Angoisses névrotiques et mal-être dans "Assèze l'Africaine" de Calixthe Beyala

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Quiconque a lu les romans de Calixthe Beyala a été impressionné par un métalangage psychanalytiquement orienté; de celui-ci l'écrivaine se sert copieusement pour rendre compte du comportement étrange de ses personnages. Très abondant, ce métalangage a été motivé par le fait que les acteurs évoluant dans cet univers romanesque sulfureux sont tous désaxés : ils sont rongés par un mal-être permanent. Comment en sont-ils arrivés à ce stade de délabrement mental ?
Publié le : dimanche 1 février 2009
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EAN13 : 9782296217386
Nombre de pages : 272
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INTRODUCTION

Présentant l’écrivaine Calixte Beyala, Jean-Louis
Joubertetalii (1995 : 60) écriventdans leurAnthologie:

Elle s’est révélée par des romans qui ont fait
sensation :C’est le Soleil qui m’a brûlé(1987),Tu
t’appelleras Tanga(1988),Seul le diable le savait
(1990). Elle y fait entendre la souffrance et le désir
de libération des femmes africaines et livre une
peinture violente des quartiers déshérités des villes
d’Afrique. Elle a ensuite consacré deux romans à
l’émigration africaine à Paris, vue à travers le
regard d’un enfant (Le Petit Prince de Belleville,
1992), (Maman a un amant, 1993) tandis
qu’Assèze l’Africaine(1994) revient à l’Afrique dans un
tourbillon de passions et de haines.

Si cette présentation estd’une pertinence irrécusable, du
moins en ce qui concerne la restitution chronologique et
thématique – féminisme, misère et violence des déshérités de la
ville africaine, « l’immigration africaine à Paris », « passions
ethaines » – elle appelle forcémentà complément, en ceci
que l’autopsie des acteurs de cestragédies romanesques,
acteurs frappés par la souffrance etlevice, possédés par des
passions etdes haines parfois meurtrières, demeure encore
à dresser. De quoi souffre donc, par exemple, le
petitLoukoum(Le Petit Prince de Belleville, Maman a un amant)?
Pourquoi la mère de Boroboro (Comment cuisiner son mari
à l’africaine), Anna-Claude(Tu t’appelleras
Tanga)sontelles devenues folles ? Enfin commentrendre
psychologiquementcompréhensibles cesviolences ethaines qui

6

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

opposent Sorraya et Assèze et les conduisentfinalement,
l’une àun suicide logique, l’autre àune attitude de
criminelle(Assèze l’Africaine),sans se référer à ce complexe de
1
bâtardise etde déchéance, de dégradation mentale si
caractéristique de l’univers romanesque beyalais ?

De fait, s’il existeunthème fédérateur de l’œuvre
romanesque de Calixthe Beyala, c’estbien le mythe de la
déchéance, de la dégradation. Si cette corruption de l’être et
de l’univers beyalais se révèle dans la décadence sociale et
des mœurs, dansune Afrique et un Cameroun en pleine
déliquescence, dansun climatatmosphérique déréglé, oùdes
pluies intempestives se déchaînenten pleine saison sèche et
des chaleurs mortelles en celle de la pluie, c’estsurtoutà
travers le corps etla psyché des acteurs, éternelszombies
errants, en mal devivre, dans cetespace
auxhorizonstragiquementplombés, qu’elle se dévoile le plus danstoute son
horreur.
C’estce mal psychologique se donnantavant toutà lire
dans lesyeuxhagards etangoissés dupersonnage beyalais,
personnage incessammenten lutte contreun déséquilibre
mental dûàuntraumatisme névrotique, que nous allons
essayer de cerner dans l’espace romanesque d’Assèze
l’Africaine.Pour réaliser ce projetd’analyse interprétative nous
recourrons à la sémanalyse entantque alliantsémiologie et
psychanalyse.
Après avoir justifié la pertinence duchoixde notre sujet
d’étude etnotre méthode d’approche (chapitre 1),
nousver

1
Complexe inauguré dans la littérature négro-africaine parLes Soleils
des Indépendancesd’AhmadouKourouma (1970) etamplifié dans
L’Anté-Peuple(1983) etUne vie et demie(1976) de SonyLabouTansi.

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

7

rons ensuite, en quoi les cadres géographique etsocial sont
déterminants quantauxnévroses des personnages
(chapitre2). Après quoi serontétudiées systématiquementles
causes originelles de certains complexes de ces personnages
(chapitres3et4), la partde la christianisation, de la
scolarisation (chapitre 5) etde l’image repoussante d’une Afrique
en déliquescence, objetde honte etde quolibets, dans ces
complexes navrants (chapitre 6). Enfin à partir d’une analyse
essentiellementfocalisée sur le personnage de Christine
Assèze etde Sorraya, nous montrerons en quoi la cellule
familiale estdans l’univers d’Assèze l’Africainecomme, dureste,
danstous les romans de Calixthe Beyala, déséquilibrante
psychiquement. Étouffante de haine (chapitre 7), elle est
toujours marquée parune absencetraumatisante (chapitre 8)
d’un de ses membres. Traumatisante en ceci qu’elle crée des
situations de régression ; celles-ci s’expriment violemment,
sous forme de complexe de captation chezChristine Assèze
(chapitre 9), de quête incestueuse chezSorraya (chapitre
2
10dans les de) ;uxcas, l’exacerbation de ces situations
conflictuelles régressives culmine enfin dansune névrose
obsessionnelle.

