AGONÍA DEL TRÁNSITO DE LA MUERTE

De
Publié par

Il aura fallu attendre près de cinq siècles pour disposer enfin d'une édition critique de ce texte fondamental du Siècle d'Or espagnol que représente la Agonía de tránsito de la muerte du moraliste tolédan Alejo Venegas, " qui passe à bon droit pour le chef-d'œuvre de la littérature ascétique espagnole à l'époque de Charles Quint ", comme l'affirmait Marcel Bataillon. Son succès fut tel que cet ouvrage connut onze édition au cours du seul XVIe siècle.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
Lecture(s) : 413
Tags :
EAN13 : 9782296161795
Nombre de pages : 799
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

AGONÎA DEL TRANSITO
DE LA MUERTE
suivi de
yBREVE DECLARACION DE LAS SENTENCIAS
VOCABLOS OBSCUROS QUE EN EL LffiRO DE LA
MUERTE SE HALLANDU MÊME AUTEUR
L'Épreuve d'espagnol au baccalauréat (en collaboration avec Danièle BÉLORGEY
et Claude DURlEU),Paris, Vuibert, 1985 ; 2e édition refondue, 1995 ; 3e édition
revue et corrigée, 1997.
L'Espagnol oral au baccalauréat (en collaboration avec Danièle BÉLORGEY), Paris,
Ophrys, 1987.
Mémento d'espagnol (en collaboration avec Claude DURlEU),Paris, Magnard, 1988.
La guerra dei arco iris (cassette vidéo et cahier d'exploitation pédagogique) [en
collaboration avec Claude DURlEU],Paris, Magnard, 1989.
Le Vocabulaire indispensable en espagnol (en collaboration avec Claude DURlEU),
collection« Mémo-langues », Paris, Magnard, 1990.
Los chicos Y otros relatos (textes annotés de C. J. Cela, A. M Matute, F. Garcia
Pavon, J. Tomeo, H. Quiroga, etc.) [en collaboration avec Mercedes BLANC],
collection «Premières lectures en espagnol », Paris, Le Livre de Poche,
n° 8655, 1992 ; nouvelle édition revue et corrigée, 1997.
Introduction à l'analyse des textes espagnols et hispano-américains, collection
« 128 / Nathan Université », Paris, Nathan, 1994 ; 5e édition revue et corrigée,
1999.
Collaboration à la méthode d'enseignement de l'espagnol Fijate : livre de l'élève,
cahier d'exercices, guide pédagogique, cassettes (niveaux 1 et 2), Paris,
Magnard, 1996 et 1997.
Vocabulaire de la langue espagnole classique (xv! et XVI! siècles) [en
collaboration avec Bernard SESÉ],collection «Réf. / Nathan Université », Paris,
Nathan, 1997.
Articles scientifiques dans diverses revues: Les Cahiers du C.C.I.C. (université de
Cergy-Pontoise), Cauces : revue d'études hispaniques de
Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis), Crisol (université de Paris X -
Nanterre), Criticon (université de Toulouse - le Mirail), L'École des
lettres, L 1nformation historique, L 1nformation littéraire, etc.Alejo VENEGAS
AGONiA DEL TRANSITO
DE LA MUERTE
suivi de
yBREVE DECLARACION DE LAS SENTENCIAS
VOCABLOS OBSCUROS QUE EN EL LffiRO DE LA
MUERTE SE HALLAN
ÉDITION CRITIQUE AVEC INTRODUCTION ET NOTES
par
Marc ZUlLI
Préface de
Jacqueline FERRERAS
Ouvrage publié avec le concours de l'université de Paris X - Nanterre
et de l'université de Valenciennes et du Hainaut-Cambrésis
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaIia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) CANADA 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE H2Y lK9 HONGRIE ITALIECollection Recherches et Documents - Espagne
dirigée par D. Rolland avec J. Chassin et P. Ragon
Déjà parus
BESSIÈRE Bernard, La culture espagnole. Les mutations de
l'aprèsFranquisme (1975-1992),1992.
LAFAGE Franck, L'Espagne de la Contre-Révolution, XVIIIe-XXe siècles
(préface de Guy Hermet), 1993.
KÜSS Danièle, Jorge Guillén, Les lumières et la Lumière (préface de
Claude Couffon), 1994.
TODD I TEJERO Alexandre, La culture populaire en Catalogne, 1995.
PLESSIER Ghislaine, Ignacio Zuloaga et ses amisfrançais, 1995.
SICOT Bernard, Quête de Luis Cernuda, 1995.
ARMINGOL Martin, Mémoires d'un exilé espagnol insoumis, 1995.
FRIBOURG Jeanine, Fêtes et littérature orale en Aragon, 1996.
CAMPUZANO Francisco, L'élite franquiste et la sortie de la dictature,
1997.
GARCIA Marie-Carmen, L'identité catalane, 1998.
SERRANO MARTINEZ José Maria, CALMÈS Roger, L'Espagne: Du
sous-développementau développement,1998. .
BARRAQUÉ Jean-Pierre, Saragosse à lafin du Moyen-Age, 1998.
LENQUETTE Anne, Nouveaux discours narratifs dans l'Espagne
postfranquiste, 1999.
DENÉCHÈRE Yves, La politique espagnole de la France de 1931 à
1936, 1999.
MARQUÉS Pierre, La Croix-Rouge pendant la Guerre d'Espagne
(19361939), 2000.
ROJO HERNANDEZ Severiano, Église et société, Le clergé paroissial
de Bilbao de la République aufranquisme (1931- années 50),2000.
PÉRÈS Christine, Le nouveau roman espagnol et la quête d'identité:
Antonio Munoz Molina, 2000.
@L'Hannattan,2001
ISBN: 2-7475-0201-5PRÉFACE
En ces temps marqués par la révolution que supposent les nouvelles
technologies - révolution dont nous percevons mal, encore, toutes les conséquences
sur la vie individuelle -, il est réconfortant de constater qu'un des grands textes qui
inaugurent le Siècle d'Or espagnol est enfin accessible à tout lecteur familier de la
langue de Cervantès et curieux de la culture de notre grand voisin
d'outrePyrénées. Réconfortant, et en même temps fort compréhensible: le bouleversement
que nous vivons, dont un des aspects a pour nom la « mondialisation », incite
chercheurs, écrivains et éditeurs à retrouver les racines de la culture européenne,
forgée par la Grèce et Rome ainsi que par le christianisme, qui se situe dans le
prolongement de la Bible.
L'intérêt, j'oserais dire « actuel», de l'œuvre d' Alejo Venegas est d'offrir
une synthèse de cette culture antique et de la pensée chrétienne, aux sources
desquelles il a puisé avec un égal bonheur.
L'intérêt historique est non moins évident: Venegas appartient à l'une des
premières générations d'intellectuels qui ont bénéficié de ce formidable progrès
technique que constitua, alors, la découverte de l'imprimerie. Cet humaniste,
contemporain du philosophe Juan Luis Vives, illustre éminemment les courants de
pensée de son époque, marquée en Espagne par l'impact d'Érasme, en écho à la
Réforme luthérienne. La figure du Christ, qu'il met au premier plan, est, à cet
égard, très représentative de cette dimension humaine de la religion que privilégie
la Renaissance. Après avoir établi, d'entrée de jeu, la différence entre le domaine
de la foi et celui de la raison, le Maître de Tolède, partant de la certitude de la foi
selon laquelle la vie du chrétien se distingue par la grâce surnaturelle qui le nourrit,
entend aider ses concitoyens à maîtriser la terreur qu'engendre la perspective de la
mort, en leur proposant un examen rationnel des fins dernières. Ce volontarisme
qui s'appuie sur la raison pour dominer l'irrationnel porte, là encore, la marque de
l'humanisme espagnol.
Le rationalisme foncier d'Alejo Venegas va de pair avec une observation
aiguë de la réalité: il brosse ainsi un tableau extrêmement vivant, parce que
concret, des coutumes qui entourent les derniers moments de la vie. Dans le souci
de conduire son lecteur vers une «bonne» mort, il attire son attention sur les
« tentations» à éviter au long de sa vie, et tourne donc son regard vers celle-ci. Il
évoque les circonstances concrètes auxquelles l'individu peut se trouver confronté
et c'est ainsi toute une problématique sociale qui apparaît en filigrane à la faveur de
nombreux exemples, en même temps que la proposition d'une ascèse spirituelle
afin de trouver l'harmonie intérieure.VIII PRÉFACE
Enfin, grand lecteur, Venegas s'exprime dans une langue dont la clarté
égale l'élégance et la variété, et qui sert indiscutablement son propos, qui est
d'aider ses contemporains à mieux vivre.
Il faut rendre hommage au travail exigeant et minutieux de Marc Zuili qui
a redonné vie à ce chef-d'œuvre, en établissant un texte fiable, soigneusement
justifié et qui constituera l'édition de référence. L'appareil critique éclaire le texte
et lui restitue sa richesse par les notes érudites qui explicitent le sens des multiples
références culturelles de Venegas. Il est aussi judicieusement conçu pour permettre
une lecture ponctuelle et, par ses index, il constitue, enfin, un précieux instrument
de travail pour les chercheurs.
Jacqueline Ferreras,
Professeur à l'université de Paris X -NanterreAVANT-PROPOS
Cette édition critique de la Agonia deI transito de la muerte (édition
princeps: 1537) d'Alejo Venegas de Busto est le fruit de la refonte d'une thèse
soutenue à l'université de Paris X-Nanterre en novembre 1997. Ce remaniement a
essentiellement porté sur l'allégement et / ou la rectification de certaines notes,
l'enrichissement de l'introduction par des données complémentaires qui permettent
de mieux éclairer le texte et de cerner davantage la personnalité de son auteur,
tout en les replaçant dans le contexte spécifique de l'Espagne de la première
moitié du xv! siècle.
Le choix d'un tel sujet de doctorat n'était pas dû au hasard: la rédaction
d'un mémoire de maîtrise,puis de D.E.A., voilà maintenantplusieurs années, nous
avait amené à nous intéresser à Alejo Venegas et à nous pencher sur les passages
les plus connus de ses œuvres majeures: Agonia deI transito de la muerte (1537) et
Primera parte de las diferencias de libros que ay en el universo (1540). Nous avions
alors apprécié ces premiers « contacts» avec ce moraliste tolédan et ses écrits.
Quand vint le moment de choisir un sujet de thèse, nous nous sommes tout
d'abord orienté vers le projet d'une édition critique, puis avons recherché une
œuvre du xv! siècle qui n'avait jamais encore fait l'objet d'une telle approche.
Lorsque Are Ferreras nous suggéra de travailler sur l'un des ouvrages de
Venegas, notre choix se porta sur la Agonia deI transito de la muerte, du fait de
l'excellent souvenir que nous avions gardé de cet auteur et de son texte. C'est donc
avec enthousiasmeque nous avons entrepris ce travail,. aufil des années que nous
avons consacrées à cette recherche, notre intérêt pour Alejo Venegas et pour son
Agonia.. n'a fait que croître, même lorsque surgissaient des difficultés et que la
tâche en paraissait d'autant plus ardue, mais combien passionnante.
En parachevant cette édition critique de la Agonia deI transito de la
muerte, nous avons souhaité rendre plus accessible un texte à la fois connu et
souvent cité, mais dont les quelques exemplaires datant des xv! et XVIf siècles,
d'une part ne sont plus disponibles de nos jours que dans de rares bibliothèques,
d'autre part présentent l'inconvénient d'être imprimés, pour la plupart d'entre eux,
en caractères gothiques qui rendent leur lecture malaisée. Quant à la dernière
publication intégrale de cette œuvre, celle df!!la Nueva Biblioteca de Autores
Espaiioles, en 1911, elle présente de nombreux défauts, si bien qu'elle ne peut
guère en constituer l'édition moderne de référence: outre qu'elle est peu commode
à consulter, figurant au catalogue des seules bibliothèques disposant d'un fonds
espagnol important, elle est surtout entachée d'un grand nombre d'erreurs,x AVANT-PROPOS
coupures et omissions et ne comporte aucune note qui permette de clarifier un mot
ou un passage délicat du texte ou d'en donner les variantes.
Nous espérons donc avoir contribué, par le présent travail, à restituer son
intégrité à un grand texte espagnol du xv! siècle, tout en lui permettant d'être
remis en circulation.
Il nous a semblé utile de faire figurer en annexe un autre ouvrage de
Venegas, intitulé Breve declaracion de las sentencias y vocablos obscuros que en el
libro de la muerte se hallan. Ce texte, publié pour la première fois à Tolède en
1543, reprend point par point le contenu de la Agonia... et en constitue une glose.
Les exigences éditoriales nous ont conduit à l'annoter succinctement, par quelques
indications permettant de compléter celles déjà données dans les notes qui
accompagnent le texte de la Agonia..
Il n'aurait pas été concevable d'achever cet avant-propos sans adresser
nos remerciements à tous ceux qui nous ont permis de mener à bien cette édition
critique.
Nous tenons à exprimer notre gratitude à Madame le Professeur
Jacqueline Ferreras, qui a dirigé notre thèse,. nous avons su apprécier ses
précieux conseils et son soutien.
Notre reconnaissance va également à Monsieur le Professeur Claude
Chauchadis, Monsieur le Professeur Bernard Darbord et Monsieur le Professeur
Alain Milhou, dont les remarques et suggestions pertinentes lors de notre
soutenance ont été prises en compte dans cette édition, qui leur doit beaucoup.
Nous adressons aussi nos plus vifs remerciements à Dona Maria José
Anguiano et Dona Teresa Simon, de la Biblioteca nacional de Madrid, à Dona
Maria Luisa Gomez Gil et Don Francisco Gonzalez Sarmiento, du C.S.I.C.
(Madrid), et à Don Julio Porres de Mateo, de l 'I.P.I.E. T. (l'olède), qui nous ont
toujours réservé le meilleur accueil, à M. Jean-Marie Pény et M. François Suzzoni
pour leur admirable traduction des citations latines contenues dans la Agonia...,
aux RR. PP. Ildefonso Adeva Martin et Maximilien Cottin de Taillac qui nous ont
permis de bénéficier de leurs connaissances en matière de théologie, ainsi qu'à
M. Alain Meyet qui nous afait l'amitié de délaisser momentanément le droit public
afin de contribuer à la mise en forme de cette édition.
Nous ne saurions oublier les collègues et amies qui nous on~ prodigué
aide et encouragements, parmi lesquelles Af'es Martine Benigni, Aline
Bergounioux, Chantal Chartier, Simone Cornu et Françoise Prioul.
Enfin, nous avons été très sensible à la patience dont a fait preuve notre
famille et à la sollicitude qu'elle nous a témoignée durant ces années où nous
avons mené nos travaux de recherche.INTRODUCTION*
1 Alejo Venegas de Busto: la vie et l'œuvre
C'est en 1537 que la première édition de la Agonia dei transito de la
muerte voit le jour, sous les presses de l'imprimeur tolédan Juan de AyalaI. Cette
œuvre, qui depuis lors a connu en Espagne un succès certain, attesté par l'existence
de seize éditions successives dont onze au cours du seul XVIe siècle2, a pour
auteur Alejo Venegas de Busto. Cet homme a été très souvent loué pour ses
qualités: Alonso Cedillo3 signale sa «singular erudicioID>et le qualifie de <<varon
de mucha, varia y copiosa doctrina, por haber, como ha, leido gran ninnero de
4;autores de diversas facultades» Alonso Garcia Matamoros5 évoque «Alexius
1 À propos de l'histoire de l'imprimerie à Tolède, on pourra consulter deux ouvrages
essentiels:
a) Cristobal PÉREZ PASTOR, La imprenta en Toledo: descripcion bibliografica de las
obras impresas en la Imperial Ciudad desde 1483 hasta nuestros dlas, Madrid, hnprenta
Manuel Tello, 1887 ~
b) Jesusa VEGA GONzALEZ, La imprenta en Toledo: estampas del Renacimiento, Toledo,
IPIET, 1983.
2 Voir la liste détaillée de ces éditions ainsi que leur description et leurs caractéristiques,
infra, pp. XXXIX-XLIX.
3 À propos des titres et qualités d'Alonso Cedillo, voir infra, p. 7.
4 Citation provenant du texte intitulé «El Maestro Alonso Cedillo, racionero en la santa
Iglesia de Toledo y catedratico en el estudio y universidad de la misma ciudad, al benévolo y
pio lectoD>,qui fait partie des préliminaires de la Agonla deI transito de la muerte con los
avisos y consuelos que cerca della son provechosos (cf infra, p. 7). L'édition M 1911 de la
Agonia... est fautive, puisqu'elle donne à tort pour le même passage: «varon de mucha valia
y copiosa doctrina, por haver, como ha, leido gran nfunero de autores de diversas facultades»
(p. 106 de M 1911).
5
Marcel Bataillon évoque à plusieurs reprises la personnalité de « l'humaniste Matamoros,
un des hommes en qui restait vivante à Alcala, au milieu du [XVIe]siècle, l'ardeur érasmiste
de la génération précédente}} (Marcel BATAILLON, Érasme et l'Espagne, nouvelle édition
en trois tomes par Charles Amiel et Daniel Devoto, 1.I, Genève, Droz, 1991, p. 569).
* Les notes de cette introduction vont de 1 à 226 et celles du texte de la Agonla... et de son
complément donné en annexe, la Breve declaracion..., de 1 à 3118. Dans le cas des renvois
d'une note à une autre, soit nous avons précisé explicitement que cette dernière se trouve
dans l'introduction, soit nous n'avons rien indiqué et cela signifie implicitement qu'il s'agit
d'une note portant sur les textes eux-mêmes: ainsi, «cf note 2 (introduction)>> renvoie à la
}}note 2 de l'introduction, tandis que «cf note 2 renvoie à la note 2 de la Agonla...XII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
Venegius, prope infinitre et stupendre lectionis vir, qui et subtilitate ingenii et
disciplinarum varietate, et morum honestate et elegantia nulli est postponendus »6;
Juan Ginés de SepUlveda ajoute «vir non solum humanioribus litteris in primis
7;eruditus sed etiam in studiis theologire versatus» Ambrosio de Morales Ie
considère comme un «hombre de gran ingenio y infinita leccioID)8; Bartolomé José
Gallardo affirme que «Venegas escribe con propiedad y pureza nada comunes :
ademâs de castizo es rico en copia de voces y frases»9; Federico Carlos Sainz de
Robles rappelle enfin que «Venegas escribe con brio e intensidad, con noble y
castizo dominio del castellano..., con dramaticidad ... y con colorido : foe varon de
inmensa erudicion, ingenioso y de elegantisimo deciD)lo. Quoique l'œuvre d' Alejo
Venegas ait suscité, comme on le voit, de fervents éloges, nous remarquons que des
pans entiers de la vie de cet auteur demeurent en revanche dans l'obscurité la plus
totale: malgré la remarquable réputation du Maestro tolédan, non seulement de
nombreux historiens et spécialistes de la littérature espagnole ignorent des données
essentielles de sa biographie, mais sa production littéraire elle-même semble encore
mal connue11, et surtout une controverse a vu le jour à propos des influences
érasmistes qu'il aurait subies et qui apparaîtraient dès la première édition de son
Agonia dei transito de la muerte (1537). Précisons cependant qu'Alejo Venegas a
tout de même suscité depuis une trentaine d'années un regain d'intérêt chez
certains chercheurs, mais leurs travaux demeurent encore trop « confidentiels». La
présente édition critique de la Agonia... permettra, nous l'espérons, de mieux faire
connaître ces recherches, tout en rendant enfin accessible le texte d'une œuvre qui
méritait un meilleur traitement que celui qu'elle a reçu lors de sa dernière édition,
en 1911, dans la Nueva Biblioteca de Autores Espafioles.
6 Alonso GARCiAMATAMOROS,Apologiapro adserendahispanorum eruditione,Alcala
de Henares, 1553. Nous citons à partir de l'édition moderne de José Lopez deI Toro,
Madrid, Anejo 28 de la Revista Espanola de Filologia, 1943, p. 228, paragraphe n° 147.
7 Juan GINÉs DE SEPÛL VEDA, Epistolarum libri septem, Salmanticae, Joannem Mariam
da Terra Nova et Jacobwn Archariwn, 1557, p. 253.
8 Ambrosio de MORALES, Discurso sobre la Lengua Castellana, cité par Miguel MIR,
op. cit., p. XVIll.
9
Bartolomé José GALLARDO, Ensayo de una biblioteca de libros raros y curiosos,
vol. IV, Madrid, hnprenta Manuel Tello, 1889, col. 1016.
10Federico Carlos SAINZ DE ROBLES, Ensayo de un diccionario de la literatura, 1. n :
<<Escritoresespafioles e hispanoamericanos», Madrid, Aguilar, 1953, p. 1185.
Il Ainsi José Luis ABELIAN annonce à tort, à propos de la Agonia..., que «tuvo gran éxito
en su tiempo, pues solo en el siglo XVI se le conocen tres [sic] ediciones : Toledo, 1537~
Zaragoza, 1564~ Alcala, 1585» (El erasmismo espanol, Madrid, Espasa-Calpe, coleccion
«Austral», n° 1642, 1982, p. 239). En réalité, comme nous l'avons dit, il y eut onze éditions
espagnoles de la Agonia... au cours du XVIesiècle (CLinfra, pp. XXXIX-XLI).INTRODUCTION XIII
1.1 Quelques éléments biographiques
Nous avons constaté que les dates de naissance et de mort d'Alejo Venegas
apparaissent d'une manière erronée dans nombre d'ouvrages de référence.12 Certes,
il semble que lui-même n'ait eu qu'une connaissance approximative de sa propre
date de naissance, puisqu'à deux reprises ilIa donne d'une façon imprécise: appelé
à témoigner, le Il octobre 1538, dans le procès mené par l'Inquisition à l'encontre
»13, puis, vingt et un ansde Luis de Beteta, il déclare « être âgé de 39 ou 40 ans
plus tard, lors du procès contre fray Bartolomé Carranza, évêque de Tolède, il
affirme qu'il a «sesenta y un aDos poco mas 0 menos»14. Ces témoignages
permettent désormais de considérer - avec néanmoins une légère marge
d'incertitude - qu'Alejo Venegas vit le jour en 1498 ou en 1499. Bien que l'on
s'accorde à dire qu'il est né à Tolède, il est probable qu'il vint en fait au monde à
Camarena, à trente kilomètres environ au nord-ouest de la Ciudad Imperial: pour
preuve, d'une part le témoignage de deux « anciens» de Camarena, qui affirment,
en 1576, que «en los aDos pasados hubo dos Maestros en santa Teoloxia, el uno se
decia el Maestro Alonso Rodriguez Camarena, y el otro el Maestro Alexo Venegas,
los cuales fueron naturales de este dicho lugar de Camarena y fueron dotos y
12Approximations et hésitations abondent. En voici quelques exemples très significatifs:
<<Entrelos que se sirvieron de su lengua materna, debemos citar al Maestro toledano Alexo
Venegas de Busto (1493 ? - m. después de 1543)>>(Jaime FITZMAURICE KELLY,
Historia de la literatura espanola, Madrid, Libreria general de Victoriano Suarez, 1913,
p. 264) ~ <<Literatoy fil6sofo espaiiol de mucho prestigio. Naci6 - l 1493 ? - en Toledo.
Muri6 en 1554» (Federico Carlos SAINZ DE ROBLES, op. cit., p. 1153) ~«No se conoce
con exactitud la fecha de nacimiento de Alejo Venegas, pero a base de los datos que nos
proporcionan sus escritos es posible fijar como fecha aproximada de su natalicio los ultimos
aiios deI s. xv 0 los principios deI siglo siguiente» (Enciclopedia de la cultura espanola,
Madrid, Editora nacional, 1968, t. V, p. 615) ~«Venegas del Busto (Alejo), escritor espaiiol
(c. 1493 - 1554)>>(Gran enciclopedia Larousse, Barcelona, Editorial Planeta, 1977, t. X,
p. 683) ~«Alejo de Venegas (h. 1493 - 1554), que es su nombre, habia nacido en Toledo»
(José Luis ABELLAN, op. cit., p. 237) ~ «VENEGAS, ALEJO (Toledo, h. 1498-99 -
h. 1572)>>(Diccionario de la literatura espanola e hispanoamericana, dirigido por Ricardo
Gu1l6n, Madrid, Alianza editorial, t. il, 1993, p. 1719).
13 C'est à Marcel Bataillon que l'on doit cette précision qui apparaît dans Érasme et
l'Espagne, op. cit., t. I, p. 606, note 3. TI existe une édition espagnole de cet ouvrage,
Erasmo y Espana, Madrid -México, Fondo de Cultura Econ6mica, 1966 : précisons qu'une
erreur d'impression indique à tort, dans cette édition espagnole, que ce témoignage d'Alejo
Venegas eut lieu en 1558. Quelques passages significatifs de la déclaration du Maestro sont donnés par TIdefonso ADEVA MARTiN, El Maestro Alejo Venegas de Busto,
su vida y sus obras, Toledo, I.P.I.E.T., 1987, p. 468. Les références exactes de ce docwnent
sont: AHN, Inquisicion de Toledo, leg. 102, n° 3 :Proceso de Luis de Beteta, foIs 67 vO-68.
14 Cette phrase, ainsi que quelques autres passages de l'interrogatoire d' Alejo Venegas,
figurent dans TIdefonso ADEVA MARTiN, op. cit., pp. 524-526. Les sources de ce
docwnent sont précisées: BAHM, Proceso de Carranza, XII, leg. 9-1804, foIs 166-167.XIV AGONiA DEL TRANsITO DE LA MUER TE
principales en su doctrinID)15, d'autre part le fait que plusieurs autres membres de
la famille Venegas étaient originaires de Camarenal6, ce qui révèle des attaches
certaines de cette famille avec ce bourg. Le jeune Alejo, fils de Juan Venegas et de
Inés de Busto, ne passa vraisemblablement que ses années d'enfance dans sa
bourgade natale puisqu'on le retrouve assez vite à Tolède, comme enfant de chœur
à la cathédrale. Il suit d'abord les cours prodigués dans l'école du chapitre de cette
même cathédrale, puis entreprend des études au Colegio de Santa Catalina, dont la
finalité était de former de futurs prêtres. Mais sa vocation n'est sans doute pas assez
ancrée en lui car il renonce à cette voie. Après avoir été l'élève du Maestro Alonso
17Cedillo, il devient «graduado en el magisterio de las artes liberales» et enseigne à
son tour. Après un rapide passage à Ocana puis à Alcala de Henares, Alejo
Venegas retourne à Tolède, où il professe à l'université jusqu'en octobre 1544, date
à laquelle il se rend à Madrid pour prendre la direction de l'Esfudio de Gramatica
de la Villa; il s'y montre un enseignant compétent et dévoué1s, ses cours attirent
un public nombreux, et ce n'est qu'en 1560 qu'il abandonne cet emploil9.
15 En ce qui concerne ce témoignage sur Alejo Venegas et ses liens probables avec le
«pueblo» de Camarena, cf. Carmelo vrnAS Y MEY y Ramon PAZ, Relaciones historico -
geogréifico - estadisticas de los pueblos de Espana hechas por iniciativa de Felipe II, Reino
de Toledo (primera parte), Madrid, C.S.I.C., 1951, p. 197. Le fait qu'Alejo Venegas y soit
désigné comme «Maestro en santa Teoloxia», alors qu'en fait il était <<Maestroen artes
liberales», peut surprendre à première vue, mais semble devoir s'expliquer par la réputation
qu'il avait acquise dans le domaine de la théologie auprès de bon nombre de ses
contemporains.
