Arthur Rimbaud

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La portée du présent ouvrage se réduit à une simple thèse, que l'auteur a défendue en 1941 dans Criterium, revue dans laquelle il s'est évertué à démontrer que Rimbaud, durant toute sa vie, est demeuré, virtuellement un écrivain, persistant à se conformer dans cette idée préconçue, en se comportant comme un lettré. En ayant recours à de nouveaux documents, voilà l'appréciation que M. de Graaf a soudoyée dans Arthur Rimbaud, sa vie, son oeuvre, titre qui implique la suggestion: oeuvre à laquelle Rimbaud aurait voulu vouer toute sa vie.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
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EAN13 : 9782336260013
Nombre de pages : 362
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Arthur Rimbaud . sa Vle, son œuvre

Premlëre édition:

ImprimerieRoyale Van Gorcum& Camp.

DANIEL

A. DE GRAAF

Arthur Rimbaud . sa VIe, son œuvre

L'HARMATTAN

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE
L'Harmattan Hongrie Kosuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8303-1 EAN : 9782747583039

Table des matières

PRÉFACE
I

PÉRIODE 1-3: 4-7: 8-10:

ARDENNAISE Le Collégien. Le Vagabond Le Voyant .

(1854-1871)

7 29 54

II

VIE DE BOHÈME

(1871-1873)

1-5: 6-7: 8: 9-10:
III VIE

Période parisienne. . Bruxelles-Londres.. Drame de Bruxelles. Œuvre de transition: «Une Saison en enfer» (1873-1880)

.

77 122 161 184

ERRANTE

1-2: 3: 4:
IV V DERNIÈRE PÉRIODE

Seconde période anglaise «Les Villes)}. . «Les Continents)} .
ŒUVRE: SOI-DISANT «LES ILLUMINATIONS)} (1880-1891)

210 237 261 283-302

POST-LITTÉRAIRE

303-332 CONCLUSION. ANNEXE.

.
.

333-334
336-339

Préface

Daniel Adriaan de Graaf est né le 25 décembre 1906 à Utrecht. Son père était juriste: d'abord il exerça en tant qu'avocat, puis fut inspecteur d'institutions et d'œuvres sociales chrétiennes. Daniel, lycéen studieux, passa son baccalauréat, et étudia les langues classiques à Utrecht. Après sa licence, il poursuivit à Amsterdam l'étude de la langue française. En 1937, il épousa Jeannette-Christine Mylotra. Ils n'eurent pas d'enfant. Le 26 octobre 1948, il soutint sa thèse: "Arthur Rimbaud et la durée de son activité littéraire", et obtint le titre de docteur ès lettres de la faculté d'Utrecht. Ensuite il fut nommé professeur de lycée en Zélande à Oostburg et à Goës, où il résida. Entretemps il a publié nombre d'articles dans divers périodiques, français, néerlandais, italiens. Un subside de l'Organisation néerlandaise pour le Développement de la Recherche Scientifique de Den Haag a rendu possible la publication de son livre: "Arthur Rimbaud, sa vie, son œuvre", Van Gorcum, Assen, 1960. Il a écrit un ouvrage en néerlandais sur son grand oncle paternel, Allard Pierson (19831-1896), professeur de philosophie à l'université de Heideburg, et d'Amsterdam. Après une longue maladie, Daniel Adriaan de Graaf est décédé à Goës (Zélande) le 31 mars 1981. Cette courte biographie ne rend pas compte des heures les plus précieuses que de Graaf consacra aux littératures française et étrangère. Il reste le meilleur connaisseur de Rimbaud et de son entourage. Verlaine a nommé les "poètes maudits". Mais qui réhabilitera les critiques maudits que les plus huppés pillent sans vergogne et sans les citer? Tel fut le cas du docteur Daniel Adriaan de Graaf qui put dire adieu à sa carrière universitaire en 1954. Lui,

docteur ès lettres, finit dans la peau d'un magister d'athénée... La Faculté avait rangé dans le même casier: "Rimbaud, le représentant de la pègre, et le récipiendaire, ô scandale! " (dixit Johannes TieIray, président du jury). De fait, l'heureux impétrant vécut d'expédients, de leçons particulières, lui, l'anarchiste, le nihiliste, comme son communard de Rimbaud. A son retour de Breda, un examinateur le baptisa: "le clochard culturel" sans doute à cause de ses stations chez la "mère MoIs", la dame Henrouille du coin! Son modèle fut sans conteste le compositeur Alphons Diepenbrouck, cher à Allard Pierson, qui lui fit place au Panthéon de la musique. Sur le plan de la peinture, de Graaf eut une expérience désastreuse. Aucun historien d'art ne s'est intéressé à Rembrandt, œuvre de jeunesse, malgré une documentation convaincante et des arguments à toute épreuve. Mais la presse s'en était si bien mêlée que jadis à un congrès d'éditeurs et de libraires à Lille, on sut qu'à Goës, on avait découvert un authentique Rembrandt. Ceci dit pour la couleur locale et le goût du personnage, qui possédait un Vanloo. A l'actif de ce fill limier sur les pistes embrouillées d'un Rimbaud, plus légendaire que réel, s'inscrit Jules Mouquet : en 1949 M. Bouillane de Lacoste publia sa thèse: «Rimbaud et le problème des "Illuminations"», dans laquelle il s'efforça de démontrer que Rimbaud composa les Illuminations, après avoir écrit "Une saison en enfer". Il ne faisait en cela que reprendre l'affIrmation avancée par Verlaine au début de sa préface aux "Illuminations", et que M. D.A. de Graaf avait adoptée dans< "Rimbaud et la durée de son activité littéraire", Assen, 1948', (Pléiade de Rimbaud, 1963). Or, cette thèse ,n'était pas originale en ce qui concerne la date attribuée aux "Illuminations", en ce sens qu'avant 1949, et même avant 1948, où il prit date, de Graaf avait commis un article traitant du même sujet dans la revue des Pays-Bas:

"Criterium" : en 1941 exactement: auteur-shap" .

"Arthur Rimbaud en het

Contrairement aux idées reçues, les ouvrages les plus anciens sur Rimbaud ne sont pas les plus démodés. Dans le fatras des exégèses modernes, souvent il y a sinon galimatias, du moins emphase et vocifération, et parfois méconnaissance totale du sujet, phraséologie qui n'apporte aucun éclaircissement au débat de ténèbres. Les uns et les autres projettent sur Rimbaud leurs élucubrations, et l'ombre d'un système étranger à Rimbaud, ce qui se traduit par une confusion plus grande encore qu'en apparence. Sans tape-à-l'œil, "Arthur Rimbaud, sa vie, son oeuvre" se présente en toute simplicité. De Graaf nous y introduit dans l'environnement littéraire et affectif de Rimbaud, mieux que quiconque. Le lecteur a l'impression de mener sa propre enquête. L'intelligence du texte associée aux faits significatifs d'une aventure hors pair domine le panorama. De Graaf se réfère aux évènements qui sortent de l'ordinaire. Il relate même des anecdotes qui aident à l'entendement de périodes ingrates, redresse des pans de vie obscure. Les chercheurs ne s'y trompent pas, qui puisent dans cette thèse épuisée, en avance sur les études contemporaines. Avec de Graaf, on repartira d'un Rimbaud continuateur, on esquissera les hypothèses hardies ou hasardeuses mais constructives. Il use d'une langue alerte, entachée de "hollandismes", qui en font l'attrait, mais qu'il n'a pas eu le temps de corriger, occupé qu'il était à démêler l'intrigue du drame familial qui a secoué l'existence de Rimbaud et des siens, me laissant le soin d'expliquer le mystère dont elle s'entoura délibérément.

