Archéologie de la littérature policière

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Au début du XIXe siècle, les expérimentations littéraires foisonnent, portées par le romantisme. De ce mouvement artistique, va naître un modeste genre littéraire : le conte criminel (Kriminalgeschichten). Ses caractéristiques : un assassinat mystérieux comme moteur narratif et une intrigue sophistiquée. Vont alors apparaître de nouveaux personnages littéraires tels le criminel, le juge, la victime, l'avocat, le policier, le détective amateur. C'est la genèse du genre que raconte cet ouvrage.
Publié le : mardi 1 octobre 2013
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EAN13 : 9782336326757
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André-Marc AyméArchéologie de la littérature
policière
1789 - 1839 Archéologie de la
eAu début du XIX siècle, les expérimentations littérature policièrelittéraires foisonnent, portées par le
Romantisme, qui part de l’Allemagne pour gagner
l’Angleterre puis la France. 1789 - 1839De ce mouvement artistique, va naître un
modeste genre littéraire, le Conte criminel
(Kriminalgeschichten). Ses caractéristiques :
un assassinat mystérieux comme moteur narratif
et une intrigue sophistiquée.
Ce genre est importé dans les pays voisins,
importation coïncidant avec l’apparition de
« Mémoires » de policiers, fi ctifs pour l’anglais
Richmond et réels pour le français Vidocq.
Le Romantisme va aussi contribuer à faire émerger
comme type de récits des drames romantiques
à suspense incorporant des situations ayant
trait à la justice, avec une stratégie narrative
adéquate.
Ainsi apparaissent de nouveaux personnages
littéraires tels le criminel, le juge, la
victime, l’avocat, le policier, le détective
amateur. Tous font leurs premières armes entre
1820 et 1840.
C’est cette histoire, la genèse du genre,
que raconte l’Archéologie de la littérature
policière, à travers l’étude d’une cinquantaine
de nouvelles et de romans dont les deux tiers
sont inédits en français.
Elle intéressera en premier lieu l’amateur
de polar, mais aussi le scénariste en panne
d’inspiration et off rira au voyageur littéraire
un dépaysement garanti.
André-Marc AYMÉ est né en 1959 à Niort. Amateur de
polars et d’histoire, il a combiné ces deux passions
dans cette « campagne de fouilles » entreprise il y a
une dizaine d’années.
ISBN : 978-2-336-30182-2
35 €
sang maudit
sang maudit
Archéologie de
André-Marc Aymé
la littérature policièreArchéologie de la littérature policière

Sang Maudit
Collection dirigée par Jérôme Martin


Déjà parus

Sylvie ESCANDE, Chester Himes, l’unique, 2013.
Max DUPERRAY, La lame et la plume, Une littérature de Jack
l’Éventreur, 2012.
Emmanuel GIRARD, Le Trou de Jacques Becker, 2011.
Arnaud LABOMBARDA, Scarface, ou le fantasme du paradis, 2010.
Delphine LETORT, Du film noir au néo-noir : l’Amérique en
représentation (1941-2008), 2010.
Michel CHLASTACZ, Trains du mystère. 150 ans de trains et de
polars, 2009.
Fabienne VIALA, Leonardo Padura. Le roman noir au paradis perdu,
2007.
Laurent BOURDELAS, Le Paris de Nestor Burma. L’Occupation et
les « Trente glorieuses » de Léo Malet, 2007.
Fabienne VIALA, Le Roman noir à l’encre de l’histoire. M. Vásquez
Montalbán et Didier Daeninckx ou Le polar en su tinta, 2007.
Natacha LALLEMAND, James Ellroy : la corruption du Roman noir,
2006.
André-Marc Aymé







Archéologie de la littérature policière
1789 - 1839



























































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-30182-2
EAN : 9782336301822





Remerciements



À Sylvie, Nico, Paul, et Juliette.
Aux chercheurs précédents, défricheurs et
inspirateurs, les Messac, Hügel, Deleuse,
Mesplède…
À ceux qui m’ont résumé des histoires de
l’allemand ou de l’anglais, sans lesquels cette
archéologie serait infiniment plus pauvre :
Michael Butting, qui m’a traduit plusieurs
nouvelles de Kruse, Blumenhagen, Stahmann ;
Isabelle Fels qui m’a résumé Le Dragon rouge
et Der gesetzwidrige Geheimnis ; Corinne
Pichelin qui m’a traduit Le chasseur de
spectres et éclairé sur Delaware or the ruined
family.
À tous ceux qui ont encouragé cet ouvrage,
d’une manière ou d’une autre.











