Aminata Sow Fall

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L'oeuvre d'Aminata Sow Fall témoigne, à travers l'adaptation de formes et de stratégies narratives inspirées de la littérature traditionnelle, d'une discursivité orale qui marque la présence de l'univers symbolique africain dans le roman, genre emprunté à l'Occident. Ce travail met en avant les éléments relatifs à la singularité du contexte d'écriture et aux tensions créatrices du langage littéraire dans les romans de cette grande auteure africaine.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782336280141
Nombre de pages : 197
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Aminata Sow Fall, oralité et société dans l' œuvre romanesque

Espaces Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus y oumna CHARARA (textes présentés et annotés par), Fictions coloniales du XVIIr siècle. Ziméo, Lettres africaines, Adonis, ou le bon nègre, anecdote coloniale, 2005.
Bernard-Marie GARREAU, Le Terroir de Margeurite
Audoux,

2005. Collectif, Regards croisés sur l'oeuvre poétique et narrative de Ezza Agha Malak, 2005. Roland ERNOULD, Claude Seignolle. Du sacré à l'étrange, 2005. Michel CASSAC (sous la dir.), Littérature et cinéma néoréalistes,2004. Aleksandra KROH, Jean Potocki, 2004. Chantal LACOIN (Textes réunis par), ZAZA (1907-1929), amie de Simone de Beauvoir, 2004. Philippe NIOGRET, La revue EUROPE et les romans de l'entre-deux-guerres (1923-1939), 2004. Richard Laurent OMGBA, La littérature anticolonialiste en France de 1914 à 1960. Formes d'expression et fondements théoriques, 2004. Bernard FOURNIER, L'imaginaire dans la poésie de Marc Alyn. Les grands infinis, 2004. Lisa BLOCK DE BEHAR, Jules Laforgue ou les métaphores du déplacement, 2004. Sylvain BRIENS, Technique et littérature, train, téléphone et génie littéraire suédois suivi d'une anthologie de la poésie suédoise du train et du téléphone, 2004. Claudine GIACCHETTI, Delphine de Girardin, la muse de Juillet, 2004. Tania BRASSEUR WIBAUT, La gourmandise de Colette, 2004. Christophe CHABBERT, F. Parcheminier, poète du dedans, 2003. Louis AGUETTANT, Nos lettres du Sinai: 2003. Frédérique MALAVAL, Les Figures d'Eros et de Thanatos, 2003.

Médoune Guèye

Aminata Sow Fall, oralité et société dans l'ouvre romanesque

L'Harmattan 5-7,rue de l' ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8557-3

EAN : 9782747585576

Je remercie vivement Raymonde Carroll qui a bien voulu relire le manuscrit.

Introduction
Aminata Sow Fall, ambassadrice de l'interculturel

Née le 27 avril 1941 à Saint Louis, Aminata Sow Fall parle souvent de sa ville natale, ancienne capitale du Sénégal, avec poésie:« J'habite Saint Louis qui est une île, une île jetée sur le fleuve comme une chaussure, le grand bras d'un côté et le petit bras d'un côté. Chaque fois que je me réveillais le matin, du balcon de notre maison, j'apercevais la mer. C'était une invitation au rêve, au départ, à l'infinil ». Ce rêve se concrétisera dans la vie d'Aminata Sow Fall qui est connue à travers le monde grâce à son œuvre romanesque. Son itinéraire personnel, caractérisé par une valorisation de l'éducation et de la culture, épouse étroitement le sens de son discours littéraire et informe l'effectuation de son œuvre. Entre l'âge de sept et treize ans Aminata Sow Fall a fait ses études primaires à Saint Louis. Comme beaucoup de Sénégalais, nés de famille musulmane, elle a commencé l'école coranique avant l'école primaire. Son ancien maître d'école coranique, Sérigne Modou Cissé, que nous avons rencontré en 2001, souligne le sérieux et l'intelligence d'Aminata Sow Fall qui faisait partie de ses meilleurs élèves. Après avoir fmi les études primaires, et entamé une partie des études secondaires au lycée Faidherbe (aujourd'hui Cheikh Oumar Foutou Tall), Aminata Sow Fall continue sa
1

Cf., Médoune Guèye, « Écriture, développement

et féminisme:

Entretien avec Aminata Sow Fall », The Literary Griot, 12.2, Fall 2000, pp. 44-58, p. 45.

