BERNARD DE VANTADOUR

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Connu parmi les troubadours, Bernard de Ventadour s'en distingue, en inventant, au XIIè siècle le romantisme sacré de l'Amour. C'était le temps des cathédrales qui baignait de sacré les pierres, les esprits, l'Amour dont Bernard fut l'un des tout premiers chevaliers courtois au fil d'une vie qui le mena de cours vicomtales, comtales et royales, au cloître cistercien. Un ouvrage qui nous fait connaître Bernard de Ventadour, son entourage, son époque, la beauté de ses poèmes.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296142695
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Bernard de Ventadour

Troubadour Limousin du Xlf siecle Prince de l'Amour Courtois et de la Poésie Romane

~L'Hannattan,2003

ISBN: 2-7475-0017-9

Marguerite-Marie IPPOLITO

Bernard de Ventadour

Troubadour Limousin du Xlr siecle Prince de l'Amour Courtois et de la Poésie Romane

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

"C'est le XIIO siècle français qui a recréé, canonisé l'amour, puissance affective idéale aussi éloignée de la sensuelle passion païenne et de la sereine contemplation de la beauté des anciens que l'âme médiévale l'est de l'âme antique. Entre le déclin de l'une et l'éclosion de l'autre se place cette immense rénovation du cœur qui s'appelle le
miracle chrétien.
"

Myrrha LOT-BORODINE De l'amour profane à l'amour sacré Etudes de psychologie sentimentale au Moyen Age

PREMIERE PARTIE A LA COUR DU VICOMTE EBLE II de VENTADOUR

CHAPITRE I LES RACINES DE L'ENFANCE

C'était l'aube, l'aube d'un jour de 1125, l'aube d'un jour nouveau comme d'un temps nouveau... Un frisson d'espoir parcourait les esprits comme la terre limousine saisie par le printemps. Une troupe de cent chevaliers, venant de Poitiers, chevauchait dans le vieux plateau limousin dont les premières hauteurs dévoilaient déjà, au loin, de profondes forêts et une chaîne de monts voilés de brume bleutée. Elle croisait quelques paysans étonnés et respectueux, quelques clercs encapuchonnés, quelques pèlerins apportant dans cette contrée où tout était silence et frémissement les notes sonores du mélange du cliquetis des fers, des bruits sourds des sabots des chevaux sur la terre, des claquements des bannières au vent, des éclats de voix d'hommes. A sa tête se devinait à sa stature un haut et puissant seigneur qui n'était autre que Guillaume, septième comte de Poitiers, neuvième duc d'Aquitaine, l'un des plus grands féodaux d'alors. L'allure était rapide... Il fallait suivre de près et rejoindre au plus vite en son château où il retournait après sa venue à Poitiers le vicomte Eble II de Ventadour, l'un des vassaux limousins du duc, afin de le surprendre et de tester, à l'improviste, ses dons en matière d'hospitalité.,

Eble II s'était en effet permis quelques jours auparavant de narguer son suzerain: il s'était présenté à Poitiers, au château du duc Guillaume, pendant que celui-ci était à table; le duc lui fit servir un somptueux repas mais dont les apprêts furent lents... Lorsqu'il se leva de table Eble II, narquois, lui dit: «Ce n'est point la peine qu'un comte comme vous fasse tant de dépenses pour recevoir un si petit vicomte que moi! ». Guillaume n'avait pas relevé sur l'instant le défi, bien résolu à savourer sa vengeance en humiliant chez lui, par surprise, ce vassal qui était, en fait, à la fois son ami et son rival en "cantilènes".. . Geoffroy du Breuil, ancien moine de Saint Martial de Limoges, nommé plus tard en 1178, prieur de l'abbaye de Vigeois en Limousin, nous conte cette anecdote dans sa célèbre chronique -1- sans la dater. Mais de fortes présomptions permettent de préciser que ce fut en l'an 1125 de l'Incarnation du Seigneur. Le duc Guillaume IX d'Aquitaine avait alors cinquantequatre ans. Il était 1'héritier d'un domaine déployé en croissant de la Guyenne à l'Auvergne, plus étendu que celui du roi de France, Louis VI le Gros. Chevalier à la haute stature, portant vair et zibeline, Guillaume était un prince à la croisée de deux siècles, à la croisée des cultures... Homme rude du XIa siècle et renaissant du XIIo, parfois cynique, violent, paillard, vantard, aimant le rire, le plaisir, le bien boire et le bien vivre, parfois sensible, épris de raffinement et homme de grande culture, remarquable en son temps. Tel il nous apparaît à travers les chroniques de ses contemporains, hommes d'église pour la plupart, tels Orderic Vital -2-, William de Malmesbury -3- ou le prieur de Vigeois. Ils ne manquent pas d'insister sur la double facette de ce prince qui sut s'attirer des amitiés nombreuses tant auprès de ses compagnons de chevauchées qui avaient nom Hugues de Lusignan, Boson de la Marche, Herbert de Thouars, Isambert de Chatellaillon, Guillaume Freeland de Blaye, Centulle de 6

Bigorre que de clercs ou seigneurs bien différents tels le saint homme qu'était Robert d'Arbrissel, futur fondateur de l'ordre de Fontevrault ou le "cantador" et poète Eble II de Ventadour. "Gabeor", c'est à dire friand de gabs, grossières vantardises ou histoires d'après boire, " trichador " de dompnas, trompeur de dames et de ses deux femmes en particulier, " fatuus et lubricus ", -3-,capable de scandales même au détriment de princes de l'Eglise qui allèrent jusqu'à l'excommunier, il fut, aussi, féodal attentif, vaillant guerrier, amant passionné et défenseur du Christ contre les Infidèles d'Orient d'abord puis d'Espagne.
LA CHEVAUCHEE DE GUILLAUME IX EN LIMOUSIN AU FIL DES LIEUX ET DE SES SOUVENIRS SUR LES PAS D'EBLE II de VENTADOUR

Les chevauchées en la compagnie du duc Guillaume étaient riches et joyeuses. C'était le cas alors qu'il pénétrait en Limousin suivi de ses compagnons. La plaine poitevine avait fait place aux monts et vallées vertes; l'odeur fraîche des taillis redonnait force et vigueur. Cependant, le soir venu, la troupe dut faire halte; sans doute, après le passage d'Eble II de Ventadour, c'est dans le bourg du Dorat que Guillaume fut reçu par le chapitre des chanoines réguliers augustins fondé à la fin du XC siècle par Boson le Vieux, comte de la Marche. C'était alors un centre de culture apprécié où se trouvait, notamment, la traduction en vieil occitan et en vers de la Bible et de l'Evangile -4- effectuée par l'un des chanoines les plus connus de ce chapitre, saint Israël qui vivait vers 990 et avait dirigé à la fin de sa vie l'école épiscopale de Limoges. En ce siècle où pas seulement la puissance de l'Eglise mais la foi simple et vraie faisait jaillir des mains des hommes tant d'œuvres d'art à la gloire du Seigneur et tant de sanctuaires, Guillaume IX, malgré ses propres démêlés avec l'Eglise, suivait les travaux qu'il rencontrait sur sa route et y contribuait de sa bourse. Au Dorat s'érigeait la future collégiale dont l'architecture des bascôtés et la tour lanterne lui rappelaient l'influence poitevine. 7

