Art, Tragédie et Vérité

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Hölderlin, Nietzsche, Heidegger et le psychanalyste Jacques Lacan, ont renouvelé dans le même sens la lecture de la tragédie. Ils ont vu en elle la mise au jour conjointe de l'essence de l'homme et de l'essence de l'art, celui-ci étant compris comme le lieu même du dévoilement originel du monde. Or, une telle question du sens de la tragédie – ou du tragique – est à ce point difficile que ces quatre auteurs, chacun ayant son langage et son angle d'attaque propres, ne seront pas de trop pour nous aider à l'élucider.
Publié le : samedi 1 octobre 2011
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EAN13 : 9782296468849
Nombre de pages : 140
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Ouverture philosophique Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau, Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Marie-Françoise BURESI-COLLARD,Pasolini : le corps in-carne, A propos dePétrole, 2011. Cyrille CAHEN,Appartenance et liberté, 2011. Marie-Françoise MARTIN,La problématique du mal dans une philosophie de lexistence, 2011. Paul DUBOUCHET,Thomas dAquin, droit, politique et métaphysique. Une critique de la science et de la philosophie, 2011. Henri DE MONVALLIER,Le musée imaginaire de Hegel et Malraux, 2011. Daniel ARNAUD,La République a-t-elle encore un sens ?, 2011. A. QUINTILIANO,Imagination, espace et temps, 2011. A. QUINTILIANO,La perception, 2011. Aimberê QUINTILIANO,Imagination, espace et temps, 2011. Aimberê QUINTILIANO,La perception, 2011. Pascal GAUDET,Kant et la fondation architectonique de lexistence,2011. Camille Laura VILLET,Voir un tableau : entendre le monde. Essai sur labstraction du sujet à partir de lexpérience picturale, 2011.
Joël Balazut
Art, tragédie et vérité
Du même auteur Limpensé de la philosophie heideggérienne. Lessence du tragique. Paris, LHarmattan, 2007. Heidegger, Paris, LHarmattan, 2008.
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-55512-9 EAN : 9782296555129
Avec Hölderlin, puis chez le jeune Nietzsche, la question du sens de la tragédie a été posée de manière radicalement nouvelle. Ils lui ont reconnu, chacun à sa manière, une importance toute particulière, insoupçonnée jusqualors dans la mesure où elle nexhibe rien de moins à leurs yeux que lessence même de lhomme tout en rendant compte de son mode douverture au monde. Ils ont alors été conduits à renouveler profondément sur cette base la conception de lart en sopposant à lesthétique traditionnelle. Hölderlin et le Nietzsche deLa Naissance de la tragédie ont donc rompu avec la lecture aristotélicienne qui ne voyait dans la tragédie que le spectacle des malheurs qui sabattent sur des êtres quasiment innocents, éveillant la terreur et la pitié de manière à réaliser lacatharsisdecespassions. Or, nous létablirons, une lecture semblable de la tragédie va bien plus tard constituerlecurmême de la pensée de Heidegger, qui, sil a reconnu sa dette à légard de Hölderlin, na cependant pas mesuré la parenté de sa pensée avec celle du premier Nietzsche. Par ailleurs, ainsi que Philippe Lacoue-Labarthe la montré, la lecture lacanienne de la tragédie dans leSéminaire VII rejoint celle de Heidegger tout en apportant un éclairage spécifique et un élément nouveau. Ces quatre auteurs forment à nos yeux, telle est notre thèse, une véritable  constellation  car ils ont renouvelé dans le même sens, mais à chaque fois de manière autonome, la lecture de la tragédie pour voir en celle-ci à la fois lessence de lhomme et lessence de lart compris comme le lieu même du dévoilement du monde, cest-à-dire comme véhiculant le sens originel de la vérité.Cest
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en présentant leurs pensées respectives sur ce sujet que nous allons établir progressivement cela, car la question dutragique de la nature de cet art particulier quest la -tragédie qui a été mésinterprété par la tradition philosophique alors quil est la clef de tous les autres arts -est à ce point difficile que les quatre auteurs que nous avons nommés ne seront pas de trop, chacun ayant son langage et son angle dattaque propre, pour nous aider à lélucider. Nous allons voir alors comment, en retour, à être envisagée sous cet angle, la lecture de chacun de ces auteurs sen trouvera elle-même radicalement transformée. Et cela est vrai tout particulièrement pour la philosophie de Heidegger, qui, prise en vue en tant que pensée du tragique,vaapparaîtresousunjournouveauetinhabituel.