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préparation pour le Baccalauréat au lycée Van Vollenhoven (aujourd'hui Lamine Guèye) à Dakar entre 1961 et 1962. Elle quitte le Sénégal en 1962 pour la France où elle poursuit des études d'interprétariat et une licence d'enseignement de lettres à la Sorbonne. De retour au Sénégal, en 1969, Aminata Sow Fall enseigne, comme professeur de Lettres modernes, dans plusieurs établissements d'enseignement secondaire, au lycée Abdoulaye Sadji à Rufisque, au lycée Delafosse et au lycée Blaise Diagne à Dakar. Elle a également donné des cours dans des instituts de formation comme l'École nationale des assistants et éducateurs sociaux (ENAES) et le Centre d'études des sciences et techniques de l'information (CESTI). Elle a été membre de la Commission de réforme de l'enseignement du français de 1974 à 1979 et dans ce cadre a participé à la rédaction de plusieurs manuels d'enseignement du français en Afrique. Aminata Sow Fall a occupé plusieurs fonctions dans l'administration publique. De 1979 à 1988, elle a été directrice des Lettres et de la propriété intellectuelle au ministère de la Culture et directrice du Centre d'études et de civilisation. Elle a quitté l'administration de son propre gré en 1989 pour mieux se consacrer à la création littéraire et à des activités culturelles. Aminata Sow Fall a aussi fondé le Centre africain d'animation et d'échanges culturels (CAEC) en 1988 ; le Centre international d'études, de recherches et de réactivation sur la littérature, les arts, la culture (CIRLAC), en 1996 ; les Éditions Khoudia en 1987, et le Bureau africain pour la défense des libertés de l'écrivain (BADLE) en 1989. Ainsi lors de la rencontre consacrée au 50e Anniversaire de la

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Déclaration universelle des droits de l'homme2, Aminata Sow Fall, invitée en sa qualité de fondatrice du Bureau africain de défense des libertés et des écrivains, soulignait la nécessité de vaincre les nouveaux défis pour conserver notre intégrité physique, morale, spirituelle et matérielle3. Tel est le credo qu'elle attribue à l'ensemble de l'humanité car Aminata Sow Fall est fière de son engagement social et joue un rôle actif dans le monde en faveur de la justice, de la liberté, de l'éducation, de la paix et de l'amélioration des conditions de vie des hommes et des femmes. C'est pourquoi elle invite le monde entier à rêver pour fonder une société humainement acceptable, où les notions d'égalité et de fraternité, et le sens du partage profitent à tout le monde. Selon Aminata Sow Fall, nous devons conquérir ce droit de rêver en écrivant. Elle réaffirme la fonction sociale de la littérature au moment où notre époque, dominée par les nouvelles technologies de l'information et de la communication, se pose plusieurs questions concernant l'objet de la littérature et le rôle de l'écrivain dans nos sociétés. Au moment où l'on se demande si « la notion d'engagement est encore pertinente pour les intellectuels d'aujourd'hui4 », il est évident qu'Aminata Sow Fall n'est pas mystifiée par ce débat académique qui considère la littérature didactique démodée. Par sa prise de conscience des enjeux qui relèvent du culturel, du social et de l'économique, elle souligne le caractère géopolitique de la littérature dans un monde où l'écart entre les pauvres et les
2 Cette réunion, intitulée Rencontre de Paris: les droits de l' homme à l'aube du XXIe siècle, s'est tenue du 7 au 8 décembre 1998 sous l'égide de l'Unesco (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture). 3 Cf., Sow Fall, Aminata, « Les droits sociaux et culturels sont-ils partagés?» Réunion de Paris (5 décembre 1998) : n.p. On-line, Internet, 8 octobre. 2000. 4 Voir l'interview de Claude Lanzman, « Éloge de l'engagement », dans le numéro 1836 du Nouvel observateur du 13 au 19janvier 2000, p. 14. 9

