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Au pays des cigognes

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289 pages

Chasse les Kikriki dans le chardin !... Onn kââsch o s’Peterla iata !

Ces mots bizarres, lancés d’un ton suraigu par une voix de femme, éveillèrent en sursaut Raymond et Denise, les firent se dresser, d’un même mouvement effaré, au fond de la voiture où ils avaient somnolé jusqu’alors.

Le jeune garçon, se frottant les yeux, passa la tête sous la capote relevée.

— Qu’arrive-t-il ? Où sommes-nous ? demanda-t-il, tandis que sa sœur se penchait avec inquiétude du côté opposé.

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Jeanne Régamey, Frédéric Regamey

Au pays des cigognes

Récits d'Alsace

A nos Fils : RENÉ, RAYMOND et ROBERT

I

L’ARRIVÉE

 — Chasse les Kikriki dans le chardin !... Onn kââsch o s’Peterla iata !

Ces mots bizarres, lancés d’un ton suraigu par une voix de femme, éveillèrent en sursaut Raymond et Denise, les firent se dresser, d’un même mouvement effaré, au fond de la voiture où ils avaient somnolé jusqu’alors.

Le jeune garçon, se frottant les yeux, passa la tête sous la capote relevée.

 — Qu’arrive-t-il ? Où sommes-nous ? demanda-t-il, tandis que sa sœur se penchait avec inquiétude du côté opposé.

M. Hess, robuste Alsacien blond, d’une quarantaine d’années, assis pour conduire sur le siège de devant, tourna vers l’intérieur son visage frais et réjoui, où riaient deux clairs yeux bleus.

 — Tiens ! on ne dort donc plus, là-dedans ? dit-il avec gaîté... Il n’arrive rien du tout.

Et il ajouta, enchanté de son petit jeu de mots :

 — C’est nous qui arrivons à Munster.

Denise n’était pas encore complètement rassurée.

 — Mais, fit-elle, ces cris que nous venons d’entendre ?...

Du coup, M. Hess éclata de rire :

 — Ah ! c’est cela qui vous a fait peur ? Mon Dieu, rassurez-vous : c’était une brave femme qui conseillait à sa fille de chasser les kikriki, les poules et les coqs, hors du jardin, et de sarcler le persil.

Les deux enfants, très amusés, se mirent à rire à leur tour, se moquant eux-mêmes de leur frayeur.

 — Ah ! reprit M. Hess, nos Alsaciennes ont parfois le verbe un peu haut.

 — Et quel drôle de langage ! fit Raymond.

 — Tout simplement du français estropié, entremêlé de patois d’Alsace.

La voiture maintenant roulait à grand bruit sur le pavé. On traversait la petite ville manufacturière de Munster.

 — Savez-vous, mes enfants, ajouta M. Hess, que vous avez dormi pendant que nous faisions la plus belle partie de la route. Nous avons traversé ce matin une région que les touristes visitent sans cesse, le col de la Schlucht, où passe la frontière franco-allemande depuis 1871, et qui a la réputation d’être un des sites les plus pittoresques de nos provinces. Mais je n’ai pas osé vous réveiller : je pensais que vous étiez fatigués et que vous aviez besoin de dormir.

 — Oh ! oui ! répliqua Denise avec conviction.

Elle semblait en effet bien lasse, cette frêle et gracile Parisienne de douze ans. Son fin visage, délicatement rosé d’habitude, apparaissait pâle ettiré, entre ses longues boucles blondes, piteusement déroulées.

C’est que Raymond et Denise Girot voyageaient depuis deux jours. Leurs parents avaient décidé de les envoyer passer une année en Alsace, afin d’y apprendre l’allemand. Mme Girot avait demandé pour eux l’hospitalité à l’une de ses amies de pension, Mme Hess, dont elle se rappelait le bon cœur et le caractère affectueux. Certes, chez elle ils trouveraient tous les soins et toute la tendresse d’une seconde mère et pourraient mener, avec les enfants de la maison, la simple et cordiale vie de famille alsacienne.

