Bernard-Marie Koltès

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Les analyses rhétorique, pragmatique et linguistique des échanges dans les six pièces principales du dramaturge permettent d'observer le fonctionnement des échanges koltésiens, qui loin d'être des argumentations "éthiquement" circonscrites, s'avèrent truffés de dysfonctionnements et revêtent l'allure d'échanges sophistiqués et de manipulations oratoires.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296468511
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Bernard-MarieKoltès
L’esthétique d’une argumentation
dysfonctionnelle©L’Harmattan,2011
5-7,ruedel’Ecolepolytechnique;75005Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN:978-2-296-56455-8
EAN:9782296564558SamarHAGE
Bernard-MarieKoltès
L’esthétique d’une argumentation
dysfonctionnelle
L’HarmattanUniversThéâtral
Collection dirigéeparAnne-MarieGreen
On parle souvent de «crise de théâtre », pourtant le théâtre est un
secteur culturel contemporain vivant qui provoque interrogation et
réflexion. La collection Univers Théâtral est créée pour donner la
parole à tous ceux qui produisent des études tant d’analyse que de
synthèseconcernantledomainethéâtral.
Ainsi la collection Univers Théâtral entend proposer un panorama
de la recherche actuelle et promouvoir la diversité des approches et
des méthodes. Les lecteurs pourront cerner au plus près les différents
aspects qui construisent l’ensemble des faits théâtraux contemporains
ouhistoriquementmarqués.
Dernièresparutions
Elise VAN HAESEBROECK, Identité(s) et territoire du théâtre politique
contemporain, Claude Régy, le Groupe Merci et le Théâtre du Radeau: un
théâtreapolitiquementpolitique,2011.
Françoise QUILLET, L’opéra chinois contemporain et le théâtre occidental,
EntretiensavecWUHsing-Kuo,2011.
FrançoiseQUILLET,Artsduspectacle,Identités métisses,2011.
Emmanuelle GARNIER, Les dramaturges femmes dans l’Espagne
contemporaine,2011.
Françoise QUILLET, Le théâtre s’écrit aussi en Asie (Inde, Chine, Japon),
2011.
SalahELGHARBI,YasminaRezaoulethéâtredesparadoxes,2010.
Marjorie SCHÖNE, Les figures géométriques et arithmétiques dans le
théâtre d’Eugène Ionesco,2009.
Jean VERDEIL, L’acteur et son public. Petite histoire d’une étrange
relation,2009.
Stina PALM, Bernard-Marie Koltès, vers une éthique de l’imagination,
2009.
eRomuald FÉRET, Théâtre et pouvoir au XIX siècle. L’exemple de la Seine-
et-Oise et de la Seine-et-Marne,2009.
JohannesLANDIS, Lethéâtre d’Henry Bernstein,2009.
Daniela PESLIN, Le théâtre des nations, une aventure théâtrale à
redécouvrir,2009.
IsabelleBARBERIS,Philippe Adrien, unthéâtre durêve éveillé,2009.
JacquesJAUBERT,Moi,Caroline, «marraine »deMusset,2009.
AlexandrePAILLARD, LaDiomédée,2009.
BernardJOUVE,LaDameduMont-Liban,2009.INTRODUCTION
Le mythe de l’écrivain séducteur au visage rimbaldien qui a entouré
Bernard-Marie Koltès survit et, près de vingt ans après sa mort précoce, il
participe toujours à la réussite notoire du dramaturge. Couronnant ses
nombreuses mises en scène par son entrée au répertoire de la Comédie-
Française en 2007, l’œuvre koltésienne poursuit son ascension et suscite,
dans le domaine des recherches tournées vers la dramaturgie et le champ
dramatique, denombreuses études centrées sur le passage du texteà sascène
ou sur les traits distinctifs du texte koltésien. Bien qu’interrompue au seuil
1de la maturité, l’œuvre de Koltès est ressuscitée car «achevée » et
significative dans son ensemble autant que dans le détail d’une écriture
reconnue par Michel Vinaver comme «un univers illimité dans ses
2dégagementsd’énergie,danssesrésonancesetsessignifications ».
Koltès affirme n’avoir pourtant jamais eu le projet d’élaborer une
œuvre au vrai sens duterme. Pour chacune deses pièces, il ditêtre reparti de
zéro, dans l’élan d’une écriture qui ne cherche que le plaisir de son créateur
et de son public, à travers une recherche de la nouveauté, de l’originalité et
3d’un dépouillement des règles de la poétique classique . Cette poétique non
1 Michel VINAVER, «Pour Koltès », Alternatives théâtrales. nº 35-36, Koltès,
Odéon-Théâtre de l’Europe, revue coordonnée par Anne-Françoise Benhamou avec
lacollaborationdeSergeSaada,p.10.
2
Ibid.
3 «Chaque fois que je commence une pièce, c’est comme sije recommençaisà zéro,
et heureusement […]J’écris des pièces, les unes après les autres pour me fairedéfinie est au centre d’études dramatiques:l’espace, le temps, la fable sont
au cœur de nombreuses recherches qui se hasardent peu dans l’investigation
du champ du personnage, élément pourtant central à l’élaboration d’une
1poétique . Paradoxalement, au niveau de la thématique, les études
s’intéressent toujours, même de manière allusive, à la thématique de l’Autre
et, corrélativement, à celle de la solitude, attestées toutes deux comme les
constantes du théâtrekoltésien.
D’un autre côté, les contraintes spatiale et temporelle ont tourmenté,
il est vrai, le jeuneKoltèsmais elles ont vite disparu pour laisser place à la
contrainte de la parole sur laquelle s’est centré l’essentiel du travail
dramaturgiquekoltésien.
J’aime bien écrire pour le théâtre, j’aime bien les contraintes qu’il
impose. On sait, par exemple, qu’on ne peut rien faire dire par un
personnage directement, on ne peut jamais décrire comme dans le
roman, jamais parler de la situation, mais la faire exister. On ne peut
2riendireparles mots,on est forcédeladirederrièreles mots .
L’ensemble de la situation dramatique naît du rapport qu’entretient le
langage avec l’action. «Le théâtre c’est l’action,e t le langage-en-soi,
finalement, on s’en fiche un peu. Ce que j’essaie de faire – comme une
3
synthèse– c’est de me servir du langage comme d’un élément de l’action »
avance Koltès. C’est pourquoi, dans son œuvre, la parole prend rapidement
le dessus. Reléguant les autres composantes du théâtre à un statut secondaire
et accordant à la poétique une liberté totale, l’auteur se défait de toutes les
lois dela scène et sépare le texte, primordial, de la représentation. Au cours
d’un entretien sur les origines de ses pièces, Koltès souligne que son projet
plaisir et faire plaisir au public. Mon seul critère, c’est que le public les aime
aujourd’hui » signale KOLTES dans un entretien accordé au Républicain Lorrain, le
27 octobre 1988, repris dans Une part de ma vie. Entretiens (1983-1989), Éditions
de Minuit, 1999, p. 120. François REGNAULT avance, à ce sujet: «Koltèscomposait
ses pièces autant que Racine, simplement pas selon les mêmes règles […]. Je tiens
donc que son théâtre est étonnamment nouveau par le décentrement essentiel qu’il a
tenté dans la composition de chacune de ses pièces », «Passage de Koltès »,
Nanterre-Amandiers. Les années Chéreau 1982-1990, collection « Le Spectateur
français », Imprimerie Nationale-Éditions, 1990, repris dans Théâtre Aujourd’hui
nº 5, Koltès. Combats avec lascène,CNDP,1996,p.186.
1
La question dulieu a notamment suscité de nombreux travaux. Koltès. La question
du lieu est le titre significatif des Rencontres Bernard-Marie Koltès dont les Actes
ont paru en2001, édités par André PETITJEAN, CRESEF. Cette même année paraît à
L’Harmattan l’ouvrage de Marie-Paule SEBASTIEN intitulé Bernard-Marie Koltès et
l’espace théâtral.
2Bernard-Marie KOLTES, Une partdema vie…op. cit.,p.13.
3
Ibid.,p.32.
6est «d’écrire un texteà lire et un texteà jouer. J’ai pensé [ajoute-t-il] que le
texte de théâtre ne devait pas obligatoirement n’être qu’un matériau pour un
spectacle, mais pouvait être lu, comme un roman, si on s’attachait à lui
1donneruneformeàlire.C’estcequej’ai tâché de faire» .
C’est pourquoi notre travail s’ancrera essentiellement dans le texte
dramatique. En d’autres termes, nous nous fonderons sur le dialogue qui,
depuisAristotejusqu’à Hegel,constituel’élément dramatiqueprimordial.
[…] c’est le dialogue qui représente le mode d’expression
dramatique par excellence. C’est en effet par le dialogue seulement
que les individus en action peuvent révéler les uns aux autres leur
caractère et leurs buts, en faisant ressortir aussi bien leurs
particularités que le côté substantiel de leur pathos, et c’est
également par le dialogue qu’ils expriment leurs discordances et
2imprimentainsiàl’action un mouvementréel .
Partant de cette parole qui agit, nous tenterons de mieux appréhender le
personnage koltésien défini par son dialogue. Dans une lettre adressée à
Hubert Gignoux, et à la veille de son entrée dans la carrière théâtrale, Koltès
dévoilesapropreconception desrapportsinterhumainset dufonctionnement
dupersonnage danssonthéâtre:
L’ensemble d’un individu et l’ensemble des individus me semble
tout constitué par différentes «puissances» qui s’affrontent ou se
marient, et d’une part l’équilibre d’un individu, d’autre part les
relations entre personnes sont constitués par les rapports entre ces
puissances. Dans une personne, ou dans un personnage, c’est un peu
comme si une force venant du dessus pesait sur une force venant du
sol,lepersonnagesedébattantentredeux,tantôtsubmergéparl’une,
tantôt submergé par l’autre. […] Dans les rapports entre les
personnes, c’est un peu comme deux bateaux posés chacun sur deux
mers en tempête, et qui sont projetés l’un contre l’autre, le choc
3dépassantdeloinla puissancedes moteurs .
Individués et allégoriques par leuro rigine singulière, les
personnages koltésiens sont des puissances idéologiques qui s’affrontent, et
leur affrontement n’a lieu qu’autour de l’unique constante qu’est leur parole.
1 Ibid.,p.48.
2
HEGEL, Esthétique (1953),Textes choisis et présentés par Claude Khodoss, Presses
eUniversitairesdeFrance,12 édition,1988,p.146.
3
Bernard-Marie KOLTES, lettre datant du 7 avril 1970, parue dans Séquence 2,
Théâtre national de Strasbourg, «Dossier Bernard-Marie Koltès. De Strasbourg à
er
Zucco»,1 semestre,1995,p.13.
7«Mes personnages parlent beaucoup, c’est l’unique moyen dont ils
1
disposent, il faut s’en servir au maximum» avance Koltès. Ce qu’il préfère
montrer, ce sontjustement les chemins ou les «projections» qui mènent au
choc fatal plus que l’actualisation de la collision, les sources plus que le
conflitlui-même.