16 lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., évoque un neveu du Maestro Venegas, le jésuite
Bernardo Venegas, «natural de una villa que se dize Macarena [sic]» (p. 6, note 14), tandis
que «Yllan Vanegas, vecino de Camarena» apparaît dans un acte du 9 janvier 1536 (AHPT,
protocolo de Bernardino de Navarra, leg. 1292, foIs 12 vO-13).
17II l'affmne lui-même dans son premier testament, qui date du 15 mai 1550, et qui est
reproduit - ainsi que son second testament - par Juan Bautista AVALLE-ARCE, «Los
testamentos de Alejo Venegas», Dintorno de una época dorada, Madrid, José POmla
Turranzas, 1978, pp. 137-172 [citation p. 158]. Ces deux docwnents sont aussi donnés par
lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., pp. 492-506 [citation p. 499] (premier testament) et
pp. 532-535 (second testament)..
18Pour preuve, les Libros de acuerdos deI Ayuntamiento de Madrid, qui évoquent, à propos
d'Alejo Venegas, «la eficacia de su labor docente y el aprecio y la gratitud de la Villa»
(lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., p. 56).
19
La venue d'Alejo Venegas à Madrid est attestée par une note contenue dans un des Libros
de Acuerdos deI ayuntamiento de Madrid (AHAM, t. XI, fol. 328, session du 27 octobre
1544). Cette note a déjà été publiée à deux reprises:
a) Eugenio VARELA HERVÎAS, «Sobre Alejo Venegas», Correo Erudito, I, 1940, p. 83 ~
b) lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., p. 472.
Nous reproduisons ci-après l'essentiel de ce texte: «Paresçio en el dicho ayuntamiento el
Maestro Vanegas e dixo que ya sus mercedes saben commo por seruir a esta Villa él a
determinado de venir a tener el estudio e que por servillos él se obligara destar tres aiiosINTRODUCTION xv
Signalons enfin que le Maestro Venegas fut nommé «visitador de libros»20 à
Tolède à la demande de l'inquisiteur général don Alonso Manrique de Lara21, ce
qui lui valut de se pencher sur de nombreux ouvrages22. Il exercera cette activité de
«cenSOD)dès 1536 - date à laquelle il autorise la publication d'un ouvrage d'Alvar
G6mez de Ciudad Real intitulé Proverbia Salomonis -, et ce jusqu'à la fin de ses
jours puisque c'est en 1562, l'année même de sa disparition, qu'est publié, avec son
aqui con que sus mercedes manden luego gastar 10que los alarifes an declarado en el reparo
del estudio que son ocho mill maravedis e çiertos pertrechos e con que cada 000 de los
venyderos ... de los dichos gastos que los alarifes dizen se gasten cada 000 cinco mill
marauedis en reparo de la dicha casa a vista de los alarifes~ e que suplica a sus mercedes e
porque haze mudança e trae su casa de Toledo a esta Villa, le manden librar luego el un
terçio. E los dichos senores acordaron que por quel dicho Maestro es una persona tan
senalada e que de su venyda se espera mucha doctrina e prouecho para los hijos de los
buenos deste pueblo, acordaron que se haga con éllo que pide ese le libren luego un terçio,
dando seguridades de cunplirlo 10 que an dicho.» Les fonctions du Maestro Venegas
prennent fm en 1560 ~il est remplacé à la tête de l'Estudio de Gramatica de la Villa par
Francisco de Zorita, comme l'indique cette autre note extraite des Libros de Acuerdos
er(AllAM, 1. XIV, foIs 396 vO-397, session du 1 mars 1560): «En este ayuntamiento los
dichos senores justicia y regidores e personas susodichas rescibieron por preceptor de
gramâtica desta villa al bachiller Francisco de Corita de Tovar, vecino de Alcala de Henares,
con quinze mill maravedis de salario, que en esta villa tienen derecho de dar cada un 000 y
con que pedirian licencia a su Magestad para otros diez mill maravedis mas que se le den de
ayuda de costa como se davan al Maestro Venegas y con que se le de por cada uno de los
estudiantes dos reales cada mes y con que se le de la casa deI Estudio como se dava al
Maestro Venegas...»
20 Alejo Venegas lui-même emploie indifféremment les expressions «censor de libros» et
«visitador de libros» lorsqu'il évoque cette charge qui lui a été confiée. Rappelons à propos
de la censure que «si el control estaba en manos de ministros inquisitoriales que no se
ocupaban exclusivamente de estas tareas (comisarios 0 visitadores ), también la censura, en
los tribunales locales, estaba encomendada a colaboradores inquisitoriales.. .: los
calificadores, que, ademâs de censores de libros, eran una pieza fundamental en los procesos
inquisitoriales, pues se ocupaban de defmir el grado de delito de las proposiciones deI reo,
«calificarlas» segUn la terminologia deI propio Santo Oficio» (José PARDO ToMAs,
Ciencia y censura: la Inquisicion espanola y los libros cientlficos en los siglos XVIy XVII,
Madrid, C.S.lC., coleccion «Estudios sobre la ciencia», n° 13, 1991, p. 43). TIest donc clair
que le Maestro tolédan était «cenSOD)ou «visitadoD), mais ne pouvait être considéré comme
«calificadoD) ~ il faisait simplement partie de ces «personajes deI mundo académico
(teologos de las Universidades) 0 extraacadémico» qui agissaient «de forma esporâdica y
siempre por mandato expreso de la Suprema» (ibid.).
21Signalons aussi l'existence d'un article qui donne des précisions sur le rôle joué par Alejo
Venegas en tant que «visitador de libros» et qui évoque quelques ouvrages pour la
publication desquels il a émis un avis favorable: Daniel EISENBERG, «An Early Censor:
Alejo Venegas», Medieval, Renaissance and Folklore studies in honor of John Esten Keller,
Newark (U.S.A.), Juan de la Cuesta, 1980, pp. 229 - 241.
22Plusieurs de ces ouvrages sont recensés infra, p. XXI.XVI AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
accord, l'ouvrage de Francisco Sanchez de las Brozas, Verae Brevesque
Grammaticae Latinae lnstitutiones.
En ce qui concerne sa vie privée, on sait qu'il s'est marié avec Marina
Quijada et qu'il est le père d'une nombreuse descendance: cinq garçons (Juan,
Basilio, Atanasio, Domingo et Esteban) et deux filles (Inés et Germana).23 Il doit
donc faire face à de lourdes charges familiales: dans l'épilogue de la Breve
declaracion de las sentencias y vocablos obscuros, qui, dès l'édition de 1543,
complète laAgonia dei transito de la muerte, il évoque avec une pointe d'anxiété le
« poids» de sa famille, qui est composée «de doce personas que comen de nuestro
trabajo»24, tandis qu'il avoue humblement «estoy pobre» dans son second
1ertestament, en date du août 156225. Aussi est-il contraint d'accepter l'aide
financière que des protecteurs et amis lui apportent: parmi ses bienfaiteurs citons
l'humaniste Juan de Vergara, ainsi que don Diego Hurtado de Mendoza, comte de
Mélito, sans oublier don Francisco Mendoza y Bobadilla, évêque de Coria puis
cardinal, ou encore Pedro de Campo26, doyen de la faculté de théologie de Tolède
et évêque d'Utique27. Malgré ces aides appréciables, et pour faire face à des
difficultés matérielles toujours présentes, Alejo Venegas a parfois emprunté quelque
23 BAHM, Esteban de GARIBAY Y ZAMALLOA, Grandezas de Espana, V, (ms. 9-2105),
fol. 165 : «El dicho Juan Benegas y dofia Ynes de Busto, su muger, fueron padres deI
Maestro Alexio Benegas ... que ubo en su muger, dona Marina Quixada, hija de Diego
Lopez Quixada y de su muger dona Maria Carillo, naturales de tierra de Yllesecas, de
nobles linajes, a Basilio y Athanasio Benegas, que murieron sin averse sefialado en nada,
por no ser para ello~ y Esteuan Benegas, profesor de la nabiera [= École navale], que en el
aiio 1557 murio en las guerras de Sanct Quintin~ y Domingo Benegas que profesando 10
mismo ha seruido muchos aiios en las guerras de Flandes~ y Juan Quixada, capitan
de infanteria y ahondadinario [sic] y teniente de general de artilleria, que ha seruido mucho,
y es latino, griego, y mathematio y astrologo~ y dofia Ynes de Busto, muger de don Tello de
Guzman, un caballero de Toledo, con sucesion femenina~ y dona Germana Benegas, muger
de Diego de Figueroa, contino de la casa real, varon muy religioso, vecino de la misma
ciudad, sin sucesion.}}
24 Alejo VENEGAS, Breve declaracion de las sentencias y vocablos obscuros que en el
libro deI transito de la muerte se hallan, Toledo, Juan de Ayala, 1543, epilogo, p. 657 de
cette édition: nous citerons désormais à partir d'elle.
25 Ce second testament a été publié pour la première fois par José Maria CABEZALI,
«Tninsito de la muerte del Maestro Alejo Venegas», Revista bibliogrtifica y documental, ill,
1949, pp. 291-301 (citation p. 295). TIest repris par Juan Bautista AVALLE-ARCE, art. cit.,
pp. 168-172 (citation p. 169), puis par TIdefonso ADEVA MARTIN, op. cit., pp. 532-535
(citation p. 533).
26À propos de Pedro de Campo, CLinfra, p. 9, note 46.
27 Ville située près de Carthage. TI est évident que ce titre est un héritage des premiers
temps du christianisme: Pedro de Campo était donc un évêque nommé in partibus
infidelium, c'est-à-dire qu'il avait reçu un titre lié à un territoire ayant appartenu autrefois à
la chrétienté.XVIIINTRODUCTION
argent.28 Il se montre pourtant un travailleur acharné qui, n'ayant pas assez de ses
journées, profite de ses nuits pour écrire, comme il le précise lui-même dans
certains passages de ses livres.29
Excès de travail? Soucis matériels trop éprouvants? Rien ne permet
d'affirmer pourquoi Alejo Venegas tombe subitement malade: toujours est-il que le
er
1 août 1562 il dicte un second et ultime testament, dans lequel il se déclare
«enfermo de su cuerpo»30. Ce testament, rédigé dans l'urgence, comporte de
nombreuses traces de cette précipitation: c'est ainsi qu'Alejo Venegas omet de
mentionner l'un de ses enfants et qu'il oublie de faire figurer certaines dispositions
en faveur de sa femme, dona Marina Quijada. Ces erreurs, révélatrices de son très
mauvais état de santé, l'obligent, dès le 3 août 1562, à ajouter un codicille -
luimême assez confus -, qu'il n'est même plus capable de signer tant sa faiblesse est
grande.3I C'est le 8 août 1562 que son exécuteur testamentaire, Alonso Cedillo,
rédige un inventaire des biens d'Alejo Venegas32 : ce document, établi comme il se
doit après la mort du Maestro, permet de conclure que ce dernier est décédé entre le
3 et le 8 août 1562.
1.2 Quelques données bibliographiques
La production littéraire du Maestro Venegas est importante, tant en
nombre qu'en qualité. Outre trois ouvrages fondamentaux: Tractado de
28 On trouve trace de ces emprunts dans le second testament d'Alejo Venegas (cf. supra,
note 17 [introduction] pour les références de ce document). Le Maestro indique clairement:
«Yten mando que se pague de mis bienes a Joan Baptista Parra 10 quel dixere que yo le
devo», «Yten mando que se pague de mis bienes a B.o Peres Alalcana 10 quel dixere que yo
le devo de cosas que de su casa e sacado.»
29Dans sa lettre à fray Dionisio Vazquez, qui figure en tête de la Agonia..., Alejo Venegas
confie à propos de cet ouvrage que «como... le faltase el tiempo diurno por las ordinarias
lecciones de que abundaba, foe organizado en las horas debidas al sueno» (p. 14 de notre
édition). De même, il indique dans l'épilogue de la Breve declaracion... que «de verdad
tenemos tan poco tiempo ... con que... somos forzados a quitar a las horas debidas al sueno,
para entresacar alguna partecilla del talento que Nuestro Senor nos ha dado en cargo»
(p. 657 de notre édition). On retrouve le même discours dans le prologue de la Primera
parte de las diferencias de libros que ay en el universo, où il relate que «el dia de S.
Eugenio deI ailo pasado ... comencé mi trabajo, aprovechândome de muchos ratos debidos al
sueno, por estar necesitado a emplear las horas deI dia en las ordinarias licciones que leo en
esta ciudad de Toledo» (fol. n VO).
30José Maria CABEZALt, art. cit., p. 295 ~Juan Bautista AVALLE-ARCE, art. cit., p. 168 ~
lldefonso ADEVA MARTiN, op. cil., p. 532.
31José Maria art. cit., p. 297, et lldefonso ADEVA MARTiN, op. cil., pp.
535536.
32 Cet inventaire, dont les références sont AHPT, Prolocolo de Juan de Navarra, leg. 997,
foIs 663-669 vO,a été publié par José Maria CABEZALi, art. cit., pp. 297-299, et repris par
lldefonso ADEVA MARTiN, op. cil., pp. 536-538.XVIII AGONIA DEL TRÂNSITO DE LA MUERTE
ortographia y accentos en las tres lenguas principales, Agonia dei transito de la
muerte et Primera parte de las diferencias de libros que hay en el universo, qui
témoignent de son érudition et dans lesquels apparaissent des qualités didactiques
évidentes33, il a commenté en latin deux textes (De militia principis Burgundi
d'Alvar Gomez de Ciudad Real et Samarites comœdia de Samaritano Euangelico
de Pedro Papeo) et a évoqué les malheurs de Tolède, victime en 1543 d'une terrible
sécheresse, dans un texte intitulé Tractado y platica de la ciudad de Toledo a sus
vezinos affligido$34. Il nous a aussi laissé un manuscrit intitulé Puntos de doctrina
cristiana et a composé plusieurs prologues destinés à introduire les œuvres de
quelques auteurs renommés de son temps. De par son rôle de «censor de libros», il
a aussi été conduit à rédiger des «censuras 0 aprobaciones» qui figurent dans
plusieurs ouvrages. C'est le recensement de cet ensemble de travaux que nous
35souhaitons présenter synthétiquement dans les lignes qui suivent. Signalons enfin
qu'Alejo Venegas a évoqué plusieurs de ses travaux qui, pour des motifs inconnus,
semblent n'avoir jamais pu être publiés ou dont les éventuels manuscrits ne sont
pas parvenus jusqu'à nous.
361.2.1 Ouvrages publiés, autres que la Agonla...
o Tractado de ortographla y accentos en las ires lenguas principales:
Antonio Palau y Dulcet, dans Ie tome XXV de son Manual del librero
hispanoamericano (édition de 1973), recense une seule édition de cet ouvrage:
1) Alejo VENEGAS: Tractado de orthographia y accentos en las tres lenguas
principales, Toledo, Lâzaro Salvago Ginovés, 1531 (édition princeps). BNM (deux
exemplaires), U-2836, R-4154 ; BNF, Rés. p. X. 148.
Nous signalons ici l'existence d'une autre édition, beaucoup plus récente:
2) Id., Madrid, ArcolLibros, S.A., 1986 (édition en fac-similé avec une étude et des
notes de Lidio Nieto).
. Primera parte de las diferencias de libros que ay en el universo :
Antonio Palau y Dulcet présente cinq éditions de cet ouvrage:
1) Alejo VENEGAS, Primera parte de las diferencias de libros que ay en el
33 Cf: notre article: Marc ZUILI, « Didactisme et souci de clarté de Alejo Venegas dans
Agonia dei transito de la muerte», Crisol, Centre de recherches ibériques et
latinoaméricaines de l'université de Paris X-Nanterre, n° 17, juin 1993, pp. 1-11.
34 Ce texte fait l'objet par nos soins d'une édition critique, à paraître dans la revue Anales
toledanos.
35 Les cotes qui sont données sont celles de la Biblioteca nacional de Madrid (BNM, en
abrégé) et de la Bibliothèque nationale de France (abréviation: BNF).
36Pour la liste, la description et les caractéristiques des diverses éditions de la Agonia..., cf.
infra, pp. XXXIX-XLIX.XIXINTRODUCTION
universo, Toledo, Juan de Ayala, 1540. (Cette édition princeps comporte des
erreurs dans la numérotation de certains chapitres. Plusieurs de ces erreurs
subsisteront dans les deux éditions suivantes.) BNM (trois exemplaires), R-ll.789,
R-13.848, R-26.594; BNF, Rés. R. 1554.
2) Id., Toledo, Juan de Ayala, 1545-1546. BNM (cinq exemplaires), R-1782,
R-ll.792, R-15.519, R-16.209, R-29.334.
3) Id., Madrid, Alonso Gomez, 1569. BNM (deux exemplaires), U-ll.268, R-5313.
4) Id., Salamanca, Pedro Laso, 1572. (Cette édition rectifie enfin les erreurs de
numérotation de certains des chapitres de l'œuvre.) BNM (deux exemplaires),
R-7509, R-I0.221 ; BNF, Z.32.341.
5) Id., Valladolid, Diego Fernandez de Cordoba, 1583. BNM (quatre exemplaires),
U-6262, R-16.006, R-6321, R-6326.
À ces éditions nous en ajoutons une sixième, réalisée il y a quelques années:
6) Id., édition en fac-similé avec un prologue de Daniel Eisenberg (reproduit
l'édition de 1545-1546), Puvilllibros, coleccion «Biblioteca HiSpâniCID>, Barcelona,
1983.
1.2.2 Ouvrages perdus ou non publiés
Nous connaissons l'existence de plusieurs œuvres d'Alejo Venegas qui ont
été annoncées par l'auteur mais qui semblent n'avoir jamais été publiées. Le
Maestro tolédan a évoqué «un tractado de poesia que, si Dios quiere, saldrâ tras
este guion»37, «una Arte de gramatica ... para que por ella las monjas puedan
aprender la lengua latina sin preceptoD>38,ainsi qu'un ouvrage intitulé De liberis
educanti;9. Il a parlé aussi d'un Privilegios dei nada40, d'une œuvre intitulée
Diabologla (dont la mention apparaît dans son introduction à l'ouvrage de Pedro
Papeo, Samarites comœdia de Samaritano Euangelico), ainsi que d'un traité dont
le titre est Grammatica narrativa41 . Ces œuvres semblent n'avoir jamais vu le jour
ou nous n'avons pas trace de leurs éventuels manuscrits.
37Alejo VENEGAS, Tractado de orthographia y accentos en las tres lenguas principales,
Toledo, Juan de Ayala, 1531, fol. e ill.
38Alejo VENEGAS, Breve declaracion..., Toledo, Juan de Ayala, 1543, fol. A ill, p. 536 de
notre édition.
39Une mention de cet ouvrage apparaît dans une lettre d'Alejo Venegas à Juan Vergara, en
date du 7 octobre 1548. Cette lettre a été publiée par lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit.,
pp. 489-490.
40Ouvrage annoncé in :Breve declaracion..., op. cit., p. 629 de notre édition.
41 Ce traité est évoqué par Alejo Venegas dans son commentaire intitulé ln uelleris aurei
locos obscuriores breuis enucleatio qui figure dans De militia principis Burgundi, ouvrage
d'Alvar G6mez de Ciudad Real (la description de cet ouvrage se trouve infra, p. XX).xx AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
1.2.3 Commentaires, opuscules et œuvres manuscrites
o Alvar OOMEZ DE CIUDAD REAL, De militia principis Burgundi, Toleti,
Ioannis de Aiala, 1540. (Ouvrage constitué du texte d'Alvar Gomez de Ciudad
Real, contenu dans 24 folios numérotés et d'un commentaire du Maestro Venegas
intitulé ln uelleris aurei locos obscuriores breuis enucleatio, qui s'étend sur 48
folios non numérotés.) BNM (cinq exemplaires), U-2923, R-7813, R-15.984,
R-17.691, R-22.982 ; BNF, M.20.264.
. Pedro PAPEO, Samarites comœdia de Samaritano Euangelico, Toleti, Johannes
ab Ayala, 1542. (Destiné à un public de type scolaire, cet ouvrage contient non
seulement le texte de Pedro Papeo, mais aussi d'importants commentaires en latin,
tant théologiques que grammaticaux, qui ont été rédigés par le Maestro Venegas à
la demande de Fernando de Lunar, membre du chapitre de la cathédrale de Tolède.)
BNM (deux exemplaires), R-4014, R-I0.270.
. Alejo VENEGAS, Tractado y platica de la ciudad de Toledo a sus vezinos
affligidos, Madrid, luan Yfliguez de Lequerica, 1583. (Ce Tractado..., dont nous ne
possédons plus le manuscrit, a été utilisé par fray Rodrigo de Yepes qui, après y
avoir porté diverses corrections - découpage en chapitres, rectification de certaines
citations, par exemple -, l'a inclus en 1583 dans son Historia de la muerte y
glorioso martyrio deI Sancto Innocente, que llaman de la Guarda, dont il occupe
les folios 79 à 96ro.) BNM, R-13.711.42
e Alejo VENEGAS, Puntos de doctrina cristiana, manuscrit conservé à la
Biblioteca de la Real Academia de la Historia, Coleccion Salazar, L-l, foIs
151155.43
1.2.4 Prologues
Nous avons réuni ici quelques ouvrages qui comportent un prologue
d'Alejo Venegas:
o Alvar OOMEZ DE CIUDAD REAL, Proverbia Salomonis, Compluti, Apud
42Cf supra, note 34 (introduction).
43 À notre connaissance, c'est Cristobal PÉREZ PASTOR qui signale pour la première fois
l'existence de ce manuscrit (Bibliografla madrileiia, Madrid, Tipografia de la <<Revistade
archivos, bibliotecas y museos», 1907, 1. ID, p. 516). Juan Bautista AVALLE-ARCE précise
à son tour que «en la Biblioteca de la Real Academia de la Historia se conserva una obrilla
inédita y casi desconocida de Venegas, Puntos de doctrina cristiana, col. Salazar, L-l, foIs
151-155 (<<Lostestamentos de Alejo Venegas», Dintomo de una época dorada, op. cit.,
note 2, p. 138). Lidio NJETO confmne : «Hemos comprobado la referencia de Avalle-Arce y
confmnamos su existencia. Se trata de diecisiete puntos de reflexiones cristianas al hilo de
textos de San Jeronimo» (<<AlejoVenegas y el tractado de orthographia», étude introductive
à l'édition en fac-similé de : Alejo VENEGAS, Tractado de orthographia y accentos en las
tres lenguas principales, Madrid, Arco/Libros, 1986, p. Il, note 19).INTRODUCTION XXI
Michaelem de Eguia, 1536. (Exemplaires disponibles à Tolède, Biblioteca PUblica
et à Oviedo, Biblioteca Universitaria.)
. Alvar GOMEZ DE CIUDAD REAL, Septem Elegiae in septem pœnitentiae
psalmos, Toledo, Juan de Ayala, 1538. (L'exemplaire que nous connaissons se
trouve à Tolède, Biblioteca de la Universidad.)
. Alvar GOMEZDE CIUDADREAL : Teologica descripcion de los misterios
sagrados, Toledo, Juan de Ayala, 1541. BNM (deux exemplaires), R-1393,
R-12.753 ; BNF, Rés. p. Yg. 15.
e Francisco CERVANTES DE SALAZAR, Obras morales, Alcala de Henares,
Juan Brocar, 1546. BNM, R-3970.
. Benito VILLA, Harpa de David, Burgos, Juan de Junta, 1548. BNM, R-31.863.
ce Pedro MExIA, Muestra de la pena y gloria perpetua con que se alcanza la
bienaventuranza, juntamente con la declaracion deI Pater noster, Toledo, Juan de
Ayala, 1550. BNM, R-ll.167.
. Serafino de FERMO, Las obras espirituales, Salamanca, Juan de Junta, 1552.
BNM (deux exemplaires), R-14.200, R-16.230.
.. Leon Battista ALBERTI, El Momo, traduit de l'italien par Agustin de Almazan,
Alcala de Henares, Joan de Mey Flandro, 1553. BNM (cinq exemplaires), R-555,
R-12.635, R-23.659, R-31.762, R-32.113.
1.2.5 Censures44
Nous proposons les titres de quelques ouvrages pour lesquels Alejo
Venegas, en tant que censeur, a rendu un avis autorisant leur publication:
o Antonio FREGOSO, Rissa y planto de Democrito y Heraclito, traduit de
l'italien par Alonso Lobrera, Valladolid, Sebastian Martinez, 1553.
. Antonio de TORQUEMADA, Los colloquios satiricos, Mondofiedo, Agustin de
Paz, 1553.
. Francisco PETRARCA, Los Triumphos, traduit de l'italien par Hernando de
Hozes, Medina del Campo, Guillermo de Millis, 1554.
e Juan PÉREZ DE MOY A, Libro de cuenta, Toledo, Juan Ferrer, 1554.
. Francisco SANCHEZ DE LAS BROZAS, Verae Brevesque Grammaticae
Latinae Institutiones, Lugduni, apud haredes Seb. Gryphii, 1562.
44 À propos de l'activité d'Alejo Venegas en tant que «visitador de libros», voir supra,
note 20 (introduction).XXII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
2 Alejo Venegas et les grandes questions socio-religieuses de son temps
Plusieurs questions, bien que très souvent étudiées par les meilleurs
spécialistes, méritent cependant d'être brièvement évoquées ici, afin de mieux
replacer la figure d'Alejo Venegas dans le contexte socio-religieux de l'Espagne du
premier xvt siècle dans laquelle il vivait: le problème de la limpieza de sangre,
l'exclusion des moriscos, le courant mystique des alumbrados (= l'illuminisme) et
45la question de la diffusion de l' érasmisme.
2.1 Le problème de la limpieza de sangre
Dans la péninsule ibérique, les juifs avaient joué un rôle important lors de
la Reconquista. Cette importance s'expliquait en partie par «la descente, lente
d'abord, plus rapide ensuite, des chrétiens vers le sud de la péninsule. On
repoussait devant soi l'adversaire, le maure; mais il ne suffisait pas d'occuper le
46sol; il fallait le peupler; on invitait donc les juifs à rester sur place». En
contrepartie ils disposaient alors d'une assez grande liberté dans les domaines
religieux, judiciaire et administratif. Cette autonomie avait favorisé le
développement d'une communauté florissante, dont les membres étaient surtout
spécialisés dans certaines professions: médecine, commerce, banque, astrologie,
etc. Au sein de cette vaste communauté, il existait une oligarchie qui maintenait des
contacts étroits avec la noblesse chrétienne d'Espagne. Cependant, un climat
d'antisémitisme régnait depuis le XIV' siècle en Espagne et était accentué par le fait
que l'opulence et la richesse ostentatoire de certains juifs « contrastaient avec les
»47conditions d'existence de la majorité du peuple . C'est ce climat qui avait abouti
au décret d'expulsion des juifs en 1492. Pour éviter l'exil, certains juifs se
convertirent au catholicisme: on les désigna alors par les noms de conversos ou
cristianos nuevos. Un certain nombre d'entre eux, qui étaient des ctypto-juifs,
furent sévèrement pourchassés par l'Inquisition: aussi ce « crypto-judaïsme n'était
plus vers 1520-1530 qu'un phénomène résiduel après l'atroce répression de
quarante ans qui avait vu la condamnation au bûcher d'environ 5 000 judaïsants et
la confiscation des biens des "réconciliés" (relajados), comme on disait
pudiquement en castillan »48. L'obsession de la limpieza de sangre, déjà présente
au début du xV siècle dans certains chapitres ou dans certaines confréries, prit
alors une ampleur nouvelle; de nombreuses institutions, tant civiles que
religieuses, commencèrent à adopter des statuts de «pureté de sang », qui en
interdisaient l'entrée aux conversos et à leurs descendants (ce fut le cas, par
45 Ces aspects socio-religieux essentiels ont fait l'objet d'une synthèse: Alain MILHOU,
«La péninsule ibérique », chap. VI du t. VIII de l'Histoire du christianisme des origines à
nos jours (ouvrage collectif), Paris, Desclée, 1990, pp. 595-651.
