d’un gandin, il ressemblerait au Cid Campéador. Son teint est bronzé comme devait, l’être celui du terrible amoureux de Chimène. Sa barbe noire toute saupoudrée de brillantine, ses yeux très-noirs sans énergie apparente, ses cheveux noirs cosmétiqués et ramenés sur les tempes selon les préceptes de la fashion, sa tenue irréprochable, son accent nous décèlent quelqu’un de ces exotiques richards qui s’en vont promenant à travers toutes les stations de la gentry leurs guinées indifférentes et leur ignorance blasée. Prédestinés du spleen, sur qui s’abattent par nuées, aux divers carrefours de leur errante existence, les goules du plaisir vénal et qui restituent au néant leur ombre d’âme par quelque banal suicide au fond d’un hôtel Saint-Phar quelconque. La Gazette des Étrangers, sémillante, et la Vie parisienne, croustillante, ont quelques instants trompé son dédaigneux ennui. Puis il ouvre d’une main négligente une magnifique mallette en cuir de Russie, et il en tire l’une après l’autre, pour les aspirer ou s’en oindre, une douzaine de pommades et d’essences. A la douzième il s’endort, et son sommeil se confond avec celui du bourgeois en un doux nocturne, qui accompagne comme d’un murmure sibyllique notre lecture du dernier discours que prononça en ce bas monde le tant bouillant et vaillant marquis de Boissy.

 

Nous n’allons point à Vichy. Atroce capharnaüm, où il nous advint, je ne sais plus pourquoi, de traîner, il y a quelques étés, une semaine tout entière de notre existence. Avec quelle joie nous prîmes la clef des-champs et avec quels terribles serments nous nous jurâmes de ne plus remettre les pieds en cette place obstruée de balais verdoyants qu’on nomme le parc de Vichy !

C’est petit, c’est laid. Autour d’une estrade de bois blanc sur laquelle une musique militaire fait entendre ses désaccords, l’inexplicable grouillement que voilà ! Jamais on ne vit s’entasser en un plus petit espace un si complet assemblage d’impudences publiques et de sottises panachées. Il y a trop de foule à Vichy pour que l’on y puisse découvrir une société, trop de chaos pour qu’il s’en dégage un monde, c’est-à-dire une harmonie.

Les eaux de Vichy ne plaisantent point ; elles sont naïvement curatives et propres aux estomacs lourds et aux poitrines rachitiques, aux fatigués et aux usés de toute sorte. Si bien que tous les éclopés sérieux ou imaginaires y affluent. L’hôpital y étouffe le salon, et cet hôpital quotidiennement endimanché (il varie même son carnaval quatre fois par jour) semble un incessant mardi-gras dans les jardins du docteur Blanche. Le gargotier en retraite et le semi-gandin y pullulent. La drôlesse y domine, bariolée, faraude, insolente à nous faire regretter l’épaulière que le moyen âge imposait à ses pestiférées. Et si d’aventure quelque nabab apoplectique, pavoisé de hideur et boutonné de diamants, se hasarde sous les ombrages de Cythère-Bondy, il faut voir l’ébranlement de la meute, et la battue, et la curée au grand soleil !

La reine de la saison, à l’heure de notre passage, était une certaine fille point belle du tout, commune et dégingandée, qui n’avait rien à démêler avec l’Impéria rêvée par Balzac. Rauque et alcoolisée comme une balayeuse qu’elle sera, si elle ne l’est déjà, on l’appelait, s’il me souvient, la Carabas. Çà et là, brochant sur le tout, quelques mères... à lier, affichant des filles... à fouetter.. L’élégance est rare dans ce promenoir et l’excentricité y manque de goût. Les sauteries, — on ne danse plus aujourd’hui, on saute et l’on gigotte, — nous apparurent comme d’indicibles cohues, des mélanges inexpliqués. Enfin Vichy pourrait se résumer ainsi : C’est le rendez-vous de la banalité universelle. Passons.

