Affaires Cambodgiennes 1979 1989

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Publié le : dimanche 1 janvier 1989
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EAN13 : 9782296171718
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ASIE-DÉBAT-5

Ce numéro d'Asie-Débat a été réalisé par Camille Scalabrino avec la collaboration de Serge Thion et Marie-Claire Orieux.

AFF AIRES CAMBODGIENNES 1979-1989

Camille Scalabrino François Grunewald Bui Xuân Quang Joël Luguern Chanthou Boua Ong Thong Hoeung Mickaël Vickery Esméralda Luciolli Frédéric Salignac Serge Thion Yang Baoyun Marie-Claire Orieux

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

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L 'Harmattan, 1989
2-7384-0317-4

ISBN:

Présentation: quel Cambodge? Coordonnées pour un débat

1979-1989: dix ans, de renaissance, de reconstruction, d'espoir, mais aussi d'incertitude: le Cambodge se cherche, avec au ventre la terrible inquiétude de voir la tragédie des années 1970-1979 rebondir. Dans le précédent cahier d'Asie-Débat consacré au Cambodge (Histoire et Enjeux, 1945-1985) nous nous étions efforcés de réunir deux faisceaux de faits explicatifs de la catastrophe des années 1970-1979 : analyse des déterminants internationaux de la tragédie et analyse de ses ressorts intérieurs. Ce qui retenait notre attention étaient ces années 1970-1979, épicentre du massacre et de l'horreur. Il nous fallait en chercher la mise en œuvre dans la conjonction des stratégies internationales de repli agressif de l'impérialisme (la « vietnamisation » de la guerre américaine en Indochine) et des dérives des formules du national-communisme en Asie (les régimes staliniens et néo-staliniens dont le régime polpotien a poussé les principes jusqu'au point extrême de leur conséquence). Le peu d'analyses et d'études historiques sur le Cambodge des années 1967-1979 nous avait conduit à privilégier l'étude du pol-potisme, de sa genèse et de son exercice du pouvoir. Sur l'après 1979 au Cambodge même, nous ne 5

donnions que l'amorce d'une description avec un instantané de décembre 1984, rédigé par Michaël Vickery. Notre intention était de publier un deuxième cahier d'Asie-Débat axé sur l'après-polpotisme, les années de reconstruction du Cambodge, ce que Ben Kiernan et Chanthou Boua appelaient « les années de réhabilitation nationale». Voici donc ce deuxième volume consacré aux années 1979-1989, années de reconstruction menée par un peuple dont la jeunesse, le courage, l'intelligence, ont su surmonter les destructions effarantes de la période 1970-1979. Certains le contestent qui, comme Esmeralda Luciolli, sont plus soucieux de dénoncer les aspects négatifs de la République Populaire du Kampuchea, que ses réussites pourtant remarquables. Ceux-là me semblent perdre tout sens de la juste mesure dans l'appréciation des réalités du Cambodge de 1979 à 1989. Ils jouent leur rôle dans' un ballet politique effarant où, depuis dix ans, la «communauté internationale », à travers la majorité des gouvernements représentés à l'O.N.U., légitime le Kampuchea Démocratique, le régime de terreur instauré par Pol Pot et ses lieutenants entre 1975 et 1979, responsable de destructions et de crimes contre l'humanité qui sont comparables à deux des pires régimes politiques du xxe siècle, nazisme hitlérien, stalinisme. Et cette même « majorité» de gouvernements met à l'index la République Populaire du Kampuchea qui, elle, en dix ans, a entrepris de reconstruire patiemment le Cambodge, et cela dans des conditions d'embargo international très difficiles, en étant confrontée à une opposition armée (troupes polpotiennes et forces nationalistes) qui a été entièrement reconstruite en Thai1ande, de la mi-1979 à aujourd'hui, principalement par la Chine Populaire mais aussi par les États-Unis et quelques pays de l' A.S.E.A.N. La situation est d'autant plus paradoxale que jamais il n'a été, dans les relations internationales, tant question des Droits de l'homme, que dans cette période allant de 1980 à aujourd'hui, 1989, hommage du vice institutionnel à la vertu des révolutions, accoucheuses, à travers la mobilisation des opprimés, de droits universels. Le boycott international de la R.P .K. apparaît comme un déni d'existence d'un peuple de plus de 7 millions d'habitants. Il peut s'apparenter au déni d'existence que la Chine Populaire a connu pendant vingt-trois ans (1949-1972) plus encore qu'au déni de l'existence politique du peuple 6

palestinien par Israël. Mais l'analogie trouve vite ici sa limite: le Cambodge n'a pas de Taïwan à offrir aux troupes nationalistes de Jiang Jieshi défaites. Et c'est par la voie de la réconciliation nationale de forces politiques hostiles, voie inédite dans les relations internationales depuis les débuts de la guerre froide, si l'on ne tient pas compte de l'expérience laotienne des années 1960-1980, que passe la solution de la question cambodgienne. La Chine est-elle en mesure aujourd'hui de garantir une telle réconciliation? Pas sans juger Pol Pot, pas sans mettre à l'écart le noyau de dirigeants meurtriers du Kampuchea .

Démocratique.