Mais ici le granit s'imposait déjà. Il donnait aux constructions cette spécificité limousine, ce caractère à la fois rude, stable, puissant et fort, capable de franchir les siècles et d'atteindre l'éternité.. . Plus loin, Limoges fut l'une de ses plus importantes étapes. C'était l'une des quatre vicomtés du Limousin avec Turenne, Comborn et Ventadour et en même temps, le plus haut centre de culture, particulièrement musicale, qu'il y avait au sud de la Loire. De très loin il apercevait déjà la flèche du clocher de l'abbatiale clunisienne de Saint Martial, clocher bien particulier, dit à " gâbles" qui passait en s'élevant de quatre à huit côtés.-5Face à lui, sur la colline voisine, la tour clocher aux baies géminées de la cathédrale Saint Etienne. Deux flèches rivales, dont l'une se remettait à peine de l'incendie du 10 septembre 1122 -1- provoqué par un épisode parmi cent de la lutte incessante que se livraient les deux parties de la ville: " la Cité " et son évêque Eustorge d'une part, autour de la cathédrale et le " Château" d'autre part, domaine de l'abbé de Saint Martial, Bernard, ancien prieur de Cluny. C'est dans l'enceinte du " Château" que vivait le représentant de Guillaume IX, le vicomte Aymard III de Limoges dont les ancêtres avaient dressé leur donjon sur la motte se trouvant près de l'église Saint Michel des Lions. L'incendie avait été terrible. Il avait détruit, outre le donjon du château, le couvent de Saint Martial, les cloches de l'église, le cloître, des offices des églises Saint Pierre du Queyroix, Saint Michel des Lions et le monastère de Saint Martin. Les années qui avaient suivi ce désastre, avaient ajouté à ces malheurs puisqu'il y eut pendant deux ans, en Limousin, une affreuse famine, jointe à une terrible mortalité. -1Guillaume IX, en suzerain, connaissait tous ces problèmes. Il savait la puissance de l'abbé Bernard à qui devaient rendre hommage non seulement Aymard III pour la Cité de Limoges, les bourgs de Saint Léonard, Saint Junien, Alassac et bien d'autres, mais aussi les plus nobles familles du Litllousin : ainsi les comtes de la Marche pour la motte de Salagnac et Laurière, les Vicomtes de Ventadour pour Peyroux, les Vicomtes de 8

Turenne pour la vicomté de Brive, les Comborn pour leurs châteaux de Saint Germain les Vergnes, Saint Jal, Blanchefort, le Saillant et d'autres familles encore: les Cars, les Saint Aulaire, les Cornil, Brun, Biron pour quelques unes de leurs possessions. Il savait enfin, mieux que personne, l'importance de l'évêque Eustorge dont dépendait, outre le diocèse de Limoges, ceux de Tulle, de Périgueux, de Sarlat, de Cahors. De plus, la coutume voulait que ce soit à Limoges, des mains de l'évêque, que les ducs d'Aquitaine fussent sacrés... Ainsi Guillaume IX se souvenait-il qu'à la mort de son père, en 1086, sous le règne alors lointain du roi Philippe 1° il avait, à quinze ans, été sacré duc d'Aquitaine en la cathédrale Saint Etienne de Limoges. Il y avait reçu l'épée et le manteau de soie, y avait ceint la couronne ducale, puis le doyen du chapitre lui avait passé au doigt l'anneau de Sainte Valérie en souvenir de cette sainte, fille orpheline du duc régnant sur l'Aquitaine à la fin du 111°siècle, fiancée à Tève le Duc, successeur de son père. Parti combattre en Germanie, Tève, à son retour, se vit éconduire par sa fiancée convertie par Saint Martial et désormais vouée au Christ. Furieux il lui fit trancher la tête. C'est alors qu'aidée par un ange, Valérie ramassa sa propre tête et l'apporta à l'autel oÙ officiait saint Martial. Le bourreau fut saisi de stupeur puis par la grâce, ainsi que de nombreux assistants dont le fiancé, Tève. Depuis, la remise de l'anneau de Sainte Valérie symbolisait le mariage des ducs avec l'Eglise d'Aquitaine. Images toutes formelles et coutumières d'un pouvoir plus honorifique que réel car Guillaume IX avait de nombreux, puissants et fiers vassaux, jaloux de leur autorité. Ainsi les comtes d'Armagnac et de Fézensac, de Foix-Béarn, Taillefer d'Angoulême et, en Limousin, les vicomtes de Limoges, de Turenne, de Comborn et... de Ventadour: Eble II précisément chez qui il se rendait. Limoges rappelait tout cela au suzerain qu'était le comte de Poitiers, mais cette ville lui rappelait plus encore. Il se souvenait de son enfance, de ses nombreux passages à l'abbaye de Saint Martial oÙ sous la conduite des moines, il avait 9

longuement étudié. Cette riche abbaye avait d'abord été un sanctuaire bâti en l'honneur et sur les reliques de saint Martial, premier évêque de la ville au 111° siècle. Successivement incendiée par les Normands, passée sous la règle de saint Benoît par autorisation du roi Charles le Chauve en 848, rattachée au monastère de Cluny en 1063 lors de la réforme grégorienne, l'abbaye venait d'être reconstruite au XIa siècle par l'abbé Odolric, peut-être à l'instigation d'un de ses moines, l'historien Adémar de Chabannes dont les célèbres chroniques et la Vie de saint Martial -6- avaient contribué à glorifier plus encore et à propager les mérites de ce saint, attirant, de ce fait, des foules toujours plus nombreuses. L'abbaye était ainsi devenue à la fois un haut lieu de pèlerinage, une puissance politique, mais surtout une école réputée. Elle était pourvue de la bibliothèque la plus riche de France -7- après celle de Cluny. Plus de quatre cent cinquante volumes, livres liturgiques, textes sacrés (dont une admirable Bible écrite en lettres d'or offerte à Charles le Chauve, plus belle encore que le célèbre psautier de ce roi à la reliure d'ivoire sculpté, sertie dans une monture d'orfèvrerie), mais aussi Vies de saints et auteurs classiques grecs et latins mis au goût du jour grâce à l'influence tardive au sud de la Loire de la Renaissance Carolingienne, œuvres venues des monastères d'Irlande ou de ceux comme le monastère de Saint Gall en Suisse qui furent fondés par des moines irlandais (le plus souvent saint Colomban ou saint Patrick). S'y trouvaient également des œuvres para-liturgiques appartenant à la figure appelée "trope", c'est à dire une "pièce lyrique indépendante insérée à l'intérieur de la liturgie" -8- aux cadences grégoriennes (créées par saint Grégoire le Grand au VIa siècle), tropes à caractère sacré qui donnèrent naissance aux débuts du théâtre et à un genre poético-musical typique de Saint Martial, le "versus" qu'adoptera la lyrique courtoise. Guillaume IX avait été impressionné par ces mélodies s'élevant sous ces voûtes arrondies où, à l'abri du granit et loin des lumières du monde, il sentait, plus qu'ailleurs, I'harmonie parfaite et la Présence de Dieu.