 

A Saint-Germain-les-Fossés, au cri traditionnel : « Messieurs les voyageurs pour Vichy changent de voiture, » descendent notre bourgeois au verre triomphal et notre gentleman aux flacons suaves. Des bandes ivres de joie se précipitent sur la chaussée. Ce n’est, durant une demi-heure, qu’un assourdissant vacarme de malles et de colis qu’on décharge et recharge, de lazzis et de jurons, un feu croisé de déclamations et de réclamations. Puis la bruyante charretée pour Vichy s’éloigne à toute vitesse, remplissant l’air de hurrahs. Et nous, sans que notre cœur l’accompagne du moindre regret, nous poursuivons notre route.

Plus loin, sur la gauche encore, l’industrieuse Roanne où est né..... il y a dû naître quelqu’un, car il n’est en France ville, ni bourgade, ni hameau qui n’ait au moins une statue de grand homme, ce qui donne au bas mot, et toute moyenne gardée, pour les trente-six mille communes de France, un chiffre imposant de trente-six mille grands hommes en bronze, sur lesquels, pour le moins, trente-quatre mille capitaines illustres. Respectable landwehr ! le jour où la France envahie, ruinée, désespérée n’aura plus d’autre ressource, elle fera fondre ses illustrations pour les lancer à la tête de l’ennemi.

Le temps est magnifique. Le soleil se lève lentement, là-bas, derrière des cimes bleuâtres que nous regardons de toute notre âme, car elles sont pour nous l’inconnu vers lequel nous allons. Nous nous gardons bien de demander leur nom à quelque empressé voisin : déjà elles ne seraient plus pour nous l’inconnu. Nous détestons les guides parlants et les guides écrits. Quand nous arrivons dans une ville, nous allons droit au premier hôtel venu, nous y jetons notre valise aux mains d’un garçon, et nous nous lançons au hasard des rues sans adresser la parole à un indigène, suivant les yeux tout grands ouverts notre fantaisie. Au détour d’une ruelle, à l’abord d’une place, au moment où nous nous en doutons le moins, (toutes les villes ne sont point comme le nouveau chef-lieu de la France, Haussmannstadt, où, grâce à dix-huit cents boulevards, l’on aperçoit à une lieue de distance chacune des dix-huit cents casernes jumelles qui servent de monuments), au détour d’une ruelle, disions-nous, une splendeur historique ou une originalité locale nous saute aux yeux, nous étonne, nous émeut. Nous la reconnaissons aujourd’hui, nous la connaîtrons demain. Et nous retournons à notre campement, fier de notre incursion, glorieux de notre butin. Deviner, découvrir, trouvez-moi donc deux joies, deux orgueils semblables. Et qu’est-ce que la vie, sinon une reconnaissance vers l’éternel ?

 

La belle chose qu’une belle aube matinale, bien éclatante et bien pure, alors qu’on se croit certain d’une journée lumineuse et torride. Comme l’on est joyeux vraiment de se trouver en voyage de grand matin ! Je dis bien en voyage, car la nature sur place n’a qu’un charme éphémère. Elle vaut surtout par l’incessante variété de ses aspects et la multiplicité de ses changements à vue. Qu’elle vous amuse, vous renouvelle, vous distraie, rien de mieux, et pour dévorer le temps, c’est un bon moyen, le meilleur sans doute, que de dévorer l’espace. Mais qu’on se laisse absorber par elle, c’est une tout autre affaire, et je voudrais voir le dernier des égloguistes étouffé par la dernière des églogues. Quant à Rousseau, ce génie qui n’eut de stable que sa vanité misanthropique, il ne figure plus guère, saint démodé, qu’au calendrier des utopistes, et le peu de conscience dont notre siècle jouit a fait justice de ces fameux retours à la nature.

