Africains et Asiatiques dans la littérature de jeunesse de l'entre-deux-guerres

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Comment Tintin, Bécassine, Zig et Puce et autres héros pour enfants ont appris aux jeunes lecteurs de l'entre-deux-guerres à considérer les Africains et les Asiatiques ? C'est ce que dévoile cet ouvrage, enquête dans une France où la littérature de jeunesse s'est faite le relais de l'exaltation coloniale et pour ce faire n'a pas hésité à présenter les populations asiatiques et africaines comme arriérées, primitives, adonnées à la superstition et inaptes à l'indépendance.
Publié le : lundi 1 mai 2006
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EAN13 : 9782296146082
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Africains et Asiatiques dans la littérature de jeunesse de l'entre-deux-guerres

Alexandra

DE LASSUS

Africains et Asiatiques dans la littérature de jeunesse de I' entre-deux-guerres

L'HARMATTAN

(Ç)

L'HARMATTAN,

2006

5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
L'HARMATTAN,
L'HARMATTAN L'HARMATTAN ESPACE

ITALIA s.r.l.
HONGRIE

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1200 logements villa 96 ; 12B2260 ; Ouagadougou 12
L'HARMATTAN KINSHASA

Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.librairieharmattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffus ion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 2-296-00487-3 EAN : 9782296004870

à mon père

Introduction

« Le Blanc parle, le Jaune sourit, le Noir rit» 17. Cet aphorisme de Paul Morand, écrit au cœur de l'entre-deuxguerres, est tout à fait conforme à l'esprit de son temps. En France, de l'avis général, I'humanité est alors divisée en trois groupes aux caractéristiques immuables: les Occidentaux, les Asiatiques et les Africains. Trois groupes à différentes échelles de civilisation, à différents degrés d'évolution. Trois groupes servant de référence à chaque description de l'Autre. La Grande Guerre a fait découvrir aux Français la valeur de leur empire colonial. Par extension, elle leur a aussi fait prendre conscience de l'existence d'un Autre, Africain ou Asiatique, venu soutenir en métropole l'effort de guerre. La France est en 1918 considérablement affaiblie par la saignée de la guerre, et elle craint de ne pouvoir rester une grande puissance sur la scène internationale. Un besoin de sécurité accru va entraîner une véritable exaltation coloniale tout au long de l'entre-deuxguerres, période d'apogée du thème impérial. Sont abondamment mis en scène les territoires coloniaux, mais aussi les indigènes, hommes dont la différence physique et culturelle inquiète, amuse et fascine tour à tour les Français. Africains et Asiatiques sont représentés à travers de multiples vecteurs: presse, cinéma, littérature, photographie, musique...
17

Paul Morand, Paris- Tombouctou,

Paris, Flammarion,

1928, n.p.

7

La représentation de l'Autre lors de cette apothéose coloniale est l'objet de recherches historiques de plus en plus nombreuses. Champ de recherche délaissé jusqu'au début des années 1990, il est sorti de l'ombre grâce aux travaux entrepris sous la direction de Pascal Blanchard, spécialiste de l'image de l'Autre au temps des coloniesl8. Si l'étude de la représentation de l'étranger à l'ère coloniale est un sujet neuf, l'étude de cette représentation dans la littérature d'enfance et de jeunesse demeure un terrain tout à fait vierge. Aucune étude approfondie n'a été encore menée à ce jour, malgré l'importance de ce thème, comme le remarquait déjà Pascal Blanchard en 1993 : « L'étude des illustrés pour enfants est très importante car tout laisse supposer qu'ils ont marqué d'une trace durable l'esprit de leurs lecteurs à un âge où celui-ci était particulièrement malléable» 19.Il renchérit ailleurs: « Les recherches menées sur l'imaginaire colonial dans le cadre d'tt/mages et colonies" nous ont permis de constater que les représentations des Africains et des Asiatiques qui dominent dans la mémoire collective des Français sont véhiculées par le corpus de la littérature enfantine »20. Ce champ d'étude semble d'autant plus riche que l'entredeux-guerres est une période qui bénéficie des changements considérables ayant eu lieu dès le début de la Troisième République autour de la littérature pour enfants. Désormais la littérature d'enfance et de jeunesse s'adresse à un public
18

Pascal Blanchard, Culture coloniale, Paris, Autrement, 2003, 253 p. ; Pascal

20Pascal Blanchard, L'Autre et nous, op. cit.