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Auprès des moines, il avait appris à "versifier" sur ces modèles et s'inspirer de leurs cadences mélodiques. C'est à ses fréquents séjours à Limoges que le duc d'Aquitaine dut également, dès son enfance, de parler la langue d'Oc utilisée au sud d'un axe formé par la Dronne, petite rivière du Périgord, les monts de Blond et Guéret. Cette langue d'Oc fut d'abord appelée langue romane puis limousine -10- enfin, plus tard, " provençale" pour désigner l'ensemble des dialectes parlés dans les provinces du sud: le provençal, le languedocien, l'auvergnat, le dauphinois, le limousin, le catalan. La langue d'Oc avait déjà ses lettres de noblesse. Elle avait en effet servi à composer, dès la fin du XOou au début du XIa siècle le " Poème de Boèce" -10,2- sorte d'exhortation morale, interprétation de la " Consolation philosophique" de Boèce, dont l'intérêt est primordial puisqu'il s'agit du premier" monument" de langue d'Oc à l'égal de la " Cantilène de sainte Eulalie" pour la langue du Nord, la langue d'Oil. Guillaume IX se souvenait aussi du passage, plus tard, à Limoges du pape Urbain II, venu en 1095, pour exhorter les chevaliers à reprendre les lieux saints et à protéger la route des pèlerins de Jérusalem. En effet, les Turcs s'étaient installés en Asie Mineure après le désastre de Mantzikert en 1071, l'année même de la naissance de Guillaume, et surtout menaçaient depuis d'ébranler l'Empire Byzantin. Aussi l'empereur Alexis Comnène qui considérait l'église byzantine à l'égal de celle de Rome, avait-il demandé aide au Pape Urbain II, ancien moine de Cluny, élu pape en 1088. En cette fin du XIa siècle, s'était instauré dans une grande partie de l'Occident, un climat de foi véritable; après les affres de l'an mille, ressenties principalement par une minorité de clercs, la crainte de Dieu et de l'enfer était une des préoccupations dominantes des hommes, illustrée aux tympans et chapiteaux des plus modestes chapelles... Cette foi et cette crainte de Dieu trouvaient un peu d'apaisement dans la coutume Il

des pèlerinages, joie physique du dépassement de soi dans un but divin et du contentement de voir et de toucher des reliques ou lieux de vie des saints, joie morale de l'accomplissement d'un vœu ou d'une pénitence. C'est dans ce climat que le pape Urbain II se décida à agir, d'autant qu'il voyait là le moyen d'occuper les princes trop souvent querelleurs et surtout de rendre son unité à l'Eglise en faisant se rejoindre, par une guerre sainte, les chrétiens de Byzance et ceux de Rome, séparés depuis 1054. Le projet d'Urbain II aboutit en novembre 1095. A cette époque, le pape vint en Gaule et réunit en la cathédrale de Clermont en Auvergne, outre une grande foule, "plus de cent cinquante crosses épiscopales". Il y prit une série de mesures importantes concernant la discipline des religieux, l'élargissement de la "Trêve de Dieu" et l'excommunication du roi Philippe de France qui, du vivant de sa femme, en avait pris une autre (Bertrade de Montfort, seconde épouse du premier beau-père de Guillaume IX ). Puis, il décrivit la situation en Terre Sainte: «Turcs et Perses, Arabes et Agaréens ont envahi Antioche et Jérusalem qu'ennoblit le tombeau du Christ ainsi que plusieurs autres villes chrétiennes et, déjà, ils ont déployé des forces immenses dans le royaume des Grecs. Maîtres incontestés de la Palestine et de la Syrie qu'ils ont déjà soumises, ils ont détruit les basiliques et immolé les chrétiens comme des bêtes; dans les églises où, jadis, le sacrifice divin était célébré par les fidèles, les païens ont fait des étables pour les animaux...» Avec éloquence, il s'adressa à la chevalerie chrétienne: « Que ceux qui étaient auparavant habitués à combattre méchamment en guerre privée contre les fidèles se battent contre les infidèles et mènent à une fin victorieuse la guerre qui aurait dû être commencée depuis longtemps déjà; que ceux qui autrefois ont combattu leurs frères et leurs parents se battent comme ils doivent contre les barbares... Engagez-vous sans tarder; que les guerriers arrangent leurs affaires et réunissent ce qui est nécessaire pour pourvoir à leurs dépenses; quand I'hiver finira et que viendra le printemps qu'ils s'ébranlent allègrement pour prendre la route sous la conduite du Seigneur... Jetez vos 12

ceinturons, ces symboles de votre chevalerie, cria-t-il dans une grande colère, si vous ne voulez pas partir avec courage et justifier votre titre en combattant comme soldats du Christ! Partez pour ces terres lointaines! Partez et vous obtiendrez l'incorruptible gloire du Royaume des Cieux!» Ce cri fut entendu et tous ceux qui étaient là se mirent à crier: " Dieu le veult, Dieu le veult. ".-11Après Clermont, le pape Urbain II vint à Limoges" le 10 des calendes de janvier (23 décembre). Il célébra la fête de Noël dans l'église des religieuses de Sainte Marie, celle du point du jour à Saint Martial. Puis, revêtu de ses habits pontificaux et couronné de la tiare, il se rendit à la cathédrale où il célébra le reste de l'office. Le lendemain, jour des saints Innocents, il dédia la cathédrale à saint Etienne, premier martyr. Le 3 1 décembre, il avait également dédié la basilique royale en l'honneur du Sauveur." -1- Au cours de ces célébrations, le Saint Père avait, comme à Clermont, exhorté la population à prendre la cause de l'Eglise du Christ et des chrétiens d'Orient soumis au joug des Infidèles. Aussi, dès 1096, les chrétiens du Midi avaient-ils pris la Croix derrière Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse et l'évêque du Puy, Adémar de Monteil. Ils entraînaient avec eux de grands seigneurs limousins comme Gouffier de Lastours ou Raymond 1° de Turenne mais aussi de plus humbles tels les deux fils de Gérald des Murs, Wilhelmin et Gaubertus partis après avoir fait quelques donations à l'abbaye d'Aureil. Tous formaient l'une de ces huit expéditions qui, à la même époque, s'ébranlèrent pour l'Orient suivant Godefroy de Bouillon, Hugues de Vermandois, Bohémond de Tarente, Robert de Normandie, Etienne de Blois ou Robert de Flandre... Le Pape Urbain II avait aussi mis à profit son passage à Limoges pour déposer l'évêque Humbald de Sainte Sévère dont l'élection était suspecte et les bulles reconnues fausses. Il le remplaça par Guillaume d'Urec, prieur du monastère de Saint Martial; ce nouvel évêque périt bientôt empoisonné; aussi fiton appel à Pierre de Bordeaux qui, lui, dut quitter la ville de Limoges tant il y avait déjà de guerres sanglantes entre la Cité et le Château. Son éloignement ne fit qu'accroître les malheurs 13

