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Au pays des neiges

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La guerre de 1870 exerça une grande influence sur la situation de nombre de familles parisiennes, et elle apporta de notables changements dans les conditions d’être des particuliers.

Une gêne presque générale se fit sentir, et, tout en la subissant, chacun se traçait pour l’avenir des plans de réforme, qui devaient être oubliés dès que la vie ordinaire aurait repris son cours.

La famille Morinie, composée du père, de la mère et d’une fille qui avait vingt ans révolus le jour même où l’on apprit à Paris le désastre de Sedan, avait été profondément affectée par les événements ; une petite maison de campagne qu’elle possédait près Garches avait été détruite par les obus prussiens, des pertes d’argent avaient accompagné celle de cette maison, et il était résulté de cet état de choses un vif désir, chez les époux Morinie, de se mettre autant que possible, pour l’avenir, en garde contre de nouveaux coups du sort imprévus.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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Henri Gourdon de Genouillac

Au pays des neiges

LE MÉNAGE D’UN INVENTEUR

La guerre de 1870 exerça une grande influence sur la situation de nombre de familles parisiennes, et elle apporta de notables changements dans les conditions d’être des particuliers.

Une gêne presque générale se fit sentir, et, tout en la subissant, chacun se traçait pour l’avenir des plans de réforme, qui devaient être oubliés dès que la vie ordinaire aurait repris son cours.

La famille Morinie, composée du père, de la mère et d’une fille qui avait vingt ans révolus le jour même où l’on apprit à Paris le désastre de Sedan, avait été profondément affectée par les événements ; une petite maison de campagne qu’elle possédait près Garches avait été détruite par les obus prussiens, des pertes d’argent avaient accompagné celle de cette maison, et il était résulté de cet état de choses un vif désir, chez les époux Morinie, de se mettre autant que possible, pour l’avenir, en garde contre de nouveaux coups du sort imprévus.

Car M. Morinie ne rêvait plus que guerre, épidémie, fléaux de tous genres.

Sa femme, moins prompte à se forger dans l’esprit des périls imaginaires et sans partager ses terreurs, se disait néanmoins que le parti le plus sage à prendre était tout d’abord de marier sa fille ; elle avait compris que, dans des circonstances graves, M. Morinie n’était pas l’homme de résolution et d’énergie qui fait du père de famille un défenseur et un protecteur, et elle chercha autour, d’elle quelque honnête jeune homme à qui elle pût confier ce qu’elle avait de plus cher au monde, le bonheur de sa fille Marguerite.

C’est une grosse affaire que bien marier son enfant, surtout quand on ne possède pas une fortune qui permette de la doter richement ; or les époux Morinie ne pouvaient donner que cinquante mille francs à leur fille.

Enfin, vers la fin de 1871, un de leurs parents leur présenta un jeune homme qu’il connaissait depuis longtemps et dont il se porta garant.

On le nommait Edouard Duchesnay ; c’était un garçon de vingt-six ans, instruit, dans une bonne situation — il avait quarante mille francs — et était ingénieur civil. Ce qu’il voulait en se mariant, c’était associer à sa vie de travail et d’étude une femme bonne ménagère, simple de goûts et modeste dans ses allures.

Marguerite était bien la femme qui lui convenait. L’esprit cultivé, le sens droit, élevée dans des principes d’ordre, de sagesse et d’économie qui faisaient honneur à sa mère, la jeune fille n’avait rien de la frivolité ordinaire à son âge, et, était-ce un défaut ou une qualité, — cela dépendait de la façon d’envisager la chose, — . elle avait le sérieux d’une femme de trente ans et, bien qu’elle fût d’une bonté exquise et douée d’un excessif besoin d’affection, elle avait l’air imposant ; mais son abord un peu froid était racheté par l’extrême douceur de son regard et par le charme de sa voix pénétrante.

Présenté tout franchement comme un prétendant, Edouard fut accepté de même,

Deux mois plus tard, Mlle Marguerite Morinie devenait Mme Duchesnay.

Certes, si jamais ménage fut uni, ce fut celui-là !

Les deux jeunes gens avaient l’un pour l’autre une tendresse basée sur une estime réciproque, et plus ils vivaient ensemble, plus ils appréciaient leurs qualités mutuelles.

Les premières années, deux enfants, un garçon et une fille, vinrent cimenter cette union, et, dès que M. Duchesnay se vit père de famille, il songea très sérieusement à l’avenir de M. Frédéric et de Mlle Césarine, deux adorables bébés qui ne se doutaient guère, les innocentes créatures, des beaux projets que leur père formait à leur intention.