Blanchard, Images d'empire, Paris, la Martinière, 1997, 335 p. ; Pascal Blanchard, Images et colonies: iconographie et propagande coloniale sur l'Afrique française de 1880 à 1962, Nanterre, ACHAC, 1993, 303 p. ; Pascal Blanchard, L'Autre et nous. Scènes et types, Paris, ACHAC/Syros, 1995, 279 p. ; Pascal Blanchard Images et colonies, Paris, Syros, 1993, 157 p. ; Pascal Blanchard, La France conquise par son empire: 1871-1931, Paris, Autrement, 2002, 253 p. ; Pascal Blanchard, Culture impériale, les colonies au cœur de la République: 1931-1961, Paris, Autrement, 2004, 276 p. 19 Pascal Blanchard, Images et colonies..., op. cit.,

8

beaucoup plus vaste. Grâce aux progrès de l'alphabétisation (dus aux lois Ferry), et à l'abaissement des coûts de production, les masses, tant rurales qu'urbaines, entrent dans le circuit du livre2l. Les ouvrages, tout comme le nombre de lecteurs, se multiplient. Il est malheureusement impossible de savoir à combien d'exemplaires les ouvrages sélectionnés pour ce travail de recherche furent diffusés, et par qui étaient-ils lus. Cependant, certains livres laissent assez clairement deviner à quel public ils étaient adressés. Ainsi, les ouvrages de Bécassine22 étaient plutôt destinés à un public bourgeois. Les romans d'aventure d'Arnould Galopin23, Jean de la Hire24,et Nizerolles25, publiés en feuilletons tous les jeudis, connurent quant à eux, un succès immense auprès d'un public plus populaire26. Ce travail de recherche se limite à la représentation des populations d'Afrique et d'Asie. Ce choix d'étudier l'Afrique et l'Asie, plutôt que d'autres continents, ne s'explique que parce qu'elles sont les deux zones géographiques où sont le plus présentes les colonies françaises.

21 Denise Dupont-Escarpit, La littérature d'enfance et de jeunesse en Europe, panorama historique, Paris, PUF, 1981, 127 p.. Voir également: Alain Fourment, Histoire de la presse des jeunes et des journaux d'enfants (1768-1988), Paris, Editions Eole, 1987,

438 p.

et J.-P. Pinchon, Bécassine en voyage, Paris, Gautier et Languereau, 1923, 63 p. ; Caumery et J.-P. Pinchon, Bécassine mobilisée, Paris, Gautier-Languereau, 1918, 61 p.; Caumery et J.-P. Pinchon, Bécassine pendant la guerre, Paris, GautierLanguereau, 1919,62 p. 23 Arnould Galopin, Les A ventures d'un apprenti parisien, Le tour du monde en hydroaéroplane, Fontenay-aux-Roses 1928; Arnould Galopin, Colette et Francinet, tragiques aventures de deux enfants à travers le monde, Fontenay-aux-Roses, 19261927. 24 Jean de la Hire, Le tour du monde de deux enfants, Paris, Ramlot et Compagnie, 1925, 254 p. 25 R.-M. de Nizerolles, Les voyages aériens d'un petit parisien à travers le monde, J. Ferenczi &Fils, 1933-1935 ; R.-M. de Nizerolles, Les Robinsons de l'île volante... Aventures extraordinaires d'un petit Parisien sur terre, sur mer, dans l'air,... et dans l'invisible!, Paris, J. Ferenczi et fils, 1937-1938.
26

22 Caumery

Henri-Jean

Martin (dir.), Histoire de l'édition française,
1900-1950, Paris, Fayard, 1991, 724 p. 9

Tome 4 «Le livre

concurrencé»

