Aimé Césaire

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Les deux recueils, Comme un malentendu de salut et Noria n'ont jamais fait l'objet d'édition critique. Véritable fil rouge de la poétique césairienne, un lien charnel unit la conscience du poète à la nature et au cosmos. Détaché du monde, le poète se projette sur un futur indécis que baignent les brumes d'une conscience comme essoufflée d'avoir lutté sans trêve sur des parcours difficiles et rêvant d'une avalanche d'aube.
Publié le : vendredi 1 février 2013
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EAN13 : 9782296516502
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Aimé Césaire
Cavalier du temps et de l’écume
Comme un malentendu de salut – Noria, poèmes de la grande maturité,
s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre césairienne avec leurs propres
déterminations faites d’attachement à la mémoire ancestrale, de lyrisme,
de nostalgie d’espérance, de doute, de désenchantement – là, peut-être,
se trouve le dessein poétique, rassembler en un tout les poèmes afn d’en
faire une sorte de bilan, non pas bilan de la fureur et de la révolte, mais
poèmes de la déréliction, de l’amertume, en bref, bilan d’une vie. En effet
“Noria”, qui apparaît en 1976, contient déjà en germe Moi, laminaire… René
Les deux recueils, Comme un malentendu de salut et Noria n’ont jamais Hénane
fait l’objet d’édition critique. La thématique de ces poèmes s’entremêle
avec celle de Moi, laminaire…, signant là un dessein unique. Véritable fl
rouge de la poétique césairienne, un lien charnel unit la conscience du
poète à la nature et au cosmos, « abandon aux forces élémentaires…
adéquation essentielle de l’homme à son pays… Pourquoi cette élection Aimé Césaire
de la terre ? Parce qu’elle est, dans la naissance de l’homme, la première
et temporairement la seule force à laquelle il peut demander force – ce
recueil d’une étonnante jeunesse, est le plus serein d’Aimé Césaire, malgré Cavalier du temps
l’angoisse et le doute sous-jacent, angoisse et doute propres à tout être
lucide et sensible, à la fn de sa vie » (Jacqueline Leiner). et de l’écume
… je ne rumine pas le remords… (Dérisoire) – détaché du monde, le
poète se projette sur un futur indécis que baignent les brumes d’une
conscience comme essouffée d’avoir lutté sans trêve sur des parcours etude thématique et critique de
diffciles et rêvant d’une avalanche d’aube.
Comme un malentendu de salut – Noria
René Hénane est médecin, écrivain-essayiste. Il se consacre à
l’œuvre poétique d’Aimé Césaire à laquelle il a dédié plusieurs
essais. Membre du Centre césairien d’études et de recherches
(Fort-de-France), du Pen-Club international et consultant
UNESCO « Rabindranath Tagore, Pablo Neruda, Aimé Césaire –
Pour un universel réconcilié ».
ISBN : 978-2-336-29098-0
18 €
CRITIQUES-LITTERAIRES_GF_HENANE_AIME-CESAIRE.indd 1 23/01/13 22:15
René Hénane
Aimé Césaire Cavalier du temps et de l’écumeAimé Césaire
Cavalier du temps et de l’écume
Étude thématique et critique de
Comme un malentendu de salut – Noria © L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29098-0
EAN : 9782336290980Aimé Césaire
Cavalier du temps et de l’écume
Étude thématique et critique de
Comme un malentendu de salut – Noria
par René Hénane
L’HarmattanDu même auteur :
*Aimé Césaire. Le chant blessé – Biologie et poétique. Éditions
JeanMichel Place, 1999.
*Les jardins d’Aimé Césaire. Éditions de L’Harmattan, 2003.
1*Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire , Éditions
JeanMichel Place, 2004.
*Aimé Césaire. Dossier spécial, Autre Sud, n°29, juin 2005.
*Césaire & Lautréamont – Bestiaire et métamorphose, Éditions de
L’Harmattan, 2006.
*« Les armes miraculeuses d’Aimé Césaire » – une lecture critique.
Éditions de L’Harmattan, 2008.
*Introduction à Moi, laminaire… d’Aimé Césaire – Une édition critique.
Éditions de L’Harmattan, 2011 - révisé en 2012 sous le titre :
*Aimé Césaire – Moi, laminaire… édition critique, en collaboration avec
Mamadou S. Ba et Lilyan Kesteloot. Éditions de L’Harmattan, 2012.
