Andreï Makine, deux facettes de son oeuvre

De
Publié par

Andreï Makine est une figure à part dans la littérature française contemporaine, car, bien qu'il écrive en français, il reste, pourtant, un romancier profondément russe. Ce phénomène s'explique par son appartenance à deux mondes différents qui ont influencé son éducation et sa formation littéraire. Ce dédoublement détermine les sujets de ses romans dans lesquels, l'écrivain rend hommage à son enfance et à son adolescence, à son passé et son présent, à son pays natal et à son pays d'adoption.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
Lecture(s) : 99
Tags :
EAN13 : 9782336254517
Nombre de pages : 253
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ANDREÏ MAKINE,
DEUX FACETTES DE SON ŒUVRE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8269-8 EAN : 9782747582698

Nina NAZAROV A

ANDREÏ MAKINE,
DEUX FACETTES DE SON ŒUVRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Künyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

Critiques Littéraires Collection dirigée par Maguy Albet
Déjà parus

BOUGAULT Laurence, Poésie et réalité, 2005. BROWN Llewellyn, Figures du mensonge romanesque,2005 D. DENES, Marguerite Duras: Ecriture et politique, 2005. BOUSTA Rachida Saïgh, Romancières marocaines, 2005. VALLIN Marjolaine, Louis Aragon, la théâtralité dans I 'œuvre dernière,2005. LAROQUE-TEXIER S., Lecture de Mandiargues, 2005. HARDI F., Le roman algérien de langue française de l' entredeux-guerres,2005. CORNILLE J.L., Bataille conservateur. Emprunts intimes d'un bibliothécaire,2004. ROCCA A., Assia Djebar, le corps invisible. Voir sans être vue, 2004. BERTOLINO N., Rimbaud ou la poésie objective, 2004. RIGAL Florence, Butor: la pensée-musique, 2004. CHERNI Arnor, Le Moi assiégé, 2004. EL-KHOURY Barbara, L'image de la femme chez les romancières francophones libanaises, 2004. MARCAURELLE Roger, René Daumal. Vers l'éveil définitif, 2004. EMONT Bernard, Les muses de la Nouvelle-France de Marc LESCARBOT,2004. KADIV AR Pedro, Marcel Proust ou esthétique de l'entre-deux, 2004. LAMBERT-CHARBONNIER Martine, Walter Pater et les « portraits imaginaires », 2004. B. CASSIRAME, La représentation de l'espace par Marguerite Duras dans le cycle romanesque asiatique: les lieux du ravissement, 2004. MOUNIC Anne, Psyché et le secret de Perséphone. Prose en métamorphose, mémoire et création (Katherine Mansfield, Catherine Pozzi, Anna Kavan, Djuna Barnes), 2004. DULA-MANOURY Manoury, Queneau, Perec, Blanchot, Eminences du rêve en fiction, 2004.

INTRODUCTION Andreï Makine a passé son enfance et sa jeunesse en Russie. C'est là qu'il a appris la langue française à la perfection, étudié la littérature et l'histoire de la France et fait sa carrière de professeur à l'université. Makine a émigré en France en 1987 où il vit et écrit depuis. À présent, Andreï Makine est l'auteur de plusieurs livres, tous écrits et publiés d'abord en France et, par la suite, traduits en langues différentes et édités dans plus de trente pays. Cet intérêt particulier du public envers l' œuvre de Makine peut être expliqué par le fait, qu'après des années de domination de la littérature française par le nouveau roman, les lecteurs ont commencé à retourner aux formes plus traditionnelles de l'expression littéraire, basées sur l'intrigue et les personnages dans le contexte du récit historique et autobiographique. Et c'est exactement ce qui est engageant dans la narration de Makine: tous ses romans contiennent un matériel historique ou autobiographique intéressant. Makine connaît à fond le sujet traité, il écrit sur lui-même, son expérience et l'histoire de son pays natal. Cependant, le phénomène de Makine a attiré notre attention non seulement parce qu'il écrit ses romans en langue française - cela n'est pas nouveau dans la littérature française, mais parce que, malgré le choix d'une langue étrangère, il sait préserver et exprimer sa perception du monde russe. Ces deux côtés de sa narration ne sont pas en opposition: au contraire, leur fusion crée la spécificité de son style artistique et continuent à influencer ses jugements et ses romans. Afin de mettre en valeur ces deux facettes de son œuvre, nous ferons un aperçu sommaire de la biographie de l'écrivain et essayerons de dénoncer quelques légendes créées autour de son nom et de donner l'interprétation des faits réels biographiques à travers le prisme de la vie en URSS. Par la suite, l'étude critique de l' œuvre de Makine, surtout de sa narration autobiographique, nous permettra, d'un côté, de dégager des symboles et des allégories propres à son style, et, d'un autre côté, de définir les particularités de son héritage littéraire russe et français, ainsi que sa place dans la littérature francophone moderne.