Car c’était surtout un homme à projets, M. Duchesnay.

Attaché, en sa qualité d’ingénieur, à une compagnie de chemin de fer, il regrettait de ne pouvoir, dans celte place, arriver à conquérir la haute situation qu’il ambitionnait, en raison des aptitudes toutes particulières qu’il croyait avoir comme inventeur.

  •  — Qu’avons-nous besoin de chercher à changer notre position, lui disait Marguerite lorsqu’il lui confiait ses aspirations vers d’autres horizons, ne sommes-nous pas heureux comme nous sommes ?

Et de son doux regard, elle lui désignait les deux beaux enfants qui jouaient autour d’elle.

Edouard ne répliquait rien, il sentait qu’il n’avait guère de bonnes raisons à invoquer contre la sagesse des observations de sa femme.

Mais, malgré son silence, il n’en persévérait pas moins à gémir in petto sur son prétendu malheureux sort.

  •  — Ah ! faisait-il en étouffant un soupir, elle ne me comprend pas, elle ne me comprendra jamais.

Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, Edouard se sentait mordu au cœur par l’ambition qui s’était emparée de lui.

Parfois, dans le silence de la nuit, il s’éveillait, et tout à ses chimères, il faisait de vains efforts pour retrouver le sommeil qui fuyait ses paupières.

Il se voyait dotant le monde de quelque utile et, féconde découverte due à son génie et le transformant du jour au lendemain en bienfaiteur de l’humanité.

Tantôt, c’était la direction des aérostats dont il pensait tout à coup avoir trouvé le secret, ou l’invention d’un nouveau moteur qui faisait rentrer dans le néant la vapeur et l’électricité.

Et son nom, proclamé à l’envi par tous les peuples, devenait célèbre, et des flots d’or roulaient à ses pieds et il n’avait qu’à se baisser pour puiser dans ce Pactole de quoi couvrir sa bien-aimée Marguerite de perles et de diamants et faire de ses enfants de futurs archi-millionnaires.

Et le temps qu’il ne consacrait pas aux travaux du chemin de fer, il le consacrait à des expériences scientifiques et industrielles.

Dans l’appartement que le ménage occupait dans la rue Joubert, Edouard s’était réservé la jouissance exclusive d’une pièce qui lui servait de cabinet de travail, et rien n’était plus curieux que l’intérieur de cette chambre encombrée d’objets les plus hétéroclites ; c’est là qu’Edouard se confinait sans cesse pour rêver à ses chères inventions, et il fallait souvent que Marguerite allât l’y chercher pour lui rappeler que le potage était servi, ou que minuit était depuis longtemps sonné.

Et chaque jour, c’étaient de nouvelles récriminations contre le chemin de fer, que l’ingénieur rendait responsable de tous ses mécomptes.

  •  — N’est-ce pas désolant d’être obligé de se crétiniser de la sorte en faisant des tracés de lignes, quand je pourrais si bien utiliser mon temps au profit de mon élévateur instantané.

C’était sa nouvelle marotte ; l’élévateur était le complément du volateur, sa dernière invention.

Marguerite était péniblement affectée de voir son mari continuellement absorbé par ses recherches scientifiques, mais elle se résignait, parce qu’elle ne voulait pas l’affliger, et elle poussait parfois la bonté d’âme jusqu’à flatter la manie d’Édouard, en ayant l’air de s’intéresser particulièrement à ses inventions.

  •  — Puisqu’il n’y a que cela qui le rend heureux, disait-elle.

Et l’excellente femme, essayant de se tromper elle-même, pensait qu’après tout, les grands inventeurs n’étaient pas arrivés du premier coup au succès et qu’il était bien possible qu’après avoir tenté inutilement mille choses, il finît par en trouver une qui le récompensât de tous ses efforts.

Il lui expliquait ses idées avec tant de chaleur et de conviction qu’il serait peut-être même parvenu à la convaincre, si Marguerite eût été femme à se laisser éblouir par des paroles, mais elle ne se payait pas de mots, et, si elle s’était bien promis de ne pas décourager son mari, en niant la possibilité de trouver ce qu’il cherchait, elle s’était réservé le droit de n’approuver qu’après résultat,

Toutefois, bien que le ménage fût des plus unis et que jamais la moindre discussion ne se fût élevée entre les époux, chacun d’eux souffrait en secret : Edouard de ne pas avoir la liberté qu’il souhaitait pour se livrer entièrement à ses inventions, Marguerite en voyant son mari se consumer en efforts stériles, et surtout en constatant le changement qui s’opérait dans son caractère.

