André Frenaud: "vers une plénitude non révélée"

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Publié le : mercredi 1 janvier 1997
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EAN13 : 9782296334816
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ANDRÉ FRÉNAUD :
« Vers une plénitude non révélée » PETER SCHNYDER
ANDRÉ FRÉNAUD :
« Vers une plénitude non révélée »
L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) - CANADA H2Y 1K9
© L'Harmattan, 1997
ISBN : 2-7384-5105-5 Pour Catherine
C'est le moyeu qui se roidit, qui grince,
de l'énorme roue, de toujours en rumeur,
parmi laquelle tu vas, homme, t'efforçant,
vers une plénitude non révélée
qui t'oriente.
(Haeres, Gallimard, 1986, p. 285) REMERCIEMENTS
Je tiens à remercier Madame Monique Frénaud, qui a
généreusement mis à ma disposition des documents inédits ou
d'accès difficile.
John E. Jackson. Avec Ma gratitude va au professeur
autant d'efficacité que de bienveillance il a dirigé la thèse
d'habilitation qui est à la base de ce livre.
Au-delà de ce que l'amitié peut impliquer de générosi-
té, Daniel Cohen n'a jamais ménagé son temps pour me prodi-
guer conseils et encouragements. Qu'il en soit ici chaleureu-
sement remercié.
Mes plus vifs remerciements vont également au Fonds
national suisse pour la recherche scientifique (Berne), qui a ma-
tériellement rendu possible la rédaction de cette étude.
P.S. LISTE DES ABRÉVIATIONS *
abréviations renvoient aux recueils, les italiques à une Les
partie ou à un sous-ensemble d'un recueil donné, les
guillements («...») à un poème.
DTD : Depuis toujours déjà, 1970. Rééd. Paris, Gallimard,
coll. « Poésie », 1985 (précédé de SR). Préface de
Peter Broome.
H : Haeres. Paris, Gallimard, 1982.
IPP : Il n'y a pas de paradis, 1962. Rééd. Paris, Galli-
mard, coll. « Poésie », 1967. Préface de Bernard
Pingaud.
NE : Nul ne s'égare. Paris, Gallimard, 1986.
RM : Les Rois mages, 1943. Rééd. Paris, Gallimard, coll.
« Poésie », 1987 (suivi de L'Étape dans la clairière
et Pour une plus haute flamme par le défi, 1966).
SF : La Sainte Face, 1968. Rééd. Paris, Gallimard, coll.
« Poésie », 1985.
SR : La Sorcière de Rome, 1973. Rééd. Paris, Gallimard,
coll. « Poésie », 1984 (suivi de DTD). Préface de
Peter Broome.
*) Pour le détail, on se référera à la Bibliographie, voir plus bas,
p. 429
CHRONOLOGIE
1787 Un ancêtre des Frénaud 1913 Il fréquente l'école privée
quitte Pons (Charente) et fait Les Oiseaux » à Montceau-
un « tour de France » comme les-Mines.
charpentier ambulant. Après
1915 Études secondaires, interne divers avatars liés à la Révo-
au Collège Saint-François de lution, il s'établit, en 1792, à
Sales à Dijon. — Lectures Tournus.
pieuses.
1904 27 juillet : mariage de Jules
1918 La guerre ne laisse que des Pierre Frénaud, pharmacien
souvenirs vagues à A. F. qui de Tournus et de Marie Des-
est élève au grand collège ca-brosses, de Blanzy (arron-
tholique de Dijon. — Etudes dissement d'Autun).
secondaires. — Élève peu
1907 26 juillet naissance de Jean enclin au travail, rêveur.
Claude André Frénaud à
1923 A. F. s'intéresse aux écrits Montceau-les-Mines (Sâone-
politiques de Maurras et aux et-Loire), entre le Charolais
pamphlets de Léon Daudet. et le Morvan. Le père y
exerce la profession de phar-
1924 Bachelier, A. F. s'inscrit à la macien. Originaire de Tour-
Faculté des Lettres de Dijon, nus. La mère du père était
où enseigne Gaston Bache-une enfant illégitime ; de là
lard. — Il est en révolte avec l'expérience des interdits, de
son milieu, avec sa province. ce qu'on passe sous silence.
Il subit une crise religieuse — La famille paternelle était
majeure. Il a des expériences parente avec le peintre
amoureuses suivies de déboi-Greuze. — Le père est le vir
res. Il ne résiste pas à la probus, doux et juste, proche
boisson. de Saint-Vincent de Paul. Il
en est résulté, reconnaissait
1925 A. F. refuse de faire des
plus tard A. F., un certain
études de droit à l'Université
sentiment de culpabilité. de Dijon, mais accepte de
A. F. passe l'été chez les
faire un certificat de philoso-
grands-parents paternels à phie. Il fait de nombreuses
Sennecy-le-Grand ou encore
lectures dans cette discipline.
chez sa tante du côté pater-
nel, à Saint-Vallerin (Chalon-
1926 A. F. s'installe à Paris. Il
nais / Côte d'Or). Il a un habite, entre autres, rue
grand attachement pour ses Jean-Lantier, rue du Cher-
grands-parents. che-Midi, rue Madame. Il
s'inscrit en Philosophie et, 14 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
pour obtempérer au voeu de imitation du Jésus-Christ, ré-
son père, en Droit. compense de l'effort moral.
— Il lit la Phénoménologie de
1927 A. F. obtient un sursis pour l'Esprit. Critique la subjectivi-
son service militaire. — Il té de Hegel ; sa liquidation
suit un cours de Jacques de Dieu ; accepte la patience
Maritain à l'Institut catholi- et la douleur, le labeur - né-
que. — Il entreprend de cessaire - du négatif. — Lit
grandes promenades dans les textes de Kojève sur He-
Paris, vit modestement, mais gel. — Question du savoir
aime discuter autour d'un absolu. La démarche dialec-
verre de vin. — Tiraillé entre tique (p. 66), Héraclite :
le droit et les lettres, A. F. est l'homme est un enfant qui
mû par une ambition impré- joue. Affirmation niée - né-
cise. Il s'essaie dans l'écriture gation niée : identités (p. 67)
(proses), mais n'arrive pas à - Identité de l'identité et de
se défaire d'un sentiment de la non-identité. Révélation
culpabilité, notamment vis-à- de la coïncidentia opposito-
vis du père, qui se montre rum de Bôhme, dont il se
cependant compréhensif et juge plus proche que de la
généreux. — Années de lec- Aufhebung hégélienne. —
tures : Stendhal, Dostoïevski, Autocritique constante, af-
Céline, Péguy. — Réflexion fine ses jugements politiques,
due à diverses influences : prend ses distances avec la
Tao (alternance des contrai- pensée maurrassienne (qui,
res), retour au principe de pour être opposée à celle du
l'Être, connaissances négati- milieu de ses parents, l'a
ves ; le né est né de l'Un, sa- fasciné un temps). Juge illu-
gesse du non-agir ; René soire et dangereuse la Révo-
Guénon, Novalis, Maître lution.
Eckhart ; les philosophes pré-
socratiques, Heidegger (avec 1928 Après avoir passé sa licence
plus de circonspection), les de droit, il s'inscrit pour
Romantiques allemands deux ans comme avocat sta-
(Schelling, Jean Paul, H151- giaire au barreau de Paris. —
derlin, Novalis, Tieck Hof- Il se lie d'amitié avec Charles
fmann, Kleist, Achim von Singevin. — Lectures pure-
Arnim), leur religiosité, leur ment spéculatives : Hegel,
inclination pour le conte de Kierkegaard (à qui il pense
fée, ironie romantique, Pas- un moment consacrer un es-
cal, le jansénisme (à partir sai qu'il intitulerait Miettes de
de Sainte-Beuve), le Faust de miettes)
Goethe. — Il réfléchit sur le
1929 Avocat stagiaire au barreau narcissisme impliqué dans
de Paris. A. F. remplace Joé l'ascèse, dans la sainteté,
Nordmann à l'étude Léveillé-dans la politique ; lectures
Nizerol. de Jacqueline Pascal (la
soeur de l'écrivain) : Pascal ;
15 CHRONOLOGIE
En rupture avec sa famille et adhère aux « Secours rouge » 1930
ses origines bourgeoises, (trotzkyste). Voyages en
A. F. décide d'abandonner URSS et dans les pays de
ses études. Il sollicite un l'Est, assiste à la veillée
poste en U.R.S.S. Il obtient d'Henri Barbusse.
un poste de lecteur de fran-
Septembre : Il suit attentive-çaise à Lwow (Pologne ; au-
ment le premier procès de jourd'hui en Ukraine).
Moscou et les réactions mul-
1931 Au retour de son séjour en tiples, tel le tract surréaliste
Pologne, A. F. fait son ser- de protestation. — A. F. tra-
vice militaire à Joigny. — vaille comme rédacteur à
Nouvelle période d'insta- Havas, puis comme employé
bilité. — Lectures intenses de banque.
(Dostoïevski), spéculation
Il fait la connaissance de philosophique.
Jean Follain, qui lui fait dé-
1932 L'intellectualisme de Valéry couvrir le « Vieux Paris », et
ne le convainc pas. Voyage dont le réalisme ambigu a
en URSS avec Charles Roh- peut-être montré à A. F. une
mer. Lectures de Pierre-Jean voie poétique non assujettie
Jouve, de Milosz. Reste peu au surréalisme.
séduit par le surréalisme.