I. LA VIE DE MAKINE ET SON REFLET DANS SON ŒUVRE

Chapitre 1. Ni espion, ni dissident

L'étude du dossier de presse et des articles sur Makine laisse plusieurs questions en suspens. Makine, était-il dissident ou espion du KGB omnipuissant? Pourquoi a-t-il quitté son pays natal au commencement des réfonnes démocratiques? Comment s'est-il trouvé en Occident? Est-il plutôt Français ou Russe? D'où puiset-illes sujets de ses romans? Afm de répondre à ces questions et de nous débarrasser de toutes les équivoques sur la vie et la personnalité de l'écrivain, nous avons décidé d'entreprendre une recherche indépendante, de reconstruire des faits réels de sa biographie et de les revoir à travers le prisme de la théorie du roman autobiographique. Les études sur Makine sont peu nombreuses: à part quelques articles de critiques littéraires et des interviews avec l'écrivain, il n'existe pratiquement rien. Notons aussi que Makine est un homme réservé et ne parle pas volontiers de sa vie en Russie. Quant aux données biographiques contenues dans les articles critiques, tout d'abord, elles sont très disparates et après, elles ne sont pas mises en perspective avec les réalités soviétiques de l'époque ce qui crée, à son tour, des illusions et de fausses idées sur cet auteur. En plus, après chaque nouveau livre de Makine, les analystes essaient de lui attribuer la biographie de ses héros, fouillant dans son passé et établissant des parallèles entre la vie de ses personnages et la sienne: après la publication du Testament français en 1995, on a débattu sur sa grand-mère d'origine française à qui il devait, d'après les critiques, sa connaissance parfaite de la langue française; après l'apparition de Requiem pour l'Est en 2000, Makine a été inscrit dans les rangs d'espions soviétiques et on cherchait à en trouver les preuves dans sa biographie etc. Voilà pourquoi il nous a paru intéressant de reconstruire le cours de sa vie en Russie et en France et d'en interpréter les faits et les événements du point de vue des réalités russes. Je voudrais aussi donner une explication sur ma compétence et ma connaissance de la vie en URSS et en Russie. Je suis d'origine russe et ai acquis la connaissance des réalités russes au cours des Il

années de vie passées d'abord en URSS et puis en République Fédérale de Russie, années d'études à l'école et à l'Université Linguistique de Moscou, années d'enseignement et de recherche à l'Université Linguistique et à l'Université d'État de Moscou. Cela dit, je peux affmner que Makine et moi, nous avons beaucoup en commun, du fait de l'âge, d'origine et de carrières. Nous appartenons à la même génération d'après-guerre. Nos parents ont vécu sous Staline et subi le sort que tous les Soviétiques ont connu à l'époque: atrocités des répressions staliniennes, horreurs de la guerre, années de famine d'après-guerre, stagnation sous Brejnev. Tous les deux, nous avons commencé à apprendre la langue française dans l'enfance. Nous avons fait des carrières similaires en URSS: études linguistiques à l'université, plusieurs années d'enseignement à la faculté de langue française, thèses de doctorat défendues dans les années quatre-vingt à Moscou, travail comme traducteur pour des revues littéraires, premier voyage en France après la perestroïka. De la sorte, la proximité de l'âge, du milieu et des carrières universitaires, ainsi que le sens commun, basé sur la connaissance des réalités russes, nous serviront de guide dans la recherche biographique. L'analyse et la comparaison des données contenues dans les articles consacrés à Makine nous permettent de présenter sa biographie de la manière suivante: Andreï Makine est né à... Et là commencent déjà des contradictions. Certains journalistes affirment que la ville de sa naissance est Novgorod 1, d'autres indiquent la Sibérie2 comme lieu de sa naissance. Et enfin, dans son interview à Catherine Argand, Makine, lui-même, précise la date et le lieu de sa naissance: le 10 septembre 1957 à Krasnoïarsk en Sibérie.3 Son enfance est marquée par l'immensité des espaces sibériens, par la
1