Une bagarre n’est pas simplement faite d’un poing sur la gueule ;
elle suit aussi les trois mouvements logiques de l’introduction, du
développement et de la conclusion. C’estcette construction forte et
ces rapports forts qui méritent d’être racontés au théâtre, des
histoires de vie et de mort. Les bagarres permettent de voir dans
quelles limites on se trouve, par quels obstacles la vie se voit cernée.
2Onestconfrontéàdesobstacles–c’est cela queracontelethéâtre .
Il fait ainsi étalage des mécanismes qui mènent deux individus à se battre en
3maniant avec subtilité l’art de cette «stratégie relationnelle» du pré-
combat. Koltès souligne en ce sens qu’«[…] un dialogue ne vient jamais
naturellement. Je verrais volontiers [dit-il] deux personnes faceà face, l’une
exposer son affaire et l’autre prendre le relais. Le texte de la seconde
personne ne pourra venir que d’une impulsion première. Pour moi, un vrai
4dialogueesttoujours une argumentation[…] » .
Ces propos du dramaturge convergeant tous vers une parole
argumentative constituent l’hypothèse de base de notre réflexion. Si les
études portant particulièrement sur l’«argumentativité» de la parole
koltésienne sont rares, certaines s’échafaudent sur cette dimension
argumentative du dialogue koltésien sans chercherà l’examiner de plus près
ouà l’approfondir. Ainsi Donia Mounsef, dans son ouvrage Chair et révolte
dans le théâtre de Bernard-Marie Koltès considère-t-elle les pièces
5koltésiennes comme «des duels du logos, des systèmes d’argumentation» .
Selon Patrice Pavis, les protagonistes koltésiens sont «des abstractions
6logiques chargées de marquer la progression d’une argumentation» , ils sont
des«machinesà raisonneret à convaincre, à sedéfendre et à contre-attaquer
1
Bernard-Marie KOLTES, «Des histoires de vie et de mort », entretien avec
Véronique HOTTE, Théâtre/Public nº 84,novembre-décembre1988,p.109.
2
Bernard-Marie KOLTES, Une partdema vie… op. cit.,p. 134.
3 Patrice CHEREAU dans un entretien pour Les inrockuptibles nº 31, 8-14 novembre
1995,p.65.
4Bernard-MarieKOLTES, Une partdema vie… op. cit.,p. 23.
5
Donia MOUNSEF, Chair et révolte dans le théâtre de Bernard-Marie Koltès,
L’Harmattan,collectionUniversthéâtral,2005,p. 83.
6
PatricePAVIS, Le théâtre au croisement des cultures,JoséCorti,1990,p.100.
8[qui se] répondent argument par argument selon les règles d’un traité de
1
logiqueoudedroit» .
L’argumentation est considérée, dans le champ des investigations
sur l’écriture koltésienne, comme un principe, voire un quasi-axiome. Bien
que Koltès ait lui-même utilisé un lexique argumentatif pour caractériser ses
dialogues, ne faudrait-il pas s’interroger le bien-fondé de ces dires parfois
excessifs. L’observation d’échantillons d’échanges koltésiens permet
d’examiner le fonctionnement du dialogue qui semble effectivement
«argumentatif», dans le sens le plus commun du terme. Toujours est-il que,
même pour un observateur non-averti, ces «argumentations» apparaissent
comme « non-correctes»,déséquilibrées,voiredysfonctionnelles.
Or, par son rapprochement du mimétisme, le théâtre koltésien
propose une parole-reflet du langage naturel, des personnages qui
2interagissent et se parlent «comme si c’était vrai » . Dans ces conditions, et
par opposition autexte romanesque,«le texte théâtral se laisse analyser sans
résidu – les didascalies exceptées – comme une séquence structurée de
‘répliques’ prises en charge par différents personnagesentrant eninteraction,
3c’est-à-dire une espèce de ‘conversation’» . En ce qu’il est le fruit d’une
production littéraire, le théâtre présente ostensiblement, en une mise en
abyme, le fonctionnement du genre premier qu’est la conversation,
reproduisant autant que faire se peut le naturel conversationnel, car « le
dialogue théâtral peut mimer l’improvisation, il peutproduire des effets-de-
4spontanéité» .Restetoutefoisque
le langage écrit, lui, est donné rectifié; s’il est livré au lecteur c’est
qu’il est jugé, par son auteur du moins, doté d’une certaine
perfection que le langage parlé, tout spontané, ne possède guère.
[Or] après avoir constaté des faits aussi évidents, on conçoit que, là
encore, il y a le choix pour l’auteur dramatique : il peut tirer certains
effets de cette improvisation imparfaite qu’est toutlangage parlé ; il
peut au contraire, par une sorte de convention, faire parler ses
5personnagessansfautesetsanslapsus .
1 Patrice PAVIS, Le théâtre contemporain. Analyse des textes, de Sarraute à Vinaver,
Nathan, 2002,pp.82-83.
2 Jean-Pierre RYNGAERT, Introduction à l’analyse du théâtre (Bordas, 1991),
Dunod,1999,p. 88.
3 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, «Pour une approche pragmatique du dialogue
théâtral », Pratiques n°41, mars1984,p.47.
4 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, «Dialogue théâtral vs conversations
ordinaires », Cahiersde praxématique n°26, Les mots de lascène,1996,p. 34.
5 Pierre LARTHOMAS, Le langage dramatique. Sa nature, ses procédés (1972), PUF,
ère
1 édition«Quadrige »,2001,p.28.
9Sans ces fautes caractéristiques des conversations authentiques, le
théâtre revêtirait une allure trop parfaite pour une représentation de l’humain
car «si l’onapu tant se gargariser du ‘réalisme’ de certains dialogues
littéraires, c’estàlafaveurd’une méconnaissance totale de la vraie nature du
1dialogue ordinaire. » Les imperfections du langage ordinaire apparaissent
dans le texte dramatique sous deux aspects opposés:souci de mimétisme et
de réalisme d’une part, et produit d’élaboration de l’auteur d’autre part, elles
ne peuvent être que délibérées, participant de la stylisation de la langue et
parconséquentd’une élaborationesthétiquedramaturgique.
Mettre entre parenthèses le sujet écrivant me paraît impensable. Il
faut au contraire mettre fortement l’accent sur l’écriture en tant que
pratique spécifique. L’écrivain est celui qui crée une langue : ce que
Barthes a appelé un idiolecte. Et cela n’est absolument pas
contradictoireavecleprojetd’unelanguepopulaire.Ou,plutôt,c’est
2unecontradiction productive !
Il s’agitjustement de cette«transmutation»du matériau conversationnel, de
cette «différence d’organisation du matériau, puisque derrière le dialogue
théâtral existe un auteur dont la fonction est de préordonner les séquences
dialoguées, de manifester des intentions, d’organiserl e discours des
personnages en fonction d’un objectif suprême : communiquer avec les
3spectateurs» .
En ce qui concerne l’écriture koltésienne, elle a ceci de particulier
qu’elle offre, aux dires du dramaturge, dansun style qui se veut «naturel»,
unetranscriptiondedialoguesquasi-réels:
J’ai l’impression d’écrire des langages concrets, pas réalistes, mais
concrets […]. J’écris comme j’entends les gens parler, la plupart du
temps, et je ne sais pas trop comment c’est fabriqué, je ne suis pas
4unthéoricien .
1 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, «Pour une approche pragmatique du dialogue
théâtral »… op. cit.,p.55.
2 Propos de Michel DEUTSCH constatant la réduction ontologique du déploiement
d’un langage théâtral infailliblement mimétique, cités par Jean-Pierre SARRAZAC,
L’avenir du drame. Écritures dramatiques contemporaines, préface de Bernard
Dort, Éditions AireThéâtrale, Lausanne,1981,p.126.
3Jean-Pierre RYNGAERT,Introduction àl’analyse duthéâtre… op. cit.,p.94.
4
Bernard-MarieKOLTES, Une partdema vie… op. cit.,p. 21.
10Mais le dramaturge avoue également qu’ «il passe un temps énorme à
1
couper dans le texte» . Et de fait, «on ne dialogue pas au théâtre comme
dans la vraie vie, et il ne faudrait surtout pasp rendrec es simulations
fabriquées pour des reproductions parfaitement mimétiquesdes échanges qui
2ontlieudanslavie‘ordinaire’ » .
Partant de ce que le dialogue koltésien se définit comme une
argumentation, l’analyse du fonctionnement – ou dysfonctionnement –
del’activité argumentative dans le théâtre koltésien semble légitimée. Il
s’agira de proposer une lecture des dysfonctionnements de l’argumentation
koltésienne, lesquels participent à l’élaboration esthétique de l’œuvre et,
partant de la parole dysfonctionnelle, d’essayer de retracer lesliens entre
celle-ci et les autres constituants de l’œuvre. Nous tenterons, à travers
l’examen de cette parole, de retrouver dans quelle mesure elle permet
d’appréhender, à un niveau plus général, l’écriturekoltésienne dans son
rapportàl’œuvreetauréelet,parextension,danssonrapportàsoncréateur.
Le point de départ théorique pour l’étude de l’argumentation qui servira de
réserve pour l’analyse que nous nous proposons est double : nous
examinerons l’argumentationà travers, d’une part le prisme de la rhétorique
et, d’autre part, celui de la linguistique pragmatique. Plus qu’un choix, la
première approche semble être un impératif, la rhétorique étant cette
3«institution bi-millénaire définissant l’art de persuader en discours» et la
source des disciplines qui se tissent autour de la notion d’argumentation. Par
ailleurs, Koltès, en bon élève des Jésuites, est nourri de la littérature
humanisteet maîtrise parfaitementlarhétorique classique encequ’elle sertà
persuader, affronter, lier et combattre. Son théâtre sera dès lors le terrain
d’investissement de son savoir des règles qui régissent les affrontements
4verbaux établies avec le développement de l’art oratoire depuis les Anciens .
L’approche pragmatique, quant à elle, se situe dans une continuité et une
complémentarité de la rhétorique en ce qu’elle offre «un ensemble de
recherches qui abordent le langage en plaçant au premier planl’activité des
sujets parlants, la dynamique énonciative [et] la relation à un contexte
5social », rappelant ainsi de manière spéculaire la définition aristotélicienne
1
Ibid.
2 Catherine KERBRAT-ORECCHIONI, «Pour une approche pragmatique du dialogue
théâtral »… op. cit.,p.47.
3 Gilles DECLERCQ, L’art d’argumenter. Structures rhétoriques et littéraires,
ÉditionsUniversitaires,1992,p.7.
4Unrécentouvraged’André JOB,intitulé Koltès. La rhétorique vive,Hermann, édité
en 2008 mais paru en mars 2009, se penche sur la rhétorique d’une pièce unique de
KOLTES, Dans la solitude des champs de coton, et il s’interroge sur le rapport entre
laparoledesprotagonistesetle modèledelasophistiqueantique.