1937 Sur les conseils d'une amie,
1934 9 décembre : Mort du père. Jeanne Laurent, A. F. se pré-
— Premiers essais comme sente au concours d'admis-
écrivain. sion, et devient fonctionnaire
dans une Administration
A. F. sympathise avec le 1935 publique. Opte pour le mi-
P.C.F. — A l'intention de nistère des Travaux publics.
s'inscrire au Parti, adhère — Il s'essaie au roman.
aux « Amis de l'URSS ». —
Voyage, en compagnie de 1938 A. F. commence à écrire des
Charles Rohmer, en URSS et poèmes, notament à partir
de mai. Il montre à ses amis dans les pays de l'Est. — Lec-
tures politiques (Lénine, Antoine Giacometti et Char-
Trotsky, Marx en marge). les Singevin sa toute pre-
Découvre L'An I de la Révo- mière pièce : « Épitaphe »,
qu'ils accueillent avec en-lution de Victor Serge, le
Staline de Boris Souvarine. thousiasme. Il continue à
écrire les poèmes qui forme-— Il admire Rimbaud,
Eluard, Tzara notamment ront Poèmes d'avant-guerre
pour L'homme approximatif). et, dans la version définitive,
Est momentanément requis Revenu du désert. Toute la
par le surréalisme. production n'y sera pas ad-
mise : certaines pièces, in-
1936 Voyage en Espagne. — Ren- achevées aux yeux du poè-
contre le général Krivitsky, tes, ne seront publiées que
chez Paul Wols à Paris. Il bien plus tard (ainsi, par
16 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
exemple « Le Tombeau de cements à Beaune, retour à
Besson, Dombasle. mon père » ; « La Tour de
Babel », « La Fiancée jui-
Il écrit « Nous ne perdrons ve »).
plus » (daté du 9 mai 1940).
Il fait la connaissance de Joe
Le 23 mai, « formidable Nordmann.
attaque » allemande ; dé-
Le libraire d'A. F., José Corti, fense des Bois-la-Cagna. Le 9
juin, nouvelles attaques al-correspondant à Paris des
Cahiers du Sud, transmet les lemandes, contre-attaques.
Cernay, Dombasle. Fuites et premiers poèmes qui, accep-
tés, paraîtront dans le numé- dispersion des troupes.
ro de décembre 1940.
Le 21 juin : reddition des
A. F. est mobilisé en Alsace- armes ; le 22 juin, A. F. est 1939
fait prisonnier de guerre en-Lorraine au 223 e Régiment
d'artillerie coloniale. tre Germigny et Thulé (en
Haute-Marne). Il est transfé-
Il écrit Gare de l'Est (1939- ré, au camp de Vaucouleurs.
1940). Corvée de piquet ; il souffre
des poux, et la gale sévit.
Il s'inquiète du sort des poè- Départ (en camion), le 26
mes envoyés (et, en principe, juillet 1940 (jour de ses 33
dir. acceptés (voir L. inéd. au ans), par Verdun, la Belgi-
des Cahiers du Sud, Jean 3 août, à que ; arrivée, le
Ballard, du 3 novembre Luckenwalde.
1939, in R. Little)
Il écrit « Le beau voyage »,
La compagnie dans laquelle 1940 un fragment de « Le Voya-
A. F. est incorporée se tient à geur », « J'irai prendre la
Diemeringen. place d'un autre », « Pour re-
naître ».
Il écrit « Le départ de Die-
meringen », daté du 22 jan- A. F. est affecté au Stalag III
vier 1940. A et se voit contraint de tra-
vailler comme terrassier dans
26 janvier : en permission. 11 les environs de Berlin (dans
rencontre Marcel Pétillon, le Brandebourg, d'abord à
Charles Singevin ; rend visite Dreetz sur la Dosse, puis à
à sa mère à Montceau-les- Luckenwalde sur la Nuthe).
Mines, et à ses parents à Dans ces camps, A. F. écrit
Saint-Vallerin. Il réintègre Poèmes de notamment les
son corps de troupe le 8 fé- Brandebourg (1940-1942)
vrier. Déplacements divers qui seront publiés par Se-
(Sarrebourg, Longeville, Bar- ghers.
le-Duc, Resson). Brève per-
mission en avril, puis dépla- « Refuge » et « Fraternité »
Cahiers du publiés par les
17 CHRONOLOGIE
dans le numéro de dé- Il s'intéresse au P.C.F., mais Sud
cembre. n'a nullement l'intention d'y
adhérer.
G.-E. Clancier, après avoir
collaboré à Esprit et aux Ca- Il noue de nombreuses ami-
avant la guerre, tiés parisiennes : Eluard, hiers du Sud
devient correspondant en Guillevic, Michel Leiris, Jean
France de la revue Fontaine. Lescure, Georges Limbour,
Raoul Ubac.
1941 janvier/ février : A. F. écrit
notamment « Les Rois ma- Il fait la connaissance de
ges » et « Plainte du Roi Louis Aragon et, en Avignon,
mage » (avril-novembre). Il de Pierre Seghers.
envoie ses poèmes de capti-
Poésie 42 publie quelques-vité à son ami Joé Nordmann
poèmes de captivité, présen-qui les soumet à Aragon.
tés élogieusement par Ara-Celui-ci se montre aussitôt
gon (sous le pseudonyme de conquis. Il les confie, avec
Georges Meyzargues). une préface fort élogieuse, à
Seghers qui les insérera dans
A. F. met au point le manus-Poésie 42. — De leur côté, les
crit des Rois mages et le de décembre Cahiers du Sud
soumet à Pierre Seghers qui, publient trois poèmes d'A. F.,
très acquis à sa poésie, ac-sous le titre « Écrit en capti-
cepte de le publier. vité » « Épitaphe» ; « Vi-
sion » [qui deviendra « Pay-
Il collabore à L'Honneur des
sage »I et « Gisant ». (sous le pseudonyme Poètes
de Benjamin Phélisse), dans A. F. parvient à se 1942 Mars :
Fontaine, dans Confluences. procurer de faux papiers
d'infirmier et à rejoindre la
Grâce à l'entremise de Jean
France. Follain, A. F. peut collaborer
à le revue Messages, et fait Il réintègre son poste au
partie du comité de rédac-ministère.
tion (avec Michel Leiris, Ray-
mond Queneau, Jean Tar-Il participe activement à la
dieu et Raoul Ubac), et où vie littéraire clandestine,
collaborent Georges Bataille, rencontre Paul Eluard, con-
Paul Eluard, Michel Fardou-tribue à diffuser les publica-
lis-Lagrange, Jean Paulhan. tions clandestines qu'il dirige
aux (telle L'éternelle Revue,
Devient membre du CNE éditions de la Jeune Parque).
(« Centre national des écri-
vains ») , jusqu'en 1945. Il fait plusieurs visites à sa
mère, justifie sa vocation de
Il rencontre le fondateur des poète.
Éditions de Minuit, Pierre de
18 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
Lescure par l'intermédiaire méro 26 (novembre) « Les
d'Édith Thomas. Mystères de Paris ».
1943 A. F. se lie d'amitié avec Paul « Le poète Jean Follain et
Eluard. Canisy », in Poésie 43, n° 13
(1943), repris in J. Follain :
Il accepte de publier, sous le Usage du temps, Gallimard,
pseudonyme de Benjamin 1943.
Phélisse, dans Fontaine et
dans Confluences, participe à « Haut mal de Michel Lei-
la diffusion des éditions de ris », in Poésie 43, n° 16
Minuit clandestines. (1943).
Quelques poèmes d'A. F. Octobre : La Revue men-
sont retenus dans l'an- suelle Suisse contemporaine
thologie « Poètes prison- publie, dans son numéro 10,
niers » de Pierre Seghers et quatre poèmes d'A. F. (tirés
les Cahiers du Sud de février de Revenu du désert).
publient « Ile de France »
1944 A. F. se voit confié, par le (dédié à Jean Wahl) et
ministère de l'Information, le « Printemps » (5 mai 1942),
contrôle des journaux desti-« Sans amour » (9 octobre
nés à reparaître ; au moment 1942), « Le Retour de l'en-
où le Libération de Paris de-fance » (20 octobre 1940),
vient effective (26 août), il « La Guerre » (daté du 10
devient Directeur de l'édition décembre 1942).
et de la libraire. Ce travail lui
En février : première réu- convenant mal, il a hâte de
nion, chez Edith Thomas retrouver son activité aux
(15, rue Pierre-Nicole), du Travaux publics.
Centre national des écri-
Il démissionne du Centre vains, zone Nord.
national des écrivains, avec
Les Rois Mages. Villeneuve- Claude Aveline, Jean Les-
lès-Avignon, Seghers, coll. cure, Charles Vildrac, se ren-
« Poésie 43 ». Tiré à 800 dant compte qu'il est
exemplaires. — Le volume, d'obédience communiste. Il a
qui connaîtra plusieurs ré- certes participé à l'établisse-
éditions dès 1946 a été salué ment de la « Liste Noire »,
par Aragon, Char, Malraux. mais s'est opposé à l'inscrip-
tion d'écrivains comme Jean
Poètes prisonniers, Cahier Giono ou Armand Robin.
spécial de poésie 43 (mars
1943) ; d'A.F figurent : Dans le courant de l'année
« Brandebourg », « L'Ave- 1944, A. F. rencontre, entre
nir» ; « La Route ». autres, Louis Aragon, Marcel
Arland, Gaston Bachelard,
La revue mensuelle Con- Georges Bataille, Jean Ba-
fluences donne dans son nu- zaine, René Berthelet, le li-
19 CHRONOLOGIE
braire Blaizot, Jacques Paul Eluard fait faire à A. F.
Busse, Albert Camus, Jean la connaissance de René
Dubuffet, Jean Fautrier, Char.