nantis s'élargit de plus en plus, où les frontières deviennent de plus en plus poreuses, où la culture s'hybride constamment. Aminata Sow Fall qui, au Sénégal, vit à Dakar et à Saint Louis, a publié six romans5 :

- Le

Revenant

(Dakar, NEA - 1976) a été traduit

en

allemand.

- La Grève des Bàttu (Dakar, NEA - 1979) a été présélectionné par le jury Goncourt en 1979, a obtenu le Grand Prix littéraire de l'Afrique noire en 1980. Ce roman a été traduit en anglais, en russe, en chinois, en allemand, en suédois, en danois, en finnois, en néerlandais, et en italien. Il a aussi été adapté au cinéma sous le titre BATTU avec Cheikh Oumar Cissoko comme réalisateur, Mme Joslyn Barnes comme scénariste, et les acteurs Dany Glover et Isaac de Bankolé.
- L'Appel des arènes (Dakar, NEA - 1982) a été
présélectionné par le jury Goncourt en 1982 et traduit en russe et en allemand. Il a obtenu le Prix international pour les lettres africaines en 1982.

- L'Ex-père de la nation (Paris, L'Harmattan - 1987) a été
traduit en allemand.
5

Le septième roman, Festin de la détresse, n'est pas encore publié au

moment où notre manuscrit est mis sous presse. L'œuvre romanesque d'Aminata Sow Fall n'a fait l'objet d'aucune critique de grande envergure alors que l'auteur a produit six romans dont un a obtenu le Prix international pour les lettres africaines, et que deux ont été présélectionnés par le jury Goncourt. À nos jours, il n'existe qu'une seule étude publiée, Comprendre et faire comprendre la Grève des Battù d'Aminata Sow Fall (Paris, L'Harmattan - 2001) par Mwamba Cabakulu et Boubakar Camara, portant exclusivement sur l'auteur. Dans cette étude, toutes nos références renvoient aux éditions des romans cités cidessus. 10

- Le Jujubier du patriarche (Dakar, Khoudia - 1993) a été traduit en italien. Il existe une édition de poche de ce roman
(Paris, Le Serpentà Plumes - 1997).

- Douceurs du bercail (Abidjan, NEI - 1998) a été traduit en
italien.
Aminata Sow Fall a voyagé dans les cinq continents, à l'invitation de gouvernements, d'institutions ou d'universités, pour y animer des cours et des conférences sur la littérature ou sur des thèmes en rapport avec l'éducation, la culture, la solidarité et la paix. En voici quelques titres: langagières dans l'oeuvre des écrivains négroafricains », Biennale de la langue française, Lisbonne 1983. - « Sexe, race et classe: problématique de la femme noire écrivain », Michigan State University, USA, 1985. - « Les aspects sociaux de la littérature africaine », Mount Holyoke College, USA, 1988. - « Le rôle de la femme dans la préservation de la culture: hier et aujourd'hui », Fribourg, Suisse, 1988. - « What Shall We Read », Commonwealth Institute, Londres, 1991. - « Les femmes et la littérature », Yale University, Smith College, Wellesly College, USA, 1993. - « Nous sommes de tous les âges », discours introductif, Global Meeting of Generations, UNDP, Washington DC, USA, 1999. - « Traditions et Modernisme dans les littératures africaines: au-delà des clivages », Société autrichienne de littérature, Vienne, 1999. - « L'apport des femmes en cent ans de littérature », discours introductif, African Literature Association Conference, Lawrence, USA, 2000. - « Table ronde avec les écrivains: les littératures, expressions culturelles de la diversité », Congrès mondial des Il