Autant, lors de son mariage, il était aimable, enjoué, gai, plein de délicates attentions pour elle, ne songeant qu’à lui être agréable en toutes choses, toujours prêt à conformer et même à sacrifier ses désirs aux siens, autant, après quelques années de mariage, il était devenu sombre, taciturne, et indifférent à tout ce qui se passait autour de lui.

Cet état de choses durait depuis longtemps ; la coupe était pleine, une goutte allait la faire déborder.

On se souvient du bruit que fit à Paris la découverte du téléphone et les expériences qui furent faites dans la petite salle du boulevard des Capucines. Le nom de l’inventeur Edison fut bientôt dans toutes les bouches, et ce fut à qui célébrerait le mérite de la superbe invention.

Edouard Duchesnay, aussitôt qu’il eut été informé de ces expériences, se hâta de s’y rendre et il rentra chez lui dans un état d’excitation indicible.

  •  — M. Edison est désormais une des gloires de son pays, dit-il à sa femme, et c’est justice, mais moi aussi je puis aspirer à voir mon nom passer à la postérité.
  •  — C’est possible, fit Marguerite, mais, mon pauvre Edouard, jusqu’à présent tu n’as pas été heureux dans tes inventions et elles t’ont coûté beaucoup.
  •  — Ah ! voilà bien les femmes ! penses-tu donc qu’il s’agisse tout simplement, pour arriver, de se dire un beau matin : Tiens ! si j’inventais une machine qui permît à l’homme de faire concurrence à l’oiseau et de s’enlever dans les airs avec la même facilité qu’il se promène sur terre, et puis cela dit, de confectionner le lendemain sa petite machine, d’aller le surlendemain. la faire manœuvrer sur le champ de courses de Long-champs et enfin quatre jours après l’invention, réaliser un million de bénéfices. Parbleu, ma chère, si les choses pouvaient se passer de la sorte, tout le monde se ferait inventeur ; malheureusement, il n’en est pas ainsi et la première qualité que doit posséder celui qui cherche à doter son pays de quelque grande découverte, c’est la patience, mais, ajouta-t-il d’un ton qui dénotait une volonté arrêtée, mon intention formelle est de quitter définitivement la compagnie qui me prend le meilleur de mon temps et de me consacrer entièrement à mes recherches.

Marguerite étouffa un soupir, mais elle avait compris que tout ce qu’elle dirait pour détourner Edouard de son dessein ne ferait que l’affermir davantage dans sa résolution ; ce n’était pas la première fois qu’il manifestait l’intention d’abandonner son emploi, il était bien évident que c’était un parti pris chez lui, et sa femme fût-elle parvenue par le raisonnement à le faire renoncer cette fois encore à donner sa démission, elle n’eût fait que retarder le fait, sans pouvoir l’empêcher de se produire quelque temps plus tard.

  •  — Si tu crois bien faire, mon ami, je ne m’y oppose pas ; seulement, permets-moi de te rappeler que nous ne sommes pas riches et que les six mille francs que tu touches au chemin de fer ajoutent cinq cents francs par mois à notre petit budget, qui va diminuer d’autant, et c’est beaucoup.
  •  — J’ai réfléchi à tout cela et crois bien, ma chère amie, que je ne suis pas homme à sacrifier bénévolement nos intérêts à un caprice ; ce que je veux faire, je l’ai sagement pesé, je suis sûr cette fois d’arriver à parfaire ma machine, mais il faut pour cela que je sois entièrement libre afin de pouvoir aller quotidiennement au Conservatoire des arts et métiers, consulter, comparer certains rouages, que je fréquente les bibliothèques, que je cherche des ouvriers intelligents pouvant exécuter sous mes ordres certaines pièces dont j’ai besoin...
  •  — Enfin, mon ami, je le répète, agis comme tu l’entendras.

Fort de l’adhésion de sa femme, M. Duchesnay ne balança pas longtemps ; sur-le-champ, il écrivit sa démission et s’empressa de la faire parvenir à son adresse. Il était donc, désormais, entièrement maître d’employer toutes les heures de la journée comme bon lui semblait.