Louis-René des Forêts, Paul
A. F. se lie d'amitié avec Jean Eluard, l'éditeur Flamand
Tardieu. (des éditions du Seuil) Eu-
gène Guillevic, le critique
Guy Lévis Mano, prisonnier Pierre Lemarchand, Jean
en Allemagne (1941-1945), Lescure, Georges Limbour,
fait publier des / ses poèmes Michel Fardoulis-Lagrange,
de captivité (« Captif de ton Bernard Groethuysen, Phi-
jour et captif de ta nuit », lippe Lasseigne, Jeanne Lau-
« Homme exclu de la vie et rent, Los Masson, Jean
de la mort », « La Nuit du Paulhan, Louis Parrot, Fran-
prisonnier ». cis Ponge, Raymond Que-
neau, Lucien Scheler, Pierre
Bazaine, par A. F., Estève, par
Reverdy, Jean-Paul Sartre,
Jean Lescure, Lapicque, par Pierre Seghers, Édith Tho-
Jean Tardieu (Louis Carré,
mas, Raoul Ubac, Jacques
81 p. [ill.]). Villon.
1946 A. F. se lie d'amitié avec Elio
Les Rois mages, réédition
Vittorini, proche du groupe Seghers, collection « Poésie
des Temps Modernes (Robert
44 ».
Antelme, Maurice Blanchot,
Dionys Mascolo, Edgar Mo-Vache bleue dans une ville.
rin, Louis-René des Forêts Avec une lithographie de
qu'il connaît déjà. Jean Dubuffet. Pierre Se-
ghers.
Bernard Groethuysen, qui a
apprécié Les Rois mages, lui Les Mystères de Paris, préface
conseille de s'engager dans de Paul Eluard. Avec une
une « église militante ». pointe, sèche de Jacques
Villon. Eds. du Seuil.
Il a l'intention de participer à
la fondation d'une revue in-A. F. collabore à L'éternelle
ternationale. Revue, créée dans la clan-
destinité par Paul Eluard et
A. F. adopte une attitude de
dont la nouvelle série est di-
plus en plus critique vis-à-vis rigée par Louis Parrot. Le n°1
du parti communiste.
(1' décembre 1944), donne
trois poèmes regroupés sous Rupture avec Aragon, qui ne
le titre de Malamour. pardonne pas à A. F. de ne
pas poursuivre la position de
1945 A. F. rencontre (une nou- résistant (cf. Europe, numéro velle fois) Jean-Paul Sartre
de décembre : « Il semble
(qui avait lu ses poèmes) et
bien ces temps-ci qu'A. F. juge intéressante sa position
n'ait rien à dire. Affreuse-
qu'il assimile à un non -espoir
20 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
ment rien à dire ») . J. Fol- 1947 Poèmes de Brandebourg, avec
lain prend la défense d'A. F. Jacques Villon (NRF, Librai-
rie Gallimard).
A. F. ne marque guère de
sympathie pour la NRF de Passage de la visitation
Jean Paulhan et de Georges (G. L. M.).
Lambrichs (à l'inverse de la
La femme de ma vie, avec direction de Marcel Arland).
Jean Fautrier (Blaizot).
Les Rois mages, réédition
1949 Mariage avec Christiane Seghers, collection « Poésie
Bailly. 46 ».
Poèmes de dessous le plan-La Noce noire. Avec une
cher, suivi de La Noce noire lithographie de Jean Ba-
(Gallimard 1949 ; le volume zaine. Seghers.
connaît deux rééditions dans
Soleil irréductible. Neuchâtel- la même année).
Paris, Ides et Calendes
L'Énorme figure de la déesse (« Ides poétiques »).
raison, avec Raoul Ubac
La revue mensuelle de cul- (Alain Trutat, H.C.).
ture contemporaine donne
« Jean Bazaine », in Derrière dans ses numéros 31/ 32
le miroir, Maeght (Paris). (juillet-sept.) cinq poèmes
d'A. F. (en français et en tra-
« Sur Ubac », in Derrière le duction italienne), avec une
miroir [repris dans A. F. : introduction de Franco For-
Raoul Ubac et les fondements tini.
de son art, 1985].
« A proposito della canzone
2 avril 1949: L. à C.A. francese », in II Politecnico,
Hackett (extr. Little, 1989). revue dirigée par Elio Vitto-
rini, n° 33/ 34 (sept-déc.).
1950 Les Paysans, avec André
Beaudin (Jean Aubier). A. F. fait partie du comité
directeur de la revue Messa- « Une peinture tragique » in
ges, avec René Char, Michel
Derrière le Miroir [texte re-
Leiris, Jean Lescure, Ray- pris dans A. F.: Raoul Ubac
mond Queneau. La revue est
et les fondements de son art,
publiée par les éditions de
1985]. Minuit.
1950 « À propos des bûcherons »
Le numéro III de Messages [2 fragments de journal da-
publie les « Poèmes du petit
tés respectivement du 12 fé-
vieux » vrier 1950 et du 15 février
1950], in Derrière le Miroir
[textes repris dans Raoul
21 CHRONOLOGIE
Ubac et les fondements de son Chemins du vain espoir, avec
art]. Roger Vieillard (De Romilly).
1951 Les Paysans, avec André La Nuit des prestiges, avec
Beaudin (Jean Aubier). Jean Bazaine (PAB).
1952 Source entière, avec Fernand Dans l'arbre ténébreux, avec
Léger (Seghers) André Beaudin (PAB).
1953 André Frénaud, par Georges- 1957 Paris, avec Roger Dérieux
Emmanuel Clancier, paraît (R. Dérieux).
dans la collection « Poètes
Pauvres Petits Enfants, avec d'aujourd'hui », chez Seghers
Raoul Ubac (PAB). (vol. 37), avec un choix de
poèmes.
Coeur mal fléché, avec Pierre
André Benoît (PAB). 1954 Été : voyage en Hongrie.
Pays retrouvé, avec Jean 1955 A. F. s'intéresse et favorise
Hugo (PAB). l'oeuvre de jeunes poètes
comme Bonnefoy, André du
Le Château et la quête du Bouchet, Jacques Dupin.
poème, avec Raoul Ubac
(PAB). Participe peu à la vie litté-
raire.
« Monsieur Beaudin », in A.
Beaudin, peintures 1927-Cest à valoir, avec Maurice
1957 (Galerie Louise Leiris) Estève (PAB).
[préface au catalogue d'ex-
1956 Adhère à la COMES position] .
(« Communità europea dei
1958 Divorce d'avec Christiane scrittori ») , formée en Italie,
Bailly. au moment où Krouchtchov
semblait s'orienter vers un
L'Effort, avec Jacques Villon abandon de la guerre froide.
(Rosa Vera) [devient L'association avait pour but
« Source entière »]. de rapprocher les artistes des
deux blocs (mais également
Gros homme sur un tableau
des pays comme l'Espagne et avec dans une chambre, le Portugal). — Après le XX e
François Picabia (PAB).
congrès du PCUS, publie
Agonie du général Krivitksi 1959 Très lié avec Guillevic, qu'il
dans Esprit. aide à abandonner le son-
net ; Guillevic le remercie en
A. F. fait partie du « Comité
lui dédiant « Chemin » (qui
contre la poursuite de la ouvre Sphère).
guerre en Afrique du Nord ».
Excrétions, misères et facéties. avec Passage de la visitation, Caltanissetta.
Jacques Villon (GLM).
22 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
Noël au chemin de fer, avec L'Amitié d'Italie, avec Ottone
Joan Mir6 (PAB). Rosai (Milan, V. Scheiwiller).
« À propos de Franquinet », 1962 Juin : Voyage en Grèce.
in Franquinet (Galerie Cra- Août : voyage en Provence
ven) [préface au catalogue (Gordes).
d'exposition].
Devient délégué français au
1960 Août : A. F. signe le comité de la COMES
« Manifeste des 121 contre la (Rome).
guerre d'Algérie ». Il se voit
Il n'y a pas de paradis par la suite suspendu provi-
(Gallimard, 1962). soirement de son emploi et
vit, sur les conseils de Vitto-
5 octobre 1962 L. à C.A. rini, plusieurs mois à Rome
Hackett (sur le « Chucho-(dans la maison de Giam-
tement aux oliviers »), (2 battista Vicari, Via della
extr. Little, 1989, p. 47). Croce, 67).
1963 A. F. se retire de son poste A. F. s'intéresse aux poèmes
au Ministère des Transports de Jacques Réda
publics. Il entreprend un
voyage en U.R.S.S. avec son Agonie du général Krivitski,
ami Bernad Pingaud. — Dé-avec André Masson (P.J.
but des séances d'analyse Oswald) [contient la préface
avec André Green. datée de 1956].
Les Essais de linguistique Ancienne mémoire, avec Jean
générale, de Roman Jakobson Bazaine (Le Divan).
intéressent A. F.
Le Mercure de France donne,
1964 9 mai : mort de la mère en tête de son numéro 1159
d'A. F. (mars 1960) la prépublica-
tion de « Noël interdit ».
Juin : Voyage en Ukraine.
Mai : La libraire Le Divan
20 décembre : A. F. rencontre organise une exposition et
Monique Mathieu (qu'il publie, à cette occasion, un
épousera en 1971). « Essai de bibliographie
(1943-1960) », avec Jean
Congrès de la COMES. Bazaine et Raymond Que-
neau. Les Temps modernes donnent,
en tête de leur n° 213
1961 Tombeau de mon père, avec
(février) la prépublication de Maurice Estève (Galanis).
« Le silence de Genova »
(suivi de B. Pingaud : « 1172 ,ë avec Pour l'office des morts,
conquête dérisoire »). Ubac (PAB).
23 CHRONOLOGIE
1965 Avril : en Hongrie. En été : donner en bloc sa démis-
en Italie (Spoleto, Assise). En sion).
août : dans le Tarn et le
Lecture de Zinoviev. Tarn-et-Garonne.
Lecture de Nadejda Man-donne, Le Mercure de France
delstam. en tête de son n° d'avril
« L'Étape dans la clairière ».
Il n'y a pas de paradis en
collection « Poésie / Galli-La NRF donne, en tête de son
mard », avec Bernard Pin- novembre 1965, n° du l er
gaud. « Où Dieu repose ».