Leur père, le docteur Girot, médecin en renom, avait été précisément appelé en consultation à Epinal, dans les Vosges. Il avait profité de cette circonstance pour emmener Raymond et Denise que M. Hess était venu chercher, par la montagne, avec sa voiture. Ce trajet, assurément plus pittoresque, est aussi beaucoup plus long et plus fatigant que le voyage ordinaire en chemin de fer, par Belfort et Mulhouse. Les heures passées à Epinal, la mauvaise nuit dans un hôtel l’avaient allongé, compliqué encore, et Denise, mal consolée de sa séparation d’avec ses parents, se sentait brisée.

Raymond, lui, de trois ans plus âgé, plus robuste et plus insouciant, avait puisé de nouvelles forces dans son court sommeil et s’intéressait maintenant à tout. Comme la fillette demandait à dormir encore, il l’abandonna sans scrupule, enjamba la banquette de devant et vint s’asseoir à côté de M. Hess, pour mieux causer et mieux voir le paysage.

C’était un beau garçon brun, mince et musclé, que la gymnastique et les sports avaient fait agile et souple. Il avait la physionomie intelligente, éveillée, éclairée par de vifs- yeux noirs.

La voiture à présent sortait de Munster et commençait à descendre la route en pente douce qui, au milieu de montagnes et de prairies, mène à Colmar. Un pâle soleil de la fin de février avait enfin percé les brumes matinales, et dans l’air précocement doux passaient déjà des souffles printaniers.

 — Nous avons eu de la chance d’avoir si, beau temps, dit M. Hess. Ordinairement la route de la Schlucht n’est guère praticable en cette saison. Souvent plusieurs mètres de neige la couvrent encore. Ou bien il y fait si froid que vous auriez drôle ment spufflé dans vos doigts, vous autres Parisiens !... J’ai bien hésité un peu quand ton père m’a demandé d’aller vous chercher par ici, mais il faisait si beau que, ma foi, je l’ai risqué tout de même, et tu vois, j’ai eu raison.

 — Oh ! moi, fit Raymond crânement, je n’ai pas peur du froid. Mais c’est Denise... ajouta-t-il d’un ton à la fois protecteur et dédaigneux.

Et, après avoir gardé quelques instants le silence, comme s’il eût hésité, Raymond poursuivit résolument :

 — Dites-moi donc, monsieur Hess, je voudrais bien que vous me parliez un peu de votre famille avant notre arrivée. Je voudrais connaître déjà, lorsque je les verrai, les personnes avec qui nous allons vivre.

 — Je comprends cela, mon garçon, répondit l’Alsacien. Tu as raison, en effet, car nous sommes toute une petite colonie.

Et, touchant doucement le flanc de son cheval, M. Hess continua :

 — Il y a d’abord grand-père François, mon père, qui a soixante-douze ans, mais qui est droit et fort comme un chêne ; je crois bien qu’il nous enterrera tous. C’est un patriote, lui, un irréconciliable. Il hait les Prussiens de toutes les forces de son cœur. Ah, ! c’est qu’il a servi dans les dragons français, et tu comprends que c’est dur pour lui d’être Allemand aujourd’hui.

Raymond, pensif, approuva de la tête.

 — Ensuite, reprit gaiement M. Hess, il y a moi. Faut-il que je me présente ? Alexandre Hess, quarante-trois ans, viticulteur et marchand de vins en gros. Tu sais, mon ami, que nous avons des vignes assez importantes à Riquewihr, — le vrai pays du bon vin blanc d’Alsace, — et que j’y passe une. partie de mon temps. Nous y demeurions autrefois, et nous y serions restés complètement si je n’avais trouvé plus commode d’habiter Colmar, à cause de l’instruction de mes enfants. Mais je vais à Riquewihr au moins une fois par semaine, et nous y passons toutes les vacances... Bon ! assez parlé de moi, n’est-ce pas ? C’est le tour maintenant de Mme Hess, ma femme.

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C’est dur pour lui d’être allemand aujourd’hui.

 — Oh ! interrompit Raymond avec élan, je la connais déjà sans l’avoir vue. Maman nous a raconté toute sorte de choses sur elle, du temps où elles étaient en pension à Nancy. Je sais qu’elle est bonne, gaie, et que c’est comme si nous retrouvions maman elle-même, tant elle nous soignera bien.

Sur le visage jovial de M. Hess, une teinte d’émotion passa, car le jeune Parisien avait parlé avec une chaleur touchante.