46Joseph PÉREZ, L'Espagne des Rois Catholiques, Paris, Bordas, 1971, p. 33.
47Ibid., p. 34.
48Alain MILHOU, op. cit., p. 595.INTRODUCTION XXIII
exemple, du chapitre de Séville en 1515). En effet, pour les vieux chrétiens, «la
limpieza de sangre était la noblesse du pauvre »49. Ces blocages, qui s'installaient
au sein de la société espagnole, entravèrent le développement d'une bourgeoisie
conversa, ce qui entraîna des conséquences économiques désastreuses pour le pays.
Certes, il ne semble pas que ce soient ces aspects économiques qui eurent une
influence sur l'attitude d' Alejo Venegas: en esprit éclairé, il s'inquiétait surtout
pour la cohésion de la société espagnole de son temps. Il fut alors, comme cela
apparaît dans plusieurs de ses écrits, l'un des rares vieux chrétiens « qui osèrent
s'opposer, au nom de l'Évangile et de la doctrine de Paul, à cette montée de l'esprit
d'exclusion. S'appuyant, comme les grands théologiens conversos du siècle
précédent qui s'opposèrent au statut de 1449, sur l'image du corps mystique,
Venegas considère que la discrimination dont sont l'objet les nouveaux chrétiens
est un véritable schisme qui déchire la tunique sans couture du Christ et une insulte
50au baptême». Cette position se confirme lors de la promulgation du nouveau
statut tolédan de pureté de sang de 1547, soit dix ans après la première édition de la
Agonia... En effet, ce statut ravive les passions et marque encore plus la division de
l'Église du Christ en deux camps dont les protagonistes sont les vieux et les
nouveaux chrétiens: Alejo Venegas n'admet pas que la foi chrétienne, ébranlée
dans sa cohérence et son unité par la ségrégation qu'entraîne un tel statut, soit mise
à mal. Il ne conçoit pas que la robe sans couture du Christ, symbole de l'unité de
tous ceux qui ont reçu le baptême, soit déchirée: la notion de corps mystique
- corps dont la tête est le Christ et dont les membres, solidaires de cette tête, sont
les chrétiens - qui lui est si chère, lui sert alors pour tenter de s'opposer à toute
atteinte à l'unité des chrétiens, qu'il soient cristianos viejos ou cristianos nuevos.
2.2 D'autres exclus: le cas des morisques
Les musulmans, présents dans la péninsule ibérique depuis 711 après
J.-C., avaient subi défaite sur défaite au cours de la guerre de Grenade (1482-1492),
du fait essentiellement de leur manque de cohésion (rivalité des Zégris et des
Abencérages, par exemple). Le 2 janvier 1492, les chrétiens faisaient leur entrée à
Grenade, dernier bastion maure: la Reconquête était achevée. Les musulmans
connurent alors un sort peu enviable: beaucoup furent réduits en esclavage, leurs
domaines furent confisqués, et l'on tenta de les convertir au catholicisme. Si
certaines de ces tentatives de conversion furent « douces» (celle de l'archevêque
fray Hernando de Talavera, par exemple), d'autres furent brutales (songeons à
l'action de Cisneros, archevêque de Tolède). Les musulmans qui se convertirent,
désormais appelés moriscos, formèrent une minorité nouvelle, inassimilable, qui
vivait en marge du reste de la population: ils parlaient majoritairement l'arabe et, à
49 Ibid., p. 596.
50 Ibid., p. 597. Précisons que le statut de 1449, évoqué dans cette citation, constitua le
premier statut discriminatoire de limpieza de sangre adopté en Espagne (à Tolède).XXIV AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
de rares exceptions près, n'occupaient que des emplois modestes (agriculteurs,
petits artisans, etc.). Dès 1501, un premier soulèvement des Maures eut lieu dans
les Alpujarras, massif montagneux proche de Grenade. De vives tensions se firent
sentir dans la même région bien des années plus tard, preuve que le temps n'avait
pas atténué le problème et une révolte éclata à nouveau, révolte qui fut durement
matée par don Juan d'Autriche, le demi-frère du roi Philippe II, en 1570.
L'épilogue du « problème» maure fut la grande expulsion de 1609-1610, au cours
de laquelle plus de 90 % de la population morisque fut chassée d'Espagne. Cette
expulsion «représentait la victoire du modèle "vieux chrétien" qui alignait
51définitivement l'Espagne sur la chrétienté occidentale» .
2.3 L'illuminisme
Ce fut l'un des plus grands phénomènes religieux espagnols: il se
développa surtout à Tolède entre 1515 et 1530 et connut un nouvel élan entre 1570
et 1579. Sans doute était-il né à partir d'influences flamandes: songeons aux
beatas52, qui nous évoquent immanquablement les béguines des Flandres. Ce
courant fut conforté par la publication d'œuvres comme le Tercer abecedario
espiritual du franciscain Francisco de Osuna (1527)53 ou les Ejercicios espirituales
d'Ignace de Loyola (rédigés en 1522-1523 mais publiés en 1539), ouvrages qui
faisaient essentiellement appel à l'oraison mentale. L'illuminisme «fut
incontestablement une tendance mystique qui cherchait à établir un contact direct
avec la divinité sans passer par les intermédiaires de la religion révélée, de l'Église
officielle, des rites et des pratiques, mais c'était une mystique sans surnaturel et
»54sans transcendance . Les alumbrados, adeptes de l'illuminisme et ainsi nommés
car ils se disaient directement éclairés par l'Esprit, étaient majoritairement issus de
la petite bourgeoisie. Organisés en groupuscules que l'on appelait conventiculos, ils
étaient soit des dejados (qui s'abandonnaient totalement à Dieu), soit des recogidos
(qui pratiquaient le recueillement). Inquiétés à partir de 1527, des condamnations
furent prononcées à leur encontre par l'Inquisition (autodafé de Tolède en 1529,
51 Ibid., p. 598.
52 Rappelons à propos des beatas que «ces femmes pieuses - célibataires ou veuves -
vivent seules ou à deux ou trois dans une maison ... Les terciaires franciscaines vivent en
communauté dans des maisons, appelées beaterios, situées souvent près d'une église. Toutes
s'adonnent à la prière et aux œuvres charitables... Au XVIesiècle, il y eut des beatas
compromises dans des procès inquisitoriaux et assimilées aux "illuminés" (Alumbrados)>>
(Annie MOLINIÉ-BERTRAND, Vocabulaire historique de l'Espagne classique, Paris,
Nathan, coll. « 128 », n° 32, 1993, pp. 17-18).
53 TIexiste une traduction française, due à Michel DARBORD, de plusieurs parties de cet
ouvrage: Francisco de OSUNA, Le Recueillement mystique: Troisième Abécédaire
spirituel, Paris, Cerf, coll. « Sagesses chrétiennes », 1992.
54
Jean-Pierre AMALRIC, Bartolomé BENNASSAR, Joseph PÉREZ et Émile TÉMIME,
Lexique historique de l'Espagne, Paris, Armand Colin, coll. « Lexiques U », 1976, p. 123.INTRODUCTION xxv
par exemple). Néanmoins, «une tendance latente à l'illuminisme courut tout le
»55long du xvt siècle dans la spiritualité espagnole . Alejo Venegas fut-il sensible
à l'illuminisme? Rien ne permet de l'affirmer, car bien qu'il ait été en contact avec
des personnages inquiétés par l'Inquisition pour leur appartenance à ce courant
(Luis de Beteta, par exemple), ses écrits ne comportent quasiment aucune trace
d'une telle influence. Terminons enfin en précisant que c'est ce courant mystique
hétérodoxe qui aurait permis à l' érasmisme de connaître un vif succès en Espagne.
2.4 Quelques données sur la diffusion de l'érasmisme en Espagne
Érasme, dont la notoriété était grande dans toute l'Europe, fut convié par
le cardinal Cisneros à se rendre en Espagne. Mais il déclina cette invitation (<< "non
placet Hispania", confiait-il dédaigneusement à Thomas More, et, quelque temps
plus tard, à Beatus Rhenanus : "Je n'ai, confirmait-il, aucune envie
d'hispaniser" »56). Néanmoins, l'influence du Rotterdamois fut très grande en
Espagne du fait de l'importante diffusion de ses écrits, soit en latin, soit en
traduction espagnole: «on peut considérer qu'environ 14 000 exemplaires de
l'ouvrage le plus important d'Érasme furent diffusés dans une péninsule ibérique
qui dépassait à peine 7 millions d'habitants », remarque Alain Milhou57 . Et de fait,
en 1520, l'érasmisme triomphait en Espagne, car ce courant coïncidait sur de
nombreux points avec le rêve de Charles Quint de réformer la chrétienté sous sa
houlette. De grands personnages tels que l'évêque Fonseca ou le grand inquisiteur
Manrique étaient des amis d'Érasme et favorisaient la diffusion de ses ouvrages: il
est évident que les milieux lettrés - intellectuels, dirions-nous aujourd'hui -
s'étaient enthousiasmés pour l'humaniste hollandais et pour son œuvre. L'Espagne
fut sans nul doute le pays où Érasme et l' érasmisme remportèrent le plus de succès:
l'empereur lui-même, par une lettre en date du 13 décembre 1527, qui fut rédigée
pour lui par Alonso de Valdés, proclamait « l'efficacité plénière de l'érasmisme
dans la lutte contre le luthéranisme »58. Toutefois, dès 1530, le temps des
inquiétudes et des revirements allait commencer. Il est vrai que les principaux
thèmes de l'érasmisme, c'est-à-dire « le christianisme intérieur, la critique d'une
religion formaliste et routinière, l'ironie à l'égard de certaines pratiques (le culte
des saints et des reliques, le goût des pèlerinages, le jeûne), le doute porté sur la vie
59conventuelle et les ordres religieux» , n'étaient pas toujours perçus
favorablement, en particulier par une grande partie du clergé, qui opposa dès lors
une vive résistance à la propagation des idées d'Érasme, en mettant surtout en
55 Ibid., p. 123.
56
Lucien FEBVRE, Au cœur religieux du xv! siècle, Paris, SEVPEN, 1968, p. 102.
57
Alain MILHOU, op. cit., p. 605.
58
Lucien FEBVRE, op. cit., p. 105.
59
Jean-Pierre AMALRIC, Bartolomé BENNASSAR, Joseph PÉREZ et Émile TÉMIME, op.
cit., p. 89.XXVI AGONI A DEL TRANsITO DE LA MUERTE
avant le caractère étranger de cet humanisme. Il faut reconnaître que ce type
d'humanisme pouvait aussi paraître dangereux dans le sens où il s'apparentait à un
certain internationalisme, totalement opposé au nationalisme espagnol naissant.
Après ce tournant des années 1527-1530, on peut affirmer que l'Espagne se replia
peu à peu sur elle-même: les signes de cette fermeture sont nombreux, à
commencer par les grands procès qui furent conduits contre les érasmistes et les
alumbrados au cours de la décennie 1530-1540, puis par l'établissement des
premiers Index, qui inclurent précisément les œuvres d'Érasme. Pour en revenir à
Alejo Venegas, rappelons qu'un vif débat d'idées a eu lieu à son sujet: le Maestro
tolédan aurait-il été un disciple inconditionnel d'Érasme? ses écrits comportent-ils
réellement l'influence du penseur rotterdamois ? Un point sur l'état actuel de la
question s'imposait: il nous permettra de tenter de répondre de notre mieux à ces
interrogations.
3 Alejo Venegas et les influences érasmistes : état actuel de la question
C'est Marcel Bataillon qui, le premier, évoqua des influences érasmistes
chez Alejo Venegas - plus particulièrement dans la Agonia dei transito de la
muerte - et qui, de ce fait, donna au Maestro tolédan une réputation qui devait le
suivre longtemps.6o Comparant cet ouvrage à la Praeparatio ad mortem (1534)
d'Érasme - dont les premières traductions espagnoles parurent dès 1535 à Burgos
sous le titre de Libro dei aparejo que se deue hazer para bien morir et à Valence
sous le titre présumé de Apercibimiento de la muerte61 -, Marcel Bataillon affirme
en effet que:
«même s'il n'y avait pas de ressemblances plus décisives entre les deux livres,
l'auteur de l'Agonie trahirait déjà la filiation érasmienne de son sentiment
religieux par l'usage qu'il fait de l'image du corps mystique dont tous les
chrétiens sont membres et dont le Christ est la tête. Peut-être dans d'autres pays
cette image a-t-elle été popularisée par d'autres écrivains avant de l'être par
Érasme. Mais en Espagne elle apparaît comme un trait érasmien par excellence,
»62et suflirait presque à dater un livre.
Et de fait, certains écrits d'Érasme, même lorsqu'ils ne concernent pas directement
60 lldefonso ADEVA MARTiN, dans son ouvrage El Maestro Alejo Venegas de Busto, su
vida y sus obras, op. cit., confmne que «desde la publicaci6n de Érasme et l'Espagne todos
-casi todos- adjudican sin recelo alguno el titulo de erasmista a Agonia y a su autoD)
(pp. 310-311).
61 Le Libro deI aparejo que se deue hazer para bien morir est une traduction de Bernardo
Pérez de Chich6n publiée à Burgos sous les presses de l'imprimeur Juan de Junta. Quant à
l'édition de Valence, parue sous le titre supposé de Apercibimiento de la muerte, elle est
due à un traducteur anonyme et ne nous est pas parvenue ~son existence n'est attestée que
par quelques notes de Bartolomé José Gallardo, l'auteur de Ensayo de una biblioteca
espanola de libros raros y curiosos, op. cit.
62Marcel BATAILLON, op. cit., p. 607.INTRODUCTION XXVII
la notion de corps mystique, semblent trouver des échos sous la plume du Maestro
Venegas. Comment ne pas voir des similitudes frappantes entre le passage de la
Praeparatio ad mortem dans lequel Érasme, s'inspirant directement de la deuxième
Épître aux Corinthiens de saint Paul, indique que:
«nous sommes tous des voyageurs en ce monde, nous n'y habitons pas ~
étrangers nous logeonsà l'auberge, ou, pour mieux dire, sous la tente: nous ne
63vivons pas dans notre patrie» ,
et celui de la Agonia... dans lequel Alejo Venegas compare lui aussi la vie à une
errance, ou mieux, à un pèlerinage, et reprend à son compte l'image de l'auberge:
«Pondremos delante de los ojos deI ânima que vamos camino, y que las casas en
que moramos son mesones 0 ventas donde anochecemos ... No tenemos en esta
vida casa hecha de mano de hombres ... todo el tiempo que vivimos en este
cuerpo estamos como peregrinos alongados de nuestra tierra, pOTdonde nuestro
camino se compara a camino de romeria que no hace parada»64 ?
Celà explique certainement les raisons pour lesquelles, durant de longues
années, l'érasmisme profond d'Alejo Venegas semble, à quelques très rares
exceptions près, ne faire aucun doute: c'est ainsi qu'en 1983 Michel Cavillac
évoque encore « l'érasmiste Vanegas »65. Pourtant des voix discordantes se sont
peu à peu élevées: très tôt, dès 1952, Eugenio Asensio, dans un article
fondamental, discute l'approche de Marcel Bataillon et affirme qu'il ne considère
pas l'image du corps mystique comme «delatora de erasmismo»66. À son tour, José
Antonio Maravall émet certaines réserves: pour lui le thème du corps mystique
n'est pas vraiment révélateur d'influences érasmistes, puisqu'il se trouvait déjà
«difuso y en estado de cuasi topico en la situacion espiritual de la Baja Edad Media
67espanola, en espera de que nuevas corrientes de espiritualidad 10revivifiquen» .
Dans un travail récent, Ricardo Saez se montre encore plus catégorique: « il est un
point ... qui montre qu'Érasme et l'Espagne s'est édifié sur un manque: à savoir
l'attribution abusivement érasmienne assignée par son auteur à l'image du corps
63 La préparation à la mort in Érasme, édition établie par Claude BLUM, Paris, Robert
Laffont, coll. «Bouquins », 1992, p. 856.
64Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, pp. 87-88.
65 Michel CAVILLAC, Gueux et marchands dans le Guzman de Alfarache (1599-1604) :
Roman picaresque et mentalité bourgeoise dans l'Espagne du Siècle d'Or, Institut d'études
ibériques et ibéro-américaines de l'université de Bordeaux, 1983, p. 237. Rappelons que
l'auteur de la Agonia... apparaît soit sous le patronyme de « Vanegas» soit, le plus souvent,
sous celui de « Venegas».
66 Eugenio ASENSIO, <<Elerasmismo y las corrientes espirituales armes», Revista de
Filologia Espanola, t. XXXVI, 1952, p. 63.
67 José Antonio MARA VALL, <<Laidea de cuerpo mistico en Espana antes de Erasmo»,
Boletin de la Catedra de Derecho Politico de la Universidad de Salamanca, n° 10-12,
mayooctubre 1956, pp. 29-44, repris in Estudios de Historia deI Pensamiento espanol, Madrid,
Ediciones cultura hispânica, 2e éd., 1973, p. 213.XXVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
»68mystique . Et, confirmant l'approche de José Antonio Maravall, il ajoute que
« l'image du corps mystique d'une continuité affirmée - sous son double parcours
de métaphore religieuse et politique - ... précède et déborde en Espagne la
pénétration des écrits érasmiens »69. Il est donc aujourd'hui admis, à propos du
corps mystique, que « l'utilisation de cette image n'est pas obligatoirement signe
d'érasmisme »70. Ildefonso Adeva Martin, enfin, démontre que le Maestro
Venegas, loin d'avoir été uniquement soumis à l'influence directe d'Érasme et de
sa Prœparatio ad mortem comme semblait l'affirmer Marcel Bataillon, s'est
souvent inspiré des Artes moriendi, ainsi que de très nombreux ouvrages parmi
lesquels figurent Utilissima et compendiosa expositio sacri canonis missae de
Gabriel Biel71 (Toledo: Juan Villaquirân, 1523), Doctrinale mortis de Jean
Raulin72 (parisiis : Iohanne Parvo, 1519), De doctrina moriendi opusculum de
Josse Clichtove73 (parisiis : Simone Colinreo, 1520), De modo bene moriendi de
68 Ricardo SAEZ, «Le corps mystique comme métaphore religieuse », Le Corps comme
métaphore dans l'Espagne des xv! et XVII siècles, travaux du Centre de recherche sur
l'Espagne des XVIeet XVIIesiècles (C.R.E.S.), vol. Vll, études réunies et présentées par
Augustin Redondo, Paris, Publications de la Sorbonne - Presses de la Sorbonne nouvelle,
1992,p.146.
69Ibid., p. 146.
70 Anne MILHOU-ROUDIÉ, «Passion et compassion dans la Agonia deI transito de la
muerte de Alejo Venegas (du corps souffrant au corps mystique) », Le Corps comme
métaphore dans l'Espagne des xv! et XVII siècles, op. cit., p. 160.
71 Gabriel BIEL : <<FiI6sofo aleman (1420-1495) conocido como "el ultimo de los
escolasticos"~ estudi6 en las universidades de Heidelberg y Erfurt. En 1479 fue nombrado
preboste de la iglesia de Unarch~ mucho antes habia sido vicario y predicator de la catedral
de Maguncia. En 1484 fue nombrado profesor de teologia y filosofia de la entonces recién
fundada universidad de Tubinga, cargo que conserv6 hasta su muerte y que desempeii6 con
la mayor celebridad de su tiempo en aquel centro. En 1492 fue elevado al primer prebotazgo
deI capitulo de Einsiedeln. Sus sabios oficios de mediador en cuestiones eclesiasticas le
valieron la estima de papas y principes, sobre todo de Pio II y deI conde Eberardo. Fue lIDO
de los ultimos representante deI nominalismo de Ockam, de quien fue discipulo, y cuya
doctrina desarro1l6 sistematicamente en la obra Collectorium sive epitome in magistri
sententiarum libros IV (Tubinga, 1501), que ejerci6 marcada influencia en la teologia de
Lutero y Melanchton. Escribi6 ademâs Expositio Canonis Missae (Rutling, 1488 [il s'agit de
l'éditionprinceps]), Sermones Dominicales de Tempore et Sanctis per totum annum (Brixia,
1583), y Tractatus de potestate et utilitate monetarum» (Enciclopedia universal ilustrada,
Madrid, Espasa-Calpe, 1958, 1. V, pp. 780-781).
72Jean RAULIN: «Predicador ftancés, que naci6 en 1443 y muri6 en 1514. Fue director del
colegio de Navarra, refonn6 la abadia de Cluny~ sus sennones son notables por la fonna
ligera y elegante en que estân escritos» (Elias Zerolo, Diccionario enciclopédico de la
lengua castellana, Paris, Gamier, s.d., 1.ll, p. 617).
73 Josse CLICHTOVE (1472-1543) : «En France, l'un des premiers opposants notables [à]
Luther ... un temps disciple de Lefèvre et éditeur enthousiaste de traités d'éducation
humanistes italiens. Professeur à Paris et chanoine de Chartres, il s'identifie très vite avec la
défense catholique et publie cent quatre-vingts sennons, divers ouvrages d'une exégèseINTRODUCTION XXIX
Pietro Barozzi74 (Venetiis : 10. Antonii e Fratrum de Sabio, 1531).75 Nous
conclurons ces quelques remarques avec Anne Milhou-Roudié qui, toujours à
propos de la Agonia dei transito de la muerte d'Alejo Venegas, reconnaît que
« l'œuvre se trouve dans la mouvance érasmienne dont le grand souftle a animé
»76, mais nuance aussitôt sa penséel'Espagne de la première moitié du XVIesiècle
en précisant que l'on ne peut pas « assimiler le très orthodoxe moraliste tolédan à
un disciple de l'humaniste de Rotterdam - comme le fait un peu abusivement
»77Marcel Bataillon - ... : selon elle, le Maestro Venegas « a été rangé un peu
»78arbitrairement parmi les érasmistes .
4 La Agonia... : une étape importante entre les Arles moriendi du xve siècle et
les traités baroques de préparation à la « bonne mort »
Les ouvrages de à la mort ont constitué, dès leur apparition au
Moyen Âge, un genre littéraire qui a connu une immense et rapide diffusion en
Espagne. Après l'époque des Artes moriendi du bas Moyen Âge, dans lesquels la
mort prend des traits effrayants, semblables à ceux que l'on trouve dans les danses
macabres, on assiste, dès le premier tiers du XVIesiècle, à une nette mutation: en
effet, on constate alors l'émergence d'une approche nouvelle qui se caractérise par
conservatrice et un anti-Lutherus de portée limitée mais non dénué de valeur (Paris, 1524 ~
Cologne, 1525). Cet écrivain infatigable a peu retenu l'attention des historiens de la
théologie et de I'humanisme chrétien: ses œuvres étaient fort répandues cependant
puisqu'on les retrouve dans les listes de bibliothèques d'obscurs prêtres de l'âge Tudor qui
résidaient dans les provinces les plus éloignées de l'Angleterre» (A. G. DICKENS, La
Contre-Réforme, Paris, Flammarion, coll. « Histoire illustrée de l'Europe », 1969, p. 58).
74
TI s'agit du « noble vénitien Pietro BAROZZI - évêque de Belluno, puis de Padoue, et
grand chancelier de cette université en 1500 - [qui] a écrit un De modo bene moriendi
autour de 1480 ~l'œuvre resta manuscrite un demi-siècle environ et ne fut imprimée qu'en
1531 à Venise» (Alberto TENENTI, Sens de la mort et amour de la vie, Paris, Serge
Fleury -L'Hannattan, coll. « La mesure du temps », 1983, p. 93).
75TIdefonsoADEVA MARTiN, op. cit., pp. 320-330, pp. 351-358, pp. 381-382, p. 393, etc.
76Anne MILHOU-ROUDIÉ, « Assister le moribond: acte de sociabilité et manifestation du
Corps Mystique pour Alejo Venegas, moraliste tolédan (1537)), Savoir mourir, textes
réunis et présentés par Christiane Montandon-Binet et Alain Montandon, Paris,
L'Hannattan, coll. « Nouvelles Études anthropologiques », 1993, p. 29.
77Ibid., p. 29.
78Anne MILHOU-ROUDIÉ, « Passion et compassion dans la Agonia... », Le Corps comme
métaphore dans l'Espagne des xvr et XVI! siècles, op. cit., p. 160. Précisons tout de même
que Marcel Bataillon a lui-même reconnu que son approche méritait d'être revue et
discutée, puisque dans l'édition posthume de son Érasme et l'Espagne (1991) figure la
précision suivante, qu'il avait rédigée vers la fin de sa vie: « À propos de la métaphore
paulinienne du corps mystique et de l'insistance avec laquelle elle est mise en avant par les
disciples espagnols d'Érasme, j'avais sans doute forcé la note en 1937» (Marcel
BATAILLON, Érasme et l'Espagne, op. cit., t. ll, p. 75).AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTExxx
79 estla publication de livres dans lesquels l'instant du «grand passage»
considérablement dédramatisé, comme c'est le cas dans la Agonia... Cette évolution
se poursuit: dès la période post -tridentine et surtout au XVIIesiècle, où le baroque
connaît son apogée, la mort terrifiante semble ressurgir dans un grand nombre
d'ouvrages de préparation à la mort publiés en Espagne, comme donnent à le
penser, à première vue, certains de leurs titres. Nous pencher sur le contenu de ces
ouvrages, analyser chronologiquement l'évolution de ce genre littéraire, étudier les
causes probables des mutations qu'il a connues en Espagne de la fin du Moyen Âge
jusqu'au XVIIesiècle, tout en soulignant le «tournant» qu'a vraisemblablement
constitué la publication de la Agonia..., tels sont les aspects que nous allons
maintenant développer.
4.1 Les Arles moriendi au xve siècle
Avant le XIVe siècle, la croyance en l'immortalité de l'âme et en la
80
atténuaitRésurrection qui devait donner à tous les baptisés le «vrai corpS»
considérablement la hantise de la mort. Cela apparaît d'une façon claire dans la
sérénité des gisants du XIIIesiècle: « On n'imagine rien de plus pur, de plus suave
que certaines figures gravées sur les dalles funéraires ou couchées sur les tombeaux.
Les mains jointes, les yeux ouverts, ces morts jeunes, beaux, transfigurés, semblent
déjà participer à la vie éternelle. Telle est la poésie dont les nobles artistes du XIIIe
81
Il s'agit, ensiècle ont paré la mort: loin de la faire craindre, ils la font aimer».
effet, d'une époque où, dans toute l'Europe, le «message» de la Résurrection,
extrêmement répandu, rassure puisqu'il sous-entend le maintien de l'intégralité de
l'être humain après la mort, l'âme et le corps demeurant indissociables.