Par une recherche rigoureuse ont été répertoriés un grand nombre d'ouvrages mettant en scène des Africains et des Asiatiques à l'entre-deux-guerres. Il est possible que quelques ouvrages utiles aient échappé à cet inventaire car aucun catalogue n'existe actuellement sur la littérature enfantine à cette époque. L'examen minutieux de la liste des fonds de la Bibliothèque de l'Heure Joyeuse27 a été très utile pour identifier un bon nombre de ces ouvrages. La recherche sur le Catalogue Collectif de France par titre, en utilisant des mots clés (nègre, jaune, aventures, voyage, colonies...) a permis de découvrir d'autres écrits fondamentaux. Le corpus final s'élève à environ soixante-dix ouvrages, où se dévoilent les différents modes de représentations de l'Autre. Ces représentations utilisent aussi bien le texte que l'image. Textes et images avancent de pair. Complémentaires, ils se renforcent l'un l'autre. Les images, comme le texte, sont révélatrices d'une certaine conception de la vie sociale, d'un certain modèle de société. La confrontation des images avec des sources écrites est sans aucun doute une démarche fondamentale pour l'écriture de I'histoire des
représentations28.

La période de l'entre-deux-guerres, apogée de la valorisation coloniale, apparaît tout à fait propice pour une recherche sur le regard de la littérature d'enfance et de jeunesse sur les populations d'Afrique et d'Asie. D'une part, parce que ce contexte si particulier de l'entre-deux-guerres se révèle être un véritable terreau pour la littérature enfantine. Beaucoup d'auteurs profitent de cet enthousiasme ambiant pour aborder le sujet des colonies, et c'est la plupart du temps à travers ce sujet colonial que nous sera donné d'observer la représentation des Africains et des Asiatiques. Tout laisse penser, en effet, que sans cette volonté générale d'édification impériale, nos sources auraient été beaucoup moins nombreuses. D'autre part, la
27 Bibliothèque de l'Heure Joyeuse, 6, rue des Prêtres Saint Séverin, 75 005 Paris. 28 Marion Durand, L'image dans le livre pour enfants, Paris, Ecole des Loisirs, 220 p.

1975,

10

glorification impériale est légitimée par une valeur essentielle: l'action civilisatrice de I'homme Blanc. Or, pour prouver la vertu civilisatrice de l'Occidental, il faut justement représenter des étrangers qui ont besoin d'être civilisés. Ainsi la mise en valeur du monde colonial s'accompagne-t-elle d'une galerie de portraits où l'Africain et l'Asiatique incarnent différents degrés de civilisation: du véritable sauvage au presque civilisé. Soumis ou rebelle, l'Autre n'est en tout cas mis en scène qu'en fonction du lien qu'il entretient avec l'Occidental, dont les valeurs sont présentées comme foncièrement supérieures. L'homme blanc juge l'Autre en se plaçant comme point de référence. Les représentations sont multiples et se superposent. Les propos les plus racistes sont contemporains de messages d'une grande tolérance. Il n'y a pas, dans le cadre de l'entre-deuxguerres, d'évolution chronologique des représentations de l'Autre. Les propos dégradants ne se sont pas progressivement estompés au profit de la compréhension et du respect de l'altérité. Aucune évolution du discours sur l'Autre n'est identifiable. Par exemple, en 1937, Aveline publie son célèbre roman anti-raciste : Baba-Diène et Morceau-de-sucre29, prônant la tolérance entre hommes blancs et noirs. La même année est diffusé un ouvrage au titre évocateur: L'île des hommesgorilles30, où les Noirs sont ouvertement comparés à des singes. Toutes sortes de représentations se côtoient pendant toute la durée de l'entre-deux-guerres. Les mêmes clichés se retrouvent en 1918 comme en 1938. Il apparaît donc plus cohérent de présenter cette étude sous forme thématique, en décrivant les différentes représentations de l'Autre qui existent parallèlement, dans les années 1920 et 1930. Ces différentes représentations sont simultanées car elles ont besoin l'une de l'autre, elles s'entretiennent mutuellement. L'image du Noir en tant qu'individu domestiqué n'a de sens que si elle est confrontée à
29

30Paul Tossel, L'île des hommes gorilles, Paris, Ferenczy, 1937, 32 p. Il

Claude Aveline, Baba-Diène

et Morceau-de-sucre,

NRF, Gallimard,

1937, 143 p.