2
Ce chapitre a faitdéjà l’objetd’une publication cf.Revue Africaine
d’études francophones, n° 12-13, Libreville2004.

CHAPITRE PREMIER

ASSÈZE L’AFRICAINE OU UN PROJET
CATHARTIQUE COMME PROGRAMME NARRATIF PRINCIPAL

3
Onva levoir, la lecture sémanalytique duromanAssèze
l’Africaineestimpérieusementrequise par la nature même
duprogramme narratif principal à l’origine de cette
créationverbale, par celle dumétalangage constamment utilisé
par l’instance narratoriale pour dépeindre le mal
essentiellementpsychologique dontsouffrent tous ses personnages.

1. Énonciation autobiographique et
contextualisation du projet analytique

D’emblée etdans l’incipit, Christine Assèze qui prétend
4
faireune œuvre autobiographique

3
Dans sa pénétrante étude -L’œuvre romanesque de Calixthe
BeyalaRangira Béatrice Gallimore pratique, elle, etnon sans beaucoup
d’efficacité, la sociocritique selon le pointdevue enseigné par Lucien J.J.
Goldmann dans son livre fondateur –Pour une sociologie du roman,
Paris, Aubier 1965. Selon « lathèse goldmannienne, (ilyaurait)une
corrélation étroite (…) entre la forme romanesque etle contexte social
dans lequel l’œuvre s’insère ». Ainsi « lavision-critique de la
littérature (…) consiste à considérer letexte littéraire commeun refletde la
société qui l’a engendré » (Rangira Béatrice Gallimore, 1997 :35).
4
Relevantde l’écriture autobiographique, la narration estici forcément
opaque etChristine Assèze, personnage éponyme etnarrateur
homodiégétique, c’est-à-dire à la fois instance narratoriale etacteur.

1

0

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

Je m’appelle Christine Assèze. J’habitais ce village
perdu. Quelquefois je me demandais ce que je
fabriquais là. Non ce n’est pas facile de raconter cette
histoire. Quelle voix adopter ? Comment m’y
prendre pour vous raconter ce qui m’est arrivé ? J’étais
différente à l’époque, je ne suis plus la même
aujourd’hui. Voilà déjà cinq ans que je suis mariée.
Sept ans que Sorraya est morte(p. 13).

révèle les motivations profondes de l’exercice d’écriture
auquel elleva s’astreindre: l’exorcisation d’un passé
douloureux, d’un crime longtemps etardemmentdésiré ayantfini
par se réaliser sous la forme d’une non-assistance à personne
en danger : Sorraya.

Pourquoi donc a-t-elle laissé mourir sa sœur Sorraya, –
pour se supprimer, celle-ci a avalé «untube de
barbituriques » (p.316) – alors qu’en appelantles pompiers elle
auraitsauvé la fille de son père adoptif Awono ? Question
embarrassante, car Assèze atoujours rêvé de se substituer à
elle. N’a-t-elle pastoujours souhaité sa mort, elle qui est
venue lui disputer sa place dans le cœur de son père, de son
ami Océan et, même, de son mari, Alexandre Delacroix,
qu’elle finira d’ailleurs par épouser ?Exorciser sa
culpabilitéen essayantd’en analyser, pour mieuxles intégrer dans
sa conscience, ses motivations profondes,tel
estleprogramme narratif principalque l’instance narratoriale
homodiégétique s’estdonnée à réaliser ;le programme narratif
5
d’usage choisi pour mener àterme ce projetcathartique

5
Cathartique: dugrec : catharsis : purification, purgation. En
psychanalyse : méthode psychothérapeutique consistantà débarrasser le sujetde
sestroubles physiques oumentauxen rappelantà la conscienceune idée
ou un souvenir refoulé qui les produisait.

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

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étant justement[–Quelle voix adopter ? Comment m’y
prendre pour vous raconter ce qui m’est arrivé ?–] celui d’une
narration sans complaisance, d’une narration sans omission.
Maisune narration qui devravaincre lacensure du Surmoi,
del’oublietdes forcesvives durefoulement, pour faire
émerger, auniveauduMoietde la conscience, les causes
profondes, primaires, refoulées jusqu’alors auniveaude
l’inconscient, detous ses agissements dontl’acte criminel fut
comme le pointd’aboutissementde son dramevécudepuis
l’enfance. Or « septans » se sontécoulés depuis que Sorraya
estmorte, « cinq ans » depuis qu’elle a récupéré son mari ;
acte qui aura beaucoup contribué à renforcer le processus de
l’oublietdurefoulementsans lequel ledeuilnécessaire
ayantpermis cehold uppar mariage n’auraitjamais puse
consommer.