5 DominiqueMAINGUENEAU, L’analyse du discours, Hachette, 1991, p. 11. Philippe
BLANCHET avance dans La pragmatique d’Austin à Goffman :«Les anciens
11d’une rhétorique qui metà profit «les preuves administrées par le moyen du
discours [qui] sont de trois espèces : les premières consistent dansle
caractère de l’orateur ; les secondes, dans les dispositions où l’on met
l’auditeur;les troisièmes dans le discours même, parce qu’il démontre ou
1paraîtdémontrer» .
Les approches socio-linguistiques du langage tentent de se
positionner faceà l’«argumentativité»des discours et de définir l’extension
que revêt le terme argumentation. Dans L’argumentation dans le discours,
Ruth Amossy se place dans la lignée de Christian Plantin et distingue la
«dimension»argumentative dudiscours de sa«visée»argumentativeselon
un degré graduel d’«argumentativité».Car «la simple transmission d’un
point de vue sur les choses, qui n’entend pas expressément modifier les
positions de l’allocutaire, ne se confond pas avec l’entreprise de persuasion
soutenue par une intention consciente et offrant des stratégies programmées
2à cet effet» . En ce sens, la conversation quotidienne, les récits de fiction,
les dialogues de théâtre, s’ils ne sont pas porteurs d’une visée argumentative
distincte demeurent dotés d’une dimension argumentative inhérente à tout
3discours .
Bien que l’ensemble de l’œuvre koltésienne soit d’un intérêt certain
pour une analyse argumentative du dialogue, nous limiterons notre corpus,
dans un souci de pertinence avec l’hypothèse d’une visée esthétique des
effets de langue, aux pièces entièrement personnelles et reconnues comme
rhétoriciens étaient déjàdespragmaticiens.Ils réfléchissaientauxliens existantentre
le langage, la logique (notamment argumentative) et les effets du discours sur
l’auditoire », p. 10, cité par Ruth AMOSSY, L’argumentation dans le discours.
Discours politique, littérature d’idées, fiction,NathanUniversité,2000,p.15.
1
ARISTOTE, Rhétorique, Gallimard, textes établis et traduits par Médéric Dufour,
1991,I,1356a.
2
Ruth AMOSSY, L’argumentation dans le discours… op. cit., p. 25. À cet égard,
Jean-Blaise GRIZE se prononce également et affirme qu’ «argumenter dans
l’acceptation courante, c’est fournir des arguments, donc des raisons à l’appui ouà
l’encontre d’une thèse […] Mais il est aussi possible de concevoir l’argumentation
d’un point de vue plus large et de l’entendre comme une démarche qui vise à
intervenir surl’opinion, l’attitude, voire le comportement de quelqu’un », Logique et
langage,OPHRYS,1990,p.41.
3 Dire qu’il y a dans toute activité discursive une dimension argumentative semble
de prime abord recouper avec la position des linguistes Oswald DUCROT et Jean-
Claude ANSCOMBRE selon laquelle l’argumentation est inhérente à la langue,
position étayée dans l’ouvrage au titre significatif L’argumentation dans la langue
e(1983), 3 édition, Mardaga, 1997. Cette théorie qualifiée d’«argumentativisme
intégral » s’éloigne des perspectives aristotéliciennes. Dans la perspective ouverte
par PLANTIN et AMOSSY, l’argumentation est inhérente non à la langue mais à
l’activité discursive encontexte.
12telles par le dramaturge dont les premières tentatives d’écriture ne sontque
des adaptations et traductions. «J’ai commencé à écrivailler en 72, et à
1écrire vraiment en 77» confirme Koltès . En effet, l’œuvre proprement dite
est officiellement inaugurée par La Nuit juste avant les forêts en 1977.
Viennent parlasuite Combat de nègre et de chiens en1979, Quai ouest ainsi
que l’œuvre maîtresse Dans la solitude des champs de coton en 1985. Le
Retour au désert et enfin Roberto Zucco terminent, en 1988, l’œuvre trop
rapidementachevéeparledécèsdudramaturge.
Aux deux approches adoptées pour l’analyse du fonctionnement
argumentatif dans ces six pièces correspondront deux démarches.
L’approche rhétorique permettra de délimiter le point focal du
dysfonctionnement et d’en circonscrire le champ dans chaque pièce, à partir
d’une macro-analyse des séquences argumentatives dominantes. L’approche
pragmatique viendra affiner les aboutissements premiers par une micro-
analyse et procèdera de manière transversale, permettant de déceler, à
chaque fois, des dysfonctionnements communsà plus d’une pièce. Ces deux
approches et démarches devraient permettre, à terme, de repérer les
constantes et évolutions du dialogue argumentatif koltésien. Somme toute,
l’attention sera portée au dialogue koltésien non en tant qu’argumentation-
type fondue dans un moule préconçu mais en tant qu’argume
délibérément déviante par rapport aux règles qui permettent d’esquisser une
déontologie de l’activité argumentative.
1
Bernard-MarieKOLTES, Une partdema vie… op. cit.,p. 150.
13PREMIEREPARTIE
RHETORIQUEETÉTHIQUE:DEL’EFFICACITEDELASOPHISTIQUEDANS
LETHEATREKOLTESIENAvec la naissance de la démocratie et l’ordonnancement de la cité à
Athènes,la parolese veut l’arme substitutive à la violence, parconséquentle
maniement d’une rhétorique argumentative s’impose. La parole devient un
instrument de pouvoir face à l’égalité des citoyens qui détiennent une part
égale de souveraineté. Or, si la parole argumentative est l’une des conditions
de la possibilité de vivre ensemble, elle est en même temps une menace pour
ladémocratie.
Comme la démocratie, la rhétorique a un double visage. Elle a une
face claire, lumineuse, garantie de liberté citoyenne, signe de la
possibilité quiest donnéeàl’homme, grâceaulangage,d’agirsurles
institutions qu’il a choisi de se donner. Mais elleaaussi une face
sombre, dangereuse, où la liberté de parole se retourne contre elle-
1même,parlaséduction,la manipulation,la pression .
Distinguant la bonne de la mauvaise rhétorique, Platon dénonce,
dans un dialogue entre Socrate et Gorgias, cette rhétorique «malfaisante,
trompeuse, basse, indigne d’un homme libre, qui produit l’illusion par des
2apparences, par des couleurs, par un vernis superficiel et par des étoffes» ,
3qui n’est ni épistémè ni technè . Il lui oppose une psychagogie en quête du
vrai, «qui ne manipule pas parce qu’elle recherche le Juste et le Bien. La
bonne rhétorique n’utilise pas de faux-semblants ou des grimages
4inauthentiquesqui masqueraientle vraisensdeschoses » .
Ancien disciple de Platon, Aristote qui avait condamné la rhétorique
comme «art du mensonge» finit par percevoir la nécessité de cette pratique
oratoire au point d’élaborer, dans sa Rhétorique, une technique
d’argumentationfondée,cettefois-ci,surlevraisemblable.
Il est clair qu’on peut aussi en ces matières tracer une méthode. Si,
en effet, le but est également atteint par ceux que guide une
accoutumance et ceux qui vont au hasard, on peuten rechercher
1
Emmanuelle DANBLON, Argumenter en démocratie, Éditions Labor, coll. Quartier
Libre,Bruxelles,2004,p.7.
2
PLATON, Gorgias, in Protagoras et autres dialogues, texte établi et traduit pas
Alfred Croiset, avec la collaboration de Louis Bodin, Les Belles Lettres, Gallimard,
1984,465b.
3 Ibid.,463a.
4
CitéparEmmanuelle DANBLON, op. cit.,p.16.spéculativement la raison; or, c’est là, tous en conviendront
1
maintenant,la fonctiond’une Technique .
En définissant la rhétorique comme ce qui «a pour objet un
jugement (en effet, l’on juge les conseils, et la sentence d’un tribunal est un
2jugement)» , Aristote distingue les discours en fonction de leur objet et de
leurauditoire.
Or, il faut nécessairement que l'auditeur soit spectateur ou juge, et
que le juge prononce ou sur le passé ou sur l'avenir ; celui qui
prononce sur l'avenir, c'est, par exemple, le membre de l'assemblée ;
celui qui prononce sur le passé, le juge ; celui qui prononce sur le
talent de l'orateur, le spectateur ; il y a donc nécessairement trois
genres de discours en rhétorique : le délibératif, le judiciaire,
3l'épidictique .
4Or, «il ne faut rien persuader d’immoral » dira Aristote, rejoignant le
Socrate du Gorgias. Et pourtant, «rhétorique» n’est pas «morale ». C’est
en ce sens que Médéric Dufour rappelle que la technique rhétorique est à
5concevoir dans le champ de «l’amoralisme » , à savoir le domaine de ce qui
est neutre, étranger au domaine de la moralité parce qu’ «il faut êtreapte à
6
persuader le contraire de sa thèse » si l’on veut, comme les Sophistes,
vaincre sur le terrain verbal. Amoralisme ou immoralisme?La rhétorique
longtemps délaissée et condamnée a aujourd’hui regagné sa place avec des
théoriciens tels lejuriste Chaïm Perelman qui s’est penché sur la question de
l’existence d’une logique des jugements de valeur rejoignant par là
l’affirmation aristotélicienne selon laquelle, dans la nature des choses, le
justeprimesurl’injuste.
Comment peut-on raisonner sur des valeurs? Existent-ils des
méthodes rationnellement acceptables permettant de préférer le bien
au mal, lajusticeà l’injustice, la démocratie à la dictature ? […] Les
jugements de valeur primitifs, les principes de la morale et de toute
1
Ibid.,I,1,1354a.
2 Ibid.,II,1,1377b.
3
Ibid.,I,2-3,1358a-1358b.
4 Ibid.,I,1,1355a.
5
«Elle [la rhétorique] ne peut combattre l’immoralité qu’en la connaissant, faire
adopter le pour qu’en pénétrant tous les secrets du contre ; bref, elle doit être apte à
conclure dans les deuxs ens contraires, en sorte que la règle est non pas
l’immoralisme, renversement de la morale reçue, mais l’amoralisme, indifférence
provisoireàl’égarddel’impératif »,introductiondeMédéric Dufourà la Rhétorique
d’Aristote.
6
ARISTOTE, Rhétorique…op.cit., I,1,1355a.
18conduite, seraient-ils purement irrationnels, expressions de nos
traditions, de nos préjugéset de nos passions ? […] il n’existait pas
de logique spécifique desjugements de valeur, mais […] ce que
nous cherchions avait été développé dans une discipline très
ancienne, actuellement oubliée et méprisée, à savoir la rhétorique,
l’ancien art de persuader et de convaincre. […] Nous constations
que, dans les domaines où il s’agit d’établir ce qui est préférable, ce
qui est acceptable et raisonnable, les raisonnements ne sont ni des
déductionsf ormellement correctes, ni des inductions, allant du
particulier au général, mais des argumentations de toute espèce,
visant à gagner l’adhésion des esprits aux thèses qu’on présente à
1leurassentiment .