Vincent Trémoletde Villers, « Le Requiem de Makine », dans Spectacle

du Monde, mars 2000, pp. 98-102. 2 «Andrei Makine. Plaidoyer pour la Russie », propos recueillis par Antoine Perraud, dans Télérama, N° 2620, 29 mars 2000, pp. 66-68; « Andrei Makine : politiquement incorrect », propos recueillis par Arnould de Liedekerke, dans Le Figaro Magazine, N° 17276, 26 février 2000, pp. 86-87. 3 «Andrei Makine », propos recueillis par Catherine Argand, dans Lire, N° 292, février 2001, pp. 23-27. 12

singularité des us et coutumes de cette région, par son passé, évoqués dans le roman Au temps du fleuve Amour. Durant ces années-là, on rencontrait dans cette contrée, hérissée de camps de concentration et de prisons, des anciens prisonniers du Goulag exilés par le régime stalinien en Sibérie. Leurs récits ont produit une grande impression sur Makine adolescent et ont formé sa vision des horreurs du passé stalinien et de l'invasion nazie. L'enfance de Makine est aussi marquée par la présence de sa grand-mère française, qui apparaît sous le nom de Charlotte Lemonnier dans Le Testament français. C'est grâce à elle que Makine devient bilingue et découvre la culture française. Makine précise que ses premières expériences avec la langue française se réfèrent à l'âge de quatre ans : « La seule chose qui me vient à l'esprit sont les paroles de cette comptine: «Picoti picota, lève la queue et puis s'en va. .. » que m'avait apprise ma grand-mère Charlotte. Je devais avoir 4 ans. Ensuite, je me souviens que je parlais régulièrement français avec ma mère et ma sœur et, surtout, que je lisais beaucoup dans cette langue. »4 Dans son adolescence, Makine écrit des poèmes et expérimente avec son « entre-deux-langues » en explorant le passage du russe au français. Ces expériences du bilinguisme l'aident à comprendre que le monde n'est pas unique, qu'il y a toujours « un ailleurs ».5 Quand Makine est encore garçon, la famille déménage plusieurs fois et il passe quelques années de son enfance à Penza, puis à Novgorod. Makine fait ses études de langue française à l'université de Kalinine et soutient la thèse de doctorat ès-lettres à l'Université de Moscou. Pendant quelques années il enseigne la philologie à l'Institut pédagogique de Novgorod et collabore à la revue Littérature moderne à l'étranger, une des revues littéraires les plus populaires et les plus progressistes en URSS. Il voyage beaucoup à travers l'URSS: Sibérie, Asie Centrale, le Grand Nord russe. Ces voyages
; «Andreï Makine: le Goncourt dans une chambre de 12 m2 à Montmartre », propos recueillis par Florence Saugues, dans Paris Match, N° 2426, 23 novembre 1995, p. 48. 5 « Andreï Makine », propos recueillis par Catherine Argand, dans Lire, p. 27. 13
4

lui permettent de prendre connaissance de la vie de ses compatriotes dans les coins les plus éloignés de l'Union soviétique, d'enrichir son expérience: Makine rencontre des gens différents, leur parle et surtout écoute leurs histoires. C'est dans ces histoires qu'il puise l'information et apprend la vérité sur le passé stalinien et la réalité socialiste du pays, thèmes-tabous en URSS. Et enfin, en 1987 Makine part en mission en France et y demande l'asile politique. Quelles conclusions pouvons-nous tirer de l'analyse de la période russe de la vie de Makine? Premièrement, quelques questions se posent sur sa vie privée. Ainsi, Charlotte Lemonnier, la grand-mère, existait-elle en réalité ou fut-elle inventée par l'écrivain? Il est à noter que jusqu'à 2001, Makine fait référence à cette femme comme à sa grand-mère d'origine française en insistant sur son ascendance française. Mais, dans son interview avec Catherine Argand publiée en 20016, il change, pour la première fois, sa légende et parle d'une Française de sa connaissance qui lui a appris le français et a exercé une grande influence sur sa perception du monde. Il dévoile aussi son secret dans La terre et le ciel de Jacques Dorme. En parlant de la création du Testament français, il reproduit sa conversation avec une directrice littéraire sur le degré du réel et de la fiction dans ce livre: « Je lui coupai la parole (Elle disait: « ce qui est surtout très beau c'est ce couple, cet enfant et cette vieille Française qui lui parle de sa patrie et qui lui apprend sa langue... »), je me mis à révéler la trame réelle cachée derrière le romanesque. [...] « D'ailleurs, cette vieille Française et son petit-fils, en réalité, ils n'étaient pas... » Je poussais plus loin ce qui devenait, malgré moi, une œuvre de destruction. Je dus m'en apercevoir à la petite grimace de dépit qui glissa sur le visage de la femme. « Cependant tous les personnages sont bien réels! » terminai-je comme pour donner la preuve d'une origine contrôlée. »7