*Aimé Césaire, Discours à l’Assemblée nationale – Présentation –
Biographie parlementaire, Éditions de L’Harmattan, 2012.
*Du fond d’un pays de silence d’Aimé Césaire – édition critique de
Ferrements (en collaboration avec Mamadou Ba et Lilyan Kesteloot).
Éditions Orizons, 2012.
*Image de couverture : Jean-François Hénane
…un dépoitraillement jusqu’au sang d’impassibles balisiers…
(Espacerapace)
*Traitement et transcription diplomatique des manuscrits, avec la gracieuse
collaboration de Dominique Rudelle.
1 Les définitions en notes de bas de page, des termes difficiles, sont extraites de cet
ouvrage. Cavalier du temps et de l’écume (Dérisoire, Lettre à une amie lointaine)
2De moi, laminaire… à Noria - Comme un malentendu de
salut
oute œuvre poétique porte la marque de son auteur et s’ouvre à son
expérience, à sa vision du monde ; elle s’inscrit dans son histoire Tselon un flux continu, en périodes successives et avec ses propres
marques liées aux conjonctures d’un moment, risées à la surface du flot. La
poésie d’Aimé Césaire n’échappe pas à cette règle et les derniers poèmes,
ceux de la grande maturité, s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre
césairienne, formant des blocs bien différenciés, avec leurs propres
déterminations faites d’attachement à la mémoire ancestrale, de révolte, de
lyrisme, de nostalgie d’espérance, de doute, de désenchantement…
Ainsi, selon un plan certes, schématique, trois grandes périodes
rythment la poésie césairienne, « … recherche convulsive vers une “ombre
3de soi qui en soi fait des signes d’amitié…” »
La première période (1939-1946) est dominée par la révélation
d’une plaie immémoriale s’exhalant en un chant blessé, le chant d’un peuple
à la recherche de sa mémoire éteinte par trois siècles d’un forfait historique.
C’est l’époque du Cahier d’un retour au pays natal, Tropiques et de
l’oratorio Et les chiens se taisaient, période marquée par la risée passagère
de l’empreinte surréaliste.
La seconde période (1948- 1958) s’ouvre avec l’interrogation
obstinément répétée sur ce destin pathétique et l’éruption de la violence :
… Où, quand, comment d’où pourquoi oui pourquoi pourquoi se
peut-il que les langues les plus scélérates n’aient inventé que si peu
de crocs à pendre ou suspendre le destin… (La parole aux oricous,
Soleil cou coupé)
C’est la période des grandes coulées de laves de la révolte : Soleil cou coupé,
Corps perdu, Cadastre, période marquée par les ruptures et les fractures,
intimes, politiques, notamment.
2 Dans le texte, nous désignons par Moi, laminaire… (Noria) l’ensemble des poèmes
de Moi, laminaire… proprement dit et de Noria (Éditions Désormeaux, 1976)
Toutes les citations d’Aimé Césaire sont en caractères italiques. Les titres des
poèmes respectent la typographie de l’édition source.
3 Édouard Glissant, L’intention poétique, Le Seuil 1969, p.143. La troisième et dernière période, outre l’œuvre théâtrale, s’ouvre
avec l’intermède de Ferrements(1960). L’amertume et la déception pointent
leur nez :
… tant de grands pans de rêves
de parties d’intimes patries
effondrées
4tombées vides et le sillage sali…
...À peu près l’histoire de la famille rescapée du désastre…
5Aimé Césaire le proclame , cité par Thomas Hale:
« La seule différence entre son premier poème, Cahier d’un retour au pays
natal et les poèmes de Ferrements, précise-t-il, est dans le ton. Aujourd’hui
je suis peut-être un peu moins optimiste, un peu plus amer. La révolution
n’avance pas vite. »
Les poèmes césairiens publiés dans la dernière période, Moi
laminaire…(Noria) et Comme un malentendu de salut forment un ensemble
compact, de forme bigarrée, mais d’inspiration cohérente essentiellement
fondée sur le doute, le regret et la résignation, … ainsi va toute vie…
(prologue de Moi, laminaire…)
– là, peut-être, se trouve le dessein poétique, rassembler en un tout les
poèmes afin d’en faire une sorte de bilan, non pas bilan de la fureur et de la
révolte contre les hommes et l’Histoire, certes, mais avec les poèmes de la
déréliction, du désenchantement et de l’amertume, en bref, faire un bilan
d’une vie.