De fait, après sa criminelle abstention de secourir
Sorraya, Assèze est tombée dansune sorte
d’affaissementmental, d’obsession névrotique.Etleveuf devenuson amant,
exigera d’elle qu’elle fasse le deuil dudramevécu, en
somme qu’elle guérisse de sa dépression névrotique pour
que leur mariage puisse avoir lieu. C’estce que l’instance
narratoriale homodiégétique nous apprend dans le chapitre
de clôture faisantécho àl’incipit :

Le temps passa. Je n’arrivais pas à oublier Sorraya ;
ni l’odeur de sa peau ni l’histoire.
Courage, Assèze, disait Alexandre. Il faut remonter
la pente, et après on se mariera.
Il faudrait une grosse dose de courage pour
m’épouser, répondais-je.
Je l’ai, car je t’aime.

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ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

Moi ou la morte ?
Toi ou elle, quelle différence ?(p.317)

Cette façon de gardervivace dans sa mémoire « l’odeur
de (la) peau» de la morte etla scène dudrame [l’histoire],
autantdire « la scènetraumatique », signifie précisémentla
tournure névrotiquequ’a prise soncomplexe de culpabilité,
responsable directde son obsession etdonc de sa dépression.
Cette culpabilitétraumatique se dévoile par ailleurs àtravers
ledouteémis par la patiente ausujetde la proposition de
mariage que lui faitson adjuvant. Lorsqu’elle lui rétorque
qu’il faudrait«une grosse dose de courage pour
(l)’épouser », n’asserte-t-elle pas par là son sentimentd’indignité
d’être sa femme parce que, précisément, elle se
sentmonstrueuse, encore coupable ? Dureste, elle doute de l’amour
d’Alexandre qu’elle croitamoureuxde Sorraya, la morte, et
pas d’elle, son substitut, à cause justementde ce sentiment
d’indignité etde son complexe de culpabilité non encore
résolu.

Cependantelle parviendra àliquider ce traumatismeetà
guérir de sa névrose grâce aurôle positif joué par son amant.
Déjà, celui-ci a le langage rassurantdel’analystequi
encouragel’analysantà se prendre en charge, à avoir le courage
d’agir sur lui-même pour « remonter la pente ». Sonaction
de thérapeutese confirme, par ailleurs, par lavoie choisie
par lui pour éradiquer, à sa source, le mal névrotique qui
ronge Assèze : le retour auxpays des origines, en Afrique,
auCameroun, au village éton, aupays de l’enfance
estrequis. Le mariage dans ce lieuestl’une desvoies adoptées
par Alexandre pour mieuxsaisir à ses racines l’origine de
son mal névrotique etpouvoir ainsi « éviter des drames »
(p.318).

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

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Grâce à ce retour initiatique au village figurant, en réalité,
le parcours narratifréalisé par l’instance narratoriale
homodiégétique pour recouvrer l’intégrité de son moi purifié de
toutmiasme de culpabilité névrotique et, sur le plan
analytique, l’exploration intérieure grâce à laquelle le moi finit
par se fondre dans leçaoriginel pour en sortir de nouveau
purifié detout traumatisme etenfin rédimé, Christine Assèze
finitpar guérir de son délire obsessionnel etde son
dépérissementhypocondriaque. Une fois de plus, l’aide de son
amant thérapeute aura été déterminante. Elletémoigne
ellemême :

Et je n’arrivais pas à oublier Sorraya ni l’odeur de
sa peau. C’est ainsi qu’Alexandre me récupéra tel
un bois mort. Il m’alimenta comme on nourrit un feu,
jusqu’à ce que ma danse soit fougueuse et
bondissante. Seulement après, il m’épousa, là-bas, dans
mon village (...). Nous sommes revenus en France.
6
Heureux, nous le sommes, à notre vérité(p.318).

Une danse fougueuse;bondissante; ces prédicats épithètes
sont trop parlants pour ne pas nous faire comprendre cette
vérité : la narratrice ethéroïne aréussi son deuilet, dès lors,
cette quête désespérée que depuis letemps jadis de son
enfance elle cherchait vainementà réaliser: le bonheur devivre
etd’aimer, fût-ce érotiquement–danse fougueuse,
bondis

6
Un bémoltoutefois à ce bonheur : malgré son mariage apparemment
réussi, Assèzevitdans l’angoisse (p.34) de divorcer d’avec son mari.
Par ailleurs, elle n’envisage nullementl’intention de faireun enfantavec
lui, car la seule idée d’être «une bonne mère (lui) donne des
cauchemars »tantelle estconvaincue que « la maternité estdangereuse », ce
qui est une forme de crainte phobique (p. 13).

1

4

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

sante– d’être aimée, seule aimée, sans plus l’ombre
menaçante d’une quelconque rivale. Il fallait, en somme, la mort
de Sorraya pour que Christine Assèze puissevivre enfin
heureuse.

Ainsi donc, le romanAssèze l’Africainerelate l’histoire
d’unecatharsis :celle d’une petite fille née sous la sombre
étoile d’un destin lugubre ; grâce à l’exercice obstiné de sa
volonté, Assèze finitpartranscendertout un itinéraire
existentiel jalonné d’angoisses, d’atroces souffrances etémerger
7
ainsivers les cieuxlumineuxde l’espoir etdubonheur .