Mais les grandes pestes du second XI~ siècle, ainsi que le progressif
glissement de l'eschatologie de la Résurrection vers celle du Jugement, qui
implique une âme séparée du corps et un corps devenu inutile et voué à la
putréfaction, modifient considérablement les choses: c'est à cette époque
qu'apparaissent les « transis», que se multiplient les danses macabres mettant en
scène la Mort personnifiée sous forme d'un squelette «entraînant à sa suite les
82.personnes de tout âge et de toute condition» Cette nouvelle vision de la mort
découle donc d'un déplacement de la notion de destinée collective vers celle de
destinée individuelle: pour le chrétien, « l'essentiel était alors la certitude de sa
79Nous reprenons ici l'expression de Michel VOYELLE qui figure dans le titre de l'un de
ses ouvrages: L 'Heure du grand passage: chronique de la mort, Paris, Gallimard, coll.
)},« Découvertes n° 171, 1993.
80 C'est la fonnulation employée par Jean-Paul PAGLIANO in « Essai sur Villon, son
époque et sa mort)}, Acta romanica, t. VI, Szeged (Hongrie), 1979.
81 et 18e siècles), Paris,Émile MÂLE, cité par Pierre CHAUNU, La Mort à Paris (1~, 1'7
Fayard, 1978, p. 247.
82 Johan HUIZINGA, L'Automne du Moyen Âge, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque
Payot», n° 6, 1993, p. 142.INTRODUCTION XXXI
propre résurrection, dernier acte de sa vie, d'une vie qui l'obsédait au point de le
83rendre indifférent au devenir de la création» . Et de fait, on constate l'apparition
d'une opposition entre «l'image traditionnelle du Jugement qui est sanction
»84collective et l'idée nouvelle du jugement de chaque vie individuelle . Désormais,
« à l'attitude ancienne, toute de familiarité et de résignation devant la destinée
commune, s'ajoute ou se substitue le sentiment nouveau de la conscience de soi et
»85de la mort individuelle . Cette nouvelle approche fait que la dimension abstraite
de la mort, semblable jusqu'alors au sommeil paisible des gisants médiévaux, est
remplacée par une vision effrayante: la mort apparaît désormais comme une
« aventure» personnelle, vécue intensément et dramatiquement par chaque être,
puisque au moment du trépas il faudra résister aux assauts du démon et à ses
tentations.
C'est d'ailleurs à ce moment que l'on constate une multiplication de
gravures dans lesquelles la Mort personnifiée prend une apparence terrifiante,
«entre momia y esqueleto, con el vientre abierto ensefiando sus visceras, con el
crâneo provisto de algunos cabellos hirsutos y las mandibulas desencajadas por una
mueca feroz. Alegoria deI hambre, de la peste y de la guerra, armada con lanza,
flecha u hoz, aparece corne el jinete deI Apocalipsis arrasando y destmyendo todo
8610 que encuentra a su paso».
Ces gravures sont très vite relayées par l'apparition d'ouvrages qui sont
révélateurs de l'obsession du memento mori : les Artes moriendi. Ces traités ont
vraisemblablement pour origine lointaine les sommes théologiques des XIIIeet XIV'
siècles qui contenaient des chapitres sur la mort, mais leur sources plus proches
sont plusieurs textes de la fin du XIV' siècle et du xV siècle, comme le Cordiale
quatuor novissimorum de Gérard de Vliederhoven, qui fut imprimé plus de
soixante-dix fois entre 1470 et 1500, ou la troisième partie de l'Opusculorum
tripartitum de Gerson. L'origine du premier Ars moriendi n'est pas clairement
établie: certains spécialistes estiment que son texte est dû à un cardinal, Domenico
Capranica87, tandis que d'autres penchent plutôt pour l'hypothèse d'une
composition en Allemagne du Sud, probablement par un dominicain du prieuré de
Constance.
83 Philippe ARIÈs, L 'Homme devant la mort, t. I, Paris, Seuil, coll. «Points-Histoire »,
n° H 82, 1977, p. 109.
84 Roger CHARTIER, «Les Arts de mourir, 1450-1600 », Annales E.S.C., n° 1,
janvierfévrier 1976, Paris, Annand Colin, p. 55.
85Ibid., p. 52.
86 Antonia MOREL D'ARLEUX, <<Lostratados de preparaci6n a la muerte: aproximaci6n
metodo16gica», Estado actual de los estudios sobre el Siglo de Oro, Ediciones Universidad
de Salamanca, Salamanca, 1993, p. 721.
87 Sur ce personnage, qui vécut de 1400 à 1458, on dispose de l'étude de M.
MORPURGOCASTELNUOVO, <<TI card. Domenico Capranica», Archivio della società romana di Storia
patria, vol. 52, 1931, pp. 146et sq.XXXII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
Quoi qu'il en soit, la diffusion en plusieurs langues et dans toute l'Europe
de l'Ars moriendi est très large. On voit d'abord circuler des versions manuscrites:
en Espagne, on connaît plusieurs de ces manuscrits, rédigés tant en castillan qu'en
valencien et en catalan, parmi lesquels un Art de ben morir88, un Arte de saber
bien morir89, un Tratado de arte y doctrina de bien mori,-'J°.Plus tardivement, des
versions soit xylographiques, soit typographiques, font leur apparition: le premier
Ars moriendi imprimé en Espagne est l'Arte de bien morir publié par Pablo Hums
en 1480-1481 à Saragosse, qui est suivi par une nouvelle édition en 148991.
En Espagne, comme dans toute l'Europe, il existe deux versions de l'Ars
moriendi, l'une longue et l'autre courte. La version longue est découpée en six
moments: à un chapitre d'introduction constituant un éloge de la mort et
présentant la science du «bien mourir», font suite la liste des tentations qui
assaillent le mourant, les questions à lui poser, les prières qu'il doit prononcer, la
conduite que doivent tenir ceux qui l'assistent et l'entourent et les prières que ces
derniers doivent dire. Cette version longue est celle de la grande majorité des
manuscrits et de presque toutes les éditions typographiques. La version courte de
l'Ars moriendi, qui est essentiellement celle des éditions xylographiques, reprend
uniquement le second temps de la version longue, c'est-à-dire la partie qui traite de
la façon de repousser les cinq tentations diaboliques traditionnelles (infidélité,
désespérance, impatience, vaine gloire et avarice), en la complétant par une
introduction et une conclusion.
Ces deux versions, tant la longue que la courte, sont très fréquemment
accompagnées d'une série de onze gravures qui ont considérablement contribué à
l'immense succès de l'œuvre: outre leur puissance évocatrice, elles sont accessibles
à un public simple, parfois même incapable de lire le texte qui les accompagne. Ces
gravures représentent les cinq tentations du diable alternant avec les cinq bonnes
aspirations de l'ange gardien, venu à la rescousse du mourant, le tout s'achevant
sur la scène finale de la mort. L'indiscutable portée didactique de l'Ars moriendi
repose donc en grande partie sur ces gravures qui frappent l'imagination.
Malgré le succès incontestable des Artes moriendi, on constate pourtant
qu'au cours du dernier quart du xve siècle apparaissent de nouveaux traités qui
entrent en concurrence avec le vieux texte et le modifient, le faisant évoluer vers
une interprétation moins dramatique du moment de la mort. Pourquoi une telle
évolution?
88
Au sujet de cette version, on pourra consulter: Santiago GARCIA ARACIL, «Un
manuscrito inedito valenciano deI siglo xv titulado 'Art de ben morir'», Anales valentinos,
n° 2, 1976, pp. 382-412.
89Biblioteca del Palacio Real de Madrid, ms. ll, 795, foIs 213-237 vO.
90 de El Escorial, ms. h-ill-8, foIs 132-148 Vo.
91Arte de bien morir, çaragoça, Pablo Hums, 1480-1481 (exemplaire à la Biblioteca de El
Escorial: 32-V-19) et Arte de bien morir, çaragoça, Pablo Hums, 1489 (exemplaire à la
bibliothèque Bodléienne d'Oxford: IQ-b-29).INTRODUCTION XXXIII
4.2 L'évolution des traités de préparation à la mort de la fin du xv
siècle jusqu'au concile de Trente
La mutation à laquelle on assiste à la fin du x.V' siècle repose d'abord sur
le fait que l'Ars moriendi traditionnel était, comme on l'a vu, exclusivement centré
sur les derniers instants de la vie et n'abordait guère la nécessité de préparer
chrétiennement sa mort, bien avant l'heure de celle-ci. En outre, le contenu des
gravures, en particulier la présence d'anges autour du lit du mourant venus pour le
soutenir et le défendre contre les démons, pouvait conduire le chrétien à attendre
passivement ces secours de dernière heure, sans l'inciter à se préoccuper de mener
une vie exemplaire. Et il est vrai que bon nombre de moralistes espagnols de
l'époque, dont Alejo Venegas, dénoncent les vices de leurs contemporains. Voici
d'ailleurs en quels termes ce dernier fustige ces vices: «El primero es el exceso de
trajes, los cuales, por exceder tras ordinariamente el caudal ordinario de la renta 0
hacienda, engendran ordinarias trapazas y pleitos, por cuya causa estan las
ciudades afianzadas, yeso poco de la hacienda que habia de andar como en rueda
deI mantenimiento de la casa, se va en las audiencias. El segundo vicio es que en
sola Espana se tiene por deshonra el oficio mecânico, por cuya causa hay
abundancia de holgazanes y de malas mujeres, demâs de los vicios que a la
ociosidad acompanan, con toda la cofradia deI ntunero ... los cuales, si no tuviesen
por deshonra el oficio mecânico, allende que represarian el dinero en su tierra que
para comprar las industrias de las otras naciones se saca, excusarian muchos
pecados que, ordinariamente, suelen nacer de la ociosidad. El tercero vicio nace de
las alcufias de los linajes, el cual, aunque parece comim con las otras naciones, en
esto es propio de Espana que se da por afrenta la novedad de familia si no se driva
de la tierra de Scanzia ... de donde ... salieron los godos. El cuarto vicio es que la
gente espanola ni sabe ni quiere saber... De estos cuatro vicios tienta el diablo al
92cristiano espanol». L'Église, face à ces tentations du Malin et au relâchement des
mœurs, ne pouvait laisser perdurer de telles attitudes et, par le biais de prêches et
de sermons, a favorisé la diffusion de traités de préparation à la mort d'un type
nouveau. Ces traités rectifient l'approche adoptée jusqu'alors par les ouvrages de la
« génération» précédente, puisqu'ils laissent entendre qu'une «bonne mort» ne
peut être assurée qu'après une «bonne vie» chrétienne: à la crispation des
derniers instants se substitue peu à peu une pédagogie du « bien vivre». L'accent
est alors mis sur la nécessité d'avoir conscience de sa fin inéluctable, afin de
disposer du temps de sa vie pour la préparer. Signe indéniable de cette mutation:
les nouveaux livres ne contiennent plus les traditionnelles gravures de l'Ars
moriendi, qui sont parfois remplacées par une simple vignette illustrative.
En Espagne, parmi les ouvrages se situant dans ce nouveau courant, on
remarque plus particulièrement l'Arte de bien morir muy copiosa y devota para
todo fiel cristiano, publié à Séville en 1502 ou 1503 : il s'agit en fait d'une
92Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, pp. 258-267.XXXIV AGONfA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
traduction réalisée par le chanoine Rodrigo de Santaella d'un ouvrage de l'Italien
Bartolomeo de Maraschi intitulé Libro de la preparatione a la morte, publié à
Rome en 1473. Ce livre est l'un des premiers à faire de la vie chrétienne le
préalable de toute «bonne mort» : c'est ainsi qu'après avoir comparé la mort à la
queue d'un oiseau ou d'un poisson, l'auteur conclut en disant que «celui qui
voudra bien gouverner sa vie se placera à la fin et queue, à penser la mort, afin
93.qu'elle puisse amener sa fin au bien» En outre, c'est la première fois
qu'apparaissent dans un ouvrage de ce type des indications précises sur les
dispositions testamentaires qu'il convient de prendre avant de mourir, telles les
suffrages et œuvres pies que le chrétien distribue pour le salut de son âme et pour
celui des âmes du Purgatoire. Cependant, à côté de ces aspects novateurs, subsistent
dans cet ouvrage des allusions peu orthodoxes aux apparitions de spectres et d'âmes
en peine et des digressions sur la nécessité de porter sur soi des amulettes et
reliques qui protégeraient des assauts du démon.
D'autres ouvrages se fondant sur des préoccupations du même ordre,
c'està-dire insistant sur la nécessité de préparer sa mort bien avant qu'elle ne survienne,
prennent assez tôt le relais de l'ancien Ars moriendi : c'est le cas du Dispositorium
moriendi de Jean Nider, publié vers 147094, mais aussi du Doctrinale mortis de
Jean Raulin (1519)95 ainsi que de l'ouvrage de Josse Clichtove intitulé De doctrina
moriendi opusculum, publié en 152096. On peut donc affirmer que l'Ars moriendi a
peu à peu laissé la place à un« discours» d'un type nouveau.
C'est dans la droite ligne de ces ouvrages que s'inscrit le célèbre De
prœparatione ad mortem d'Érasme publié en 1534 et qui, dès l'année suivante,
connaît deux traductions espagnoles, l'une due à un traducteur anonyme et publiée
à Burgos sous le titre de Libro dei aparejo que se deue hazer para bien morir7 ,
l'autre réalisée par Bernardo Pérez de Chich6n, qui paraît à Valence sous le titre
d'Apercibimiento de la muerte98. Marcel Bataillon a analysé d'une façon très
imagée l'un des axes essentiels de cette œuvre: «La naissance finale, que nous
93 Cité par Alberto TENENTI,Sens de la mort et amour de la vie, Paris, Serge Fleury, coll.
« La mesure du temps», 1983, p. 83.
94Jean NIDER, Dispositorium moriendi, Colonire, Ulrich Zell, v. 1470.
95Jean RAULIN, Doctrinale mortis, Parisiis, Iohanne Parvo, 1519.
96Josse CLICIITOVE, De doctrina moriendi opusculum, Parisiis, Simone Colinreo, 1520.
97Desiderio ERASMO, Libro deI aparejo que se deue hazer para bien morir, Burgos, Juan
de Junta, 1535.
98 Desiderio ERASMO, Apercibimiento de la muerte, trade de Bernardo Pérez de Chich6n,
Valencia, 1535. Jusqu'à ce jour aucun exemplaire de cette édition n'a été découvert, mais on
a la certitude de son existence grâce à des notes manuscrites de Bartolomé José Gallardo.
Cette traduction espagnole connaîtra de nombreuses éditions tout au long du XVIesiècle,
sous des titres parfois différents: Aparejo de bien morir, Amberes, Juan Gravio, 1549 ~
Aparejo de bien morir, Sevilla, Juan Canalla (?), 1551 ~Preparacion y aparejo para bien
morir, Amberes, Martin Nucio, 1555. À propos de ces ouvrages, voir: Marcel
BATAILLON, Érasme et l'Espagne, op. cit., t. I, p. 604, note 2.INTRODUCTION xxxv
appelons la mort, est un passage périlleux où l'on risque la mort véritable,
c'est-àdire la mort éternelle. Il faut la prévoir comme une mère prévoyante prépare la
layette d'un enfant avant sa naissance. Il nous faut préparer des vêtements
»99spirituels, et d'abord nous purifier... .
Dans les ouvrages de Jean Nider, de Jean Raulin, de Josse Clichtove et
d'Érasme que nous venons d'évoquer, on trouve une constante qui ne figurait pas
dans le vieil Ars moriendi: en effet, on y remarque «une dédramatisation du
dernier instant, une remontée sur la vie entière de ce qui, auparavant, était
»100.concentré sur le drame final C'est cette même approche qui figure dans un
autre ouvrage de préparation à la mort, publié à Tolède en 1537 et qualifié par
Marcel Bataillon de « chef-d'œuvre de la littérature ascétique espagnole à l'époque
»101de Charles Quint : la Agonla dei transito de la muerte d'Alejo Venegas de
Busto. L'auteur, comme on l'a vu au début de cette Introduction, est un moraliste
tolédan, laïque, pédagogue et enseignant de qualité. Il jouit d'un prestige et d'une
renommée immenses. Même s'il n'avoue pas sa dette envers Érasme, laAgonla dei
transito de la muerte contient parfois des similitudes avec la pensée du
Rotterdamois. Néanmoins, Alejo Venegas a une sensibilité religieuse qui, comme
on l'a déjà dit, diffère parfois de celle d'Érasme: c'est ainsi que « le thème de la
mort chrétienne prend, chez le Tolédan, un accent indiscutablement catholique,
qu'il n'a pas chez le grand conciliateur [i.e. Érasme]. À un sens plus vif des
sacrements se joint une foi plus précise dans les prières de ceux qui touchent le plus
près à l' agoniste, dans l'intercession de la Vierge, dans l'appui des saints qu'on a
102
choisis pour patrons.» De plus, si Érasme critique les indulgenceset les
suffrages, Alejo Venegas leur accorde une certaine importance. Ce qui est clair,
c'est que dans la Agonla dei transito de la muerte culmine le ton nouveau qui
prône, comme on l'a déjà dit, la dédramatisation des derniers instants et la
christianisation de la vie entière: jamais n'apparaissent dans ce livre les affres de
la maladie, les faiblesses de la vieillesse ou la putréfaction des cadavres. Alejo
Venegas cherche avant tout à donner à son lecteur un modèle de conduite de vie
chrétienne: il lui propose de mettre à profit son existence dans ce bas monde pour
préparer son passage vers la vie de gloire. Si l'ouvrage d'Alejo Venegas a repris en
partie la démarche de l'Ars moriendi, en particulier en ce qui concerne les
tentations du démon, ill' a cependant nuancé en adoptant un ton plus optimiste qui
s'inspire parfois d'Érasme: il s'agit là d'une œuvre novatrice dont le contenu
s'inscrit dans un courant d'humanisme chrétien propre à la première moitié du XVIe
siècle.
Dans les années qui suivent la publication de la Agonla dei transito de la
muerte, paraissent des ouvrages de la même veine, dans lesquels le thème de la
99
Marcel BATAILLON, op. cit., p. 606.
100
Pierre CHAUNU, La Mort à Paris..., op. cit., pp. 276-277.
101
Marcel op. cit., p. 606.
102
Ibid., p. 611.XXXVI AGONiA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
mort continue à être abordé de la même façon, c'est-à-dire avec une volonté
d'atténuer l'aspect dramatique des derniers instants de la vie, tels qu'ils figuraient
dans les textes antérieurs. Parmi ces livres publiés en Espagne, on recense des
dialogues comme les Dialogos de preparaci6n a la muerte de Pedro de Navarra,
des œuvres en vers comme les Reglas de bien vivir d'Antonio de Espinosa ou des
ouvrages en prose le Tratado de la vida y la muerte dei hombre christiano
o Carro de las Donas de Francesc Eximenic.103 On constate que ces ouvrages,
comme généralement leurs titres en témoignent, insistent sur l'importance de
mener une vie chrétienne, nécessaire au futur salut de l'âme.
Mais la floraison de tels écrits, souvent considérés comme étant
d'inspiration érasmiste, se voit progressivement limitée par la mise en place de la
Réforme catholique issue des travaux du concile de Trente: en effet, les
dispositions tridentines vont désormais s'opposer à la publication d'ouvrages
suspectés de ne pas respecter l'orthodoxie la plus stricte. À cela s'ajoute la crise
profonde que connaît l'Espagne à la fin du XVIe siècle et qui s'accentue lors des
premières décennies du siècle suivant, avec sa cohorte de grandes épidémies de
peste qui frappent et endeuillent le pays; ce contexte a alors des conséquences
inévitables sur les traités de préparation à la mort qui semblent subir une certaine
évolution, même s'ils restent tout de même, pour la plupart, dans la ligne de pensée
de leur prestigieux aîné qu'est l'ouvrage du Maestro Venegas.
4.3 La période post-tridentine et les ouvrages baroques de préparation
à la « bonne mort »
Au cours du dernier tiers du XVIesiècle, avec l'application en Espagne de
la Réforme catholique mise en place par le concile de Trente, apparaît une nouvelle
pastorale de la peur et de la culpabilité qui se substitue progressivement à la
doctrine optimiste du salut par la foi et la vie chrétienne, jusqu'alors prédominante.
Une nouvelle attitude face à la mort se répand et les titres des traités de préparation
à la mort se font le reflet de ces changements, même si en réalité on constate que
leur contenu demeure quand même dans la continuité de celui de la Agonia..., avec
simplement quelques aménagements. C'est le cas, par exemple, de l'ouvrage de
Jeronimo de los Rios de Torquemada publié en 1593, dont le titre, La ultima
batalla y final congoxa con que afflige el demonio al hombre en el articulo de la
muerte para hazerle desesperar de su salvaci6nlo4, même s'il ne révèle pas tout à
103 Pedro de NAVARRA, Ditilogos de la preparacion a la muerte, Tolosa, Jacobo
Colomerio [1565 ?] ~Antonio de ESPINOSA, Reglas de bien vivir, menosprecio dei mundo y
lecciones de Job, Burgos, Juan de la Junta, 1552 ~Francese EXIMENIC, Tratado de la vida
y la muerte del hombre christiano 0 Carro de las Donas, Valladolid, Juan de Villaquirân,
1542.
104Jer6nimo de los Rios de TORQUEMADA, La ultima batalla y final congoxa con que
afflige el demonio al hombre en el articulo de la muerte para hazerle desesperar de su
salvacion, Valladolid, Andrés de Merchân, 1593.INTRODUCTION XXXVII
fait le contenu exact de l'œuvre, cherche avant tout à frapper l'imagination de
lecteurs qui sont quotidiennement plongés dans un contexte de crise de mortalité de
plus en plus aiguë (songeons que la peste, qu'avait déjà connue le pays dès
15051506 puis en 1557-1558, le dévaste de nouveau entre 1596 et 1602, qu'elle
réapparaît de 1629 à 1637, puis de 1647 à 1652 et le frappe encore de 1676 à 1685,
tout en étant parfois associée à des maladies infectieuses comme le typhus...). Et de
fait, à cause de cet environnement dans lequel la maladie virulente tient une place
importante, l'idée d'une «bonne mort» découlant d'une «bonne vie » chrétienne,
c'est-à-dire une vie pieuse et exemplaire, paraît quelque peu atténuée, comme
l'attestent de nombreux ouvrages parmi lesquels nous pouvons citer Avisos
espirituales para socorro de los afligidos enfermos y para ayudar a bien morir a
los que estân en 10 ultimo de su vida de Melchor de Yedra (1593)105, ou encore
Arte de bien morir y guia dei camino de la muerte d'Antonio de Alvarado
(1611)106. On assiste alors à un retour à une philosophie de vie fondée sur la peur
constante de la mort et sur l'horreur des derniers moments terrestres. L'accent est
mis sur l'obtention du salut éternel par la pratique de la confession et de la
communion, par l'achat d'indulgences et par de multiples actes de contrition,
d'humilité et de pénitence, comme le dit expressément Francisco Pérez Carrillo
dans son Arte de bien morir, publié à Saragosse en 1619 : «La senda por donde el
alma ha de encaminarse a aquella dichosa morada para do se cri6 pasa por
frecuentar los sacramento s, jubileos, gracias, indulgencias, devociones, ayunos,
penitencias, mortificaciones, limosnas y demâs obras pias con cuyo poder y fuerza
se conquista el reino de los cielos.»I07 Même si l'on retrouve encore dans ce texte
certains points développés dans la Agonia... (souvenons-nous qu'Alejo Venegas y
clamait son attachement aux œuvres pies, à l'acquisition de bulles d'indulgence et à
l'intercession des saints, par exemple), on remarque qu'une nouvelle sensibilité,
plus exacerbée qu'auparavant, semble s'imposer. On constate que le moment où
cette nouvelle sensibilité de la mort se met en place en Espagne correspond plus ou
moins à l'irruption du baroque, période au cours de laquelle s'intensifie le goût
pour le macabre; il est vrai que la Réforme catholique n'a pas hésité à se servir de
plusieurs éléments, comme les squelettes et les têtes de mort, pour combattre les
vanités du monde et inciter les chrétiens à pratiquer le memento morio Il est
révélateur de constater, par exemple, que la dixième édition de la Agonia dei
trânsito de la muerte, publiée douze ans après la mort d'Alejo Venegas, au moment
même où se produit cette évolution, ne comporte plus sur la page de titre le simple
blason qui figurait dans la plupart des éditions précédentes, mais une gravure
représentant la Mort - sous l'apparence d'un squelette - en train d'achever un
105Melchor de YEDRA, Avisos espirituales para socorro de los ajligidos enfermos y para
ayudara bien morira los que estan en 10ultimo de su vida, Madrid, Luys Sanchez, 1593.
106Antonio de ALVARADO, Arte de bien morir y guia deI camino de la muerte, Valladollid
[sans mention d'éditeur], 1611.
107Francisco PÉREZ CARRILLO, cité par Antonia MOREL D'ARLEUX, art. cit., p. 728.XXXVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
mourant à l'aide d'une lance108. Certes, on ne peut s'empêcher d'établir un
parallèle entre ce nouveau courant et la sensibilité du xV siècle qui accordait déjà
une large place aux visions effrayantes des danses macabres, des « transis» et des
corps en décomposition. Mais en réalité, comme l'affirme Michel Vovelle,
« l'histoire ne se répète point deux fois et l'on mesure à confronter le macabre de
»109l'âge baroque à celui de la fin du Moyen Âge, ce qui est disparu sans retour .
Ainsi, tout au plus peut-on trouver quelques similitudes entre les danses de la mort
du xV siècle qui mêlaient des individus de toutes conditions sociales et la
sensibilité baroque qui reprend à son compte le thème de l'égalité des hommes
devant la mort. C'est ce qui apparaît effectivement en 1670 sous la plume du
sévillan Miguel de Mafiara : «;,Qué importa, hermano, que seas grande en el
mundo, si la muerte te ha de hacer igual con los pequenos? Llega a un osario, que
esta lleno de huesos de difuntos, distingue entre ellos el rico deI pobre, el sabio deI
necio, y el chico del grande; todos son huesos, todos calaveras, todos guardan una
igual figura. La senora que ocupaba las telas y brocados en sus estrados, cuya
cabeza era adomada en diamantes, acompafia las calveras de los mendigos. Las
cabezas que vestian penachos de plumas en las fiestas y sarao de las Cortes,
acompafian las calaveras que traian caperuzas en los campos. iOh justicia de Dios,
como igualas con la muerte a la desigualdad de la vida! ;,Qué cosa es tan horrible
como el hombre muerto?»110 Une gravure figurant dans l'ouvrage de fray Luis de
Rebolledo intitulé Primera parte de cien oraciones funebres en que se considera la
vida y sus miserias, la muerte y sus prouechos (1600)111 constitue l'illustration
parfaite de ce texte puisqu'on y voit la Mort, sous la forme d'un squelette terrifiant,
armée d'une pelle et piétinant indifféremment des têtes anonymes, sans signe
distinctif, des têtes couronnées et des têtes surmontées de tiares pontificales. Cette
utilisation de la mort effrayante, qui s'accompagne d'une « redramatisation» des
derniers instants, est certes attestée par un grand nombre d'ouvrages de préparation
à la mort publiés en Espagne tout au long du XVIIesiècle et pourrait donner
l'impression d'un retour au vieux texte de l'Ars moriendi, qui avait connu une
immense diffusion deux siècles auparavant. Mais de fait ces traités de l'époque
baroque s'apparentent plus à un ouvrage comme la Agonia..., puisque la notion de
destinée collective, qui avait perduré jusqu'au xV siècle, a désormais totalement
disparu au profit de celle de destinée individuelle, laquelle tient effectivement une
place essentielle et novatrice dans l'ouvrage d'Alejo Venegas.
