André Breton ou la hantise de l'absolu

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Connaître Breton, c'est à la fois l'admirer, l'aimer peut-être, et rendre l'écrivain au domaine auquel il appartient, la littérature. Mais c'est aussi approcher un homme affligé d'une "coupure de l'esprit", d'une perte de contact avec la réalité et d'un conflit insurmontable entre le Moi et le monde. Y aurait-il "deux Breton", le poète issu du romantisme et le "Pape du surréalisme" ? D'où la contradiction dont il était prisonnier, tourmenté comme les grands mystiques par le divorce éternel de la réalité et du rêve.
Publié le : jeudi 2 juin 2011
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EAN13 : 9782296463851
Nombre de pages : 318
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andré breton ou la hantise de labsolu
Jean-Paul Török
André Breton ou la hantise de l’absolu
Du même auteur
Chez le même éditeur : Pour en ïnir avec le maccarthysme, 1999
Autres: Le Scénario, Henri Veyrier, 1988 Le Frôlement de ailes(nouvelles), Guy Trédaniel, 1996 Pierre Benoit, Pardès, 2004 L’Enigme du Monte Verita(roman), France-Univers, 2007
Pour le catalogue des éditions L’Écarlate, voir en ïn de volume
Merci, absolument, à J.-F. Patarin
ISBN : 978-2-296-54650-9 © L’Harmattan, 2011
Pour Geneviève, en témoignage d’affection et de reconnaissance pour la chance qu’elle me donna de l’écrire à son côté, ce livre en souvenir d’elle.
Je ne comprends pas pourquoi, ni comment, ni comment encore je vis, ni à plus forte raison ce que je vis. D’un système que je fais mien, que je m’adapte lentement, comme le surréalisme, s’il reste, s’il restera toujours de quoi m’ensevelir, tout de même il n’y aura jamais eu de quoi faire de moi ce que je voulais être. André Breton.
Il n’y a rien de tel pour respecter vraiment un homme que d’en connaître les faiblesses. Michel Déon
Introduction
« Qui suis-je ? » s’interroge André Breton au célèbre incipit deNadja. « Et si par réexion je m’en rapportais à un adage : Pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui jehantepris d’une manière à peine abusive dans? » « Hanter » une double acception. La première tend à établir, pour l’adepte qu’il fut dans sa jeunesse de la philosophie idéaliste, les rapports singuliers et troublants qu’il entretient avec certains êtres qui lui retournent son image comme une glace, mais aussi avec les lieux, les objets qui, par hasard, en des moments privilégiés, lui jettent des signes de reconnaissance, et ces rapports l’éclairent sur son iden-tité, sur le fonctionnement de sa pensée, sur ce qu’il y a d’essentiel et d’inalié-nable en lui, bref, le révèlent à lui-même. Mais la formule de Berkeley : « Etre n’est sans doute rien d’autre qu’être perçu et percevoir », qui court en ïligrane dans les premières pages deNadja, renvoie à cette question du « Qui suis-je ? » qui se trouve déjà posée, en 1924, dans l’Introduction au Discours sur le peu de réalité, sous une forme légèrement différente, à savoir la valeur qu’il convient à l’homme d’accorder à la réalité, celle du monde et la sienne propre : il est impossible que j’existe si ce n’est dans les esprits qui me perçoivent. Breton a toujours fait sienne le profession philosophique de Rimbaud : « C’est faux de dire : Je pense. On devrait dire : On me pense… Je est un autre. » D’où ce deuxième sens du mot « hanter », qui date du tout début du e xixsiècle, de l’engouement pour les châteaux en ruine et de la vogue des romans gothiques, sens qui ne manque pas d’égarer et qui « dit beaucoup plus qu’il ne veut dire » :
Il me fait jouer de mon vivant le rôle d’un fantôme […], il me donne à entendre que ce que je tiens pour les manifestations objectives de mon existence, n’est que ce qui se passe, dans les limites de cette vie, d’une activité dont le champ véritable m’est tout à fait inconnu. La repré-sentation que j’ai du « fantôme » […] vaut avant tout pour moi comme image ïnie d’un tourment qui peut être éternel. Il se peut que ma vie ne soit qu’une image de ce genre…