Vieux pays, avec Raoul Ubac 1966 Les Rois mages (nouvelle
(Maeght). édition, Seghers).
Entretien avec Mechtilt Mei-suivi L'Étape dans la clairière
jer Greiner. de Pour une plus haute
flamme par le défi (Galli-
1968 Observe non sans surprise mard, 1966).
l'évolution des manifesta-
tions et les revendications Le Chemin des devins suivi de
des étudiants. Ménerbes, avec Eduardo
Chillida (Maeght).
Août : invasion de la Tché-
coslovaquie. La COMES se « Salut à Gyula Illyés », in
saborde. Ladislas Gara : Gyula Illiyés.
[avant-propos] .
La Sainte Face, éd. collective
(avec : Poèmes de dessous le 3/ 4 juillet 1966: notes sur
plancher, Agonie du général L'Étape dans la clairière (in
Krivitski, Poèmes du petit Little, 1989, 11s.).
vieux, Civiques, Le silence de
Le n° du r juin 1966 de la Genova, La sainte face révélée
dans les baquets, La secrète NRF publie « Peines et com-
bats d'A.F » par Jacques machine).
Chessex.
Scepticisme vis-à-vis du
en septembre : Voyage premier groupe de Tel Quel. 1967
à Montréal de l'Exposition
Intérêt pour les ouvrages de universelle. Visites aux États-
Le Pavillon des Soljentisyne : Unis.
cancéreux (1968 ; trad.
Le premier cercle Après le rejet de la grâce de 1968) ;
(1968 ; trad. 1968). Siniavski et Daniel, A. F.
démissionne du Comité exé-
S'intéresse à Roman Jakob- cutif de la délégation fran-
son, lit Roland Barthes. çaise de la COMES (et en-
gage la sections française de
24 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
20 juillet 1968: Entretien ils a bien de la peine à se
avec Raymond Jean (Le soumettre.
Monde des livres).
La Sorcière de Rome
1969 Entretiens avec Serge Ga- (Gallimard, « collection blan-
vronsky, avec Yassar Nayir. che »)
Lecture de Le pavillon des Lauréat du Prix de poésie de
cancéreux (trad.), d'Alexan- l'Académie française (sur la
dre Soljenitsyne. requête de Marcel Arland).
Première thèse de doctorat 1974 André et Monique Frénaud
consacrée à A. F., par Ma- acquièrent, à Bussy-le-
rianne [Ghirelli-] Wiedmer, Grand, (dans l'Auxois) une
sous la direction de Georges vieille demeure bourgui-
Poulet (Univ. de Zurich). gnonne qu'ils aménagent
avec beaucoup de patience.
1970 Avril : à Rosporden (Sud- A partir de cette époque, les
Finistère). A. F. passent une partie de
l'année en Bourgogne, entre-
Depuis toujours déjà (Galli- coupée de divers voyages
mard, « collection blan- dont rendent comptes les
che »). poèmes ultérieurs.
1971 Mariage avec Monique Ma- Mines de rien, petits délires,
thieu, relieur. avec Ubac (Gaston Puel).
« La Poésie, la mort de Paul 1975 A. F. poursuit la rédaction de
Chaulot » in Présence de Paul ses Gloses.
Chaulot (José Millas-Martin).
« Petites fleurs pour Léon- avec Raoul Ubac (Gaston
Paul Fargue », in La NRF. Puel).
8 avril : La Sorcière de Rome 1977 70e anniversaire d'A. F. Ber-
est diffusé à « France-Cul- nard Pingaud lui propose
ture ». une série d'entretiens radio-
phoniques.
1972 Le Miroir de l'homme par les
bêtes, avec Miré (Maeght). Automne : voyage en Cata-
logne française.
Éclats et fumées par la cam-
pagne, avec Vieira da Silva Les Rois mages (éd. définitive
(PAB). [reprend le texte de 1943 ],
Gallimard).
1973 Après un voyage en Grande
Bretagne, A. F. est victime Haeres, avec Geneviève Asse
d'un grave accident de santé. (L'Ermitage).
Un malaise cardiaque l'oblige
à des ménagements auxquels
25 CHRONOLOGIE
24 octobre 1980 : L. à Roger France-Culture donne dans
son émission « À voix nue » Little (extr. Little, 1989).
les quatre séquences d'entre-
1981 Construire en marguerite, tiens organisées par Bernard
avec Raoul Ubac et Monique Pingaud.
Mathieu [H.C.].
Entretiens avec Serge Fau-
Le colloque « A. F. — Tar-chereau (La Quinzaine litté-
dieu » se tient du 15 au 25 raire).
Cerisy-la-Salle. août à
1978 Joan Miré et l'émancipation
Volume spécial « A.F » de la définitive de la queue du chat,
(sous la direction revue Sud Fantaisie en forme de boni-
de Gaston Puel). ment pour amuser Joan Mi-
ré, avec Joan Mirà (Maeght).
6 sept. 1981 L. à Roger Little
(extr. Little, 1989). Notre inhabileté fatale. En-1979
tretiens avec Bernard Pin-
1982 Hœres, poèmes (Gallimard) gaud (Gallimard).
Lauréat du Grand prix natio-La vie comme elle tourne et
nal de la poésie par exemple, avec Pierre
Alechinsky (Maeght). « Ubac », in Derrière le miroir
(Maeght) A. F. est opéré d'une périto- 1980
nite. Il se remet bien. 1983 A. F. doit subir une opéra-
tion dont il se remet assez Alentour de la montagne,
difficilement. avec Ubac (Galanis).
La Nourriture du bourreau,
Petite suite du Valais et du
avec Antoni Tàpies (Thierry Tessin, avec Fernand Dubuis
Bouchard et Gaston Puel). (G. Richar)
Sud publie les actes du collo-« Max-Pol Fouchet », in Poé-
que de 1981 « Frénaud —sie 1.
Tardieu », sous la direction
de Daniel Leuwers. l' octobre de Le numéro du
la NRF donne, en cinquième
Miré 1983 Exposition Paris : le premier position, Haeres,
comme un enchanteur des poèmes éponymes.
(Galerie Adrien Maeght)
[préface]. L. à Ian Hig-15 mai 1980 :
gins (extr. Little, 1989, p.
Entretiens avec Jean-Yves 39).
Le Courrier du Debreuille
Centre international d'études L. à C.A. 21 août 1980 :
poétiques (Bruxelles). Hackett (extr. Little, 1989).
26 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
5 mai 1983 : L. à Roger Avril : Exposition organisée
Little (extr. Little 1989). par le Centre régional de Do-
cumentation pédagogique de
5 octobre 1983 : entretien l'Académie de Nancy-Metz et
avec J.-M. Le Sidaner : « À la Direction des Affaires cul-
propos de la poésie contem- turelles (Bernard Vargaftig)
poraine » réponses à un sur la poésie contemporaine
questionnaire de J.-M. Le Si- (1950-1975).
daner.
24 mars 1986 : L. à Roger
1984 Réédition de La Sorcière de Little (4 extr. Little, 1989) ;
Rome, suivi de Depuis tou- 10 juin 1986 L. à Roger Lit-
jours déjà, avec Peter Broome tle (extr. Little, 1989) ; 5
(Poésie / Gallimard). Août 1986: note jointe sur
« La Vie n'a pas main
19 juin 1984 : L. à Roger chaude » à une L. à Roger
Little (extr. ibid.) Little (ibid., p.90) ; Note
jointe sur « Ménerbes »
1985 Réédition de La Sainte Face
(même L.).
(Poésie / Gallimard).
1987 Réédition de Les Rois mages,
Ubac et les fondements de son
suivi de L'Étape dans la clai-
art (Galerie Maeght). rière et de Pour une plus
haute flamme par le défi Vers un millénium, avec
(« Poésie/ Gallimard »). Charles Marq et Monique
Mathieu [H.C]
1988 Une partie de La N.R.F. de
novembre est consacrée à Lire Frénaud (sous la direc-
Frénaud : « Reconnaissan-tion de Jean-Yves De-
ces : André Frénaud ». breuille).
1989 André Frénaud entre
1986 A. F. cesse d'écrire.
l'interrogation et le vide, de
Roger Little (164 p.). Nul ne s'égare suivi de La Vie
comme elle tourne et par
Réédition d'André Frénaud exemple et de Comme un ser-
dans la collection « Poètes pent remonte les rivières
d'aujourd'hui », par Georges-(Gallimard, 1986).
Emmanuel Clancier et Jean-
Yves Debreuille. La Quinzaine littéraire (du
16 au 31 janvier) consacre
1990 Le numéro de juin / juillet plusieurs articles à A. F.
d'Europe est consacré à (« Reconnaissance des jeunes
« André Frénaud — Guille-poètes à André Frénaud »).
vic », présenté par Charles
Dobzynski. André Frénaud, de Peter
Broome (Rodopi, Amster-
Exposition Tarascon : Raoul dam, 207 p.).
Ubac. Huiles et ardoises. Tex-
27 CHRONOLOGIE
tes d'André Frénaud et Gé- ches de Brigitte Simon. [Fac-
rard-André Lemaire (Maeght similés de la version défini-
coll. « Voyages »). tive du dernier poème d'A, F.
(écrit en 1986) et de quel-
1991 Entretiens avec Olivier Ger- ques états antérieurs.] E.O.
main-Thomas (« Agora » en 60 ex., publié par « m.m.
France-Culture). éd » [= Monique Mathieu].
Document filmé — émission
de télévision « Océaniques ».
(Réalisateur : Jacques Des-
champs).
1992 Série d'enregistrements avec
des lectures de poèmes à
France-Culture (« Poésie sur
paroles » sous la direction
d'André Velter).