Deux années s’étaient écoulées depuis le jour où M. Duchesnay avait quitté sa place au chemin de fer, et ces deux années n’avaient guère avancé ses affaires ; non seulement il n’était pas encore parvenu, par ses inventions, à remplacer les six mille francs d’appointements auxquels il avait renoncé, mais encore il avait entamé de vingt-cinq mille francs son petit capital, dont les revenus réduits ne suffisaient plus aux dépenses de la maison.

Depuis quelque temps il s’occupait exclusivement d’un bateau rouleur qui, à l’aide de cylindres mis en mouvement sur de larges patins de bois, semblait, en effet, rouler, sur l’eau.

Marguerite se demandait avec effroi combien allait coûter la confection de cet engin, qui avait été construit dans un local spécial, loué tout exprès.

Lorsqu’il fut terminé, elle apprit avec terreur que quinze mille francs avaient été engloutis dans cette opération.

  •  — Cette fois, lui dit son mari, je crois avoir trouvé une véritable affaire. J’ai reçu aujourd’hui la visite de deux banquiers, qui sont venus examiner en détail mon bateau ; ils ont paru enchantés, et je suis certain qu’ils sont prêts à monter une compagnie financière pour l’exploitation en grand des bateaux rouleurs ; encore un peu de patience, et, d’ici peu, j’espère avoir un million à ma disposition.
  •  — Mais, en attendant, fit Marguerite, il faut encore vendre des obligations pour faire marcher la maison, car c’est à peine s’il me reste une centaine de francs, et malheureusement, tu le sais comme moi, toutes les valeurs sont en baisse en ce moment et nous allons perdre au moins vingt francs par titre.
  •  — Bast ! qu’est-ce que cela ? puisque je te dis qu’avant un mois la société sera formée et je toucherai, pour ma part de fondateur-inventeur, plus de deux cent mille francs.
  •  — Je le désire, se contenta de répondre sa femme.

Et l’entretien en resta là.

Ce jour-là, lorsque Marguerite se coucha, elle ne put s’endormir, elle réfléchissait à sa situation et se dit que si elle ne trouvait pas le moyen de parer aux pertes successives que faisait son mari, elle ne tarderait pas à se trouver, elle et ses enfants, sur la paille.

Le lendemain matin, au saut du lit, elle s’habilla, embrassa ses enfants, puis, sans rien dire à son mari, elle sortit.

Lorsqu’on suit la rue Saint-Honoré, un peu après avoir dépassé le passage Delorme, et sur le même côté, on voit au balcon du deuxième étage d’une maison de bonne apparence briller, en lettres d’or de cinquante centimètres de haut, le mot DENTISTE.

Mme Duchesnay connaissait cette maison depuis longtemps ; c’est là que, jeune fille, sa mère la conduisait pour qu’on prît soin de ses dents, et, peu à peu, les deux femmes avaient fini par considérer M. Renaudot. le dentiste, comme un ami ; et jamais Mme Morinie ne fût passée dans la rue Saint-Honoré sans s’arrêter quelques minutes chez le dentiste et lui demander de ses nouvelles et de celles de Mme Renaudot qu’elle affectionnait particulièrement.

Or, Mme Duchesnay était sortie ce matin-là pour se rendre directement chez M. Renaudot qui la reçut de son mieux.

Puis après les compliments d’usage :