La nature ! ou les éléments, comme l’on dit encore, sont-ils assez odieux lorsqu’ils se déchaînent irrésistibles, omnipotents ? Le choléra qui se rit de toutes les facultés, la pluie, cette scie lugubre, capable de provoquer la folie furieuse, les inondations, la mort, toujours la mort révoltante et stupide, et deux cent mille autres joyeusetés de la même famille, voilà, n’est-ce pas ? de quoi corriger ceux qui comme nous ont eu quelque jour la faiblesse d’écrire avec des larmes d’attendrissement au bout de la plume : « le Dieu nature ! »

Mais c’est égal, une belle aube, encore une fois, est une belle chose. Quand le soleil, un dieu réel celui-là, que la profonde mythologie grecque avait bien raison de confondre avec celui d’intelligence et d’harmonie, quand le soleil que nous adorons à outrance, sans être pour cela de la province où l’on mange la bouillabaisse, ni du pays où fleurit l’oranger, se lève aux cieux, il se lève en notre âme pareillement. Nous sommes prêt, ni plus ni moins qu’un gymnaste de la rime, à affirmer un monde de mondes dans la goutte de rosée qui scintille au brin, d’herbe, ou à surprendre des révélations étranges dans le chant des oiseaux sous la feuillée. La journée nous apparaît indéfinie, nous l’encombrons de projets ; un peu plus ; et nous allons nous tenir pour immortels. Enfin nous sommes disposés à tout voir en beau, c’est-à-dire en vrai, car il est des moments où l’on penserait volontiers, quoique M. Cousin le pense aussi, que le beau et le vrai ne sont qu’un.

 

Tout en ébauchant ces réflexions que nous livrons pour ce qu’elles valent, nous arrivons à la station de Feurs. Là nous quittons la voie ferrée. Là, pour nous, finit le transport, et le voyage commence.

On nous avait promis une magnifique diligence : nous la cherchons d’un regard inquiet. Nous apercevons une minuscule voiture ouverte à toutes les poussières et à tous les vents. Exactement semblable à ces voitures de revendeurs fruitiers que l’on voit chaque matin revenir des halles, dansant sur le pavé, bourrées de carottes et de navets : c’est la magnifique diligence. Des indigènes l’occupent déjà presqu’entière, et nous n’avons que le temps, l’auteur dramatique Aubray, mademoiselle Cléone, une remarquable confidente de tragédie, et moi, qui avons mis nos vacances en commun, de prendre d’assaut les derniers coins disponibles. Chemin faisant, de vigoureux gaillards escaladent la planche menue qui sert de plafond à la boîte où nous souffrons, et leurs jambes pendantes nous servent de rideau contre les ardeurs estivales.

Nous traversons cahin-caha a bourgade de Feurs, ex-capitale du Haut-Forez. Chargée d’ans et d’histoire, aujourd’hui retirée des affaires et de la gloire, gloria mundi, dans les modestes fonctions de chef-lieu d’un canton quelconque, Feurs naquit du temps des Romains qui la baptisèrent Forum Segusiavorum. Aussi ses champs sont-ils semés de poteries antiques et ses laboureurs récoltent, fortunatos nimium, des monnaies césariennes. A travers les jambes de nos voisins supérieurs, nous apercevons une espèce de miniature de temple grec avec colonnade et fronton réglementaires. Quelque chose comme une Madeleine de cheminée : il n’y manque que le globe préservateur. Un rapide coup-d’œil nous suffit pour deviner que cette chose n’est point un reliquat de la splendeur anté-chrétienne du Forum Ségusien, mais bien quelqu’une de ces réductions grotesques dont nos grands-pères peuplaient volontiers leurs parcs et leurs jardins.