Sommaire

Pourquoi une archéologie de la littérature policière ? ................................. 15
Introduction à la première partie : 1789-1819 ............................................ 19
Résumés et registres des textes introduits par différents champs et supports
d’influence ................................................................................................ 23
1. Influence du contexte socio-politique ............................................. 23
Things as they are or The adventures of Caleb Williams,
W. Godwin, 1794.............................................................................. 25
2. Littérature et presse allemandes, une production phénoménale ....... 29
Der kluge Richter, J. P. Hebel, 1795.................................................. 30
3. La popularité allemande des recueils d’affaires judiciaires ............. 31
Mörder, nach Übereinstimmung aller Umstände and seiner eigenen
Überzeugung, und dennoch unschuldig, A.G. Meissner, 1796 ........... 33
Gordier John Andrew, Anonyme, 1798 ............................................. 35
4. Le roman gothique ......................................................................... 39
Lettre de Calabre, P.-L. Courier, 1807 .............................................. 40
5. Le théâtre ...................................................................................... 43
La fenêtre du grenier de mon oncle, M.G. Lewis, 1808 ..................... 45
La cruche cassée, H. von Kleist, 1808 ............................................... 47
6. Le récit historique .......................................................................... 51
Le duel, H. von Kleist, 1811 .............................................................. 52
7. Fantastique et superstitions ............................................................ 55
Der Cypressenkranz, K. de La Motte-Fouqué, 1815 .......................... 56
The warning, F. Laun, 1817 8
8. Blackwood et le Blackwood Magazine ........................................... 63
Extraits du journal de Gosschen, J. Wilson, 1818.............................. 63
9. Friedrich von Schiller ................................................................... 67
Mademoiselle de Scudéry, E.T.A. Hoffmann, 1819 ........................... 69
Introduction à la deuxième partie : 1820-1839 ........................................... 75
Résumés et registres des textes .................................................................. 83
10. Naissance d’un genre, le Conte criminel ..................................... 83
Der krystallene Dolch, L. Kruse, 1821 .............................................. 89
11. Notice biographique de Laurids Kruse ....................................... 97
Die Rose, L. Kruse, 1821 .................................................................. 99
12. Un modèle de conte criminel romantique :
« Serment et conscience » de L. Kruse: ............................................... 103
Eid und Gewissen, L. Kruse, 1821 .................................................. 103
13. Drames romantiques à suspense 107
Le fanal, J. Howison, 1821 .............................................................. 108
Der Traum / Drømmen, L. Kruse, 1822 ........................................... 110
14. Traductions signées ou anonymes : Olivier Brusson (1823) ...... 115
15. Deux « Kruse » exportés .......................................................... 119
Verhängnis, L. Kruse, 1824 ............................................................ 120
Le jour propice, L. Kruse, 1825 ...................................................... 123
16. L’affaire des quatre sergents de La Rochelle ............................ 129
L’espion de police, E.L. de Lamothe-Langon, 1826 ......................... 129
17. Deux épreuves de justice .......................................................... 133
Der Hexenteich, W. Blumenhagen, 1826 ......................................... 133
La main et la parole, G. Griffin, 1827 ............................................. 137
18. L’affaire du paysan portugais résistant à
l’armée napoléonienne ........................................................................ 141
The peasant of Portugal, Anonyme (T. De Quincey), 1827 ............. 141
19. Thomas De Quincey ................................................................ 145
De l'assassinat considéré comme un des Beaux-Arts,
T. De Quincey, 1827 ....................................................................... 141
20. L’affaire Henry Fauntleroy ...................................................... 149
Le revenant, H. Thomson, 1827 ...................................................... 149
21. Un effet Vidocq ? .................................................................... 153
22. La police londonienne entre en littérature ................................. 157
Richmond, Scenes in the life of a Bow Street officer,
Anonyme, 1827 .............................................................................. 159
23. Le juge ‘Von L.’, premier personnage de Der Kaliber de
Müllner ............................................................................................... 165
Der Kaliber, A. Müllner, 1828 ........................................................ 166
24. Les Mémoires de Vidocq ......................................................... 171
« Le boucher bon enfant», E.F. Vidocq, 1829 .................................. 174
25. Deux décors romantiques : l’auberge et la prison ...................... 179
Le trou de la mort, C. Sinclair, 1829 ............................................... 181
Malavolti, W. Mudford, 1829 ......................................................... 183
26. Deux « imports » de Kruse ....................................................... 185
27. L’affaire Tom Sawyer .............................................................. 187
Le pasteur de Veilbye, S.S. Blicher, 1829 ........................................ 187
28. Cerdon, un village romantique ................................................. 191
Le dragon rouge, L. Kruse, 1829 .................................................... 193
29. Qui est le coupable ? ................................................................ 197
Wer von Euch hat das gethan ?, W. Blumenhagen, 1830 ................. 197
30. Honoré de Balzac ..................................................................... 201
L’auberge rouge, H. de Balzac, 1831 .............................................. 203
Maître Cornélius, H. de Balzac, 1831 ............................................. 207
La grande bretèche, H. de Balzac, 1831 .......................................... 211
31. Un avocat « détective » américain ............................................ 213
Reminiscences of a juris-consult, Anonyme, 1832 ........................... 214
32. Réminiscences gothiques ......................................................... 217
Le bourreau, W. Godwin Junior, 1832 ............................................ 217
Le saule, E. Cassagnaux, 1833 ........................................................ 219
33. Petrus Borel le lycanthrope et Champavert ............................... 223
Don Andréa Vésalius, P. Borel, 1833 .............................................. 226
34. Trois romans français et anglais à suspense… .......................... 229
Ferragus, H. de Balzac, 1833 .......................................................... 230
Delaware ; or The ruined family, G.P.R. James, 1833 ..................... 235
Le chasseur de spectres et sa famille, M. Banim, 1833 .................... 237
35. … et quelques allemands.......................................................... 241
36. Le phénomène Robert Macaire ................................................ 243
37. Hommages et références à Kruse ............................................. 247
Der gesetzwidrige Geheimnis, L. Kruse, 1834 ................................. 248
38. Une énigme criminelle ............................................................. 251
La catastrophe de M. Higginbotham, N. Hawthorne, 1834 .............. 252
39. Personnages de justice de Balzac ............................................. 255
L’interdiction, H. de Balzac, 1836 ................................................... 256
40. Deux textes rares ..................................................................... 259
Der Schauspieler, Anonyme, 1837 .................................................. 259
Skällnora kvarn, C.J.L. Almqvist, 1838........................................... 261
41. Deux modèles de thrillers britanniques ..................................... 263
Comment ma cousine a été assassinée, J.S. Le Fanu, 1838 .............. 263
Justice sanglante, T. De Quincey, 1838 .......................................... 267
42. Deux officiers de police, un allemand, et un français…
américain ............................................................................................ 271
Die Schauernacht am Haidekrug, F. Stahmann, 1838 ...................... 272
The cork leg, W. E. Burton, 1838 .................................................... 275
43. Et puis vinrent les enquêteurs… ............................................... 281
Mordet paa maskinbygger Roolfsen, M.C. Hansen, 1839................. 281
Der Todte von St-Anna’s Kapelle, O. Ludwig, 1839 ........................ 283
Conclusion .............................................................................................. 289
Postface .................................................................................................. 295
Annexe I ................................................................................................. 297
Récapitulatif des éléments de filiation de l’école allemande du Conte
criminel297
Annexe II ................................................................................................ 300
L’école allemande du Conte criminel : Tableau récapitulatif ............... 300
Annexe III............................................................................................... 302
Vidocq et autres « premiers personnages » littéraires auxiliaires de
justice : Tableau récapitulatif .............................................................. 302
Annexe IV .............................................................................................. 304
Récapitulatif des apparitions des personnages, situations et objets
récurrents de la littérature policière ..................................................... 304


Annexe V ................................................................................................ 317
Récapitulatif de l’accessibilité des textes, bibliophilie, éditions illustrées,
etc... .................................................................................................... 317
Bases de recherches et bibliographie sélective ......................................... 325

Pourquoi une archéologie de la littérature
policière ?