La Chine peut décider de cela, elle, et elle seule, car c'est elle qui a donné le « la » du soutien aux polpotiens et du boycott international de la R.P.K. Mais il n'échappe à personne qu'en cette entreprise, la Chine se souciait moins du sort du Cambodge que de rappeler au Vietnam qu'il n'était pas en mesure d'agir en Indochine sans en rendre compte à son Grand Frère du Nord. Que les gouvernements occidentaux se soient engouffrés, avec leur haine du Vietnam révolutionnaire, dans cette leçon donnée par la Chine est flagrant; mais ils ne savaient pas dans quoi ils s'engageaient. Un peu d'histoire les aurait, peut-être, éclairés; elle leur aurait appris que la Chine et le Vietnam ne peuvent se chamailler plus d'une saison (même si les saisons ici peuvent durer douze ans ou quelques multiples de douze). Parce qu'en 2 196 ans d'histoire, la Chine n'a jamais pu réduire. militairement le Vietnam. Et parce que le Vietnam, si fort fût-il de ses victoires sur les armées chinoises, a toujours eu besoin d'une relation de légitimation, politique, juridique, symbolique, par la Chine. C'était hier l'investiture impériale, aujourd'hui ce sont les liens d'amitié fondant la coopération socialiste nécessaire, car la vocation du socialisme est internationale. Que le Vietnam décide de rendre compte à la Chine choquera la conscience nationaliste et autoritaire, celle qui rêve d'une souveraineté illimitée et d'un pouvoir égalé au divin. Mais le Vietnam est forgé par une longue expérience révolutionnaire: rendre des comptes est au principe de tout pouvoir démocratique, entretenir des relations de discussion, de débats, et par-dessus tout d'amitié et de camaraderie militante est au principe de l'éducation internationaliste qui constitue le cœur de la pensée socialiste et de la démarche
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de Marx. Le Vietnam n'aurait pas gagné sa lutte contre la guerre américaine s'il n'avait pas eu confiance dans l'antiimpérialisme d'une partie du peuple américain. Le Vietnam ne peut vivre en paix avec la Chine qu'en renouant avec elle les liens de la fraternité socialiste. Encore faut-il, pour cela, que la page du stalinisme soit tournée ici et là, et que le socialisme redevienne l'espoir des peuples, ce qu'il sera à la condition de la démocratie. Les pays occidentaux (leurs gouvernements et leurs politiques de droite) ont parié sur le pire: à savoir le caractère militariste et expansionniste de l'V .R.S.S., de la Chine, du Vietnam, bref des révolutions socialistes. Ils en ont déduit une stratégie: pousser les nouvelles puissances à s' entremassacrer. Le Cambodge a été l'objet de leur jouissance machiavélienne : quelle meilleure façon que de lutter contre le socialisme par partis-États communistes interposés rivalisant dans. des joutes féroces? Il s'est trouvé des cohortes de professeurs et de diplomates pour se faire les théoriciens de cette politique. Le lecteur peut s'en faire une idée en passant en revue une masse considérable d'ouvrages allant de L'Asie du Sud-Est et le rapprochement sino-américain de Young Jin Choi (Berger-Levrault, juin 1987) au Pour une nouvelle politique étrangère, dossier de la revue Politique Internationale, édité en 1986 par François Joyaux et Patrick Wajsman (chez Hachette, collection Pluriel). L'on dira que le propos de ce dernier livre était de sonner la charge contre la tentation d'une esquisse française de politique internationale socialiste, entre 1981 et 1986. Et certes, tel était bien l'objet: clamer qu'il n'y avait qu'une politique nationale convenable: celle fondée sur le nationalisme. Au demeurant François Joyaux avait donné le ton, dès 1984, en reprochant au «gouvernement socialocommuniste» (selon son expression consacrée) d'avoir rétabli avec le Laos la plénitude des relations d'ambassade, «sans garantie politique». Par la même occasion, dans l'ouvrage intitulé La nouvelle Asie (Hachette-Pluriel, 1984) il s'était fait le défenseur de la politique de chantage financier vis-à-vis de Hanoi (la politique «dure» à la Todd: « tant de sacs de riz, tant de prisonniers politiques »). Je reviens dans « Juger Pol Pot» et dans « Droits de l'homme et aide internationale» sur le fondement de l'aveuglement des politiques de droite en Occident vis-à-vis de la R.P.K. Peut-être la question cambodgienne aura-t-elle aussi servi 8

à démontrer à quel point les pays occidentaux, si aptes par leur puissance financière à orienter le sort du monde, sont devenus de plus en plus étrangers à la compréhension de l'histoire qui se fait. C'est l'histoire du socialisme que l'Occident s'avère incapable d'intégrer dans sa vision des relations internationales, vision qui reste obstinément arrimée aux cadres de pensée nationaliste. Est-ce l'explication de la fascination exercée sur l'Occident par le polpotisme ? Le polpotisme a constitué en effet la plus radicale entreprise de désintégration de la politique socialiste, fondée sur les solidarités internationales, au profit de ce que Bui Xuan Quang appelle «l'impératif sécuritaire », c'est-à-dire la pensée identitaire-paranoïaque qui forme le noyau de toute politique nationaliste. La Chine de son côté prendra-t-elle conscience, a-t-elle pris conscience, qu'en pariant au Cambodge sur les mêmes cartes que les gouvernements de droite occidentaux c'est à saper l'idée du socialisme, et à creuser sa propre tombe, qu'elle travaille? De la Chine dépend la levée de la pression internationale sur la R.P .K. Cette pression défaite, l'on verrait alors que les dix ans de la R.P .K. représentent une expérience tout à fait originale à l'intéreur des pays se réclamant du socialisme. Peut-être était-il encore trop tôt pour dire cette originalité, nous ne faisons que l'esquisser. Car la matière de ce livre se distribue autant dans l'ombre du polpotisme que dans l'aube d'un nouveau Cambodge. Les articles de François Grunewald disent l'évolution de la situation tant dans les camps de la frontière thaïlandaise qu'au Cambodge même. Ils couvrent surtout les trois dernières années. L'article de Chanthou Boua permet d'éclairer les premières années de la R.P .K. Les critiques virulentes (et injustes) adressées par Esméralda Luciolli à Michaël Vickery posent sous un angle particulier la question de l'analyse des années 1984-1985, décisives dans l'histoire du Cambodge récent. Nous y reviendrons dans un prochain volume. Dans un texte dense, Michaël Vickery éclaire un point essentiel de la construction de la R.P.K. : l'évolution de la composition de son personnel politique. Frédéric Salignac, avec beaucoup de pertinence, s'en prend aux relents de la langue de bois dans la vie cambodgienne. Le point n'est pas à mes yeux secondaire, car la langue de bois signe la servilité intellectuelle dont se nourrit non seulement le stalinisme et ses 9