- « Pratiques

professeurs de français sous l'égide de la FIPF et de l'AATF, Atlanta, USA, 2004. Aminata Sow Fall est aussi auteur de plusieurs études et articles sur la littérature africaine. Ses activités artistiques et culturelles ont fait l'objet de deux films documentaires: l'un a été réalisé, en 1987, par la télévision suédoise en association avec les télévisions danoise et norvégienne. L'autre a été réalisé, en 1988, par le cinéaste français Pierre Pommier pour la télévision française (France 3). Aminata Sow Fall a été nommée docteur honoris causa de l'université Mount Holyoke College (Massachusetts, USA) Ie 25 mai 1997.

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Chapitre 1
Conditions et conditionnements pour une écriture de l'oralité

Pour expliquer l'œuvre romanesque d'Aminata Sow Fall deux termes s'imposent, tradition orale et société, qui inspirent à la fois sa technique narrative et son discours romanesque. Cet aspect de l'écriture d'Aminata Sow Fall renvoie à des déterminations liées aux conditions historiques de son écriture, aux codes et normes tant socioculturels que littéraires, qui informent son œuvre1. En effet, le texte, selon Maingueneau, c'est la gestion même de son contexte, car l' œuvre littéraire apparaît faillée par un renvoi permanent à son énonciation et au statut de l'écrivain dans la société2.
1 Jean-Marc Moura signale l'importance des déterminismes sociohistoriques, linguistiques et esthétiques en discutant la notion de Francophonie Littéraire. Il montre que la langue d'expression des littératures francophones n'est qu'une homogénéité de façade et que l'emploi littéraire du français appelle une étude spécifique: « On ne peut ni négliger la dimension linguistique ni faire comme si des usages linguistiques similaires impliquaient des usages littéraires comparables». Cf., Jean-Marc Moura, Littératures francophones et théorie postcoloniale, Paris, Presses Universitaires de France, 1999, p. 34. Moura pense que le lecteur français d'un ouvrage francophone est tenté de ne retenir que l'usage du français pour fonder son appréciation sur une norme littéraire hexagonale (transmise par l'école). Et c'est pourquoi une critique francophone bien conçue doit lui [le lecteur] faire prendre conscience de ce qui distingue pratiquement cette littérature d'une littérature étrangère traduite. Cf., ibid., 35. 2 Cf., Dominique Maingueneau, Le Contexte de l'oeuvre littéraire, Paris, Dunod, 1993, p. 23-24. Jean-Marc Moura définit ce rapport entre l'œuvre et son contexte de la manière suivante: « une œuvre renvoie de part en 13

Ainsi une critique bien fondée de l' œuvre romanesque d'Aminata Sow Fall, comme de tout auteur francophone3, ne saurait ignorer les éléments relatifs à la singularité du contexte d'écriture, l'engagement social de l'auteur, et les tensions créatrices de langage littéraire4 qui déterminent sa production romanesque. Il s'agit d'analyser les conditions et conditionnements qui interagissent simultanément sur sa situation de femme écrivain pour comprendre l'influence esthétique de la tradition orale sur sa poétique romanesque.