Malédiction du fantôme. Breton donne le sentiment étrange que son image a cheminé à travers son époque sans rien y accrocher de ces « manifestations objectives » qui nous semblent aujourd’hui faire la réalité d’une vie. Comme si sa vie, son œuvre même en partie, coulissaient à l’intérieur de ce qu’il y eut de plus éphémère, de plus périssable dans le surréalisme : provocations puériles, engagements politiques prompts à la déconïture, tracts, manifestes, oukases,
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André Breton ou la Hantise de l’absolu
excommunications, querelles et fulminations qui peuplent l’histoire du mou-vement d’un tintamarre de rixe de bistrot. Et les péchés mignons qu’il a trop caressés, les coliïchets d’époque qui l’ont beaucoup aidé à vieillir, cadavres exquis, contrepèteries métapsychiques, lettres aux voyantes, bric-à-brac et attractions foraines de ces expositions de mannequins de cire et de gadgets de l’irrationnel qui ameutaient le tout-Paris pour un scandale entre deux cock-tails. Débris qui restent sur le sable pour le plus grand proït des pilleurs d’épa-ves, maintenant que la grande marée du surréalisme a reué et qu’il n’en reste que l’écume. « Ce sont des jeux ïnis (invoquons ici Chateaubriand) que des fantômes retracent dans les coulisses, avant la première heure du jour. » Les collections d’André Breton, rassemblées pendant toute une vie, ont été dispersées à l’hôtel Drouot entre le 7 et le 17 avril 2003. Son fantôme ne han-tera plus l’atelier du 42, rue Fontaine, grotte d’Ali Baba, grenier magique, à la fois cabinet de naturaliste et musée d’ethnographie, où s’amoncelaient comme dans un rêve enfantin des éléments de toute provenance, variés et singulière-ment disparates, mais qui étaient reliés par de mystérieuses lignes de force, de subtiles afïnités, étaient régis par une unité secrète: masques, fétiches, poupées des Indiens hopis, idoles polynésiennes, poèmes-objets, objets trouvés, toiles de Tanguy, de Magritte, d’Arp, boîtes de papillons, vitrines aux oiseaux de paradis, livres inestimables en édition princeps, enrichis d’envois prestigieux, truffés de documents rares et des manuscrits inédits. Parfois, dit-on, au cours de ses nuits d’insomnie, il lui arrivait de déambuler au milieu de ses trésors, les caressant du regard, changeant un tableau, un masque, une statuette de place pour les disposer sous un certain angle, en modiïant l’arrangement pour créer de nouveaux rapprochements, de nouveaux axes d’aimantation. Tout ce qui a fait la vie, l’orgueil, la ferveur d’un poète, a été dispersé aux quatre coins du monde dans le hourvari et le scandale de la vente publique. Rien, jamais, ne ressuscitera plus la conjonction inïniment complexe de goût, de passion et de hasard qui ït naître cet ensemble unique qui formait une représentation, à fonction symbolique, de lui-même.Disjecta membra poetae. On a vendu 1 jusqu’aux moules à gaufre, jusqu’à la collection de bénitiers . Qui André Breton hante-t-il encore aujourd’hui ? Le surréalisme – tout son espoir de survie – n’a pas passé, comme on l’a cru autrefois, mais sonesprit, déjà naturellement volatil, s’est littéralement évaporé. Il n’en reste que la lettre, conservée dans le tombeau imprimé des innombrables monographies, épigra-
1. Après la disparition d’Elisa Breton, qui avait pieusement veillé sur les collections de son mari, la ïlle du poète, Aube Elléouët (l’Ecusette de Noireuil deL’Amour fou) entreprit plusieurs démarches pour tenter de créer une fondation du surréalisme. Après le refus des pouvoirs publics de soutenir cette initiative, le dépeçage fut organisé avec une brutalité expéditive. L’opération, qui incluait aussi la vente de plus de deux cents tableaux, dessins et collages (Ernst, Masson, Miro, Brauner, Dali, Picasso…) rapporta plusieurs dizaines de millions d’euros. Breton, qui vécut pauvre toute sa vie et parfois dans le dénuement, avait évoqué en 1930 le sort d’un autre grand poète :« Baudelaire criblé de dettes, ses héritiers s’enrichissant de plus en plus ».
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