6

7

Ibid.. Andrei Makine, La terre et le ciel de Jacques Dorme, Paris, Mercure de
14

France,2003,p.32.

Quand Makine, disait-il la vérité? Pendant dix ans de sa vie en France en insistant sur son ascendance française? Ou ces dernières années quand, pour la première fois, il remplace 'sa grand-mère française' par 'une connaissance française' qui a influencé son développement comme enfant? Dans ses interviews, Makine expose ouvertement ses opinions sur des aspects différents de la culture et de la politique, mais évite toutes les questions sur sa vie privée se cachant derrière des réponses évasives. Cela nous fait croire que, dans le cas avec sa « grand-mère française », il s'agit plutôt d'un simple truc publicitaire pour attirer plus l'intérêt à son œuvre. Plus tard, après avoir atteint le succès et acquis un large auditoire de lecteurs, il n'a plus besoin de parents français et change sa biographie en renonçant à son ascendance française. Cependant, il est évident que le prototype de Charlotte Lemonnier existait dans la vie de Makine, mais qu'elle n'avait pas de liens de parenté avec lui. Elle pouvait être une de ces otages de l'histoire, forcées, comme Charlotte Lemonnier, de rester en Russie après la Révolution et, par la suite, persécutées, exilées ou, simplement, disparues sans trace dans ce pays immense. Néanmoins, cette énigmatique grand-mère française reste le seul membre de famille de Makine mentionné dans ses interviews car nous ne disposons d'aucune information factuelle ni sur ses parents ni sur sa sœur, figurant dans Le testament français. Une autre conclusion, qui découle de l'analyse de sa vie en URSS, est liée à sa connaissance de la langue française. Nous allons contester la déclaration de Makine, que le français était sa langue maternelle car cette déclaration entre en contradiction avec les faits exposés plus haut, ainsi qu'avec les remarques de Makine sur ses difficultés avec la langue française. Malgré plusieurs années d'études, Makine reconnaît qu'il maîtrise très bien le français écrit alors qu'oralement il se sent vulnérable et faible.8 Le français, pour lui, est l'outil littéraire par excellence, lui permettant la

8 « Entretien: Jeanne Moreau, Andreï Makine. Ils rêvent de travailler ensemble », propos recueillis par Fabrice Gaignault, dans Elle, N° 2725, 23 mars 1998, p. 98. 15

distanciation.9 Cette remarque, compréhensible et explicite pour les Russes, demande une explication spéciale pour le lecteur occidental à qui elle pourrait paraître obscure. La contradiction dans l'éducation de Makine peut être expliquée par le fait que, pendant ses années en URSS, il n'a pas eu suffisamment de pratique en français oral. Comme nous pouvons voir à partir de l'analyse topographique de ses déplacements à travers l'Union soviétique, toutes les villes habitées par Makine, à l'exception de Moscou, étaient de grandes villes industrielles fermées, c'est à dire que les étrangers ne pouvaient pas les visiter pour des raisons de sécurité d'État (à cause d'usines militaires, de régiments secrets etc.), par conséquent, Makine a appris la langue française pratiquement en isolation des francophones, à l'exception, peut-être, de cette Française russifiée de sa connaissance: d'où ses difficultés avec la forme orale de la langue. Cet handicap de Makine met aussi en question les rumeurs sur son appartenance aux KGB ou au réseau d'espionnage soviétique ou russe: pour un agent secret, son français oral n'est pas à point; quant à son français écrit, il rappelle plutôt celui d'un promu de la faculté de lettres qui a passé des heures et des années à l'ombre des bibliothèques au lieu de courir, un revolver à la main, à la recherche des secrets d'État occidentaux. Et enfm: Makine, à quoi est-il parvenu pendant ses années en Russie? Il est évident que, vers l'âge de trente ans, Makine a fait une carrière exceptionnelle. Jeune homme de province, il est devenu professeur d'une des meilleures universités du pays et, tout jeune, a soutenu sa thèse de doctorat à l'Université de Moscou, la plus prestigieuse université de l'Union soviétique. Le succès de Makine dans sa carrière académique témoigne, sans doute, de ses grandes capacités intellectuelles, mais, en même temps, de sa loyauté envers le système communiste. Cela veut dire que Makine ne protestait pas ouvertement contre le régime au pouvoir et se comportait en bon citoyen soviétique. Makine collaborait aussi à la revue littéraire très populaire et a été envoyé en mission d'affaires en France. Et de nouveau, ce fait pourrait paraître anecdotique maintenant, mais encore dans les années quatre-vingt, en URSS, un
9 «Andreï Makine: politiquement incorrect », propos recueillis par Arnould de Liedekerke, dans Le Figaro Magazine, p. 86. 16