Esprit cultivé, visant à l'universel, humaniste, notre honnête homme met toute son érudition au service d'une cause perdue, semble-t-il, mais qui n'est jugée et entendue que par des censeurs ignares ou profanes. On a tout lu sur Rimbaud, et surtout les critiques de critiques! Je dois avouer que Daniel Adriaan de Graaf est un des premiers qui ait lu Rimbaud par et pour Rimbaud. En effet, pour comprendre, il faut communier. "Arthur Rimbaud, sa vie, son oeuvre" est un témoignage d'amour et de reconnaissance, né d'une rencontre entre un poète batave et un français. En bref, Rimbaud n'est plus seul, est loin de la tour d'ivoire des romantiques, vit en bande, compte avec un groupe d'amis, a connu un certain bonheur, ne s'est pas tu d'un tour de passepasse, et n'a pas emporté son secret dans la tombe. Il l'a même partagé avec Paul Verlaine et avec Germain Nouveau, entre autres. Voilà ce que je devais dire et que n'a pas développé de Graaf. Il m'incombe de délivrer son message, de tourner les pages du Journal de Voyage, initiatique, ou d'éducation, dont D.A. de Graaf a marqué les étapes sans halte, ni hâte, et de lui prêter, en échange, tout mon concours.

Pierre Borel

Préface

Malgré les nombreux détails biographiques qui ont été élucidés au cours de la dernière décade, la vie de Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud reste obscure à plusieurs égards. Le problème de son silence, par exemple, et celui de sa conversion, notamment, loin de s'éclaircir, constituent actuellement des énigmes devant lesquelles un nombre toujours accroissant de rimbaldiens adopte une position de plus en plus sceptique. Ils tendent, en ce qui concerne la seconde question, à mettre en doute la déclaration nette de la sœur du poète, alors qu'ils vont abandonner peu à peu la thèse traditionnelle parlant d'un adieu définitif aux lettres de la part de celui qui, jadis, était censé avoir jeté au feu tous les exemplaires de son œuvre imprimée ainsi que tous ses manuscrits. Depuis une vingtaine d'années je me suis opposé à la tradition selon laquelle Rimbaud se serait rangé parmi les poètes morts jeunes à qui l' homme survit. J'ai parlé à ce sujet pour la première fois dans une revue néerlandaise1, puis, plus en détail, dans ma thèse de doctorat, pour poursuivre mes recherches dont les résultats trouvèrent une place dans des revues belges, françaises, suisses et italiennes2. Pour le moment, je retourne aus sujet de ma thèse tout en transformant le fragment en un ensemble; autrement dit: l'étude devient une biographie critique. Mieux qu'à des hypothèses isolées formulées relativement à tel détail de cette vie humaine (et non surhumaine!), le phénomène Rimbaud, à mon avis, fournit en premier lieu matière à une biographie complèteS comprenant toute sa vie et toute son œuvre. Se distinguant quelque peu de l'étude précédente, en ce qui concerne l'objectif visé, le présent ouvrage traite, sinon d'une carrière d'homme de lettres, du moins, conformément à une déclaration de Georges Izambard datant de 1898, d'une vocation de poète qui se manifeste sous forme d'une attitude, d'une aspiration, d'une obstination, pour trancher le mot, qui demeurent intactes jusqu'à la fin vraiment

tragique de celui qui, dès la quatorzième année, s'était considéré comme un vates. Crise de puberté qui s'étend sur toute une vie de raté laquelle s'avéra, tout de même, glorieuse. Que l'œuvre rimbaldienne, dès l'instant de son achèvement tel quel, ait répondu à un besoin latent de la part du public lettré, cela résulte d'un texte curieux qui se trouve, non pas dans telle revue d'avant-garde, mais dans le cadre quasi officiel d'une chrestomathie publiée par Vinet à l'usage d'un cercle de lecteurs plus vaste englobé sous le terme de rigueur à cette époque: (<lajeunesse et l'âge mûn... Il s'agit du troisième tome revu et augmenté par Eugène Rambert. Or, au-dessus d'un passage emprunté au Centaure de Maurice de Guérin, on se heurte à cette caractéristique de la littérature de l'avenir telle qu'elle va se manifester à la fin du XI Xe siècle:
La littérature française est dans une période où il faut qu'elle pousse au dehors tout ce qu'il y a en elle de richesses latentes, afin de suffire aux besoins nouveaux de la pensée. Cela est particulièrement vrai de la poésie dont l'ambition semble être de faire parler selon leur nature tous les êtres possibles ou impossibles, d'entrer dans tous les moments de l'œuvre créatrice. A la langue poétique du XVIIIe siècle, il suffisait de pouvoir exprimer les rapports des hommes en société; celle du XIXe siècle ne sera pas satisfaite à moins de pouvoir exprimer le mystère de la vie à tous ses degrés, y compris ceux qui n'ont jamais existé que dans la fantaisie humaine.

Ces paroles, qui ont vu le jour dès 1878, constituent à la fois une prophétie et une constatation involontaire. Elles prédisent l'art moderne tel qu'il s'est épanoui en notre siècle, mais en même temps elles témoignent de l'esprit nouveau qui hante l'œuvre d'un Nerval, d'un Baudelaire, d'un Corbière, d'un Rimbaud. Les temps étaient donc mûrs pour accueillir le «génie qui se lève», comme Léon Valade l'avait affirmé devant son ami Blémont en son rôle de Jean-Baptiste du Voyant. Ce fut en 1871. Or, si pour une pareille diagnose, twis semaines de fréquentation avec l'enfant de génie avaient suffi, sept années ont mûri l'esprit de compréhension sinon de la foule, du moins d'un groupe assez étendu. Seulement cette élite des gens cultivés ne fit qu'entrevoir (l'allemand ahnen!) l'illuminé de l'avenir. Elle ne se rendit pas compte que le génie avait déjà surgi et que dans un chapitre des Illuminations il avait été incarné.

NOTES 1

Voir Criterium (La Haye), janvier, février 1941 (<Arthur Rimbaud en zijn

verhouding tot het auteurschap}»). 2 Voir les articles publiés successivement dans: a. La Revue des Sciences Humaines d'octobre-décembre 1950 (<<Les Illuminations et la date exacte de leur composition}») b. Études de lettres (Lausanne), novembre 1954 (<Les relations d'Arthur Rimbaud avec le Monde des Lettres entre 1884 et 1891 }») c. La Revue des Sciences Humaines (Lille), avril-juin 1955 (<Une source des Illuminations: L'Exposition universelle de 1878 I») d. Synthèses (Bruxelles), mai-juin 1955 (,Une Saison en enfer plutôt un programme qu'un testament}») e. Rivista di Letterature Moderne e Comparate (Florence), juillet-décembre 1957 (<Une coopération entre Verlaine et Rimbaud en 1876? }») f. Lingue Straniere (Rome), juillet-août 1958 (<<Lavingt-sixième strophe du Bateau ivre») g. De Vlaamse Gids (Bruxelles) de mars 1960: (,Rimbaud's laatste levensjaren en de litteratuur}) 3 Afin de ne pas trop encombrer de notes le présent ouvrage, l'auteur n'a pas jugé nécessaire de référer aux Œuvres complètes pour autant qu'elles contienent les lettres de Rimbaud (Paris Gallimard, 1946, nouvelle édition augmentée, 1954).

Période

ardennaise

1854-1871

1 LE COLLÉGIEN

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud est né le 20 octobre 1854 à Charleville 12, rue Napoléon (aujourd'hui rue Thiers). Tous les récits qui se rapportent à sa prime jeunesse relèvent plus ou moins de la légende, fruit de récits forgés de toutes pièces, à ce qu'il paraît, par le poète lui-même. Sa sœur cadette, Isabelle, avec le concours de son mari Pierre Dufour (alias Paterne Berrichon), n'a pas hésité à la codifier ainsi: {<A l'heure de sa venue au monde (...), il avait déjà les yeux grands ouverts}}. Ils sont allés jusqu'à prétendre que peu de temps après, on le vit avec stupéfaction {<descendre de son coussin et ramper, rieur, vers la porte de l'appartement donnant sur le palier». On poursuit ce conte de fées en relatant que Rimbaud, dès l'âge de huit mois, a marché {<délibérément}} et qu'il a joué nu dans un coffre à sel, comme il aurait appris, vingt ans plus tard, le russe dans un placard. . .1 On se demande, du reste, si la note suivante écrite par Isabelle à la fin de sa vie, relève déjà de la vérité historique:
Tout petit, il écrivait déjà par plaisir. Il avait à peine dix ans qu'il nous intéressait durant de longues soirées en nous lisant ses voyages merveilleux dans les contrées inconnues et bizarres, au milieu des déserts et des océans, dans les montagnes et sur les fleuves. Naturellement tout cela était jeux d'enfant; aussitôt composés et lus, ces manuscrits étaient déchirés et perdus2.