Ces «argumentations de toute espèce » ont permis l’émergence de
nombreuses études centrées sur les divers aspects de l’argumentation et leur
articulation avec l’éthique qui semble être une «nécessité vitale» à
2l’existence de l’argumentation . Suite à la définition perelmanienne de
l’activité argumentative comme un ensemble de «techniques discursives
permettant de provoquer ou d’accroître l’adhésion des esprits aux thèses
3qu’on porteà leur assentiment» , de nombreuses définitions et variantes ont
vu le jour. Néanmoins, philosophes, linguistes et sociologues gardent
généralement une attitude ambiguë à l’égard de cette activité langagière
qu’ils confrontent à des pratiques discursives sophistiques telles le dialogue
polémique, la manipulation, le discours du séducteur, la dialectique éristique
et tantd’autres.
Au théâtre, plus particulièrement dans la tragédie classique fondée
sur un procès entre deux causes opposées, le discours s’élabore dans un
moule délibératif, qui met en relief la nécessité, pour les protagonistes, de
prendre telle ou telle décision en fonction des conséquences qui en
adviendraient. Aron Kibédi-Varga expose et discute dans son ouvrage
1 Chaïm PERELMAN, L’empire rhétorique. Rhétorique et argumentation, Librairie
e
philosophique J. Vrin, 3 tirage, 1997, avant-propos, pp. 8-10. Les limites de la
rhétorique sont d’ailleurs dessinées depuis ARISTOTE. Située dans le cadre de la
polis, elle «n’est pensable que […]à partir du moment où les groupes humains sont
constitués autour de valeurs symboliques qui les rassemblent, les dynamisent et les
motivent »,Georges MOLINIE, Dictionnaire de rhétorique, Le Livre de poche, Paris,
1992,p.5.
2
Philippe BRETON, L’argumentation dans la communication… op. cit., p. 17,
«argumenter,c’estsavoirserestreindreau nom d’une éthique ».
3
Chaïm PERELMAN et Lucie OLBRECHTS-TYTECA, (1958), Traité de
l’argumentation. La nouvelle rhétorique, éditions de l’Université de Bruxelles,
Bruxelles,troisième édition,1976,p.5.
191Rhétorique et littérature les liens entre rhétorique et théâtre et en vient à un
premier constat: dans la perspective rhétorique, le texte dramatique est
définicommeunesuitede discoursfaits dansl’unoul’autre des trois genres
rhétoriques distingués par Aristote. De ce fait, nous recourrons, dans cette
première partie du travail, aux paramètres discursifs permettant de
reconstituer la rhétoricité du dialogue koltésien. Envisageant les données de
la rhétorique cette première partie examine les pièces de l’auteur par
binômes. Le classement, ni chronologique ni thématique, n’est nullement
arbitraire: les critèresretenus sont au niveau des paramètres rhétoriques
considérésdéfectueuxou dysfonctionnels.
Le premier chapitre, ou binôme, propose d’examiner l’hybridation
des genres oratoires dans Le Retour au désert et Combat de nègre et de
chiens où le judiciaire à l’œuvre dans les affrontements permet une
confrontation des «personnages-puissances» koltésiens. Le deuxième
binôme est constitué de Quai ouest et de La Nuit juste avant les forêts,
pièces dans lesquelles les protagonistes déploient leur unique arme, le
langage, qui fait osciller leurs affrontements en échanges sophistiques
évoluant entre séduction et manipulation. Dans la solitude des champs de
coton et Roberto Zucco, le dernier couple de pièces, met en jeu la question
de l’opinion commune, laquelle joue un rôle essentiel en tant que fondement
de l’argumentation. La reconstruction idiosyncrasique de paramètres
discursifs remet en question la validité de des échanges. Les univers
discursifs ainsi mis en place, à travers un métadiscours dénonciateur dans la
première pièce et à travers une argumentation chorale dans la seconde, sont
révélateurs d’une vision ontologique koltésienne élargie du «tragique»dans
ele théâtre du XX siècle et dans la société contemporaine, société victime
d’une déconstruction du monologue et d’une dissolution de la
communication.
1 Aron KIBEDI-VARGA, Rhétorique et littérature. Études de structures classiques
(1970),paruaux éditionsKlincksieck, 2002.
20CHAPITREPREMIER
DETOURNEMENTDESGENRESORATOIRES:DYSFONCTIONNEMENTDU
JUDICIAIREAUSERVICEDUPOLITIQUE
Bien que la rhétorique trouve ses origines dans le judiciaire, pour
Socrate elle n’est pas la «technique » adéquate à ce domaine parce qu’elle
est «l’ouvrière d’une persuasion de croyance, non d’enseignement, sur le
juste et l’injuste […]d e telle sorte que l’orateur n’enseigne pas aux
tribunaux et aux autres assemblées lejuste et l’injuste, mais leur suggère une
1opinion, et rien de plus» . Vers 465 avant Jésus-Christ, les premiers cadres
judiciaires ne comptaient pas d’avocats, et les plaideurs défendaient leurs
causes devant des jurys populaires. Aujourd’hui encore, procureurs et
avocats sont nourris de cette rhétorique et œuvrent à rendre leur discours
vraisemblable quel qu’en soit le prix afin d’y faire adhérer le juge. C’est que
«la logique judiciaire estcentrée entièrement non sur l'idée de vérité, mais
sur celle d'adhésion [car] ce que l'avocat cherche à gagner, par sa plaidoirie,
2c'est l'adhésion du juge » . Le judiciaire s’apparente ainsi au dialogue
éristique, «art de la controverse menée de telle manière qu’on ait toujours
3raison,donc per fas et nefas» .
Les discours des personnages koltésiens de Retour au désert et de
Combat de nègre et de chiens, lorsqu’ils se coulent dans le moule judiciaire,
ne se conforment toutefois pas absolument à des grilles préconstruites ou à
des modèles préexistants. Ils s’en inspirent tout en en déviant pour donner
lieu à un discours génériquement hybridé qui ne se soumet à aucune
classification traditionnelle. Or, le discours judiciaire ou l’affrontement face
1PLATON, Gorgias… op. cit.,455a.
2
Chaïm PERELMAN, Logique juridique. Nouvelle rhétorique (1972), Dalloz,
eMéthodesdudroit,2 édition,1979,p.174.
3
Arthur SCHOPENHAUER, L'art d'avoir toujours raison ou Dialectique éristique
e(1864), traduit de l'allemand par Henri Plard, Circé, Poche, 1990, 2 édition, 1999,
p.7.à un juge qui relève de la rhétorique se soumet ordinairement à la technique
élaborée depuis Aristote, et toute déviation par rapport aux normes
instaurées par le cadre judiciaire mène à une perversion du débat oratoire,
lequel dégénère en une argumentation falsifiée car la parole face au juge a
pour cadre l’éloquence judiciaire, laquelle « vise à prévenir contre toute
1dérive verslacontroversepolémique» .
Le Retour au désert met en scène une controverse fortement
apparentée au cadre judiciaire mais qui s’en éloigne du fait qu’elle bascule
dans la violence laquelle, par définition, annihile toute possibilité d’échange
régulé. Dans Combat de nègre et de chiens, il s’agit non seulement d’un
renversement du judiciaire, mais en plus d’un dévoiement générique suscité
parla mauvaisefoiquipervertitlediscoursdejudiciaireendélibératif.
1.1 Le Retour au désert. Du ressort politique de la pseudo-controverse
judiciaire
Moins de vingt ans après la mort de l’auteur, Retour au désert est la
pièce qui permetà son auteur l’entrée au répertoire de l’institution royale de
la Comédie-Française en 2007. Créée pour la première fois au théâtre
Renaud-Barault (Théâtre du Rond-Point) en 1988 dans une mise en scène de
Patrice Chéreau, cette avant-dernière pièce de Koltès est dans l’ensemble de
l’œuvre la plus «politique ». Avec les événements politiques de la guerre
d’Algérie pour toile de fond, elle diffère des autres pièces par le cadre de
l’action. Dans un milieu petit-bourgeois de la province française, Metz, la
maison familiale des Serpenoise assiste à une avalanche de face-à-face et de
dialogues qui figurent les différends et instaurentdes rapports de force entre
les membres de la famille. L’intrigue est déclenchée par l’arrivée imprévue
de Mathilde Serpenoise, propriétaire en titre de la demeure familiale qui
revient d’Algérie, terre d’exil, revendiquer sa part de l’héritage à son frère
Adrien qui l’en a dépossédé et accomplir sa vengeance auprès des complices
de ce dernier. L’arrivée de l’intruse dans le milieu bourgeois ouvre le champ
à de multiples confrontations violentes, notamment celles d’Adrien et
Mathilde qui proposent une version métaphorique des conflits de la guerre
dedécolonisationentreAlgérienset Français.
L’ouverture de la pièce, accompagnée de l’entrée de Mathilde dans
la maison familiale signale le passage de l’extériorité guerrièreà l’intériorité
agonaledu discours interactanciel des protagonistes. La guerre discursive est
1
Gilles DECLERCQ, «Avatars de l’argument ad hominem. Éristique, sophistique,
dialectique», La parole polémique. Études réunies par Gilles Declercq, Michel
MuratetJacquelineDangel,Honoré Champion,Paris,2003,p.353.
22d’ailleurs lancée par Mathilde qui, encore sur le seuil, ouvre le discours en
langue arabe affirmant par là sa différence, voire sa supériorité en
maniements linguistiques, donnant ainsi un avant-goût de ce que seront les
dialoguesultérieurs.
C’està son véritable adversaire, Adrien, instigateur de son exil, que
Mathilde va se confronter et leurs affrontements, sous-tendus par une
violence encore latente, se transforment rapidement en controverses réduites
à des attaques et des disqualifications réciproques. À chaque fois, leur
1affrontement est en même temps «violent, viscéral, puéril et ludique » et
c’est à Maame Queuleu, la domestique, que revient la tâche de restituer les
normes et l’ordre discursifs. En ceci, elle joue un rôle d’arbitre, intervenant
aux moments les plus tendus et se présentant comme l’équivalent d’un juge
quidoittrancherendonnantraisonà l’unoul’autredesdeux partis.