En effet, comme nous ne tardons point à l’apprendre, il s’agit d’un monument, retour de Gand, élevé par Louis XVIII à la mémoire des mânes des victimes de 93. La laideur de cette bâtisse ne m’étonne point. La forme étant le revêtement de l’idée, tout monument expiatoire, formule de quelque hypocrisie puérile et impolitique, ne saurait être que ridicule. Je n’en veux pour exemple immédiat et connu que cette autre machine bâclée par le même Louis XVIII à l’apaisement des mânes de Louis XVI et de Marie-Antoinette. Lourde maçonnerie aux allures éléphantesques, cela veut vous attendrir et cela vous désopile la rate. C’est le jour où ces moellons lacrymatoires furent décrétés que Talleyrand eût pu dire à ses nouveaux maîtres : « Vous avez commis plus qu’un crime, une faute : » ce jour-là les Bourbons méritèrent 1830. A l’expiation qu’on lui demandait, Paris répondit par la récidive qu’on ne lui demandait pas.

Nous traversons une place où se dresse, à l’ombre d’une église qui serait du douzième siècle si des restaurations saugrenues ne la transportaient en un siècle inédit, une statue de bronze qui de loin nous paraît pleine de hardiesse élégante et de mouvement sans rhétorique. Notre impression est sans doute juste, car cette statue est de Foyatier, l’auteur de ce Spartacus, la plus virile image de la liberté, qui orne le jardinet réservé des Tuileries. Nous n’avons point eu l’honneur de faire la connaissance du grand homme de Roanne, mais nous nous rattrapons sur celui de Feurs.

La place est fort animée. Beaucoup de voix y bruissent et de groupes y stationnent. Je vois là une centaine d’hommes en blouse blanche ou en manches de chemise, coiffés de vastes chapeaux de paille, solidement charpentés et armés de faucilles en croissant qui se donnent des airs d’arquebuses. Ce sont des moissonneurs que des chefs et sous-chefs sont en train de ranger par escouades et d’aligner par pelotons pour les mener militairement à la moisson. O France ! ô ma patrie ! terre bénie de l’enrégimentation ! Ou bien cette superbe ordonnance ne serait-elle point le signal de quelque Panathénée à la mode antique ? on se l’imaginerait certes à voir le fer de chaque faucille soigneusement enveloppé d’un tendre et vert feuillage. On n’attend plus, je pense, que les vierges de la Théorie, au front ceint de coquelicots et de bleuets, aux longues tuniques flottantes. Mais non, hélas ! ni vierges, ni coquelicots ne réjouiront nos yeux, et les Panathénées font relâche jusqu’au prochain âge d’or. Ni les mains tremblantes de nos aïeules vénérables, ni les doigts agiles des pudiques fiancées n’ont tressé ce tendre et vert feuillage. L’unique ordonnateur de la fête est M. le commissaire de police, qui a prudemment exigé que toutes ces lames tranchantes fussent ainsi dissimulées, à cette fin d’empêcher les faucheurs de s’entrefaucher, par manière de divertissement champêtre. O peuple ! ô notre souverain ! que tu es donc toujours grand ! Et vous, Barbier, ne chantez-vous plus sur votre lyre à sept cordes le doux lion, calme et majestueux dans sa force ?

 

Au sortir de Feurs, notre corricolo s’enrichit encore d’un ou deux lazzaroni et s’engage au petit pas, criant sous le faix, sur un beau pont suspendu. Long comme un régime sans liberté, ce pont est jeté d’un bout à l’autre d’un vaste banc de sable, au milieu duquel se promène, timide et comme honteux de sa maigre tournure, un ruisselet. Ce ruisselet, c’est un fleuve, et ce fleuve, c’est la Loire, la traitresse Loire, qui dans deux mois inondera une dizaine de départements. On la canalisera quelque jour, c’est probable ; mais il faut d’abord canaliser la Révolution, et tous les ouvrages ne peuvent se mener à la fois.

Nous abordons une plaine immense, non moins marécageuse que fertile, au bout de laquelle se trouve le village de Couzan, but de notre voyage, et nous nous promettons de recommander cette plaine à la sollicitude de l’auteur du Progrès, M. Ed. About, qui a écrit sur le drainage un roman fort estimé des agriculteurs.