variantes maoïstes et polpotienne, mais tout régime autoritaire, bureaucratique et finalement personnalisé (Lacouture a autrefois dans sa thèse de 3e cycl~ éclairé ces aspects-là dans le sihanoukisme). Serge Thion nous invite à prendre le recul de l'historien et du sociologue pour apprécier les difficultés de la réconciliation cambodgienne. Son analyse étaye le cri du cœur que Claude Jacques a fait entendre dans l'éditorial de novembre 1988 de la Lettre de /'AFRASE: « Aux Khmers, on voudrait hurler que c'est de leurs divisions que provient tout le mal; qu'aussi loin qu'on remonte dans leur histoire, on trouve de ces luttes fratricides et meurtrières qui ont si souvent plongé" leur pays dans la misère; qu'en somme les Khmers résistent beaucoup mieux aux étrangers qu'à eux-mêmes [...] » L'attention portée aux gestes d'apaisement (abhaya mudra), aux gestes de reconnaissance, en est d'autant plus nécessaire: ce sont ces gestes qui préparent l'après-polpotisme. A cet ensemble s'adjoignent deux documents: une étude de Bui Xuan Quang sur la logique sécuritaire à l'œuvre dans le polpotisme, c'est une contribution à l'analyse du nationalisme khmer même si l'on s'étonne que l'analyse du discours raciste produit par ce nationalisme ne soit pas faite. C'est la pointe critique de l'analyse du nationalisme qui fait ici défaut. Le texte de Yang Baoyun exprime un point de vue officieux sur la politique de la Chine. La politique de la Chine dans la question cambodgienne s'est modifiée mais elle est toujours la même sur le fond. Voilà qui certes ne nous rassure pas, non tant sur le sort de l'Asie du Sud-Est où l'histoire saura tourner les citadelles de la langue de bois, que sur celui de la Chine. Le texte de Yang Baoyun nous permet de comprendre le jugement de Liu Binyan disant que la réforme (politique, démocratique) était beaucoup moins avancée en Chine aujourd'hui qu'en Union soviétique. C'est que la Chine maoïste et post-maoï~te continue de se référer à la tradition légiste de fondation et de conservation de l'État conçu comme suprême valeur. La renaissance intellectuelle aura besoin de tous les ressorts du confucianisme critique et du taoïsme pour soulever la chape de plomb de la tradition légiste. C'est cette tradition qui brise l'espoir des intellectuels chinois, c'est elle la mangeuse d'hommes dont parlait Luxun dans les années 1920-1930. Mais là encore l'on peut parier sur la confiance. La tradition intellectuelle chinoise est faite de courage patient: les lettrés critiques de l'autoritarisme n'ont jamais abdiqué 10

devant lui. Tôt ou tard le pouvoir d'État en Chine devra en tenir compte. Et cela vaut pour l'espace de la sinisation. Constatons cependant que la liberté de ton est au Vietnam plus grande qu'en Chine, dans ce Vietnam par ailleurs de dix ans, au moins, en retard sur la Chine au plan économique. La bataille y est cependant rude. Le retour des relations d'amitié sino-vietnamienne, la conjoncture de paix, serviront la liberté de penser, la liberté de débattre, ici et là. Enfin, le plus important à mes yeux, de ce que nous avons rassemblé pour ce volume: les voix khmères. Voix de l'intérieur comme de l'exil. Aujourd'hui encore discordantes, mais enfin réunies côte à côte, ce que nous n'avions pas pu obtenir en 1985. Le débat commence, le débat continue. Le débat est la seule arme que les hommes aient trouvée pour défaire la violence des armes. C.S. le 31.12.1988

Il

Krama, une écharpe à petits carreaux
François GRUNEWALD

De près comme de loin, elle donne une touche caractéristique aux foules cambodgiennes. Cette humble pièce d'habillement des Khmers, cette écharpe à petits carreaux est comme leur histoire, à laquelle elle est d'ailleurs fortement attachée: un « patchwork» formé de couleurs contrastées, sombres et claires, tristes et gaies... A vivre et travailler pendant des années avec les Khmers, on peut ainsi avoir vu ces mille et une pièces d'étoffe dans mille et une occasions. Certaines tragiques comme un Krama noir et blanc, d'autres joyeuses comme un Krama de soie pour les fêtes de pagode... Il en est en effet des Kramas comme des multiples événements de la vie des Cambodgiens. Krama trempé de sueur des paysans, qui s'y essuient le front lors des rudes tâches des travaux des champs: labourages, hersages, récoltes. Mais aussi de la sueur des terribles journées de travail sous le joug des Khmers Rouges, à « kat prey, tchi banhagn, tveu tomnoup» (couper la forêt, creuser des canaux, construire des barrages). Kramas qui colorent les marchés; Kramas, qui donnent, portés de mille et une façons, une telle élégance sobre à ces 12