et les fonctions d'évêque furent alors remplies, pendant deux ans, par Guillaume de Carbonnières qui, pourtant, ne parvint jamais aux véritables fonctions épiscopales... -12Ainsi le duc d'Aquitaine laissait voguer au pas de sa monture le cours de ses pensées... Cependant, Guillaume IX ne s'attarda pas à Limoges. Sur les pas d'Eble II de Ventadour, suivant en amont le cours de la Vienne et la route du Puy à Compostelle, il se présenta bientôt avec ses compagnons devant les portes de Saint Léonard. Ce bourg, regroupé sur sa colline autour de son église et bientôt du futur clocher était un haut lieu de pèlerinage. Il était, en effet, construit autour des reliques de Léonard, ancien officier de Clovis, qui, ayant décidé d'offrir sa vie à Dieu et de vivre en ermite, avait enfin trouvé en ce lieu, couvert de forêts profondes et bruissant de mille sources, à l'abri du bruit du monde et dans la simplicité d'un abandon total au sein de la nature, le calme et la paix propices à la réflexion, à la prière, à la méditation, à la rencontre de Dieu. Bientôt rejoint par des disciples, ce saint ermite avait fondé là Notre-Dame de Sous les Arbres; dès le IXOsiècle, un sanctuaire avait été érigé et sans cesse embelli. Saint Léonard était invoqué pour la délivrance des prisonniers. Son renom s'étendait dans tout l'Occident et même en Orient puisque Bohémond de Tarente, devenu prince d'Antioche en 1098, avait, en 1106, envoyé ses chaînes de captif dans ce sanctuaire limousin pour remercier le saint de sa délivrance après deux ans de captivité chez l' élllir sarrazin Danisman. -1Guillaume IX et sa troupe, après cette halte, avaient remonté plus avant le cours rapide et limpide de la Vienne, pénétrant au cœur de la forêt du Bas-Limousin, restes de la vaste forêt qui s'étendait dans cette région à l'époque romaine, si loin que, selon Strabon, "un écureuil eût pu aller d'arbre en arbre sans toucher terre de Clermont-Ferrand à Bordeaux". Il avait suivi des chemins pentus et tortueux où le bruit des pas des chevaux fatigués était assourdi par le tapis moelleux des feuilles accumulées... Le comte de Poitiers, comme à son habitude, échangeait avec ses compagnons des propos égrillards 14

qui avaient le don de les faire rire à gorge déployée; parfois, cependant, une réserve et un silence inhabituels chez ce prince étonnaient son escorte. La troupe passa par Eymoutiers, bâti autour de sa collégiale au clocher-donjon de granit, travaillé avec art, qui abritait un puissant chapitre de chanoines réguliers célébrant particulièrement le saint ermite musicien Psalmet dont le nom devait être à l'origine du mot "psalmodie". Là encore, parmi ces hommes rudes, souvent barbus, au crâne rasé, vêtus de drap grossier, parfois de "drap de Tulle" en laine blanche, le plus souvent de peaux de renard ou de mouton, -1- le passage du comte de Poitiers paré d'une aube, d'un bliaud richement orné et d'un manteau doublé de vair attirait la foule... Puis, ce fut la solitude des hauts plateaux... Terres lointaines? inconnues? Sûrement pas. Outre Guillaume, tout l'Occident, pourrait-on dire, avait parlé récemment de cette contrée qui était le pays d'origine d'un certain Maurice Bourdin, moine de l'abbaye d'Uzerche, qui, remarqué par le pape, devait devenir archevêque de Braga en Espagne puis légat du pape en Germanie; il couronna l'empereur excommunié Henri V, fut excommunié lui-même et pourtant, imposé comme pape sous le nom de Grégoire VIII à la mort de Pascal II en 1118. Trois ans après, détrôné par le pape légitime Calixte II et honteusement promené dans les rues de Rome à dos de chameau, il fut enfermé dans un couvent -13-. Il passa à la postérité sous le nom d'antipape..
LE CLIMAT SPIRITUEL DU XIIe SIECLE

La troupe s'avançait dans le plateau limousin. L'air était frais, les chemins creux verts et humides. Guillaume IX, au gré de son destrier savourait cette chevauchée dans cette terre dont il était maître, sans cacher la bonne humeur qui l'habitait à l'idée de la farce qu'il s'apprêtait à faire à Eble II, vicomte de Ventadour... Aux croisées des chemins, des croix de granit s'élevaient et chacun se signait devant elles. Il régnait une atmosphère de paix, non plus de peur comme au siècle 15

précédent et cette paix était propice aux joies de l'âme, de l'esprit, comme aux joies du cœur appelé à l'amour par les clercs fervents désormais du Dieu-Amour plus que du DieuJuge. Un monde de brutalité s'estompait, pensait Guillaume IX, une ère nouvelle s'ouvrait à l'espérance. La Foi était partout, simple et belle, comme cette nature vierge de toute souillure. Les efforts de l'Eglise mais, surtout, des moines présents partout, influaient sur la conduite des hommes comme sur celles des affaires temporelles. La Querelle des Investitures, où le Spirituel et le Temporel s'étaient longtemps heurtés, chacun du Pape, de l'Empereur ou des Rois voulant préserver son pouvoir de nommer évêques ou cardinaux, s'achevait par la volonté des papes Grégoire VII, Urbain II, Pascal II, Gélase II, Calixte II avec l'aide des rois de France. En cet an de grâce 1125, le Saint-Père Honorius II était respecté. Le roi de France, Philippe, était enterré à Fleury chez les Bénédictins de Saint Benoît sur Loire; son fils, Louis VI, certes occupé à mâter les révoltes de ses vassaux, s'était dépensé plus encore à défendre le Pape contre l'Empereur Henry V. Le futur saint Bernard, délaissant et fustigeant les fastes de Cluny, avait quitté Cîteaux en 1112 pour fonder Clairvaux, se tournant résolument vers la prière, le travail, le silence pour mieux approcher le Seigneur Dieu. A Grandmont, en Limousin, dans la région des monts d'Ambazac que Guillaume IX venait de traverser, Etienne de Muret avait fondé un monastère à partir d'un ermitage où rigueur, pauvreté et simplicité étaient la règle. L'évêque de Limoges, Eustorge, avait dédié à la Vierge l'église et le monastère le 10 septembre 1112 -13 bis-. Etienne de Muret venait de mourir à 80 ans le 8 février 1124 laissant de nombreux ermitages dépendant de son monastère: Boisvert, à Bujaleuf, Le Chatenet, Le Cluzeau, Notre-Dame de Sauvagnac. Pierre de Lil110gesvenait d'y être élu nouveau prieur. -13 bis-. Les hommes vivaient aussi dans ce climat spirituel: les rois ne manquaient pas de se faire oindre et sacrer, le serment 16