  •  — Cher monsieur, lui dit-elle, vous pouvez me rendre, un grand service.
  •  — Soyez certaine que si cela est possible, je le ferai de grand cœur.
  •  — M’y voici : vous connaissez la manie de mon mari pour les inventions.
  •  — Oui ; est-il enfin parvenu à en découvrir une bonne ?
  •  — Jusqu’à présent il n’a guère découvert que le moyen de se ruiner.
  •  — Comment cela ? la dernière fois que j’ai eu le plaisir de lui serrer la main, il m’assurait qu’il avait deux affairés qui allaient le rendre millionnaire, l’une son fameux élévateur et celle des traverses de chemin de fer en verre... J’ai même entendu parler favorablement de cette dernière et il paraît qu’elle est sérieuse.
  •  — C’est possible, mais en tous cas, toutes ces inventions ont nécessité de gros sacrifices d’argent ; vous savez que, malgré mes instances, il a voulu quitter l’administration du chemin de fer pour être plus libre de pouvoir disposer de son temps ; or, depuis ce moment, nous avons dépensé la majeure partie de ce que nous possédions et je prévois l’époque, hélas ! peu éloignée, où nous n’aurons plus rien.
  •  — Que dites-vous ?
  •  — La vérité. Chaque jour ce sont des dépenses nouvelles pour des expériences qui sont sans cesse à recommencer, et à force de toujours prendre dans le même sac sans rien y mettre, nous arriverons facilement à en voir le fond, et quand nous serons là, que deviendrons-nous ?
  •  — Oh ! madame, j’espère que vous vous exagérez le péril ; M. Duchesnay est un honnête homme et un excellent père de famille et il est impossible qu’il ne songe pas lui-même à la situation terrible dans laquelle il vous placerait...
  •  — Eh ! je ne doute pas un seul instant, interrompit Marguerite, des bonnes intentions d’Edouard ; malheureusement, il se laisse entraîner sans le vouloir, sans le savoir même ; bref, nous sommes sur le chemin d’une ruine complète, et c’est parce que je veux la conjurer que la pensée m’est venue de m’adresser à vous.
  •  — Parlez, que puis-je faire ?
  •  — Me conseiller. D’abord il faut que vous sachiez que depuis quelque temps je me suis formellement résolue de venir en aide à la maison par un travail quelconque.
  •  — Vous !
  •  — Oui, et après m’être longuement creusé la tête pour savoir à quelle profession je me vouerais bien, je me suis arrêtée à l’idée de me faire dentiste...
  •  — Vous dites... dentiste !
  •  — Oui ; et comme je vous sais un ami sur et dévoué, comme j’ai absolument confiance en votre parole d’honnête homme, je viens vous demander franchement si vous ne pensez pas qu’une femme puisse arriver à se faire une position convenable, en ouvrant un cabinet de dentiste pour dames.

Le brave M. Renaudot était si peu préparé à recevoir une semblable communication qu’il était resté tout abasourdi.

  •  — L’idée n’est pas mauvaise, dit-il enfin ; et je sais qu’il existe à Paris une ou deux dames qui exercent cette profession assez lucrative d’ailleurs, mais encore pour soigner les dents, il est nécessaire de faire des études préparatoires ; il faut savoir ajuster des dents postiches, fabriquer des dentiers, et tout cela...
  •  — Tout cela est-il bien difficile à apprendre ?...
  •  — Difficile... c’est-à-dire... je ne prétends pas que... mais enfin...
  •  — Voyons : si, par exemple, nous nous entendions pour que vous me donnassiez des leçons, si vous consentiez à me prendre pour élève, si vous vouliez bien m’enseigner les secrets de votre art, est-ce que vous croyez qu’il me faudrait des années ?...
  •  — Des années, non !... tout au plus quelques mois... et encore !... Ah ! tenez, ma chère madame Duchesnay, vous avez eu une bonne idée ; je vous en félicite, et je ne laisserai certainement pas à d’autres le soin de faire de vous une praticienne habile ; tout me dit que vous réussirez, et dès aujourd’hui, si vous le voulez, je m’institue votre professeur...Et, ajouta gaiement le dentiste, puisque vous voilà maintenant un confrère, je puis bien vous dire ceci : avec l’intelligence et l’esprit que vous avez, dans quinze jours vous saurez aussi bien que moi panser une. dent malade, dans un mois vous pourrez l’arracher « sans douleur », — c’est la formule, — et dans trois mois la mâchoire la plus détériorée n’aura plus de secrets pour vous.

Et, tout en parlant, le brave homme avait pris les mains de Mme Duchesnay dans les siennes et les pressait affectueusement.

  •  — Oui, ce que vous faites là est d’une bonne femme et d’une bonne mère, et j’espère que le succès récompensera vos efforts.

Lorsqu’à l’issue de cette visite à son dentiste, Mme Duchesnay rentra chez elle, elle se demanda quelle conduite elle devait tenir vis-à-vis de son mari ; devait-elle l’informer dès à présent de sa détermination ou ne rien dire et se préparer en silence, en allant chaque jour travailler avec M. Renaudot.

Elle s’arrêta à ce dernier parti.

Et, bien décidée à suivre la voie qu’elle s’était tracée, Mme Duchesnay se mit bravement à la besogne.

Chaque jour elle allait recevoir des leçons de M. Renaudot et, rentrée chez elle, elle prenait des notes, étudiait son traité de l’art dentaire et essayait de se faire la main en arrachant les dents à des têtes de lapin et d’agneau.