108
C'est cette gravure qui figure sur la couverture du présent ouvrage.
109
Michel VOVELLE, La Mort et l'Occident de 1300 à nos jours, Paris, N.R.F .-Gallimard,
coll. «Bibliothèque illustrée des histoires », 1983, p. 245.
110Miguel de MAN"ARA, Discurso de la verdad, Sevilla, 1670. Nous citons à partir de
l'édition bilingue suivante: Miguel de MAN"ARA, Discours de la vérité, trad. de Michel
Hubert de Lépicouché, Grenoble, Jérôme Millon, 1990, p. 82.
111Luis de REBOLLEDO, Primera parte de cien oraciones funebres en que se considera la
vida y sus misen.as, la muerte y sus provechos, Madrid, Herederos de Juan Ifiiguez de
Lequerica, 1600.INTRODUCTION XXXIX
Ces quelques observations nous confirment donc que les ouvrages
espagnols de préparation à la mort ont connu une évolution sensible entre le xve et
le XVIIesiècle. Au texte de l'Ars moriendi du xve siècle, qui insiste sur les affres des
derniers instants de l'agonisant, succèdent de nombreux traités, dont la Agonia...,
qui s'inscrivent dans un nouveau mode de pensée propre à la Renaissance:
nécessité d'une «bonne vie » pour accéder à une «bonne mort », glissement d'une
eschatologie collective vers une eschatologie individuelle, etc. L'époque baroque
voit ensuite fleurir des ouvrages qui semblent se rapprocher de l'ancien Ars
moriendi, mais qui en fait sont beaucoup plus voisins, de par leur approche des
derniers instants, d'un texte comme celui de la Agonia... Terminons ces quelques
réflexions en soulignant que l'abondance des traités de préparation à la mort
publiés en Espagne entre la fin du xV siècle et celle du XVIIesiècle est révélatrice
des préoccupations d'une société confrontée à une mortalité élevée, caractéristique
de l'Ancien Régimel12 , dans laquelle la dimension religieuse est essentielle.
5. Présentation de la Agon{a dei trdnsito de la muerte
5.1 Histoire du texte
5.1.1 Liste des différentes éditions
Antonio Palau y Dulcet (op. cit., t. XXV) indique l'existence de douze
éditions de laAgonia dei transito de la muerte :
1) Alejo VENEGAS, Agonia dei transito de la muerte con los avisos y consuelos
que cerca della son provechosos, Toledo, Juan de Ayala, 1537 (édition princeps).
BNM, R-4154.
2) Id., Toledo, Juan de Ayala, 1540. BNM (deux exemplaires), R-3966, R-I0.950 ;
BNF, Rés. D. 80. 204.
3) Id., Toledo, Juan de Ayala, 1543 (première édition contenant, sous une même
reliure et à la suite de la Agonia..., une Breve declaracion de las sentencias. y
vocablos obscuros que en ellibro dei transito de la muerte se hallan). BNM (deux
exemplaires), R-I0.381, R-15.227.113
4) Id., Zaragoza, George Coci, Pedro Bemuz y Bartholomé de Nagera, 1544 (il
s'agit d'une simple réimpression de l'édition tolédane de 1540, sans la présence,
donc, de la Breve declaracion...). BNM (deux exemplaires), R-5267, R-I0.950.
5) Id., Toledo, Juan de Ayala, 1547. BNM, R-34.607.
112 À ce sujet, on pourra se reporter à : Vicente PÉREZ MOREDA, La crisis de mortalidad
en la Espana interior (siglos XVI-XlX),Madrid, Siglo XXI de Espana editores, 1980.
113TIexiste un tirage ne comportant que la Breve declaraci6n... : Alejo VENEGAS, Breve
declaraci6n..., Toledo, Juan de Ayala, 1543. BNM, R-30.422 (à ce sujet, voir infra, note 2).XL AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
6) Id., Toledo, Juan de Ayala, 1553. BNM (deux exemplaires), U-2630, R-6872.
7) Id., Alcala de Henares, Andrés de Angulo, 1565. BNM (quatre exemplaires),
R-1705,R-4584,R-4950,R-31.637.
8) Id., Alcala de Henares, Juan de Villanueva, 1568. BNM, R-5272.
9) Id., Madrid, Alonso Gomez, 1570-1571. BNM, R-27.936.
10) Id., Alcala de Henares, Ivan Gracian, 1574-1575. BNM, R-18.251.
Il) Id., Valladolid, Diego Fernandez de Cordoba, 1583. BNM, 2-67.707.
12) Id., Barcelona, Antonio Lacavalleria, 1682. BNM (trois exemplaires),
2-69.637, 2-67.707, 2-60.419.
À ces douze éditions citées par Antonio Palau y Dulcet, nous ajoutons les
quatre suivantes:
1) Alejo VENEGAS, Agonia..., in Eugenio de OCHOA, Obras escogidas de varios
autores misticos espanoles, Paris, Beaudry -Libreria Europa, 1847, pp. 1-118. (Il
s'agit d'une édition partielle qui ne fournit que le texte des trois premières parties
de l'ouvrage du Maestro Venegas.)
2) Alejo VENEGAS, Agonia..., in Escritores misticos espan 0les, 1. I, Nueva
Biblioteca de Autores Espafioles, vol. 16, édition de Miguel MIR, Madrid,
BaillyBaillière, 1911, pp. 105-318. (Cette édition, aujourd'hui épuisée, reste cependant
celle qui est encore la plus facile à consulter, puisqu'elle est présente dans quelques
- trop rares - bibliothèques qui possèdent un fonds important d'ouvrages
espagnols. Elle aurait pu constituer l'édition moderne de référence pour la
Agonia..., mais elle ne comporte aucun appareil critique et est extrêmement fautive,
comme nous l'avons constaté et ainsi que le confirme Ildefonso Adeva Martin: «La
presente edicion es ... muy deficiente. Por manifiesta incuria de los tipografos
114abundan las erratas y los cortes» .)
3) Alejo VENEGAS, Preparaci6n para la muerte [sic], Madrid, La Espafia
Editorial, coleccion «Joyas de la Mistica EspafiolID>,s.d., 147 pages. (Édition très
incomplète dans laquelle seul figure le «Punto segundo» de la Agonia... amputé des
chapitres Il, 12, 13 et 15.)
4) Alejo VENEGAS, Agonia..., Madrid, Ediciones Rialp, coleccion «Nebli», 1969,
164 pages. (Cette édition, qui ne reprend que les chapitres 1 à 9 et 17 à 23 du
«Punto segundo» ainsi que les chapitres 1 à 2 , 4 à 12 et 20 et 21 du «Punto
tercero» de la Agonia..., comporte une introduction de Rafael Fiol dans laquelle il
apporte les précisions suivantes: «En la preparacion de esta edicion se ha seguido
el criterio de preferir la adaptacion allector moderno. Asi, se han modernizado los
114
lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., p. 187.INTRODUCTION XLI
arcaismos que hubieran hecho mas enojosa la lectura, e incluso se han omitido
partes del texto excesivamente reiterativas 0, en general, poco acomodadas a
nuestra actual mentalidad. No pretende, en definitiva, ser una edicion integra del
libro, que hubiera resultado extensa y prolija por demas.» )
Notons aussi que la Enciclopedia universal ilustrada des éditions
EspasaCalpe, Madrid, 1958, signale à l'article «Vanegas» (tomo LXVI, pp. 1237-1238)
qu'il existe une traduction italienne de la Agonia..., réalisée à partir de l'édition de
Valladolid de 1583. À notre connaissance il n'existe pas de traduction française de
cet ouvrage.
Nous avons établi un tableau récapitulatif des treize éditions complètes de
laAgonia... :
Ordre Lieu d'édition Éditeur Année Sigle adopté
1 Toledo Juan de Ayala 1537 T 1537
2 Toledo Juan de Ayala 1540 T 1540
3 T 1543Toledo Juan de Ayala 1543
4 Zaragoza George Coci, Pedro
Bernuz, Bartholomé
de Nagera 1544 Z 1544
5 Toledo Juan de Ayala 1547 T 1547
6 Toledo Juan de Ayala 1553 T 1553
7 Alcala de Henares Andrés de Angulo 1565 A 1565
8 Alcala de Henares Juan de Villanueva 1568 A 1568
9 Madrid Alonso Gomez M 1570-15711570-1571
10 Alcala de Henares Ivan Gracian 1574-1575 A 1574-1575
Il Valladolid Fernandez de Cordoba 1583 V 1583
12 Barcelona Antonio Lacavalleria 1682 B 1682
13 Madrid Bailly-Baillière 1911 M 1911XLII AGONtA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
5.1.2 Description détaillée des éditions de référencel15
o T 1537 (édition princeps)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CLX foIs, signatures1l6 +8, a-v8.
.[fol. + I] Page de titre: écu d'armes de la comtesse de Mélito surmontant
le texte suivant : «~Agonia deI trânsito de la muer/te con los avisos y consuelos que
cerca de ella son provechosos. Aho/ra nuevamente escrita por el Maestro Alejo
Vanegas: dirigi/da a la muy Hustre senora dona Ana de la Cerda conde sa de
Mé/lito: senora de la ciudad de Rapolla y sus baronias. &c. Su S.» À la suite on
peut lire : «~or comision y mandato de su ilustrisima senoria al muy I R.S. el
doctor BIas Ortiz vicario general de Toledo y su arzo/bispado: y con licencia segUn
la constitucion sinodal LXXVIII I M.D.XXXVII. Aprilis. XX. die.» Il
[fol + I VO]Comendacion de la obra (il s'agit de douze quintillas). Il [fol. + II] El
Maestro Alonso Cedillo ... al benévolo y pio lector (s.1.n.d.). Il [fol. + II VO]Lettre
de l'auteur «al muy magnifico senor don Pedro de Campo» (Toledo, 18 de febrero
de 1537). Il [fol. + III] Réponse de don Pedro de Campo «al muy noble senor el
Maestro Alejo Vanegas» (Toledo, 20 de febrero de 1537). II [fol. + III VO]Suite de
la réponse de don Pedro de Campo et début de la lettre de l'auteur «al muy R. S. el
Maestro fray Dionisio [Vazquez]». Il [fol. + IV] Suite et fin de la lettre de l'auteur à
fray Dionisio Vazquez (Toledo, 16 febrero de 1537). Il [fol. + IV VO]Réponse de
fray «al doctisimo y muy noble senor Alejo Vanegas» (Alcala de
Henares, 26 de febrero de 1537) Il [foIs V - V VO]Aprobacion de fray Toribio de
Becerril, «Prior en Nuestra Senora de Atocha en Madrid» (s.l.n.d.). II [fol. + VI à
fol. + VIII] Division de la obra presente = tabla. Il [fol. + VIII VO]Fin de la «tabla»
- Vers latins de Lucas Cedillius au lecteur - Profession de foi de l'auteur en latin. Il
115Nous appelons « éditions de référence» les six éditions auxquelles nous nous référerons
dans ce travail. TIs'agit de T 1537, T 1540, T 1543, A 1565, M 1570-1571 et M 1911. Bien
que les autres éditions ne soient que de simples réimpressions de celles-ci, il nous a semblé
cependant utile de signaler les différences minimes qu'elles comportent (cf: infra,
paragraphe 5.1.3 « Description des autres éditions», pp. XLVIII et sq). Ces ouvrages se
trouvent tous à la Biblioteca nacional de Madrid (et souvent aussi à la Bibliothèque
nationale de France) et leurs cotes figurent supra, pp. XXXIX-XL.
116La signature était un moyen utilisé par les imprimeurs pour aider les relieurs à composer
un volume en mettant dans l'ordre qui convient les différents cahiers: pour ce faire, les
imprimeurs « avaient pris l'habitude de désigner chaque cahier par une lettre de l'alphabet,
imprimée nonnalement en bas et à droite de la feuille et de faire suivre ces lettres d'un
chiffie indiquant la succession des feuillets» (Lucien FEBVRE et Henri-Jean MARTIN,
L'Apparition du livre, Paris, Albin Michel, coll. « L'évolution de l'humanité », n° 30, 1971,
p. 130). C'est cette marque qui est appelée « signature ». Dans le cas de T 1537, l'ouvrage
se compose d'un cahier de huit pages désigné par le signe « + » et de vingt-deux cahiers de
huit pages chacun désignés par les lettres « a» à « v». La présence de la signature est très
commode pour pouvoir localiser un passage d'un ouvrage sans aucun foliotage ou au
foliotage incomplet, comme c'était souvent le cas au XVIesiècle.INTRODUCTION XLIII
[foIs I - I VO]Prologue Il [fol. II à fol CLX VO(lignes 1 à 21)] Texte de la
Agonia... Il [fol. CLX VO(lignes 22 à 33)] L'auteur présente ses excuses pour les
fautes contenues dans l' œuvre: «El autor de la obra presente, por los muchos
impedimientos que tenia, no tuvo tiempo cumplido para corregir las faltas 0 sobras
de letras que en las probas salieron, mas al buen juicio son cIaras de corregir, y si
algunas faltas hallare en las cotas, se pasaron por la falta de tiempo. En 10demas, si
ellector hallare algo en que se aproveche de las vigilias ajenas, dé gracias a Dios, y
en recompensa espiritual, por caridad, que rece una Ave Maria por el autor, que,
por no tener espacio en el dia, entresac6 algunos ratos al sueno para servir a su
pr6jimo» (lignes 22 à 30) - Colophon : «~ue impresa la presente obra en la
imperial ciu/dad de Toledo en casa de Juan de Ayala. acab6/se a. XX. dias de Abril
allOMDXXXVII» (lignes 30 à 33).
. T 1540 (deuxième édition)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CLX foIs, signatures +8, a-v8.
.Mêmes caractéristiques que T 1537, à l'exception des points suivants:
[fol. + I] Page de titre complétée par la mention «corregido nuevamente por el
mismo autoD) et comportant la date «M.D.XL. Mai. IS». Il ... Il [fol. CLX VO]À la
suite des dernières lignes du texte de la Agonia..., on lit un texte de l'auteur qui
présente ses excuses pour les fautes contenues dans l' œuvre: «El autor de la obra
presente, por los muchos impedimientos que tenia, no tuvo tiempo cumplido para
corregir las faltas 0 sobras de letras que en las probas salieron de la primera
impresi6n. Y por su ausencia, no se hall6 en el principio de esta segunda
impresi6n, y a esta causa no pudo corregir las faltas de la primera en los primeros
cuademos, mas al buenjuicio son claras de corregir. Los demas van corregidos por
el mismo autor, el cual, en recompensa espiritual de sus vigilias, pide por caridad al
pr6jimo que de ellas se aprovechare unaAve Maria.» - Colophon : «~ue impresa
la presente obra en la imperial ciudad de I Toledo en casa de Juan de Ayala.
Acab6se a quince I dias deI mes de mayo. Ano de mil y quinienltos y cuarenta
allOS.»
. T 1543 (troisième édition)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CLII foIs, signatures +8, a-t8 (pour
la Agonia dei transito de la muerte) et in-4°, lettre gothique courante, 56 f. sans
foliotage, signatures A-G8 (pour la Breve declaraci6n...) : il s'agit en fait de deux
ouvrages distincts, simplement juxtaposés.
.Mêmes caractéristiques que les deux éditions précédentes (T 1537 et T
1540), à l'exception des points suivants: [fol + I] : La page de titre s'achève sur le
texte suivant : «~emas dellibro presente I ~or haber sido el autor persuadido deXLIV AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
algunas personas, es/cribio una declaracion de este libro en tal forma I que
aprovechase I y agradase como obra por si, como 10veran claramente los que I por
si la quisieren tomar sin el texto.» Ce texte est suivi de la date «1543» et de la
mention «Con privilegio». II ... II [fol. CLII VO]Colophon : «~ue impresa la
presente obra tercera vez en la imperial ciu/dad de Toledo en casa de Juan de
Ayala. Acabose a I veinte dias del mes de noviembre. Afio de . 1543. mos.» En
regard se trouve une nouvelle page de titre comportant l'écu d'armes de dona
Mencia de Avalo placé au-dessus du texte suivant : «~reve declaracion de las I
sentencias y vocablos escuros que en el li/bro deI transito de la muerte se hallan,
escrita por el mismo autor I Alejo Venegas. Dirigida a la muy magnifica y
generosa I senora dona Mencia de Avalo, mujer del muy magnifico senor I Vasco
de Acuna, Cavallero de la orden de Santiago, Comenda/dor del campo de Critana,
Capitan de su majestad &c. S.S.» Il [fol. A I VOà fol. A II VO]Prologue contenant
une dédicace à dona Mencia de Avalos (Toledo, Ultimo de Octubre.1543). Il
[fol. A III à fol. G VIII VO]Texte de la Breve declaracion..., qui s'achève sur la
mention«~iID) et n'est suivi d'aucun colophon.
. Cette édition comporte plusieurs changements par rapport au texte de la
précédente. On constate qu'il n'est fait nulle mention de la présence de ces
modifications et que l'auteur ne fournit aucune explication sur les raisons qui l'ont
conduit à les introduire.
e A 1565 (septième édition)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CCXVI foIs (en fait, CCXVIII car
les mentions fol. CXLIV et fol. CXLV sont répétées par erreur), signatures +8,
ACc8, Dd1o.
.[fol. + I] Page de titre: écu d'armes de la comtesse de Mélito surmontant
le texte suivant: «,Agonia deI transito de la muerte con los avi/sos y consuelos que
cerca de ella son provechosos. Dirigida a la muy I ilustre S. dona Ana de la Cerda
Condesa de Mélito. &c. I Autor el Maestro Alejo Venegas I El primer punto de los
seis en que se divide la obra es que I la vida deI buen cristiano es un prolongado
martirio. El I segundo trata del aparejo y testamento de la buena muerte. I El
tercero : como se habra el agonizante contra los recuentros I deI enemigo. El cuarto
de los cuatro lugares de las Ani/mas y la habla y comunicacion de ellas. El quinto
deI vallor de los sufragios, misas y bulas y 10 demâs. El sexto I deI consuelo de los'
vivos por la muerte de los defuntos.l Al fin va la glosa de los vocablos escuros. I
Impreso en Alcala con licencia Afio de M. D. LXV.» Il
[foIs + I VO- + II] Licencia accordée à Diego de Santa Cruz, «librero vecino de la
ciudad de Toledo» (Madrid, 17 de abriI1565). Il [fol. + II VO]Comendacion de la
obra (en douze quintillas). Il [fol. + III] El Maestro Alonso Cedillo ... al benévolo y
pio lector. Il [foIs + III VO- + IV] Lettre de don Pedro Campo «al muy noble senor,INTRODUCTION XLV
el Maestro Alejo Venegas» (Toledo, 20 de febrero de 1537). Il [fol. + IV VO]Lettre
de fray Dionisio Vazquez «al doctisimo y muy noble senor Alejo Venegas» (Alcala
de Henares, 26 de febrero de 1537). Il [foIs + V - + V VO]Aprobacion de fray
Toribio de Becerril, «Prior en Nuestra Senora de Atocha en Madrid» (s.1.n.d.) II
[fol. + VI à fol. + VIII] Division de la presente obra = tabla. Il [fol. + VIII VO]Fin
de la «tabla» - Vers latins de Lucas Cedillius au lecteur - Profession de foi de
l'auteur en latin. Il [fol. I - I VO]Prologue. Il [fol. II à fol. CLV] Texte de la
Agonia... Il [fol. CLV VO]Page de titre: écu d'armes de dona Mencia de Avalos
surmontant un texte similaire à celui de T 1543 : «~reve declaracion ... dirigida
a ... Dona Mencia de Avalos... mujer del... senor Vasco de Acuna... Capitan de su
Majestad. &c. S.S.» (comme dans T 1543). Il [fol. CLVI à fol. CLVII] Prologue
contenant une dédicace à dona Mencia de Avalo (Toledo, Ultimo de octubre de
1543). Il [fol. CLVII VOà fol. CCXVI VO(lignes 1 à 32] Texte de la Breve
declaracion... (Il convient de noter que l'exemplaire ici décrit, outre l'erreur de
foliotage que nous avons déjà signalée - répétition des foIs CXLIV et CXLV -
comporte deux autres anomalies: au lieu de la mention «fol. CCXV» figure
l'indication erronée «fol. CCXXV» et on constate une absence de numérotation
pour le folio suivant, qui est bien le «fol. CCXVI».) Il [fol. CCXVI VO(trois
dernières lignes)] Colophon : «~mpreso en Alcala de Henares en casa de Andrés
de Angullo. A costa de Diego de Santa Cruz Ano de. I M.D.LXV.»
.Cette édition reprend le contenu de T 1543 (qui est aussi celui de T 1547
et de T 1553), mais elle insère dans le corps du texte, sans en avertir le lecteur,
plusieurs changements - essentiellement des additions - dont on ne connaît pas
l'origine. Ces ajouts nous semblent « plaqués» sur le texte initial et vont souvent à
l'encontre des thèses exposées, altérant la logique des passages dans lesquels ils se
trouvent. S'agit-il de corrections voulues par Alejo Venegas et seulement mises en
œuvre après sa mort? Leur teneur nous font écarter d'emblée cette hypothèse.
?117S'agit-il alors de transformations dues à un quelconque censeur Cette
explication nous semble la plus vraisemblable, étant donné que, «cuando las
disposiciones tridentinas comienzan a hacerse efectivas, ... las obras de inspiracion
erasmistas son expurgadas»118. Et de fait cette édition est la première parue non
seulement après le concile de Trente (1545-1563), mais aussi après le décès du
Maestro tolédan, qui était connu pour ses solides amitiés avec des hommes ouverts
117
lldefonso Adeva Martin estime qu'il est possible que ces changements soient l'œuvre
d'un religieux, fray Francisco Ortiz Yanez, car «en el tomo XIV de los dieciséis que, al
morir, dejo manuscritos, habia unas "Adnotationes super libros qui dicuntur Differentia
librorum et Agonia mortis, a Vanegas editos"» (lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit.,
bis).p. 180, note 8
118Antonia MOREL D'ARLEUX, <<Artede bien morir en los conventos femeninos deI siglo
XVII», Primer congreso intemacional del monacato femenino en Espana, Portugal y
América (1492-1992), Leon, Universidad de Leon (Secretaria de publicaciones), 1993,
p. 93. Nous remercions vivement l'auteur de nous avoir communiqué ce travail.XLVI AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
aux influences de l'érasmisme et de l'illuminisme1l9: Francisco de Bobadilla y
Mendoza, « une des grandes figures de l'humanisme aristocratique en Espagne ...,
»120Érasme le considère ... comme un de ses meilleurs appuis , Juan de Vergara, au
121 , fray Bartolomé Carranza, « l'archevêque primat de«celo erasmista ... notorio»
122,Tolède, dont les sympathies érasmisantes sont... évidentes» Luis de Beteta,
123« prêtre de Tolède, poursuivi pour illuminisme» , etc.
T 1570-1571 (neuvième édition)
"
. ln-8°, lettre romaine (il s'agit de la première des éditions de la Agonia...
qui abandonne la lettre gothique), 4 f. + 493 foIs (en fait 491 foIs, puisque le
foliotage« saute» de 375 à 378) + 5 f., signatures ~4,A-Z8, Aa-Zz8, AA_pp8, QQ7.
. [fol. ~ I] Page de titre (qui ne comporte plus l'écu d'armes de la comtesse
de Mélito) : «Agonia I deI transi/to de la muerte, I con los avisos y consuelos que
acerlca de ella son provechosos. En esta I Ultima Impresi6n emendada I de muchos
errores que I en las Impresiones I pasadas tenia. I Dirigida a la ilustre I senora Dona
Ana de la Cerda, I condesa de Mélito &c. I Autor el Maestro Alejo Venegas. I En
Madrid I En casa de Alonso G6mez impresor I de su Majestad. Ano. 1571 I Esta
tasado en quatro Reales.» Il [fol. ~ 1 va] Tasa (Madrid, 26 avril 1571). Il [fol. ~ 2]
Lo que se contiene en esta obra (le texte qui suit est, à un infime détail près,
identique à celui qui figure sur la page de titre de T 1565 : «El primer punto de los
seis en que se divide la obra es que ... Va al fin [T 1565 : Al fin va] la glosa de los
vocablos escuros»). Il [foIs 3] Licencia accordée à Alonso G6mez- ~~ 2 VO
(Madrid, 14 de octubre de 1569). Il [fol. ~ 3 VOà fol. ~ 4 va] Errata (liste établie par
le Jicenciado Rossa, Madrid, 19 de marzo de 1571). Il [fol. 1 à fol. 2 va] Prologue Il
[fol. 3 à fol. 353] Texte de la Agonia... Il [fol. 353 va] Page de titre (sans l'écu
119 À propos des amitiés d'Alejo Venegas, outre les lignes ci-après, ct: lldefonso ADEVA
MARTiN, op. cit., pp. 107-126 et supra, p. XVI.
120
Marcel BATAILLON, op. cit., t. I, p. 367. S'agissant de Francisco Bobadilla y Mendoza,
on pourra se reporter à : lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., pp. 92-93 et surtout pp.
114115.
121 Ibid, pp. 41-42. Au sujet de Juan de Vergara, on pourra consulter: Manuel SERRANO Y
SANZ, «Juan de Vergara y la fuquisici6n de Toledo», Revista de Archivos, Bibliotecas y
Museos, vol. V (1901), pp. 896-921 ; vol. VI (1902) pp. 29-42 et pp. 466-486.
122 Pierre CHAUNU, L'Espagne de Charles Quint, Paris, SEDES, coll. «Regards sur
l'Histoire », t. I, n° 19, 1973, p. 39. Sur la vie de fray Bartolomé de Carranza, voir :
a) José Ignacio TELLECHEA mlGORAS, El arzobispo Carranza y su tiempo, 2 tomes,
Madrid, Editorial Guadarrama, 1968 ;
b) José Ignacio mlGORAS, Documentos hist6ricos del proceso de Carranza,
Madrid, Real Academia de la Historia, colecci6n «Archivo documentaI espafiol», plusieurs
volumes publiés à partir de 1962.
123Marcel BATAILLON, op. cit., t. I, p. 194.INTRODUCTION XLVII
d'armes de dona Mencia de Avalo) : «Breve declaracion de la sentencias ...» (la
suite comme dans toutes les éditions antérieures) et début du prologue contenant
une dédicace à dona Mencia de Avalos (Toledo, Ultimo de octubre de 1540). Il [fol.
354 à fol. 356 VO(lignes 1 à 4)] Suite et fin de ce prologue. II [fol. 356 VO(à partir
de la ligne 5) à fol. 493] Texte de la Breve declaracion... Il [fol. QQ 3 VOà fol.
QQ 7 va] Division de la obra presente = tabla - Colophon à la suite de la «tabla»,
au fol. QQ 7 vO, avec le texte suivant: «Impreso en Madrid I en casa de Alonso
Gomez I impresor de su Maje/stad. Ano. 1570.»
.Remarque: les additions apparues dans A 1565 figurent aussi dans cette
édition, mais sont portées en marge du texte. Pourquoi cette mise en page
particulière? Est-elle une façon d'indiquer que ces ajouts ne sont pas de la propre
main d'Alejo Venegas? Dénote-t-elle une volonté de retour au texte d'origine, sans
pour autant écarter les annotations d'un éventuel censeur? C'est ce que semble
penser Ildefonso Adeva Martin, à l'avis duquel nous nous rangeons: «Hay
enmiendas ... que no admiten otro origen que el de un censor meticuloso.»124
(8 M 1911 (treizième édition)
. La Agonla... est incluse, pour cette édition, dans le volume 16 de la
Nueva Biblioteca de Autores Espafioles : Autores mlsticos espanoles, I, avec un
Discurso preliminar de don Miguel Mir (qui occupe les pages I à XXXII, les lignes
concernant Alejo Venegas se trouvant aux pages XV - XXVI), Madrid,
BaillyBaillière, pp. 105-318. Ce volume contient aussi des œuvres de Hernando de
Talavera, Francisco de Osuna et Alonsode Madrid.