Il Y a lieu de se demander à ce propos si ces particularités concordent avec le passage bien connu des Poètes de sept ans où Rimbaud luimême avoue qu'il possède un penchant littéraire remontant à une date encore plus précoce:
A sept ans, il faisait de romans sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes! - Il s'aidait De journaux illustrés...

On voit que le garçon ne se fit pas d'illusion sur l'originalité

de ses

compositions! En fit-il autrement, par ailleurs, lorsque, à la fin de sa vie, il traitait ses poésies anciennes de <<rÏnçures»?3 Seulement, à en juger d'après ce poème écrit à l'âge d'à peine seize ans4, le petit poète n'en aurait point fait lecture en pleine famille, mais aurait préféré réciter pour lui-seul son <<romansans cesse médité ». D'autre part, il y a de quoi douter de la véracité de ce récit de manuscrits déchirés qui s'accorde trop bien avec celui des exemplaires brûlés d'Une Saison en enter au point de nous suggérer la présence d'une source unique: la riche fantaisie d'Isabelle qui tend à démontrer que son frère a été quelqu'un qui, dès l'âge le plus tendre, aurait détesté la publication ou même la conservation de ses œuvres. Ilya d'autant plus de raisons d'en douter depuis l'heureusedécouverte faite par MlleSuzanne Briet, chez un collectionneur d' autographes qui a voulu garder l'anonymat, de certaines élucubrations d'Arthur datant de sa dixième année environ. Grâce à ces documents précieux nous sommes à même de compléter quelque peu cette image de l'enfant de dix ans après avoir examiné certaines illustrations portant de brèves légendes. Je me sers, en les reproduisant, du commentaire de MlleBriet tel que nous le rencontrons dans sa remarquable étude sur le poète5:
Le premier groupe comprend cinq dessins carrés ou rectangulaires de dimensions différentes et séparés entre eux par des traits pleins: 1. Le tratneau. Un garçonnet en uniforme de collégien tire un petit traineau sur lequel une fillette est assise. (Nive la reine du Nord», dit la fillette tandis que le garçon annonce: (,Nous allons naufrager». 2. La balançoire. Une chaise, suspendue par le dossier à la poignée d'une porte, est occupée par la même petite fille qui s'écrie (!Ah! che tombe». tandis que le garçon (est-ce bien le même?) levant les bras au ciel recommande «Tin toi d'une min j). 3. Le siège. Une famille, père, mère et deux garçons lancent du premier étage d'une maison des projectiles divers, qui ressemblent à des assiettes, sur des civils petits et grands, battant en retraite. Un homme en haut de forme se retourne pour crier (<faudra s'plainde de ça I). 4. La messe. Deux fillettes, à genoux sur des chaises basses, présentent leurs jouets à un officiant en habit de collégien, debout, tenant un livre à hauteur de visage et lisant, tête haute, la bouche ouverte. Celle des petites filles qui tend une marionnette en habit masculin profère (,Faut baptiser ça i). 5. L'Agriculture. Deux collégiens et leurs jeunes sœurs (Frédéric, Arthur, Vitalie et Isabelle) entourent une plante posée, dans une caisse, au bord d'une fenêtre. Les filles lèvent les bras au ciel. L'ainé des garçons met le poing sur la hanche et prend un air inspiré. Tandis que le cadet montre la plante d'un geste large.

2

(w) Au verso, la dernière page du cahier offre deux dessins. Le second n'est pas de la même facture que les précédents et il est sans titre. Il montre une femme assise à l'entrée d'un bosquet, se cachant le visage avec le bras gauche, tandis que son bras droit bat l'air. Un homme s'éloigne d'elle à grandes enjambées, avec l'air d'avoir fait un mauvais coup. Le premier dessin appartient à la série des «Plaisirs du jeune âge». Il s'intitule Navigation. On y voit les deux collégiens renversés dans une barque plate. Tous deux lèvent les bras au ciel, et le plus petit crie «Au secours».

En 1858, Jean-Nicolas Cuif chez lequel sa fille Marie-Catherine.Vitalie fit ses couches, tandis que son mari, le Capitaine Frédéric Rimbaud, était en garnison, mourut à l'âge de soixante ans. Ne pouvant plus supporter l'humeur acariâtre de sa femme, Frédéric finit par se séparer d'elle pour de bon en sortant ainsi d'une situation déjà largement compromise par de longues absences réitérées. Il put jouir désormais de son indépendance jusqu'à sa mort survenue le 18 novembre 1878. Cet événement a-t-il eu lieu en 1860, comme la plupart des biographes le prétendent, ou bien coincida-t-ilavec la mise en retraite de l'officier de l'armée d'Afrique, en 1864? En tout état de cause, une violente dispute semble avoir mis le comble à la mésintelligence entre les deux époux. Le père parti, il ne reste à la mère agée de 35 ans qu'un frère, de cinq ans son cadet, surnommé <<le saltimbanque J). Marié vers 1855, ce bohème acharné abandonna sa femme après un an et mena ensuite une vie de vagabond. Sa sœur ne voulant pas tolérer sa présence chez elle, le traitait en mendiant et lui demandait ses papiers quand il se présentait. Malgré sa vie désordonnée, il mourut à l'âge de 94 ans, à l'Hospice de Château-Forcien. Le frère aîné de Vitalie, Félix, né en 1824 et mort en 1855, fut surnommé «l'Africain» parce que, pour éviter une condamnation en correctionnelle, il s'était engagé dans l'armée africaine6. - C'est de ces deux oncles que le poète dut hériter l'humeur instable, l'amour des voyages et le mépris des lois. Dans la première nécrologie qui ait été publié au sujet du poète mort, son ami de jeunesse, Louis Pierquin, considérait Rimbaud comme la victime d'une «prédisposition à chercher toujours l'audelà» et, notamment, astrologiquement parlant, celle de <<l'astre de la nuit I), comme le héros d'un des poèmes de prose de Baudelaire auquel la lune s'adresse en prédisant:
Tu subiras éternellement l'influence de mon baiser. Tu aimeras ce que j'aime 3

et ce qui m'aime: l'eau, les nuages, le silence et la nuit; la mer immense et verte, l'eau informe et multiforme, le lieu où tu ne seras pas; l'amant que tu ne connaîtras pas; les fleurs monstrueuses, les parfums qui font délirer 7.

Il était encore le sosie de ce Münchhausen dont «les voyages étaient l'unique poésie, la seule aspiration de son cceun), Mais surtoutilaété, comme celui-ci, touché par la nostalgie de l'orient, des lointains, grâce à l'exemple d'un de ses parents. Dans les Aventures de Münchhausen, nous lisons - et, fort probablement, Rimbaud lui aussi l'aura lu, dans la première édition française, illustrée par Doré, de 1862 -:
Le Hasard voulut qu'un de mes parents vînt nous faire visite. Je fus bientôt
son favori; il me disait souvent voulait faire tout son possible désir.... que j'étais un gentil et joyeux garçon, et qu'il pour m'aider dans l'accomplissement de mon

Et le garçon va accompagner son oncle à Ceylan, comme Arthur, grâce à l'exemple du sien, va s'établir à Harrar à l'âge de vingt-six ans. Mais dès l'age de douze ans il va étudier la langue amharique. Si un colonel des Hussards protégeait le petit Münchhausen, un <~coloneldes cent gardes}} en fit de même pour celui qui écrivait le Cahier des Dix Ans 8. En 1860, Madame Rimbaud, revenue de la campagne - aucun biographe n'a indiqué le lieu de sa demeure: peut être Saint-Laurent près Mézières? - pour se fixer définitivement à Charleville, elle descendit d'abord à l'Hôtel du Lion d'Argent, pour s'installer ensuite dans la vieille rue Bourbon «hantée du populaire)}, comme s'exprime à ce sujet Paterne Berrichon. Faut-il faire remonter à cette époque précoce de sa vie l'image du garçon telle que la donne le poème dont j'ai déjà cité quelques vers? Peut-on voir dans Les Poètes de sept ans la peinture exacte du milieu que fréquentait Rimbaud entre les années 1860 et 62, après quoi la famille déménagea de nouveau, cette fois à la Cour d'Orléans? N'oublions pas qu'en 1861, Arthur a sept ans comme l'indique le titre des vers en question. Faute de détails relatifs à l'époque susdite, admettons que le poète avoue dans les vers suivants la naissance de son amour de prédilection pour la <~crapule}}:

4-

( . . .) Il écoutait

grouiller

les galeux

espaliers.

Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, l'œil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots!

S'il sympathise - s'encanaille, aura dit sa mère - avec les enfants, le petite poète en fait de même avec les ouvriers, habitants de ce quartier populaire, faisant preuve déjà d'un athéisme ou plutôt d'une haine contre la religion laquelle, selon les biographes, ne se serait manifestée que plus tard:
Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes qu'au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour, Font autour des édits rire et gronder les foules.

Or, voici que la jeune fille entre en scène, après que le garçonnet, se moquant déjà des édits impériaux, a été écarté des «pitiés immondes » c'est-à-dire de la fréquentation assidue des petits amis dont Madame Rimbaud s'effraie: prélude à l'amour anormal? Et faut-il voir des velléités d'amour «orthodoxe» dans cet autre fragment du même poème où l'on voit comment le jeune faune s'accoquine avec (da fille des ouvriers d'à côté »:
Quand venait, l'oeil brun, folle, en robe d'indiennes,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
La petite brutale, et qu'elle avait sauté Dans un coin ,sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons; - Et, par elle meurtri des poings et des talons, Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Un autre changement eut lieu en 1862: Rimbaud va visiter l'institution Rossat où il reste jusqu'à Pâques 1865. Voilà du moins ce que nous apprennent la plupart des biographies du poète. Un seul témoignage fait exception, lequel, tout de même, a sa valeur, puisqu'il émane de Louis Pierquin, ami de jeunesse de Rimbaud qui a été le premier, comme nous venons de le voir, à publier ses souvenirs sur le compte du poète. Or, celui-ci prétend, dans un article paru
5

en 18939, que dès l'année 1859, Arthur aurait été mis à l'école où il ne tarda pas à se faire remarquer à cause de sa (<viveintelligence I>. Or, après avoir atteint l'âge de neuf ans, il serait entré en huitième et aurait obtenu «d'emblée le premier rang». Cette version de l'histoire a l'air plus vraisembable que la tradition qui veut que Madame Rimbaud ait longuement gardé chez soi un garçon précoce (auquel elle aurait appris le (<I1ldiment I>!)lequel, dès le début de ses expériences scolaires, aurait rédigé une boutade curieuse où il exhale sa haine contre l'éducation classique. Le texte

original, tel qu'il a été publié par Mlle Briepo, avec les fautes d'orthographe et les négligences de ponctuation, le voici:
pourquoi apprendre et de l'histoire et de la geographie? on a il est vrai besoin de savoir que paris est en france mais on ne se demande pas a quel degré de latitude de l'histoire apprendre la vie de Chinaldon de nabopolassar de Darius de Cyrus et d'alexandre et de leurs autres comperes remarquables par leurs noms diabolique, est un supplice? Que m'importe, moi qu'alexandre ait été célèbre? Que m'inporte... que sait-on si les latins ont existé? c'est peut-être quelque langue forgée et quand même ils auraient existé qui ils me laissent rentier et conservent leur langue pour eux. Quel mal leur ai-je fait pour qu'ils me flanquent au supplice.

Une grande fierté, un grand besoin d'indépendance et une tendance à un nonconformisme féroce se font jour dans ces phrases chargées de mépris pour tout ce qui relève d'une discipline imposée à l'esprit. Dans un autre passage de ce fragment trouvé dans un cahier rempli de brouillons concernant des travaux scolaires et des jeux d'imagination jetés pêle-mêle, Rimbaud nous donne une évocation cmieuse du milieu familial où il évoluait, et qui tient de la vérité et de la fantaisie à la fois, une sorte de peinture idéaliste où se distingue surtout la figure de la mère différant sensiblement de celle qui a été en réalité la mère du poète. C'est plutôt le fruit de ses aspirations, de ses rêves, que l'image de cette femme douce et soumise:
ma mère était bien differente femme douce, calme, s'effrayant de peu de chose, et cependant tenant la maison dans un ordre parfait. .. elle était si calme, que mon père l'amusait comme une jeune demoiselle.

L'image du père, en revanche, de la réalité:

semble se rapprocher

beaucoup plus

Mon père était officierll dans les armées du roi. c'était un homme grand, 6

maigre, chevelure noire, barbe, yeux, peau de mem couleur (...). il était d'un caractère vif, bouillant, souvent en colère et ne voulant'rien souffrir qui lui deplut. . . .

Il nous reste à parler de ce que Rimbaud a écrit sur lui-même: il y a lieu de se demander jusqu'à quel degré la vérité a été approchée. Parfois on pense avoir affaire plutôt au frère Frédéric:
J'étais le plus aimé mes frères étaient moins vaillants que moi et cependant plus grands: j'aimais peu l'étude c'est a dire d'apprendre a lire, écrire et compter... mais si c'était pour arranger une maison, cultiver un jardin, faire des commissions, a la bonne heure, je me plaisais a cela. Jerne rappelle encore qu'un jour mon père m'avait promis vingt sous si je lui faisais bien une division; je commençai; mais je ne pus finir. ah! combien de fois ne m'a-t-il pas promis des sous des jouets des friandises meme un fois cinq francs si je pouvais lui lire quelque chose. . . .

Il Y a peu de temps d'ici, ce fragment constituait tout ce que nous connaissions à propos de ce cahier. Depuis 1956, cependant, le texte nous est parvenu, grâce, comme nous venons de le mentionner, à

l'intermédiaire de Mlle Briet. Or ce qui nous frappe le plus, parmi ces
écritures enfantines, c'est un fragment copié d'après les Études de la Nature de Bernardin de Saint-Pierre, sur lequel l'élève de dix ans a quelque peu brodé. Il s'agit d'un passage relatif aux insectes:
de petites mouches si jolies que l'envie me prit de les decrire. le lendemain j'en vis une autre sorte que je decriv j'en observai pendant trois sema trente sept espèces toutes extrêmement différente mais il en vint à la fin un si grand nombre et une aussi grande variété, que je laissai là cette étude quoique très amusante, parce que je manquais de loisir, ou, pour dire la verité, d'expres. slons.... 12

Il ne s'agit pas d'une copie servile, mais d'une transcription assez libre avec des variantes comme celle-ci: «l'envie me prit de les décrire (...) je laissai là cette étude quoique très amusante, parce que je manquais de loisirs, ou pour dire la vérité, d'expressions»: appliquez cela aux visions ultimes du (<nègreblanc» - et l'on comprend le drame véritable tel qu'il s'est joué dans cette vie de poète (<posthume ». Quant à l'auteur de ces élucubrations, Mlle Briet a raison de conclure: «Il fait déjà son métier d'écrivain ». Malgré de grands succès scolaires - dont un «Résumé d'histoire an7

cienne» remportant les louanges du Régent du sixième, M. Crouet qui en fit communication à tout le personnel du collège municipial où Rimbaud était entré au printemps de 1865 - Rimbaud ne sait pas gagner la confiance de ses supérieurs. Il a beau sauter une classe, se signaler par des premiers prix et des accessits, M. Pérette, directeur de la quatrième, lui prédit, malgré la grande intelligence de son élève, un avenir désavantageux. Par ailleurs, on peut constater que le collégien ayant paru, dès 1867, au palmarès, ne tarde pas à se dérober, à la fin de la rhétorique, à la discipline de l'enseignement. De ce contraste intérieur, dont la boutade précitée porte les vestiges, la première composition en vers latins qui nous soit parvenue de sa part, en fait foi. Il s'agit de la paraphrase d'une Ode d'Horace13 tâche ardue dont l'élève de seconde s'était acquis au point d'emporter l'honneur d'être imprimé dans le Bulletin ojjicielde l'Académie de Douai. Ce sont 59 hexamètres sans titre portant la date du 6 novembre 1868, qui trouvèrent une place dans le numéro du 15 janvier 1869. Le début gracieux s'en annonce ainsi:
Ver erat, et morbo Romae languebat inerti Orbilius: diri tacuerunt tela magistri Plagarumque sonus non jam veniebat ad aures, Nee ferula assiduo cruciabat membra dolore. Arripui tempus: ridentia rura petivi Immemor; a studio mati curisque soluti Blanda fatigatam recrearunt gaudia mentem. Nescio quae laeta captum dulcedine pectus Taedia jam ludi, jam tristia verba magistri Oblitum, campos late spectare juvabat Laetaque vernantis miracula cernere terrae.I4