Depuis qu’elle travaillait de la sorte, elle avait retrouvé la bonne humeur et la gaieté que les sombres préoccupations d’avenir lui avaient fait perdre elle s’était bien promis de ne pas discuter avec son mari à propos de ses inventions, et jamais celui-ci ne l’avait trouvée mieux disposée à consentir à de nouveaux sacrifices d’argent.

  •  — Mon cher Edouard, lui avait-elle dit la dernière fois qu’il avait employé quatre cents francs à faire une expérience sur des galets amenés dé Fécamp à Saint-Ouen pour les vitrifier, lorsqu’on veut arriver à un résultat sérieux, il ne faut rien négliger, et, puisque cette expérience était nécessaire, tu as parfaitement fait de l’exécuter.

Édouard était ravi.

Il en profita pour expérimenter sans relâche.

Marguerite gardait le silence ; mais, trois mois, jour pour jour, — après sa visite au dentiste Renaudot, à l’heure du déjeuner, elle dit à son mari :

  •  — Eh bien, mon ami, tu ne me parles plus de ton affaire des traverses en verre pour les voies ferrées. Est-ce que tu y as renoncé ?
  •  — Renoncé ! Y penses-tu ? L’affaire est en très bon chemin.
  •  — Et celle de l’élévateur ?
  •  — Quelques difficultés se sont élevées au moment de la constitution de la société ; mais ce n’est qu’un retard.
  •  — Ce n’est rien d’attendre quand on le peut.
  •  — Sans doute.
  •  — Malheureusement, bientôt nous ne pourrons plus.

    Le visage de M. Duchesnay s’assombrit et, ne se souciant pas d’affronter une explication, il aima mieux se dérober.

  •  — Oui, je sais que... mais aujourd’hui même je vais prendre des mesures.
  •  — Moi, j’ai pris les miennes, fit lentement la jeune femme.

Edouard leva la tête et chercha à comprendre.

  •  — Que veux-tu dire ?
  •  — Je dis que, prévoyant bien que les affaires que tu as entreprises ne seraient pas terminées cette année, et ne voulant pas voir l’année nouvelle commencer dans les mêmes conditions que celle qui s’achève, j’ai cherché, moi aussi, une idée.
  •  — Toi !
  •  — Oui ! cela t’étonne, ajouta Marguerite en souriant, j’en ai cependant quelquefois. Or, cette idée, c’est celle de te venir en aide en gagnant de l’argent.
  •  — Comment !
  •  — Et, si tu n’y vois pas d’obstacles, j’ouvrirai, le 1er janvier prochain, dans un fort convenable appartement de la rue de Châteaudun, un cabinet de dentiste pour dames et demoiselles.

Edouard regarda sa femme, en se demandant si c’était une plaisanterie de mauvais goût qu’elle lui faisait.

  •  — Un cabinet de dentiste ! répéta-t-il ; pourquoi faire ?
  •  — Dame ! pour soigner les personnes qui souffrent des dents.
  •  — Je comprends. Mais qui les soignera, ces personnes ?
  •  — Moi.
  •  — Toi ?

Et un éclat de rire accompagna bruyamment ce mot.

  •  — Alors tu veux t’improviser dentiste ? dit-il après avoir donné libre cours à son rire.
  •  — Comme tu le dis.
  •  — Mais comment sauras-tu ?...
  •  — Je sais tout ce qu’il faut savoir, répondit Marguerite avec un grand calme. Tu es tellement absorbé par tes inventions, que tu n’as pas seulement remarqué que, depuis trois mois, je sors chaque jour.
  •  — Mais..
  •  — Oh ! tu ne t’inquiètes guère de la façon dont je passe mon temps. Mais laissons cela. Je disais donc que, depuis trois mois, je prends quotidiennement des leçons auprès d’un des plus habiles praticiens de Paris et qu’aujourd’hui je suis parfaitement en état d’exercer la profession de dentiste, et c’est dans cette intention que j’ai, non pas loué, mais promis que tu louerais aujourd’hui l’appartement dans lequel j’ai dessein de m’installer, celui que nous occupons n’étant pas dans les conditions voulues.

M. Duchesnay écoutait tout cela sans se rendre bien compte de ce qu’il entendait ; la chose lui paraissait tellement invraisemblable, extraordinaire, qu’il avait besoin d’y réfléchir pour la comprendre.

Marguerite la lui répéta et lui affirma bien nettement qu’elle était énergiquement résolue à mettre ses enfants ainsi qu’elle à l’abri de la misère, en travaillant.