2. Pacte autobiographique et volonté
sémanalysante

8
Le pacte autobiographique parlequel la narratrice
homodiégétique s’engage à réciter le programme narratif
prin

7
En cela Christine Assèze estla préfigure de La petite fille du
réverbère(1998) qui feratoutpour sublimer sa condition de fille adultérine.
D’ailleurs, etfortcurieusement, sa mère,une érotomane comme Assèze,
s’appelle Andela (p.29). Le roman lui-même fonctionne sur le mode de
la narration autobiographique etLa petite fille du
réverbèren’estpersonne d’autre que la narratrice homodiégétique Beyala B’Assunga Djuli
(p. 9,30).
8
Cette expression réfère d’abord aupacte de lecture : À propos de la
relation entre l’auteur etle lecteur, on parle fréquemment, aujourd’hui,
d’un pacte de lecture que le premier passe avec le second. Il s’agitd’une
sorte de contratplus aumoins explicite indiquantdans quel sens général
doitêtre comprise la forme de l’œuvre. Letype qui a été étudié avec le
plus de précision estle pacte autobiographique (...), il se manifeste au
débutdulivre, par l’affirmation de l’identité, par le nom de l’auteur, du
narrateur etdupersonnage principal (Milly, 1992; 43). Pour approfondir
cette notion, se référer à Philippe Lejeune,Le Pacte autobiographique,
Paris, Le Seuil, 1975.

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

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cipal ayant permis cette heureuse assomption est toutentier
articulé autour de ce parcours. Évoquantles circonstances
malheureuses ayantentouré saprime enfance : –elle est
« née dansunvillage cocorico-misérable », « catapultée »
par le même hasard l’ayantfaitnaître « pauvre » « sur
l’extrême branche d’une généalogie épuisée, accrochée
auhasard des parties de culcul, de passe-passe, de cache-cache »,
fille uniqued’un père connuseulementde sa maman, prise
en charge parune grand-mère aigrie par
cetincidentsocialement très blâmé – Christine Assèze dénonce dans ce pacte
le poids de ce passé sinistre sur sa personnalité avantde
définir l’objetde son projetd’écriture cathartique.

Toutes ces infirmités ont dû avoir une influence sur
ma personnalité. Je ne crois pas qu’elles justifient
mon comportement. Je ne cherche pas des
circonstances atténuantes à mes actes. Aujourd’hui, je
n’écris pas pour vous parler de nos misères, mais de
quelques moyens pour y échapper. Je vous parlerai
de Grand-mère dont les espoirs ont été déçus, de
Maman qui a cru s’en sortir parce que, quinze ans
après ma naissance, elle a accouché d’un fibrome
de sexe masculin qui pesait trois kilos sept cents
grammes ; je vais vous parler d’une Comtesse qui
s’en est tirée ; vous n’échapperez pas au suicide de
Sorraya, aux raisons qui l’ont poussée à cette
extrémité et comment je l’ai laissée mourir. Dans ce parti
pris, point de sécheresse de cœur. Au fil du récit, je
vous fournirai une foule de détails secondaires, qui
ont leur importance et dont la bizarrerie vous
empêchera de me condamner trop vite.
Je ne parle pas de désespoir. Je parle vie. J’écris ce
livre pour une Afrique qu’on oublie, pour l’Afrique
au long sommeil(pp. 12-13).

1

6

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

Aucentre ducontratsigné avec son récepteur-lecteur et,
quoique la narratrice homodiégétiqueveuille le divertir de
cette idée, ilyal’objectifde justifier à la lumière dupassé,
de l’enfance notamment, la nature de sa personnalité, les
réflexes comportementauxl’ayantpoussée à poser certains
actes dontle plus désastreuxfutde laisser mourir Sorraya.

Même formulée sur la modalité d’une assertion
affirmative atténuée –Toutes ces infirmités ont dû avoir une
influence sur ma personnalité– la phrase liminaire de ce pacte
laisse présagerune attitude analysante de sa manière d’être,
de penser etde poser des actes à la lumière des lois
déterministes de l’emprise dupassé [enfance] sur le moi. La suite du
pacte semble êtreune mystification destinée à fourvoyer
l’espritdurécepteur et, peut-être mieuxencore, à éveiller
cetesprit, en l’engageantà jouer avec elle comme dansune
partie à devinettes oucolin maillard oùle plaisir
devientdécouverte dusens occulté oudupartenaire caché.

Ce cryptage dumessage a été réglé sur le mode
psychanalytique de ladénégation.Car lorsque la narratrice se
défend de justifier son comportementpar les avatars de ses
infirmités congénitales –Je ne crois pas– oude « cherche(r)
des circonstances atténuantes à (ses) actes », elle assertetout
en faisantsemblantde les nier les raisons mêmes de son
entreprise analytique, auto-analytique. Ses actes sontsi graves,
justement, qu’elle sentla nécessité de leurtrouver des «
circonstances atténuantes » parune démarche
autobiographique orientéevers l’exhumation des causes refoulées de ce
qu’a été son comportement, etceci dans le butcognitif
précis de lesdédramatiser.Le justifie, dureste, le faitque dans
sa démarche analytique, axée essentiellementsur le principe
de la non omission dans la relation des faits, fussentmême

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

17

les plus anodins –Au fil du récit, je vous fournirai une foule
de détails secondaires– etles plusbizarres, les plus
surprenants, l’objectif enfin avoué estde ne pas se faire «
condamnertropvite » par le lecteur, autantdire – encoreune
dénégation – ne pas se faire condamner du tout; être
excusée ; être blanchie.
Lorsqu’elle prétend encore ne pas écrire pour « (nous)
parler de nos misères, mais de quelques moyens poury
échapper », notre narratrice se livre aumême jeudilatoire de
ladénégation.La phrase kilométrique quivientcommeun
appointillustrateur de cette assertion niée invite à la lire à
l’envers.