Or, dans le rêve qui surprend le promeneur juvénile, deux colombes lui annoncent un avenir glorieux en écrivant au-dessus de la tête de celui qui, fatigué, s'est couché au bord de la route pour s'endormir aussitôt, tout en portant en rond une flamme céleste, les trois mots fatidiques: TU VATESERIS. Deux années et demie séparent le couronnement du vates de l'avènement du voyant. Mais alors què la première solennité ressemble au sacre d'un roi, la seconde rappelle plutôt le dictateur qui met lui-même le signe de l'empereur sur la tête. Par ailleurs, dès le cours scolaire 1866-67, le principal Desdouets, le même qui, le 17 mars 1870 devait faire présent à son élève des

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Caractères de La Bruyère, n'hésite pas à déclarer devant une classe inférieure à celle où était placé Rimbaud: <<Vousavez un camarade qui fait des vers latins; eh bien! Vous verrez quel poète il sera dans sa langue natale!» Voilà, délayé quelque peu, le présage fait à l'élève imaginaire qui fait l'école buissonnière. . .15 II n'y a pas lieu de s'étonner que, dans ce caractère plein de contrastes, le fort en thème va de pair avec le mystificateur. Voici à ce propos le témoignage de Delahaut selon lequel Rimbaud mit son intelligence précoce au profit de ses condisciples en mal d'inspiration et de. .. connaissances:
Pendant que l'un de nous démontrait au tableau (en présence du professeur des mathématiques, M. Barbaisse) quelque théorème de géométrie, Rimbaud vous bâclait en rien de temps un certain nombre de pièces de vers latins. Chacun avait la sienne. Le titre était bien le même, mais la facture des vers, les idées, le développement étaient assez différents pour que le professeur ne pût y reconnaître la main du même ouvrier16.

Ces vers génialement forgés, Rimbaud n'en gratifiait pas ses camarades, mais les leur vendait rubis sur l'ongle, comme il le faisait des livres dont il n'avait plus besoin. Il s'acquittait si bien de cette opération qu'une fois, fort probablement, un des élèves du collège, grâce à ce soutien intelligent, aura remporté un premier prix de versification latine, ce qui lui valut l'honneur d'une publication dans le Bulletin de l'Académie de Douai du 15 mars 1869, donc deux mois après celle des vers de Rimbaud. II s'agit de 51 hexamètres intitulées Campana et portant un épigraphe en vers emprunté à la traduction française faite par Emile Deschamps d'après La Cloche de Schiller. Selon Jules Mouquet, l'éditeur des œuvres latines de notre poète (et des vers latins de Musset et de Baudelaire), Alfred Mabille, l'auteur qui a signé le poème en question, aurait profité de cette activité supplétoire. Peut-être en a-t-il même résulté un malentendu auquel le témoignage d'un autre condisciple, Paul Labarrière, semble se rapporter. Parlant un jour de son ami devant Edouard Chanal, professeur de rhétorique au collège (successeur à Léon Deverrière qui, à son tour, avait succédé à Georges Izambard), il lui montra des vers de Rimbaud:
Celui-ci les lit et les trouve très bien; puis, en les rendant, il ajoute: connais un autre élève qui fait encore mieux que cela! })17 «- J'en

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A ce propos, il importe d'insister sur une remarque émanant du poète lui-même qui, à la fin de sa vie, aurait avoué à sa relation d'affaires, Maurice Riès, qu'il considérait ses poésies de jeunesse comme des (<rinçures I).M. André Billy, qui a communiqué ce détail, a ainsi commenté cette qualification: (<C'est le terme qu'il employait pour dire: des démarquages. Des (<rinçures de Gautier, de Coppée, de Hugo, de Baudelaire, des (<rinçures» qu'il aurait écrites pour mystifier les imbéciles I). Toute proportion gardée, on dirait que le poète, de même
que le petit collégien, a bâclé des vers pour d'autres condisciples

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cette fois des artistes - des poésies qui s'accordaient aussi bien à leur génie que c'était le cas des vers latins écrits pour les «cancres I). Le collégien de génie disposa encore d'autres méthodes pour induire en erreur ses professeurs. Selon un témoignage anonyme qui a été publié il n'y a pas longtemps d'ici, Rimbaud s'adressa à l'aumônier de l'école, M. Gillet, homme fort irritable, des questions insidieuses sur les guerres de religion, sur la Saint-Barthélemy, sur les Dragonnades. A force d'être taquiné sur ses convictions religieuses, celui-ci sortait parfois de la classe, offensé du manque de respect porté par Arthur ou un autre luron envers le haut clergé. Le même témoin a tiré de sa mémoire encore d'autres souvenirs dont, naguère, aucun n'était parvenu à la postérité:
Les gars de la Vallée de la Meuse étaient toujours des entraîneurs, avaient toutes des ruses et ne manquaient pas de vices; grands maîtres des polissonneries de l'internat, au Collège comme au Séminaire. Est-ce là qu'Arthur, comme Frédéric, a pris certaines habitudes dont les stigmates ressortaient sur son physique, à cet enfant chéri d'Apollon? Ce qui expliquerait que dans leurs rangs il a trouvé de bons amis18.

Ainsi, sous l'apparence du petit garçon docile, de l'élève sage, aux ongles propres, aux cahiers soignés, dont Izambard a frotté les oreilles de ses lecteurs, sous le «sale petit cagot» d'antan (qui, peutêtre n'a jamais existé, l'historie de sa défense du bénitier souillé vis à vis de quelques gamins, ayant probablement été forgé par Rimbaud lui-même de toutes pièces), perce le Rimbaud «fatal», le Rimbaud «diabolique» dont les anciens professeurs entrevirent déjà l'avènement à Charleville et qui va épater, dès l'automne de 1871, les baudelairiens les plus désabusés du Quartier latin. Dès maintenant il va réduire au silence les Voltairiens les plus sceptiques en griffonnant sur les bancs du square de Charleville: «M... à Dieu!» 10

Nouveau Napoléon sur le plan littéraire, il se sent à son tour un fils de la révolution qui reproche à son neveu bâtard de l'avoir fait avorter, méritant, pour cela, les galères19. Ennemi acharné de «Badinguet », Rimbaud est un lecteur assidu de La Lanterne d'Henri Rochefort, du Rappel, du National, journaux où écrivent par exemple Banville et Verlaine, de La Lune et de L'Eclypse d'André Gill. Quant aux deux premières de ces publications, il en raffolera jusqu'en pleine période abyssine.

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Tout au début de 1870, Rimbaud publie son premier poème en vers français. Cela ne veut pas dire qu'il n'ait pas écrit de vers en sa propre langue avant cette date. Delahaye, notamment, se rappelle avoir lu, dès 1868, une douzaine d'alexandrins provenant de la plume de son ami, dont voici le vers initial:
Au pied des sombres murs, battant les maigres chiens. . .