Tout d’abord, par engouement pour le genre.
Par goût de la recherche ensuite.
Pour combler un manque enfin. La plupart des critiques historiques de la
littérature policière n’avaient le plus souvent que le seul nom d’Edgar Poe à
1donner comme inventeur du genre . S’il est indéniable que Poe ait inventé le
détective amateur Dupin et qu’il ait été un écrivain génial, il n’en est pas
moins vrai qu’il a été influencé, voire s’est inspiré d’ouvrages antérieurs.
La thèse de référence de Régis Messac, Le « Detective Novel » ou
l’influence de la pensée scientifique (1931), a pointé l’importance de Poe,
sous l’angle scientifique ou déductif de l’enquête. Il faut préciser qu’en
1931, date d’édition de l’ouvrage ci-dessus, le phénomène de la littérature de
« détective » compose la majeure partie des récits dits « policiers ». À cette
date, le roman noir américain en est à ses balbutiements, tout comme
‘Maigret’ en France.
Aujourd’hui, on peut envisager une approche historique différente. Si
l’on reprend les ingrédients essentiels de la littérature policière et que l’on
cherche à partir de telle date les textes possédant ces ingrédients, on doit en
percevoir les apparitions, les influences, les courants.
Le réservoir de textes accessibles par Internet (Google Books, Gallica,
Projet Gutenberg, différentes bibliothèques universitaires) et leur
connaissance permet une meilleure visualisation de l’évolution de ce type de
2récits. L’expression « Mythologie de la littérature policière » a été utilisée
pour un ouvrage contenant différents articles ou essais sur le genre. Si je suis
d’accord sur l’opportunité du qualificatif, je trouve qu’il manquait à cette
« Mythologie » le versant archéologique. C’est ce versant que j’ai essayé de
donner ici, au moins jusqu’en 1839 dans un premier temps.

Pour étayer cette recherche, j’ai requestionné le cadre de définition du
genre pour arriver à ce constat : les récits de littérature policière ont comme
points communs les trois constantes ou registres suivants.

Celui de la justice.
Ce sont des récits dont les évènements intéressent la justice ou bien qui
auraient pu l’intéresser.


1 Feu Francis Lacassin (1931-2008), éditeur, critique, etc., qui disait d’Edgar Poe, pour le
citer : « Avant lui, il n’y a rien ou presque », et de nommer Vidocq.
2 Anthologie de textes réunis par F. Lacassin sur le roman policier, Éditions 10/18, 1974.
15
Celui du suspense.
Le fait d’être « suspendu » à l’histoire découle principalement de deux
« moteurs » narratifs :
Le danger, souvent de mort, qu’encourent un ou plusieurs personnages.
Et/ou le mystère qui entoure tel ou tel évènement avec les
questionnements qu’il implique (Qui ? Comment ? Pourquoi ? Etc.).
Le suspense dépend aussi du rythme du récit et de la longueur du texte.

Celui de la stratégie.
Derrière ce mot, j’entends en premier lieu la « mise en scène narrative »
de l’écrivain. Cela peut aller de la complexité, originalité de l’intrigue, effets
d’annonces, flash-back, ellipses, révélation différée d’éléments-clefs, jusqu’à
l’utilisation d’une typographie particulière (mots en italique, etc.). J’y inclus
également l’éventuelle stratégie des personnages (criminels, policiers,
avocats, etc…) pour arriver à leurs fins. Stratégies d’auteur et de
personnages peuvent être considérées séparément où s’additionner.

3J’ai donc cherché les récits entre 1789 et 1839 (années précédant
Double assassinat… d’E.A. Poe) qui pouvaient cumuler ces trois registres
4(Connaissance d’études sur le genre - Consultations internet - Achats -
Traductions de l’anglais, de l’allemand). Il est clair que cette recherche ne
peut pas être exhaustive.

J’ai divisé ces 50 ans en deux périodes : 1789-1819, 1820-1839.

La première voit l’explosion des expérimentations littéraires, portées par
le mouvement artistique nommé Romantisme.

Il se formera dans la deuxième, à partir de 1820, un genre mineur
(uniquement par le nombre d’ouvrages) qui va s’étoffer en Allemagne et que
j’appellerai le Conte criminel. Parallèlement à cette « école », d’autres récits
de drames romantiques avec suspense vont voir le jour, nourris ou inspirés
par l’époque. Et puis de nouveaux personnages littéraires vont faire leur
apparition. Policiers, juges, avocats, détectives amateurs, tous font leurs
premières armes dans cette période 1820-1839.

Les différents textes sont présentés chronologiquement, exception faite
de quelques regroupements. J’ai « noté » subjectivement pour chacun

3 Une deuxième période d’archéologie du genre irait de 1840 à 1865 (d’Edgar Poe au premier
roman d’Émile Gaboriau).
4 Je ferais principalement référence au Untersuchungsrichter (1978) de Hügel, au Detective
Novel (1931) de Messac et au Dictionnaire des littératures policières (2003) de Mesplède.
Voir en fin d’ouvrage la bibliographie.
16
l’importance des registres utilisés (de 0 à 5 étoiles), avec une phrase tirée du
texte illustrant chacun d’eux. Les textes cités hors chronologie suivis d’une
étoile et de l’année de sortie font l’objet d’un résumé dans ladite
chronologie.
Les textes ayant été traduits au moins une fois en français seront cités
avec le titre traduit. Les autres textes seront en général nommés avec leur
titre original. Pour tous les textes étrangers non disponibles en français, j’ai
traduit moi-même les phrases citées.