 — Ta mère a eu raison de te dire cela, mon garçon, répondit-il. Mme Hess est certainement la plus excellente des femmes. Mais, ajouta-t-il en riant, elle sait être sévère aussi à l’occasion, je t’en préviens, et elle ne permet pas qu’on badine avec le devoir. Ah ! elle fait marcher son monde au doigt et à l’œil, va !

 — Elle faisait de très bons gâteaux alsaciens autrefois, interrompit tout à coup la voix flûtée de Denise, sortant des profondeurs de la voiture.

M. Hess et Raymond se retournèrent, fort amusés.

 — Eh bien, je croyais que tu dormais, toi ! dit l’un.

 — Voyez-vous la gourmande ! s’écria l’autre : elle ne se réveille que pour penser aux friandises !

Denise, un peu boudeuse, se rencoigna dans le fond de la voiture et referma les yeux.

 — Et vos enfants ? interrogea Raymond, désireux de se renseigner sur ses camarades.

 — Eh bien, tu sais que nous en avons deux, Marcel, qui va sur quatorze ans, et Lucie qui en a eu douze à l’automne. Ce seront là vos deux compagnons ; j’espère que vous vous entendrez bien tous les quatre. Tu vois que c’est toi qui sera le plus âgé de la bande.

 — Parlez-moi d’eux, insista Raymond.

 — Bah ! tu les verras tout à l’heure, et tu les jugeras toi-même.

La voiture roulait toujours. La route longeait la montagne qui apparaissait riante sous le pâle soleil, bien que les forêts fussent encore défeuillées. A droite, une grosse tour ronde en ruines se dressait sur une colline.

 — Tiens, dit M. Hess, voici le vieux château du Plixbourg. Nous avons ainsi dans les Vosges des centaines de châteaux en ruines, où demeuraient autrefois de puissants seigneurs. Presque tous ces castels ont été détruits pendant la guerre de Château de Plixbourg.

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L’Alsace est la contrée rêvée par tous les amoureux de vieilles pierres, de vieux châteaux aux ruines étranges, pittoresquement juchés au sommet d’une montagne, ou tapis dans l’ombre mystérieuse des grands bois.

Moins célèbre que les bords du Rhin, si démesurément surfaits, elle offre des sites infiniment plus variés, d’une beauté plus agreste, d’un charme beaucoup plus profond.

Parfois ses paysages sont pleins d’imprévu.

Voici, par exemple, au détour de la route, à l’entrée de la vallée de Munster, une colline boisée, placée en avant des montagnes plus élevées, et couronnée d’un massif donjon crénelé qu’entourent les restes d’une muraille. Ce sont les ruines du vieux château de Plixbourg, datant du XIIe ou du XIIIe siècle, et destiné sans doute autrefois à défendre la vallée, nommée alors val de Saint-Grégoire.

Comme la plupart des manoirs alsaciens, celui-ci a sa légende. La nuit, paraît-il, une dame blanche descend la colline, entourée d’une meute de chiens de chasse.

Trente ans, sous Louis XIII et Louis XIV — une guerre qui a fait de grands ravages en Alsace, mais dont l’Alsace est sortie française.

 — Oui, répondit Raymond, saisissant l’occasion de montrer sa science, l’Alsace a été réunie à la France par le traité de Westphalie, en 1648.

M. Hess sourit.

 — Bravo, mon garçon, tu sais ton histoire. Et tu te rappelles, n’est ce pas, que la bataille décisive pour le sort de l’Alsace dont les princes allemands nous contestaient la possession, a été la victoire de Turckheim, remportée par Turenne sur les Impériaux ?

 — Oh ! oui, monsieur, je sais.

De nouveau l’Alsacien leva son fouet en indicateur.

 — Eh bien, vois-tu cette petite ville, là, à gauche, au pied de la montagne ? C’est Turckheim, mon ami. Oui, c’est dans ces environs qu’a eu lieu la bataille. La vallée est déjà un peu resserrée pourtant. Mais dans ce temps-là, on ne faisait pas des déploiements de troupes comme aujourd’hui.

Raymond regardait, très intéressé, tout étonné de voir soudain devant lui, de façon inattendue, les lieux dont il avait appris le nom dans son histoire de France. Il avait peine à se figurer la guerre en ce paysage riant et calme où quelques alouettes déjà chantaient le printemps, tandis que dans les champs, çà et là, un paysan conduisait sa charrue, excitant par des exclamations gutturales ses grands bœufs roux, d’allure pesante et grave.