Dans ces premières tentatives, Rimbaud, aux dires de cet «Eckermann I),s'inspirait du Lutrin et du Repas ridicule, les seuls poèmes de Boileau qui aient trouvé grâce aux yeux de cet ennemi acharné de la tradition, qui, cependant, aurait écrit des satires dignes du Législateur du Parnasse. .. Du reste, il se peut que le jeune poète se soit moqué de son modèle en l'imitant, comme plus tard il devait en faire de même relativement à François Coppée. Non content de les écrire, Arthur, quoi qu'ait écrit Isabelle à ce sujet, ne crut son but atteint que lorsqu'il vit ses vers publiés. Ce fut d'abord dans le Bulletin de l'Académie de Douai que parurent ses vers latins faisant suite à Ver erat...: L'Ange et l'enfant (d'après le poète nîmois J. Reboul qui gagnait sa vie en exerçant la profession de. . .

boulanger),19a Jugurtha où le poète dressa une comparaison entre deux
chefs algériens: celui de l'époque classique, et Abd-el-Kader, de l'époque moderne. Le poème où, cette fois contre son principe, Rimbaud prit le parti de Napoléon III, est daté du 2 juillet 1869 et fut inséré dans le Bulletin susdit, le 15 novembre suivant. Maintenant le rhétoricien voulut atteindre un public plus vaste en faisant paraître un produit de sa veine française dans La Revue pour tous. Dans le numéro du 26 décembre 1869 de ce périodique illustré à l'usage des familles bien pensantes, on trouve, sous la rubrique «Cor11

respondance

», une note relative à l'envoi d'un certain

«A. Rim...

»:

La pièce de vers que vous nous adressez n'est pas sans mérite et nous nous déciderions sans doute à l'imprimer, si par d'habiles coupures elle était réduite d'un tiers. Et puis revoyez donc ce vers qui vous a échappé, le cinquième du paragraphe III.

S'agit-il des Étrennes des orPhelins parus dans le numéro du 2 janvier 1870? Alors le travail de correction et d'impression n'aurait pris qu'une seule semaine! En revanche, il serait fort improbable qu'un si grand poème ait paru inaperçu de ceux qui ont compulsé l'année 1870 de la revue en question. Ou bien Rimbaud aurait-il retiré sa contribution parce qu'il n'y voulut rien changer? D'autre part il convient de signaler le fait que sous les paragraphes IV et V de la pièce publiée, le poète a apporté une ligne de points de suite (de même qu'il en a fait sous la fin20), car de cette façon il peut avoir voulu marquer les lacunes causées par les vers supprimés à la prière du comité de rédaction. Jules Mouquet a insisté sur la ressemblance entre cette adaptation et Les Étrennes des orphelins. Qu'il ne s'agisse pas d'une influence de Reboul sur Rimbaud, cela résulte du fait que juste les sept premiers vers latins où l'élève de seconde s'écarte de son modèle français contiennent le motif qui se retrouve dans le poème publié dans la Revue pour tous. Cet exorde, le voici: J amque
novus primam lucem consumpserat annus,

Jucundam pueris lucem, longumque petitam. Oblitamque brevi: risu somnoque sepultus, Languidulus tacuit puer; illum lectulus ambit, Plumeus, et circa crepitacula garrula terrâ, Illorumque memor, felicia somnia carpit, Donaque cceliculum, matris post dona, receptat.

Ces vers datant du premier sémestre de 1869 rappellent fin de l'année qui se lisent ainsi:
- Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes! Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux, Tourbillonner, danser une danse sonore, Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore! On s'éveillait matin, on se levait joyeux, La lèvre affriandée, en se frottant les yeux. . . .

ceux de la

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On peut conclure que le poème publié au début de janvier 1870 constitue le délaiement du thème sur lequel Rimbaud s'est avisé de broder une demi-année plus tôt. Après, le jeune poète a trouvé dans les Pauvres gens de Hugo de quoi développer son sujet. De cette façon, on peut constater que le premier poème français publié par Rimbaud comporte plus d'originalité qu'on n'admis jusqu'ici et que l'inspiration en remonte au début de 1869, lorsque le poète était âgé de quatorze ans. Mais ce qui devait frapper son imagination davantage, c'était, parmi ces modèles latins et français - il s'agit d'Horace, Lucrèce, Reboul et Delille -l'ode du premier qui a frappé pour toujours l'imagination de l'enfant par les voyages dont rêve ce Romain de l'Empire et qui se portent vers le proche Orient, notamment vers les grèves assyriennes. Le promeneur romain va se transformer, dans quelques années, dans «Mouvement », en un des «conquérants du monde ». Autrement dit, ces lectures classiques nourrissent les aspirations du dromomane. Vers cette époque, la famille Rimbaud ne demeure plus Cours d'Orléans, dont l'appellation populaire était (<Sousles Allées ». Elle avait transporté son ménage vers la rue de l'Empire (aujourd'hui rue Forest) pour s'installer ensuite, en juin 1869, au n° 5Eis, Quai de la Madeleine (actuellement Quai du Moulinet, n° 7)21. Sur ces entrefaites, le 17 janvier 1870, le professeur de rhétorique, M. Feuillâtre, fut remplacé par M. Georges Izambard, un jeune homme qui venait d'avoir vingt-et-un ans (né le 11 décembre 1848). De six ans à peine son aîné, le professeur de rhétorique ne tarda pas à se faire le mentor et en même temps l'ami de son élève. En ce qui concerne les vers latins de celui-ci, le nouveau maître allait ajouter son fiat, comme l'avait fait son prédécesseur Duprez (sous Feuillâtre, dont le professorat a êté de très courte durée, aucune publication n'a eu lieu), à de nouvelles publications dans le Bulletin en question. Ainsi furent imprimés simultanément dans le numéro du 15 avril 1870: Invocation à Vénus, Combat d'Hercule et du fleuve Achéron,et Jésus à Nazareth. Une autre contribution de sa main allait paraître, lorsque la déclaration de la guerre mit, temporairement, fin à toute publication scolaire. Par conséquent, l'Allocution de Sancho Pança à son âne mort, malgré le prix qui est désigné à son auteur, ne figure pas dans le Bulletin de Douai. La seule trace de cette activité de versificateur nous la trouvons dans l'intérêt que le poète porte aux 13

illustrations, de Doré, dans Don Quichotte, en été 1870. En revanche, le jeune professeur de rhétorique va assister à l'éclosion de toute une série de poésies françaises, à laquelle, cette fois, la guerre ne va pas mettre le holà, au contraire. Les premières échantillons de ces poésies nous font penser, certes, à la qualification énoncée par Rimbaud sur la fin de ses jours: «des rinçures!» Si jusqu'ici le jeune poète avait fait des démarquages de Boileau, maintenant il va jeter son dévolu sur Hugo. D'abord il s'agit du poète du foyer, tel qu'il se manifeste comme chantre des «Pauvres gens », dans la Légende des Siècles. L'expression «l'homme est en men de Hugo devient chez Rimbaud: (<lepère est bien loin », tandis que le récit saisissant de la mère qui est retrouvée morte dans la cabane, se réduit, chez le rhétoricien, à l'expression succincte: ({Plus de mère au logis ». En général- abstraction faite du vers magistral (<labise sur le seuil a fini par se taire» - ce qui, chez l'aîné, était grand est devenu quelque peu mièvre chez son admirateur. - Admirateur? Selon le tout premier témoignage de Delahaye au sujet de son ami (datant d'environ 1883 et publié par Darzens en 1891), Rimbaud aurait «lâché» Hugo dès le début de 1870. Cependant, dans la lettre du Voyant, (mai 1871), Rimbaud fait l'éloge des Misérables, des Châtiments et de Stella quoique d'autres ouvrages du même auteur lui plaisent moins, et encore vers 1874-75 il insiste sur «les beautés» de Quatre-vingt-treize. Mais entre temps, pendant sa période parisienne, Rimbaud a traité Hugo de vieux poncif et de vieille birbe, tandis que, dès mai 1871, dans la lettre du Voyant, il le trouve trop «cabochard », bien qu'il lui reconnaisse certaines qualités de voyant. En ce qui concerne d'autres grands auteurs, tels que Rabelais et Musset, son jugement a changé de fond en comble au cours des années de transition, 1870--71. Devant ses amis Delahaye et Jules Mary, Arthur s'en montre le lecteur enthousiaste ou intrigué, alors que, devenu plus mûr, il daube devant son mentor Demeny sur «l'odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire et La Fontaine» et sur «l'esprit printanier de Musset» en englobant leurs produits sous la qualification ({poésie française» qui ne sera goûtée qu'en France, sans ressortir le moins du monde de la littérature nouvelle, de la poésie de l'avenir. Au cours de ces années le véritable caractère du poète va se manifester pour de bon, et, aux dires de Georges Izambard, chaque mois