Adaptation d'Où est mon
pays ? par Claude Vercey au
Chalon-sur-Saône (avec Syl-
vie Lyonnet, Noël Jovignot,
Elisabeth Holzle).
1993 21 juin : mort d'André Fré-
naud à son domicile parisien.
Pour André Frénaud. Recueil
d'hommages, publié sous la
direction de François Bod-
daert. (Cognac-Paris, Le
Temps qu'il fait / Obsidiane,
286 p.
1994 Juin : Rediffusion des qua-
tre séquences radiophoni-
ques de 1977 à France-
Culture.
1995 Les Gloses à la Sorcière sont
éditées et commentées par
Bernard Pingaud (Galli-
mard).
La mort, l'amour, la mort
[sic], le mourir. Poème inédit
d'André Frénaud. Pointes sè-
INTRODUCTION
Venant du sol, la lumière,
au soir, s'affermissait. Par les ors
immenses du blé, un bouquet de frênes,
paisible,
prépare son élan vers le sommet, attiré
par l'autre versant, peut-être... Nul ne s'égare.
(« Nul ne s'égare », Nul ne s'égare, NE, p. 35)
LIRE Frénaud, qui a laissé six grands recueils de poésie
patiemment composés, de nombreuses éditions bibliophi-
les, une quantité de textes théoriques et critiques, 1 ainsi
qu'un important volume d'entretiens, 2 c'est participer à
un travail de subversion culturelle. Elle invite à mettre en
question, constamment, les fondements même de notre
société, religion, traditions, vision du monde. Elle permet
d'appréhender avec lucidité le sens de la vie. Elle jette
l'ébauche d'une éthique viable, qui ne tire plus sa subs-
tance de la religion.
L'inspiration originelle se forme chez Frénaud, à
partir d'une expérience religieuse déçue. 3 Baudelaire, par
exemple, visait le salut au moyen de sa parole, logopha-
nie opposée à une foi religieuse impossible ; Frénaud, lui,
ne se montre pas seulement méfiant vis-à-vis du Verbe
A ces ouvrages s'ajoutera bientôt un volume de « Textes en prose »,
publié par les soins de Jean-Yves Debreuille.
2 Notre inhabileté fatale. Entretiens avec Bernard Pingaud. Gallimard,
1979, 267 p. — . Sur ce livre, voir plus bas, p. 59ss.
Voir à ce sujet la préface de Bernard Pingaud à Il n'y a pas de para-
dis. Paris, Gallimard, coll. « Poésie », 1967, p. 9. 30 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
divin et de la transcendance qui lui est inhérente, mais
également vis-à-vis du verbe poétique. Il le déplace sans
cesse vers cette mise en question de tout ce qui va de soi,
essayant de l'ancrer, à partir de là, dans la culture qu'il
enrichit tout en la critiquant.
Cette participation à la culture n'allait pas sans
fondement éthique. Sartre l'a salué en parlant pertinem-
ment d'une éthique du « non-espoir ». 4 De cette ligne
médiane, il tirera sinon une vérité, en tout cas une signi-
fication nouvelle. Frénaud élabore, à sa manière, ce que
Guy Rosolato a appelé un objet de perspective, c'est-à-dire
un objet qui établit une relation d'inconnu avec cet objet,
invisible dans sa totalité. 5
CETTE charge subversive, ce rôle primitif, restent pudi-
quement, enchâssés sous une variété de formes et de tons
déroutante. Jacques Chessex a, le premier, relevé en quoi
une lecture de Frénaud peut être déconcertante. Pour lui,
Frénaud « déroute » ; des poètes comme Eluard, Mi-
chaux, Guillevic, Follain, Tortel, Grosjean et même, au-
delà, Cros et Nouveau, font moins : ils « frappent »,
4 « En fait, de quelques deux bonnes conversations que j'ai eues avec
Sartre, en 1945, au Café de Flore, sur ma poésie, j'ai retenu sourtout qu'elle
lui paraissait se constituer à partir d'un état non pas de désespoir, disait-il,
mais de non-espoir. » (« L'essence de la poésie », in : Lire Frénaud, op. cit., p.
23).
s
L 'ouvrage de Guy Rosolato, Pour une psychanalyse exploratrice dans
la culture, P.U.F., 1993, 303 p., développe ce concept avec beaucoup de
rigueur. Rosolato comprend l'objet de perspective comme un « signifiant de
l'inconnu, donnant une prise possible par la penseé sur la relation d'inconnu,
soit que celle-ci reste ainsi voilée, dans la mesure où elle serait chargée de
trop d'angoisse [...1, soit qu'en même temps, grâce à cet accès au signifiant,
cause du désir, se libère une impulsion à explorer l'inconnu, alors attractif et
exaltant » (op. cit., p. 22, souligné par nous).
31 INTRODUCTION
« émeuvent profondément d'autres poètes ». 6 Chessex
précise que Frénaud ose « être à la fois le rempart contre
le désastre et discours déchiqueté de notre condition ».'
Ce jugement est précieux ; faisons-le nôtre, et tentons de
le poète bourgouignon déroute le comprendre en quoi
lecteur contemporain.
déroute, parce que l'on ne saurait André Frénaud
le classer aisément. Il est resté en dehors des modes et
des courants. Sa soif d'indépendance s'est tôt révélée. Sa
biographie offre peu de points saillants. L'homme a tou-
jours préféré se tenir à l'écart de la « vie littéraire ». . 8 8
Avant tout, il est resté attentif à la maturation de son
oeuvre. Raymond Queneau l'a déjà souligné : « Il poursuit
son travail orchestral, impitoyable, jusqu'à l'accomplisse-
ment bibliophilique >>. 9
L'oeuvre entière d'André Frénaud déroute.
Elle n'est pas d'accès facile. Après la publication
de son premier recueil, Les Rois mages, 1° le poète multi-
plie les petites éditions bibliophiles, avec la collaboration
de Jacques Villon, Jean Bazaine, Fautrier, Ubac, Beaudin,
Léger, Estève, Roger Vieillard, Dérieux, Jean Hugo, Mirô,
André Masson, Chillida, Vieira da Silva, Geneviève Asse,
Fernand Dubuis, Alechinsky, Tàpies et d'autres." Il pu-
6 « Peines et combats d'André Frénaud », in: N.R.F., n° 162 (juin
1966), p. 1070.
Ibid.
8
Voir plus haut la « Chronologie », p. 13ss.
9 R. Queneau, in André Frénaud, Paris, Le Divan, 1960.
Io Publié en 1943, dans la collection « Poésie 43 » par Pierre Seghers
(Villeneuve-lès-Avignon), avec des rééditions en 1944 et en 1946. — Une
version remaniée date de 1966, une refonte en 1977, chez Gallimard, et le
recueil a été repris (avec, cette fois, de menus changements), dans la collec-
L'Étape dans la clairière et tion « Poésie » du même éditeur (1987), enrichi de
de Pour une plus haute flamme par le défi.
ii Pour le détail, on voudra bien se référer à la partie bibliographique
(voir plus bas, p. 429ss.).
32 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
blie, certes, en 1949, chez Gallimard, une plaquette,
suivi de Noce noire, mais Poèmes de dessous le plancher,
seulement en 1962 — près de vingt ans après Les Rois
un autre recueil dans une édition courante : Il mages —
12 . Suit, en 1968, La Sainte Face, re-n'y a pas de paradis
pris dans la collection « Poésie » en 1985.' 3
Aragon, désespérant de voir Frénaud passer au
parti des poètes non-engagés, l'accuse, dès 1946, de
n'avoir rien à dire. 14 Mais Frénaud n'aurait jamais accepté
d'aliéner sa liberté. Ainsi, une longue patience était né-
cessaire pour découvrir la cohérence de ce « travail or-
chestral », entièrement orienté vers la composition d'une
oeuvre de poésie. En 1966, il fait paraître, toujours chez
Gallimard, qui assure la publication de ses éditions cou-
rantes, une plaquette avec deux longs poèmes, L'Étape
dans la clairière suivi de Pour une plus haute flamme par le
défi. En 1970, il donne Depuis toujours déjà, et en 1973,
La Sorcière de Rome, peut-être son chef d'oeuvre. Après la
publication de ses entretiens avec Bernard Pingaud
(1979), il achève, en 1982, Haeres et, en 1986, son der-
nier recueil, Nul ne s'égare. En 1995, ses nombreuses Glo-
ses à la Sorcière voient le jour.
Frénaud déroute parce qu'il a lui-même insisté sur
l'articulation des « parties », c'est-à-dire le regroupement
d'un nombre variable de poèmes, en général d'une même
12 Chez Gallimard, repris dans la collection « Poésie » dès 1967, avec
une importante « Note sur l'expérience poétique » (« Postface à Passage de la
visitation » sur les épreuves de 1967.).
13
Où figurent de nombreux textes des années 1938 à 1949, puis de
1961 à 1966, ainsi que deux textes critiques : « Réflexion sur la construction
d'un livre de poèmes » (de 1967, revue) et « Note pour une réédition de La
Sainte Face », de 1984.
14 Il semble bien ces temps-ci que Frénaud n'ait rien à dire. Affreu-
sement rien à dire », Europe, décembre 1946, cité par Jean-Yves Debreuille,
« Éléments pour une biographie », in : Lire Frénaud, sous la direction de J.-Y.
Debreuille. Lyon, P.U.L., 1985, p. 220.
33 INTRODUCTION
période, d'une topique similaire, réunis avec minutie sous
des titres directeurs. Dans cet esprit, il s'est expliqué, en
1986, dans une note sur l'opposition interne entre Revenu
du désert et les deux poèmes ultérieurs. 15 L'Étape consti-
tue à son tour un prolongement de la « Plainte du roi
mage ». Avec des personnages à peine différents, il s'agit,
ici et là, d'« un voyage qui met en oeuvre une interroga-
(RM, p. 195). Le même souci d'articu-tion sur le destin »
lation et de mise en perspective préside aux autres re-
cueils, des Rois Mages à Nui ne s'égare.