 — Ah ! oui, reprit M. Hess, il a coulé bien du sang sur notre terre d’Alsace. Il est peu de pays, je crois, où l’on se soit autant battu que chez nous. Nous causerons de cela, mon enfant, dans les courses que nous ferons le dimanche et pendant les vacances. Tu verras qu’ainsi l’on apprend l’histoire bien mieux que dans les livres.

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Turckheim el la plaine où eut lieu la bataille de 1675.

Au bas d’une colline plantée de vigne s’élève la petite ville fortifiée de Turckheim, où se trouvait l’armée allemande. Une petite rivière, la Fecht, et une vaste plaine la séparaient de la petite armée française de Turenne, postée dans le village de Winzenheim, qu’on aperçoit au pied d’un des contreforts des Vosges. A gauche, à l’horizon, se trouve Colmar.

 — On n’est pas encore arrivé ? demanda Denise qui s’éveillait d’un nouvel assoupissement.

 — Tout à l’heure, fillette, un peu de patience. Serait-ce ton estomac qui voudrait faire avancer l’heure du dîner, par hasard ?

 — J’ai faim, oui, mais je suis fatiguée surtout.

Pourtant Denise n’avait plus sommeil. Assise toute droite dans la voilure maintenant, elle s’intéressait, elle aussi, à ce qui l’entourait.

On traversait un gros village, Winzenheim, et le trot du cheval sonnait clair sur le pavé. Au seuil des portes, des gens apparaissaient pour regarder la voiture, avec la curiosité des villageois dont la quiétude est rarement troublée par le passage d’étrangers. Des hommes saluèrent M. Hess ; quelques-uns lui parlèrent en dialecte alsacien.

Il désigna une grande maison blanche, portant une enseigne en deux langues :

A. KLEIN
Apoleke — Pharmacie

 — C’est ici que demeure l’un de mes jeunes pensionnaires, dit-il. Au fait, c’est vrai, Raymond, je ne t’ai pas présenté tout mon petit monde. Nous avons deux garçons de ton âge qui viennent quatre fois par semaine prendre avec nous le dîner de midi.

 — Ah ! oui, fit Denise, Mme Hess en a parlé à maman dans une de ses lettres,

 — L’un, reprit M. Hess, est Albert Klein, fils de M. Klein qui est pharmacien ici. Si nous avions le temps, nous monterions dire bonjour à ses parents. Mais maman Hess ne serait pas contente, car cela nous mettrait en retard. Albert vient tous les matins à Colmar par le tramway à vapeur dont vous voyez les rails le long de la route. Il va au lycée, et comme les lycées allemands n’admettent ni pensionnaires ni demi-pensionnaires, et que, d’autre part, il n’a pas le temps de rentrer dîner chez ses parents, il prend son repas chez nous, de même que Georges Kaufmann qui, lui, habite Munster.

 — Et que fait son père ? demanda Raymond.

 — M. Kaufmann est un grand manufacturier, très riche, qui possède plusieurs filatures et tissages de coton. Tu ne sais peut-être pas encore, mon ami, que les étoffes de coton, percale, calicot, cretonne et autres, blancs ou imprimés, sont la grande industrie du pays, depuis le siècle dernier.

 — Oui, je sais, mais je croyais qu’on les fabriquait seulement à Mulhouse.

 — Mulhouse est le centre le plus important, mais il y a des filatures et des tissages un peu partout dans la Haute-Alsace, et notamment dans la banlieue de Colmar.

Denise se penchait pour écouter.

 — Et comment sont-ils, vos pensionnaires ? demanda-t-elle. Ils ne me feront pas de mal, au moins ?

 — Bon ! voilà Denise qui a peur ! fit Raymond, moqueur.

 — Ne crains rien, fillette, ce sont deux gentils garçons, assez bien élevés. Albert est un petit futé, très intelligent, très avancé pour son âge et qui apprend bien. Quant à Georges... ah ! ce pauvre Georges, lui, c’est tout le contraire. Il est aussi paresseux que possible. Il a le tort de croire que, son père étant riche, il n’a pas besoin de travailler. Un jour, il reconnaîtra son erreur. Cela ne l’empêche pas, du reste, d’être un cœur excellent, franc comme l’or et bon comme le pain. Je suis sûr que tu l’aimeras, Raymond.