l'image du Noir sauvage et primitif, dangereux car pas encore civilisé. Il est important de souligner que ces descriptions ne sont absolument pas des représentations objectives de qui était l'étranger à l' entre-deux-guerres. Ce travail est avant tout l'étude de la vision que I'homme blanc a de l'Autre, vision purement subjective, qui parle d'abord des fantasmes du Français sur le reste du monde. Les descriptions d'indigènes Africains ou Asiatiques ne correspondent absolument pas à la réalité. D'ailleurs la plupart des auteurs ne connaissent pas du tout les pays qu'ils décrivent. La collecte de quelques références biographiques montre qu'il n'est pas possible d'établir des corrélations entre la proximité de l'auteur par rapport au terrain colonial et le contenu des textes qu'il publie31. Beaucoup ont une connaissance du monde étranger essentiellement livresque, académique, et largement tributaire d'outils de connaissance qui font partie d'un imaginaire colonial. Ces images de l'Autre ne représentent pas la réalité. Elles expriment une vision fantasmatique de l'indigène. A travers cette mise en scène, ce n'est pas l'Autre que l'on découvre, mais le regard que l'Occidental porte sur l'Ailleurs. Or, il faut bien se rendre compte de l'impact de ces mises en scène sur les enfants. Les enfants métropolitains n'ont connu l'Autre qu'à travers le prisme déformant de cette littérature. Ignorant tout du monde que les auteurs décrivaient, ils croyaient donc aveuglément aux textes qu'ils lisaient. Ils croyaient que l'Autre était conforme à ces représentations qui défilaient sous leurs yeux. La seconde moitié du XIXe siècle a vu l'essor de l'évolutionnisme, qui postula une loi générale du développement de I'humanité. A la tête de ce mouvement,

31 Jean Robert Henry, Littératures 344 p.

et temps colonial,

Aix en Provence,

Edisud,

1999,

12

Gustav Klemm32 distingua trois phases de développement de I'humanité: la sauvagerie, la soumission, la liberté. Cette distinction s' opère toujours dans la littérature pour enfants de l'entre-deux-guerres, où trois figures de l'Autre apparaissent. Il y a d'abord le sauvage, être vivant loin de l'Occidental et symbole archétypal de l'horreur et de la barbarie. Le sauvage est ensuite colonisé et devient un véritable animal apprivoisé, soumis et heureux de l'être. Au contact du Blanc, l'ancien sauvage évolue et sort peu à peu de la sauvagerie. Se pose alors nécessairement la question de sa liberté. Peut-il se dégager de la tutelle occidentale et prétendre à l'autonomie? Le Français donne-t-il à l'Autre le droit d'exister de manière indépendante?

Gustav Klemm (1802-1867) Directeur de la librairie royale de Dresde, Klemm rassembla une documentation considérable sur les coutumes observées à travers les siècles dans les sociétés les plus diverses sous le titre: Histoire générale de la culture humaine (Allgemeine Cultur-Geschichte der Menschheit, Leipzig, 1843-1852, n.p ). 13

32

Première partie L'Autre sauvage

Chapitre I Un animal

Le roman d'aventure pour enfants est un genre littéraire qui met systématiquement en scène le voyage de quelques hommes blancs en terre inconnue. Lorsque cette terre visitée, jusqu'alors vierge de toute pénétration occidentale, se dévoile, l'Occidental y découvre invariablement un peuple vivant à l'état sauvage. La confrontation avec l'Autre révèle au Blanc l'insondable différence du monde indigène. Cette différence prend d'abord corps dans une différence de nature. Le Blanc est humain, alors que le sauvage est animal. L'homme sauvage est comparé aux

animaux, au milieu desquels il vit et avec lesquels il se confond,
jusqu'à quelquefois même les surpasser en animalité. À travers les descriptions de l'apparence et du mode de vie du sauvage, quelle proximité est révélée entre l'homme de la forêt et la bête? Dans quelle mesure la figure du singe canalise-t-elle les fantasmes de I'homme blanc à propos du sauvage en tant que « bête humaine»?