Les espoirs de Grand-mère ontété déçus.
Maman a crus’en sortir en accouchantd’un fibrome
de sexe masculin.
La maîtresse d’Owono, Comtesse, est une putain.
La prétentieuse Sorraya s’estsuicidée.
La narratrice homodiégétique l’a laissée mourir.

Et voilà brossé rapidement unsombre tableaude ces
personnages : leur histoire relatée est véritablementcelle de la
misère etde l’échec, de la corruption morale aussi.
Les dramatiques événements ci-après rendentcetableau
plus sinistre, plus désespérantencore : letoutpuissant
Owono meurtparalysé; grand-mère crève dans la honte ;
malgré son « fibrome » de sexe mâle, Andela, la mère
d’Assèze, rend l’âme dansune misère encore plus ahurissante,
dureste, avec son fils-sauveur aussi.

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ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

Et on prétend en plusne pas parler de désespoir, de
parl(er) vieetnonmort? N’est-ce pas làune antiphrase ?
Une sorte delapsusvolontaire ? La dénégation comme
procédé devienticitrès claire. Peut-être le devient-elle encore
davantage lorsque la narratrice-actrice formule, sous forme
d’une dédicace, l’autre pointducontratauto-biographique.
Par le procédé symbolique dutransfert, l’analyste passe
ainsi des personnages, dupersonnage d’Assèze,d’Assèze
l’Africaineà l’Afrique elle-même :

J’écris ce livre pour une Afrique qu’on oublie, pour
l’Afrique au long sommeil.

Entre l’Afrique, son continent, etl’histoire àvisée
justificative de ses errements, ilya établi commeune
adéquation. Adéquation de prime abordillogiquemais qui,
envisagée sur le plan de lasymbolisationetdela libre
association,devient unvéritabletopique de la signification.
Écrire pourune « Afrique qu’on oublie » – mais qui c’est
donc ce « on » ? – c’estopérer le miracle de larésurrection;
c’estdrainer les consciences occidentales comme nègres
vers la prise en charge de cette Afrique déchue, agonisante,
qui se noie dans sa léthargie, dans son immobilisme
paralysant; bref, c’estaider l’Afrique à ne pas mourir, comme
Sorraya, de désespoir, c’estmobiliser les énergies etles
« synergies » des hommes de bonnevolonté pour ramener
l’Afriquevers l’espoir,vers lavie. C’est un appel pressant
lancé à des « sapeurs pompiers »,un appel ausecours pour
ce continentmalade comme Sorraya de dépression. Vuainsi,
le pacte autobiographique devient unacte de
foietd’engagementpour le continentmoribond, etle récitlui-même,un
hymne à lavie,undénide la mort,undénide
l’oubli,unté

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

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moignagevirulentmais réaliste qui seveutpeinture sans
complaisance pour mieuxmobiliser les consciences etles
mettre à contribution pour cette chère Afrique en détresse.
Ainsi semble justifié l’acte d’avoir laissé mourir Sorraya,
l’acte d’écrire qui en a découlé aussi.

Je ne noircis pas la réalité. Je la verdis, à la façon de
l’Afrique qui faisande. Je comprends mieux que
quiconque pourquoi j’ai laissé Sorraya vivre sa mort.
Et en tout état de cause, par cet acte, j’ai touché à
l’Afrique d’aujourd’hui, à ses structures malsaines,
à ses rites ancestraux. J’ai égratigné un peu de son
âme. Ce n’était pas risquer de me perdre mais de me
retrouver(p.318).

L’écriture par laquelle l’autobiographe Christine Assèze
restituetelle qu’elle est–Je ne noircis pas la vérité– cette
Afrique entamée de l’intérieur parune sournoise
corruption,une décomposition putrescente –une Afrique qui
faisande– seveutchoquante comme l’estla réalité même
dépeinte.
Etpar ce reportage en direct, destiné à scandaliser
l’opinion générale,Assèze l’Africaineentend faire résonner le
tam-tam de la pitié, de la solidarité humaine, afin que, ahuri
par son agonie honteuse, le monde fournisse à la moribonde
Afriqueune bouée de sauvetage,un ballon d’oxygène, en
sommeune occasion de « reverdir ». Et voilà pourquoi l’acte
de « laiss(er) Sorrayavivre sa mort» était uncrime logique,
nécessaire,toutcomme le suicide logique de cettevictime
qui en a euassezde son africanité eta refusé, pour cela,
d’être secourue par Assèze. Car en laissantSorraya aller au
9
boutde sa logique suicidaire, parcontestationetrévolte

9
À ce sujet, lire ses propos p.304 ;312-313.