1.1.1 Genèse du trianglejudiciaire:déformationsstructurelleet discursive
2Aron Kibédi-Varga montre dans Rhétorique et littérature le
caractère par définition impur du discours judiciaire au théâtre. Le discours
appartenant au genre judiciaire constitue l’une des parties du procès qui
suppose la confrontation de deux discours autour d’un litige menant à un
jugement établi par une instance tierce. Or, au théâtre, une telle situation
peut se présenter sous deux formes distinctes:au niveau externe, quand
deux plaidoyers sont déployés avec pour uniquejuge le spectateur, et au
niveau interne, où la situation présente davantage de cohérence du fait
qu’elle estpartieintégrante de la structure de la pièce. Elle oppose deux
personnages plaidant chacun sa cause devant un troisième personnage
arbitre. Toutefois cet arbitre, Maame Queuleu en l’occurrence, ne juge pas,
comme dans le cas du tribunal, sur un événement passé, mais sur l’attitude
présente des deux plaideurs qui, à travers leurs paroles performatives, font
jouer la forcedudireà mesurequecelui-cisedéploie.
La sixième séquence de Retour au désert, centrale par rapport à la
structure dramatique de la pièce puisqu’elle constitue la scène où
apparaissent explicitement le conflit et le rapport de force interpersonnels,
s’apparente en quelques points à une«action judiciaire [avec] d’un côté
3l’accusation, de l’autre la défense » . C’est à Adrien qu’il revient d’accuser,
etàsasœur desedéfendre:
1
Catherine BRUN,«Le Retour au désert : un drame algérien?»paru dans Voix de
Koltès, Textes réuniset présentés par Christophe Bident, Régis Salado et Christophe
Triau, Atlantica-Séguier,collectionCarnetsSéguier,Paysbasque,2004,p.96.
2 AronKIBEDI-VARGA, Rhétorique et littérature… op. cit.,pp. 86-89.
3
ARISTOTE, Rhétorique…op.cit.,I,1358b.
23MAAMEQUEULEU.– Adrien, votresœur est prêteàvousembrasser.
ADRIEN.–Jel’embrasseraiplustard.
MAAMEQUEULEU.–Pourquoi pastoutdesuite?
ADRIEN. – J’ai deux mots à dire, d’abord. Elle me fâche avec mes
amis, elle les insulte, elle les brutalise, et eux n’osent plus venir ici
et me font, quand je les croise, une tête pleine de reproches.
Pourquoi me reprocher à moi toutes lesfoliesde cettefemme?Je ne
1veuxpluspayerpourelle .
L’accusation proférée par Adrien mèneà une riposte de la part de sa sœur et
c’estdela confrontation decesdeuxdiscoursquel’arbitrepourra établirson
jugement. Le débat ou controverse, et a fortiori le discoursjudiciaire, naît de
ceque Cicérondéfinit, dans De l’invention,commel'étatdelacause:
Tout sujet qui, dans un discours ou un débat, implique une
controverse, contient une question à propos d'un fait, d'une
dénomination, de la qualification d'un fait ou de l'action judiciaire.
Nous appelons donc cette question, d'où naît la cause, l'état de la
cause. Cet état est le premier conflit entre les deux thèses et il se
produit quand on repousse l’accusation. Par exemple : «Tu as fait
2
cela»-«Non,jenel’ai pasfait »ou«J’étaisdans mondroit » .
Mathilde, accusée de violence par Adrien, ne nie pas avoir agi tel
qu’il le prétend. Plus encore, la justification qu’elle avance en guise de
défense implicite nettement une confirmation de ses dires puisqu’elle opte
pour la position du «J’étais dans mon droit » cicéronien. L’acte convenu et
sa dénomination entendue de la part de son opposant (que la justification de
Mathilde présuppose), et puisqu’il ne s’agit pas de discuter la validité d’un
jugement antérieur mais de clarifier la nature et la qualité de l’affaire du
point de vue de la légalité et de l’équité, l’état de cause de la controverse est
3doncceluidequalification .
EtMathilded’avancersajustification:
MATHILDE.– Tout m’agace, chez eux, Maame Queuleu, jen’y peux
rien. D’ailleurs, tout m’agace chez Adrien. Le bruit de ses pas dans
1
Bernard-Marie KOLTES, Le Retour au désert, Éditions de Minuit, Paris, 1988,
p.34. Par souci de commodité, nous signalons que les exemples qui seront analysés
de cette pièce de KOLTES sont extraits de ladite édition dont nous abrègerons
dorénavantletitreen Retour.
2
CICERON, De l’invention, Texte établi et traduit par G. Achard, publié en 1994 par
lasociétéd'édition LesBelles Lettres,I,10.
3
Ibid.,I,12.
24le couloir, sa manière de tousser, le ton avec lequel il dit : mon fils ;
leurs petites réunions secrètes où les femmes ne sont pas admises.
On me ferme la porte d’une pièce pendant des heures dans ma
propre maison? On complote à côté de moi?Je ferai ôtertoutes les
portes de cette maison, je veux tout voir, quand je le veux ; je veux
1pouvoirentrer partoutàl’heurequeje veux .
2La cause relevant de l’espèce légale , la justification avancée par
Mathilde est en l’occurrence «empruntée », n’offrant rien en elle-même qui
puisse solidement repousser l’accusation et relève du transfert de
responsabilité puisqu’«on transfère la responsabilité quand on affirme que
l’on a eu le droit d’agir comme on l’a fait, parce que l’on a été injustement
3provoqué» . L’accusée tire par conséquent sa justification d’éléments
extérieurs laissant de côté la question de justice ou d’injustice de l’acte
commis. Le «point à débattre » ou la controverse naît de l’opposition des
deux positions adverses et se paraphraserait comme suit : «Mathilde a-t-elle
le droit de commettre toutes ces folies?i.e. insulter et brutaliser lesamis
d’Adrien».Ceci mène au « point à juger»: «A-t-elle le droit d’agir de la
sorteparcequelui,Adrien,avait violécertainesrèglesdebienséance?»
Arrivé à ce stade l’auteur du De l’invention invite à considérer les
parties du discours accusateur, i.e. la disposition, à savoir l’exorde, la
narration, l’argumentation (qui consiste en la confirmation ou la réfutation)
et la péroraison qui font preuve d’harmonie, d’ordre et de clarté du discours
oratoire car il va sans dire que l’«on ne peut persuader sans ordre, sans un
4arrangementqui plaise au cœuretàl’esprit» .
Dès sa première réplique, qui tient lieu d’exorde, Adrien définit la
causeen résumant les événements, réveille l’intérêt et dispose l’esprit de
Maame Queuleu en présentant la perfidie et la cruauté de son adversaire. Il
1
Retour, p.34.
2 CICERON subdivise l'état de qualification en deux espèces, la légale et l’équitable.
«L’équitable est celle où l’on cherche quelle est la nature du juste et du bien, quels
sontlesprincipesd’attributiondesrécompensesetdeschâtiments ;la légaleest celle
où l’on cherche ce qui est conforme au droit d’après les usages de la cité et d’après
l’équité»,De l’invention… op. cit.,I,14,XI.
3
Ibid., I, 15. L’empruntée comporte quatre parties : selon que l’accusé défende sa
conduite, écarte de lui la responsabilité de l’action en la rejetant sur un autre,
réclame ses droits parce qu’ayant été injustement provoqué ou plaide en avouant
avoir commis l’action reprochée pour réaliser une autre action bénéfique sa
justification sera catégorisée comme un aveu, un rejet de responsabilité, un transfert
de responsabilité ou une alternative. Or, et CICERON le souligne fortement, dans ces
quatre cas, l’accusé emprunte son moyen de défense à des éléments extérieurs ne
comportantpaslaquestiondejustice oud’injustice del’actioncommise.
4
AronKIBEDI-VARGA, Rhétorique et littérature… op. cit.,p.71.
25présente ainsi sa cause comme «honorable»car jugée défendable à
l’unanimité. Cette stratégie est avantageuse pour Adrien puisque, concernant
ce genre de cause, Cicéron signale que «l’esprit de l’auditeur est
1immédiatement favorable, sans que nous ne prenionslaparole » . Maame
Queuleu, sollicitée comme juge par les partis opposés n’est toutefois pas
disposée à remplir cette fonction. La structure judiciaire est en réalité biaisée
dès le départ: les deux partis jouent le rôle de leurs propres avocats et
MaameQueuleu fait figured’unjugeàpartipris.
[…] de toutesles raisons, la plus importante est que le jugement du
législateur ne porte pas sur le particulier, mais sur le futur et le
général, tandis que le membre de l’assemblée ou le juge ont à
prononcer immédiatement sur des cas actuels et déterminés. Dans
leur appréciation interviennents ouvent amitié, haine,i ntérêt
personnel;aussinesont-ilsplusen état de sefaireuneidéeadéquate
de la vérité et leur jugement est-il obnubilé par un sentiment égoïste
2deplaisiroudepeine .
L’ensemble de la structure judiciaire est pervertie et le discours
d’Adrien laisse percer des faiblesses autant au niveau de la disposition qu’au
niveau du contenu discursif. La narration des faits que propose Adrien est
atrophiée et amalgamée avec l’accusation, ou en termes rhétoriques avec la
confirmation, première partie de l’argumentation proprement dite. Par
ailleurs, son discours estf aible et peu fiable du fait qu’il s’éloigne de
certains paramètresjugés efficaces pour un exposé des faits efficient : si le
discours respecte la règle de brièveté, les critères de clarté et de
vraisemblance ne sontp as exploités comme le révèle la suite de
3l’affrontement .
ADRIEN.–On raconteen villequ’elle se promènenuesurlebalcon !
MAAMEQUEULEU.–Allons,allons,Mathilde,nuesurlebalcon!
ADRIEN.–Onleraconte.
MAAMEQUEULEU.–On raconten’importequoi.
ADRIEN. – Si on raconte qu’elle se promène nue sur le balcon, c’est
comme si je l’avais vue. On ne raconte pas cela de moi, ni de vous,
MaameQueuleu.Toutejeunedéjà,cettefillea fauté,c’estl’appelde
lanature ;elle ne va paspar miracledevenirunedamesurletard.
MARTHE.–Un miracle esttoujourspossible,ilfautycroire.
1
CICÉRON, De l’invention… op. cit.,I,20.
2ARISTOTE, Rhétorique…op.cit.,I,1354b.
3
Les qualités d’une bonne narration sont la brièveté, la clarté et la vraisemblance.
Les règles sont présentées dans Éléments de rhétorique classique, Nathan, 1990, de
Michel PATILLON,p.19.
26MATHILDE. – Fauté, Maame Queuleu?Et son fils à lui ? N’est-ce
pas une énorme, une gigantesque faute ? Qu’avait-il besoin de faire
cela? De quel droit encombre-t-il ma maison de sa progéniture
inutile, paresseuse, qui se prélasse tout le jour dans le jardin ou dans
le salon? Il y avait assez de lui pour nous encombrer, je n’avais pas
besoin d’un double contre qui je me heurte dans les couloirs, un
second Adrien, une caricature du premier. Pourquoi, demandez-lui
pourquoiil avaitbesoindese marier,MaameQueuleu,etpourquoiil
afait un enfant.
ADRIEN. – Demandez-lui, Maame Queuleu, pourquoi elle en a fait
deux.
MATHILDE.– Dites-lui bien que moi, je neles ai pas faits, on me les
afaits.