silhouettes de femmes qui attendent le bac de Prek Kdam vers Kompong Cham. Krama-douceur quand il est transformé en hamac, tendu entre deux stypes de «daeum thnot» (palmiers à sucre), pour que l'enfant ne sente pas l'humidité de la rizière pendant que sa mère, cassée en deux, repique. Krama-tendresse aussi, quand la vieille «yey» (grand-mère) aux gencives édentées et rougies par le béthel, s'en sert pour essuyer la face d'un gamin en pleurs. Krama-douleur quand l'écharpe sert à garotter une jambe arrachée par une de ces mines qui par milliers et pour des années encore, vont tuer, estropier. Krama-brancard quand plusieurs de ces krama, reliés les uns aux autres et attachés à une longue perche ou à un bambou, permettent de porter un blessé, un malade, une femme en couche. Krama-terreur quand il symbolise la silhouette sinistre des « kramaphibal» et des «yothear» (cadres et soldats) de Pol Pot. Krama-horreur, quand on le trouve, en lambeaux, mêlé aux restes humains dans les fosses communes qui parsèment le pays. Krama-héroïsme : pièce quasi permanente de l'uniforme des hommes de part et d'autre d'un conflit entretenu par les Grandes Puissances de la planète et par les petits hégémonismes régionaux. Soldats de Sihanouk, de Hun Sen, de Son San ou même de Khieu Samphan, comme vous vous ressemblez, drapés dans votre krama au bivouac, enturbannés par l'écharpe à petits carreaux lorsque vous marchez dans la poussière de la saison ou quand, pour un bain régénérateur à la rivière, dans la lumière douce du soir tropical, dans cette heure mauve entre chien et loup, vous vous drapez pudiquement votre krama autour des reins. Krama-humiliation, égaillant les longues files de réfugiés qui attendent, parfois dans la honte et le désespoir, maintenant avec une passivité trop fréquente, leur ration d'aide internationale. Pas loin d'une décennie d'exil pour certains... Pour combien de ces enfants nés dans les camps et portés dans un krama noué en bandoulière, le riz n'est-il que ce qui vient dans un sac en plastic sur la tête de maman après une distribution. Krama-baluchon, dans lequel le nécessaire au voyage est emballé, pour ceux qui partent vers les «travaux stratégiques» de K.5. à la frontière khmero-thai. De ces forêts impaludées qu'il s'agit d'interdire à la guérilla et
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notamment aux sinistres hommes de Pol Pot, beaucoup reviendront malades, tremblant de fièvres tropicales, essayant de trouver un peu de chaleur dans leur krama-couverture. Krama-parasol, tendu entre les montants de milliers de charrettes, lors des grandes migrations saisonnières qui, au moment des lunes favor~bles, au début de la saison sèche, drainent des villages entiers de Takeo, Kompong Chhnang, de Kompong Speu vers les pêches miraculeuses du Tonlé Sap au niveau d'Oudong et de Prek Phnou en amont de Phnom Penh. ~rama-peur, Krama-étoile jaune, quand le Krama vert ou bleu était distribué comme marque d'infamie aux rescapés des grandes purges de la Zone Est (Bophear) lors de leur déportation vers Pursat et l'ouest des Grands Lacs à partir du début de 1978. Pour les cadres khmers rouges des autres zones, les porteurs de «krama poua kyeou» (écharpe de couleur verte ou bleu) étaient décrits comme traîtres, comme agents des Vietnamiens, comme des ennemis à surveiller étroitement et à tuer sans pitié. Krama-détente, quand noué autour des reins et ramené entre les jambes, il sert de short pour une partie de volley baIl, jusqu'à ce que, à l'occasion d'un « smash» particulièrement énergique, il commence à tomber, soulevant ainsi des vagues de rires et de ces plaisanteries légèrement grivoises qu'affectionnent les khmers. Krama-porte-monnaie, d'où la matrone du marché de O'Russey va extirper une liasse de riels usagés. Son geste n'est-il pas étonnement semblable à celui de la petite réfugiée vendeuse de beignets de Khao-I-Dang? Ou même à celui de la tenancière de l'échoppe de kytyeo du site d'évacution provisoire de Site 2, site tellement provisoire d'ailleurs que depuis 1985, cette petite cité en bambou est la deuxième ville khmère après Phnom Penh? Krama-blague à tabac quand le « neak srae », l'homme de la rizière, le paysan khmer, dénoue une extrémité de son écharpe pour en sortir une pincée de tabac qu'il va rouler dans une feuille de «Sangker» (arbre de la famille des Combrétacées) cueillie au bord du chemin. Krama-cartable d'écoliers: noué aux quatre coins et contenant quelques crayons, un cahier et parfois quelques livres, on le voit, à l'heure de la sortie des classes, sur le bord des chemins et des routes de Srok Khmer ou le long des pistes en latérite qui quadrillent les camps de réfugiés. 14

Des deux côtés de la frontière, le contenu est pauvre quelques fournitures scolaires en mauvais état - mais il est chéri comme un trésor, tant grande est la soif d'apprendre. Des deux côtés de la frontière, le Krama-cartable sera porté avec soin par les filles, tôt empruntes de cette retenue, de cette pudeur qui fait le charme des jeunes khmères, tandis que les garçons le jettent en vitesse par-dessus leur épaule pour courir plus vite vers le terrain de football. Krama-spiritualité quand il est porté en biais sur la poitrine par ces « achars », sorte de prêtres laïcs, qui animent une grande partie de la vie religieuse du Kampuchea d'aujourd'hui du fait du nombre encore limité de vrais bonzes. Habillés d'un pantalon noir et d'une chemise blanche sans col, le krama sur l'épaule, leurs silhouettes et leurs sourires sereins font partie intégrante de paysages du Cambodge en 1988, de ses joies et de ses peines. Krama-menottes quand il sert à nouer les mains d'un prisonnier. Krama-espoir quand il sert à essuyer le nouveau-né encore tout humide des eaux de la délivrance. Ce texte est dédié à tous les porteurs de krama.