Puis, n’ayant rien de mieux à faire, nous passons en revue nos voisins de l’intérieur. En face de nous, une femme point jeune, mais laide et couperosée, sourit de sa mâchoire énorme à son jeune mari, craquelin blondasse qui lui riposte avec l’automatique résignation d’un véable à merci pour cause de dot. Elle fait également assaut de mines aimables avec ma voisine de gauche, une religieuse, jeune encore, au visage bronzé, aux yeux noirs et brillants, qui ressemble à notre grand premier rôle du boulevard, Marie Laurent, et qui traite sa sœur en Jésus- Christ avec tous les égards dus par une nonne pratique à une femme qui n’aura point d’enfants, puisqu’elle est vieille, et qui a de la religion, puisqu’elle est laide. A notre droite, une paysanne vétuste, au regard humble et vague, longuement éteinte par la soumission et le travail des champs, vêtue à la mode du pays, sombre et lourde, qui sent déjà son Auvergne et manque absolument d’originalité. Elle ne pense pas, elle rumine. Enfin, un bon gros père, un patriarche cossu, Nestor de son village, qui souffle en cadence, le menton sur sa canne, et me raconte, avec une complaisance digne d’un meilleur sort, la chronique locale.

« Vous voyez bien ces peupliers, monsieur ? — Oui. — Eh bien, figurez-vous qu’il y avait dans ce chemin que nous suivons, de l’eau jusqu’à la hauteur des premières branches au moins. — Ah ! — C’est égal, le conducteur de cette diligence, de cette même diligence où nous sommes, pas celui-ci, son père, qui était un bien brave homme, son fils aussi, du reste, voulut s’entêter à passer tout de même. — Oh ! étrange ! — N’est-ce pas, monsieur ? Il n’avait que deux voyageurs avec lui. Le cheval, le conducteur et un voyageur furent noyés : le deuxième demeura suspendu par un pan de son habit à une branche. Il y resta toute la nuit. — De plus en plus étrange ! — Le lendemain, l’eau s’étant retirée, des gens de l’endroit prochain vinrent avec des civières et le greffier. On trouva deux cadavres au pied de l’arbre. Quand le greffier les vit, il en eut une telle attaque qu’il ne put pas verbaliser et qu’il tomba raide à côté des noyés, si bien qu’au lieu de deux cadavres, monsieur, on en ramena trois ! — Vous m’en direz tant ! et le deuxième voyageur ?... — Oh ! le deuxième, depuis ce temps-là, il a des rhumatismes qui le gênent beaucoup. Il a demandé la croix. — Et on la lui a donnée ? — Point du tout. Même un jour, notre curé, qui est un homme bien plaisant, lui dit : Eh bien mais, monsieur Charbeau, si on vous donne la croix, qu’est-ce qu’on donnera donc à l’arbre qui vous a tiré d’affaire ? — Le raisonnement du curé ne manquait pas, je l’avoue, d’une certaine justesse, mais votre histoire, cher monsieur, est de celles qui vont sur l’eau, et je suis étonné de ne point l’avoir lue dans les papiers publics. — Oh ! monsieur, m’est avis, à vous voir, qu’en ce temps-là vous ne lisiez guère les papiers publics. C’était en 1846, l’année de mon premier veuvage. — En 1846 ! En ce temps-là, il est vrai, les papiers publics ne m’occupaient guère, j’apprenais le récit de Théramène et l’arithmétique. Mais, depuis 1846, il ne s’est rien passé d’extraordinaire dans votre pays ? — Si fait ! il y a deux ans, le père Picou a tué sa femme pour incompatibilité d’humeur... »