vassalique était d'ordre sacré, les chevaliers, avides d'exploits guerriers, privilégiaient la guerre contre les Infidèles, appelée beaucoup plus tard "Croisades", qui les sanctifiaient plutôt que de les éloigner de Dieu et, peu à peu, transformaient leurs statuts et pratiques en véritables règles religieuses. Les paysans, comme les hommes des cités, n'étaient plus des païens: ils respectaient le jour du Seigneur ou les fêtes des saints, assistaient aux offices, élevaient des croix au détour des chemins, aidant à la construction des chapelles et moutiers quand ils n'étaient pas pèlerins en route vers Compostelle, Rocamadour ou quelque ermitage... Il n'est pas jusqu'à lui-même, Guillaume IX, qui ne soit atteint par le Spirituel. Certes, il était réputé paillard, trompeur de dames, mais ne s'était-il pas porté par deux fois au secours des chrétiens contre les infidèles? Une première fois, en Orient en 1101-1102, puis en Espagne en 1119, où, aux côtés du roi d'Aragon, son parent Alphonse 10, il participa à la victoire de Cutanda contre les Almoravides? Certes, il vivait avec son amie, la vicomtesse de Châtellerault, épouse d' Aymeric 10, avec qui il s'affichait et qu'il aimait d'amour ce qui lui avait valu l'excommunication, sa deuxième femme, Philippa étant encore vivante; mais il n'en était pas moins perturbé par l'attitude de cette dernière qui, avec sa première épouse, Ermengarde d'Anjou et sa fille Audéarde, venaient de rejoindre Robert d'Arbrissel au monastère de Fontevrault pour suivre leur cœur épris d'amour mystique.
L'ARRIVEE DE GUILLAUME IX A VENTADOUR

Tous ces souvenirs lui revenaient en mémoire tandis qu'il chevauchait.. . Bientôt, au sommet d'une colline, ils purent apercevoir le bourg du Moustier- Ventadour, blotti autour de son prieuré fondé par les seigneurs de Ventadour vers le milieu du XIa siècle et qui, précisément, venait en 1116 d'avoir des démêlés avec l'abbé d'Uzerche -14-. La chapelle priorale, petite, mais 17

faite de beau granit, comportait une belle abside polygonale avec des modillons ornés de personnages, d'oiseaux ou autres animaux mais, à n'en pas douter, Guillaume IX ne dut guère la remarquer. La troupe arrivait, en effet, après avoir longé le vallon de la Salle sur un plateau environné de profondes forêts, coupé par de puissants rochers et traversé par deux torrents aux gorges abruptes: la Soudeillette et le ruisseau de la Vigne. Au milieu, sur le haut promontoire du mont Ventadour, " butte oÙ souffle le vent" -15- se dressait la puissante forteresse de Ventadour, toutes bannières déployées, comme découpée dans le ciel; sur ses pentes, au soleil, quelques rangs de vigne serrés, à ses pieds les quelques maisons du hameau de la Champselve et quelques prairies autour... C'était une vision d'une beauté sauvage que l'on n'oubliait pas. Le chemin descendait maintenant en pente douce vers le hameau de Champselve. La troupe se signa en passant devant une croix de granit, surgie des fougères rousses, au socle en forme d'autel, oÙ le Christ sculpté paraissait le centre du monde car les côtés de ia croix s'inscrivaient dans un cercle parfait. C'était l'une des quatre croix de justice marquant aux quatre points cardinaux la limite du périmètre où le prieuré avait droit de justice et d'asile (souvenir du Concile d'Orléans de 511 ). Guillaume IX était désormais sur les terres d'Eble II de Ventadour. Suivi de ses compagnons, il gravit la dernière sente et se présenta à la porte du château. Ventadour était, à l'époque, parmi les châteaux les plus impressionnants, " un des plus forts châteaux du monde ", dira même plus tard Froissart dans sa célèbre chronique -16-. Bâti sur son nid d'aigle avec des moellons de granit et de quartz prélevés après arasement du sommet du mont sur lequel il se dressait, il était entouré de hauts et puissants remparts de douze mètres de hauteur sur un mètre cinquante d'épaisseur, entrecoupés de trois tours dont la plus importante, un donjon circulaire construit au nord à l'endroit le plus vulnérable, était, toujours selon Froissart, la " tour souveraine et maîtresse du château". Al' intérieur des remparts, deux cours: la cour d'honneur et la petite baille avec ses communs et son abri pour 18

la population alentour. C'est dans la cour d'honneur que se situait le donjon avec, face à lui, sur le côté sud du château, le logis seigneurial comportant rez-de-chaussée et étage. Face au donjon, au sud, s'élevait une petite chapelle de sept à huit mètres sur trois mètres cinquante, placée sous la protection de saint Georges, patron des chevaliers. Enfin, toujours dans la cour d'honneur, l'abri de la citerne, merveilleusement agencée qui assurait au château l'eau nécessaire en toute saison et le rendait capable d'affronter les sièges les plus redoutables. Guillaume IX pénétra au château alors qu'on ne l'attendait pas, "à l'improviste", dit Geoffroi de Vigeois et que seul y régnait l'habituel mouvement d'une place forte abritant outre la famille du vicomte, ses nombreux domestiques, une quarantaine d'hommes d'armes et leur famille, sans compter les seigneurs amis ou pèlerins de passage... Il descendit de son cheval et, sans attendre, s'engouffra par la porte au tympan armorié (échiqueté d'or et de gueules) du logis de son vassal et ami Eble II de Ventadour. Très vite il fut dans la grande salle voûtée où, précisément, Eble et sa famille étaient attablés. Comme à l'accoutumée, les tables avaient été dressées en "T" sur des tréteaux couverts de nappes blanches face à une immense cheminée, orgueil du maître de maison fier de posséder l'une des toutes premières puisque c'est de cette époque qu'en date l' invention. Dans sa célèbre chronique, le prieur de Vigeois nous conte cette arrivée: « Eble, se voyant joué, fait promptement donner à laver. En attendant, ses serviteurs courent la châtellenie, enlèvent toutes les viandes qu'ils y trouvent et les portent promptement à la cuisine. Heureusement, c'était un jour de fête; les poules, les oies et la volaille abondaient à Ventadour. Ils préparent un dîner si splendide qu'on aurait dit les noces de quelque grand seigneur. Sur le soir, un paysan, à l'insu du vicomte, entre dans la cour du château conduisant un char traîné par des bœufs: « Serviteurs du comte de Poitiers, s'écria-t-il, approchez tous et voyez comment se livre la cire à la cour du seigneur de Ventadour.» Puis, saisissant une doloire de 19