voyage d'affaires en France était décerné comme prix à un petit groupe de privilégiés. En 1987, quand Makine a quitté la Russie, le rideau de fer n'était pas totalement levé et les voyages à l'étranger n'étaient pas du tout communs. On ne pouvait pas simplement acheter un billet, prendre l'avion et partir à l'étranger. Pour avoir le droit de traverser la frontière, il fallait faire partie d'une délégation ou d'un groupe touristique officiel dont les listes faisaient l'objet d'agitation et d'intrigues acharnées et étaient approuvées par le comité central du parti communiste après plusieurs vérifications par les autorités régionales. De plus, les gens sur la liste devaient passer par les commissions innombrables du parti communiste et du KGB à des niveaux différents (université, région, ville etc.), répondre aux questions et confirmer leur fidélité au régime. Mais revenons aux faits: Makine avait été inclus dans la délégation et était parti en France où il a demandé l'asile politique. Néanmoins, il ne l'a pas reçu et pour de bonnes raisons. Premièrement, vu sa carrière en URSS, il lui aurait été très difficile de prouver qu'il était maltraité par les autorités soviétiques. Et deuxièmement, l'URSS était à l'époque dirigée par Gorbatchev, secrétaire général du parti communiste et, plus tard, le premier président de l'URSS. Cet homme courageux avait tout le respect de l'Occident pour les changements qu'il essayait d'introduire dans son pays. Le progrès y avançait rapidement: les gens n'étaient plus mis en prison pour des raisons politiques, par contre, les dissidents revenaient de l'exil; les libertés de parole, de réunions, de conscience et de presse étaient de plus en plus observées; de nouveaux partis politiques se formaient. Bref, la perestroïka entrait en vigueur. En parlant de sa décision de rester en France, Makine avoue que ce fut une «lente maturation» et qu'il n'était pas vraiment un dissident, mais seulement très critique envers le système soviétique.lo Et qui ne l'était pas à l'époque? Une large partie de l'intelligentsia et de la population en général, ne partageait pas les idées communistes mais, comme Makine, avait peur de se prononcer ouvertement contre les autorités: on discutait et
10

« Andreï Makine: le Goncourt dans une chambre de 12 m2 à

Montmartre », propos recueillis par Florence Saugues, dans Paris Match, pp. 48-50.