Frénaud déroute par la longueur, très variée, de
ses poèmes. De nombreuses pièces n'excèdent pas le ni-
veau moyen de quinze à vingt vers. On trouve, à côté, des
longs poèmes, 16 d'autres qui n'ont qu'un ou deux vers.
Une lecture suivie de tous les poèmes brefs serait fé-
conde ; l'absence de contexte permettrait de saisir les
enjeux de l'ellipse, de la condensation, de la musicalité.''
Frénaud déroute, enfin, par la diversité de ses
tons, par la difficulté sémantique, la construction de sa
phrase : les raccourcis sont parfois tels que toute tenta-
tive de trouver un signifié cohérent se révèle une ga-
geure. Cette illisibilité est alors intentionnelle : c'est l'illi-
sibilité du monde tel qu'il s'est livré au poète.
Nous sommes perdus. On nous a fait de faux rapports.
C'est depuis le début du voyage.
Il n'y avait pas de route, il n'y a pas de lumière.
(« Les Rois mages » [1941], Poèmes de Brandebourg, RM, p. 143)
La poésie de Frénaud fait découvrir un désespoir
face à notre impuissance à changer les choses. Le créa-
15 « Note sur une publication ensemble de L'Étape dans la clairière et
Pour une plus haute flamme par le défi avec Les Rois mages », RM, p. 195 - 199.
16
Comme La Sorcière de Rome, Le Silence de Genova, L'Étape dans la
clairière, Pour une plus haute flamme par le défi.
17 Cf. plus bas, « Vers Frénaud >›, p. 41-118.
34 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
teur était conscient de ses dangers. Voici une réflexion
qui, datée de 1967, résume son idéal poétique :
Et il est bien vrai qu'un tel désespoir de la poésie n'est pas
nouveau et redonne vie, en fin de compte, à la littérature...
C'est l'effet traditionnel d'une contestation radicale. C'est la
révolution permanente de la poésie, par quoi elle change sinon
progresse. A force de se nier. Non pas en raison d'une insuffisance
esthétique, mais à force de désespérer d'elle-même... Et comi-
quement, dérisoirement, le résultat, à défaut d'autre chose,
devient un changement de style.'"
Frénaud s'émancipe vis-à-vis de la tradition poé-
tique de son pays, qu'il contribue à modifier. Voici pour-
quoi, selon Jacques Chessex, les comparaisons avec d'au-
tres poètes sont un peu courtes. Certes, nous pouvons
dire, avec Georges-Emmanuel Clancier, qu'il rappelle
Baudelaire, Rimbaud avec Gaêtan Picon, Apollinaire avec
Jacques Réda, mais Frénaud résiste à ces rapproche-
ments. Il résiste davantage encore à une comparaison
avec le mouvement surréaliste qu'il jugeait trop facile et,
à partir d'un certain moment, trop dogmatique. Ce qu'il
dit, en 1950, de son ami Raoul Ubac, vaut également
pour lui :
Arriva la guerre qui ébranle tout et contraint à tout refonder. Dès
les premiers mois de l'occupation, Ubac examina de plus près le
surréalisme et il le trouva léger. Les voies et moyens de
transformer le monde apparaissaient assez dérisoires, la table des
valeurs un peu rapidement édifiée, ses leçons esthétiques
n'étaient guère valables. 19
Frénaud fait partie de la génération qui se dé-
tourne du fondement verbal. Ce dernier avait permis à
ses aînés d'affronter à la fois la réalité et l'absolu, de se
18
SF, p. 255 ; nous soulignons.
19 « Une peinture tragique », in : Ubac et les fondements de son art.
Adrien Maeght, éditeur, s.l., 1985, p. 20. — Voir également, NIF, p. 121s.
35 INTRODUCTION
fier à l'inconscient, au rêve, aux jeux associatifs. D'après
la formule heureuse de Gaêtan Picon, de 1957, « [...] dès
le début du XXe siècle jusqu'au surréalisme, notre poésie
a vécu en état de grâce ».`° Frénaud, tout comme René
Char à partir du Marteau sans maître (1934), comme
Guillevic et, avant eux, Jean Tardieu ou Jean Follain, de-
vait et voulait chercher autre chose. Leur désarroi initial
avait sans dou-te des racines, d'où l'envergure de leur
révolte, les nouvelles orientations de leur quête. G. Picon
résume le vrai problème auquel étaient confrontés les
poètes à partir de cette génération :
En dépit de la phrase fameuse de Breton sur « la résolution future
de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le
rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue, de surréalité »,
je ne crois pas que le surréalisme ait eu le sens de la difficulté et
de l'épreuve : la contradiction, justement, n'est qu'apparente, et
pour entrer dans l'absolu, il suffit de s'abandonner à la « dictée »
de l'inconscient. La poésie actuelle ne connaît plus cet état de
grâce : rien ne lui est donné, il lui faut tout mériter, fonder à
21
nouveau.
À un moment où la mode se tourne vers une lit-
térature « engagée », Frénaud publie Agonie du Général
Krivitski, long poème contre tout engagement politique
aveugle et contre les idéologies simplificatrices. Lorsque
certains poètes, comme René Char, pratiquent une poésie
hermétique, proche du gnomique, Frénaud a en chantier,
et mène à bien, le long poème La Sorcière de Rome, médi-
tation essentielle sur la culture occidentale agnostique, et
projet de son éthique nouvelle qui ne reposerait plus sur
la religion.
20 Voir G. Picon : « Situation de la jeune poésie », in : L'Usage de la
lecture, vol. II, Mercure de France, 1961, p. 195-209.
21 Loc. cit., p. 209.
36 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
Quand de nombreux Français jugeaient opportun
de s'inscire au P.C.F., il avait déjà compris le dérapage de
la révolution bolchévique pendant la terreur stalinienne,
contre laquelle il écrit, lui-même prisonnier dans le Bran-
debourg, un long poème, Agonie du Général Krivitski (sur
les espoirs et désespoirs d'un agent de Staline en rup-
ture). Contrairement à nombre de ses compatriotes, il
avait perçu, dès 1938, la menace de la guerre, « estimant
que la folie criminelle d'Hitler nous créait un devoir de la
faire » (RM, p. 196). Après la découverte des charniers
nazis, il a montré dans un poème inspiré, La Nourriture
du bourreau (SF), longtemps incompris, comment un sys-
tème d'État perverti transforme en bourreau une per-
sonne ordinaire ; ce faisant, il dénonce l'atavisme qui
consiste à faire de l'ancien bourreau une nouvelle vic-
time. Ce poème brise le tabou de l'horreur et dévoile ce
que le passage à l'acte recouvre : « Il faut les supprimer
tous, c'est logique. Qu'est-ce qui nous en empêcherait ?
L'Homme, disent-ils, l'humanité... » (SF, p. 152), car le
jeune bourreau jouit d'une plénitude jusque-là absente :
Finies l'angoisse et l'impatience d'être si peu, au bord de
l'anéantissement, finies les voix de ce qu'ils appellent la pitié... Je
me suis rassemblé dans mon désir, je renais total quand je
t'anéantis... Je suis enfin...
(Ibid., p. 153)
Être en anéantissant, être en s'anéantissant
(comme Krivitski, qui accepte de mourir, lui, pour que la
révolution, quoique trahie, continue à vivre) : le passage
à l'acte — Tacite y avait déjà réfléchi —, signe le vrai
nihilisme. La fascination de donner la mort, celle de
mourir en entraînant le monde avec soi, peut se ramener
— Frénaud l'a souligné — à parodier l'acte mystique.
37 INTRODUCTION
Dans cette optique, une faiblesse évidente de la
poésie, c'est qu'elle participe de la langue. Elle est entre
nous et le monde ; elle médiatise le moi et les choses. Un
des problèmes majeurs auxquels la poésie contemporaine
est confrontée, reste l'importance accordée à la raison. En
la privilégiant, notre époque en a rétréci l'enchantement.
Paradoxalement, la fin de la Deuxième Guerre mondiale
a contribué à cette méfiance vis-à-vis de l'émotion : nous
sommes entrés, comme l'a dit Nathalie Sarraute, dans
« l'ère du soupçon ». Il est possible de voir comment
l'idéologie nazie a empoisonné la vie : la perversion de
l'instinct, devenu agression brutale, a suscité une contre-
idéologie rationaliste. Les dogmatismes, obsédés par l'Un,
se sont efforcés de canaliser à leur profit cette désorien-
tation : le marxisme dans sa composante soviétique d'une
part, le renouveau chrétien et, notamment, le catholi-
cisme de l'autre. La magie de la vie bannie, la magie des
signes devenait vaine. La poésie, qui s'était évertuée
d'embrasser la vie par la magie de la langue (re)devenait
problématique.
Dans une telle perspective, la poésie pourrait
former la voie royale pour rompre la « misère de l'homme
sans Dieu » — mais sans renouer, ce faisant, avec le Dieu
chrétien. Elle permettrait de garder les traces, sinon
l'image, d'une expérience de la réalité-unité d'avant la
langue, d'avant les concepts, d'avant la religion. Frénaud
fait de la légende biblique un mythe personnel, l'intério-
rise. Il modèle une quête, non un cheminement vers un
but dernier. Il oppose donc à l'objectif téléologique un
objectif d'ouverture. Cette participation à la culture sou-
tend sa poésie. Celle-ci a subi des changements divers, et
l'étude de son évolution sera au centre de ce travail.
L'homme agnostique contemporain doit assumer
la mort. Elle reste l'horizon absent-présent de la vie ; le
38 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
poète parle, après Kierkegaard, de l'homme comme d'un
vivant-mortel. Il intègre, en cela proche de Baudelaire, la
mort dans son oeuvre. C'est sa manière de l'apprivoiser.