charpentier, il brise les arceaux de sa voiture et d'une grande tonne défoncée s'échappent et tombent à terre d'innombrables gâteaux de la cire la plus pure. Le vilain les laisse négligemment à terre et s'en retourne avec son char au village de Maumont. Le comte de Poitiers, étonné de tant de profusion, fit l'éloge de la générosité .et de l'adresse du vicomte de Ventadour. Eble II récompensa, plus tard, ce paysan et lui donna, ainsi qu'à ses enfants le domaine de Maumont» -17-. Il devait même, un jour, les élever au rang de chevaliers.
LES ORIGINES DE BERNARD de VENTADOUR

Ce que Geoffroi de Vigeois n'ajoutait pas dans sa chronique, c'est que précisément en cette année 1125, peut-être à ce moment même, naissait, dans une très modeste chaumière, bâtie au flan sud du château de Ventadour, un petit garçon, prénommé Bernard... De tous les gens du château, présents en ce jour, c'est Bernard qui serait, quelques années plus tard, le plus marqué par cette visite du comte de Poitiers à son vassal Eble II de Ventadour... Pourtant, Bernard était le fils d'une très humble famille. Plus tard, quelques uns de ses contemporains insisteront sur son origine; Uc de Saint Circ écrivit: «Bernartz de Ventadorn si fo de Limozin, del castel de Ventadorn. Om 0 de paubra generacion, filhs d'un sirven qu'era forniers qu'escaudava 10 forn a cozer 10 pan deI castel» c'est à dire: Bernard de Ventadour était originaire du château de Ventadour en Limousin. Il était de pauvre naissance, fils d'une servante qui était fournière ; elle chauffait le four pour cuire le pain du château. Un autre de ses contemporains et amis, Peire d'Alvernhe, dans un sirventés critique traitant de plusieurs artistes lyriques parla de la famille de Bernard: « Son paire ac bon sirven per trair ab arc manal d'alborn e sa mair escaldava l'forn e amassava l'issermen» : son père était un bon serviteur

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pour tirer de son arc de cytise et sa mère attisait le four et ramassait les sarments (de la vigne du coteau). Il y a peu de détails précis sur la petite enfance de Bernard. Jamais Bernard lui-même n'en parlera, pas plus que de ses parents d'ailleurs, ce qui étonne chez l'être si sensible et aimant qu'il fut. Il est aisé, cependant, de l'imaginer grandissant dans cette petite chaumière dont la sombre pièce unique ne comportait sûrement qu'une table de bois grossièrement taillé, un banc et une pauvre paillasse pour dormir. Mais elle était à l'ombre du château et Bernard a vécu, très vite, de la vie riche d'odeurs, de couleurs, de musique, de mouvement qui était celle de ces châteaux du XIIe siècle. Enfin délivrés de la terreur des guerres ou des invasions et profitant de la paix relative, les châtelains s'adonnaient à la joie des fêtes, chasses, banquets où, plaisirs des yeux, des oreilles, de l'esprit et du cœur, ils entendaient les histoires des artistes, jongleurs ou pèlerins de passage... Ce que Bernard comprit plus tard, c'est que sa chance avait été plus grande encore que pour d'autres car Ventadour avait un seigneur à qui tous ces plaisirs n'échappaient pas, certes, mais qui les dépassait, épris d'un raffinement plus subtil. Le vicomte de Ventadour était, en effet, plus clerc que guerrier, d'une curiosité intellectuelle réelle jointe à une sensibilité à la beauté plus aiguë qu'aucun autre. Bref, c'était un poète...
LE LIGNAGE D'EBLE de VENTADOUR

Eble II était, avec Aymard III de Limoges, Raymon 1e de
Turenne et Archambaud de Comborn, sans oublier l'abbé de Saint Martial de Limoges, l'un des plus grands seigneurs du Limousin. Bien que sa vicomté ne soit pas très ancienne, il était l'héritier d'un noble lignage. Les Ventadour pouvaient, par les Comborn, les comtes de Quercy et de Rouergue, remonter jusqu'aux comtes de Toulouse; mais c'est à partir de son aïeul Archambaud que commençait, au xe siècle, l'histoire de sa famille. Et quelle famille! Ses ancêtres, jusqu'à lui, étaient surtout célèbres pour leur violence, leur ambition, leur passion 21

pour la guerre. Archambaud, premier vicomte de Comborn, épousa Sulpicie de Turenne, seule héritière de son père Bernard et de son beau-frère Adémar. Mais il fallut cependant conquérir de haute lutte ce château de Turenne, l'un des tout premiers du Limousin avec celui de Ségur, construit dès le IXo siècle sur un pic impressionnant dominant une grande partie du BasLimousin. Archambaud était vaillant. Il s'empara de Turenne, mais, ainsi que nous le conte Geoffroi de Vigeois : « Comme il combattait bravement à l'entrée d'une porte, les deux battants furent poussés avec tant d'impétuosité qu'il eut la jambe brisée. Devenu boiteux depuis cette époque, il fut appelé, à cause de cet accident, "Jambe Pourrie". Il faut avouer qu'il avait également reçu le nom de "Boucher" car il taillait ses ennemis en pièces comme un vrai boucher qui coupe la viande sur un banc. » -19-. Grand ami et allié du duc de Normandie Richard II, ill' assista dans sa lutte contre l'Empereur Othon. Il mourut avant 999. Son fils, Eble 1° épousa, en première noce, la sœur du duc Richard, Béatrix, puis une certaine Pétronille dont 1'histoire ne nous dit pas le nom; il devait faire le pèlerinage de Jérusalem bien avant 1096 et mérita, ainsi, l'épithète de "Valde ecclesiasticus". Eble 1° eut deux fils de sa première épouse: Guilhem, l'aîné, qui reçut la vicomté de Turenne et Archambaud II qui fut vicomte de Comborn. Ce dernier tua, par jalousie, l'un de ses demi-frères, fut chassé par son père, mais se réconcilia bientôt avec lui après l'avoir vengé d'un chevalier qui lui avait fait une blessure incurable. C'est le même qui, en 1048, envahit à main armée, l'abbaye de Vigeois, malmena les moines et les dépouilla -13-. Marié à Roberte de Rochechouart, il eut cinq enfants: trois fils: Archambaud, Eble et Bernard et deux filles: Unie qui épousa Rigaud de Carbonnières, en 1070 et Agnès qui devint la femme de Guy de Lastours. Archambaud II devait mourir en février 1059. Sa femme, Roberte, le jour de sa sépulture, fit conjointement avec ses trois fils une aumône à saint Martin de Tulle pour le repos de l'âme du défunt; puis ils décidèrent de partager la vicomté. -15-. L'aîné, Archambaud, prit le titre de vicomte de Comborn, le second, Eble, reçut une part du domaine sans château. C'est alors qu'il choisit le site de Ventadour et décida cette même année 1059 d'y construire son 22