N’oublions pas qu’une composante non négligeable des poèmes de
Moi, laminaire… (1982) fut composée et publiée dès 1976, sous le titre
Noria dans Œuvres complètes, Éditions Désormeaux, donc écrite entre 1965
et 1970, non loin de Ferrements (1960) dont la matière vive thématique est
6fort différente . Aimé Césaire s’en explique auprès de Jacqueline Leiner :
… Je vous ai raconté qu’on préparait mes œuvres dites complètes.
J’ai dû ajouter des inédits. L’éditeur les mettait sous la rubrique
« poèmes inédits ». Je lui ai dit non, donnez-leur, personnalisez-les
un peu. Qu’est-ce que vous proposez, m’a-t-il demandé ? « Noria »,
ai-je répondu, « Noria », effectivement, c’est assez juste, dans la
4 Séisme.
5 Thomas A. Hale, Les écrits d’Aimé Césaire, Bibliographie commentée, Études
françaises, 14, 3-4, les Presses universitaires de Montréal, octobre 1978, p.406.
6 Mamadou Ba, René Hénane, Lilyan Kesteloot, Introduction à “Ferrements”
d’Aimé Césaire – une édition critique, L’Harmattan, 2012.
6mesure où, pour moi, le mot est une sorte de « noria » qui permet de
7racler les profondeurs et de les faire remonter au jour…
Nous comprenons dès lors, pourquoi Aimé Césaire ayant regroupé
les poèmes inédits intitulés Noria dans l’édition Désormeaux (1976) a jugé
utile de les reprendre six ans plus tard pour composer le recueil Moi,
laminaire…(1982).
“Noria Désormeaux”, en effet, contenait déjà en germe Moi,
Toutefois quatre poèmes de “Noria Désormeaux” échappèrent à ce
regroupement dans Moi, laminaire… : Lettre de Bahia-de-tous-les-saints,
Éthiopie… Le verbe marronner, Cérémonie vaudou pour Saint John Perse.
Ce choix est fort clair, car ces quatre poèmes orphelins, œuvres de
circonstance, étrangères au thème dominant de ce qui deviendra Moi,
laminaire…, en 1994, seraient apparus comme une rupture dans la cohérence
de l’ensemble. Ils seront intégrés dans l’édition du Seuil 1994, sous le titre :
Noria (poèmes non repris dans Moi, laminaire…).
Ces quatre poèmes, en effet, ont une place à part, car ils ne
répondent pas au climat désenchanté de Moi, laminaire…, déconvenue de …
l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan…
Deux d’entre eux, Lettre de Bahia-de-tous-les-saints et Éthiopie
sont des odes ferventes à la négritude brésilienne et la négritude éthiopienne,
figurées par leurs dieux, leurs hommes et leurs femmes :
… Bahia des filles de saints, des femmes de Dieu… d’Ogou ou de
saint Georges… (Lettre de Bahia…)
… les hommes c’étaient dieux chlamyde au vent… et les femmes
étaient reines / reines d’ébène polie… Reine de Saba…
Les deux autres, Le verbe marronner et Cérémonie vaudou pour Saint John
Perse apparaissent comme des stances, quasi remontrances, appel à un
marronnage poétique, à son ami Depestre désertant les sentiers aux voix
rauques de la poésie batouque et des astres moudangs – et reproches feutrés
à Saint John Perse, l’étranger qui déserta sa terre natale.
8 Ainsi, ces quatre poèmes dont la structure et la thématique
différaient totalement au regard de la texture et du thème central de Moi,
laminaire… (1982) furent extraits et édités isolément, en 1994, sous le titre
9“Noria (poèmes non repris dans Moi, laminaire…)”
7 Aimé Césaire, le terreau primordial, entretien avec Jacqueline Leiner, Paris, 1975
(à propos de la réédition de Tropiques), Gunter Narr, 1993, p.117.
8 En effet, ces quatre poèmes sont plus longs et plus étoffés que les autres poèmes de
Noria.