20

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

contre la réalité corrompue de son continent, Christine
Assèze a fortementagité les carillons grinçants duscandale,
déchiré les lugubresvoiles de cette sépulture aussi
nauséabonde que blanchie, cette « Afrique d’aujourd’hui », pour
en exposer, ceci à la honte de l’humanité, ses entrailles en
train de « faisand(er) », « ses structures malsaines », « ses
rites ancestraux». « Égratignant un peuson âme », – à la
place deun peu,liretrop fort, beaucoup–Assèze l’Africaine
assume l’acte de consigner dans le grand livre de l’Histoire
postcoloniale, etcela en lettres de sang, le plus grand
scandale jamais connupar l’Humanité :tout un continentse
meurtsans que cela n’émeuve personne, ni ses fils etfilles
corrompus, ni le monde des Nègres blanchis, ni celui des
pays nantis, hier métropolitains.

Car, entre Sorraya etAssèze l’Africaine ilya non
seulementcette identité parentale, mais, en surprime,une
fraternité dans cet engagementpour l’Afrique qui se solde,
chezcelle-là parun échec, etchezcelle-ci parun acte de
bravoure. Étrange que cetacte par lequel elle a laissé sa
consœur rendre l’âme pour pouvoir mieuxforcer le monde
à considérer de face lesdégâtscausés par lui, le spectacle de
désolation dontil a été l’origine, le scandale le plus
ignominieuxdusiècle. En culpabilisantainsi le monde, Christine
Assèze a fini par se déculpabiliser, par « se retrouver ». Son
écriture aura aumoins réussi cette gageure. En crachantau
monde le lugubre spectacle de sa déchéance, de sa félonie,
de son attitude scandaleusementimpassible face àune
Afrique qui se décompose, elle a liquidé par le biais de son
témoignage, ses angoisses névrotiques, sa « névrose » etsa
« psychose ». Mais laissons-latémoigner :

Aujourd’hui, je témoigne en dernier de ce qui va
s’envoler. J’écris pour un monde qui est plus enclin

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

que d’autres à sombrer dans l’oubli. Je fais une
épopée de l’intérieur. Je sais qu’on ne me lira pas. Ce
livre est avant tout le mien. Il est ma lente gangrène.
Je représente un continent dont la survie est bien
compromise. Je suis née en voie de développement.
Je vis en voie de disparition. Je n’ai aucunenévrose.
Aucunepsychose. Ma torture hurle ailleurs, vers
l’Afrique qui vit un blues dégueulasse et qui ne se
voit qu’à l’ombre de ses propres ruines (...)(ibid. ;
nous soulignons).

21

Mais commentcesser d’être angoissé ? Pourquoi dénier
sa névrose etsa psychose quand onvitconstammentdans les
affres d’unetorturepsychologique, d’unelente gangrène,
d’une passion-souffrance pourun continentdonton estle
représentantmais que l’on sent, progressivement, glisser
vers son eschatologie ? : il « estplus enclin que d’autres à
sombrer dans l’oubli » ; et« sa survie estbien
compromise ». Commentne pas être névrosé lorsqu’onvitdansune
Afrique donton ne peutêtre fier, parce que l’objetde son
amour « ne sevoitqu’à l’ombre de ses propres ruines »,
quand allantà rebours de l’ontogenèse, on glisse
lugubrementde l’espoir devivre, de s’épanouir en se développant,
vers lavoieténébreuse de l’extinction, de la « disparition » ?
10
Les deuxphrases antithétiques exprimentsitragiquement
cettedésarticulation angoissantevécue par Christine
Assèze.

10
« Je suis née envoie de développement. Jevis envoie de
disparition ».

2

2

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

3. Un métalangage psychanalytique

« Psychose », « névrose », phénomène
detransfert[Sorraya→Afrique←Assèze], libre association, dénégation,
autoanalyse par l’exercice d’une écriture autobiographique en
vue d’exorciser ses angoisses, d’assumer pleinementses
actes hier jugés encore malsains, symbolisation à décrypter
à l’instar de celle quitrafique le sens caché de nos rêves,
l’analyse del’incipitetde son corollaire nous a permis
d’entrer de plain-pied dans le prétoire freudien dumétalangage
etde l’exploration dusens par lesvoies de la psychanalyse.

De fait, l’écrivaine Calixthe Beyala recourt volontiers à
11
ce métalangage pour rendre compte ducomportementdes
uns etdes autres de ses personnages. Ainsi Andela présente
unvisage « plus douxà cause desa culpabilité» (complexe
de culpabilité) (p. 18). Assèze souffre d’un complexe
d’infériorité etde laideur (p.20). Partimidité, elle faitsemblant
de manger « commeun enfantanorexique» (p. 63) ;
pourtantde nature angoissée, elle recourtsouventàla boulimie,
etce motapparaîtà maintes reprises (p. 85, p. 169, p. 187,
p.315). Les hommes du village sontdominés par desdésirs
violents et brefs(p.21), autantdire par leurs instincts
libidi

11
Dans son analyse comparatiste mais d’inspiration goldmannienne
quantà sa méthodologie relevantde la sociocritique, Rangira Béatrice
Gallimore (op. cit.) faitaussi largement usage dumétalangage
psychanalytiquetanton ne peutrendre compte de la personnalité des acteurs
évoluantdans l’univers des quatre romans choisis de Calixthe Beyala
sans s’appuyer sur la psychologie des profondeurs. Lire par exemple les
pages 114 à 125 ausujetde Tanga etd’Ateba, oùl’on notera les motstels
que : «une jouissance presque sexuelle » (p. 116), « catharsis » (p. 117),
« la léthargie etl’inertie » (p. 118), « la censure » et« l’auto-censure »
(p. 119), « angoisse » (p. 120: 4 fois), « hystérique » (p. 120), «
l’hystérie » (p. 121), « auto-censure » (p. 125), etc.