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Chapitre I
Hölderlin et les Grecs
Souvent, à cause peut-être de limage romantique du  poète foudroyé , on a trop insisté sur le déchirement de Hölderlin, les ruptures théoriques, linachèvement de luvre, le tout étant certes génial, mais conduisant quasi inéluctablement à lUmnartung. Or, en dépit du caractère fragmentaire de luvre une évolution précise et une unité de sens sy trouvent. Hölderlin, qui a développé sa poésie-pensée dans un rapport fondamental à la Grèce, a donné de celle-ci une image très précise, novatrice, anticipant sur les découvertes du jeune Nietzsche, renouvelant de manière profonde la réflexion sur la tragédie tout en lui accordant la place centrale dans la culture grecque. Et dans ses derniers textes il a su concevoir un rapport fondamental aux Grecs, à la fois essentiel et cependant dégagé de la tentationnaïvedelimitationetmême,dansunecertainemesure, de la nostalgie. Cest à exhiber ce sens de luvre hölderlinienne que nous allons nous attacher dans cette brève étude. Lexpérience fondamentale, qui porte la pensée et la poésie de Hölderlin tout entière dèsHypérion et (1797), même peut-être avant, dès les poèmes de jeunesse, est résumée par une formule attribuée à Héraclite, laquelle était devenue une devise, un cri de ralliement qui circulait à son époque, mais à laquelle il va donner un sens particulier :En Kaï Pan Un et Tout,  . Cette devise signifie pour le poète que lexistence humaine trouve son accomplissement, son point culminant, dans les instants de plénitudeoù la finitude semble momentanément  levée  et où est pressentie la confusion avec le Tout englobant de la Nature. Ce sont des moments privilégiés dans lesquels on se sent, en quelque sorte, submergé par lenvahissement du Tout, où on pressent, comme expérience limite, notre absorption passive dans la Nature.
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Voici ce que Hölderlin fait dire à son héros dans Hypérion:  perdu dans les immensités bleues, souvent je lève les yeux vers lEther ou je les abaisse vers la mer sacrée, alors il me semble voir souvrir devant moi la porte de lInvisible et que je manéantis avec tout ce qui mentoure 1. Il ajoute un peu plus loin, précisant le sens dune telle expérience :  quest-ce que la vie divine, le ciel de lhomme, sinon de ne faire quun avec toutes choses ? retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la nature 2. Il est, en effet, une unité de la Nature, qui par delà ses transformations demeure toujours identique car elle ne tolère ni perte ni surcroît (les naissances et les morts se compensant) et avec laquelle il est possible de se confondre à la limite en des moments privilégiés. Or, de tels moments exceptionnels supposent eux-mêmes que soit implicitement présent en lhomme, de manière permanente, un sentiment de communion avec la Nature. Le jeune Hölderlin constate que cette expérience de communion avec le Tout a disparu chez lhomme moderne alors quelle était cela même qui portait et entraînaitentièrementlaculturegrecque.LesGrecsvontdonc être, demblée, un modèle pour le poète, mais la relation quil entretient avec eux nen sera pas moins extrêmement complexe ainsi que nous allons le voir. Hölderlin est, depuis sa jeunesse, déchiré par une oscillation entre deux tendances contradictoires dans sa relation à lUn-Tout de la Nature. Il oscille sans cesse entre la tentation de la fusion, dans la perte de toute individualité (La Mort dEmpédocle) et le sentiment inverse de la distance infranchissable pour lindividu séparé, qui, soit provoque une incurable nostalgie (Hypérionsoit, par la suite, doit être maintenue et), renforcée par peur dêtre submergé ou foudroyé (Lettres à 1. Friedrich Hölderlin,Hypérion, Paris, Poésie/Gallimard, 2005, p. 46. 2.Ibid., p. 55.
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