9 Aimé Césaire, La poésie, Le Seuil 1994.
7 Les deux recueils, Comme un malentendu de salut et Noria qui n’ont
jamais fait l’objet d’une édition isolée et dont les textes s’entremêlent avec
ceux de Moi, laminaire…, ne peuvent se différencier au regard de la
structure, ni dans la forme, ni dans la stylistique, la thématique ou même
l’inspiration. De plus, ces poèmes sont d’une lecture facile, s’étant affranchis
de toute rupture sémantique ou syntaxique, avec des contextes et des images
métaphoriques souvent faciles à déchiffrer. Dans l’ensemble, les poèmes
sont caractérisés par leur brièveté avec une typographie aérée, de fréquents
retours à la ligne, marges décalées, sauts d’interlignes. Il n’existe pas de
différences significatives dans la répartition entre poèmes brefs et les
poèmes longs de Moi, laminaire (Noria) et Comme un malentendu de salut.
Les mêmes thèmes dans les mêmes climats se retrouvent dans ces
deux recueils. D’abord le regard historique sur l’homme : hommages,
tombeaux aux grandes mémoires et personnages, Miguel Angel Asturias,
Paul Éluard, Alioune Diop, Léon-Gontran Damas, Saint-John Perse, René
Depestre, Wifredo Lam.
Ensuite, la géographie, le paysage, le cosmos, la nature, la terre, le
volcan, tous éléments y tiennent une place éminente.
Véritable fil rouge de la poétique césairienne, la nature et le cosmos
étendent leurs linéaments à travers Comme un malentendu de salut-Noria,
comme ils parcouraient déjà Les armes miraculeuses, en 1946, véritable
« abandon aux forces élémentaires… adéquation essentielle de
l’homme à son pays… Pourquoi cette élection de la terre ? Parce
qu’elle est, dans la naissance de l’homme, la première et
10temporairement la seule force à laquelle il peut demander force »
Les exemples abondent de ce lien charnel unissant la conscience du
poète au paysage, aux éléments cosmiques, telluriques, naturels, le soleil, les
étoiles, la géographie, la terre, le volcan, la montagne, l’arbre, l’oiseau…
… Frère je t’ai instruit en oiseau / oiseau ganga… oiseau coliou…
(Stèle obsidienne pour Alioune Diop)
… sécheresses aux tétons flasques des pitons… (Passage)
il scrutait le paysage… / le tout morne / le tout volcan…
(Références)
il m’arrive de créer des îles à partir de caldeiras comblées de
vergers d’orangers (Rumination)
Combien de fleuves de montagnes de mers… le lion au nord qu’il
éructe ses entrailles… de tout ce que de montagne il s’est bâti en
toi… (Parole due)
… parmi les bancs de sable et la divagation des îles… nouvelle
10 Édouard Glissant, « Aimé Césaire et la découverte du monde », Les lettres
nouvelles, 34, janvier 1956, pp.44-54.
8gerbe de constellations… à l’arraché du soleil… (Dyali)
… impassibles balisiers… / tronc brûlé des simarubas…
(Espacerapace)
… mon frère l’arbre résolu / mon frère le vent… / mon frère
l’écœuré volcan… (Conciliabules)
… mer en mer… / chant du sang des flamboyants / … solstice /
troupeau de volcans … routes humides d’amaryllis… (Comme un
malentendu de salut)
… renversement des cécropies… / la colline qui s’éboule… le plus
puissant des ceibas arbre fétiche… / angoisse… au cœur des
balisiers … frêle miconia… (Rumination de caldeiras), etc.
Cet appel à la nature reste l’ultime ressource promise à l’homme
déçu dans ses espérances, l’abri sûr au sein duquel il pourra « demander
force » (Édouard Glissant ». C’est toujours dans le mythe que la conscience
blessée du poète retrouvera ses racines perdues. C’est dans la nature, le
paysage, la montagne, la mangrove, le volcan, que la mémoire du poète,
mémoire privée d’arrière-pays, éperdue devant les blessures de l’histoire, se
cherche des points d’ancrage. Aimé Césaire, à défaut de vivifier
11l’atrophiement monstrueux de la voix se réapproprie symboliquement son
soleil, ses étoiles, la terre qui l’a vu naître. Le poète se recrée dans son
imaginaire poétique la faune, la flore que la colonisation avait dénaturées, …
12pays en rupture de faune et de flore…
L’animal et le végétal, pullulant dans toute son œuvre et que l’on
retrouve, obstinées et toujours vivaces, dans ses poèmes de la maturité,
Comme un malentendu de salut – Noria, restent toujours le support
métaphorique de la vision césairienne avec cet éclat singulier, ce
« miroitement en dessous » (Mallarmé)
L’écriture aussi présente une spécificité. Elle change, devient moins
opaque, le sens plus perceptible, plus ouvert au sens :
« … coexistence d’une langue-instrument de connaissance et d’une
langue-instrument de communication … avec Ferrements, nous dit
encore Aimé Césaire, il s’agit d’un prébilan mais d’un prébilan
13souvent assez sombre…»
Les poèmes portent la marque de la brièveté, de la condensation des images.