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Juger Pol Pot. Pour sceller la réconciliation du Cambodge, de la Chine, du Vietnam et de l'Asie du Sud-Est
Camille SCALABRINO

De l'utilité des Nuremberg Et si le procès de Nuremberg n'avait pas eu lieu?.. Seule sa réalité me permettra de parcourir les rues de Nuremberg sans y entendre la clameur insupportable des nazis victorieux. Un procès ne vaut pas par les condamnations qu'il prononce mais par la mémoire de l'histoire qu'il permet de constituer. Il importe par l'étude et la connaissance de l'innommable, de l'horreur, et de leur relation au quotidien des sociétés de violence, de domination, d'exploitation. Il y a le Nuremberg du nationalisme triomphant, un seul État, une seule nation, un seul Reich, un seul Führer: où la fascination est l'autre face de l'horreur, ce qu'Allan Bullock appelait l'auto-intoxication hitlérienne (Hitler, a study in tyranny, 1952). C'est le Nuremberg atroce, poussant la logique du nationalisme à sa conclusion: le racisme, l'idéologie génocidaire (les lois antisémites de 1935). Et il yale procès de Nuremberg, au cours duquel 16

Albert Speer décrit le rôle décisif des médias dans le totalitarisme hitlérien, n'hésitant pas à situer la nouveauté du nazisme par rapport aux dictatures qui l'ont précédé, dans les épousailles de la terreur et de la communication. La terreur comme technique pure de la violence, la communication comme technique pure de la propagande. Où l'on pourrait reconnaître dans le tyran le prototype de l'efficacité, et dans Hitler l'archétype des gagneurs du XXesiècle, ces êtres coulés dans une seule idée, un seul geste, une seule performance, une seule chanson: «Faites simple, soyez comme une lame de couteau.» Toute technique a pour principe, modèle et fin dernière, le couteau. Le procès dévoile la technique comme serve de la démesure. Il s'ouvre, lui, sur l'interrogation, le doute, la recherche de preuves et l'établissement des faits: de certitude il n'est, au départ, que celle de la souffrance, et le désir d'en comprendre la cause. Le reste est affaire de travail, d'enquête, d'analyse, de débats contradictoires. Le jugement ayant pour but de faire le partage entre responsabilité individuelle et responsabilité collective, et de désigner dans le coupable un homme libre et non un bouc émissaire. Le nazisme cultive une conscience fascinée, le rêve de l'unité et de la toute-puissance. Le procès du nazisme rappelle le champ du réel au verso de celui de l'imaginaire nationaliste, il parle du camp de concentration comme vérité du pouvoir moderne. Le procès restaure l'idée d'une division du sujet: il fait la démonstration de l'humanité des criminels et des modalités par lesquelles des hommes deviennent des bourreaux. Il apprend les chemins qu'il vaut mieux éviter si l'on ne veut pas devenir un salaud. Il est au besoin le procès de la justice lorsque celle-ci se voue aux finalités politiques et sociales de l'ordre dominant, un ordre fondé sur la ségrégation et l'exclusion. Le procès est tribunal de la domination. Le pouvoir y apprend ses limites, y avoue les injustices qu'il cultive et s'acharne à reproduire. L'individu y entrevoit l'usage politique de ses identifications. Il s'en faut de beaucoup pour qu'un procès soit une école de liberté: mais le nœud de la violence, il cherche à le dénouer. Edgar Faure n'avait pas trouvé dans l'instruction du procès de Nuremberg qu'une intelligence du nazisme. Il y avait trouvé aussi une psychologie de l'intolérance, et s'interrogeait depuis sur les incidences et les conditions de possibilité d'une politique qui serait fondée sur la tolérance.
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Qu'il se soit fait élire en ses vieux jours, à la présidence de la Franche-Comté, avec les voix lepenistes n'empêchait pas son engagement anti-fasciste. Il ne considérait pas les chambres à gaz comme « un point de détail». Un Nuremberg pour Pol Pot: différé jusqu'à quand? Apprendra-t-on un jour que les crimes polpotiens n'étaient qu'affaires de détail? Tout s'est passé dans les politiques occidentales de soutien au Kampuchea Démocratique comme si l'étendue des crimes du régime polpotien n'avait été qu'affaire de détail. Il était du devoir de l'Occident de dire à la Chine populaire que le soutien au Kampuchea Démocratique était inadmissible. Au lieu de cela, l'Occident s'est réjoui ,de l'entrée en guerre de la Chine contre le Vietnam et la R.P.K., et s'est précipité au secours de Pol Pot. Si bien que, dix ans après la chute du régime pol-potien, le principal obstacle à la solution de la question cambodgienne reste la force militaire et le commandement politico-militaire des khmers rouges. Il en est certes encore pour le contester et. continuer de tabler sur le même discours selon lequel la question cambodgienne est uniquement due à l'intervention au Cambodge du Vietnam; « l'invasion », « l'occupation », voire l'assimilation du Cambodge par le Vietnam 1. Mais personne aujourd'hui, si abruti d'auto-intoxication nationaliste soit-il, ne remet en cause l'assurance du retrait des troupes vietnamiennes du Cambodge. En fait, depuis 1982, parallèlement à la proposition d'une conférence Internationale sur le Cambodge, le Vietnam n'a cessé de répéter qu'il retirerait ses troupes, au fur et à mesure que les capacités défensives de la R.P .K. augmenteraient et ,que celle-ci serait à même de prévenir le retour du polpotisme. En restaurant, réorganisant et réarmant les Khmers Rouges les gouvernements hostiles au Vietnam ont tout fait pour que celui-ci soit dans l'incapacité de tenir ses engagements. II n'empêche que le Vietnam, malgré le double défi chinois et occidental, véritable piège à orgueil nationaliste, a entrepris de tenir ses déclarations, notamment à partir de 1983. Si la rotation de troupes avait en effet affaibli la portée du retrait de 1982, les retraits de troupes vietnamiennes en
1. Voir par exemple Vietnamized Cambodia: A Si/ent Ethnocide de Marie Martin (Indochina Report, n° 7, septembre 1986). 18