I. Contexte et engagement littéraire
Aminata Sow Fall fait partie de la première génération de romancières5 du Sénégal. Le premier roman écrit par une femme, De Tilène au Plateau (1975), est paru
part à ses conditions d'énonciation, elle se constitue en construisant son contexte et l'étude de l'énonciation n'est rien d'autre que celle de l'activité créatrice par laquelle l' œuvre se construit le monde où elle naît ». Cf., Jean-Marc Moura, ibid., p. 38. 3 Plusieurs critiques trouvent ce terme suspect, car il masque la réalité socioculturelle et sociolinguistique sous l'étiquette francophone qui ne souligne que le fait d'écrire en français: « Ce terme est d'autant plus suspect qu'il a tendance à exclure les écrivains de France eux-mêmes ». Cf., Lise Gauvin, L'écrivain francophone à la croisée des langues, Paris, Khartala, 1997, p. 6. Conscient de cette controverse sur la notion de francophonie, nous l'utilisons donc pour dire une notion plus neutre, voire moins idéologique, celle de francographie, désignant les littératures écrites en français dans des pays où le français est une langue d'expression littéraire. 4 Les œuvres ne se développent pas sur la langue, mais elles interviennent dans l'interaction de ses multiples plans. La production littéraire n'est pas contrainte par une langue complète et autarcique qui lui serait extérieure, elle entre dans le jeu de tensions qui la constitue. Cf., Maingueneau, ibid., p. 101-102. 5 Annette Mbaye d'Erneville avait déjà précédé ces romancières avec la publication de Poèmes africains, Dakar, Centre National d'Art Français, 1965. 14

sous la plume de Nafissatou Niang Diallo. Le deuxième, le Revenant6 (1976), est un roman d'Aminata Sow Fall; Ie troisième est Une si longue lettre (1979) de Mariama Bâ. Cette rentrée des femmes dans le domaine littéraire a produit des œuvres de valeur humaine et esthétique intemationalement reconnue:
Les femmes ont fait une entrée remarquée et vivement applaudie sur la scène littéraire: des prix internationaux leur ont été décernés pour des romans dont certains sont déjà devenus des classiques de la littérature africaine. Ainsi, Une si longue lettre a reçu, en 1980, le prix Noma (du nom de l'industriel japonais qui l'a créé) destiné à encourager l'édition en Afrique. La Grève des Bàttu d'Aminata Sow Fall a reçu le Grand Prix littéraire d'Afrique noire en 1980, après avoir été retenu dans la première sélection des neuf ouvrages du prix Goncourt en 1979. L'Appel des arènes du même auteur a obtenu en 1982 le Prix international Alioune Diop et a été présélectionné par le jury du prix Goncourt en 19827.

Au Sénégal, la littérature écrite par des hommes devance d'un demi-siècle celle des femmes. Ce décalage s'explique par des facteurs historiques et sociologiques,
6 L'interview qu'Aminata Sow Fall a accordée à Kembe Milolo suggère que le Revenant aurait pu être le premier roman publié par une femme au Sénégal: « Ce livre est resté plus de deux ans aux éditions parce que les Nouvelles Editions Africaines (NEA) venaient de démarrer et ne s'étaient pas carrément lancées dans le roman. Il faut dire qu'en 1975, j'avais déjà complètement fini le Revenant. Je l'ai fini 71, début 72 ». Cf., Kembe Milolo, L'image de la femme chez les romancières de l'Afrique noire francophone, Fribourg, Editions Universitaires de Fribourg, 1986, p. 294. 7 Cf., Adrien Huannou, Le roman féminin en Afrique de l'Ouest, Paris, L'Harmattan, 1999, p. 13. 15

parmi lesquels on peut citer l'éducation coloniale qui favorisait la scolarisation des garçons au détriment de celle des filles, et les rôles attribués aux femmes dans la société africaine. Comme le signale Irène d'Almeida, « Les femmes n'étaient pas seulement transmetteuses de l' orature ; plusieurs, parmi elles, étaient des griottes, produisant et composant des œuvres lyriques au sein de différents genres littéraires qui leur étaient ouverts. ..8 ». Dans un article intitulé « Du pilon à la machine à écrire », Aminata Sow Fall, commentant l'action du célèbre personnage féminin de ['Aventure ambiguë, estime que La Grande Royale cautionne et fortifie les coutumes pour ne pas les déranger, et qu'elle est autrement de l'ère des femmes qui pilent le mil9. Durant cette ère des pilons, la position discursive de la femme a été présentée uniquement à travers l'œuvre d'écrivains mâles. C'est pourquoi les années 70, qui verront la venue à l'écriture de romancières comme Natissatou Niang Diallo, Mariama Bâ et Aminata Sow Fall, marqueront le début d'une autre ère, celle des machines à écrire: « En rentrant au Sénégal, je me suis dit que la