.Cette édition, pour laquelle Miguel Mir n'indique pas expressément sur
quel texte elle se fonde, semble tout d'abord se présenter comme une réimpression
de T 1565, puisqu'elle porte dès la page de titre la mention <<1mpreso en Alcala,
con licencia. - Ano de MDLXV» (p. 105). En fait, il n'y a que cette page de titre et
la Licencia qui proviennent de cette édition: les préliminaires - à l'exception du
fait que les lettres de l'auteur à don Pedro de Campo et à fray Dionisio Vazquez se
trouvent curieusement placées après les réponses de ces derniers - et le prologue
sont identiques à ceux de T 1537 et de T 1540. Quant au texte même de la
Agonla..., il correspond à celui de T 1540 mais n'est accompagné d'aucun appareil
critique et est entaché de tant d'erreurs que le sens s'en trouve très souvent
défiguré: omissions, ponctuation aberrante, erreurs typographiques, multiples
fautes de copie, etc. Cette édition de la Agonla..., bien qu'épuisée, restait cependant
la plus accessible, car les ouvrages de la N.B.A.E., qui avaient connu en leur temps
une certaine diffusion, peuvent encore se trouver dans quelques bibliothèques
disposant d'un fonds espagnol conséquent: c'est ce qui explique que, jusqu'à
124
lldefonso ADEVA MARTiN, op. cit., p. 176.XLVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
présent, pour citer des passages de la Agonla..., on était quasiment contraint de se
référer à cette édition pourtant très fautive.
5.1.3 Description des autres éditions
o Z 1544 (quatrième édition)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CXLVIII foIs, signatures +8, a-r8,
S12.
. Contenu identique à celui de T 1540, à deux exceptions près: l'écu
d'armes de la comtesse de Mélito a disparu de la page de titre et on remarque
l'absence de la note de l'auteur relative à la correction des fautes d'impression.
Cette édition, bien que chronologiquement postérieure à T 1543, ne contient pas la
Breve declaracion... Signalons enfin qu'il s'agit vraisemblablement d'une édition
faite à l'insu de l'auteurI25, preuve supplémentaire du succès remporté par
l'ouvrage.
. T 1547 (cinquième édition)
.Édition identique à T 1543, dont c'est une réimpression évidente qui en
maintient le texte, le format, la typographie, le nombre de folios, la présentation des
pages de titre: cette édition contient donc la Breve declaracion..., toujours
simplement juxtaposée au texte de laAgonla...
. T 1553 (sixième édition)
.Édition quasiment identique à T 1543, tant pour le texte et le format que
pour la typographie, le nombre de folios, etc. Les seules variantes sont l'apparition
sur la page de titre - qui conserve l'écu d'armes de la comtesse de Mélito - d'un
sommaire qui résume le contenu de l'œuvrel26 (<<Elprimer punto de los seis en que
se divide la obra es que la vida / deI buen cristiano... Al fin va la glosa de los
vocablos escuros»127) et la présence d'une prorogation pour six années du privilège
accordé à Madrid le 29 mai 1540 (prorogation signée à Valladolid, 24 septembre
1549).
125Voir infra, note 210 (introduction).
126Le sommaire complet et très détaillé, appelé Tabla, se trouve toujours, comme dans
T 1543, dans les préliminaires de l'œuvre.
127
Pour le texte intégral de ce bref sommaire figurant sur la page de titre de cette édition,
voir la description de A 1565 qui, a repris la même présentation des six points de la
Agonia... (cf supra, p. XLIV).INTRODUCTION XLIX
.. A 1568 (huitième édition)
. ln-4°, lettre gothique courante, 8 f. + CCXXIIII foIs, signatures *8,
AEe8.
. Reprend quasiment à l'identique A 1565, et par conséquent contient,
dans le corps du texte, les additions qui y étaient apparues. À signaler, sur la page
de titre de la Agonla..., la disparition de l'écu d'armes de la comtesse de Mélito,
remplacé par une gravure représentant Jésus auréolé, en buste, vu de profil, dans un
cadre ovale, et sur celle de la Breve declaracion..., la disparition de l'écu d'armes
de dona Mencia de Avalos au profit d'une gravure représentant le Christ en croix.
Précisons enfin que cette édition ne contient pas de colophon.
1574-1575(dixième édition)"A
. ln-8°, lettre romane, 416 foIs, signaturesa-z8,A-Z8,AA-FF8.
. Reprend le contenu de M 1570-1571, c'est-à-dire que les additions
apparues dans le corps du texte de A 1565 Y figurent, mais, comme dans M
15701571, elles sont placées en marge. À noter le remplacement, sur la page de titre, de
l'écu d'armes de la comtesse de Mélito par une gravure représentant la Mort - sous
l'apparence d'un squelette - en train d'achever un agonisant à l'aide d'une lance
(c'est cette gravure qui figure sur la première de couverture de la présente édition).
(8 V 1583 (onzième édition)
. Cette édition est directement issue de M 1570-1571, puisqu'elle en
reprend systématiquement toutes les caractéristiques - y compris le foliotage; elle
contient donc les additions apparues dans A 1565, mais placées en marge du texte
d'origine.
. B 1682 (douzième édition)
. ln-4°,8f. + 329 p. à deux colonnes + 3 f.
.Cette édition, qui reprend le texte de T 1543 (et par conséquent celui de
T 1547 et de T 1553), présente la particularité d'avoir éliminé la dédicace à dona
Ana de la Cerda, comtesse de Mélito, et d'avoir supprimé le dernier chapitre de la
Breve declaracion...L AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
5.1.4 Tableau de filiation des éditions128
L'étude des variantes qui existent entre les différentes éditions de la
Agonia... nous a permis de réaliser le tableau ci-dessous, qui indique leur
129
filiation :
T 1537
I
T 1540
I
T 1543130
~
Z 1544131
T 1547
I
T
1553_______
15651\__~A
---\
A 1568133
\
M 1570-1571134 \
-------A 1574-1575 \\
V 1583 \
\B 1682
\
M 1911
128Précisons que nous n'avons pas tenu compte dans ce tableau des éditions partielles de la
Agonia.. .
129Ces variantes figurent systématiquement dans les notes infrapaginales de la présente
édition. Cf: aussi le paragraphe 5.7.2« Les variantes », infra, p. LXXVll.
130Modification de certains passages du texte initial de la Agonia... et apparition de la
Breve declaracion...
131Ne comporte pas la Breve declaracion...
132Apparition, dans le corps même du texte, d'ajouts, de modifications, etc.
133Les ajouts apparus dans A 1565 figurent dans cette édition et se trouvent encore dans le
corps même du texte.
134
Les ajouts apparus dans A 1565 figurent toujours, mais en marge du texte initial.INTRODUCTION LI
5.2 Structure, contenu et thématique de la Agonla...135
La Agonfa... s'ouvre sur les préliminaires que l'on trouve dans la plupart
des ouvrages publiés en Espagne à la même époque136 : après quelques vers (en
espagnol) en guise de Comendaeion de la obra - rien ne permet de dire s'ils furent
rédigés par notre auteur -, se trouve une lettre du Maestro Alonso Cedillo, qui fut
le professeur d'Alejo Venegas, et qui recommande au pfo lector le présent texte de
son disciple. Sont ensuite reproduites les lettres adressées par Alejo Venegas à de
doctes et pieux personnages, afin de soumettre à leur censure l'ensemble de
l'œuvre. Les réponses favorables de ces autorités figurent aussi parmi ces
préliminaires, qui sont complétés par la présence d'un sommaire (appelé tabla), par
des vers en latin de Lucas Cedillo, recommandant, une fois de plus, la lecture de la
Agonfa..., et par quelques mots d'Alejo Venegas lui-même, qui s'adresse à la
« sainte Église catholique» pour reconnaître avec humilité sa totale obéissance et
son entière soumission à ses préceptes.
C'est après un prologue, adressé à dona Ana de la Cerda, comtesse de
Mélito, sous la protection de laquelle se place notre auteur, que commence le texte
proprement dit de la Agonfa... L'ouvrage se compose de six grandes parties
- appelées «puntoS» - elles-mêmes divisées en chapitres. Le premier «puntO»
compte dix chapitres, le deuxième et le troisième vingt et vingt-deux chapitres
chacun, le quatrième onze, le cinquième comme le sixième quatorze.
Le premier «puntO» - le plus bref de toute l' œuvre - peut être considéré
comme une introduction. Alejo Venegas y présente la vie chrétienne en l'assimilant
à un long martyre: le Maestro tolédan considère que tout chrétien, qui fait partie
du corps mystique, doit s'efforcer, tout au long de son existence, d'imiter la vie et
les vertus de celui qui n'est autre que la tête de ce même corps: Jésus-Christ.
Le deuxième «puntO» présente la mort du chrétien comme un sacrifice
offert à Dieu, puisque, grâce à la mort rédemptrice de Jésus-Christ, elle ne doit plus
être considérée comme un châtiment découlant du péché originel. Cette mort
apparaît comme une délivrance, comme la fin d'un exil. Cependant, son heure
étant incertaine, chaque chrétien doit s'y préparer, non seulement par une vie faite
d'actes d'amour envers Dieu et envers son prochain (ce qu'Alejo Venegas appelle
le «testament pratique» ), mais aussi par la rédaction de dispositions
testamentaires (il s'agit alors du « testament théorique», selon la terminologie de
notre auteur).
Le troisième «puntO» est essentiellement consacré à la description de la
lutte que doit mener l'agonisant contre les assauts du diable. Celui-ci profite de ces
instants critiques pour soumettre le mourant à plusieurs tentations, qui figuraient
135Les lignes qui suivent se fondent sur l'édition que nous avons choisi de transcrire,
T 1543 en l'occurrence (nous avons justifié ce choix: CLinfra, p. LXX).
136À ce sujet, CL : Agustin GONzALEZ DE AMEZUA, «Como se hacia un libro en nuestro
Siglo de OrO», Opusculos historicos-literarios, t. I, Madrid, C.S.lC., 1951, pp. 331-373.LII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
déjà dans les Arles moriendi et qu'Alejo Venegas reprend ici à son compte en les
détaillant: orgueil, impatience, obstination, etc. Cette partie est, sans nul doute, la
plus réputée de toute l'œuvre puisqu'elle contient deux chapitres souvent cités
(chapitres XVI et XVII), dans lesquels Alejo Venegas dénonce les vices de ses
contemporains et passe en revue, d'une plume acerbe, toutes les composantes de la
société espagnole de son temps, de la noblesse de haute lignée jusqu'aux couches
sociales les plus défavorisées, en passant par les prêtres, les domestiques et les
ouvriers. Les excès du luxe vestimentaire, le mépris des ojicios mecanicos, le culte
du lignage (qui sous-entend une discrimination religieuse et civile à l'encontre des
conversos) et l'ignorance affectée constituent, à ses yeux, les quatre vices qui
atteignent ses concitoyens (chapitre XVI). Le Maestro tolédan dévoile aussi les
carences de chacun des états et des métiers de la société civile, n'épargnant ainsi ni
l'aristocratie, ni les médecins, ni les pauvres « illégitimes» (chapitre XVII).
Le quatrième «punto» traite du devenir de l'âme après la mort. Alejo
Venegas donne d'abord une définition de l'âme, démontre ensuite son immortalité,
puis indique enfin qu'une fois hors du corps, elle subit une peine en rapport avec
son degré de péché: ainsi, une âme en état de péché mortel relève de l'enfer, alors
qu'une âme exempte de péché mérite sa place au ciel. Entre ces deux états
extrêmes, il n'oublie pas d'indiquer l'existence du purgatoire (péché véniel) et des
limbes (péché originel). Ce «punto» évoque aussi la possibilité qu'ont les âmes du
ciel - et elles seules -, si elles disposent de la permission divine, d'apparaître aux
vivants, ce qui donne lieu à plusieurs passages consacrés aux spectres et aux
apparitions. Enfin, ce «punto» s'achève sur le culte des saints, que notre auteur
recommande, car à travers eux, le chrétien honore Dieu.
Le cinquième «punto» expose les différents suffrages (messes, bulles, etc.),
et par là même les devoirs des vivants envers ceux qui ne sont plus. Alejo Venegas
adopte des positions qui respectent les préceptes de l'Église catholique. On constate
d'ailleurs qu'il n'évoque même pas les polémiques théologiques qui, à son époque,
opposaient les catholiques aux tenants de la Réforme (question du purgatoire, par
exemple, admis par les uns et rejeté par les autres).
Le sixième «punto», qui clôt la Agonia..., constitue en quelque sorte le but
et la justification de l' œuvre tout entière: apporter consolation à dona Ana de la
Cerda, qui venait de perdre son époux, le comte de Mélito et, au-delà, aider et
soutenir les lecteurs qui vivaient aussi de tels moments de deuil. Cette partie est
digne d'intérêt, et ce à plus d'un titre. En premier lieu, parce que dans la
quasitotalité des autres traités consacrés à l'art de bien mourir, on ne trouvait pas de tels
passages, destinés au réconfort de ceux qui avaient perdu un être cher137 : en ce
137Seules exceptions: trois ouvrages antérieurs qui, sans aller aussi loin que la Agonia...,
consacraient cependant déjà quelques pages à la consolation des proches d'un défunt: Jean
NIDER, Dispositorium moriendi, Colonia, Ulrich Zell, v. 1470 ~Jean RAULIN, Doctrinale
mortis, Pari siis, Iohanne Parvo, 1519 ~ Josse CLICHTOVE, De doctrina moriendi
opusculum, Parisiis, Simone Colinreo, 1520.INTRODUCTION LIlI
sens la Agonia... fait partie des textes novateurs. Ensuite, parce que les conseils ici
prodigués sont d'une précision telle qu'ils nous éclairent sur les usages funéraires
de l'époque: nature et durée du deuil, lieu de sépulture, aspect de la tombe,
honneurs funèbres, messes et suffrages, etc.
Après cette analyse de la structure de l' œuvre, quelques brèves remarques
sur l'écriture du Maestro tolédan s'imposent. Constatons tout d'abord l'abondance
des figures de style tout au long de la Agonia... La plus présente est indéniablement
la comparaison: ainsi, pour renforcer l'impact de ses descriptions, Alejo Venegas
n'hésite pas à rendre les choses plus concrètes, comme lorsqu'il compare les gens
scrupuleux à des personnes «que hacen elefantes de los mosquitos, y de unas
nonadillas se cargan como si llevasen montes a cuestas»138. De même, pour rendre
son discours plus imagé et plus apte à frapper l'imagination du lecteur, il compare
les démons qui assaillent le mourant à un essaim d'abeilles se jetant sur une ruche:
«... diablos, que no estan menos asobrunados sobre el cuerpo deI agonista que
enjambre sobre colmena»139. Par un souci didactique, que l'on sait constant chez
lui, et pour asseoir une démonstration sur une base plus réaliste, il lui arrive aussi
de construire son raisonnement en le fondant sur une comparaison, comme celle
qu'il établit entre l'homme et l'arbre: «sera bien que comparemos el hombre al
140
ârbol» . On le voit aussi expliquer le dernier sursaut de la vie en faisant appel, au
moyen d'une autre comparaison, à un phénomène physique: «como la centella que
se va a morir resplandece en 10 exterior, porque ya va a salir la llama que estaba
dentro»141. Nées d'un souci à la fois artistique et pédagogique, les comparaisons
qui apparaissent dans la Agonia... nous ramènent sans cesse sur terre, même
lorsqu' Alejo Venegas évoque les plus hautes réalités spirituelles. Elles sont
l'expression d'un vrai réalisme qui, tout en reconnaissant la supériorité de ces
valeurs spirituelles, n'oublie pas que l'homme vit dans le monde sensible.
Autre figure importante, la métaphore, qui apparaît sous des formes très
diverses. Citons:
a) la métaphore guerrière: la vie est un combat, comme l'attestent les
termes batalla, contienda et pelea, fréquemment employés par notre auteur tandis
que l'homme est assimilé à une forteresse assaillie par la paresse;
b) la métaphore de la source et du ruisseau: le ruisseau n'a d'existence
que par sa source et, pour Alejo Venegas, il en est de même des hommes qui
doivent tout à Dieu, puisque c'est de lui et de lui seul que découlent tous les
bienfaits;
c) La métaphore du loup et des agneaux: c'est elle qui, par exemple,
permet à Alejo Venegas d'illustrer le manque de compétence et d'efficacité d'un
grand nombre de tenientes de curas qui sont accusés de «[no] tener osadia de
138
Alejo VENEGAS,Agonia..., infra, p. 216.
139
Ibid., p. 222.
140
Ibid., p. 479.
141
Ibid., p. 230.LIV AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
142
reprehender a los lobos que repastasen en los apriscos de las ovejas» .
La répétition est aussi un grand principe d'écriture chez Alejo Venegas,
qui se plaît à reprendre inlassablement certains points pour qu'il se fixent dans
l'esprit du lecteur: «Tomando, pues, a mi regIa para hacer habito en la
memoriID)143,«por tomar a la regIa que por hacer habito en ella muchas veces
hemos dicho»144, etc.
Enfin, il convient de ne pas oublier d'autres «jeux rhétoriques», très
abondants dans la Agonia..., tels que le chiasme (<<AlIise vera si el habito hizo a
los monies 0 los monies al habito» : la figure permet ici d'introduire une vive
critique à l'égard de l'attitude de certains religieux) ou la paronomase (<<Dedonde
no daria buenos pasos de romena el que dejase a su mujer y a sus hijos en tanta
necesidad que cuando volviese de la romena hallase a su mujer en la ramenID) : le
rapprochement dans la même phrase de romeria et de rameria, deux mots
appartenant à des champs sémantiques diamétralement opposés mais présentant des
similitudes sonores, permet à notre auteur d'introduire habilement une dimension
ironique et même burlesque dans son discourS).145 C'est l'emploi fréquent de ces
figures de style qui donne une saveur toute particulière au texte de la Agonia...
Il nous a paru intéressant de clore cette présentation en mettant en
évidence la récurrence dans la Agonia... de ces procédés d'expression ainsi que de
certains thèmes particulièrement chers à Alejo Venegas. Nous avons donc établi
une liste de ces éléments: celle-ci permet, par exemple, de se rendre compte de
l'omniprésence du champ sémantique du corps, microcosme de l'ordre et de
l'harmonie, de la hiérarchie et de la solidarité, ou encore de l'abondance du
vocabulaire militaire, notamment des images obsidionales : l'âme, comme la
république chrétienne, est une cité assiégée par Satan. En réalisant ce relevé de
notions diverses, nous nous sommes inspiré des Tablas qui figuraient souvent dans
les ouvrages espagnols du Siècle d'Or (on trouve ce type de Tablas dans le Viaje de
Turquia ou dans Microcosmia y gobierno universal del hombre cristiano (1592) de
Fr. M. Antonio de Camos, par exemple). La liste qui suit permet de mettre en
évidence les grands axes thématiques de laAgonia...146 :
142
Ibid., p. 274.
143
Ibid., p. 155.
144
Ibid., p. 221.
145
Ibid., p. 198 et Breve declaracion...; infra, p. 634.
146 Pour faciliter l'accès aux passages mentionnés, chacun des termes ou expressions que
nous avons retenus pour cette liste thématique, est d'abord suivi du numéro de page (en
gras), puis du numéro de la note où ces notions sont évoquées. Précisons que nous avons
souhaité inclure dans cette liste quelques éléments sur lesquels notre auteur revient moins
souvent, mais qui nous semblent importants.INTRODUCTION LV
Accouchements 471,2380
Acédie 90,428
Âges de la vie 482,2447
Âges du monde 484,2461
Amour gratuit / Amour mercenaire 398,2169
Auteurs païens 99,494
183,921
184, 929
329, 1900
Babel 264, 1474 et 1475
323, 1873
Bulle 203, 1074
205, 1095
408,2186
Cabeza 61,279
66,320
230, 1273
251, 1410
254, 1431
376,2111
409,2200
461,2347
469,2366
470,2370
471,2377
474,2395
Circoncision 310, 1787
Conception astronomique de l'univers 53,252
338, 1958
630,3043
Corps humain / Corps social 137,673
433, 2249 et 2250
489, 2483 à 2485
500,2551
Corps mystique 137,673
251, 1410
268, 1513
315, 1829
409,2200
420,2223LVI AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
Demonio meridiano 238, 1325
246, 1371
252, 1413
Dénombrement du peuple par David 282, 1616
308, 1774
~ théologien)Diable (le 241, 1349
272, 1530
Docteurs (les deux~) 214, 1159
224, 1229
Égoïsme et solidarité riches/pauvres 204, 11083
282, 1622
488,2480
Enfant lunatique 223, 1222
Enterrements 455, 2332 et 2334
509,2601
Épicurisme / Épicure 96,469
279, 1595
329, 1904
Eucharistie 46,232
48,244
133,657
Grâce 41, 195
122,615
426,2237
Holocauste 399,2170
Homme = arbre (comparaison) 479,2425
482,2446
492,2495
Homme = microcosme 328, 1899
Hôpitaux (fondation d'~) 172,860
198, 1046
Horas canonicas 198, 1041
198, 1042
390,2149
Humeurs (théorie des~) 148, 746
301, 1729
316, 1836
484,2458INTRODUCTION LVII
Illuminisme 18, 113
270, 1525
Jubilé 402,2180
416, 2208 et 2209
Libre arbitre / Serf arbitre 47,239
102,515
160,829
241, 1349
436,2261
Limpieza de sangre / linaje 39, 178
Lumière 115,549
425,2234
Majorat (mayorazgo) 171,859
287, 1649
Messe (valeur de la~) 399,2171
Métaphore du loup et des agneaux 274, 1546 guerrière / Vocabulaire militaire 78,359
90,431
148, 743
173,868
192, 994
246, 1373
Métaphore de la source et du ruisseau 40, 185
192, 992
197, 1031
232, 1290
387,2141
Muet démoniaque 251, 1405
Ojicios mecanicos (mépris des ~) 259, 1455
Oliviers (Jésus au mont des~) 464,2353
469,2369
474,2396
Oraison vocale 222, 1217
Parabole de l'enfant prodigue 330, 1912 des vierges folles 217, 1181
275, 1559
312, 1802LVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
Parabole du bon larron 111,575
181,906
183,922
Parabole du pauvre Lazare et du mauvais riche 96,468
356,2047
369,2073
375,2102
Parabole du pharisien et du publicain 188,954
199, 1054
239, 1330
252, 1419
307, 1770
308, 1775
Parabole du serviteur impitoyable 200, 1063
368,2069
Paresse, oisiveté, inaction 259, 1455
284, 1626
287, 1649
Péchés capitaux 37, 171
89,415
Piscine probatique 129,644
Prédestination 47,239
Qué diran 442,2275
Repentir 132,656
180,899
181,904
295, 1702
Saints (culte des 377,2109"')
381,2125
Saül et la guerre contre les Philistins 370,2082
Siglo 178,885
197, 1036
Spectres, apparitions 368,2070
370,2078
371,2089
Talion (loi du 253, 1428"')
Tentation de Jésus au désert 230, 1272
249, 1389INTRODUCTION LIX
Testament pratique 112,577 théorique 103,522
117,596
Transfiguration de Jésus 368,2072
474,2401
Travaux d'Hercule / I'Hydre de Lerne 481,2437
501,2553
Vertus cardinales (les quatre f'I) 344, 1991 à 1993
458,2343
Vertus théologales (les trois f'I) 39, 177
160,830
459,2344
Vie de gloire 350,2011
437,2264
440,2271
Vie terrestre = exil 327, 1896
379,2120
440,2271
Vie terrestre = martyre 30, 130
325, 1885
Vigne du Seigneur 190,978
198, 1047
270, 1525
275, 1558
309, 1783
310, 1793
5.3 La Agon{a... : une somme théologique
On peut affirmer que la Agonia... constitue une véritable somme
théologique, écrite par un humaniste chrétien du xvt siècle, mais comportant
encore des traits médiévaux et scolastiques. Dans cette œuvre éclatent le savoir et
l'érudition d'Alejo Venegas, cet homme parfois influencé par l'érasmisme, mais
qui insiste cependant sur son adhésion sans faille aux dogmes de l'Église
147 ,catholique romaine: «Creo firmemente todo 10que cree la santa Madre Iglesia»
écrit-il. Tout au long de la Agonia... apparaît sa condamnation sans appel du
luthéranisme. C'est ainsi qu'il s'oppose au libre examen, point clé de la pensée de
Luther. Il insiste aussi sur l'importance du rite sacramentel, que rejette aussi celui
qu'il nomme «la canalla de Vitemberg», puisque ce dernier l'estime sans valeur
147Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, p. 160.LX AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUER TE
propre ni efficacité objective.148 Enfin, partant de l'image paulienne du corps
mystique - il s'agit, comme nous l'avons déjà dit, d'un corps qui représente
l'Église, c'est-à-dire l'assemblée des chrétiens, et dont la tête est le Christ -, Alejo
Venegas démontre que les vrais hérétiques sont ceux qui viennent briser cette
unité: en effet, le Christ n'a qu'un seul corps, ce qui exclut une vérité autre venue
d'ailleurs. Par conséquent, les éventuels briseurs de cette unité ecclésiale (les
partisans de Luther, par exemple), qui mutilent le corps du Christ, ne doivent pas
être tolérés (on nuancera cependant en soulignant l'attitude évangélique d' Alejo
Venegas qui le pousse à aller au-devant de la brebis égarée). Face à cette véritable
mutilation sacrilège, notre auteur montre alors son violent rejet de l'hérésie
luthérienne. Enfin, cette utilisation de l'image du corps mystique est révélatrice du
fait que le Maestro tolédan considère qu'il y a égalité au sein de l'Église entre les
vieux et les nouveaux chrétiens, tous faisant partie de ce corps mystique unique.
5.4 La Agonia... : un ouvrage destiné à la diffusion du savoir
S'inscrivant dans un courant d'humanisme chrétien propre à la
Renaissance, Alejo Venegas partage les goûts de ses contemporains lettrés et en
particulier la passion pour la culture antique et le vif intérêt pour les sciences
modernes, orientations qui prouvent à quel point le savoir, tant littéraire et
historique que technique et religieux, est mis au premier rang des préoccupations
de l'époque. Notre auteur s'intéresse à tout ce qui touche l'homme, et en particulier
au monde de l'esprit, de l'intelligence et du savoir, ce savoir auquel il accorde une
immense importance, comme le prouve le reproche amer qu'il adresse à ses
149
compatriotes: le peuple espagnol «ni sabe ni quiere sabeD) .
Pour Alejo Venegas, l'ignorance constitue donc un défaut majeur, présent
chez grand nombre de ses contemporains. Dès le début de la Agonla..., alors qu'il
recommande cette œuvre à l'appprobation de don Pedro de Campol50, chanoine de
Tolède, il exprime l'importance qu'il accorde à la soif de savoir: «mucho se puede
decir que tiene el que tiene deseo de comenzar a saber, y en aquel deseo se le pasa
la vida»151. Tout au long des pages de l'ouvrage, il cite des exemples concrets qui
prouvent combien ses semblables se trouvent dans l'erreur, faute de disposer d'un
savoir, à la fois scientifique et théologique. C'est ainsi qu'il nous parle des
152.magiciens qui font «ley y regIa de las cosas que acaso acontecen» Il évoque
aussi les personnes crédules et ignorantes qui attribuent une dimension surnaturelle
à des phénomènes naturels qu'elles ne connaissent pas, comme certains effets de
148
En ce qui concerne la question de la grâce, précisons qu'Alejo Venegas s'oppose une fois
de plus à Luther: cf. infra, p. 41, note 195.