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de cette dernière année scolaire voit surgir un nouveau Rimbaud. La première phase du Voyant naissant, s'est le révolutionnaire en matière politique. Nous connaissons son dédain relatif à Napoléon III - abstraction faite d'une exception curieuse: le passage, dans Jugurtha, où le jeune latiniste, s'adressant à Abd-el-Kader prisonnier, le conseille de céder le pas au nouvel imperator, palinodie incidentelle comme la vie du poète en connaît quelques autres exemples singuliers. . . . En revanche, une de ses compositions sur l'histoire moderne s'achève par l'apostrophe: «Robespierre, Couthon, SaintJust, les jeunes vous attendent!» Ce petit-fils de la Révolution va faire ses débuts dans la poésie de révolte. Dans Le Forgeron, Rimbaud a mis à profit, encore, des vers de Hugo, empruntés, cette fois, aux Châtiments dont il aimait à relever, devant Delahaye et Labarrière, les sarcasmes les plus outranciers, et à deviner les allusions les plus obscures. Or, ici, il s'agit du contraire de ce que nous avons pu constater à propos des Étrennes des orPhelins: si Hugo se montre un grand poète, Rimbaud s'avère comme un véritable créateur, le peete dont l'avènement est proclamé dans la Lettre du Voyant. Si Hugo évoque, par exemple, le travailleur robuste, qui est égale, dans sa nudité splendide, «par la stature au colosse romain», l'ouvrier de Rimbaud <<lentement vainqueur (...), domptera les chosesl Et montera sur Tout, comme sur un cheval! I). Après Le Forgeron, vient Soleil et chair intitulé primitivement «Credo in unam I),où il est également question de démarquage, cette fois de Musset, notamment de Rolla que Rimbaud allait conspuer, nota bene, dans sa lettre, à Demeny du 15 mai 1871! Dans la suite nous verrons quel événement capital dans la vie du jeune poète va bouleverser ses opinions reçues, ce qui expliquera cette révolution rapide et heurtée en même temps, procédant par bonds et rechutes. . . . Dans le cas qui nous occupe il semble, du reste, que Rimbaud ait voulu relever le gant que Musset a jété à son lecteur: «Regrettezvous I), demande l'auteur de la Confession d'un enfant du siècle, «le (<temps où Vénus Astarté secouait, vierge encore, les larmes de sa «mère/Et fécondait le monde en tordant ses cheveux?» Le représentant d'une génération plus jeune lui répond: «Je regrette les «temps de la grande Cybèle I(...) Son double sein versait dans les (<immensités/Le pur ruissellement de la vie infinie./L'homme suçait,

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«heureux, sa mamelle bénie/Comme un petit enfant, jouant sur ses «genoux. . . >)Relation plus directe et plus charnelle chez Rimbaud que chez Musset, modernisme dontilfautchercherl'origine dans «La Géante >),de Baudelaire dont le poète avoue vouloir «parcourir à loisir les magnifiques formes >)en rampant «sur le versant de ses genoux énormes» pour «dormir nonchalamment à l'ombre de ses seIns ». Or, cette évolution aboutira à cette fin d'une des Illuminations: «J'ai senti un peu son immense corps. L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois I). Puis, si, chez Musset, les nymphes «agaçaient les Faunes», chez Rimbaud, ceux-ci «baisaient le Nymphe blonde>). Alors que Musset aspire au temps «où le ciel sur la terre/marchait et respirait dans un peuple de dieux I), Rimbaud parle du temps «où la sève du monde/l'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts/dans les veines de Pan mettaient un univers >). lus visionnaire que Musset, P Rimbaud s'est écrié dans la lettre du Voyant: «Musset n'a rien su faire: il y avait des visions derrière la gaze des rideaux: il a fermé les yeux >). Après Hugo et Musset, il y a Banville et Glatigny qui ont servi de modèle au jeune poète. Dans les Flèches d'or du second, nous trouvons une «Chanson >) qui offre beaucoup de ressemblance avec Première soirée, sans compter les nuances; chez Glatigny, l'amant s'assoit aux genoux de sa bien-aimée jusqu'à ce que, discrètement, la lune se retire, tandis que le vent et la grêle tambourinent sur les toits; chez Rimbaud, l'intimité se fait plus rapidement et plus efficace, avec la belle dort déshabillée >},cependant que «de grands
arbres indiscrets >) jettent aux vitres (<leur feuillée

/ Malignement,

tout près, tout près >),jusqu'à ce qu'un «petit rayon buissonnier» papillonne «dans son sourire/et sur son sein, - mouche au rosier». En se rendant compte du grand changement qui s'est produit dans cette âme de poète, on l'explique trop exclusivement par l'influence d'Izambard qui seulement vers 1885, s'est mis à s'occuper de l'œuvre de son ancien élève. Or, quatre jours avant l'avènement du précepteur qui a tant tenu à avoir contribué au développement intellectuel de cet esprit précoce, avait paru le premier numéro de La Charge, journal satirique hebdomadaire, ayant pour directeur et rédacteur en chef, le caricaturiste Alfred Le Petit. Or, il se trouve que Rimbaud a pris connaissance d'au moins deux numéros de 16

cette revue; il fit la copie d'une caricature parue dans le numéro du 11 juin 1870, ainsi que d'une note concernant les Poèmes saturniens, les Fêtes galantes, et, spécialement, la Bonne chanson venant de sortir des presses de Lemerre, et qui figura dans le numéro du 30 juillet 1870. Il est donc probable que le rhétoricien s'est abonné, à l'insu de son mentor, à cette revue où l'on avait ainsi fait appel à la collaboration des lecteurs:
Notre journal est ouvert aux personnes qui voudront bien nous envoyer du texte et des dessins. Un abonnement gratuit sera servi aux meilleures pensées ou croquis 22.

Si l'on objecte qu'Izambard peut bien s'être abonné à la revue en question et avoir fait profiter son protégé de cette lecture, il convient de prendre en considération le fait que Rimbaud était au courant de la note relative à Verlaine avant que ne le fût Izambard. C'est ainsi qu'il fut en mesure de lui signaler, le premier, la parution de la Bonne chanson dans une lettre datée du 25 août 1870.... En ce qui concerne le côté financier de l'affaire, son envoi à La Charge de Première soirée (sous le titre de Trois baisers) peut lui avoir valu un abonnement gratuit, y compris les numéros parus. Du reste, il n'en a pu profiter longtemps, la revue en question ayant cessé de paraître dès le début de septembre 1870. Par ailleurs, les aspirations du jeune poète telles qu'elles se manifestaient avant la venue du nouveau professeur de rhétorique, renforcent notre conviction que c'est préparé d'avance aux idées nouvelles, s'intéressant notamment aux revues de portée satirique comme La Lanterne fondée en 1868, critiquant l'Empire dès 1867, donnant dans l'athéisme depuis la même époque, que Rimbaud va subir de plein gré l'influence de l'homme aux idées républicaines, pour, peut-être, l'influencer à son tour. Grâce à la générosité de celui-ci, il va élargir le domaine de ses lectures. Encore a-t-on exagéré l'effet de cette ingérence: si Izambard a fait lire à Rimbaud telle tragédie d'Eschyle (Prométhée enchaîné), tel roman de Hugo (NotreDame de Paris23, tel drame de Banville (Gringoire), tel fragment des Légendes des Siècles «(Le Satyre»), celui-ci est allé chercher une multitude d'autres chefs-d'œuvre de sa propre initiative, - ou bien c'est un de ses condisciples qui les lui a prêtés, ou pour lequel il lu, le premier, tel livre commandé chez le libraire (il s'agissait en particulier du libraire Letellier qui demeurait en bas du numéro 12 rue 17