Cf., Rangira Béatrice Gallimore citant Irène d'Almeida, L'Œuvre romanesque de Ca/ixthe Beyala, Paris, L'Harmattan, 1997, p. 10. 9 Cf., Aminata Sow Fall, « Du pilon à la machine à écrire », Notre librairie, 68, 1983, pp. 73-78, p. 74. La Grande Royale de l'Aventure ambiguë, à qui son rang d'aristocrate permet d'assister à une réunion du conseil du village, reconnaît que la place de la femme n'est pas dans une telle assemblée comme l'exige la coutume de son ethnie Diallobé : « J'ai demandé aux femmes de venir aujourd'hui à cette rencontre. Nous autres Diallobé, nous détestons cela, et à juste titre, car nous pensons que la femme doit rester au foyer. Mais de plus en plus, nous aurons à faire des choses que nous détestons, et qui ne sont pas dans nos coutumes». Cf., Cheikh Hamidou Kane, L'Aventure ambiguë, Paris, Julliard, 1961, p. 56. 16

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littérature africaine devait évoluer et dépasser le stade de la réhabilitation de l'homme noir10». Le caractère autobiographique de De Tilène au Plateau et semi-autobiographique de Une si longue lettre11 confirme la tendance du regard réflexif et introspectif qui domine les débuts de la littérature féminine africaine12. L'entrée des femmes dans le domaine littéraire coïncide avec une période marquée par une littérature du désenchantement. Comme le précise Aminata Sow Fall, « quand on considère historiquement la création littéraire africaine, on remarque la Négritude, la dénonciation de la colonisation, la dénonciation des indépendances et le désenchantement13 ». Cette période,
Cf., Françoise Pfaff, « Aminata Sow Fall: l'écriture au féminin », Notre librairie, 91, 1985, pp. 135-139, p. 136. Il Plusieurs critiques ont mentionné la tonalité autobiographique de l' œuvre: « Ce roman dont les accents si personnels permettent d'imaginer qu'il s'agit en fait d'un témoignage largement autobiographique ». Cf., Jacques Chevrier, Littérature nègre, Paris, Armand Colin, 1990, p. 151-152 ; et « Ce roman-lettre à la première personne donnait au livre une force autobiographique ». Cf., Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Paris, Karthala, 2001, p. 282. 12 Les débuts de la littérature francophone véritablement féminine en Afrique sub-saharienne sont marqués par la publication d'une série d'autobiographies et de reportages à teneur documentaire sur la condition de la femme. [...] Ce choix du genre autobiographique par les femmes écrivains comme moyen privilégié d'expression littéraire n'est pas un phénomène nouveau. En Occident, les débuts de l'écriture féminine ont été également marqués par des œuvres autobiographiques. Cf., Gallimore, ibid., p. 16. 13 Cf., Médoune Guèye, « Écriture, développement et féminisme: Entretien avec Aminata Sow Pall », The Literary Griot, 12.2, Pall 2000, pp. 44-58, p. 51. Pour caractériser le sentiment qui peu à peu envahira l'univers littéraire africain, Jacques Chevrier a trouvé le beau vocable de désenchantement. En effet, les noces des Orphées noirs avec l'Afrique, avec la Négritude, leur Eurydice perdue et retrouvée, ne durèrent guère. 17
10