A ce mot de misère, Édouard se récria ; mais sa femme ne se laissa pas intimider par l’évocation des millions tant de fois annoncés et toujours à venir ; elle lui démontra l’état précaire de leurs ressources, consistant uniquement en une trentaine de mille francs, c’est-à-dire en un revenu juste suffisant pour payer le loyer, et lorsqu’elle lui eut demandé, en le regardant bien en face, ce qu’il comptait faire lorsque ces derniers trente mille francs seraient dépensés, il ne sut que baisser la tête.

La cause de Marguerite était gagnée.

Le lendemain, l’appartement était loué.

Et, au 1er janvier suivant, Paris contenait une dentiste pour dames de plus.

A Paris, toute idée nouvelle peut faire son chemin, à la condition d’être bien lancée.

Malheureusement, rien n’avait été fait pour cela.

Mme Duchesnay s’était contentée de choisir un appartement. de trois mille francs, ce qui était déjà beaucoup pour elle ; elle l’avait meublé convenablement, mais sans tentures tapageuses ni jardinières extravagantes ; une bonne de mise modeste ouvrait la porte, et enfin, pour se faire connaître, elle avait tout simplement fait imprimer un millier de cartes portant l’indication des heures pendant lesquelles elle recevait, et elle en distribuait à tous ses amis et connaissances.

Tout cela ne fil pas grand bruit dans Landerneau, et, si les encouragements de ses intimes ne lui manquèrent pas, la clientèle fut longue à se former. Beaucoup de dames craignaient qu’une main féminine ne fût pas assez forte pour opérer une extraction difficile, et elles n’osaient prendre l’initiative de se confier à une dentiste ; elles voulaient attendre que d’autres y fussent allées et pussent les renseigner.

Mais au fur et à mesure que le temps s’écoulait, les fonds ne rentraient pas.

Sur ces entrefaites M. Duchesnay s’était mis en rapport avec une société russe qui paraissait disposée à traiter avec lui pour ses traverses en verre destinées à remplacer les traverses de bois qui supportent les rails et que l’humidité finit par ronger et détruire.

Le comte Iesipoff, agent des chemins de fer russes, était venu voir ses spécimens d’épais blocs de verre verdâtre moulés en forme de poutre et des négociations suivies s’étaient établies pour l’application de son procédé à de nouvelles lignes sur le point d’être ouvertes en Russie.

Les choses étaient déjà avancées et le comte Iesipoff était devenu le commensal habituel de la maison.

Lorsqu’il avait appris que la femme de l’inventeur exerçait la profession de dentiste, il avait été très surpris du fait et cela l’avait grandement intéressé ; il se montrait très sympathique à celte façon digne et honorable d’appliquer son temps et son intelligence à l’une des branches intéressantes de l’art de guérir, et il ne cessait de répéter à la jeune femme :

  •  — Ah ! madame, si vous veniez vous établir à Pétersbourg, vous y feriez bien vite votre fortune.

Mais Marguerite, une Parisienne qui n’avait jamais voyagé au delà de Saint-Valery-en-Caux, où elle était allée, pendant deux ou trois saisons, prendre des bains de mer, faisait la sourde oreille lorsque le comte l’engageait de la sorte à passer en Russie.

Cependant, il arriva une circonstance qui devait sensiblement modifier ses idées à cet égard.

Sur le rapport favorable que le comte Iesipoff avait adressé à la compagnie des chemins de fer russes, celle-ci avait fait connaître qu’elle était prête à traiter avec l’inventeur.

Enfin cette fois M. Duchesnay allait donc triompher !

Il savait bien qu’un jour ou l’autre on lui rendrait justice, en reconnaissant la valeur réelle de ses inventions.

Ce fut le comte Iesipoff qui, naturellement, vint lui communiquer le résultat de la délibération prise par la société ; si celle-ci adoptait en principe l’emploi des traverses en verre pour le soutien des rails sur les lignes nouvelles dont elle avait obtenu la concession par un ukase impérial, c’était à la condition expresse que la fabrication de ces traverses serait faite en Russie par M. Duchesnay, c’est-à-dire sous ses yeux et par ses soins dans une usine qu’il établirait à cet effet.

Ce n’était pas ce qu’avait espéré l’inventeur, il croyait céder son brevet moyennant une somme déterminée et n’avoir plus à s’occuper de l’affaire.