repaire. Quant à Bernard, le troisième fils, il avait reçu de chacun de ses frères vingt-cinq manses (la manse se composait d'une habitation rurale à laquelle était attachée à perpétuité une quantité de terre suffisante pour l'entretien d'une famille) et l'église de Balmont. De terribles violences firent suite à ce partage. Archambaud, l'aîné, vicomte de Comborn, sentant la mort venir, avait confié en 1086, nous conte Geoffroi de Vigeois, son jeune fils, Eble, (neveu d'Eble de Ventadour et de Bernard) à Bernard, son frère, lui recommandant d'élever son fils encore enfant jusqu'à ce qu'il soit en âge (15 ans en principe) de ceindre le baudrier. Mais lorsque le jeune homme voulut, en temps opportun, réclamer l'héritage de son père, l'oncle Bernard chassa le neveu et l'héritier devint un exilé." Quelque temps après, en 1088, aidé par des partisans, le jeune Eble, fils d'Archambaud, s'empara de Comborn et ayant pris la femme de Bernard, son oncle, il la déshonora en présence de tous les assistants pour le déterminer à la répudier. Bernard n'en fit rien car elle était la fille d'un puissant personnage, le seigneur de Corso, nommé Hugues de Corcini. Plus tard, Bernard, suivi de quelques chevaliers, vint devant Comborn pour braver son neveu. Le jeune Eble sortit étourdiment et poursuivit son oncle jusqu'auprès de l'église de Saint Martial d'Estivaux sur la route qui conduit d'Allassac à Vigeois. Il était, dit Geoffroi de Vigeois, déjà échauffé par le vin lorsqu'il s'était levé de table. C'était la fin de l'automne. Eble le jeune devait être pris et tué en ce lieu. Quelques personnes prétendirent que son oncle le blessa à la partie inférieure du corps, d'autres attribuèrent le meurtre à un chevalier nommé Etienne de Bossac. Quel qu'ait été l'auteur de ce crime, il fut commis avec le consentement de l'oncle Bernard. Le jeune Eble, à l'heure de la mort, se repentant, implora la miséricorde de Dieu et s'arrachant les cheveux, les jeta en l'air comme pour obtenir le pardon du Seigneur. Cet épisode sanglant allait avoir une grande importance pour la nouvelle maison de Ventadour car Eble reprit alors le titre de vicomte tombé en déshérence à la suite de ce meurtre. Mais Bernard garda la vicomté de Comborn. De son côté, Eble fonda la lignée des Ventadour. Il acheva de construire sa forteresse, en prit le nom et, après ces 23

violences dans sa famille, devint le vicomte Eble l°de Ventadour. Marié à Almodis de Montbron, veuve de Gaucelm de Pierre-Buffière, dont elle avait eu un fils, Pierre, il eut luimême deux fils: Archambaud, mentionné dans un acte de 1095, dont on ne sait rien de plus -15- et Eble, futur Eble II. A la fin de sa vie, Eble l°se fit moine à l'abbaye Saint Martin de Tulle après lui avoir fait don de l'église de Marcillac. C'est en cette abbaye qu'il fut enseveli en 1096. Tels étaient les ancêtres d'Eble II qui devait se révéler bien différent de sa lignée. Chevalier très chrétien, plus clerc que soldat, plus poète que soucieux des biens de ce monde, il était sans conteste un seigneur dont la qualité se remarquait. L'histoire ne dit pas en quel lieu il fut éveillé aux choses de l'esprit et particulièrement au goût des lettres. Est-ce au prieuré de Meymac, tout proche, qu'il transforma bientôt en abbaye, à l'abbaye ou moustier de Tulle où son père acheva sa vie et fut inhumé, en l'abbaye Saint Pierre d'Uzerche également proche, «très noble monastère» riche d'un important trésor et notamment de bulles pontificales, diplômes royaux, privilèges épiscopaux, ou en l'abbaye de Saint Martial de Limoges, le plus haut centre culturel du sud de la Loire? Sans doute avait-il puisé aux richesses de chacune d'entre elles tant était grande sa curiosité littéraire. Toujours est-il que, très tôt, il se mit à "trouver" - Trobar en langue d'Oc - c'est à dire à composer de bientôt célèbres chansons ou cantilènes, selon le prieur de Vigeois, et que cet art l'avait fait surnommer "El Cantador". Outre ces qualités, Eble II était un homme juste, bon, marqué de la foi profonde qui animait alors la chevalerie de la première expédition à Jérusalem. Pour lui, toute créature était créature de Dieu et chacune avait sa valeur propre.
L'ENFANCE DE BERNARD AU CHÂTEAU DE VENTADOUR

Avec un tel seigneur, Bernard, très tôt, bénéficia de conditions de vie très particulières pour l'époque. Tout petit, il pouvait suivre sa mère, lorsqu'elle se rendait au château, portant 24