comme son nom l'indique, en dit long sur les représentations littéraires qui la caractérisent. On comprend alors la justesse de cette appellation, puisque la femme, qui prend la plume en Afrique, va surtout dépeindre une condition féminine que les espoirs placés sur les indépendances n'avaient pas améliorée. Au lendemain de l'indépendance dont la quête avait suscité tant de prises de position en faveur de la liberté et du droit d'autodétermination, la femme s'est retrouvée citoyenne de seconde classe dans son propre pays. La littérature féminine, en Afrique francophone dans les années soixante-dix, présente cependant une certaine particularité dans le cas du Sénégal. Alors que les romans de Diallo et de Bâ s'inscrivent en droite ligne de la tradition du réalisme autobiographique, qui signale la venue à l'écriture des femmes dans plusieurs pays, le Revenant, qui marque l'entrée d'Aminata Sow Fall sur la scène littéraire, se distingue de ceux de ses deux compatriotes. En effet, au lieu d'accentuer la description de la condition féminine, la romancière présente une vision plus élargie en peignant la condition humaine. Certains critiques ont interprété cet aspect, qui continuera dans l'œuvre d'Aminata Sow Fall, comme une indifférence de l'auteur à la condition féminine, la comparant souvent à Mariama Bâ qui serait plus préoccupée par la cause féministe14. Dans la majorité des cas,
L'euphorie des indépendances s'effilocha assez vite. Pourtant ce n'était pas faute de s'y être accroché. Cf., Kesteloot, ibid., p. 251. 14 Dans son article intitulé « Aminata Sow Fall: A New-Generation Female Writer from Senegal )}, I. T. K. Egonu affirme qu' Aminata Sow Fall ne s'intéresse pas à l'émancipation et à la lutte des femmes: « Unlike her fellow country woman Mariama Bâ, in her Une si longue lettre, Aminata Sow Fall has not so far created any female protagonist of particular outstanding qualities. This may be explained by the fact that Madam Sow Fall does not set out in her works to defend or champion the cause of women )}. Cf., Neophilologus, 75, 1991, pp. 66-75, p. 74. 18

les critiques jugent l'œuvre d'Aminata Sow Fall comme s'ils s'attendaient seulement à des positions très radicales de sa part sur le féminisme. C'est le cas extrême d'Athleen Ellington, dans son article, « Aminata Sow Fall's 'Demon' Women: An Anti-Feminist Social Vision », où la critique essaie de démontrer l'antiféminisme de l'auteur à partir d'une lecture influencée par l'idéologie du « New French Feminism ». Son article, qui propose une lecture peu crédible de l'œuvre d'Aminata Sow Fall, cite dans son épigraphe les propos de Wellé Guèye, un personnage à l'attitude phallocrate dans le Revenant, qu'elle interprète comme le discours de l'auteur: « Vous les femmes, vous êtes des démons, des démons trop sensibles à l'argent, aux folies, à la renommée» (56). Ellington considère ainsi ce roman comme une œuvre réactionnaire: « The reader is [...] presented with a reactionary view of what a woman's role in society should bel5 ». Elle oppose aussi Aminata Sow Fall à d'autres femmes écrivains d'Afrique qui seraient de véritables féministes:
In contrast are African women writers like Flora Nwapa and Buchi Emecheta, writing in English, and Mariama Bâ and Calixthe Beyala, writing in French, who have portrayed female characters in primary roles, giving them a positive image that African feminist critics say is in tune with African historical realities and [do not) stereotype or limit

Quant à Christopher Miller, il pense qu'Aminata Sow Fall ne s'intéresse pas à la condition féminine: « Starting in 1976, then, a literature of one woman exists in Senegal, but it is not explicitly concerned with the particular condition of women, it is not 'feminist' ». Cf., Theories of Africans, Chicago, The University of Chicago Press, 1990, p. 250. 15Cf., Athleen Ellington, « Aminata Sow Fall's 'Demon' Women: An Anti-Feminist Social Vision », Black Studies, 9-10, 1990-1992, pp.132146, p. 133-134.

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