Ai-je besoin de le dire ? une enquête facile me confirma que depuis 1846 l’aventure « estrange et moult curieuse » de la diligence téméraire et de l’arbre libérateur est quotidiennement servie à tous les étrangers par les naturels foréziens : depuis quelque temps, ils commencent à y joindre celle du mari sans gêne, le père Picou. Heureux les peuples, a dit quelqu’un, heureux les peuples qui n’ont pas d’histoire ! Or, ne voyez-vous pas qu’il n’en n’est point un qui n’ait la sienne ? Seulement, tel peuple renouvelle son histoire toutes les vingt-quatre heures, tel autre tous les vingt-quatre ans. O calme ! ô progrès ! Du temps de la Ligue et même plus tard, de celui de Mandrin, le Forez varia bien autrement ses émotions. Mais c’est qu’alors l’on n’avait point inventé la centralisation politique et la gendarmerie perfectionnée.

 

Comme nous trottinions au travers d’un village dont je n’ai point retenu le nom : « Qu’est-ce que cela ? » fis-je à notre patriarche en lui montrant une perche au sommet de laquelle se balançait une couronne fanée, entremêlée de banderolles autrefois tricolores. — « Cela, me répondit-il, c’est un mai. Il est planté, suivant l’usage de nos contrées, devant la maison de M. le maire, cette grosse ferme que vous voyez là. — Fort bien ! je comprends : revenus, comme nous le sommes, sur un tas d’illusions, à l’arbre de la liberté que cultivaient nos pères nous avons substitué la perche de l’autorité. Cette couronne est le signe distinctif de la haute intelligence qui préside aux destinées du hameau. — Oh ! le maire d’ici, monsieur, est un rude malin. Il a joliment bien su faire sa fortune, allez, et il en remontre à tous les savants, quoiqu’il sache lire tout juste ce qu’il en faut. — Comment ! m’écriai-je, un maire... — Ne t’emporte pas, interrompit mon ami Aubray ; une autorité sachant lire la croix dont elle signe, ça ne serait point en France une exception si monstrueuse, et la Prusse, que nous allons jalouser si elle donne des lendemains heureux à la fête de Sadowa, la Prusse a sur nous une bien autre supériorité que celle d’un canon plus ou moins rayé. Il n’est point, en ce royaume de droit divin, un wachtmann qui ne sache lire et écrire aussi bien que la petite chienne Munita du Palais Pompéièn. »

Là-dessus, Aubray s’épandit en des dissertations excellentes sur l’absolue nécessité de l’instruction primaire gratuite et obligatoire. « La lessive intellectuelle d’un chacun, disait cet homme juste qui est aussi franc-maçon, eût dû figurer comme article essentiel et préalable en tête du décret qui fonda chez nous le suffrage universel. Celui-ci, que je respecte jusque dans ses fautes, eût pu à la rigueur n’être considéré que comme le corollaire de celle-là. — A la rigueur est poli, repris-je ; quant à moi, j’eusse bien volontiers ajourné le corollaire jusqu’en des temps meilleurs. Sur cette terre prédestinée du sophisme et de la mauvaise plaisanterie, l’on a trouvé plus simple de prétendre que l’instruction gratuite et obligatoire est un attentat à la liberté individuelle. Comme si le père avait l’ombre d’un droit quelconque, au nom de son autorité si souvent contestable, de refuser à la société l’éducation de l’enfant, citoyen futur ! L’instruction obligatoire est tout au contraire, en ne considérant, selon toute logique, chez l’enfant que l’homme à venir, la consécration solennelle, l’indispensable sauvegarde d’une liberté qui n’a point encore conscience d’elle-même, ni le moyen de se défendre. Mais tous ces hommes illustres qu’on appelle d’une façon générale hommes de 48 ne semblent avoir eu trop souvent qu’un souci, celui de mettre la charrue avant les bœufs, et ils nous eussent bien prêté à refaire s’ils ne nous avaient tant préparé à subir. »

 

Bercé par notre philosophie, le gros père, après nous avoir regardés d’un air stupéfié, s’était endormi. Il soufflait bruyamment, comme Vadius à une pièce de Trissotin.. Nous en étions débarrassés.