La phrase est incisive, concise, dense, hachée avec de nombreux décalages
typographiques :
11 Aimé Césaire, « Présentation », Tropiques, Jean-Michel Place, 1978, p.5.
12 ibid
13 Jacqueline Leiner, Aimé Césaire, Présentation du disque RFI, Archives sonores de
la littérature noire, Hatier, 1989.
9… à bout de bras hors boue
À bout de cœur
Hors peur
Fidèle à l’ordre intime (Stèle obsidienne pour Alioune Diop)
… S’assurer que tout est là
Intact absurde
Lampe de fée… (Espace-rapace)
de l’être et de la soif
arroi
au demeurant délabré
alphabet en aboi (Rumination de caldeiras)
je m’élance
aveugle
à mort
amok
Ça c’est mes jours glorieux
rageur
vengeur (Configurations) etc.
La répétition et l’anaphore sont fréquentes, la succession
14d’épanalepses , ces fragments brefs qui impriment à l’écriture une
amplification rythmique, un souffle emphatique ; l’expression est hachée,
litanique, fébrile, haletante :
et le ventre… / tu le tins… / à bout de bras… / à bout de cœur (Stèle
obsidienne pour Alioune Diop)
… les attendre… / les poursuivre… / les guetter encore… (Vertu des
lucioles)
…que ton fil ne se noue / que ta voix ne s’éraille / que ne se
confinent tes voix / avance (Parole due)
…à fond de terre / à fond de cœur / à l’arraché du soleil (Dyali)
… cris serpents / cris crotales / cris lézards… / cris phasmes…
(Fantasmes)
… qu’es-tu comparse… qu’es-tu venu nous dire… / à portée de la
main… / à portée du cœur… (Paroles d’îles)
etc.
14 épanalepse (soyons moderne, que diable !) : figure de style caractérisée par une
répétition avec recouvrement, reprise du même mot dans la même phrase pour
renforcer le pathétique ou l’emphase : … et le ventre… tu le tins… à bout de bras…
à bout de cœur…, etc.
10Comme un malentendu de salut-Noria, ce recueil « d’une étonnante
jeunesse, est le plus serein d’Aimé Césaire, malgré l’angoisse et le doute
sous-jacent, angoisse et doute propres à tout être lucide et sensible, à la fin
15de sa vie »
En effet, à côté de l’appel aux grandes voix amies, Wifredo Lam,
Léon-Gontran Damas, Miguel Angel Asturias, à côté d’une torpeur lagunaire
étale, de la touffeur de la mangrove, à côté de la psalmodie recueillie de
Calendrier lagunaire, nous surprennent les inattendus sautillements d’un
hippocampe, le spectacle réjouissant d’un volcan goguenard et inattentif qui
mégote… une ville harassée de nuages (Journée) ou encore une tragédie
sous les accents primesautiers, rythmiques d’une comptine (Inventaire des
cayes) – citons encore ces désopilants rhinocéros fatigués dont on peut tâter
la mamelle, « la poche galactique » (Dorsale bossale)
Au-delà de ce chatoiement, une teinte dominante s’impose dans Moi,
laminaire… (Noria). Aimé Césaire l’écrit en toutes petites lettres, fort
discrètes et quasi illisibles, au bas de la page titre du manuscrit : parle d’un
16cri…
Et le poète confirme son intention :
… Moi, laminaire… je ne dis pas que c’est l’homme foudroyé, mais
enfin l’homme rendu à la dure réalité et qui fait le bilan… disons
provisoire et qui veut être sincère, d’une vie d’homme… C’est le
17combat de l’ombre et de la lumière…
Le cri de Moi, laminaire… (Noria) se prolonge, dont les accents
résonnent Comme un malentendu de salut, comme un grave mécompte,
comme une pénible erreur, mais cri aux accents apaisés, empreints de
résignation et profondément intériorisés.
Cette paix intérieure apparaît et s’exprime d’abord dans le soliloque.