1983 et 1984 furent plus difficiles à contester. Et le F.N.L.P.K. déplora dès cette date la participation de troupes de la R.P .K. au combat avouant par là que la guerre menée par le gouvernement de coalition du Kampuchea Démocratique ne visait pas que les troupes vietnamiennes au Cambodge mais aussi celles de la R.P .K.2. La participation de la R.P.K. à l'effort de défense du, Cambodge s'intensifia en 1984-1985, notamment après l'échec d'une tentative de rencontre entre Hun Sen et Sihanouk en novembre 1984. Le succès total de la campagne de saison sèche des forces de la R.P .K. et du Vietnam contre les camps de la coalition sur la frontière du Cambodge et de la Thaïlande (hiver 1984-printemps 1985), permit l'annonce, par la conférence des ministres des Affaires étrangères des trois pays d'Indochine, d'un retrait total des troupes vietnamiennes en 1990. Il ne s'agissait pas d'une promesse, il s'agissait d'un engagement, que le Vietnam allait tenir: chaque année il a retiré un nombre significatif de ses troupes du Cambodge et il offre aujourd'hui (décembre 1988) le retrait total de ses troupes dès la mi-1989 pour accélérer une solution politique de la situation cambodgienne. Si l'on fait le tableau détaillé de cette attitude il n'est pas possible de nier la bonne volonté vietnamienne. Il y a certes un prix au désengagement vietnamien: la relève militaire assurée par la R.P .K. pour contenir les troupes polpotiennes. La R.P.K. entreprit en 1984-1985 un effort considérable, par rapport à ses moyens, pour porter à un niveau supérieur sa prise en charge des problèmes de défense du Cambodge. C'est dans ce souci qu'intervint l'édification du « mur de bambous ». Les problèmes posés par cette orientation renforcèrent la R.P .K. dans sa conviction que la solution de la situation cambodgienne était fondamentalement politique. D'où le déploiement tous azimuts d'une politique de réconciliation nationale. Il n'y a pas d'autre pierre d'achoppement de la question cambodgienne: guerre civile ou réconciliation? Si Sihanoukistes et Son-Sanniens ne s'opposent pas à une perspective de réconciliation il en va tout autrement des khmers rouges. Toute la question du Cambodge est suspendue à ce problème. Comme elle l'était déjà en 1979-1981.
2. Se reporter notamment à la Far Eastern Economie Review du 2 août 1984. 19

Est-ce à-dire que le Vietnam n'a pas changé de position en dix ans? Pour l'historien de l'Indochine, il ne faisait aucun doute, dès l'intervention vietnamienne de 1978, que celle-ci serait provisoire. La Fédération indochinoise et la vietnamisation du Cambodge n'ont été que des fables nationalistes dont le succès ne tenait qu'aux avatars politiques de l'identification primaire (manger, être mangé). Pour ceux qui fuyaient le Cambodge, la séparation était au prix de cette représentation: « les Yuons ont avalé la Patrie ». Elle était sans fondement dans la réalité historique contemporaine, mais elle s'enracinait dans l'imaginaire social. C'est à Phnom Penh en 1981 que j'avais pu constater que les Khmers Rouges étaient représentés à leur tour sous la forme de démons, assoiffés de sang, âmes errantes dévorant les Cambodgiens sans défense, enfants, femmes, vieillards. Il n'est certes pas besoin d'aller à Phnom Penh pour savoir ce que l'imaginaire doit aux ogres: Kronos et autres terreurs des Petits Poucets sur notre versant occidental, auquel on peut préférer le versant de l'Asie bouddhique: Hariti, ou la sublimation réussie. Mais quoi qu'il se soit .dit, le Vietnam révolutionnaire n'a jamais eu l'intention politique de digérer le Cambodge. L'Empire, pour la conscience marxiste, est une réalité féodale, au pire une entité bonapartiste; ce n'est pas une idée révolutionnaire. Et jamais l'armée n'a été en mesure, dans l'histoire du communisme vietnamien, d'être autre chose qu'une structure d'action obéissant au Parti. Hu Chi-Hsi nous a montré ce que l'ascension de Mao devait à l'Armée Rouge3. Ho Chi Minh ne doit pas son autorité à ce type de processus. Il y a là une différence de fondement entre le communisme vietnamien et le maoïsme. Par contre l'ascension de Pol Pot est encore plus explicitement liée à la militarisation de la lutte politique que celle de Mao. Du tricycle au quatre roues motrices La variation de la politique vietnamienne intervenue dans la décennie 1979-1989 ne concerne pas le cadre de l'internationalisme, qui définit les relations du Vietnam avec ses voisins depuis quarante ans, mais son contenu. Le Vietnam a cru que la situation cambodgienne créée
3. Cahiers du Centre Chine, n° 5, 1982. 20