 — Est-ce Colmar ce qu’on voit là-bas ? interrogea de nouveau Denise.

 — Oui, fillette ; tu vois que nous approchons.

La route, au sortir de Winzenheim, avait débouché dans la plaine. Déjà la montagne s’estompait, semblait se reculer derrière les voyageurs. L’alerte petit cheval, sentant l’écurie, accélérait encore sa vive allure, et la large tache blanche que faisait Colmar grandissait et se précisait. On distinguait maintenant les maisons, l’immense caserne des chasseurs hanovriens, les bâtiments de la gare, puis la ville proprement dite, d’où émergeaient le beffroi grêle de l’église Saint-Martin, la massive Tour d’eau, le clocher plus neuf de l’église Saint-Joseph.

Tout cela surgissait, semblait s’élever de terre à mesuré qu’on approchait.

Quand on atteignit la caserne, avant d’entrer eh ville, il fallut faire halte : tout un bataillon sortait, les hommes marchant d’un pas pesant et cadencé, avec un ensemble de machines et des mouvements d’automates, tandis qu’une mauvaise fanfare jouait un allegro militaire. Les soldats portaient un uniforme vert foncé, liséré de rouge, avec passepoil rouge et gros boutons de cuivre ; ils étaient coiffés d’un maladroit shako en cuir bouilli ; un petit sabre court leur battait la cuisse ; à chaque pas de leur marche exagérément rythmée.

 — Oh ! les drôles de soldats ! s’écria Raymond, comme la voiture s’arrêtait pour laisser passer le flot qui barrait la route. Ils ont l’air d’être en bois.

Denise se pencha vers M. Hess et, d’un ton craintif :

 — Dites, monsieur, ce sont eux qui ont pris l’Alsace et là Lorraine ?

 — Bête ! interrompit irrévérencieusement son frère, tu vois bien qu’ils sont tout jeunes. Bien sûr que ce ne sont pas ceux-là.

M. Hess ne souriait point.

 — Ce ne sont pas ceux-là, non, répondit-il gravement. Ceux-là n’étaient pas nés en 1870. Et pourtant, nous leurs en voulons comme si c’étaient eux, car ils feraient dé même à l’occasion. Et puis, si ce n’étaient pas les mêmes hommes, c’était la même armée,. la même nation. Cela suffit pour nous les faire haïr.

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L’Œlthor (porte de l’Huile) à Turckheim.

C’est par cette porte que passa Turenne pour achever la défaite des Allemands, commandés par plusieurs princes, à la tête desquels se trouvait, avec ses Prussiens, Frédéric-Guillaume de Brandebourg, surnommé le Grand-Électeur.

Une fois encore, nous avions réussi à repousser les ennemis d’outre-Rhin, qui voulaient non-seulement nous arracher l’Alsace à peine reconquise, mais encore envahir et démembrer la France.

C’est un épisode important de la lutte millénaire entre la France et l’Allemagne, lutte dont l’Alsace fut presque toujours le théâtre.

Il avait baissé la voix, car ce sont choses que l’on ne saurait dire tout haut en Alsace.

Le bataillon finissait de défiler et marchait en bon ordre sur le côté de la route.

L’Alsacien toucha son cheval d’un fouet un peu lourd, comme pour passer sur lui la colère qui avait un moment brillé dans ses yeux. La bête effrayée partit à toute vitesse et eut bientôt laissé derrière elle le mouvant ruban humain.

Le chemin de fer traversé, on entra en ville. Les deux Parisiens, à présent tout à la pensée de la prochaine arrivée dans une famille inconnue, regardèrent à peine le quartier qu’on traversa. Ils ne donnèrent même qu’un coup d’œil distrait aux beaux arbres du Champ de Mars, que leur guide leur fit remarquer.

Bientôt la voiture s’engagea dans une rue étroite, déserte, dont elle réveilla les sonores échos ; puis elle tourna à droite dans la rue des Juifs, et s’arrêta devant une maison de belle allure, sorte d’ancien hôtel Louis XV, à fronton sculpté, à hautes fenêtres sobrement ornementées.

 — Nous voici chez nous ! s’écria avec entrain M. Hess, en sautant de son siège et tendant la main à Denise. Allons, mes enfants, entrez, je vous suis.