149
Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, p. 264.
150
Au sujet de ce personnage, voir infra, note 46 (introduction).
151Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, p. 10, note 53.
152Ibid., p. 214.INTRODUCTION LXI
lumière qui se produisent dans la chambre d'un mourant et qui sont pris pour des
manifestations du diable. Alejo Venegas, reprenant avec une grande rigueur
scientifique, faite de clarté et de précision, le principe de la chambre noire ou
chambre obscure, donne alors l'explication suivante: «También es de saber que no
cualquier movimiento de sombras es la vision deI diablo, porque, segUn regIa de
perspectiva, muchas sombras de los cuerpos que el sol alumbra suelen entrar por los
agujeros pequefios 0 hendeduras por donde entra el rayo deI sol. Y aunque no entre
el sol por tales lugares, basta que entre su resplandor, con el cual entran las
sombras de las aves que vuelan y de los gatos que andan por los tejados, y aun de
los hombres que andan a raiz de las puertas juntadas, cuyas sombras parecen los
pies para arriba, como aparecen en las imâgenes vueltas de abajo arriba, que
representan los espejos que tienen las lunas concavas y hundidas adentro; y porque
las sombras de aquestos cuerpos que solo su resplandor oblicuo alumbra de fuera se
repercuten en las sargas 0 en las cercaduras de cama 0 en las paredes de la pieza en
la que esta el enfermo, piensan no menos el paciente que algunos de los simples
que estân con él que es el demonio que visiblemente viene a tentar al paciente, y él
se turba, y ellos con sus simples admiraciones le aumentan la ocasion que tuvo de
perturbarse.»153 Abusés par des apparences trompeuses, tous ces gens commettent
l'erreur d'ignorer que la réalité n'est pas toujours ce qu'elle semble être à première
vue : pour Alejo Venegas, seul le savoir permet d'éviter que l'on tombe dans de tels
travers car il donne à l'homme la possibilité de discerner la vérité de l'illusion, la
réalité de l'apparence. La recherche de la vérité, objectif premier de la science,
oriente donc la pensée de notre moraliste, faisant de la Agonia... un véritable
réquisitoire contre tout ce qui est faux ou trompeur. Mais, aux yeux d'Alejo
Venegas, ce qui est le plus condamnable, c'est surtout l'absence de savoir
théologique. Ainsi, cette méconnaissance religieuse pousse certains orgueilleux à
s'attribuer de nombreux mérites, sans vouloir reconnaître que Dieu seul en est la
source, car l'homme n'a de valeur qu'en Dieu, puisque c'est de Lui qu'il reçoit tout
ce qu'il est et tout ce qu'il a : «Es ignorancia culpable deI hombre que por haber
sido instrumento aunque es causa segunda en quien Dios hizo sus obras, se quisiese
154,atribuir a si mismo la loa que se sigue de las cosas bien hechas» écrit notre
auteur. Cette même méconnaissance religieuse est aussi responsable, selon le
Maestro tolédan, du fait que les hommes tombent dans les pièges que leur tend le
diable: «son ilusiones que hace el diablo todas las veces que ve materia oportuna y
155.ve dispuesta la opinion y curiosidad de los hombres» Ces quelques exemples
- choisis parmi tant d'autres - nous permettent de comprendre pourquoi Alejo
Venegas, en tant qu'homme, mais aussi et surtout en tant que chrétien, ne peut que
s'insurger contre l'ignorance car, selon lui, celle-ci ne peut que déboucher sur
l'erreur, qui est elle-même source de péché, ce péché qu'il qualifie de
153 Ibid., pp. 249-250.
154 Ibid., p. 37.
155 Ibid., p. 371.LXII AGONI A DEL TRANsITO DE LA MUERTE
156«carecimiento de rectitud y justicia» .
Pour ne pas tomber dans le péché, Alejo Venegas estime donc que
l'homme doit accéder à un certain savoir fait essentiellement de connaissances non
seulement pratiques, mais aussi et surtout religieuses. La vie étant, comme il de dit
dans la Agonia..., «batalla sobre la tierra»157, ce savoir lui fournira les armes
nécessaires pour livrer cette bataille et pour accéder à la vie de gloire. Cette volonté
de diffuser le savoir religieux n'est pas une originalité propre à notre auteur: ce
dernier s'inscrit, en effet, dans le vaste mouvement de renouveau biblique qui
connaît un immense essor dès le début du XVIesiècle158 : ainsi, en Espagne, le
cardinal Cisneros réunit-il une équipe composée des plus grands philologues du
temps pour réaliser une édition polyglotte de la Bible, tandis que face à ce courant
savant, l'Évangile est mis à la portée de beaucoup de gens grâce à l'immense
diffusion de la Vita Christi de Ludolphe de Saxe. Alejo Venegas n'est pas le seul à
considérer l'Écriture sainte comme le plus sûr remède contre la tentation et le
péché: il rejoint en cela Érasme qui écrivait dans l'Enquiridion militis christiani
(ou Manuel du soldat chrétien) que «la première règle doit être d'avoir pleine
»159intelligence de ce que nous livre l'écriture . Tout au long de la Agonia..., Alejo
Venegas fait œuvre de vulgarisateur de cette culture religieuse puisqu'il présente
dans ce traité de véritables commentaires bibliques à l'usage et à la portée de tous:
en parfait exégète, il glose un passage de saint Matthieu définissant les exigences
du Christl60, il évoque une phrase du Notre Père161, il explique les raisons qui
justifient, à ses yeux, l'importance du culte des saints, puisque par leur intercession
«hace Dios muchas mercedes sobre las ordinarias, con que universalmente visita a
todos los hombres»162, etc. S'opposant catégoriquement aux luthériens, partisans
de la prédestination, il insiste sur l'importance de la grâce, laquelle est si puissante,
affirme-t-il, «que no hay tentaci6n ni natural apetito que no pueda vencer el
hombre que confiando en el socorro divino se hiciere fuerte en la confianza que
163
tiene de Dios» . Selon lui cette grâce est renforcée et fortifiée par les sacrements
qu'il assimile à de vrais miracles jouant un rôle capital dans la vie du chrétien: «la
vida deI cristiano es de milagro porque el cristiano se mantiene de dones
156 Ibid., p. 97.
157 Ibid., p. 78.
158Cet essor se poursuivra tout au long du siècle, comme l'atteste le labeur plus tardif de
Benito Arias Montano, par exemple, qui assurera la direction scientifique d'une
monumentale Bible polyglotte imprimée à Anvers par Christophe Plantin de 1568 à 1572
(c'est Philippe n lui-même qui fmancera d'ailleurs cette vaste entreprise).
159 Érasme, Enquiridion militis christiani, éd. de A. 1. Festugière, Paris, Librairie
philosophique 1. Vrin, 1971, p. 129.
160Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, p. 35.
161Ibid., pp. 435 et sq.
162Ibid., pp. 377-378.
163
Ibid., p. 41.INTRODUCTION LXIII
164.sobrenaturales con que vive la vida de gracia» Cette prise de position de notre
auteur vis-à-vis du luthéranisme est, une fois de plus, révélatrice de son orthodoxie
et de son adhésion sans faille à la foi catholique: sous sa plume acerbe, Luther
apparaît d'ailleurs comme la «serpiente hidrID)165(l'hydre de Lerne, ce monstre
fabuleux, symbole du mal, qui ravageait l'Argolide) ou, nous l'avons déjà dit,
comme la «canalla de Vitembergo»166. Par cette attitude très tranchée, Alejo
Venegas va beaucoup plus loin qu'Érasme qui, lui, ne s'était pas prononcé
clairement à l'encontre de Luther.
Outre le savoir religieux et théologique qui lui semble primordial, Alejo
Venegas se fait le chantre d'une connaissance pratique du monde qui nous entoure,
connaissance qui repose essentiellement sur des fondements scientifiques. C'est
ainsi que lorsqu'il cite Virgile, il illustre aussitôt cette citation par des exemples
tirés des réalités géographiques de l'Espagne: «Se nota en los ârboles las tierras en
que tienen dominio, segtm aquello que dice Virgilio... que unas son fructiferas de
unas cosas y otras de otras; como vemos que la tierra de la Mancha para trigo
trichel es mejor que la Sagra; la tierra de Illescas para guindas es mejor que la de
Toledo; asi como la de Toledo para membrillos excede a todo el resto de
Espaiia.»167 Toujours en prise sur le monde physique, il est capable d'indiquer,
avec un indéniable talent didactique, la spécificité de chacune des essences d'arbres
de la campagne tolédane : «después de cortados, unos sirven de solo cuerpo, que
son aquellos de que se hace la lena para quemar; otros, que son mas preciados,
sirven de su natio: que de unos se hacen escritorios y mesas y cofres preciados,
como es el arciprés, que nunca siente carcoma, de otros se hacen puertas preciadas,
como es el nogal, de otros se hace maderamiento seguro de fuego, como es el ârbol
168que se dice lance, de otros se sirve el comtm, como es la madera de pino» . Les
évocations de ce savoir concret, qu'il transmet à ses lecteurs, abondent dans la
Agonia... : même la mort, pourtant si dramatisée dans les Arles moriendi ou dans
les danses macabres, comme nous l'avons vu plus haut, apparaît sous sa plume
comme un simple phénomène physique: «... como el que quitase la lumbre, que
alanza las tinieblas en s610 quitar la candela sin poner algo de nuevo, queda la
obscuridad. Y asi queda la muerte en el cuerpo, cuando el anima deja de vivificar
aquel cuerpo que antes, con su presencia, animaba.»169 Il ressort de ces quelques
exemples que, pour Alejo Venegas, la science n'exclut pas la religion, mais qu'elle
est au contraire à son service: en parfait homme de la Renaissance, il fait preuve
d'une ouverture sur le monde sensible et cherche à transmettre et expliquer son
164 Ibid., p. 45.
165
Ibid., p. .481.
166
Ibid., p. 482.
167
Ibid., .p. 480.
168 Ibid., pp. 485-486.
169
Ibid., p. 71.LXIV AGONiA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
savoir non seulement par son enseignement mais ausssi et surtout par la plume,
comme l'atteste le contenu de laAgonia...
Le livre constitue effectivement pour notre auteur le vecteur essentiel de la
transmission du savoir: profitant des immenses progrès de l'imprimerie, Alejo
Venegas se sert à merveille de ce moyen moderne pour diffuser l'éducation et
l'instruction. Nous ne reviendrons pas ici sur son importante production
littéraire17o, mais nous insisterons sur sa volonté de privilégier dans un grand
nombre de ses écrits l'emploi du castillan, comme le confirme la phrase qui figure
au début de la Agonia..., dans laquelle il souhaite que ce traité «fuese provechoso
para algunas personas que no entienden latiID)171. Cette volonté d'être compris de
tous est flagrante: même les citations d'auteurs latins, très fréquentes sous la plume
du Maestro tolédan, sont immédiatement traduites et glosées par ses soins.
Rendre accessible au plus grand nombre les richesses de la religion ou de
la culture constitue donc l'un des buts d'Alejo Venegas: pour lui, le concret doit
l'emporter sur l'abstrait, le vécu sur le savoir livresque et théorique, et c'est
pourquoi il privilégie, tout au long de la Agonia..., les deux moyens de
connaissance que sont l'expérience et l'exemple. Ainsi, lorsqu'il évoque la
Providence divine, se sert-il d'un exemple vécu: «de 10 cual soy testigo»172, selon
ses propres mots. Lorsqu'il préconise la prière, il offre à ses lecteurs une
oraisonmodèle qu'il pratique fréquemment. On remarque son souci constant de ne rien
affirmer qui soit contraire à la raison ou qui ne puisse être démontré. Cette volonté
de faire œuvre didactique, propre à la transmission d'un savoir, éclate dans la
composition même de la Agonia... : en effet, les points les plus importants de
l'ouvrage sont maintes fois repris, afin de mieux les ancrer dans la mémoire du
lecteur et la présence de formules telles que «tornando, pues, a mi regIa para hacer
173habito en la memoria» ou «por tornar a la regIa que por hacer habito en ella
muchas veces hemos dicho»174 sont bien la preuve de cette pédagogie fondée sur le
principe rhétorique de la répétition. Et pour que toutes les choses qu'il affirme
soient parfaitement claires dans l'esprit de ses lecteurs, notre auteur n'hésite pas, à
la fin de chacune de ses démonstrations, ou avant de passer à un autre point, à
présenter un résumé de l'essentiel de ses dires.
5.5 La Agon{a... : un « portrait» de la société tolédane du début du
XVIe siècle
Lorsqu'Alejo Venegas fait paraître la Agonia..., se rend-t-il compte
qu'audelà d'un texte destiné non seulement à diffuser - comme on vient de le voir - un
170
Cf supra, pp. XVll-XXI et pp. XXXIX-XLI.
171
Alejo VENEGAS, Agonia..., infra, p. 9.
172
Ibid., p. 522.
173
Ibid., p. 155.
174
Ibid., p. 221.INTRODUCTION LXV
certain savoir culturel et religieux mais aussi et surtout à traiter de l'art de bien se
préparer à la mort, il nous livre sa vision de la société tolédane à la fin du premier
tiers du XVIesiècle, ce qui constitue un témoignage d'une valeur inestimable sur la
vie de ses concitoyens à cette époque-là? En effet, au fil des pages de cette œuvre se
dessine le portrait extrêmement réaliste d'une ville espagnole et de sa campagne à
l'époque de Charles Quint, avec ses habitants - de la noblesse de haute lignée
jusqu'aux couches sociales les plus défavorisées, en passant par les artisans, les
domestiques et les ouvriers - et avec ses problèmes socio-économiques de tous
ordres: alimentation de la cité, éclairage public, mais aussi mépris social envers les
métiers manuels (los oficios mecanicos), problème des pauvres et des mendiants,
etc. Au-delà de cette vision de Tolède et de ses habitants, on peut affirmer qu' Alejo
Venegas offre dans cet ouvrage une approche sociale magistrale, susceptible en fait
de s'appliquer d'une façon plus générale à toute l'Espagne du début du XVIesiècle,
Tolède pouvant être considérée comme le microcosme du pays tout entier. C'est sur
quelques-unes des facettes de cette étonnante «peinture» sociale qu'il convient
maintenant de nous pencher.
Esprit concret, Alejo Venegas sait regarder autour de lui et excelle aussi
dans l'art de retranscrire ses observations et ses remarques, qui reposent toujours
sur des fondements réels. Le Maestro tolédan, bien que citadin, ne s'est pas coupé
du monde rural qui l'entoure: rappelons-nous, par exemple, sa parfaite
connaissance des essences d'arbres de la région de Tolède175. Ce sont des détails de
cet ordre ainsi que des remarques précises sur la vie quotidienne qui constituent la
toile de fond de laAgonia..., œuvre dans laquelle l'homme est dépeint dans le cadre
de ses activités: on assiste au labeur du maçon «que quiere atajar agujero cuadrado
con piedra de tres esquilnas y 10 que le falta hincha de barro»176, à celui des
177lavandières «cuando en el inviemo se calientan las UIias mojadas» , à celui des
paysans, des soldats ou des marins. Les loisirs ne sont pas oubliés: l'ouvrage
contient l'évocation de parties d'échecs ou de courses de taureaux (<<entiempo de
toros 0 de otros publicos juegos que ellos fueron a veD>178 , écrit Alejo Venegas à
propos des divertissements auxquels se rendent ses concitoyens). Tout ce monde vit
dans une Espagne où règnent la passion pour les vêtements de luxe - les lois
somptuaires en témoignent -, le mépris des métiers manuels (los oficios
mecanicos) et la folie des lignages: on se rappelle à ce propos le passage célèbre
dans lequel notre auteur fustige les vices de ses contemporains179 . Le pays a encore
gardé le souvenir de la guerre de Grenade, qui fut la dernière guerre de Reconquête
menée à partir de 1482 contre la monarchie des Nasrides, et s'acheva le 2 janvier
1492 avec la prise de Grenade par l'armée des Rois Catholiques, Ferdinand
175 Cf supra, p. LXIll.
176
Alejo VENEGAS, Agonla..., p. 321.
177
Ibid., p. 351.
178
Ibid., p. 299.
179
Cf supra, p. XXXIII.LXVI AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
d'Aragon et Isabelle de Castille. Mais ce sont surtout les troubles provoqués par la
révolution des Comunidades et par la révolte des Germanias, deux grands
soulèvements populaires qui ébranlèrent l'Espagne entre 1519 et 1521, qui restent
présents dans tous les esprits, comme le prouve cette allusion toujours trouvée dans
la Agonia... : «como por experiencia se vio en los afios pasados de las Germanias y
Comunidades»180. Au fil des pages de cet ouvrage, nous voyons vivre une société
complexe qu'Alejo Venegas ne craint pas d'égratigner, voire de malmener, en
soulignant ses vices et ses travers. C'est ainsi qu'il dénonce les ravages de la
paresse qui atteint jeunes et vieux, hommes de loi ou nobles seigneurs, religieux ou
laïcs: à cause d'elle, écrit-il, <<veréisapostatar a los ninos, de la senal de virtud; a
los muchachos crecidos, de la obediencia; a los estudiantes, deI silencio; a los
mancebos, de los consejos; a los hombres, de la prudencia; a los viejos, de la
franqueza»181. Cette paresse est responsable, aux yeux d'Alejo Venegas, du grand
nombre de mendiants qui transforment Tolède - ainsi que beaucoup d'autres villes
espagnoles - en cour des miracles: «A los pobres holgazanes que pudiendo trabajar
o servir se andan de puerta en puerta, les arguye el diablo de dos pecados que
ordinariamente cometen. El uno es la pareza que tienen de no trabajar; y éste es un
pecado grave, porque son obligados los hombres a hacer 10que es en si buenamente
para el mantenimiento de sus personas y casas. El segundo pecado es manifiesto
hurto, que la limosna que estos holgazanes se llevan habia de ser de los pobres
legitimos que no pueden trabajar 0 por defectos naturales que tienen 0 por
enfermedades.»182 Alejo Venegas s'élève d'ailleurs à plusieurs reprises contre cette
oisiveté qui est mère de tous les vices et évoque «cuantos males hicieron por estar
sin oficio, que unos mantienen tablajerias, otros favorecen a los caudillos de los
alborotos, otros son carcoma de los mayores, aprobando sus dichos y hechos; otros
se toman truhanes, 0 a 10menos muy hablistanes, con que muchas veces en son de
donaire dicen de muchos las cosas que ellos no quisieran oir de si ni en burlas ni en
veras, otros, por fin, son ladrones y comen de los sudores ajenos»183. On
remarquera toutefois la nuance qui est faite entre les paresseux (los holgazanes),
qui apparaissent comme des individus méprisables, et les pauvres légitimes (los
pobres legitimos), qui sont contraints à cet état «por defectos naturales que tienen 0
por enfermedades»184 et qu'il est donc normal de secourir par des aumônes. Le
Maestro tolédan éprouve même une réelle sympathie ainsi que de l'affection envers
ces vrais pauvres de Tolède, comme le prouve une formule simple et émouvante
qu'il emploie: «los mas necesitados que tuvieron mas hijos y menos pan»185. Il
s'attriste du sort du «triste cavador que con su azad6n ha de mantener sus hijuelos
180 Ibid., p. 500.
181 Ibid., pp. 90-91.
182 Ibid., pp. 283-284.
183 Ibid., p. 268.
184 Ibid., p. 284.
185
Ibid., p. 250.INTRODUCTION LXVII
deshambrillos»186, dénonce le grand péché (el gran pecado) des bouchers «que
defraudaron a los menudos»187 et s'indigne contre les ecclésiastiques qui
«convirtieron la renta de pobres en banquetes y platos»188. On ne peut d'ailleurs
trouver une meilleure expression de cet amour envers les pauvres que le tableau
émouvant que lui inspire la misère des enfants: «i,Por qué no tendremos lâstima
cuando vemos un nino desnudillo y descalzo llevar un pan de a dos en la mano, y
un jarrillo con un maravedi de vino en la otra, y la taja debajo deI sobaquillo, y va
aguijando a su casa por la parte que le ha de caber de aquel pan, que se ha de
repartir entre siete para hacer sopas en vino a las nueve, porque se les pase por
almuerzo y comida, que segUn estAn siempre deshambridillos, harian pascua de los
desechos de otroS?»189 Cette description poignante de la misère des enfants nous
évoque immédiatement certains tableaux de Murillo qui pourraient parfaitement
constituer une illustration saisissante de ce passage de la Agonia... Dans cette vaste
fresque sociale tracée par Alejo Venegas, apparaissent aussi des officiers de justice
sans conscience professionnelle qui «disimularon pecados vedados por leyes por
respeto de amistad 0 porque les untaron las manos»190, des juristes, notaires et
procureurs peu honnêtes du fait des «pleitos injustos que defendieron, las dilaciones
que contra los pobres hicierOID)191,uniquement soucieux de s'enrichir pour
«colocar a sus hijas en alto y dejar a sus hijos en la cofradia de Bon temps y de san
EpicurO»192 (on remarquera au passage l'humour du Maestro tolédan, qui, d'une
part reprend à son compte l'expression française «prendre du bon temps», et
d'autre part se permet d'inventer un saint Épicure, symbole abusif de la vie oisive
et consacrée uniquement aux plaisirs). Alejo Venegas met aussi en scène des
médecins, chirurgiens et apothicaires pour qui l'argent est plus important qu'une
vie humaine puisqu'ils n'hésitent pas à pratiquer «la dilacion de las curas, en
donde esperaban ganancia»193, des professeurs «que no tuvieron respecto a los
pobres en las lecciones, porque 0 daban poco 0 nada»194 . Les soldats sont évoqués,
non sans un certain humour, avec leurs mœurs et leurs blasphèmes continuels
«como si la victoria estuviese en ofender a portia al que les ha de dar la
victoriID)195, c'est-à-dire Dieu. Les picaros sont également présents, avec leur
paresse, leur irréligion et leurs astuces: Alejo Venegas décrit leurs fausses «llagas
186
Ibid., p. 294.
187
Ibid., p. 293.
188 Ibid., p. 272.
189 Ibid., p. 472.
190 Ibid., p. 278.
191 Ibid., p. 279.
192 Ibid.
193
Ibid.
194 Ibid., p. 275.
195 Ibid., p. 280.LXVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
hechizas de bofes ensebados y ensangrentados que a las piemas ataron»196 et les
évoque en train de rechercher «los zapatos y las camisas que se tiranizaron con frio,
por pescar con su desnudez voluntaria las camisas y los zapatos que habian de ser
de los vergonzantes verdaderamente desnudos»197. Les ecclésiastiques ne sont pas
oubliés: Alejo Venegas reproche à certains prédicateurs vaniteux «las sutilezas que
dijeron en sus sermones no para edificar los oyentes, mas para granjear nombre y
198estima» , il dénonce les religieux qui «entraron en religion, no por desprecio deI
mundo, sino a mas no poder, por tener segura la costa 0 porque no les sucedian
199,bien las cosas deI mundo» ainsi que les religieuses qui se confessent «con
desabrimiento, solamente por cumplir con la regla»20o et qui, de plus, commettent
le péché de faire ces confessions «mas por descansar de sus penas con el confesor
que por descargar sus conciencias»201 ou «mas por el contento y quietud de los
escrupulos que las atormentaban, que por amor de hacer en ello servicio y
reconocimiento a Dios»202. Les pères de famille peu soucieux d'élever leurs enfants
et coupables de ne pas leur faire apprendre un métier, les mères trop faibles envers
ces mêmes enfants et qui «no solamente no quisieron castigarles los vicios, mas que
los encubrieron que no los supiesen los padres»203 et les belles-mères tyranniques
complètent ce tableau, qui contient aussi une savoureuse évocation des artisans et
des commerçants avec leurs tromperies et leur solidarité dans le vice: «Allende de
los contrapesos deI dedo que ordinariamente suelen hacer, ... por amistad 0 por
temor repartieron la buena came a los mayores de la republica... Eso poco que
queda de la buena came 10 meten en el cajon para dar a tres tabemeros y dos
204pasteleros, con quien es posible que estân concertados.» La noblesse, enfin, n'est
pas oubliée par Alejo Venegas. Celui-ci justifie ainsi l'existence d'une société
d'ordre: «la orden no se halla sin obediencia, y la obediencia no consiste sin la
razon, y la razon es la buena cuenta que coloca y dispone las cosas en sus lugares,
conforme a la ley de la orden»205. Il estime que la noblesse occupe une place
légitime au sein de cette société dont les membres, à ses yeux, doivent présenter des
différences significatives, tout comme «el cuerpo deI hombre, el cual seria
206.disformidad que los dedos de la mano fuesen iguales» Mais Alejo Venegas,
bien qu'il admette cette noblesse, la condamne à plusieurs titres: en premier lieu,
196 Ibid., p. 284.
197
Ibid., p. 285.
198 Ibid., p. 275.
199 Ibid., p. 276.
200
Ibid.
201 Ibid.
202 Ibid.
203 Ibid., p. 287.
204 Ibid., pp. 293-294.
205 Ibid., p. 433.
206 Ibid., p. 489.INTRODUCTION LXIX
parce qu'elle fait de graves entorses à la morale chrétienne (oisiveté, galanterie,
vanité, etc.), ensuite parce qu'elle constitue la caste du refus (les nobles s'enferment
dans leur caste et repoussent avec mépris leurs inférieurs), enfin parce que les
nobles, uniquement préoccupés de lignage et du culte de l'honneur, se sont
détournés du service de Dieu et de leurs prochains. C'est dans un autre de ses
ouvrages que nous avons évoqué précédemment207, Primera parte de las
diferencias de libros que hay en el universo (1540), que le Maestro tolédan
condamne avec le plus de violence cette noblesse espagnole du début du XVIesiècle
dont le mode de vie le choque: «Con titulo de hidalgos tienen tanta soberbia, que
menosprecian a los que son menos que ellos. Con titulo de hidalgos no quieren
pagar 10que deben y tienen mal usurpado. Con titulo de hidalgos tienen facultad de
molestar las mujeres ajenas sin que les osen decir los maridos: {,qué queriades a
tales horas? Con titulo de hidalgos tienen por honra vengar las injurias, y poner
bandos en sus republicas. Con titulo de hidalgos tienen licencia de no ayunar las
vigilias y comer carne en cuaresma. Con titulo de hidalgos tienen osadia para decir
mal de todos los buenos; que por eso en su boca son malos, porque no son de solar
conocido, del cual ellos hacen mas caudal que del sacro bautismo. Con titulo de
hidalgos tienen facultad de levantarse a las once, y levantarse de la cama a la mesa,
y desde alIi a la ociosidad y desde aquélla al maldecir y al mal obrar, y peor
perseverar. Por cierto, que me parece que yerran éstos mas que todos los otros;
porque a los otros la conciencia les es tormento y un dia que otro podrân salir deI
pecado: mas los cismaticos que se atreven a dividir la vestidura inconsutil de
Cristo, {,quétormento les quedara?»208
Au vu de ces quelques exemples essentiellement tirés de la Agonia..., on
peut affirmer que cet ouvrage contient une «peinture» réaliste de la société
tolédane à la fin du premier tiers du XVIesiècle. Alejo Venegas sait y faire preuve
»209de ce que Marcel Bataillon a appelé «le sens de l'humanité concrète : le
Maestro tolédan apparaît bien comme un intellectuel qui, loin d'être resté enfermé
dans sa tour d'ivoire, a su sortir souvent de son cabinet d'études pour regarder vivre
ses concitoyens. Les nombreuses attaques qu'en bon moraliste il se devait de faire à
l'encontre de tous ceux qui ne respectent pas la morale chrétienne, et ses
observations, souvent extrêmement caustiques et dont la finesse est surprenante,
nous permettent donc aujourd'hui de mieux connaître la société tolédane du
premier tiers du XVIesiècle: c'est cette vision de l'autre, cette vision des autres, de
ceux qui furent les concitoyens d'Alejo Venegas, qui constitue un témoignage
unique sur un monde aujourd'hui disparu.