17
Introduction à la première partie : 1789-1819

Les récits choisis de cette période de trente ans sont peu nombreux, une
douzaine. Trois d’entre eux réunissent de façon palpable les critères de la
littérature policière, la justice, le suspense, la stratégie narrative. Ils sont
devenus des classiques, même si ce n’est pas sous l’appellation « policier »
vu que le genre s’est développé à partir de 1865 avec L’affaire Lerouge
d’Émile Gaboriau.
Ils sont issus d’une période de créativité littéraire, avec l’apparition de la
nouvelle, dans une période historique riche et bouleversée.
Ces trois œuvres sont les suivantes.
Caleb Williams (1794), roman de William Godwin. Malgré son style du
dix-huitième siècle, Caleb Williams innove par son sujet, par son suspense,
par la motivation créatrice de son auteur. Il inaugure à la fois un grand thème
de la littérature policière, celui de l’innocent fugitif, mais aussi le message
politique par l’intermédiaire du roman. Jouissant d’un grand succès à sa
5parution, il sera traduit en Europe et engendrera des imitations .
Le duel (1811) de Kleist et Mademoiselle de Scudéry (1819)
d’Hoffmann sont deux nouvelles qui brillent au panthéon de la littérature
allemande. Ces deux récits font figure d’exceptions par leur sujet - le crime
mystérieux - dans la production de leurs auteurs. Par contre, ils sont bien
représentatifs du mouvement artistique et littéraire, appelé Romantisme, né
en Allemagne, puis gagnant l’Angleterre avant la France. L’écrivain
allemand Novalis (1772-1801) en donnait ces éléments de définition :
6« Quand je donne aux choses communes un sens auguste , aux réalités
habituelles un sens mystérieux, à ce qui est connu la dignité de l’inconnu, au
7fini un air, un reflet, un éclat d’infini, je les romantise . »

À côté de ces trois titres, quelques textes à première vue mineurs et
hétéroclites, qui revêtent différentes formes mais sont aussi marqués, à partir
de 1800, par le Romantisme.
Ces textes traitent presque tous de justice. Ils présentent presque tous du
suspense. Et leurs auteurs ont tous utilisé, à degrés variables, une stratégie
narrative ou de personnage.


5 Theodore Cyphon de George Walker (1796), Arthur Mervyn de Charles B.Brown (1799).
Etc.
6 Grand, noble.
7 NOVALIS. Œuvres complètes en 3 volumes. Trad. d’A. Guerne, Gallimard, Paris, 1975.
Vol. II, p. 66.
19
Il s’agit de deux faits divers dont le premier est tiré des
Kriminalgeschichten (1796) d’A.G. Meissner, représentatif de la mode de
ce type de récits en Allemagne.
L’historiette Der kluge Richter (Le juge intelligent) (1795) de J.P. Hebel
ne possède comme stratégie narrative spécifique que sa chute. Par contre,
c’est une histoire de justice dans laquelle un juge montre sa faculté à rendre
un jugement sur une tentative d’escroquerie morale.
Dans La lettre de Calabre (1807) de Paul-Louis Courier, c’est
principalement de suspense qu’il s’agit, et plus précisément du suspense
engrangé par un danger supposé mortel, mais il y a une chute et donc une
stratégie narrative.
Dans Le jardin du grenier de mon oncle de Matthew Lewis, tiré de ses
Romantic tales (1808) pour lequel l’auteur avoue s’être inspiré d’une
8histoire allemande , c’est de culpabilité morale qu’il est question. L’histoire
ne détonnerait pas des autres de l’époque si elle n’était pas mise en scène de
façon originale, révélant le point de vue (vous verrez que c’est le cas de le
dire dans cette histoire !) narratif d’un personnage dont la curiosité n’est pas
loin de rappeler celle du futur détective amateur. Autre type d’originalité
pour La cruche cassée de Kleist, le mélange du procès et de la comédie.
Der Cypressenkranz de La Motte-Fouqué et The warning, récits
allemands datés 1815 et 1817, nous présentent des personnages ordinaires
confrontés à la fois au surnaturel et à des assassins bien réels.
Extraits du journal de Gosschen (1818) à défaut de suspense nous
annonce le goût du macabre du Blackwood Magazine, et de la nouvelle à
chute.
En alternance des récits résumés et analysés, seront succinctement décrits
des champs d’influence qui les ont nourris ou influencés.
De cette douzaine d’écrits choisis, un nouveau genre littéraire va naître. À
y regarder de plus près, il est déjà en gestation.

Ci-après, un montage d’une phrase par texte pour donner un aperçu, un
avant-goût de cette période.

Ce n’était plus seulement les limiers de Bow Street, c’était un million
9d’hommes armés contre moi .
(It was no longer Bow Street, it was a million of men in arms against me.
Caleb Williams, W. Godwin, 1794).



8 Il est possible qu’il s’agisse d’une référence au conte danois d’Andersen, La vieille maison.
9 GODWIN W. Les aventures de Caleb Williams. Éditions Phebus, 1997. Trad. anonyme.
[23-435], p. 358. Bow Street : siège de la police à Londres jusqu’en 1839.
20
10Finalement, ils allèrent devant le juge .
(Am Ende kamen sie vor den Richter. Der kluge Richter, J.P. Hebel,
1795).

11« Celui-là est innocent ! »
(« Dieser ist unschuldig ! », Kriminalgeschichten, A.G. Meissner, 1796).

« Mais c’est du noir, prenez-y garde : Ne lisez pas cela en vous
12couchant, vous en rêveriez ... »
(Lettre de Calabre, L. E. Fournier, 1807).

13« Regardez ! Regardez ! La porte du bureau s’ouvre . »
(Look ! Look ! The study door opens. My uncle’s garrett window, M. G.
Lewis, 1808)

14« Ce que je veux savoir, c’est jusqu’où ces traces vous ont conduits . »
(Wohin die Spur euch führte, will ich wissen ! Der zerbrochene Krug, H.
von Kleist, 1808).

15Soudain une flèche jaillit de l’obscurité des buissons .
(…als plösslich ein Pfeilschuss aus dem Dunkel der Gehüsche
hervorbrach… Der Zweikampf, H. von Kleist, 1811)

« C’est son sang ! Ils l’ont tué ! »
16(« Das ist sein Blut, sie haben ihn erschlagen ! » Der Cypressenkranz,
K. de La Motte-Fouqué, 1815).