Son premier poème est une « Épitaphe » (1938) :
Quand je remettrai mon ardoise au néant
un de ces prochains jours,
il ne me ricanera pas à la gueule.
Mes chiffres ne sont pas faux,
il font un zéro pur.
Viens mon fils, dira-t-il de ses dents froides,
dans le sein dont tu es digne.
Je m'étendrai dans sa douceur.
(RM, P. 9)
Le poète anticipe la défaite : face à la mort, la vie
est échec. Aussi devance-t-il la mort en l'incorporant,
« bon objet » qui n'aliène plus l'angoisse, rendant dispo-
nibilité à la vie. Ce " jeu " convie à une autre naissance,
celle du poète. On le voit se citer, et même rendre hom-
mage à des textes antérieurs, comme à la première
« Épitaphe ». Ainsi cette « Épitaphe », écrite en 1954 :
Lorsque je serai mort avec la poussière
les buis — et les chiens joueront avec les enfants
Personne n'est en faute — le soleil
luira dans l'étang pour se délasser
au matin sur les plates-bandes une buée perle
emmêlée avec les plantes je croîtrai avec elle
éparpillée avec les graines délivrées.
Tout sera en ordre ni plus ni moins. La nature
brouille les pistes poursuit ses jeux elle rit,
bienveillantes avec d'autres il le faut croire
jusqu'à les lâcher quand il lui plait.
Mais quel tremblement dans vos voix sera-t-il demeuré
de ma voix qui avait parlé pour vous.
(IPP, p. 142)
39 INTRODUCTION
L'angle d'incidence du poème a fondamentale-
ment changé. Plutôt que de braver la mort, comme dans
l'« Épitaphe » de 1938, à partir de l'existence, le poète
l'affronte culturellement. A cette époque, Frénaud avait
élaboré une vision artistique : entendons que la poésie,
au lieu d'être le théâtre de ses propres conflits, devenait
le théâtre de conflits extérieurs ou imaginés, auxquels le
poète, en tant que personne, ne participait guère ou
n'était impliqué qu'indirectement. Dans une autre « Épi-
taphe », qui renvoie à celle de 1938, Frénaud se contente
de ce constat :
Le paralytique se leva de son grabat
à l'appel de sa propre voix,
pour la première fois
entendue
Souveraine.
(« Le premier poème Épitaphe » (Revenu du désert), NE, p. 55)
Le poème, daté du 2 juillet 1984, écrit cinquante
ans après le premier, fête la naissance — qui a fraudé la
mort. La poésie est à l'opposé de la nature : Frénaud y
entre par une « Épitaphe » ; il en sort (ce poème faisant
partie de ses derniers) — par un éloge de la naissance. La
boucle est bouclée, mais à un niveau différent. De la for-
mation de ce vecteur, la présente étude tire sa justifica-
tion méthodologique.`2
22
Nous avons pu profiter d'un grand nombre d'études, notamment
des ouvrages thématiques de Peter Broome, de Marianne [Ghirelli-] Wied-
mer, de la synthèse de Roger Little, des essais divers, de Jean Lescure à
Bernard Pingaud, de Jean-Yves Debreuille à Jean Bollack. — On trouvera,
dans la partie bibliographique, les références de détail.
PREMIÈRE PARTIE
Vers Frénaud
L'ÉTUDE des premiers poèmes dévoile, entre autres, un
« scénario d'acculturation » proche du jeune Rimbaud, tout de
révolte, d'insatisfaction, de rejet de son milieu et, d'abord, de
la religion. Un exemple fort permet de mieux saisir la portée
du conflit initial :
Où m'atteindre, qui ne sais où je suis ?
Pourquoi je n'aime la voix que fêlée ?
Des yeux que ne vente plus aucun vent.
Ce n'est pas moi, c'est l'autre.
(RM, p. 30)
N'exaltant pas la nature, et ne glorifiant pas davantage
l'existence, le poète ne dissimule ni la misère, ni la nuit en
l'homme, et refuse de préférer l'harmonie à la dissonance, ou
encore la beauté à la laideur. À la fin de sa carrière, il fait
corps avec cette conscience moderne qui se méfie de la réserve
classique, ou du narcissisme romantique affecté d'hypocrisie. Il
eût fait sien le mot de Bonnefoy contre un certain rationa-
lisme : « [...] le désarroi est une chance. Aucune intelligence
classique ne le connaît encore » 1 .
Frénaud ne cherche pas à plaire ; il veut exprimer
l'ambiguïté inhérente à l'homme qui se sait mortel et, par là,
vulnérable. Le vice permet de faire voir cette vulnérabilité
existentielle. Elle fait partie de la poésie moderne depuis Bau-
delaire. La symétrie classique renvoie à l'idée d'une harmonia
mundi, reflet d'une vérité platonicienne qui a vécu. La forme
1 « Sur le concept de lierre » (1951), cité par John E. Jackson, À la
souche obscure des rêves, La dialectique de l'écriture chez Yves Bonnefoy,
Mercure de France, 1933, p. 51ss. 42 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
belle risque d'« aseptiser » la réalité ; elle met en place une
stratégie de sécurisation fondée sur la symétrie qui camoufle
la laideur du monde, sa désarticulation, l'autre versant.
Frénaud a été réfractaire à une poésie « belle »,
« euphonique ». Ainsi, Valéry ne l'avait pas conquis. Les élé-
ments sonores sont, pour lui, le soubassement d'une quête de
la signification, d'un sens autre que le sens donné ; tel un
peintre devant sa palette de couleurs, tel un musicien devant
sa mélodie et son rythme, le poète est sensible à la matérialité
verbale de son poème, à son timbre, à ses tonalités, à son
mouvement. Question d'architecture : la voie a besoin de la
voix.
Le poète doit s'orienter dans un univers qui lui échappe
largement. Dans un monde séduit, sinon assujetti à la pensée
logique, il essaie de sauvegarder l'expérience extatique, non
abstraite, de l'unité du réel, événement pré-individuel et, sur-
tout, pré-verbal. À l'aube même de son travail, il évite l'esthé-
tisme et se méfie d'une élocution accordée au seul eupho-
nisme. Il ne va pas aussi loin que Baudelaire, qui a défendu le
caractère « sympathique » de l'horreur, « — insatiablement
avide / De l'obscur et de l'incertain >>. 2 il pense que chaque
génération se doit de trouver sa façon de voir, puisque les ac-
cents varient selon le caractère et la sensibilité de chaque ar-
tiste. Son naturel ne lui permet pas de faire confiance à la
langue, comme ont pu faire, avant lui, Paul Eluard, Pierre-
Jean Jouve ou Pierre Reverdy. Sa méfiance instinctive de la
parole poétique le rapproche plutôt de contemporains comme
Guillevic ou Jean Tardieu.
À plus forte raison, il lui est impossible de prendre appui
sur la religion ; à l'opposé de Claudel, de Max Jacob, de Pierre
Emmanuel, de Patrice de La Tour du Pin, celle-ci devient, chez
Frénaud, lieu de mise en question et de retournement sarcas-
tique.
2
Les Fleurs du mal, Spleen et Idéal, LXXXII.
43 VERS FRÉNAUD
Il a médité longuement la leçon de Jean Follain et de
. Follain a permis à sa génération de disposer Paul Chaulot 3
autrement de la poésie que ne le firent les surréalistes. À
l'exemple de René Char, Frénaud est un être trop violent pour
se satisfaire de l'ambiguïté, de la demi-teinte propres au
poème de Follain. Les instantanés de ce dernier n'emportaient
pas l'adhésion de Frénaud, tout acquis, lui, au mot juste, à
l'importance accordée au dernier vers, et à la possibilité de
défaire le poème de l'intérieur.
En dépit des distances que Frénaud a prises avec l'école
surréaliste, il n'a pas, pour autant, délaissé ses éléments les
plus féconds, notamment le recours à l'inconscient. Reverdy a
montré que la poésie peut se passer du hasard, du rêve, des
jeux associatifs, chers aux surréalistes. Il a réintroduit, entre
autres, le recours à la contemplation. À partir de là, une
« troisième voie » se dessine, mais la guerre lui impose une
autre direction, favorisant le clandestin et l'allusif. Après la
guerre, ce recours à la poésie gnomique risque d'être incom-
préhensible : il en résulte une crise majeure de la poésie.
L'homme revient des enfers. Après un nouvel élan, le grand
espoir formulé à la Libération s'estompe petit à petit. Nom-
breux sont ceux qui regardent la poésie avec méfiance. Un
curieux revirement s'opère : alors que la plupart des poètes,
d'Eluard à René Daumal, de Henri Michaux à Max Jacob, de
Pierre Seghers à Robert Desnos, n'ont eu de cesse de dénoncer
l'asphyxie des libertés quand la botte de l'hitlérisme écrasait,
et d'appeler, d'abord ouvertement, puis clandestinement, à la
révolte, le grand public ne craint pas, la catastrophe passée,
de demander des comptes à la poésie ; la suspecte-t-il de ne
pas avoir fait assez pour conjurer le pire ? 4
3 Cf. « La Poésie, la mort de Paul Chaulot », in Présence de Paul Chau-
lot, José Millas-Martin éd., 1971, p. 118-121.
4 Cf. de Francine de Martinoir : La Littérature occupée. Hachette, coll.
« Brèves-Littérature », 1995, 312 p.