Un palefrenier arrivait du fond d’une grande cour, au milieu de laquelle était tracé un jardinet, encore veuf de fleurs en cette saison. Il prit le cheval par la bride et l’emmena tout attelé vers la remise.

M. Hess désigna à ses jeunes compagnons un large escalier de pierre, à rampe de fer forgé.

 — Montez, dit-il, c’est au premier. D’ailleurs, je vais vous montrer le chemin.

Et il partit en avant, escaladant les marches trois par trois.

En haut, on entendait un remue-ménage, des allées et venues, des pas rapides, l’aboiement rageur et affairé d’un petit chien. Avant que les voyageurs fussent arrivés au palier, la porte de l’appartement s’ouvrit et une dame jeune encore, en toilette simple, mais soignée, préservée par un frais tablier de couleur, s’avança vivement, tandis que le chien, un petit ratier jaune tout ébouriffé, se précipitait vers les arrivants.

 — Bonjour, mes chers enfants, s’écria M me Hess en tendant les bras. Eh bien, on n’est pas trop fatigués du voyage ? Et vos parents, comment vont-ils ? Tais-toi donc, Pierrot !... Venez que je vous montre vos chambres. Pendant que vous ferez un brin de toilette, tout notre monde va rentrer, car il est près de midi, et nous nous mettrons à table.

Elle les avait fait pénétrer dans l’appartement et les précédait dans un long corridor un peu obscur.

 — Comme c’est grand ici ! murmura Denise, habituée aux étroits appartements de Paris. On dirait un hôtel.

Mme Hess se mit à rire, d’un rire sonore et franc :

 — C’est que nous sommes nombreux, dit-elle.

Une porte était ouverte sur une belle cuisine claire, à grand fourneau, où la batterie et les cuivres resplendissaient comme des miroirs, et d’où sortait une appétissante odeur de rôti.

Une grosse cuisinière, un peu mûre déjà, aux joues d’un rouge cramoisi, retirait du four une superbe tarte aux pommes.

 — Ça sent joliment bon ici, fit Raymond gaîment, car ce premier aperçu lui ouvrait des horizons séduisants sur les repas à venir.

 — Aujourd’hui nous fêtons votre arrivée, mes amis, répondit en souriant Mme Hess.

Et s’arrêtant devant la cuisine, elle ajouta :

 — Il faut que je vous présente notre cordon bleu, Grétel, une brave fille que vous aimerez bien, j’en suis sûre.

La grosse cuisinière aux joues rouges se mit à rire d’un air aimable, et son sourire montra dans sa bouche le trou noir de plusieurs dents absentes :

 — Oh ! la cholie petite temoisselle de Paris ! dit-elle avec son dur accent alsacien, en regardant Denise. Elle a l’air en sucre, pas, matame ?

II

OU L’ON FAIT CONNAISSANCE

Le dîner de midi touchait à sa fin. Grétel venait de servir la fameuse tarte aux pommes dont la vue avait tant réjoui les arrivants.

Après ce premier repas en famille, la glace était rompue ; tout le monde causait avec entrain et gaîté. Les deux Parisiens reposés, réconfortés, mis en joie par un doigt de bon vin, — car on avait débouché une vieille bouteille en leur honneur, — se sentaient chez eux en ce milieu cordial et sympathique. Il leur semblait avoir toujours connu ces braves gens qui les accueillaient comme des enfants de la maison, et leurs jeunes camarades leur apparaissaient presque comme un frère et une sœur.

Marcel Hess et Raymond Girot, assis l’un à côté de l’autre, avaient déjà échangé quelques coups de pieds sous la table : ce sont là, chacun le sait, les prémisses d’une véritable amitié. Comme aussi bien on devait en venir là rapidement, on avait décidé de se tutoyer tout de suite.

Les Parisiens avaient su aussi, par quelques bons morceaux distribués généreusement, gagner les bonnes grâces de Pierrot, le petit chien ébouriffé, et de Nicolas, le gros chat tigré qui ronronnait à présent, pelotonné sur la robe de Mme Hess.

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Grétel, Pierrot et Nicolas.

Naturellement, on parlait de Paris. Georges Kaufmann, que ses parents y avaient mené l’année précédente, était très fier de pouvoir raconter ses impressions, de pouvoir dire, pareil au pigeon de la fable :

J’étais là, telle chose m’advint.