10 HEBEL J.P. Der kluge Richter dans Kalendergeschichten. Traduit par l'auteur. (Projekt
Gutenberg - DE)
11 MEISSNER A.G. Kriminalgeschichten. Wien, 1796. Déclaré coupable de meurtre…
[6372], p. 69. Trad. de l’auteur.
12 MARTIN R. La dimension policière – 1. Librio, 2000. COURIER P.-L. Lettre de Calabre
[31-34], p 32.
13 LEWIS M.G. Romantic Tales. 4 Vol. Longman, Hurst, Rees & Orme in London, 1808. My
uncle’s garrett window, Vol. 4, [3-92], p. 23. Trad. de l’auteur.
14 KLEIST H. (de). Théâtre. Éditions Denoël, 1956. La cruche cassée. Traduction de Stefan
Geissler, [197-259], p. 252.
15 KLEIST H. (von). La marquise d’O.../Le duel. Traduit par M. Ziegler. Collection Folio
Bilingue, Gallimard, 1992. Le duel [137-233], p. 137.
16 NEUMANN T. & GRIBNITZ B. Zwischen Romantik und Mode(rne). Caroline de La
MOTTE-FOUQUÉ, Der Cypressenkranz [77-97], p. 94. Books on demand.
21
17Dès mon retour, je courus chez le directeur de la police .
(On my arrival, had recourse to the director of police. The warning,
Anonyme, 1817).
Texte allemand original non connu.

Jamais meurtre n’avait mis autant en émoi les habitants de cette
18ville…
(Never had a murder so agitated the inhabitants of this city… Extracts
from Gosschen’s diary, J. Wilson, 1818).

19Le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable .
(Citation de Boileau (en français) dans Mademoiselle de Scudéry
d’Hoffmann, 1819).


17 GILLIES R.P. German Stories. Vol. III, Éditeur Blackwood, Edinburgh et Cadell, London,
1826. The warning [319-363], p. 362. Trad. de l’auteur.
18 Le revenant et autres contes de terreur du Blackwood Magazine. Éditions José Corti, 1999.
Traduction par André Fayot. Extraits du journal de Gosschen [31-37], p. 31.
19 HOFFMANN E.T.A. Mademoiselle de Scudéry. Traduit par Loève-Veimars, Éditions
Magnard, 2009. [9-113], p. 98. La citation de Boileau provient de L’art poétique.
22
Résumés et registres des textes introduits par
différents champs et supports d’influence

1. Influence du contexte sociopolitique

La Révolution française, plus que nulle autre période historique récente,
va bouleverser tout un ordre social et remettre à plat - au moins en théorie -
l’égalité devant la justice. Montesquieu avait ouvert la voie en 1748 avec
L’esprit des lois et l’idée de séparation des pouvoirs judiciaire, législatif,
exécutif.
Diderot et D’Alembert avaient livré les fascicules de l’Encyclopédie
entre 1746 et 1759. Avant la Révolution de 1789, les autres grands écrivains
français sont Beaumarchais, Chateaubriand, Sade.
Après la prise de la Bastille, les grands actes politiques sont l’abolition
des privilèges (4 août 1789) et la déclaration des droits de l’homme et du
citoyen (23 juin 1793).
Avec tous ces évènements naît en Angleterre le « roman jacobin »,
jacobin étant là synonyme de révolutionnaire. Sous couvert d’histoires
romancées, des auteurs y défendent l’égalité des citoyens, des sexes.
C’est au moment où la Révolution française dégénère avec la dictature de
Robespierre (1794) et son cortège de guillotinés que paraît en Angleterre
Caleb Williams, roman à suspense et dénonciation d’une société inégalitaire
devant la justice.
On pourra citer, à la suite de Caleb Williams, les Memoirs of Emma
Courtney (1796), de Marie Hays, Maria, ou le malheur d’être femme (1798,
posthume) de Mary Wollstonecraft ainsi que les imitations américaines de
Caleb Williams, imitations signées George Walker et Charles Brockden
Brown.
En dehors de Caleb Williams, peu de récits ou de nouvelles de fiction
vont, pendant cette période, associer de la même manière le suspense et la
recherche d’un idéal ou la dénonciation d’abus et de privilèges. On notera
principalement la nouvelle Le revenant* (1827) d’ H. Thomson.

Dans la continuité de la Révolution française, la domination
napoléonienne de l’Europe va être présente dans plusieurs récits qui suivent.
L’Allemagne sera occupée de 1806 à 1814. Il en est question dans Eid
20und Gewissen* de L. Kruse (1821), dans L’auberge rouge* d’H. de Balzac
(1831) et dans Justice sanglante* (1838) de T. De Quincey.


20 Dans le texte allemand de Kruse, Napoléon est cité comme « grand conquérant » alors que
dans la traduction anglaise, le même devient « tyran ».
23
21

21 Rare Illustration (jaquette) des Aventures de Caleb Williams paru aux Éditions Bordas en
1945. L’illustration est de Jean Reschofsky.
24
L’occupation napoléonienne est aussi mentionnée dans Le jour propice*
de L. Kruse (1825).
La guerre péninsulaire (Espagne et Portugal) sera au cœur du Peasant of
Portugal* (1827). En Italie, les français sont haïs à cause de Napoléon,
apprend-on dans la Lettre de Calabre* (1807).
Autre guerre évoquée, celle de Vendée (1793-1794) dans Le dragon
rouge* (1829) de L. Kruse et dans The cork leg* (1838) de W.E. Burton.


Things as they are or The adventures of Caleb Williams
22(Les aventures de Caleb Williams)
Roman de William Godwin, 1794
__________________________________

L’histoire se passe en Angleterre, à l’époque où elle est écrite. Caleb
Williams est le secrétaire d’un humaniste aristocrate, M. Falkland. Un autre
aristocrate habite à proximité, l’odieux M. Tyrrell, qui tyrannise ses
serviteurs ainsi que sa propre nièce jusqu’à en provoquer la mort.
Le lendemain d’une réunion publique pendant laquelle les deux hommes
ont eu des mots, Tyrrell est retrouvé assassiné. Un serviteur et son fils, que
Tyrrell avait renvoyés quelques temps auparavant, sont arrêtés et pendus.
De son côté, Caleb, observateur de son maître, le trouve changé et finit
par le soupçonner d’être le véritable meurtrier. Il est surpris en train de
chercher des preuves. Plutôt que de dénoncer son maître - et qui le
croirait ? - il préfère s’enfuir.
Contre toute attente, M. Falkland porte plainte pour vol. Poursuivi par la
justice, Caleb Williams accepte de se rendre pour se défendre mais il est
emprisonné, avec toutes les horreurs de l’incarcération. Il finira par s’évader
et devient un fugitif recherché par la police et pour lequel une récompense
est promise. Il trouve refuge chez une bande de voleurs, manque de perdre la
vie en les rencontrant, puis en les quittant. Il cherche à fuir le pays sans
succès. Il survit en haillons, obligé de se déguiser. Il survit également en
écrivant des récits romancés de hors-la-loi alors qu’en même temps, il
devient lui-même héros de tels récits. Le fait qu’il réussisse à échapper à la
police a fait de lui une célébrité. Falkland, personnage ambigu, persécute
Caleb tout autant qu’il peut faciliter ponctuellement son évasion sans que
celui-ci ne s’en rende compte.
Finalement, devant le tribunal, Caleb Williams racontera tous ses
malheurs et donnera son témoignage sur Falkland de telle manière que
celuici finira par avouer.
__________________________________