17

A- Se parer d'animalité
1- Les vêtements

L 'homme de la forêt ignore l'usage du vêtement. Il est volontiers nu. «Comme nous, les petits sauvages ont leurs

habitudes: si on les habille, ils étouffent »33. De nombreuses
illustrations représentent des sauvages nus34. Cependant, la nudité, qui dévoile les parties sexuelles, va à l'encontre de la décence qui s'impose dans les livres pour enfants. Le nu est alors révélé, la nuit, dans cette pénombre qui dissimule la réalité et la rend moins crue: «Dans la nuit claire on voyait bondir des corps nus »35. Le vêtement représente la différence tangible entre l'animal et l'Homme, entre l'état de nature et l'état de culture. L'homme vivant en société civilisée a honte de sa nudité. Pour l'individu occidental, la nudité renvoie à la vision chrétienne des premiers temps, au temps biblique où Adam et Eve vivaient à l'état de nature, temps où « tous deux étaient nus, l'homme et salemme, et ils n'avaient pas honte l'un devant l'autre »36.Ce n'est qu'en mangeant le fruit de «l'arbre désirable pour acquérir le discernement »37,qu'ils se rendent compte de leur nudité, en ont honte, et couvrent leurs corps de vêtements. Aux yeux d'une société occidentale imprégnée de culture chrétienne, c'est à ce moment précis que l'Homme serait sorti de l'état de nature pour entrer dans l'état de culture. Ce n'est qu'alors qu'il serait devenu réellement humain, en accédant à la connaissance et à la
33 Benjamin,
34

89, 23 juillet

1931,

p. 4.

André Hellé, Le tour du monde en 80 pages par André Hellé, Paris, 1. Ferenczy et

Fils, 1927, n.p. ; Edy Legrand, Les voyages et glorieuses découvertes des grands navigateurs et explorateurs français, Paris, Tolmer, 1921, p. 18. 35Léon Emery, Images du monde: aventures de deux enfants, Paris, PUF, 1930, p. 164. 36Bible de Jérusalem, Genèse, (2 ; 25). 37Ibid., (3 ; 6). 18

conscience. Ce discernement lui a fait couvrir son corps et refuser la nudité. Si le vêtement est le signe de l'évolution de l'homme, la nudité demeure l'attribut de l'inconscience et de l'état de nature. Or, le sauvage est, quant à lui, resté à cet état de nature. Il ne dissimule pas son corps. Comme l'animal, il n'a pas honte de sa nudité, car il n'en a pas conscience. Il ignore que la nudité est une chose honteuse. Par son impudeur, il donne la preuve qu'il est un être sans dignité et sans humanité. Si 1'Homme est celui qui se vêt, l'animal est celui qui reste nu. Le sauvage est donc, sous des apparences humaines, marqué du sceau de l'animalité. La nudité est donc un signe majeur qui permet de rapprocher I'homme primitif de l'animal. Même lorsqu'il est habillé, le sauvage ne porte que le minimum de vêtements, son corps étant toujours entièrement dévoilé. Si le sexe est caché pour respecter la bienséance, les auteurs insistent particulièrement sur toutes les parties du corps du sauvage qui restent nues: « Il va sans dire que les Noirs étaient tous à demi-nus »38.La nudité est présentée aux lecteurs comme une évidence (<< il va sans dire» ) car elle est une caractéristique fondamentale de l'Autre. La description d'un sauvage habillé perdrait beaucoup en exotisme et en sensationneL.. Le seul vêtement dont les auteurs de littérature enfantine revêtent l'homme sauvage, est un cache-sexe, un pagne39.Et ce pagne, cette pudeur dérisoire, est un véritable attribut de sauvagerie. Un individu portant un pagne ne peut être qu'un homme primitif. Pagnes et sauvages sont, dans les représentations de l'Autre, absolument inséparables. Pour preuve: lorsque qu'un Noir civilisé au contact du Blanc (donc habillé) doit se « transformer en sauvage» pour passer inaperçu dans la jungle, il «doit se déshabiller et ne se vêtir plus que

38 39

Jean de la Hire, op. cit., p. 57. Jean de Brunhoff, Le voyage de Babar, Paris, Edition du Jardin des modes,
Haumiet, Chez les cannibales, Zig et Puce, il était moins Paris, Furopolis, cinq! 1986, , Marseille, n.p. PTF, de Saint-Ogan,

1932, p.
1937. p.