44 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
Si la poésie se révèle être impuissante face à la guerre et
à l'anéantissement, comment lui faire confiance ? Ne vaudrait-
il pas mieux demander aux sciences humaines, à l'essai philo-
sophique, d'esquisser de nouvelles réponses ? L'« ère du soup-
çon » passe ainsi au stade de la réalité. Les critiques sont vite
désemparés, désorientés. Le discernement s'en ressent : de
peur de se tromper, on préfère saluer tous les poètes — même
ceux qui se déclareront « apoètes » comme Henri Pichette. Le
prestige des critiques va alors décroître ; leurs articles passe-
ront au deuxième, voire au troisième rang. La poésie se ven-
dra de moins en moins. Poésie 4*, l'importante revue de Pierre
Seghers, s'éteint en 1948, tout comme, quelques années plus
tard, celle de Jean Rousselot, les Nouvelles littéraires. L'émer-
gence des médias, la télévision surtout, déplace le débat : au
lieu de parler de poésie, on parle de ce qui fait événement, de
la publication, des prix littéraires. Une guerre froide s'installe
jusque dans les milieux poétiques. Les communistes excom-
munient ceux qui ne s'alignent pas. Sous couvert d'un grand
mouvement national, Aragon tire la poésie à lui et prône le
renouvellement du sonnet. Après avoir salué le talent de Fré-
naud, il l'accuse maintenant d'immobilisme. Ainsi que le révè-
lent les études publiées sous la direction de Marie-Claire
Bancquart, la crise de la poésie donne naissance à une poésie
de la crise. 5 Elle entraîne une nouvelle architecture du poéti-
que : le grand public s'en désintéresse. Elle favorise le dialo-
gue des poètes avec les philosophes, avec les autres artistes, et
notamment avec les peintres. « Les poètes ont trouvé dans la
peinture non seulement un monde " vu " mais, par le biais du
travail sur l'espace (Vieira da Silva, Staël), la matière (Fau-
trier, Dubuffet), ou le geste (Masson, Hartung), un certain
mode de présence au monde qui déborde la seule expérience
5 Poésie de langue française 1945-1960. P.U.F., collection « Écriture »,
1995, 328 p.
45 VERS FRÉNAUD
du regard ». 6 Le grand nombre de livres illustrés que Frénaud
a signés avec des artistes, montre, souvent admirablement, la
richesse de cet échange. 7
Une « transformation d'énergie »
EN lisant ses premiers textes, le lecteur de Frénaud constate à
quel point le poème est une « transformation d'énergie ». Aussi
violent que d'autres « rimbaldiens », que Claudel, Artaud ou
Desnos, plus tard René Char, son créateur lance sa machine de
guerre pour attaquer la société bourgeoise de sa jeunesse, avec
ses traditions, ses valeurs, sa religion. Par la suite, le poète
s'est réconcilié avec le pays de son enfance, parvenant à un
stoïcisme proche de celui des Anciens. Au départ, il y a une
négation, un rejet, une révolte à l'encontre de son monde.
L'énergie dépensée est impressionnante : elle brûle tout. Il
s'ensuit un agrandissement et un rapetissement extrêmes. Le
premier va au-delà du terrestre, incorpore le cosmos ; le se-
cond fait un mouvement inverse, sonde l'infiniment petit, jus-
que et y compris la pure abstraction du rien :
Plus rien qu'un trou
que j'ai créé, que je suis,
d'avoir trop appuyé.
(RM, p. 17)
6
Carine Trévisan : « Les poètes et la peinture : une " fête de
l'apparition ", in Poésie de langue française, op. cit., p. 196.
7 Cf. « L'art miroir de l'homme », in R. Little, André Frénaud entre
l'interrogation et le vide. Marseille, Sud, p. 203-225. — L'étude de la collabo-
ration si féconde entre Frénaud et ses peintres reste à faire.
46 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
Ce va-et-vient subira plusieurs modifications. Il inaugure
la cosmogonie frénaldienne : à travers l'expérience de la cap-
tivité notamment, il parvient à une décrispation, réservant
place et espace aux lieux, aux êtres, à soi. Frénaud organise
son poème à partir d'une expérience de l'Un (le « passage de la
visitation » ; « le vrai sujet »), le matérialise grâce à un sujet
tangible (« le sujet »). Une fois mis en route, le poème jouit
d'une certaine autonomie. Celle-ci traverse plusieurs étapes ,
repérables en tant qu'oscillations amples, dans leur déploie-
ment sémiotique. Prévaut, d'abord, un mouvement vertical,
ensuite horizontal, plus tard oblique et, à la fin, circulaire.
Cette amplitude paraît excessive au début, elle se tempère
chemin faisant, intégrant d'autres horizons, s'ouvrant au
temps, au lieu concret. Le parcours a été long, avant d'attein-
dre l'autre, les autres — les parents, les amis, la femme ai-
mée...
La violence des premiers poèmes empêche toute stabili-
sation ; le poète est désireux de dénuder l'envers des seins de
son amie absente (SF, p. 15), d'arracher fantasmatiquement
« les seins de Louise », afin de les mettre en boule (pour déva-
ler la pente, ainsi unis, « jusqu'à la grande eau taciturne », SF,
p. 16). Heureusement, cette fixation destructrice a pu être
dépassée ; aussi les mamelles seront-elles considérées, plus
abstraitement, comme « deux yeux tourmentés, réconciliés »,
comme « deux rubis énormes qui roulent » (RM, p. 148), puis
rapprochés de la matrice fécondante, de l'« oeuf nourricier »
(SF, p. 210), du ventre (fût-il, passagèrement, vide, SR, p. 71).
Après l' atoll (RM, p. 16), seuil ingrat, il y aura l' île (IPP,
p. 53 ; 172), le fleuve, l'arbre. Petit à petit, le regard du poète
repère des lisières paisibles. Parallèlement à la réconciliation
des sphères inaccessibles et accessibles, il y a cristallisation
poétique autour de lieux de plus en plus hospitaliers. Ce sont
des objets de transition ; ils rendent possible ce passage vers le
monde. Le fleuve garantit la rencontre des hommes entre eux
47 VERS FRÉNAUD
(notamment de l'homme vers la femme), l'arbre est un grand
médiateur entre le ciel et la terre. Le concours de différents
rongeurs, de vermine, de vers gluants, l'apparition des insectes
destructeurs se feront de plus en plus rares. Les oiseaux au-
ront le dessus (le phénix), le cheval, l'âne, le serpent et la sa-
lamandre, qui traverse le feu et l'eau — tout comme la poésie
qu'elle symbolise.
L'élément nutritif reste l'eau. Au début, celle-ci peut de-
venir noire, c'est-à-dire dangereuse. Ces images rendent comp-
te, implicitement, d'une quête du poétique. Elles signent une
naissance originale à la poésie, à bonne distance des sentiers
battus, aux antipodes des poètes surréalistes.
Oscillations circulaires
CETTE première cosmogonie laisse une impression de mobilité
perpétuelle entre des extrêmes. Comparables à celles de Re-
verdy et Michaux, elle favorise davantage un élément de défi,
de combat que Frénaud nomme l'« agonique primordial ».
Reverdy rappelle Frénaud, puisqu'il a fait un sort à l'image du
trou. Mais au lieu de l'agrandir démesurément, l'auteur de La
Guitare endormie le transforme sans cesse, en fait un pont, un
couloir, dessinant une issue possible qui manque chez son
successeur.
En schématisant, nous pouvons appliquer cette structure
de base aux recueils de Frénaud : après l'agression du monde
extérieur et intérieur dessinée par une amplitude verticale
forte (Les Rois mages), se dessine un courant vertical limité (La
Sainte Face), qui s'oriente, petit à petit, vers l'horizontale (Il
n'y a pas de paradis). Ce mouvement tend, ensuite, à une obli-
que ascendante (Haeres), puis descendante (Nul ne s'égare), et
48 « VERS UNE PLÉNITUDE NON RÉVÉLÉE »
s'achève en ébauche de cercle (« Comme un serpent remonte
les rivières », in Nul ne s'égare). Dès Haeres, le mouvement est
souvent « bémolisé » ; le modèle ascensionnel a son point de
départ dans la terre, symbole de la mort individuelle et élé-
ment chtonique qui ne meurt pas.,
S'il y eut des racines, elles restaient dans l'obscurité, s'activant de
trop haut pour que nous puissions les percevoir. Le tronc
plongeait en diagonale vers l'abîme. Et, fulgurant, toujours, il
s'incurvait sur la droite et la gauche... Pour ainsi former le monde,
en vérité, où de longs rameaux de lumière et d'ombre alternent —
immobiles, vibrants, s'articulaient.
Et la croissance, tu pouvais la reconnaître encore, venant du côté
opposé. C'est issue d'en bas qu'une force, tout, vivifie. Elle monte,
assurée, s'infléchit glorieusement vers une splendeur pressentie...
Et peut-être se trouve-t-elle préalable ?
Expansion de l'arbre Origine de l'ceuf, Nul ne s'égare, NE, p. 83 ;
souligné par nous.
À un agrandissement quelque peu forcé du monde exté-
rieur répond, à l'inverse, une volonté de « minia-turisation »
radicale. L'étude des Rois mages, notamment de Revenu du
désert, soulignera la récurrence de ces deux pôles asymptoti-
ques, entre lesquels l'énoncé, insaisissable, oscille puissam-
ment. Dans les premiers poèmes, l'élément vertical de base ne
peut encore se stabiliser (cela eût été peut-être fatal pour le
poète naissant). Progressivement, la violence sera atténuée,
l'archimétaphore du monde atteint à un équilibre métonymi-
que fragile, d'abord abstrait, puis de plus en plus concret ; il
exprime ce que nous appellerons l'« harmonie frénaldienne»,
inaccessible aux humains, dans son impératif d'absolu : 8
Les grands arbres cachent un sein d'aubépine,
le plus tendre de tous les seins de la terre
8
La réussite poétique rejoint ce que Guy Rosolato appelle, fort judi-
cieusement, une « oscillation métaphorico-métonymique » qui constitue le
moteur de son concept métapsychologique de la jubilation. (Voir G. Rosola-
to, Pour une psychanalyse exploratrice dans la culture, op. cit., passim).

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