22 Nous nommerons le roman plus simplement Caleb Williams.
25

Registre de la justice *****
D’après cette accumulation de charges et d’indices, les deux Hawkins, père
23et fils, furent jugés, condamnés et exécutés .
Dire que Godwin a recourt au registre de la justice est un euphémisme.
Le roman lui est dédié de la première à la dernière ligne. Plus précisément à
celle qu’elle est à l’époque où le roman est écrit. Avec son injustice, ses
abus. Caleb Williams a été écrit dans le but de dénoncer la justice telle
qu’elle existe alors. Si ses représentants n’ont que des rôles de figuration, on
a droit à quelques scènes d’emprisonnement et de tribunal dont la dernière
est le point d’orgue du livre et dans laquelle Caleb fait la plaidoirie de
Falkland.

Registre du suspense ***
Mr. Falkland est l’assassin ! Il est coupable ! Je le vois, je le sens, j’en suis
24sûr !
Le suspense ne démarre réellement qu’au premier tiers du livre. On sent
auparavant la tension qui existe entre Falkland et Tyrrell mais c’est bien
« l’espionnage » de Caleb envers son maître qui fait basculer le roman dans
le suspense. Caleb Williams est par la suite constamment en danger,
pourchassé, et la reconnaissance de son innocence n’éclate que dans les
toutes dernières pages.

Registre de la stratégie ***
… la postérité pourra me rendre, en [lisant ces mémoires], la justice qui
25m’est déniée par mes contemporains .
D’emblée, Caleb Williams évoque l’injustice dont il a été victime. Une
série de mots dans le premier paragraphe souligne particulièrement cet état
de fait. « Drame », « calamités », « tyrannie », « anéanties », « ennemi »,
« persécution », « immolé », « détresse », etc. Mots provoquant une première
accroche. Deuxième accroche un peu plus loin dans le premier chapitre, le
mystérieux état passager de démence agressive de Falkland, d’ordinaire bon
et pacifique.
Nous avons ensuite un retour en arrière avec la vie de Falkland en Italie,
son arrivée en Angleterre, son voisinage avec l’odieux Tyrrell. C’est à la
mort de ce dernier - dont le lecteur n’est pas témoin - que nous retrouvons
l’époque du premier chapitre. Falkland ayant ses accès de démence depuis
cet évènement. C’est également là que le suspense du roman devient
palpable.

23 Op. Cit. Les aventures de Caleb Williams. [23-435], p. 145. Trad. anonyme.
24 Ibid. p. 182.
25 Ibid. p. 23.
26
L’intérêt de cette première partie, même si nous savons rapidement que
Falkland est le meurtrier, est de l’avoir dépeint comme un homme
naturellement bon et sachant apparemment se maîtriser. Tyrrell, lui est
montré comme l’odieux monstre qu’il est. Son assassinat ne paraîtrait que
justice - après tout, il le méritait - sauf que deux innocents sont pendus pour
ce crime. Falkland, le bon M. Falkland devient alors un autre homme, une
sorte de Mr Hyde avant l’heure, en persécutant Caleb Williams. Outre
l’étude psychologique de Falkland, le personnage de Caleb est aussi
remarquable. Au départ secrétaire et destiné à servir, son éducation lui
permet d’avoir un regard critique sur son malheur et sur la justice. Son
instruction, son intelligence lui permettent de survivre. Déguisé, écrivain
populaire d’histoires de bandits, il finit par croiser un colporteur « criant sa
marchandise », « Les Aventures sans pareilles du fameux Caleb Williams »,
une scène dont l’absurdité réaliste est remarquable.
William Godwin, qui n’est pas romancier au départ, jugeant que la forme
du roman toucherait plus de gens que n’importe quel essai, décida d’évoquer
le besoin de réformer la justice à travers cet ouvrage. Il l’annonce d’ailleurs
26dans la préface .

Notes
Cet ouvrage fut traduit en français ainsi qu’en allemand dès l’année
suivante (1795). Malgré le fait qu’il ne soit pas connu du grand public, il a
été maintes fois réédité. Il est le roman charnière entre le siècle des
philosophes et le siècle des romanciers.
Caleb Williams est parfois nommé « le premier thriller ». C’est le premier
roman dans lequel il n’y a pas d’histoire d’amour.
Son auteur William Godwin, a été appelé le « grand-père du roman
policier ».
Une adaptation théâtrale a été faite à Paris, drame en 5 actes, en 1798, par
Jean-Louis Laya sous le titre de Falkland.
Une adaptation pour la télévision anglaise a été tournée en 1983 (en six
parties).

William Godwin (1756-1836).
Journaliste, économiste, philosophe politique et romancier britannique.
Père de Mary épouse Shelley (Frankenstein, 1818).