par Pol Pot lui permettrait d'accélérer le destin politique de l'Indochine: ce fut la problématique des relations spéciales. Mais telle qu'elle fut mise en œuvre, elle se révéla consacrer le rôle dirigeant du Vietnam, et quoi qu'il en veuille, sa supériorité géopolitique. De la direction à l'hégémonie il n'y a qu'un fil. L'histoire du « bloc soviétique» à l'époque stalinienne l'a amplement démontré. Le fil indochinois était trop fragile pour supporter des « relations de bloc », et trop ténu pour les écarter définitivement des esprits. Ni le Laos, ni le Cambodge, ne pèsent suffisamment aux côtés du Vietnam pour que les «relations spéciales» trouvent une légitimité internationale incontestée. Que faire alors? Laisser les nationalismes redévorer l'Indochine? Non point, mais généraliser, universaliser, les relations spéciales: concevoir ce qui a été pratiqué jusqu'ici comme une formule restreinte de ce qui est la tâche du xXe siècle: construire la région Asie du Sud-Est. Ce qui implique le passage de la méfiance et de l'hostilité à la coopération généralisée de tous les pays de l'Asie du Sud-Est. Je dirai que le Vietnam, le Cambodge et le Laos, en matière de relations spéciales, sont passés d'une conception du tricycle à celle du quatre roues motrices. Une roue mobile, deux roues rigides, et le Vietnam s'épuisant à pédaler: voilà le tricycle. Quant à la formule des quatre roues motrices elle est dans les têtes depuis longtemps déjà. Personnellement, je l'ai rencontrée en février 1981 lorsque j'ai vu une centaine de Honda flambant neuves, alignées comme à la parade, sur le marché de Sisophon. Et il n'est en effet un secret pour personne que l'affrontement politique n'a pas empêché la Thaïlande et les trois pays d'Indochine d'explorer des relations économiques communes. Clandestines hiers, puis officieuses, aujourd'hui officielles. La situation du Cambodge et du Laos plus satisfaisante sur le plan économique que celle du Vietnam est en partie due au commerce, plus ou moins légal, plus ou moins florissant, existant entre la Thaïlande et ses voisins. Des relations économiques intenses entre la Thaïlande, le Cambodge et le Laos sont inscrites déjà dans la dynamique indochinoise continentale. Cette relation latérale (ouest-est) que j'appelle «de deuxième articulation» libérerait le Vietnam pour explorer la relation verticale (nord-sud) Chine-Vietnam-Singapour, à laquelle quelques stratèges de l'économie singapourienne poussent aujourd'hui en voyant 21

l'extraordinaire positionnement de Ho Chi Minh-ville entre Hong Kong et Singapour. Le Cambodge peut être la charnière de l'articulation ouest-est de l'Asie du Sud-Est. Mais à la condition qu'il soit capable d'anticiper tant sur les dynamiques capitalistiques que socialistes, c'est-à-dire qu'il se débarrasse deux fois du nationalisme, au nom du libéralisme et au nom du socialisme. Ce qui implique une critique radicale de l'époque polpotienne et du polpotisme. La critique du polpotisme est pour l'essentiel acquise en R.P.K., grâce au procès du polpotisme en août 1979 à Phnom Penh. Mais cette critique qui a libéré les capacités de reconstruction du Cambodge et fait la réussite de la R.P.K. n'est pas assurée, à cette heure, dans le cadre d'un gouvernement de coalition incluant les Khmers Rouges. C'est le fond de la question. Juger Pol Pot, pour en finir du factionnalisme Aussi bien loin de différer, à la bonne entente régionale, la question du jugement du polpotisme, ce jugement me semble requis pour permettre la stabilité du Cambodge sans laquelle la dynamique de construction de l'Asie du Sud-Est ne pourra se déployer. Un Liban cambodgien ferait perdre quinze ans de leur développement tant au Vietnam qu'à la Thaïlande, au Laos, et bien sûr au Cambodge lui-même. Le Cambodge ne peut donc pas se reconstruire à partir d'une logique de factions, comme semblait le proposer Sihanouk il y a un an (quatre ministres de la Défense, quatre ministres de l'Économie, quatre ministres de l'Intérieur, etc.). Dans les vingt dernières années c'est au lonnolisme et au polpotisme que le factionnalisme cambodgien a conduit. Et le G.C.K.D. n'a pas permis de surmonter le factionnalisme : il l'a au contraire fait revivre. Les partisans de Sihanouk et de Son Sann disent et savent que les polpotiens les élimineront dès qu'ils en auront l'occasion. Aucun observateur des réalités cambodgiennes ne se risque à en douter. Les Khmers Rouges n'ont pas changé. Peter Carey4 a une formule percutante pour désigner la situation des camps de la frontière de la Thaïlande que les polpoptiens contrôlent: des Goulags de Poche.
4. «Prospects for peace in Cambodia », F.E.E.R. du 22 décembre. 22

Terrorisme et factionnalisme marchent ensemble, se nourrissent l'un de l'autre. Il est possible que Khieu Samphan fut sincère quand, en réponse à la proposition de mise à l'écart de Pol Pot Ieng Sary, Ta Mok, faite pàr Ghazali et Sihanouk en septembre 19835 il en appelait à l'unité du G.C.K.D. Il est par contre certain que de « l'unité» scellant le pouvoir des Khmers Rouges, les autres composantes du G.C.K.D. ne sont que les otages. Ce qui ne peut que renforcer les impulsions centrifuges. Pour que le factionnalisme cambodgien cesse il faut que le polpotisme comme système politique soit révolu, et que les Khmers Rouges, individuellement, un par un, renoncent à administrer la vie politique du Cambodge à coups de fusil ou de bâton. Sihanoukistes et Son-Sanniens n'ont aucun moyen de désarmer politiquement le polpotisme, pas plus qu'ils n'ont la force de le neutraliser militairement. Pour cette raison ils restent prisonniers du factionnalisme cambodgien. La régression du Cambodge au factionnalisme du G.C.K.D. entraînerait une implosion à la libanaise du Cambodge. La R.P .K. ne peut l'accepter. Et c'est cela, me semble-t-il, le fond des divergences apparues en 1987-1988 dans les entretiens qui ont réuni Hun Sen et Sihanouk. Lorsque Sihanouk exige le démantèlement de la R.P .K., il veut réduire celle-ci à une faction. C'est une erreur de fait. Et c'est une erreur d'intention. Le Cambodge a tout à perdre d'un retour au factionnalisme, et tout à gagner, au contraire, de respecter l'acquis de la R.P .K. dont la structure d'État a su se construire au-delà du factionnalisme (comme l'a montré Vickery). Le Cambodge se cherche. L'enjeu des négociations entre composantes politiques est de dégager un principe d'unité politique qui ne soit pas vécu comme contrainte autoritaire et ségrégative, mais comme coopération (au sens gandhien) bénéfique à chaque « couleur» politique. L'enjeu des négociations est de travailler à l'émergence d'une charte de réconciliation, impliquant un accord sur une orientation de long terme pour le Cambodge. La critique du polpotisme seule fournit les principes d'une « contre-expérience », une orientation qui soit assurée de ne pas répéter les pratiques monstrueuses du polpotisme, mais aussi d'échapper aux impasses des régimes qui ont conduit au polpotisme. Il y a donc une spécificité cambodgienne intérieure au
5. Voir N. Chanda, Les Frères Ennemis, p. 322. 23