Napoléon où le poète naquit et qui avait fait sa déclaration à propos du brevet de naissance de Rimbaud). «Que de fois )},s'est rappelé relativement à ces lectures faites à titre gratuit, son condisciple Billuart (plus tard percepteur, à Pézenas), «je l'ai vu lisant des volumes aux pages non tranchées par le coupe-papier! )}.Le même lui a prêté une fois La Confession d'un enfant du siècle, ce pourquoi il fut sévèrement admonesté par le principal du collège. Cette sévérité mal venue, surtout de la part de la mère, exaspéra sûrement l'esprit de révolte dans le poète de quinze ans. .. . Heureusement, pour celuici, il lia connaissance avec un certain séminariste, possesseur d'une bibliothèque contenant des livres qui, selon les Déserts de l'amour, «avaient trempé dans l'océan)}. Ce jeune homme, de quelques ans de plus âgé que Rimbaud, et dont Delahaye a attesté l'existence réelle, était peut-être originaire de l'Amérique du sud et nous rappelle un Lautréamont et un Laforgue qui faisaient acclimater en France une mentalité bizarre et différente de celle de leurs «hôtes)} aux aspirations plus rationnelles. Dans Stéphane V assi1iew, Jules Laforgue a fait un exposé émouvant des conflits résultant de telles éducations nourries de nostalgie.... De son côté, Rimbaud fit lire plusieurs auteurs classiques et modernes non seulement à Delahaye (par exemple les Confessions de Rousseau), mais aussi à Jules Mary, devenu plus tard un romancier populaile. Celui-ci, dans ses souvenirs publiés en 191924, a témoigné à ce propos:
Il m'apportait de chez lui Lamartine, Musset, Hugo, sans compter DaPhnis et Chloé et la traduction des comédies d'Aristophane où nous traduisions les commentaires latins qui accompagnaient le texte français.

Il s'agissait, il est vrai, de textes expurgés du grand dramaturge classique, mais les élèves précoces se rattrapaient sur les commentaires latins, et l'ancien séminariste se rappelait l'effet prodigieux qu'eurent ces lectures sur les deux galopins d'antan. Par ailleurs Jules Mary reconnut des qualités supérieures à son ami, qui fut son cadet de deux ans, et qui, avant de partir pour Paris, avoua à Delahaye que pOUl la pensée, il ne se sentait inférieur à personne. Il donne une belle image du collégien arrivé déjà à sa majorité intellectuelle:
Ce frêle garçon, au large regard, passait, pour ainsi dire, au-dessus de nous(...). Déjà sa vie tenait entière dans l'horizon de ses lectures. Plus jeune que nous de trois ou quatre ans, il était de beaucoup plus âgé. 18

On a douté de la véracité du témoignage d'un autre condisciple, Paul Bourde, le futur journaliste, selon lequel Rimbaud, dès 1866, se serait mis à étudier le dialecte amharique, ce qui a amené le Colonel Godchot à parler dédaigneusement des «bourdes» de Paul Bourde. Quoiqu'il en soit, admettons, sans preuve du contraire, que ce séminariste aura partagé avec Jules Mary et Rimbaud (<un goût excessif de lecture », comme Mary l'a affirmé. Lectures interdites, à cette époque conservatrice, qui, aux dires de Paul Bourde, auraient contribué à faire chasser du collège les deux séminaristes aux goûts trop avancés, à l'avis du principal. Les souvenirs d'un autre condisciple voué également à une carrière de romancier, Paul Labarrière, sont conformes à ceux dont je viens de parler. Lui aussi, il évoque notre poète ({plus avancé, plus mûr d'esprit que son cadet d'un an », qui sait par cœur non seulement tels poèmes de Hugo, de Vigny, de Lamartine et de Musset, mais aussi une quantité de poésies de ceux qui contribuent régulièrement au Parnasse contemporain tels que Sully Prudhomme, Ernest d'Hervilly Lefébure, Henri Rey, Mallarmé et Paul Verlaine. Quant au premier, Rimbaud s'est avisé une fois de le plagier, à l'occasion d'une version faite en français de la Nature des choses, de Lucrèce, tout en aportant quelques ((variantes» pour dérouter le professeur de seconde Rimbaud retrouvait dans cette anthologie des «jeunes» les chefs de file de la nouvelle école: Leconte de Lisle et Banville, et c'est à celui-ci qu'il s'est adressé au printemps 1870 pour lui faire connaître ses vers en le suppliant de lui réserver (<une petite place parmi les Parnassiens ». Mais malgré la réponse qu'il doit avoirreçue au début de l'été suivant (Nous fûtes assez bon pour répondre! I»), son envoi ne paraîtra pas dans la dernière série du Parnasse contemporain cedont il avait prétendu se contenter. On enarriveàsupposer que la réponse, quoique bienveillante, ne fût pas favorable.... Il s'agissait de trois poèmes: Sensation, Ophélie et Credo in unam que le poète espéra voir imprimés dans la série qui était en train de paraître depuis le 1er novembre 1869 et dont le dernier fascicule avait été publié le 1er mai 1870, trois semaines avant qu'il ne s'avisât d'invoquer le cher Maître. Très probablement, sa prière arriva trop tard: voilà ce que le poète des Odes funambulesques lui aura écrit afin de ne pas décourager tout à fait le garçon de quinze ans (qui prétendait en avoir dix-sept!). Curieuse incongruité: l'auteur de la lettre au poète le plus popu-

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laire de l'époque appelle le destinataire (<undescendant de Ronsard, un frère de nos maîtres de 1830 I),mais dès avril 1871, il ne veut plus de cet idéal, témoin sa lettre à Paul Demeny, où (dl se déclare un ennemi acharné de cette époque: «Foin de la sapience et de 1830 I). Incongruité, inconséquence, évolution inévitable - ou bien caprice ironique à l'adresse d'un protecteur qu'au fond il méprise? Voilà l'avis de M. Jacques Gengoux, auteur de la Pensée poétique de Rimbaud (1950), selon lequel Rimbaud se serait moqué du poète parnassien en s'exprimant ainsi: «Nous sommes au mois d'amour enfant touché par le doigt de la Muse - J'aime tous les poètes, tous les bons Parnassiens - Anch'io,Messieurs du journa125, je serai Parnassien!» Selon cet éminent rimbaldien, on sent l'ironie de cent lieues dans cette missive et, notamment, dans la prière par trop instante de l'auteur, de lui «faire faire» une petite place au Parnasse en l'honneur des trois pièces incluses26. En effet, le ton de la lettre datée du 24 mai 1870 trahit un brin d'ironie, mais, à mon avis, il faut chercher dedans encore autre chose: des effusions juvéniles dont l'adressant a honte, peut-être. Examinons maintenant le contenu de ces envois. Dans son Invocation à Vénus, traduite d'après Lucrèce, Rimbaud avait mis à profit, comme je viens de le rappeler, la traduction de Sully Prudhomme parue au printemps de 1869. On y trouve des vers dont Credo in unam s'est inspiré:
C'est toi qui par les mers, les torrents, les montagnes,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Versant au cœur de tous l'amour cher et puissant, Les porte d'âge en âge à propager leur sang!

Seuls les mots soulignés émanent de la plume du traducteur: dans le modèle figurent respectivement les mots plantant et pousse: est-ce en guise de gratitude que Rimbaud le fera figurer parmi les talents, dans la lettre du Voyant? Le collégien s'inspire aussi, par ailleurs, en écrivant Ophélie (dont le sujet lui avait été proposé par lzambard pour le traiter en vers latins), de Banville lui-même, nommément des Cariatides dont la (<Voie lactée» contient les vers suivants concernant l'heroïne de Shakespeare:
Qui, répétant tout bas les chansons d'Ophélie Ne retrouve les pleurs pour sa douce folie? 20

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