26 Ibid. p. 19. « L’histoire suivante a un but plus général et plus important que le titre ne
semble d’abord l’annoncer. »
27
2. Littérature et presse allemandes, une production
phénoménale

Si la période napoléonienne, avec une censure importante, n’a pas
favorisé la création littéraire en France, la production allemande, que ce soit
en romans, en presse ou en périodiques était déjà, dans la deuxième moitié
edu XVIII siècle, remarquable par son abondance. « Entre 1790 et 1800,
27parurent 2500 romans, autant que pendant les 90 années précédentes . »
À la même période, on comptait une quarantaine d’almanachs
28différents ; certains ne verront que quelques numéros, d’autres se
poursuivront pendant un demi-siècle. C’est dans l’almanach « Taschenbuch
für das Jahr 1820 » qu’apparaîtra pour la première fois Mademoiselle de
Scudéry*. L’importance de la presse est telle qu’elle finira par jouer un rôle
dans plusieurs nouvelles de Kruse, en particulier Le poignard de Cristal *
(1821).
« On assiste à cette époque à un essor formidable de revues en tous
genres. À côté des quelques deux cent journaux d’informations générales
(…), on voit apparaître quelques deux cent feuilles d’annonces
(Intelligenzblätter). (…) Si la censure napoléonienne est inégale suivant les
29régions, la production va peu ralentir . »
30Dans la préface des Contes d’Hoffmann, réédités en 1843, on lit ces
commentaires : « L’activité littéraire dévore l’Allemagne. La ville la plus
petite a son cabinet de lecture… ; chaque habitant un peu aisé possède une
bibliothèque. (…). Ce phénomène de dix millions de volumes, publiés tous
les ans par cinquante mille écrivains… »
Cette super production allemande trouve sa place ici puisque La fenêtre
du grenier de mon oncle* de Lewis est inspiré d’une histoire allemande, le
Journal de Gosschen* est « tiré » des notes d’un pasteur allemand, et les
quatre nouvelles Le duel*, Der Cypressenkranz,* The warning*, et
Mademoiselle de Scudéry* viennent toutes d’Allemagne ; si on fait les
comptes, on retrouve bien cette prédominance.

Le récit qui suit parut à l’origine en 1795 dans le Badischer
Landkalendar sous le titre Man ist oft das Opfer seiner Untreue (On est
souvent victime de son propre mensonge). C’est à partir de l’édition de 1811
des œuvres de Hebel que le titre devient Le juge intelligent. Hebel aurait
écrit une douzaine d’historiettes concernant des juges. Celle-ci est la plus
connue.

27 Revue GEO, Édition allemande, N° 37, Die Deutsche Romantik.
28 Voir le site musenalm.de
29 Ursula E. KOCH, histoire des medias.com/presse-allemande-et-presse.html
30 Éditions Lavigne, 1843, Illustrations de Gavarni, Préface de P. Christian.
29
Der kluge Richter
(Le juge intelligent)
Johann-Peter Hebel, 1795
__________________________________

Un homme riche avait perdu une grosse somme d’argent. Il offrait 100
Thalers de récompense à qui lui retrouverait son bien. Un honnête homme
lui ramène une somme d’argent qu’il a trouvé. L’homme riche compte les
billets : 700 Thalers. Il dit à l’autre qu’il a bien fait de prendre sa
récompense puisque c’est 800 Thalers qu’il avait perdus. L’autre nie. Il dit
n’avoir rien pris sur la somme. Ils vont voir le juge pour expliquer leur
affaire. Le juge dit que vu qu’il n’y avait que 700 Thalers trouvés alors que
800 avaient été perdus, manifestement, cet argent ne doit pas correspondre
au bien perdu. Il propose donc à celui qui l’a trouvé de le garder et à
l’homme riche d’être patient en attendant que celui qui lui retrouvera les 800
se manifeste.
__________________________________

Registre de la justice ****
Finalement, ils allèrent devant le juge.
Voilà bien une histoire de justice, indéniablement. Un différent, une
tentative malhonnête et le juge, qui, d’un mot, comprend la situation et
donne sa décision.

Registre du suspense
On ne peut parler là de suspense. Bien sûr, le lecteur comprend la
situation et attend la conclusion mais il n’y a ni mystère ni danger et
l’escroquerie est trop simple (et le texte trop court, une page) dans sa
description pour qu’on soit « suspendu » au dénouement.

Registre de la stratégie *
Ce récit se présente sous la forme d’un petit conte, voire d’une fable en
prose. Les trois personnages, le juge, l’homme riche et l’honnête homme
n’ont pas de noms. L’homme riche pense abuser l’honnête homme. La
stratégie narrative se résume à la chute. On mettra une étoile pour cette
sagesse « stratégique » du juge, dont la décision, toute en finesse, ne peut
être contestée tellement elle est logique.



30
3. La popularité allemande des recueils d’affaires
judiciaires

L’avocat français Gayot de Pitaval (1673-1743) avait publié en France les
Causes célèbres et intéressantes avec les jugements qui les ont décidées
(1734-1745), monumentale encyclopédie de faits divers de vingt volumes.
Une des affaires traitées parmi les plus connues est celle de Martin
Guerre, qui sera récupérée par la littérature (Le pauvre de Monthléry (1841)
de C. Rabou) et qui finira au cinéma. Autre cause célèbre, la fameuse affaire
des poisons que lira avec intérêt Hoffmann et qu’on retrouve en introduction
de Mademoiselle de Scudéry*.
31Une réédition allemande des Causes célèbres en 1792 précéda une série
d’anthologies du même genre, anthologies surnommées dans la foulée des
32« Pitaval » , et dont le succès entraîna des rééditions régulières.
Hügel, dans sa bibliographie, cite les suivantes.

Karl Müchler (1764-1857), juriste :
- Kriminalgeschichten : aus gerichtlichen Akten gezogen (tirées d’actes
judiciaires), Berlin, 1792. (Réédition, Berlin, 1828).
- Merkwürdige Kriminalgeschichten (Étranges histoires de crimes),
Berlin, 1819.