processus de règlement de la question cambodgienne qui ne doit pas être réduit aux modalités internationales et régionales de ce règlement. Ces modalités ont fait en 1988 des progrès décisifs, soulevant un grand espoir. Mais il y a une temporalité proprement khmère du règlement. Aucun pays ne doit l'oublier et surtout pas la France qui a une responsabilité particulière par rapport aux événements de l'Asie du Sud-Est. Juger Pol Pot, pour comprendre polpotisme les mécanismes du

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C'est, à mes yeux, du procès d'août 1979 que la R.P .K. tient sa légitimité intérieure de dix ans. Et il n'y aura pas de Cambodge réconcilié sur une base différente: le procès du polpotisme est une nécessité. Croire que l'on puisse tabler sur un retour à la légitimité d'avant 1967-1970, comme si rien ne s'était passé au Cambodge depuis, est puéril: il est évident que Sihanouk détient la clef d'une légitimité internationale du Cambodge, mais il n'en possède pas, à cette heure, la formule de réconciliation. Pour construire un Cambodge qui ne soit pas celui des factions il faut une compréhension claire de ce qu'a été le polpotisme, et donc des conditions internationales et régionales, aussi bien que des règles juridiques et des fonctionne-

ments politiques du Cambodge lui-même, qui excluent le
retour du polpotisme. Ce n'est pas acquis contrairement à ce que pourrait laisser croire l'opinion commune. Le polpotisme a suscité relativement peu d'études, pour des raisons d'a priori politiques. La critique du pol-potisme était mal venue tant que le Vietnam était désigné comme l'ennemi principal. Et finalement la violation des Droits de l'homme en R.P.K., sans commune mesure avec les crimes polpotiens est en passe de faire couler plus d'encre que la période pol-potienne elle-même6. Le procès du polpotisme, même s'il n'est pas en odeur de sainteté dans les pays occidentaux (à gouvernements de droite car l'Australie travailliste défend l'idée d'un procès international du polpotisme) répond cependant à un besoin, non seulement pour les Cambodgiens, mais encore pour
6. (Voir mon texte « Les Droits de l'homme, l'aide internationale, et la réconciliation cambodgienne »). 24

toute personne désireuse d'y voir clair dans «l'affaire cambodgienne ». Il y a d'abord l'établissement des faits: nullement assuré, à l'heure présente, dans les consciences. Faut-il rappeler que les estimations du nombre de victimes du polpoptisme oscillent entre 800 000 personnes, un peu plus d'un dixième de la population, et plus de trois millions, quarante pour cent de la population? On dira: de toute façon l'horreur est établie, dans un cas comme dans l'autre. Certes, mais l'indifférence au chiffre exact n'annonce-t-elle pas une indifférence d'un autre type: celle qui trouvera pour complice le refoulement de l'horreur dans la mémoire collective? Est-on si loin du point de détail? Où l'on voit que l'historien, lorsqu'il soulève la question du chiffre exact des Juifs exterminés par le nazisme, des Cambodgiens victimes du pol-potisme, ne conteste pas le fait génocidaire, mais se rappelle au devoir inscrit dans sa connaissance: empêcher que l'objet de l'histoire, sa matière, la souffrance humaine, ne devienne un jour « point de détail». Ensuite, il y a l'établissement des responsabilités: qui a fait quoi? Dans quelles circonstances? Et au nom de quoi? Question décisive pour l'établissement d'une démocratie. Le Cambodge a besoin de cadres qui rendent des comptes, au peuple, à la Justice, et pas seulement à leur supérieur hiérarchique. Enfin, il y a la compréhension des faits. C'est ici que sont mis à l'épreuve les cadres de pensée de l'histoire, du mouvement des sociétés. Dans ce champ les débats ne sont jamais clos, et il importe qu'ils aient lieu. J'en donnerai deux exemples. L'on sait que Jean Lacouture, proposa7, le concept d'autogénocide pour désigner la situation du Cambodge polpotien. Serge Thion l'épingla, au passage, dans l'introduction de Khmers Rouges8 : « amusant néologisme ». Mais le mot finit par faire son chemin (comme l'essai de Lacouture tenait la route, relisez-le).' On le trouve ainsi dans le soustitre de l'édition française (1988) du livre d'Elisabeth Becker: When the war was over (Les larmes du Cambodge, Presses de la Cité) : Histoire d'un autogénocide.
7. Survive le peuple cambodgien (Seuil, 1978). 8. (Hallier-Albin Michel, 1981.)

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