Le poète se replie sur lui-même, en tête à tête avec lui-même, s’interpelle,
engage à fond sa subjectivité. Le « je », comme jamais, est obstinément
présent, comme d’ailleurs, l’appel à l’autre, sur le mode vocatif :
… Frère pour toi je t’ai instruit en oiseau… (Stèle obsidienne pour
Alioune Diop)
… c’est l’obligé passage… je sais qu’il m’appartient… (Passage)
... je reconnais là la vertu… j’apprécie qu’elle se fasse à tâtons…
(Vertu des lucioles)
… je ne récuse pas j’accueille les mots… (Rumination)
15 Jacqueline Leiner, ibid
16 M.Souley Ba, René Hénane, Lilyan Kesteloot, Introduction à “Moi, laminaire”…
d’Aimé Césaire – Une édition critique, L’Harmattan, 2011, p.48.
17 « Aimé Césaire, la poésie, parole essentielle », entretien avec Daniel Maximin,
Présence africaine, n°126, 1983, p.11.
11… que ton fil ne se noue… avance (Parole due)
…j’ai pour l’échouage des dieux réinventé les mots… (Parcours)
… tu dis dyali et Dyali je redis… (Dyali)
Je ne suis pas cloué sur le plus absurde des rochers (Dérisoire)
… je ne suis pas dupe… (Cratères)
… mon frère le vent à la vague déchiquetée… (Conciliabules)
… quant à toi solstice… (Comme un malentendu de salut)
… et je vis ce conte byzantin (Éthiopie…)
Depestre de la Seine je t’envoie… ouiche Depestre…(Le verbe
marronner)
etc.
Il s’agit d’une véritable rumination des mots …le sanglot sans cesse
ravalé du ressac…(Conciliabules) ; le mot rumination lui-même apparaît à
quatre reprises dont deux fois en titre, dans le recueil Comme un malentendu
de salut… : Rumination de caldeiras, Rumination, …rumination de
jusants…(Passages), …je ne rumine pas le remords (Dérisoire)
Le verbe s’apaise… Aux déchirantes fulgurances, à l’anathème et à
l’imprécation, à la morsure ironique, succèdent une écriture ample,
décrispée, comme un baume consolateur – écriture qui touche nos sens et
dont est exclue la redoutable opacité césairienne.
Apparaissent alors des appels fraternels, « … seule et longue phrase
18sans césure… » , phrases à la scansion balancée, recueillie, que l’on croirait
sorties de l’“Anabase” persienne ou des “Illuminations” rimbaldiennes,
souvent images d’aube florale et de femmes évanescentes dans leurs robes
végétales :
… Frère pour toi je t’ai instruit en oiseau… (Stèle obsidienne pour
Alioune Diop)
… marcher à travers des sommeils de cyclones transportant des
villes somnambules dans leurs bras endoloris… (J’ai guidé du
19troupeau la longue transhumance )
… L’aube débusqua très tendre de graves filles couleur jacaranda
peignant lentement leurs cheveux de varech (Lettre de Bahia
detous-les-saints)
… celui qui du temps rencontre la roue du Temps (Cérémonie
vaudou pour Saint John Perse)
… de tout ce que de montagne il s’est bâti en toi / construis chaque
pas déconcertant / la pierraille sommeilleuse… (Parole due)
…je vois descendant les marches de la montagne, dans un
18 Saint John Perse, « Exils III», Œuvres complètes, Pléiade Gallimard 1972, p.126.
19 Noter le titre, alexandrin parfait avec césure à l’hémistiche.
12dénouement que rendent vastes les papillons, les reines qui sortent
en grande dentelle de leur prison votive… (Sans instance ce sang)
Une haie de jeunes filles exaltant / en arborescence leur tranquille
magnificence / m’ouvrit le chemin en inclinant avec grâce / leurs
vertes ombrelles… (À travers…)
L’écriture des poèmes postérieurs à Moi, laminaire… (1982), c’est-à-dire
Comme un malentendu de salut, publié aux Éditions du Seuil 1994, est
imprégnée des accents du doute et d’une résignation détachée des choses. Le
poète se projette sur un futur indécis que baignent les brumes d’une
conscience comme essoufflée d’avoir lutté sans trêve sur des parcours
difficiles et rêvant d’une avalanche d’aube :
j’ai de ma salive étroite tenu liquide le sang
l’empêchant de se perdre aux squames oublieux
j’ai chevauché sur des mers incertaines…
ô Espérance… (Parcours)
…Si nous voulons transformer la rouille et la poussière des rêves en
avalanche d’aube… (Paroles d’îles)
… il n’est quand même pas trop tard / pour remonter le haut roulis
des défis et des colères… (Rumination de caldeiras)
Mais la vigueur n’est plus, l’espérance éteinte, la force de regarder
demain lance ses derniers feux, épuisée d’un doute à renaître.