207 Cf supra, pp. XVIll-XIX.
208Alejo VENEGAS,Primera parte de las diferencias de Librosque ay en el universo,
Toledo, Juan de Ayala, 1545-1546, libro ID, capitulo 9, foIs cxxn - CXXllI.
209
Marcel BATAILLON, Érasme et l'Espagne, op. cit., t. I, p. 610.LXX AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUER TE
5.6 La présente édition de la Agonia...
5.6.1 Choix du texte de référence
Parmi les treize éditions de la Agonia... que nous avons recensées - dont
onze furent publiées au cours du XVIesiècle -, laquelle allait nous seIVir de texte de
référence? À défaut d'un manuscrit, que nous avons vainement recherché, nous
avons estimé qu'il fallait faire notre choix parmi les textes parus du vivant de
l'auteur, et ayant vraisemblablement reçu son assentiment: c'est ce qui nous a
conduit à éliminer toutes les éditions publiées après 1562, année de la mort d' Alejo
Venegas. Au sein des six éditions retenues, il nous a semblé judicieux de ne
conserver que les cinq éditions tolédanes, car Z 1544 «tiene trazas de haber salido
al mercado sin conocimiento de su autoD>210 . Nous avons décidé de ne pas choisir
l'édition princeps T 1537, car nous savons qu'elle fut corrigée par l'auteur
luimême afin de donner naissance à l'édition tolédane de 1540, laquelle aurait pu
constituer le texte « optimal» que nous recherchions. Néanmoins, deux éléments
déterminants nous ont poussé à ne pas faire ce choix. Tout d'abord, T 1540 ne
contient pas la Breve declaracion de las sentencias y vocablos que en ellibro dei
transito de la muerte se hallan, texte qui résume et complète sur quelques points211
la Agonia dei transito de la muerte, et qui apparaît pour la première fois dans
T 1543. D'autre part, T 1540 ne comporte pas non plus les corrections et additions
figurant dans T 1543, qui s'avère ainsi être l'édition la plus achevée de la Agonia...
parue du vivant de son auteur. Étant donné que T 1547 et T 1553 ne présentent pas
un intérêt majeur, puisque ce ne sont que des réimpressions de l'édition de 1543,
c'est ce texte, T 1543, témoin le plus fidèle du discours et de la langue d' Alejo
Venegas, que nous avons retenu pour la présente édition critique.
5.6.2 Normes d'établissement du texte de la Agonla...
5.6.2.1 Critères de modernisation du texte
Notre but étant avant tout de présenter un texte fidèle mais sans d'inutiles
difficultés de lecture, nous avons opté pour sa modernisation212. Ce choix nous a
surtout été dicté par les recommandations faites pour l'édition des textes du Siècle
d'Or, explicitées dans les actes des Seminarios lnternacionales para la edicion y
anotacion de textos dei Siglo de Oro213 ou dans les Actas dei primer congreso
210TIdefonso ADEVA MARTiN, op. cit., p. 170, note 4.
211À propos de ces quelques compléments, voir infra, p. 527.
212 TI ne s'agit cependant pas d'une modernisation « aveugle» et systématique, mais au
contraire d'une tentative de modernisation «raisonnée}} et raisonnable, comme nous
l'expliquons dans les lignes qui suivent.
213On consultera avec profit les deux ouvrages suivants:
a) Edicion y anotacion de textos dei Siglo de Oro: Aetas dei Seminario Intemaeional para
la edicion y de textos dei Siglo de Oro, Pamplona, Universidad de Navarra, 10-INTRODUCTION LXXI
internacional de hispanistas dei Siglo de Oro214 : c'est ainsi que Jesus Canedo et
Ignacio Arellano signalent dès 1986 que «la tendencia mayoritaria deI Seminario
opt6 por la modernizaci6n de las grafias»215, attitude qui est adoptée depuis par un
grand nombre d'éditeurs de textes du Siècle d'OrI6. N'oublions pas de citer
Donald McGrady, dont la position nous a conforté dans notre intention de
moderniser le texte de la Agonia. .. : «Hoy dia se acepta generalmente que para los
textos publicados se debe modernizar la ortografia y la puntuaci6n ... Me parece
que las mismas normas deben imperar para las tesis doctorales, ya que nada se
gana conseIVando la ortografia y la puntuaci6n anticuadas y ca6ticas deI siglo
XVII.»217Ce qui, selon Donald McGrady, est valable pour le XVIIesiècle l'est
d'autant plus pour le XVIesiècle et pour Alejo Venegas, ce dernier n'hésitant pas,
dans une même page, à écrire, à quelques lignes de distance, «embidia» et
218.«invidia» pour l'actuel mot «envidia» Partant donc de ce désir de rendre
parfaitement lisible le texte de la Agonia..., sans surtout rien retrancher de son
contenu ou de son sens, nous avons défini les critères de modernisation suivants:
13 de diciembre de 1986, ed. de Jesus CANEDO e Ignacio ARELLANO, Anejos de Rilce
n° 4, Pamplona, EUNSA-Instituci6n Principe de Viana, 1987 ~
b) Critiea textual y anotacion filologica en obras del Siglo de Oro: Aetas del Seminario
lntemaeional para la edicion y anotacion de textos dei Siglo de Oro, Pamplona,
Universidad de Navarra, abril 1990, ed. de Ignacio ARELLANO y Jesus CANEDO,
Madrid, Castalia, colecci6n <<Nueva Biblioteca de Erudici6n y Critica», n° 4, 1991.
214La edicion de textos : Aetas del primer congreso intemacional de hispanistas del Siglo
de Oro, ed. de Pablo JAURALDE, Dolores NOGUERA y Alfonso REY, Tamesis Books
Ltd., London, 1990.
215Jesus CANEDO e Ignacio ARELLANO, «Observaciones provisionales sobre la edici6n y
anotaci6n de textos deI Siglo de Oro», Edicion y anotacion de textos dei Siglo de Oro, op.
eit., p. 346.
216Voir, par exemple, comment Luis Iglesias Feijoo prône la modernisation, y compris pour
des travaux de type universitaire, dans lUle communication fondamentale: Luis IGLESIAS
FEIJOO , <<Modernizaci6n frente a "Old-spelling"», La edieion de textos, op. cit., pp.
237244.
217Donald McGRADY, <<Notaspara la edici6n de las comedias de Lope, con énfasis sobre
la anotaci6n biblica», La edicion de textos, op. cit., p. 305.
218On trouve encore les mêmes hésitations, qui sont les preuves évidentes d'lUl système
orthographique non encore totalement fixé, chez Quevedo: «Quevedo, en Virtud militante
escribe : cielo/zielo; hixo/hijo; invidioso/inuidioso/imbidioso; inuidia/invidia» (Jesus
CANEDO e Ignacio ARELLANO, «Observaciones provisionales sobre la edici6n y la
anotaci6n de textos deI Siglo de Oro», Edicion y anotacion de textos dei Siglo de Oro, op.
cit., p. 347).LXXII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
o Modifications liées à la graphie
Modifications apportées Exemples pris dans le texte
suppression des doublesconsonnes
incidence sur lan'ayant aucune
phonologie:
mm>m summa> suma
pp>p appariencia > apariencia
ss> s assi > asi
tt> t attencion > atenci6n
b>v rebueltas > revueltas
ch > qu chiromancia > quiromancia
suppression de graphies archaïques:
ct>cc afection > afecci6n
sc> c sciencia > ciencia
ç>z fuerça > fuerza
g>j muger > mujer
oy > hoyrétablissement du« h» initial
ph>f propheta > profeta
q>c quando> cuando
th>t cathedratico > catedrâtico
u>b contaua > contaba
u>v mouer > mover
x>j dixo > dijo
y>i pleyto > pleito
y>hi ay > ahi
z>c dezir > decirINTRODUCTION LXXIII
. Modifications d'ordre phonologique
Pour ne pas dénaturer la langue d'Alejo Venegas, nous avons décidé de
limiter autant que possible le nombre de ces modifications. Précisons tout d'abord
que les termes comportant une graphie ancienne et qui se prononçaient d'une façon
différente au XVIesiècle, mais figurant toujours dans l'actuel Diccionario de la
lengua espanola de la Real Academia Espanola (avec la mention «anticuado»), ont
été maintenus: c'est par exemple le cas de «defunto» (aujourd'hui «difunto»), de
«escuro» (aujourd'hui «oscuro»), etc. De même, nous avons conservé tels quels des
termes ou expressions non répertoriés par ce dictionnaire, mais présentant un
intérêt linguistique, lexical ou étymologique, à condition qu'ils apparaissent dans le
Diccionario de A utoridades : «aescuras» (pour «a oscuras»), «campio» (qui signifie
«que vive con descuido y negligencia»), etc. Au contraire, nous avons opté pour la
modernisation d'un nombre extrêmement réduit de mots non attestés par le
Diccionario de la lengua espanola de la Real Academia Espanola et qui ne
gardaient que peu d'intérêt sous leur graphie ancienne. Ces mots ont été
modernisés selon les critères suivants:
Modifications apportées Exemples pris dans le texte
modernisation vocalique:
e>i mesmo > mismo
rétablissement du e initial spiritu > espiritu
bt> t subtil> sutil
bs> s substentar > sustentar
suppression du groupe final et sanct > san
ct>t sancto > santo
219:modernisation des adverbes suivants ansi > asi
agora> ahora
219 Ces adverbes sont les seuls tennes qui figurent dans le Diccionario de la lengua
espanola de la Real Academia Espaiiola sous leur fonne ancienne, mais que nous avons tenu
à moderniser, à titre exceptionnel, pour un meilleur confort de lecture.LXXIV AGONiA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
. Cas des formes verbales
En ce qui concerne les fonnes verbales, nous avons souhaité les
moderniser toutes, dans l'unique but de faciliter la lecture du texte, et ce même
lorsque l'on modifiait ainsi certains aspects phonologiques. Voici un tableau
précisant le type de modificationsque nous avonsapportées:
Temps et modes concernés Modifications apportées (exemples
220pris dans le texte)
Présent de l'indicatif vee > ve
Futur de l'indicatif porna > pondra
tendreys > tendréis
aura> habra
Imparfait de l'indicatif buscabades > buscabais
auie > habia
tinie > tenia
Prétérit et prétérits forts hablastes > hablasteis
truxeron > trajeron
Imparfait du subjonctif ouiesse>hubiese
vuiredes > hubierais
220 À propos de ces fonnes verbales aujourd'hui inusitées, on pourra consulter les ouvrages
suivants:
a) Gramatica de la lengua castellana por la Real Academia Espanola, Madrid, Perlado,
Paez y Compafiia (sucesores de Hernando), 1908, pp. 90-92 (une approche ancienne mais
toujours valable) ~
b) Ramon MENÉNDEZ PIDAL, Manual de gramatica historica espanola, Madrid, Libreria
general de Victoriano Suarez, 1929, pp. 229-291 (un grand classique) ~
c) Bernard DARBORD et Bernard POTTIER, La Langue espagnole: éléments de
grammaire historique, Paris, Nathan, coll. « Fac», 2e éd., 1994, pp. 149-175
(indispensable) ~
d) Pierre DUPONf, La Langue du Siècle d'Or: syntaxe et lexique de l'espagnol classique,
Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 3e éd., 1990, pp. 30-43 (très clair et très
synthétique ).INTRODUCTION LXXV
Précisons aussi que nous avons systématiquement éliminé le principe de
l'assimilation du r final des infinitifs au I des pronoms affixes de la troisième
personne dans le cas de l' enclise : «mandalla» apparaît donc dans la présente
édition sous la forme «mandarla», «subille» devient ici «subirle», «pagallas» est
rendu par «pagarlas», etc.
Nous avons naturellement respecté l'emploi syntaxique des temps et des
modes, y compris pour le futur du subjonctif, si fréquent dans la langue du Siècle
d'Or.
e Autres remarques
Nous avons respecté l'emploi des articles: c'est ainsi que l'on pourra lire
les mots «el agoma» ou «la hambre», tels qu'ils apparaissent dans T 1543.221
Nous avons aussi maintenu l'emploi de certaines prépositions selon
l'usage du xvt siècle: «comparar Q», «disfrazado en», emploi de «POD>à sens
final, etc.
5.6.2.2 Majuscules, accentuation, ponctuation, jonction
et séparation des mots
L'emploi des majuscules, qui semble anarchique dans T 1543, a été rendu
conforme à l'usage moderne.
L'accentuation, qui ne figure pas dans T 1543, a été rétablie pour toutes
les catégories de mots, des substantifs aux pronoms démonstratifs en passant par les
formes verbales, les adverbes, etc.
La ponctuation, inexistante ou défectueuse, a été rétablie et nous avons
adopté les usages typographiques espagnols pour les passages dans cette langue.
La jonction et la séparation des mots, particulièrement aberrantes dans
T 1543, ont été rectifiées et adaptées à l'usage actuel:
Exemples: conesta > con esta
alomenos > a 10 menos
con ciudadanos > conciudadanos
librar los> librarlos.
221 À ce sujet, il convient de rappeler qu'au XVIe siècle «l'usage actuel consistant à
employer el devant un nom féminin commençant par un a accentué (el agua) ne s'est pas
encore imposé. L'article peut prendre la forme el, un, s'il précède un nom féminin
commençant par une voyelle atone, surtout a. Ex. : el espada, el esperanza, el onestad, el
aldea. En revanche, on trouve souvent, contrairement à l'usage moderne: una ansia, la
hambre... Enfm, certains mots avaient un genre différent de celui qu'ils ont généralement
aujourd'hui: la orden et la desorden, la color, s'il s'agit de la couleur du visage, reflet de
)}sentiments violents, la puente, etc. (Pierre DUPONT, op. ci!., p. 13).AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTELXXVI
5.6.2.3 Abréviations
Nous avons supprimé les abréviations graphiques habituellement
employées par les imprimeurs du XVIesiècle: le tilde surmontant les voyelles a été
remplacé par la lettre n que nous avons rétablie à l'intérieur du mot, la lettre
7j est développée en que; quant aux lettres .,p, p et 4, elles ont aussi été
développées:
Exemples: quado > cuando
aunq > aunque
.A'fetion > perfecci6n
pfundo > profundo
qso > quiso.
Pour les autres abréviations que nous avons développées, nous avons fait
figurer entre crochets la partie restituée par nos soins:
Exemples: V.P. > V[uestra] P[aternidad]
Hustre s. > Hustre s[efior]
V.S. > V[uestra] S[efioria]
lib. > lib[ ro]
cap. > cap[itulo].
5.7 Appareil critique
5.7.1 Les corrections
Pour transcrire le texte de T 1543 - cette édition de la Agonia... qui, à
notre sens, est la plus achevée et la plus conforme au projet de son auteur -, nous
nous sommes borné à rectifier des erreurs matérielles flagrantes, telles que fautes
d'impression, références bibliques erronées, etc.
Dans la présente édition, lorsque nous apportons une modification au texte
de T 1543, notre leçon apparaît en italique et en gras et nous indiquons en note
quelle était la forme vicieuse que nous avons amendée, ainsi que les motifs de notre
intervention: à titre d'exemple, citons le remplacement par nos soins du mot
«fisofo» (oubli évident d'une syllabe par le typographe) par «fiI6sofo», d'ailleurs
attesté dans toutes les autres éditions. De même, nous avons corrigé les références
fautives de plusieurs citations bibliques: le nombre important d'erreurs de cet ordre
provient, à notre avis, du fait que T 1543 a été vraisemblablement composé à partir
de l'une des deux éditions précédentes de la Agonia..., dans lesquelles ces
références apparaissaient en chiffres romains de très petite taille, souvent
malcommodes à déchiffrer, le « I » (= nombre 50) se confondant facilement avec le
« i» (= chiffre 1) et le «v» (= chiffre 5) étant souvent pris pour le «x»
(= nombre 10).INTRODUCTION LXXVII
5.7.2 Les variantes
La collation des six éditions de référence222 (T 1537, T 1540, T 1543,
A 1565, M 1570-1571 et M 1911) nous a permis de recenser la totalité des
variantes. Le résultat de ce travail systématique figure dans les notes de bas de
page: qu'il s'agisse d'additions, de corrections ou de suppressions, nous avons
toujours indiqué la teneur de ces modifications ainsi que l'édition (ou les éditions)
dans lesquelles elles se produisent. C'est l'étude de ces variantes qui nous a permis
de dresser le tableau de filiation des éditions qui figure supra, p. L.
En ce qui concerne les additions qui apparaissent dans A 1565 et qui sont
intégrées dans le corps du texte de cette édition, rappelons qu'elles sont reprises par
M 1570-1571 mais qu'elles y figurent en marge, hors du texte initial, comme pour
mieux montrer qu'il s'agit d'ajouts; nous avons toujours signalé cette présentation
qui nous semble indiquer, comme nous l'avons déjà dit, que ces additions ne sont
vraisemblablement pas de la main d'Alejo Venegas.
5.7.3 Les notes
Les notes sont infrapaginales pour une évidente commodité de lecture. Les
appels de ces notes sont constitués par des chiffres en exposant.
0Des rappels, qui permettent d'éviter les redites, sont indiqués par le signe
pour les notes portant sur le vocabulaire, et par le signe * pour les quelques notes
concernant des noms propres: ces rappels permettront au lecteur de retrouver
aisément, grâce aux deux index que nous avons établis en fin de volume, le lieu de
la première occurrence de ce mot, de cette expression ou de ce nom propre, et par
conséquent le commentaire ou les précisions que nous avons apportés à cet endroit.
Ces notes sont très diverses: elles avertissent le lecteur d'une correction
apportée au texte de T 1543 lorsqu'il était visiblement fautif (cf. supra, paragraphe
5.7.1) et signalent la totalité des variantes (cf. supra, paragraphe 5.7.2), elles
expliquent un mot (sens et/ou étymologie) ou une expression223, elles apportent des
222
Nous rappelons que les autres éditions n'étant que des réimpressions à l'identique des
six ouvrages que nous avons retenus, il ne nous a pas semblé utile de les citer
systématiquement dans le cadre du recensement des variantes.
223Nous n'avons pas hésité à annoter des formes parfois très courantes, afm de permettre au
lectorat le plus large possible d'accéder aux écrits d'Alejo Venegas. Lorsque nous avons cité
une défmition proposée par un dictionnaire, nous n'avons pas modernisé l'orthographe de
cette citation, car nous nous rallions totalement à la position de Francis Cerdan, qui a écrit:
«No discutiremos el principio de la modernizacion de la orthografia ... Lo imico que qui siera
recalcar aqui, es que no me parece conveniente llevar este principio de la modernizacion
hasta sus i1ltimos rigores~ en particular, me parece que cuando se cita... la defmicion de una
palabra que ofrece un diccionario antiguo como el de las Autoridades, aun mas, el Tesoro de
Covarrubias, mas vale respetar entre comillas la genuina ortografia de la cita textual»
(Francis CERDAN, <<El texto de los sermones de Paravicino», Edicion y anotacion de textos
dei Siglo de Oro, op. cit., p. 41).LXXVIII AGONIA DEL TRANsITO DE LA MUERTE
éclaircissements sur un nom de lieu ou de personne, elles rappellent les
circonstances d'un événement évoqué dans le texte ou elles renvoient à des
documents complémentaires sur le même thème, elles donnent la traduction
française des citations latines, elles peuvent indiquer les sources d'inspiration
d'Alejo Venegas ou, au contraire, signaler les «emprunts» qui ont été faits au
contenu de la Agonia..., la notion de plagiat n'étant pas vraiment établie au XVIe
siècle, époque à laquelle il était plus que fréquent de citer un texte sans en indiquer
224.la source À la demande de l'éditeur, les commentaires qui figurent dans ces
224Précisons, au sujet de ces emprunts, que «conocida es la concepcion que se tenia en el
Renacimiento de la imitacion, concibiéndose la imitacion de modelos antiguos como una
fonna de aprentizaje en la que se veia no tanto un robo como una marca del reconocimiento
deI valor de la obra imitada, pasandose luego de los modelos antiguos a los modelos
modernos. Se han descubierto asi notabilisimos empréstitos cuya fuente silenciaron sus
autores» (Jacqueline FERRERAS-SA VOYE, «La autoria de los Dialogues de la philosophie
phantastique... traducidos al francés por Gabriel Chappuys, 1587», Hommage à Robert
Jammes,1. il, Anejos de Criticon, n° l, Toulouse, PUM, 1994, p. 413). Et ce qui, tout au
long du Siècle d'Or, s'applique à l'imitation des Anciens était aussi de mise pour des
auteurs plus récents, voire contemporains, dont les œuvres étaient souvent « réutilisées» de
la sorte. TIest vrai que «la notion de propriété littéraire n'existant pas alors, les emprunts
sont parfois très importants: ainsi Calderon ne pouvait-il éprouver le moindre scrupule
quand il prit à Tirso de Molina la troisième journée de la Venganza de Tamar (La
Vengeance de Tamar) pour en faire quasi textuellement la troisième de sa pièce Los cabellos
de Absalon (Les Cheveux d'Absalom)>> (Théâtre espagnol du XVI! siècle, 1. I, Robert
Marrast (dir.), Paris, N.R.F .-Gallimard, «Bibliothèque de la Pléiade », 1994, p. XIll,
note 4). On sait que l'imitation s'étendait aussi aux fonnes poétiques (ct: Angel GARCiA
GALIANO, La imitacion poética en el Renacimiento, Kassel, Publicaciones de la
Universidad de Deusto - Ed. Reichenberger, 1992). En ce qui concerne la Agonia...,
plusieurs passages de l' œuvre ont été repris, souvent mot pour mot, dans un grand nombre
d'ouvrages dont nous devons le recensement à TIdefonso ADEVA MARTiN, op. cit.,
pp. 417-423. Les «emprunts» les moins importants (quantitativement parlant) faits à la
Agonia... se trouvent dans les œuvres suivantes: Miguel de GUERRA, Modo de ayudar a
bien morir, Valladolid [sans éditeur précisé], 1604 ; Antonio de ALVARADO, Arte de bien
morir y guia dei camino de la muerte, Irache [sans éditeur précisé], 1607 ; Jeronimo
GRACIAN DE LA MADRE DE DIOS, Arte de bien morir, Bruxelas, R. Velpino y H.
Antonio, 1614 ; Juan Bautista POZA, Practica de ayudar a bien morir, Madrid, Andrés de
Parra, 1629 ; Diego Julian GARCiA DE BAYONA, De la Veneracion del Santisimo
Sacramento de la Extremauncion : doctrina para conocer las tentaciones dei demonio en la
hora de la muerte y vencerlas para morir en la gracia de Dios, Madrid, Francesco Martinez,
1633 ; Pedro de la FUENTE, Breve compendio para ayudar a bien morir, Sevilla, Juan
Gomez de BIas, 1640 ; Alonso de VASCONES, Destierro de ignorantes y aviso de
penitentes, Madrid, 1737. Quant aux «emprunts» les plus conséquents, ils sont
essentiellement dus à Pedro de MEDINA (Libro de la Verdad, Valladolid, Francisco
Fernandez de Cordoba, 1555 [nous citerons désonnais à partir de : Obras de Pedro de
Medina, edicion de Angel Gonzalez Palencia, Madrid, C.S.lC., 1944]) et à Juan MARTI,
dit Mateo LUJAN DE SAYAVEDRA {Segunda parte de la vida dei picaro Guzman deLXXIXINTRODUCTION
notes sont rédigés en français.
Signalons enfin qu'il nous est arrivé, malgré tous nos efforts, de devoir
avouer notre ignorance face à un point précis du texte: nous nous sommes alors
généralement borné à émettre une hypothèse, en l'entourant des réserves qui
s'imposent dans un tel cas.
5.8 Pagination
Nous avons maintenu la pagination de T 1543. Pour cela, nous avons
inséré dans le corps du texte le signe Il, qui indique l'endroit ou s'achève le folio en
cours dans l'édition retenue, et en regard, en marge, nous avons indiqué entre
crochets le numéro du folio suivant.
5.9 Index, bibliographie, document annexe
5.9.1 Les index
Nous avons établi, pour la présente édition, une liste des principaux
thèmes contenus dans la Agonia... Renvoyant aux pages et aux notes où sont
précisément évoquées ces notions, cette liste figure supra, pp. LV-LIX.
À la fin de la présente édition se trouve aussi un index récapitulant toutes
les notes qui portent sur le vocabulaire. Cet index donne l'emplacement de
Alfarache, Sevilla, 1604 [nous citerons à partir de : Novelistas anteriores a Cervantes,
Madrid, Atlas, <<Biblioteca de Autores Espafioles», vol. 3, 1975]) : pour témoigner de
l'importance de ces plagiats flagrants, nous avons cité in extenso, dans les notes
infrapaginales de la présente édition, tous les passages trouvés par nos soins dans ces deux
derniers ouvrages et qui ne sont rien d'autre que des transcriptions quasi littérales de la
Agonia... La simple comparaison de ce texte d'Alejo Venegas et des extraits de ces œuvres
de Pedro de Medina et de Juan Marti est révélatrice de l'ampleur du phénomène. (À propos
de ces emprunts faits à la Agonia..., on pourra aussi consulter: Miguel HERRERO
GARCIA, Ideas de los espanoles del siglo XVII,Madrid, 1928, p. 44 ~Enriqueta TERMAZO
y José GATTI, <<Mateo Lujan de Sayavedra y Alejo Venegas», Revista de Filologia
Hispanica, 5, 1943, pp. 251-263 ~ Bernadette LABOURDIQUE et Michel CAVILLAC,
« Quelques sources du "Guzman" apocryphe de Mateo Lujan », Bulletin hispanique, 71,
1969, pp. 131-263.) Mais si Alejo Venegas, comme on vient de le voir, a servi de modèle ou
a même été purement et simplement plagié, il convient de reconnaître que lui aussi a su
utiliser les écrits de nombreux auteurs. Une fois de plus, avouons notre immense dette à
lldefonso ADEVA MARTiN, qui a recherché les sources de plusieurs passages de la
Agonia... : les auteurs qui ont le plus inspiré notre Maestro tolédan sont incontestablement
Jean RAULIN (Doctrinale mortis, Parisiis, Iohanne Parvo, 1519), Josse CLICHTOVE (De
doctn.na moriendi opusculum, Parisiis, Simone Colinreo, 1520) et Gabriel BIEL (Utilissima
et compendiosa expositio sacri canonis missae, Toledo, Juan de Vilaquiran, 1523). Dans
notre édition nous avons donné, toujours dans les notes infrapaginales, les références ainsi
que quelques extraits de ces textes, qui ont constitué d'évidentes sources d'inspiration pour
Alejo Venegas.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.