 — Eh bien, Georges, interrogea

Mme Hess, qu’est-ce qui t’a laissé le meilleur souvenir de ton voyage ?

Le jeune garçon n’hésita pas. La bouche pleine, car il engloutissait à ce moment un énorme morceau de tarte, il répondit lentement, avec assurance :

 — C’est Guignol !

Et ayant avalé sa bouchée, il ajouta, de son accent pâteux :

 — Quand vous irez à Paris, madame Hess, faut absolument voir ça. C’est tout ce qu’il y a de plus amusant : il rosse le gendarme tout le temps.

Georges était un gros garçon réjoui, très grand et très fort pour son âge, car il paraissait quinze ans et n’en avait que treize à peine. Mais son visage restait très jeune, tout enfan. tin, avec de bonnes joues roses, une expression douce et naïve.

Le petit Albert Klein intervint avec pétulance :

 —  ! Guignol ! c’est bon pour les enfants ! Moi, je voudrais voir plutôt le Jardin des Plantes : ça doit être très drôle, toutes ces bêtes comme il n’y en a pas chez nous.

Il était, lui, un petit maigriot, au teint très brun légèrement piqué de son, avec des yeux noirs luisants comme deux braises, et il avait aussi un très dur accent alsacien.

 — Et toi, Lucie, que voudrais-tu voir ? demanda M. Hess à sa fille.

Lucie, grande et jolie fillette aux cheveux châtains, au visage énergique et doux à la fois, répondit avec élan :

 — Des soldats français !

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C’est Guignol !

 — Moi, cria Marcel, c’est à la revue du 14 Juillet que je voudrais aller, pour en voir beaucoup, beaucoup à la fois... et puis la charge de cavalerie !

Marcel ressemblait beaucoup à son père. Blond comme lui, les cheveux en brosse, avec la peau très blanche et les yeux bleu clair, il offrait un parfait modèle du pur type alsacien, dans sa robuste apparence de franchise, de force et de santé.

Le grand-père Hess, beau vieillard aux larges épaules, portant haut et droit sa fière tête à longue barbe blanche, se tourna vers les deux Parisiens :

 — Mais vous, mes enfants, vous ne nous avez pas dit encore ce qui vous a le plus frappés en Alsace jusqu’à présent.

 — Moi, répondit vivement Denise, qui venait d’achever sa tarte, c’est que tout le monde y est bien gentil et qu’on y mange de bien bonnes choses.

Chacun se mit à rire.

 — Et toi, Raymond ? insista le grand-père.

 — Moi, moi... eh bien, cela m’étonne qu’on parlé français... vous tous... et même la bonne. Je croyais qu’on ne le savait presque pas et qu’on ne parlait que l’allemand.

 — Oh ! ! !... s’écrièrent en choeur les enfants, d’un ion indigné et scandalisé.

Et Marcel, regardant de travers son voisin, formula l’opinion générale en demandant :

 — Crois-tu par hasard que nous soyons des Prussiens ! Raymond, s’apercevant qu’il avait offensé ses hôtes, essaya de s’excuser, en rougissant jusqu’aux oreilles.

 — Non, certes, balbutia-t-il ; mais je ne sais pas... j’avais entendu dire... je croyais que même avant la guerre... on n’apprenait le français qu’à l’école, et qu’on ne le parlait pas dans les familles.

Alors Lucie impétueusement :

 — Je ne sais pas comment c’était avant la guerre : je n’y étais pas. Mais maintenant c’est tout le contraire : on nous force d’apprendre l’allemand en classe, mais nous tâchons de l’oublier quand nous sommes sortis.

Le grand-père Hess, qui était demeuré rêveur, intervint, et lentement, d’un air triste et découragé :

 — Comme on vous fait peu connaître l’Alsace, en France ! On ne vous en parle jamais, ou si l’on vous en parle, c’est pour vous en donner l’idée la plus fausse... Toi, Raymond, tu me sembles un garçon intelligent et raisonnable ; on t’a certainement enseigné beaucoup de choses, et je suis sûr que tu es un excellent élève. Tuas eu souvent des prix, n’est-ce pas ?

 — Oui, monsieur, répondit Raymond modestement. J’ai eu notamment le prix d’honneur l’année dernière à Janson-de-Sailly.

Le vieillard hocha sa grande barbe blanche.