ADRIEN. – Son fils fréquente les cafés arabes des bas-fonds de la
ville; tout le monde le sait. C’est l’appel du sang. Le soleil
d’Algérie a tapé sur la tête de ma sœur et la voilà devenue arabe, et
son fils avec elle. Je ne veux pas que son fils entraîne le mien dans
les bas-fonds.Jene veux pas queMathieu fréquenteles cafés arabes.
[…] Et puis, elle va finir par dénoncer mon fils aux autorités
militaires. On l’a vue rôder en ville. Elle en est bien capable, car elle
veut l’usine, et elle va envoyerm on fils se faire massacrer en
1
Algérie.Maisl’usine,jamais,jamais !
La narration que fait Adrien perd de son efficience puisqu’elle est constituée
de digressions prises en dehors de la cause – sans néanmoins qu’elles ne
s’éloignent du sujet débattu – qui lui permettent d’aggraver le délit de sa
sœur en amplifiant l’aspect condamnable de sesa gissements. Ainsi les
caractéristiques du discours d’Adrien necorrespondent-elles pas aux qualités
d’unebonnenarrationrésuméescomme suit :
Lesrèglespourobtenirla clartésontlessuivantes:
- présenter les faits dans l’ordre, en respectant leur
enchaînement et leurchronologie,réelsousupposés;
- éviter la confusion, les détours, l’insolite, la déviation vers
un autre sujet, les retours aux origines, les exposés poussés
trop avant, l’omission d’éléments qui concernent notre
affaire;[…]
Lesrèglespourobtenirla vraisemblance sontlessuivantes:
- […] Tenir compte deslaps de temps, de la condition des
personnes, des mobiles des décisions, des possibilités
offertes par les lieux. – On évitera ainsi de se voir objecter
unlaps de temps trop court, l’absence de mobile, des lieux
1
Retour,pp.34-36.
27non propices ou des personnes incapables d’agir ou de subir
delasorte.
Ces contraintes doivent être respectées, même si les faits sont vrais;
1àplusforteraisons’ilssontinventés .
La narration d’Adrien, constamment entrecoupée par le contre-
discours de Mathilde, évoque dans sa digression le passé lointain de celle-ci
à travers l’allusion à ses aventures de jeunesse. De plus, Adrien soulève
l’erreur répétée de Mathilde afin d’amplifier la force de son accusation et
d’affaiblir cette dernière parce que, dans le domaine judiciaire, «on décide
[…] de la gravité du délit […] d’après l’étendue du dommage. […] Le délit
qu’on a été le seul à commettre, ou le premier, ou que peu de gens ont
2commis; la répétition fréquente d’une faute […] » , ce sont là autant de
paramètres qui aggravent le délit commis. En contrepartie, Maame Queuleu
remetàsontourenquestionledired’Adrien («Allons,allons,Mathilde,nue
sur le balcon ! […] On raconte n’importe quoi»)mettant ainsi en relief la
transgression par ce dernier de la règle de vraisemblanceexigée dans la
narration desfaits.
Ceci dit, il convient d’examiner de plus près et de définir le statut de
Maame Queuleu dont la position est ambiguë. Outre le fait qu’elle est la
domestique à demeure d’Adrien, ce qui permettrait de supposer qu’elle soit
de connivence avec lui, la scène précédant l’affrontement entre Mathilde et
son frère permet d’en savoir plus long sur les compétences et habilités
juridiques de Maame Queuleu: isolée avec Mathilde, la vieille servante
tente, par une stratégie toutefois peu efficace, de prévenir le conflit et
d’adoucirlesrapportsfraternels.
MAAME QUEULEU. – Allons, Mathilde, allons. Réconciliez-vous
avec votre frère, car cette maison devient un enfer à cause de vos
disputes. Et pourquoi, mon dieu, pourquoi ? Parce que tel objet était
à telle place et que vous ne voulez plus qu’il y soit ; parce que
Monsieur n’aime pas la manière dont vous vous habillez et que sa
manie de marcher pieds nus vous déplaît. Etes-vous encore des
enfants? Ne pouvez-vous trouver un moyen terme à toute chose ?
Ne savez-vous donc pas que grandir, c’est trouver un moyen termeà
toute chose, abandonner son entêtement, et se réjouir de ce que l’on
peut obtenir ? Grandissez, Mathilde, grandissez, il esttemps. Les
chamailleries donnent des rides, de très vilaines rides ; voulez-vous
être couverte de vilaines rides à cause d’histoires dont vous ne vous
souvenez même plus quelques minutes après?Je vous aiderai à
1Michel PATILLON, Élémentsderhétorique classique… op. cit.,p.19.
2
ARISTOTE, Rhétorique…op.cit.,I,1375a.
28trouver le moyen terme, Mathilde, je m’y connais là-dedans:
Monsieur se lève à six heures et vous à dix, levez-vous tous les deux
à huit heures ; vous détestez le porc et Monsieur n’aime que le rôti,
je vous ferai du rôti de veau ; la vie serait simple, si on le voulait
bien. Réconciliez-vous, Mathilde, car cette maison devient
invivable.
MATHILDE. – Je ne veux pas me réconcilier, puisque je ne suis pas
fâchée.
MAAME QUEULEU. – Taisez-vous, j’entends d’ici les éclats de voix
de votre frère. Que lui avez-vous fait? Pourquoi la matinée
commence-t-elle toujours par des éclats de voix, et les soirées
finissent par la bouderie? Est-ce cela le rythme de votre sang? Ce
n’est pas le mien, ce n’est pas le mien, je ne m’y habitueraijamais.
Une seule colère comme les vôtres me laisserait malade et épuisée;
mais vos colères à vous semblent vous ragaillardir et vous donner
des forces. Votre énergie me fatigue plus que le ménage. Dépensez-
vous à autre chose ma fille;brodez, faites de la couture ou de la
menuiserie ; et que Monsieur s’occupe davantage de son usine, car
on raconte en ville qu’elle va à vau-l’eau depuis votre retour.
Voulez-vous êtres ruinée? Répondez-moi, Mathilde, car votre
silenceme faitpeur.
MATHILDE. – Broder, Maame Queuleu ? Ai-je une tête à broder?
Silence,jel’entends qui vient.
MAAME QUEULEU. – Ayez pitié de nous, Mathilde, ayez pitié de
1nous .
De prime abord, son discours semble être une quête du juste milieu
qui préviendrait, voire résoudrait les points conflictuels entre les futurs
adversaires. Il apparaît comme un appel «à trouver un moyen terme à toute
chose» comme elle le formule si bien. Et elle réitère : «Je vous aiderai à
trouver le moyen terme, Mathilde, je m’y connais là-dedans» emphatisant
de la sortele désir qu’elle a d’arriverà un consensus et d’étouffer dans l’œuf
le combat verbal à naître. Bien que dans un premiertemps elle évoque un
argument logique de cause à effet, elle atrophie la dimension logique de son
discours au détriment de procédés de persuasion et enchaîne par une
virulente attaque dela«race »des Serpenoise, race qu’elle accuse d’un sang
colérique. Elle oppose ce faisant un Adrien extrêmement placide à une
Mathilde déchaînée qui gagnerait à retrouver une attitude plus sereine et
féminine.Or,enconsidérantle«juste milieu»comme lanormedesrapports
fraternels et humains, Maame Queuleu tend à confondre justice et équité,
péché impardonnable pour celle qui, en partie tierce dans la scène suivante,
sedoitd’êtreune voixobjectivedansle cadredelajustice.
1
Retour,pp.32-33.
29Cette scène permet de mettre en relief la complexité des situations
de cette pièce ainsi que le rôle hybride de Maame Queuleu, tantôt arbitre
tantôt conseillère. Il s’agit effectivement là d’une situation du genre
délibératif dans laquelle l’orateur, Maame Queuleu, tente de persuader son
auditoire qui se réduit à Mathilde. Cette scène rappelle les scènes classiques
de délibération que nous retrouvons par exemple chez un Racine ou un
Corneille, entre confident(e) et roi/reine. Maame Queuleu ne se situe plus
au-dessus de Mathilde, comme le serait un juge par rapport aux plaideurs,
maisà égalitéavecelle. OrcetteambivalencedanslesrelationsentreMaame
Queuleu et les membres de la famille Serpenoise et les variations dans les
situations qui définissentleurs rapports déforment la structure rhétorico-
judiciaire d’ensemble.
En ouverture au livre II de la Rhétorique, Aristote signale
l’importance de la disposition d’esprit de l’auditoire dans le discours
rhétorique. Et afortioridansledomainejudiciaire.
La disposition de l’auditeur importe davantage pour le procès ; car
les choses ne paraissent pas les mêmes à qui aime ou qui hait, à qui
éprouve de la colère ou est dans un habitus de calme;ou bien elles
paraissent tout à fait différentes, ou d’une importance différente ;
celui qui aime trouve que celui qu’il doit juger n’est pas coupable,
ou l’est peu; celui qui hait de façon opposée;il paraît à celui qui
désire et espère, si ce qui doit arriver est agréable, que cela arrivera
et sera bon; pour l’homme indifférent ou de mauvaise humeur c’est
1lecontraire .
Dans l’ordre de l’intrigue, Maame Queuleu est liée aux deux personnages
par un passé commun et des liens affectifs. Par ailleurs, son statut
d’intermédiaire dans la scène d’accusation explique le «juste milieu»
qu’elle tente vainement de trouver entre les protagonistes: en effet, il existe
une symétrie parfaite entre les apostrophes et les jussifs qui lui sont adressés
de la part des adversaires, du type «demandez-lui, Maame Queuleu ; dites-
lui». Ces marques ironiques d’un ‘dialogue par médiation’ ou ‘par
l’entremise d’un tiers’ mettent en relief la présence du tiers-arbitre dans la
joute verbale mais également l’incommunicabilité régissant les rapports
fraternels.
Ainsi, quand bien même le face-à-face central des protagonistes de
Retour au désert présente des points en commun avec le dispositifjudiciaire,
il reste que le jeu d’accusation-réfutation qui se déroule n’a de judiciaire que
l’apparence. En effet, aucune institution légale ne venant réglementer
1
ARISTOTE, Rhétorique…op.cit.,II, 1377b-1378a.
30l’échange, celui-ci dévie et se meut aussitôt en débat, voire en dispute, en
l’absence de cette «[…] institution judiciaire[qui généralement] vise à
circonscrire la violence par une gestion de la polémicité au sein
1d’interactionsargumentativesréglementées» .
1.1.2 Déchéance du judiciaire dans le polémique : de l’inanité du combat
verbal
Le cadre juridique censé prévenir le dérapage de l’interaction
argumentative vers une controverse polémique n’étant pas, ladéontologie de
l’interaction qui veut «que l’on discute la valeur rationnelle d’une
argumentation indépendamment des personnes qui la soutiennent ou qui
2l’attaquent» ordinairement demeure, autorisant certaines réfutations et en
condamnant d’autres. Cette déontologie de l’interaction interdit à titre
d’exemple que le locuteur insulte son adversaire, ironise hors de propos ou
fasse allusion à ce dernier en termes négatifs. La suite de l’affrontement
permet d’examiner de plus près la progression et l’évolution du «débat»
argumentatif enclenché en ses débuts sous l’apparence d’un discours
judiciaire.