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

23

neux. À la moindre occasion, Sorraya « ébruit(e)
(les)lapsus» d’Assèze (p. 161). À cette dernière, il arrive de se
demander « siun jour l’Afrique sortir(a) de ses néfastes
instincts» (p.231). Les ouvrières duJuif Sadockvoientdans
le comportementbourrude M. Antoine, son contremaître –
elles aimentse faire gronder par lui – la « preuve éclatante
d’undésir refoulé, d’un amour secret» (p.231). Une fois
par mois, Mme Lola organise pour la « nègrerie » qu’elle
héberge dans son hôtel crasseuxde Paris,une « séance de
thérapie défoulatoire» (p.234). Iriga, la compagne attribuée
par elle partombola au« n°3», « bonditde son siège et(...)
etse m(et) à se secouer frénétiquement. Les hommes
accueill(ent) sonexhibitionpar des éclats de rire ... » (p.235).
Parce qu’elle a l’impression que Sorraya la prend « pourune
arriérée mentale» (p. 177), Assèze est vexée.

4. Un univers d’angoissés et de détraqués
men12
taux

Beaucoup de personnages sont, par ailleurs, comme
mentalementdéséquilibrés. Ainsi ces «maladesde la bite, des

12
Dans son essaiFemmes rebelles,Naissance d’un nouveau roman
africain au féminin, Paris, L’Harmattan, 1996, Odile Caseneuve analyse
avec perspicacité ce phénomène de personnages névrosés
etpsychotiques dans les romans écrits par les femmes africaines cf. chapitre III,
«Folie etfemmes en proie à l’aliénation » ; alinéa : choixdupersonnage
névrotique/psychotique etidéologie à la base (pp. 99-117). On lira avec
intérêtcette étude comparatiste qui accordeune place assezimportante
auxromans de Calixthe Beyala etde la GabonaiseAngèle Rawiri.
Par ailleurs, Rangira Béatrice Gallimore (op. cit.) a consacré
beaucoup detemps à l’analyse des motivations diverses conduisantl’héroïne
beyalaisienne à l’angoisse névrotique etmême à la folie : cf. chapitres
1 et 2.

2

4

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

névrosésde Négresses, desaccros du fouet... »
(p.239),toujours prêts à faire des propositions auxpassantes. Auxdires
de Sorraya, Assèze est une « pauvre petitemaniaque»
(p. 181). Malgré « sonnarcissismequi lui mang(e) beaucoup
d’heures chaque jour » (p.307), cette Sorrayatrouve encore
du temps pour exercer sonvirulentsadisme sur les autres.
Ce comportementanormal qui la conduira àtenter le
suicide à quatre reprises avantle cinquième qui l’emportera,
elle-même l’explique par satendance à ladépression
(p.316). Ce que confirme son mari : Sorraya a besoin d’un
psychetil « faudrait... (l’interner) puisqueles divansn’y
peuventrien » (p.309), confie-t-il à Assèze. L’allusion aux
séances de psychanalyse esticitrop claire pour oser douter
encore de lavolonté de l’écrivaine de plonger son récepteur
dans l’univers des détraqués mentauxetde lathérapie par
13
analyse qu’elle leur prescrit. Or, ces séances d’analyse
privilégientle principe de lalibre association d’idées(p.38).
Dureste, sa porte-parole, Christine Assèze, a beaunier
qu’elle ne souffre ni denévrose,ni depsychose(p.318), on

13
DansAmours sauvages(p. 19)une allusion estdirectementfaite à
Freud.Dans cetespace romanesque, on soupçonne l’assassin de Mlle
Personne, d’appartenir auclan desmaniaques,d’être un fou, ouun
obsédé sexuel(p. 69). Pour calmer la juste colèred’Ève-Marie qui l’a
surpris en flagrantdélitd’adultère, « agenouillé entre les jambes de Mme
Flora-Flora » (id.p. 75), Pléthore invoque lesthéories dupère de la
psychanalyse, « développe d’unevoixétoufféela théorie freudienne du
désirenymêlantlesthéories scientifiques à la Darwin (...) » (id.p. 81 ;
nous soulignons). Quantà Océan, il croitle peuple de Paris si névrosé
qu’il lui prescritune psychanalyse collective(id.p. 138). DansLa Petite
fille du réverbère,l’instance narratoriale homodiégétique estobligée, à
sixans, de reléguer sa mère qui ne l’aime guère « dans ceszones
brumeuses de l’inconscient» (p.36).