mes combats
mes luttes
mes victoires
seul avec moi-même
mais au fait
quel moi-même
je ne cherche rien
quoi chercher
20 Rien à trouver
20 Extrait de Nobody, poème inédit écrit vers l’an 2000, cf. René Hénane, Dominique
Rudelle, « Deux inédits d’Aimé Césaire : Rumination de caldeiras, le manuscrit,
Nobody le poème », www.mondesfrancophones, 04.12.2011.
13Comme un malentendu de salut – Noria : les éditions
21ecueils de poèmes épars publiés dans diverses revues , parfois dans
plusieurs revues à la fois, prenant le titre du poème éponyme. R Ils paraissent ensemble pour la première fois sous les titres
Noria et Comme un malentendu de salut dans : Aimé Césaire, La Poésie,
Daniel Maximin et Gilles Carpentier, Éditions du Seuil, 1994 et 2006.
- Le rocher de la femme endormie parut pour la première fois dans la
revue Présence africaine (avril 1955) puis repris, plus tard dans la revue
PO&SIE, n°50, quatrième trimestre 1989.
- Le poème Stèle obsidienne pour Alioune Diop publié pour la
première fois dans Présence africaine, n°126, poème daté du 20 avril 1983,
puis repris dans PO&SIE, n°50, quatrième trimestre 1989, p.13.
- Les poèmes suivants parurent dans l’ordre suivant, en la revue
PO&SIE (n°50, 4e trimestre 1989, pp.3-13) : Parcours, Espace-rapace,
Fantasmes, Rocher de la femme endormie, un poème sans titre, devenu
ultérieurement Passage, Dyali, Dérisoire, Vertu des lucioles, Références,
Configurations, Stèle obsidienne pour Alioune Diop.
- Poèmes inédits publiés aux Éditions du Seuil 1994 et 2006 :
Cratères, Conciliabules, Paroles d’îles, Comme un malentendu de salut,
Rumination de caldeiras, À travers, Faveur des alizés, Pour un
cinquantenaire.
- Passages, Références, Suprême masque, Vertu des lucioles,
Rumination, Parole due, Parcours, ont fait l’objet d’une édition de luxe, en
tirage limité, aux Ateliers Dutrou, en 1993.
- Configurations a fait l’objet d’une édition de luxe, tirage limité
avec lithographies de Jean Pons, aux Ateliers populaires de Paris, Élisabeth
Pons, Paris.
- Comme un malentendu de salut a été mis en scène et représenté en
1993, par le comédien Ruddy Sylaire, d’origine haïtienne, résidant en
Martinique.
21 La typographie du titre respecte l’édition source.
1422Traductions :
Les poèmes suivants de Noria Désormeaux 1976 ont été traduits par
23Clayton Eshleman et Annette Smith :
Calendrier lagunaire
Annonciades
J’ai guidé du troupeau la longue transhumance
Lettre de Bahia-de-tous-les-saints
Wifredo Lam
Quand Miguel Angel Asturias disparut
Pour dire
Banal
Ibis Anubis
Sans instance ce sang
À valoir
Soleil safre
Internonce
Passage d’une liberté
Le poème Calendrier lagunaire a été partiellement traduit par Gregson
24Davis
22 Noter l’originale traduction du titre Moi, laminaire… rapportée par Janis L.
Pallister : « In the preface to his most recently poetry collection, Moi, laminaire
(1982), translated roughly as I, ever-present, ever entwining sea-tangle)… », ce qui
signifie : Dans la préface de sa plus récente collection de poésie, Moi, laminaire
traduit, en gros, par : Moi, toujours-là, toujours tortillon de mer entrelacé – (Janis L.
Pallister, Aimé Césaire, Twayne Publishers, 1991, p.40.
23 Aimé Césaire, Lyric and dramatic poetry 1946-82, translated by Clayton
Eshleman and Annette Smith, The University Press of Virginia, 1990.
24 Gregson Davis, Aimé Césaire, Cambridge University Press, 1997, p.169.
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