11. ; Pierre 11. ; Alain

19

d'un pagne »40.Ce vêtement sommaire n'est absolument pas un signe d 'humanisation de I'homme de la forêt. Il est un bout de tissu sacrifié à la décence par l'auteur français, et n'est pas du tout porteur des valeurs de civilisation attribuées au vêtement occidental. Qui plus est, le pagne n'a aucune des caractéristiques (tant au niveau de la toile que du raffinement esthétique) du vêtement occidental. Le vêtement n'a qu'une fonction pratique. Dans la société occidentale, si la fonction pratique se maintient, s' y ajoutent deux autres fonctions: une fonction sociale et une fonction esthétique. Fonction sociale car le vêtement constitue un des indicateurs de l'identité sociale des individus. Fonction esthétique car l'habillement est devenu un art. Rien de tout ceci n'est présent dans le vêtement du sauvage, chargé de significations animales. Il est fait de peaux de bêtes, ou de matières végétales, sans coutures, ni raffinement... Lothar notamment, le fidèle serviteur de Mandrake le magicien, est seulement vêtu d'une minuscule toile en peau de léopard41. Ailleurs, est décrit un «jeune négrillon vêtu d'un petit pagne fabriqué avec des lanières d'écorce» 42.Le pagne rappelle, par sa matière et son manque de sophistication, le monde sauvage. Il incarne la fusion de I'homme avec l'état de nature. Il est un signe d'appartenance au monde animal. Mais le pagne n'est pas la seule parure de l'homme sauvage qui permette à l'auteur occidental de l'identifier à un animal.

2- Les ornements

Les parures tiennent une large place dans les descriptions d 'hommes sauvages. Elles sont souvent pléthoriques, et encombrent le corps et le visage de tous les sauvages, qui
40

Narcisse Romain, La vengeance

des Blancs, Paris, J. Ferenczi &Fils, 1937, p. 27.

41

«Mandrake le magicien », chaque semaine dans Robinson. 42Magdeleine du Genestoux, Enfants de nos colonies, Paris, Hachette, 1932, p. 90. 20

forment alors une tribu de monstres à « l'aspect barbare» 43. Les commentaires de certains textes évoquent l'effroi que suscitent ces ornements: «Le visage de certaines, particulièrement terrible, disparaissait presque sous d'affreux

ornements »44. L'aspect humain est recouvert de signes

d'inhumanité, l'homme disparaît derrière ses parures. Celles-ci deviennent seules visibles, et prétextes à tous les fantasmes dans le regard du Blanc. Le thème de la transformation du corps est un registre abondamment exploité par la littérature enfantine. Les femmesplateaux tiennent évidemment une place significative dans cet inventaire. Leur transformation est trop sensationnelle pour ne pas être évoquée dans des ouvrages à la recherche de signes exotiques frappant l'esprit. Les femmes-plateaux sont qualifiées de « créatures déplaisantes »45.Un auteur se laisse même alier à la description d'hommes-plateaux: «Un Noir ouvrait une bouche énorme, prolongée en museau par des pièces de bois qui distendaient les lèvres» 46. Il faut insister sur le peu de véracité historique de cette description, le port de plateaux ayant toujours été une pratique exclusivement féminine. Il semble qu'il importe peu aux écrivains de livres pour enfants de décrire l'exacte réalité. D'ailleurs, la plupart ne connaissent pas personnellement les pays qu'ils décrivent. Il s'agit surtout d'élaborer des ouvrages qui ont l'apparence de la réalité, mais qui sont moins préoccupés par l'exactitude documentaire que par des portraits sensationnels et saisissants, subjuguant les jeunes lecteurs. L'Autre n'est qu'un prétexte pour les fantasmes occidentaux, il est manipulé par l'imagination des auteurs. Ceux-ci présentent leurs livres d'aventures comme des ouvrages permettant la découverte et la connaissance des mondes étrangers, alors que la plupart des descriptions de l'Autre ne sont que de purs
43

44

45 Alphonse Crozière, Loulou chez les nègres, Paris, Nathan, 1929, n.p. 46 Léon Emery, op. cit., p. 164.

Ibid., p. 88. Ibid., p. 88.

21

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