August Meissner (1753-1807), écrivain :
- Kriminalgeschichten, 2 volumes, vienne, 1796, réédité en 1813.
Les histoires de Meissner traitent d’affaires principalement
33contemporaines , situées dans plusieurs pays d’Europe. Il y est bien sûr

31 G. de Pitaval, Merkwürdige Rechtsfälle als ein Betrag zur Geschichte der Menschheit
(Étranges affaires juridiques pour contribuer à l’histoire de l’humanité) ; 4 volumes, Jena,
C.H. Cuno, 1792-1795. Schiller a participé à cette édition.
32 Information donnée par J.P. Schweighauser dans son article sur le « Krimi » dans Temps
Noir N° 1, Éditions Joseph K., 1998.
33 Voici les titres de quelques unes de ces affaires ayant mérité son attention, sur une
quarantaine au total (Vol. 13 et 14 de ses œuvres, non traduites en français) :
- Mord an Seiner Frau, um ihre Seele zu retten (Meurtre de sa femme, pour sauver son âme).
- Unkeusche, Mörderin, Mordbrennerin, und doch blos ein unglückliches Mädchen
(Indécente, meurtrière, incendiaire et pourtant seulement une malheureuse fille).
- Mord wegen überdachter Treulosigkeit (Meurtre à cause d’un manque de fidélité réfléchi).
- Todtschläger, durch Eifersucht und Zusammenhäufung unglücklicher Umstände getrieben
(Donneur de coups mortels, par jalousie et par l’accumulation de circonstances
malheureuses).
- Ein Räuber, weil die menschliche Gesellschaft ohne Schuld ihn austiess (Un brigand, que la
société humaine avait condamné sans délit).
- Franzosicher Justizmord (Meurtre dans la justice française).
31
question de meurtres (Mord en allemand), de juges (Richter), de cadavres
(Leichnam), de soupçons (Verdacht), de vengeances (Rache). Si le mot
mystère (Geheimnis) est encore peu fréquent, l’enquête (Untersuchung) est
plusieurs fois évoquée et surtout la surprise (Erstaunen, Überschaft) qui
apparaît dans plusieurs histoires. J’ai choisi celle résumée ci-après car elle
est bien représentative du style littéraire de Meissner ; on peut la relier à
d’autres récits qui suivront. Le plus étonnant avec Meissner, c’est que tout
en restant dans le fait divers, on entrevoit déjà le suspense et la stratégie
narrative.

Christian Spiess (1755-1799), dramaturge :
- Kriminalgeschichten voller Abentheuer und Wunder und doch streng
der Wahrheit getreu (Histoires criminelles pleines d’aventures et de miracles
et pourtant des faits avérés), Hambourg, 1801 (réédition, 1804).

34Ritter von Feuerbach (1775-1833), juriste :
- Merkwürdige Criminalfälle, Giessen, 1808.

Aux côtés de l’Allemagne, dans une moindre mesure, la France et
l’Angleterre ont aussi leurs recueils d’affaires judiciaires. On citera :

- Petit Dictionnaire d’Anecdotes de Jean-François Bastien, Paris, Chez
Ancelle, 1820.
- The terrific Register ; or The record of Crime, Judgments…, London,
Sherwood, Jones and co, 1825.

Dans ces deux recueils, on retrouve un même fait divers criminel
(Gordier) qui a défrayé la chronique pendant plus d’un siècle. J’en donnerai
ci-après une version de 1772, puis les modifications effectuées avec une
autre de 1798. On ne peut que se poser, à son propos, la question d’une
adaptation littéraire.



- Vatermörder, ohne es zu wollen (Meurtrier de son père, sans qu’il l’ait voulu).
- Ja wohl hat sie es nicht gethan (Oui, peut-être ne l’a-t-elle pas fait !).
- Der Mann um Mitternacht auf der Kanzel (L’homme à minuit sur la chaire).
- Auch einer verstorbnen Frauen Winke soll man nicht verachten (Des signes d’une femme
défunte, on ne doit pas mépriser !).
- Die Stuzperükhe. Englische Kriminalgeschichte.
- Mordbesteller, oder Mörder. Welcher von beiden der Strafbarste ? (Le commanditaire ou le
meurtrier. Lequel des deux est le plus punissable ?) Etc.
34 Ritter, « Chevalier » de Feuerbach, a été traduit en anglais.
32
Mörder, nach Übereinstimmung aller Umstände and seiner eigenen
Überzeugung, und dennoch unschuldig
(Déclaré coupable de meurtre, après l’établissement des circonstances et
de son propre aveu et pourtant innocent)
Fait divers raconté par August Gottlieb Meissner, 1796
__________________________________

Témoins et juges peuvent être parfois trompés par les apparences, cela
arrive trop souvent. Mais quand l’accusé a lui-même reconnu son geste à
tort, alors que penser de la justice des hommes ?
En Hollande, à Bois-le-duc, les soldats de la caserne avaient le privilège,
à la suite de « grandes manœuvres », d’avoir une permission pendant toute
une soirée. Permission qui donnait lieu à un enthousiasme général, mais qui
pouvait donner à quelque individu des préoccupations sérieuses.
Le lendemain d’une de ces nuits de permission, un grenadier est retrouvé
au milieu de la rue, près d’un débit de boissons avec une blessure mortelle.
Au-dessus de lui est affalé, comme sur un sofa, ivre mort, un de ses
camarades, avec du sang sur son sabre. On emmène le soldat ivre en prison
dans laquelle, réveillé, il demande ce qu’il fait ici et où l’a-t-on trouvé.
On le met au courant. Il confie alors avoir bu et s’être querellé avec son
camarade. Un moment de la soirée, l’autre, insultant et injuriant est sorti
dans la rue. De nombreuses personnes ont été témoins de cette scène. Il l’a
suivi dehors mais ne se souvient pas de la suite. Convaincu qu’il a tué son
camarade dans son abus de boisson, le soldat accepte la peine qu’on lui
donnera. Il attend en prison son exécution. Juste avant que la sentence ne
soit appliquée, une voix s’élève parmi les soldats présents ; « Cela ne peut
durer plus longtemps, je suis…, je suis le meurtrier. Celui-là est innocent. »
Après un total moment de surprise parmi les spectateurs, les deux sont
ramenés au cachot. Le deuxième soldat raconte alors comment, ayant un
compte à régler de longue date (histoire de cœur) avec le soldat assassiné, il
s’était juré sa perte. Il n’avait pas trouvé jusqu’à présent le moment opportun
jusqu’à cette nuit où, profitant de la querelle des deux autres, il avait attendu
sa future victime au coin de la rue. C’est le réveil de sa conscience qui l’a
fait se dénoncer. Il dit accepter sa peine, laquelle eut lieu sur la roue
quelques jours plus tard.
__________________________________

Registre de la justice *****
Car témoins et juge peuvent être trompés par les apparences et reconnaître
35un innocent pour coupable .

35 Op. Cit. Déclaré coupable de meurtre... [63-72], p. 63.
33

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