MAAME QUEULEU. – Allez-vous arrêter? Mathilde, vous êtes
l’aînée.Embrassezvotrefrère;faitescelapour moi.
MATHILDE. – Je l’embrasse toutde suite, Maame Queuleu. Mais
savez-vous qu’il m’a frappée ? Pas plus tard que ce matin, pendant
que je buvais mon thé, il m’a frappée, et la théière a volé en éclats.
Doit-ontolérercela?
MARTHE.–C’étaitquandle diablel’habitait.
MAAMEQUEULEU (à Adrien).– Est-il vrai que vousl’avezfrappée ?
Pourquoiavez-vousfaitcela?
ADRIEN.– Je ne le sais plus, mais sijel’ai fait, c’est que j’avais une
raison,et sérieuse.Jenefrappepasàtortet àtravers.
MAAME QUEULEU. – Est-ce tout?alors réconciliez-vous. Adrien,
vous me l’avezpromis.
ADRIEN.–Toutde suite,bientôt,àl’instant. Maisencoreunechose :
savez-vous, Maame Queuleu, que hier, ellea frappé ma femme ? Ma
pauvreMarthe,elle l’afrappée.
MARTHE.–Non,non,ellenem’apasfrappée.
ADRIEN. – Je l’ai vue, j’ai entendu le coup, elle enaporté le coup
pendantdesheures.
1
GillesDECLERCQ,«Avatars del’argument ad hominem »… op. cit.,p. 364.
2 Christian PLANTIN, Essais sur l’argumentation. Introduction linguistique à l’étude
de la parole argumentative,ÉditionsKimé,Paris,1990,p.208.
31MARTHE. – Elle ne m’a pas frappée, elle m’a châtiée parce que je
suisméchante.C’étaitpour monbienetj’ensuis heureuse.
MATHILDE.–L’idiote.
ADRIEN (à Mathilde). – Qu’est-ce que tu as dit?(Il s’approche de
1Mathilde) .
À l’appel de réconciliation,les adversaires commencent tous deux
par un acquiescement qui n’est qu’en apparence performatif puisque la
particule «mais» employée dans la première réplique de Mathilde lui
permet d’opérer une diversion, ou plutôt une esquive, à la manière de
2l’ignoratio elenchi . En effet, le fonctionnement d’un énoncé du type «A
mais B» est «paraphrasable» comme suit : «A, tu as tendance à tirer de A
une certaine conclusion r; il ne le faut pas, car B, aussi vrai que A, suggère
3la conclusion non-r» . Dans le présent cas, le fonctionnement serait
«paraphrasable» en termes de : «A: D’accord j’embrasse Adrien; donc la
tendance est de tirer r: Je suis persuadée de mon tort, j’accepte la
réconciliation. Or il ne le faut pas car B: il m’a frappée suggère la
conclusion non-r: je ne reconnais pas mon tort, je refuse la réconciliation ».
Cette diversion argumentative permet à Mathilde d’avancer une preuve
pragmatique non de son innocence mais de la culpabilité de son frère qui a
eu recours à la violence physique et donc de faite appel à la tolérance
judiciaireparsonrecoursau stratagème dela mutatiocontroversiae.
Quand nous nous apercevons que notre adversaire s’est armé d’une
argumentation capable de nous contraindre à déposer les armes, il ne
faut pas que nous permettions à la controverse de prendre une
pareille tournure, ni à lui d’aller jusquelà, mais que nous rompions
les chiens au moment voulu, en nous dérobant ou en détournant le
4débatversd’autrespropositions .
Mathilde achemine ainsi le débat vers une nouvelle accusation qu’Adrien se
dépêchetoutefoisde nier.
1 Retour,p.36.
2
L’ignorancedelaréfutationestunsophisme quipermetd’esquiverlesquestionsde
fond par une tactique de diversion.S elon Aristote, le recours aux divers
paralogismes peut être originé dans l’ignoratio elenchi. Voir à ce sujet ARISTOTE,
Organon VI. Les réfutations sophistiques, traduction nouvelle et notes par J. Tricot,
ÉditionsJ.Vrin,Paris, 1995,6.
3 Oswald DUCROT, Les échelles argumentatives, Éditions de Minuit, 1980, p. 16.
L’exploitation des données de la linguistiquemoderne n’est en l’occurrence que
l’outildedescriptiondelaparticule.
4
Arthur SCHOPENHAUER, L’artd’avoir toujours raison… op.cit.,p.36.
32Le discours accusateur premier d’Adrien se dédouble dans un
contre-discours semblable de la part de Mathilde. La tension va dès lors
crescendo puisque la stratégie de l’ignoratio elenchi de Mathilde est à
nouveau reprise par Adrien qui de plus recourt au même argument : le
recours à la violence par Adrien envers sa sœur et par cette dernière envers
sa belle-sœur. Les stratégies offensives se font spéculaires jusque dans les
menus détailsmais se heurtent in fine à unec ontre-argumentation
dissemblable et toutefois peu pertinente qui vient briser l’effet-miroir : si
Adrien se réfugie dans l’ignorance des faits, Mathilde, elle, est innocentée
par la naïveté de Marthe. Celle-ci avance justement : «Elle [Mathilde] ne
m’a pas frappée, elle m’a châtiée[…]», argument qui joue sur le mot, et
naïf il est vrai, mais défavorable pour son époux Adrien qui par là perd de
soncredo.
Enl’absencedetoutejustificationoulégitimationdesdélitscommis,
la surenchère des arguments et accusations avancés par les opposants
cherche moins la pertinence qu’elle ne se dirige vers la personne adverse
remettantainsienquestionsonintentionnalitéetsesbonssentiments.
L’adversaire, lui, majorera les fautes; il dira que rien n’a été
commis par inadvertance, mais tout par cruauté et par méchanceté :
que l’accusé a été impitoyable, arrogant ; et, s’il le peut, il montrera
que cet homme a toujours été animé de sentiments hostiles et qu’il
1nepeutenaucunefaçondevenirunami .
Se trouvant dans l’incapacité de réfuter les arguments adverses et
sans possibilité de défense, les protagonistes recourent à des attaques
successives.Ainsipoursedéfendre,Adrienet Mathildefont-ilstous lesdeux
appelàl’adhominem,tel quedéfiniparChristianPlantin:
Il y a une argumentation sur la personne (dite argumentation ad
hominem) toutes lesfois qu’est en causela vérité d’une assertion ou
la légitimité d’une conduite, et que pour les réfuter on fait référence
à des caractéristiques négatives particulières à la personne qui les
soutient. Onramène alors la discussion delaquestionà ladiscussion
2del’argumentateur .
D’ailleurs ceci apparaît dès la première réplique de Mathilde dans
cette scène où elle tente de légitimer sa conduite par le caractère
‘insupportable’ desonfrère:«toutm’agacechezAdrien.Lebruitdesespas
dans le couloir, sa manière de tousser, le ton avec lequel il dit:mon fils
[…]». Ellesedétournedela sorteduthème discuté, remonte vers des motifs
1CICÉRON, De l’invention… op. cit.,II,108-109.
2
ChristianPLANTIN, L’argumentation éditionsduSeuil,Paris,1996, p.84.
33«irrelevants» et se rend coupable d’illégitimité puisqu’il est «[considéré]
que celui qui se détourne du thème de la discussion pour en examiner les
motifs se rend coupable d’une réfutation illégitime parce que dirigée ad
1hominem .
e eDans La science classique (XVI -XVIII siècles), Marcelo Dascal
distingue la dispute, la controverse et la discussion comme étant
respectivement la situation où l’on cherche à vaincre au moyen de
stratagèmes, celle où l’on vise à vaincre grâce à l’emploi d’arguments et
2celle où l’on utilise des preuves pour établir une vérité . Dans une telle
optique, l’opposition Mathilde/Adrien serait à définir comme une
«dispute»,mais non une dispute dialectique au sens aristotélicien du terme.
Et de fait, en l’absence de toute coopération dialectique de la part des
protagonistes, l’interaction argumentative bascule entièrement dans la joute
éristique, per fas et nefas, et l’enjeu devient moins de convaincre Maame
Queuleu de la culpabilité de la face adverseque d’annihiler l’opposant par
sespropresarmes.
Au terme de la joute qui oppose le frère à la sœur, la polémicité
atteint son point culminant au moment où Mathilde injurie Marthe, seconde
femme d’Adrien et témoin de la dispute verbale. Adrien reçoit l’injure, qui
pourtant est impersonnelle («l’idiote»), comme une disqualification éthique
adressée métonymiquement à sa propre personne, tel un argument ad
3
personam . Les didascalies montrent effectivement la réaction d’Adrien qui
menace de passer à la violence physique envers sa sœur. La contentio déjà
condamnable risque de déchoir en un combatp hysique si ce n’est
l’intervention opportune deMaame Queuleu qui paradoxalement, ménageant
1 Christian PLANTIN cité par Gilles DECLERCQ, «Avatars de l’argument ad
hominem.Éristique,sophistique,dialectique »… op. cit.,p.347.
2 Voir Marcelo DASCAL, «Controverses et polémiques », La science classique
e e
(XVI -XVIII siècles). Dictionnaire critique, sous la direction de Michel Blay et
RobertHalleux,Flammarion, 1998,pp.26-35.
3
Selon ChaïmPERELMAN et Lucie OLBRECHTS-TYTECA, l’ad personam consiste en
«une attaque contre la personne de l’adversaire et qui vise essentiellement à
disqualifier ce dernier », Traité de l’argumentation… op. cit., p. 150. Nous nous
référons essentiellement à Gilles DECLERCQ qui apporte précision quant à
l’utilisation de l’insulte dans une interaction argumentative. La déontologie de
l’interaction «autorise[affirme-t-il] certaines réfutations et en condamne d’autres,
telle l’insulte. Encore faut-il, au sein de cet ad personam qu’est l’attaque
personnelle, distinguer entre la pure manifestation d’hostilité («pauvre idiot ! »)et
l’insulte assortie de sa justification (« pauvre idiot: tu dis des contre-vérités »).
L’insulte apparaît non seulement comme horizon possible de l’argumentation ad
hominem, mais aussi comme sa limite, en ce que l’insulte «pure » n’est pas
pragmatiquement de nature argumentative (elle ne suscite pas un enchaînement
argumentatifmaistendà romprel’interactionargumentative). »
34et incitant à la fois le combat, met terme dans un premier temps à
l’affrontement.