  •  — Quoi ! lui dit le comte, vous ne trouvez pas la combinaison avantageuse ?
  •  — J’avoue que j’eusse préféré vendre un prix ferme.
  •  — Mais vous parlez absolument contre vos intérêts ; jugez donc que vous restez maître de votre industrie et que, seul fournisseur de la compagnie, si, ce qui est certain, la société est satisfaite de l’emploi de vos traversés, non seulement elle s’en servira pour les nouvelles lignes à créer, mais elle ne manquera de remplacer, sur toutes les lignes en exploitation, les traverses de bois par les vôtres, et alors, cher monsieur Duchesnay, ce sera vingt mille, trente mille, cinquante mille roubles que vous gagnerez par an.
  •  — Oui, j’entends ; fit Duchesnay dont le visage s’illumina, mais alors il faut aller m’installer en Russie.
  •  — Vous ne serez pas tenu d’y demeurer éternellement ; le temps de dresser des ouvriers habiles, puis vous reviendrez en France. Vous tenez donc bien à Paris ? ajouta le comte en souriant.
  •  — Oh ! c’est surtout ma femme.
  •  — Eh, cher monsieur, si Mme Duchesnay voulait bien consentir à utiliser là-bas son beau talent, quelle fortune !
  •  — Oui ! je ne dis pas, nous verrons ; enfin je vais la prévenir.

Edouard ne se faisait pas d’illusion sur la façon dont il pensait que sa femme allait accueillir son dessein de partir pour la Russie ; aussi fut-ce la mine un peu longue, qu’il lui narra la chose, en ayant soin de la présenter comme le pivot de la belle fortune qu’il était appelé à faire dans l’empire du tzar.

A sa grande surprise, Marguerite ne lui fit pas d’opposition.

Elle ne s’occupa que de savoir si les frais de voyage seraient supportés par la compagnie.

Et quand elle sut qu’en effet son mari n’avait qu’à monter en wagon sans s’occuper d’aucune sorte de dépenses, elle lui dit :

  •  — Eh bien, il faut accepter ; seulement tu exigeras aussi les frais de voyage pour moi, car mon intention est de partir avec toi.
  •  — Comment ! fit-il au comble de l’étonnement, tu consentirais...
  •  — Sans doute, as-tu donc pensé que je te laisserais partir seul ?
  •  — Mais les enfants ?
  •  — Maman s’en chargera.

On sera peut-être surpris de voir Mme Duchesnay prendre si facilement la résolution de s’expatrier, ne fût-ce que pour peu de temps, et de se séparer de ses enfants ; c’est que la jeune femme avait des raisons pour en agir ainsi ; ce n’était nullement l’espoir qu’elle fondait sur l’avenir des traverses en verre qui la poussait à faire le sacrifice de ses goûts de vie tranquille et calme.

Et si son mari l’eût regardée bien en face lorsqu’elle lui annonça son intention de l’accompagner dans son voyage, il se fût bien aperçu, à la pâleur de son visage et à la présence de la grosse perle qui roulait dans ses yeux, que ce n’était pas sans un douloureux déchirement de cœur qu’elle se résignait à abandonner son pays, ses enfants, ses parents, pour s’en aller à la recherche de l’inconnu ; mais une nécessité terrible l’y forçait.

Nous avons dit que, malgré tous ses efforts, la jeune femme ne parvenait pas à gagner de quoi suffire à l’entretien de la maison, que les dépenses qu’elle avait faites pour installer son cabinet de dentiste n’étaient pas couvertes et qu’il résultait de tout ceci une gêne qui allait se traduire par un véritable désastre si quelque aubaine inattendue ne venait changer cet état de choses.

Et quand elle vit que, dans quelques mois peut-être, il ne lui resterait rien de ce qu’elle avait reçu en dot, rien de ce qu’avait apporté son mari en se mariant, elle n’hésita pas à se décider à aller tenter fortune en Russie.

Il fut convenu que Duchesnay, sa femme et le comte Iesipoff partiraient la semaine suivante.

Après s’être entendue très facilement, on l’a vu, avec son mari. Marguerite avait encore à préparer ses parents à cette séparation, et ce ne fut pas le soin le moins pénible pour elle.

M. et Mme Morinie jetèrent les hauts cris ; jamais ils n’avaient quitté leur fille bien-aimée.

  •  — Ah ! s’écriait M Morinie, tout cela n’arriverait pas si, au lieu de t’avoir mariée à un maniaque qui ne rêve que folies et chimères, je t’avais donnée à un brave homme qui...me