son fagot de sarments, manger du pain "tranchoir" et même goûter au rare pain blanc. Parfois, avec son père, il assistait à des exercices de tir au "papegaï", sorte de faux perroquet de bois aux mille couleurs, fixé au bout d'une perche et servant de cible aux archers -1-. Mais ses souvenirs les meilleurs étaient encore lorsqu'il lui semblait participer davantage à la vie du château. Il y avait les fêtes qui rythmaient les saisons: Noël d'abord et le souvenir de ces assemblées réunissant dans les cours du château tous ceux des alentours, les chants en latin, parfois en langue d'Oc, qui montaient dans la nuit froide à la lueur des torches fixées aux remparts et cette chaleur humaine qui s'en dégageait. La Chandeleur et les crêpes ou galettes de sarrasin, Pâques et la gaieté du printemps, la saint Martial aussi et la saint Jean quand, au faîte de l'été les hommes fatigués de leur journée de fenaison trouvaient encore la force de sauter le feu et le sauter encore, applaudis par leur promise. La saint Michel enfin, à l'automne, et le temps des vendanges... Il Y avait aussi les évènements familiaux du château comme la venue de grands seigneurs amis ou l'entrée, en 1130, de la future épouse d'Eble II, Agnès de Montluçon-Bourbon, fille de Guillaume et les fêtes des épousailles qui suivirent... Enfin, la naissance, dès l'année suivante, du premier né du seigneur de Ventadour, le futur Eble III. Six ans séparaient donc Bernard d'Eble III, mais bien plus encore. Eble le Jeune devant se révéler très vite querelleur et surtout, aussi étonnant que cela puisse paraître, jaloux de Bernard dont l'intelligence vive et la sensibilité précoce avaient, très vite, retenu l'attention d'Eble II le Chanteur. C'est alors, sans doute, que l'un des cinq moines du Moustier Ventadour, ou le prieur lui-même, Philippe, ancien moine de l'abbaye-mère de Cluny, remarqua Bernard: ce fut peut-être près de la petite porte ouverte dans le rempart, près de la chapelle saint Georges qui permettait au desservant de rentrer au château sans emprunter la grande entrée, à moins que ce fut Eble II lui-même qui l'ait recommandé au moustier, conquis par le visage clair, sensible et attentif de cet enfant, croisé au hasard 25

du château. Toujours est-il que Bernard fut admis très jeune au moustier. Il prit l'habitude d'emprunter le chemin descendant du village de la Champselve pour remonter ensuite vers le prieuré, petit garçon aux yeux grands ouverts sur les fêtes de la nature quand, au printemps, fleurissait l'aubépine ou chantaient, joyeux, l'alouette et le rossignol, quand, l'été, aux senteurs de fenaison, réchauffait le granit et dorait la moisson, quand l'automne et le vent tournoyant faisaient voler et s'envoler les feuilles des chataîgniers dont il sentait le fruit tout chaud au fond de sa besace, quand l'hiver et la froidure gelant ses mains nues, faisaient sortir les loups mais ciselaient de gel ou tapissaient de neige les bords du chemin durci où ses sabots de bois laissaient comme un sillage vert dans la rosée gelée... Au moustier, Bernard apprit à mieux connaître, à mieux servir, à mieux aimer Dieu... Il participa à la vie liturgique, aux chants de l'office, aux cérémonies religieuses; il reçut aussi des rudiments des sciences et arts du temps: sans doute" l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie, la logique, le droit mais surtout la grammaire, la rhétorique, la prosodie, la musique." -18- L'influence de l'abbaye de Cluny, mais surtout, de l'abbaye plus proche de Saint Martial de Limoges avec ses richesses en auteurs anciens, permit à Bernard de connaître très jeune I'histoire, la mythologie et cet art lyrique incomparable qui mêlait avec bonheur la poésie aux mélodies grégoriennes. A ces enseignements, s'ajoutèrent très vite ceux, plus proches et chaleureux, du seigneur Eble II de Ventadour qui ne manquait pas d'éveiller à la poésie celui en qui il avait reconnu, très jeune, l'âme et l'esprit d'un poète comme lui... En effet, Eble II n'abandonna jamais son protégé. Ille conseilla dans ses lectures, l'initia à la musique et, sans doute, l'envoya même passer quelques semaines pour mieux perfectionner son chant à l'abbaye Saint Martial de Limoges... Bernard le considérait vraiment comme un second père: il passera, d'ailleurs, à la postérité sous le nom, Bernard de Ventadour, lieu de sa naissance, certes, mais aussi de son protecteur qui y a consenti.

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Eble II se félicitait chaque jour davantage de leur connivence et ressentait, à n'en pas douter, une réelle affection pour le jeune garçon. Il faut dire que beaucoup parmi ceux qui le connurent ou vécurent peu après, s'accordent à décrire le caractère particulièrement aimable et le physique agréable de Bernard. Dc de Saint Circ écrivit: « E venc bels om e adrechs, e saup ben chantar e trobar e venc cortés e ensenhatz e 10 vescoms, 10 seus senher, de Ventadorn, s' abeli moult de lui e de son trobar e de son cantar e fetz Ii gran onor» : il était bel homme et adroit, sut bien chanter et trouver, devint courtois et instruit et le vicomte son seigneur de Ventadour s'attacha beaucoup à lui, à son art de trouver (c'est à dire de composer) et de chanter et lui fit grand honneur. Arnaud de Mareuil, troubadour et poète des bords de la Belle, rivière du Périgord, ajoutait: " Peu importe de savoir de qui il fut le fils; toujours est-il que Dieu lui fit don d'une belle personne et avenante, d'un corps gracieux et il fut, dès le commencement, plein de gentillesse; Dieu lui donna l'intelligence et le savoir, la courtoisie et un agréable langage. Il avait de l'élégance et l'art de trouver de bons mots et de gracieuses mélodies". Ces qualités le rapprochèrent définitivement d'Eble II qui ne tarda pas à faire de Bernard son respectueux admirateur, puis son élève, son disciple, son confident, son ami, son fils intellectuel et spirituel et... bientôt même son maître, si étrange que cela puisse paraître. Eble II le "Cantador" était, on l'a vu, avant tout un poète. Depuis longtemps il trouvait (Trobar), composait et chantait des pièces d'une rare finesse. C'est cette qualité qui le fit remarquer par son suzerain, Guillaume IX, chez qui il se rendait périodiquement pour accomplir son service féodal "d'auxilium ou de cons ilium" , d'aide ou de conseil. Guillaume IX, quoique le plus souvent grossier et rude soldat, s'intéressait en effet au "Trobar". Il avait composé, à son 27

retour d'Orient, une sorte de poème épique "Les Misères de sa Captivité", adoptant la forme des œuvres de paraliturgie de Saint Martial de Limoges et malheureusement perdu aujourd'hui. Depuis, il versifiait à l'occasion et pouvait apprécier, envier même le talent de réel poète d'Eble II de Ventadour et cette attirance expliquait pour beaucoup sa visite à Ventadour en l'an de l'Incarnation 1125. Il était alors venu donner une leçon au jeune et railleur Eble, mais, bien davantage, partager avec son vassal et ami leur goût pour le Trobar et surtout rivaliser en cet art avec lui. Pourtant, les deux hommes n'avaient pas le même âge. En 1125, Guillaume IX avait cinquante- quatre ans, Eble seulement vingt-neuf ans; quant à Bernard, né cette année-là, c'est plusieurs années plus tard, à douze ou quinze ans peut-être, qu'il écoutait de son seigneur, assis l'hiver, à la veillée autour de la vaste cheminée de la grand-salle ou l'été, dehors sous les étoiles, la relation qu'il lui faisait de cette rencontre à l'origine de la lyrique courtoise...

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