MAAME QUEULEU. – Eh bien, oui, frappez-vous, défigurez-vous,
crevez-vous les yeux,qu’on en finisse.Jevaisaller vous chercher un
couteau, pour aller plus vite. Aziz, apporte-moi le grand couteau de
la cuisine, et prends-en deux pour faire bonne mesure; je les ai
aiguisés ce matin, cela ira plus vite. Ecorchez-vous, griffez-vous,
tuez-vous une bonne fois, mais taisez-vous, sinon je vous couperai
moi-même la langue en la prenant par la racine au fond de vos
gorges pour ne plus entendre vos voix. Et vous vous battrez en
silence, du moins, personne n’en saura rien, et on pourra continuer à
vivre. Car vous ne vous battez que par des mots, des mots, des mots
inutiles qui font du mal à toutle monde, sauf à vous. Ah, si je
pouvais être sourde, tout cela ne me dérangerait pas. Car cela ne me
dérange pas que vous vous battiez; mais faites-le en silence, qu’on
n’en sente pas les blessures, nous, autour de vous, dans notre corps
et dans notre tête. Car vos voix deviennent chaquejour plus fortes et
plus criardes, elles traversent les murs, elles font tourner le laitde la
cuisine. Vivement le soir, quand vous boudez ; au moins, on peut
travailler. Faites que le soleil se couche de plus en plus tôt, et qu’ils
1sedétestentdansle silence.Moi,j’abandonne .
Elle dénonce l’inanité du combat verbal : «vous ne vous battez que
par des mots, des mots, des mots inutiles qui font du mal à tout le monde,
sauf à vous » et se démet de sa fonction d’arbitre, laissant l’arène libre aux
protagonistes. Or, «les institutions et rites sociaux visent essentiellement à
réduire (au sens quasi-chimique) le polémique. Le tribunal, à cet égard
exemplaire,estlelieudel’interdictiondupolémique(offenseàlacour)et de
2son extinction formelle (par la sentence) » . En l’absence de l’instance
neutre, l’argumentation judiciaire défaille, en proie à des
dysfonctionnements discursifs et la parole, même performative, se voit
annihilée et remplacée par la violence échappant ainsi à toute régulation. Si
la présence de Maame Queuleu, en tant que tierce présente, est entendue
commecelledecetteinstancesupposéerégulerlesrapports,sonretraitouvre
enrevanchela voieàsonsubstitut:lavéhémence.
3(Adrienla[Mathilde]frappe)
«On me ferme la porte d’une pièce pendant des heures dans ma
propre maison ? […] Je ferai ôter toutes les portes de cette maison, je veux
1
Retour,pp.36-37.
2GillesDECLERCQ,danssonintroductionà La parole polémique… op. cit.,p.17.
3
Retour,p.37.
35tout voir, quand je le veux ; je veux pouvoir entrer partout à l’heure que je
veux». Mathilde rappelle à ses auditeurs et plus particulièrement à Maame
Queuleu le pouvoir qu’elle détient légitimement, pouvoir qui lui revient par
héritage et que dès son retour à la maison familiale elle a tenté d’exploiter :
1«Jesuis revenue dans cette maison parce queje la possède » , affirme-t-elle.
Dans la dernière partiede la joute qui les oppose, faisant fi des droits que
détient sa sœur, Adrien tente de s’arroger le pouvoir au nom de la morale
2sociale . Il fait appel à l’ethos préalable de Mathilde qui, selon lui, ôterait à
celle-citoutpouvoir.
Qu’on soiteffectivement honnête homme, que l’on ait de la piété, de
la religion, de la modestie, de la justice, de la facilité à vivre avec le
monde, ou que, au contraire, on soit vicieux, ou que l’on ait des
qualités opposées à celles que nous venons de dire, c’est là ce qu’on
3appellemœursréelles .
En tantque technè, l’éthosest ce quipermetàl’orateur d’apparaîtredigne de
foi, de se montrer crédible en faisant preuve de pondération, d’amabilité et
de sincérité. Adrien fait appelà l’honneur perdu de sa sœur qui fait d’elle un
individu marginalisé par la société considérée honorable et ‘idéale’, une
société toutefois close réduite par Adrien à sa demeure, son fils, ses
domestiques et sesraresamis-complices.
ADRIEN.– Tu crois, pauvre folle, que tu peux défier le monde ? Qui
es-tu pour provoquer tous les gens honorables?Qui penses-tu être
pour bafouer les bonnes manières, critiquer les habitudes des autres,
accuser, calomnier, injurier le monde entier? Tu n’es qu’une
femme, une femme sans fortune, une mère célibataire, une fille-
mère, et, il y a peu de temps encore, tu aurais été bannie de la
société, on te cracherait au visage et l’on t’enfermerait dans une
pièce secrète pour faire comme si tu n’existais pas. Que viens-tu
revendiquer? Oui, notre père t’a forcéeà dînerà genoux pendant un
an à cause de ton péché, mais la peine n’était pas assez sévère, non.
Aujourd’hui encore, c’est à genoux que tu devrais dîner à notre
table, à genoux que tu devrais me parler, à genoux devant ma
femme, devant Maame Queuleu, devant tes enfants. Pour qui te
1
Retour,p.14.
2 Cet argument déjàemployé par Adrienendébut de controverse est la constante qui
luisertdefondementtoutaulongdesonargumentaire.
3 GIBERT, La rhétorique ou les règles de l’éloquence, Paris, 1741, p. 208 cité par
Michel LE GUERN, «L’ethos dans la rhétorique française de l’âge classique »,
Stratégies discursives, Actes du Colloque du Centre de Recherches Linguistiques et
Sémiologiquesde Lyon,20-22 mai1977,PressesuniversitairesdeLyon.
36prends-tu, pour qui nous prends-tu, pour sans cesse nous maudire et
nousdéfier?
MATHILDE.– Eh bien, oui,je te défie, Adrien; et avec toi ton fils et
ce qui te sert de femme. Je vous défie, vous tous dans cette maison,
et je défie le jardin qui l’entoure et l’arbre sous lequel ma fille se
damne, et le mur qui entoure le jardin. Je vous défie, l’air que vous
respirez, la pluie qui tombe sur vos têtes, la terre sur laquelle vous
marchez; je défie cette ville, chacune de ses rues et chacune de ses
maisons; je défie le fleuve qui la traverse, le canal et les péniches
sur le canal. Je défie le ciel qui est au-dessus de vos têtes, les
oiseaux dans le ciel, les morts dans la terre, les morts mélangés à la
terre et les enfants, dans le ventre de leurs mères. Et, si je le fais,
c’est parce que je sais que je suis plus solide que vous tous, Adrien.
[…]Carsansdoutel’usinenem’appartient-elle pas, maisc’estparce
que je n’en ai pas voulu, parce qu’une usine fait faillite plus vite
qu’une maison ne tombe en ruine,et que cette maison tiendra encore
après ma mort et après celle de mes enfants, tandis que ton enfant se
promènera dans des hangars déserts où coulera la pluie en disant:
C’està moi,c’està moi.Non,l’usinenem’appartientpas, maiscette
maison est à moi et, parce qu’elle est à moi, je décide que tu la
quitteras demain. Tu prendras tes valises, ton fils, et le reste, et tu
iras vivre dans tes hangars, dans tes bureaux dont les murs se
lézardent, dans les fouillis des stocksen pourriture. Demain, je serai
1chezmoi .
Faceà l’opposition avancée par Adrien, Mathilde en avance une encore plus
véhémente. Elle reprend la terminologie de son frère et l’hypertrophie par
des emplois anaphoriques qui viennent scander sa riposte. Les sept emplois
qu’elle fait du verbe «défier» vont crescendo, évoluant d’un défi porté à la
personne de son frère, s’extrapolant à toute sa famille, à la maisonnée, à la
ville, pour finalement atteindre le ciel en un défi des divinités et des forces
dominantes. Elle invoque en réalité non l’aspect moral de l’autorité dont elle
dispose mais, par une déviation de l’argumentation, une puissance
institutionnelle et un pouvoir qu’elle compte exploiter dans un désir
d’annihilation de son adversaire. L’argumentation mène par suite au
polémique et débouchesurl’aspectle plusviolentdupouvoir.
Avec l’autorité, nous sommes dans le champ de l’argumentation,
mais avec le pouvoir, nous en sortons pour rejoindre un monde où
2s’exercentlacontrainte,laforceetla violence .
1 Retour,pp.38-39.
2
Philippe BRETON, L’argumentation dans la communication…op.cit.,p.62.
37L’affrontement Mathilde/Adrien dépasse par là le cadre de l’argumentation
comme «discipline domestiquée » pour l’espace d’une rhétorique sauvage
qualifiée d’«ante-aristotélicienne ». C’est que tout « […] débat, même le
plus philosophique, ne s’établit jamais uniquement entre deux raisons
aspirant à coopérer dans la quête de la vérité, mais entre deux interlocuteurs
1susceptibles de s’affronter dans la recherche de l’emprise sur l’autre » .
Aussi l’agressivité apparaît-elle inhérente à toute entreprise argumentative
d’autant plus que l’argumentation est au centre de la question du pouvoir et
dupolitique.
1.1.3D udérèglementjudiciaire au déséquilibrepolitique
L’annonce que fait Mathilde en début de pièce,«Je ne fuis aucune
guerre; je viens au contraire la porterici, dans cette bonne ville, où j’ai
2quelques comptes à régler » , est propédeutique du déroulement des
interactions, lesquelles, à terme, déchoient en combat : frère et sœur
recourent à la violence et même Maame Queuleu, mettant fin au dialogue
dont elle signale l’inanité, invite les adversaires à se battre, à se détester «en
silence», un silence qui permettrait au restant de la maisonnée de
«continueràvivre ». Pis encore, c’est elle qui invite les protagonistes aux
armes en les conjurant de laisser la parole de côté. Ce faisant, elle met terme
au déploiement de cet art politique qu’est la rhétorique dont la finalité est
l’union et la concorde, l’homonoia comme disaient les Grecs, et y préfère
son bien-être propre, dansune attitude particulière à l’individu de l’époque
moderne.
L’homme s’accomplit désormais moins par le dialogue avec ses
semblables, par la recherche de l’accord avec les autres via la
rhétorique que par l’introspection, la recherche de l’accord avec soi-
même, un accord d’autant plus profond qu’il est en deçà du
3langage .
Larèglerégissantlesrapportsau seindutrioestassimilableàcette« volonté
d’être soi au milieu et en dépit des autres [qui] a remplacé le souci d’être au-
4delàdesoiavecet grâce auxautres ».
L’ensemble du discours judiciaire élaboré au sein du triangle
Mathilde-Adrien-Maame Queuleu est depuis ses fondements faible et peu
1
GillesDECLERCQ,«Avatars del’argument ad hominem »… op. cit.,p.372.
2 Retour, p.13.
3
BertrandBUFFON, La parole persuasive. Théorie et pratique de l’argumentation
rhétorique,PressesUniversitairesdeFrance,2002,p.66.
4
Ibid.,p.65.
38

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