17

critiquait le système en cachette, derrière les portes fermées, dans le cercle d'amis, à l'abri de cuisines. Mais au travail, on ne critiquait pas le régime et on devait participer aux réunions politiques où on mâchait et remâchait les discours des dirigeants d'État au pouvoir: Brejnev, Andropov, Tchernenko. Hypocrite? Oui, mais surtout conformiste. Tout le pays était conformiste, y compris Makine, avec sa carrière brillante et sa tournée en France, un rêve inaccessible de tant de ses collègues. Il est significatif que dans la même interview Makine mentionne une autre raison pour son départ: il prétend très vite prévoir, après le commencement de la perestroïka, le développement du «capitalisme mafieux », avec ses «nouveaux Russes ».11 Et derechef, nous mettons en doute cette affirmation de Makine : en 1987, quand il a quitté la Russie, il n'y avait que les premières tentatives d'introduire le secteur privé dans l'économie. Il ne s'agissait pas encore de la privatisation massive de l'économie soviétique qui réduirait des millions de gens à la misère et serait à la base de plusieurs fortunes illégales et les 'nouveaux Russes' en 1987 constituaient une classe de gens osant ouvrir un petit restaurant privé ou vendre des vêtements cousus par leurs femmes et filles. Et Makine aurait dû vraiment posséder un don de clairvoyant pour prévoir le développement que ni Gorbatchev et son équipe ni les analystes occidentaux n'avaient pu prédire. Makine est resté à Paris sans connaître personne, sans argent et avec une mallette pour tout bagage. Les premières années de sa vie à l'étranger furent très difficiles. Il dormait où il pouvait et même a trouvé un abri dans un caveau du Père-Lachaise. Il a écrit son premier roman La fille d'un héros de l'Union soviétique sur des bancs de parcs, ayant pour ses repas du pain et du café. Plus tard, pour survivre, il a trouvé un poste à temps partiel d'enseignant de langue russe à l'École Polytechnique. En 1993, Makine a soutenu la thèse de doctorat sur l'œuvre de l'écrivain russe Ivan Bounine à la Sorbonne. Notons que ses premières expériences dans le monde de l'édition furent décevantes. Dès le début Makine a écrit ses romans en langue française, mais il a été obligé de cacher ce fait pendant six ans car les éditeurs français ne voulaient pas entendre parler
11

Ibid., p. 50.

18

d'un auteur russe écrivant ses romans en français. Makine avait accumulé bien de refus avant de recourir à un subterfuge: il attribuait désormais à ses manuscrits une traduction fictive et, petit à petit, ils ont commencé à susciter l'intérêt. Ses premiers romans se sont mal vendus mais Makine demeurait toutefois convaincu que son écriture finirait par être reconnue. Aux éditeurs qui hésitaient à le publier, il répétait qu'ils avaient tort de ne pas le soutenir, que d'ici deux ou trois ans il serait un écrivain reconnu. Il leur proposait de ne pas lui verser de droits d'auteur: il ne leur en coûterait ainsi que le prix du papier si le livre se vendait mal. Il est à noter qu'à l'époque, Le Testamentfrançais a même été refusé à la publication sous prétexte que le roman n'avait pas véritablement d'intrigue ni de personnage principal. Makine décrit son expérience avec la publication de ce roman dans La terre et le ciel de Jacques Dorme. Il y parle de ses visites sans succès dans plusieurs maisons d'éditions, de son désespoir d'auteur refusé, de « l'impression de prêcher dans un désert très peuplé », d'une « impasse dont le bout s'éloigne à mesure qu'on progresse », d'un «cul-de-sac infini »,12 avant d'avoir trouvé un ange-gardien en la personne de Simone Gallimard qui en a fait son dernier protégé. Puis le succès est venu: Makine est devenu le premier écrivain français à cumuler deux prix littéraires parmi les plus importants pour Le Testament français: le Prix Goncourt et le Prix Médicis, ce dernier ex requo avec Vassilis Alexakis. Il a obtenu aussi le Prix Goncourt des Lycéens. Jusqu'à maintenant, ce succès reste unique dans les annales du monde de l'écriture. Et enfin, après le succès de son roman, sur l'ordre spécial de François Mitterrand, Makine a reçu la nationalité française. Makine écrit ses livres avec une régularité et vitesse surprenantes. Ses romans sont traduits en trente langues et publiés en plusieurs pays (Grande-Bretagne, Finlande, Danemark, Allemagne etc.). Le Testament français a été vendu à un million d'exemplaires seulement en France. Écrivain célèbre, acclamé par les lecteurs et la critique, Andrei Makine se retrouve au centre d'intérêt des médias de masse: on publie des articles sur son œuvre, ses interviews, il est hôte de programmes de radio et de télé. Et
12Andrei Makine, La terre et le ciel de Jacques Dorme, p. 31. 19