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

25

a dumal à la croire,tantelle estsujette à l’angoisse età ses
vertigineuxmoments de souffrance etde désespoir. Les
reprises anaphoriques de ce lexème sont trop récurrentes en
ce qui la concerne pour ne pas être signifiantes relativement
à son mal psychologique : rien qu’à se retrouver dans lavilla
cossue d’Awono, elle estenvahie, à cause de on ne
saitpourquoi, d’angoissesparalysantes (p. 66). Après l’avortement
ayantfailli emporter Sorraya, elle passe la journée dans la
chambre de celle-ci, «une journée de convalescence,
d’angoisseetde silence » (p. 167). À cause de sestendances à ce
genre de névrose, il estdes nuits oùelle cherchevainement
à avoirun sommeil reposantetque « pour chasser
l’angoisse» elle estobligée de « laiss(er) la lumière » (p. 187).
Il enva de même après la mortd’Awono, sontuteur : des
jours durant, etbien après les « neufs jours de deuil », elle a
vécudans les affres d’une «angoisse(qui latient) en étatde
veille » etcela, sans « jamaisune minute d’accalmie »
(p.209). Plustard, en Europe, ses « angoisses »
serontalimentées par la précarité de son existence, les exigences de
son rapace etmaquereauOcéan, son Amour, prêtà l’envoyer
« se prostituer » ou« faire la quête à (sa) place dans le
métro » (pp.274-275). Pour satisfaire les lubies malsaines de
son macho, ne lavoit-on pas, justement, négocier pour luiun
rendez-vous chezle producteur Alexandre, celui-là même
qui sera depuis ce jour-là son amantet, plustard, son époux,
mâcher «une boule d’angoissedans la gorge » et« éclat(er)
en sanglots » (p.278) ?

Précisons-levite, pareilles angoissesvont toujours de pair
avec d’autres signes cliniques non moins névrotiques.Peur
et frayeurs absurdesen sontles ingrédients activeurs. Alors
que pour la première fois Christine Assèze prendune douche

26

ANGOISSES NÉVROTIQUES ET MAL-ÊTRE
dansAssèze l’Africainede Calixthe Beyala

et que, dans son bonheur naïf, elle oublie d’en contrôler le
débit, heureuse de « se savonn(er) à plusieurs reprises, juste
pour le plaisir de sentir l’eauchaude sur (sa) peau», Amina,
la servante, hurle à l’inondation et« ouvr(e) la porte comme
une furie ». Dès lors, la « cambroussarde » constate les
dégâts et vivements’en émeut, paniquée :

Mes jambes tremblaient. Mes dents claquaient.
J’avais gaffé. Tout cafouillait à l’intérieur. Je n’en
pouvais plus. Je pissai debout, dans la baignoire.
J’avais envie de dégueuler. Il n’y a pas plus
insupportable quela frayeur(p. 68).

Outre le faitde faire miction –une fille de son âge doit
pisser assise – elle subit«une convulsion du ventre », se
met« à l’envers sur le W-C etchi(e) la nourriture des huit
derniers jours » (p. 69). Enfin, autre indice de sa frayeur, elle
croitmarcher « sur la pointe des pieds » quand elle revient
ausalon ; fausse impression, car elle a dumal, à cause de sa
frayeur, etpareille ainsi àune hystérique, à contrôler la
sensibilité de son corps ; d’oùson analyse :En réalité, je
marchais normalement, les pieds bien à plat, mais j’avais
l’impression de marcher sur les pointes tant j’avais peur
(p. 69).
Autres indices sémiologiquementrévélateurs de cetétat
de névrose sont uneinquiétude corrosive et un désespoir
des plus poignants.Par exemple, aulieud’exulter de joie
devantla beauté duplatque son père adoptif a faitpréparer
pour fêter en quelque sorte son entrée dans sa maison, la
cambroussarde Assèze sentplutôtl’inquiétude se saisir de
son être physique. Etpour cause :

Assèze l’Africaine ou un projet cathartique comme
programme narratif principal

La nourriture était belle comme la mariée du jour,
ce qui m’inquiéta. Une nourriture n’était pas faite
pour être jolie, mais pour remplir l’estomac et
empêcher qu’on ne s’écroule en travaillant(p. 70).

27

Par ailleurs, pourtromper son « inquiétude (qui)
l’épuise » (p. 141), elle estobligée de se promener dans son
village en destruction pour des raisons mercantiles
d’implantations industrielles. Enfin, quand, déjà en Europe, elle
apprend de son ancien amant, Océan, que sa mère ainsi que
son frère – le fameuxfibrome – sontmorts « ilya quatre
mois »,un chagrin et un désespoir étranges s’emparentde
son âme, ceci aupointde lui faire éprouver lesvertiges du
masochisme etde la mortpar suicide. Pourtant, etle moins
que l’on puisse dire, ces deuxêtres ne lui avaientjamais été
chers. Or, elle-même avoue :

Les jours suivants, ma mémoire s’ouvrit à maman.
Le chagrinen retard sur les faits rattrapa les
kilomètres perdus et avala le temps. (...) Foudre eteffroi.
Sarabandes desyeux égarés.J’étais enfermée dans
unelogique de désespoir.J’allais, je venais, je
torturais mes cheveux, je les vrillais et les dévrillais
dans lahargne profonde.J’aurais pu avoir recours
à des trucs simples dedestruction,comme la drogue
ou lesuicideà la veine ouverte. Je voulaisvivre ma
propre morten état de réalité. Être au bord decette
écorchure.Tomber bas, toujours plus au fond, pour
rejoindre mes fantômes. Dehors, il n’y avait rien.
C’était l’effet de la vie, pas la vie(p.263; nous
soulignons)

Chagrin; effroi; yeux égarés; logique de désespoir;
hargne profonde; destruction; suicide; vivre sa propre mort;

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