pourtant rien n'a changé dans son train de vie: pas de maison chic, pas de grosse voiture, aucun signe de richesse. Makine est beaucoup invité, mais il décline les invitations préférant rester chez lui et écrire jusqu'à seize heures par jour. S'il se tient à Paris, c'est dans son petit logis montmartrois. Si le téléphone ne répond pas, c'est sans doute qu'il est en Vendée dans la maisonnette de vacances qu'il loue à l'année et qu'il rejoint depuis la gare à bicyclette, à moins qu'il ne coure le globe pour donner des conférences et s'entretenir avec ses lecteurs. Qu'est-ce qui se cache derrière cette attitude d'ermite et ce dédain des biens matériels? Est-ce une pose d'écrivain populaire ou bien un truc publicitaire? Peut-être les deux ou, plutôt ni l'un ni l'autre. Dans cette attitude nous voyons, avant tout, les traits spécifiques de la personnalité de Makine, écrivain englouti par son œuvre qui est devenu le sens même de sa vie. Nous pouvons aussi supposer que cette attitude de Makine aurait pu être influencée par les théories philosophiques condamnant le consumérisme, devenues populaires en France dans les années soixante, après la publication du roman de Georges Perec, Les Choses. Ces mêmes théories ont pris une forme grotesque en Russie communiste. Après la révolution de 1917, les principes de l'éducation communiste, acceptés à l'école et à l'université, mettaient le manque d'intérêt envers les biens matériels au rang d'une vertu. Vivant dans le manque constant de tous les articles de la consommation courante, les gens acceptaient les privations en aspirant à l'avenir radieux, promis par la propagande communiste. Ils étaient prêts aux sacrifices au nom de cet avenir. Pourtant, avec le temps, l'hypocrisie de ce slogan est devenue évidente: la consommation libre ne pouvait pas être garantie dans la société où la distribution des biens était réglée par l'État. Alors, pour les intellectuels, cette attitude est devenue à la mode et, par la suite, leur position de principe. Comme Makine, ils menaient un train de vie d'ascète en démontrant leur défi au système communiste, où seulement les fonctionnaires du parti avaient un accès illimité aux biens matériels. Dans une de ses interviews, en répondant à la question s'il considère la pauvreté comme une vertu, Makine dit: «C'est la liberté par rapport au matériel qui en est une. On peut être très riche, ou très pauvre, et avoir cette vertu. Il y a des clochards 20

mesquins et des clochards généreux. »13 Ainsi, pour Makine, son mode de vie n'a rien à voir avec la publicité ni son aspiration à l'originalité, mais avec sa compréhension du confort et des valeurs humaines primordiales. Cependant, pour mieux comprendre ce qui se cache derrière la façade d'un écrivain à la mode, il vaut mieux nous adresser à la prose de Makine où il parle de sa vie en Russie et en France, de son enfance et de son ascendance, de ses principes et de sa perception du monde.

13 «Le Club reçoit Andreï Makine» dans Les grands livres du mois, Interview du Il avril 2000, [en ligne], [page consultée le 15 janvier 2002], Disponible sur Internet: http://www.grandlivredumois.com 21

Chapitre 2. La narration de Makine à travers le prisme de la théorie du roman autobiographique Avant de procéder à l'examen de la prose de Makine et des particularités de son style, nous voudrions préciser quelques notions de la théorie du roman autobiographique nécessaires à notre recherche. Par la suite, ces notions nous permettront d'analyser des moments autobiographiques des romans de Makine qui sont à la base de la compréhension de son monde imagé, des côtés russe et français de son œuvre. Il est à noter que la fm des années soixante-dix, caractérisée par l'apparition des tendances postmodemes, témoigne du retour de la narration autobiographique à l'ordre du jour. Le récit autobiographique a restauré l'importance de l'expérience personnelle dans plusieurs domaines de recherche académique et intellectuelle et en a fait non seulement un objet d'analyse mais aussi un principe méthodologique, surtout dans les domaines de la littérature et des arts. Cette période est aussi marquée par la publication des recherches importantes sur les textes autobiographiques, contenant une nouvelle vision de ce sous-genre littéraire et expliquant ses origines et sa place dans la littérature. D'habitude, les discussions autour de la narration autobiographique portent sur la révision des rapports de la biographie et de l'autobiographie, du roman en général et de l'autobiographie, comme son sous-genre. Néanmoins il n'existe pas d'unanimité parmi les critiques sur la définition et les critères de l'autobiographie. Voilà pourquoi, nous croyons nécessaire de préciser quelques questions méthodologiques liées à ce problème. Philippe Lejeune donne la définition suivante de l'autobiographie: «récit rétrospectif en prose qu'une personne réelle fait de sa propre existence lorsqu'elle met l'accent sur sa vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité. })14 Ainsi, les problèmes auxquels se heurte le chercheur dans son étude des textes autobiographiques sont liés à la place et la fonction du texte autobiographique dans l'ensemble de l'œuvre d'un auteur, à l'ordre du récit autobiographique et à la relation du narrateur avec son narrataire et avec son héros. Deux conditions opposent
14

Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, p. 14. 23

l'autobiographie à la biographie: ce sont la 'situation de l'auteur' ou, plutôt, l'identité de l'auteur et du narrateur, et la 'position du narrateur " l'identité de ce dernier et du personnage principal. En d'autres mots, pour qu'il y ait autobiographie il faut qu'il y ait « identité de l'auteur, du narrateur et du personnage ».15 En développant son pacte autobiographique, Philippe Lejeune s'appuie sur la définition du statut de narrateur dans le récit formulée par Gérard Genette et basée à la fois sur le niveau narratif du narrateur (extra- ou intradiégétique) et sur sa relation à l'histoire (hétéro- ou homodiégétique).16 Philippe Lejeune, à son tour, fait la distinction entre les différentes formes de la narration à la première personne. Il souligne qu'il peut y avoir récit à la première personne sans que le narrateur soit la même personne que le personnage principal. C'est ce que Genette appelle plus largement la narration « homodiégétique ». En même temps, l'identité du narrateur et du personnage principal que suppose l'autobiographie se marque le plus souvent par l'emploi de la première personne. Notons, que Lejeune, à la suite de Genette, surnomme l'autobiographie écrite à la première personne, la narration « autodiégétique ».17Cependant, on peut avoir l'identité du narrateur et du personnage principal sans que la première personne soit employée, comme dans le cas de l'autobiographie de Roland Barthes où l'auteur donne le commentaire suivant sur l'emploi de personnes grammaticales dans la narration autobiographique: « Pronoms dits personnels: tout se joue ici, je suis enfermé à jamais dans la lice pronominale: «je» mobilise l'imaginaire, « vous» et « il », la paranoïa. Mais aussi, fugitivement, selon le lecteur, tout, comme les reflets d'une moire, peut se retourner: dans «moi, je », «je» peut n'être pas moi, qu'il casse d'une façon carnavalesque; je puis me dire « vous », comme Sade le faisait, pour détacher en moi l'ouvrier, le fabricant, le producteur d'écriture, du sujet de l'œuvre (l'Auteur); d'un autre côté, ne pas parler de soi peut vouloir dire: je suis Celui
15 Ibid., p. 15. 16 Gérard Genette, « Discours du récit », dans Figures III, Paris, Seuil, 1972, p. 256. 17Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, pp. 15-16.

24

qui ne parle pas de lui; et parler de soi en disant « il », peut vouloir dire: je parle de moi comme d'un peu mort, pris dans une légère brume d'emphase paranoïaque, ou encore: je parle de moi à la façon de l'acteur brechtien qui doit distancer son personnage: le «montrer », non l'incarner, et donner à son débit comme une chiquenaude dont l'effet est de décoller le pronom de son nom, l'image de son support, l'imaginaire de son miroir. »18 Rappelons-nous, à ce propos, que, dans l'histoire de la littérature, il existe des tentatives d'écrire la fiction autobiographique à la deuxième personne du singulier (Michel Butor La Modification; Georges Perec Un homme qui dort). Et bien que, dans la narration autobiographique, l'emploi de la troisième et de la deuxième personne reste rare, cette possibilité met en relief l'importance de distinguer le critère de la personne grammaticale et celui de l'identité des individus auxquels les aspects de la personne grammaticale renvoient. Pourtant, en développant sa théorie Philippe Lejeune arrive à la conclusion que ce n'est pas seulement l'emploi de certains pronoms qui détermine la possibilité de classer le texte écrit comme autobiographie. C'est par rapport au nom propre, que l'on doit situer les problèmes de l'autobiographie, c'est dans ce nom, placé sur la couverture du livre, que « se résume toute l'existence de ce qu'on appelle l'auteur », seule marque, renvoyant à une personne réelle, responsable de tout le texte écrit. La place assignée à ce nom est capitale: elle est liée, par une convention sociale, à « l'engagement de responsabilité d'une personne réelle». 19Dans le cas de l'autobiographie, récit racontant la vie de l'auteur, on suppose qu'il existe l'identité de nom entre l'auteur (tel qu'il figure, par son nom, sur la couverture ), le narrateur du récit et le personnage principal. Cependant il peut arriver que l'auteur donne un nom fictif au personnage qui raconte sa vie et pourtant, le lecteur a toutes les
Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, 1975, p. 147. 19Philippe Lejeune, Le pacte autobiographique, p. 23. 25
18

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi