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Captifs

Élisabeth Saint-Michel

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Roman

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11830-0 EAN : 9782296118300

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«Les rats nous observent dans l'ombre de leurs égouts. Ils se lissent les moustaches de joie car ils n'ignorent pas que notre civilisation fermera bientôt son guichet.» » Michel Dansel - Nos frères les rats

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Chapitre I
mes Je suis né ici, en captivité, et ou le ancêtres avant moi. Je n’ai jamais transmis la peste choléra. Je n’ai jamais remonté les égouts de Paris. L’attirance pour les ordures déversées sur un coin de trottoir m’est étrangère. Je suis un rat. Un rat de laboratoire. Comme des centaines d’autres ici, je suis étudié, observé, filmé. Nos réactions, notre faim, notre soif, nos cycles de sommeil et de reproduction sont répertoriés, détaillés, formatés. Sur les écrans d’ordinateur, nous devenons des graphiques complexes. Notre antre est isolé, protégé des regards. Les caméras qui retransmettent la naissance des grandes découvertes et des espoirs dont elles sont porteuses ne viennent pas jusqu’ici. Des rats tournant en rond dans un minuscule espace ne sont pas médiatiques. Dans le cœur des hommes, nous sommes loin de tenir la première place et nous suscitons un mélange d’horreur et d’indifférence. Un rat peut bien donner sa vie pour la science ! Les tortures infligées aux chats et aux chiens marquent davantage les esprits sensibles. Les amis des animaux partent plus volontiers en croisade pour améliorer leur sort que le nôtre. Il y a au labo un département chiens et chats. Il se situe derrière des portes opaques que nous ne franchissons jamais. Les locaux réservés aux expérimentations animales sont au sous-sol. La salle des rats est un bloc cubique. Le long des murs courent, sur quatre étages, des corridors grillagés, séparés en cages individuelles numérotées.
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Derrière de fins barreaux métalliques se débattent les vaillants petits soldats de la recherche que nous sommes. On nous inocule des virus, des désordres chromosomiques, des anomalies qui mettent à mal notre métabolisme, puis on lance une course contre la montre pour les anéantir. Nous passons entre les mains de laborantins, de chercheurs, de scientifiques avertis qui exploitent nos analyses de sang, d’urine et d’organes. Nous sommes piqués, ponctionnés, disséqués, manipulés, génétiquement modifiés. Des bruits terrifiants arrivent jusqu’ici, invérifiables, mais qui nous glacent le sang, des histoires insensées, des rumeurs de greffes, de créatures hybrides enfantées par on ne sait quelle sorcellerie. Parfois j’imagine une vie libre et je m’évade. Des images défilent : une vie de rien, une vie de quai de gare, une vie simple où je déciderais de mon sort. Je me faufile entre les buissons, sous les distributeurs automatiques de billets, je traverse les voies au péril de ma vie. Je provoque le dégoût des voyageurs qui m’aperçoivent et je m’en amuse. J’évite les campagnes de dératisation. Je suis un héros, et j’entraîne derrière moi des colonies craintives que je sauve d’une mort certaine. Tous les jours, Guillemette Lévêque passe, tailleur impeccable sous une blouse blanche immaculée. Elle inspecte, fait la tournée des cages et bien qu’elle ne nous touche pas – on sent sa répugnance à notre égard – nous nous raidissons à son passage. Elle passe du microscope au clavier de l’ordinateur et grossit à volonté ce qui est

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imperceptible à l’œil nu. Elle tient des comptes scrupuleux des fièvres et des symptômes. Guillemette est chef de département. Elle a sous sa responsabilité une équipe de dix personnes et quelque cinq cents rats qui survivent dans des installations qu’elle se doit de maintenir aux normes. Elle a été embauchée par le nouveau directeur peu de temps après son arrivée. Mottez, lui, est chargé de l’entretien des cages et des soins qui n’ont pas trait aux expériences. Son badge est toujours soigneusement épinglé sur sa poitrine. Il rase les murs, comme nous le faisons paraît-il quand nous sommes en liberté. Il arpente le carrelage parsemé de petites plaques qui évacuent les eaux sales. Il renouvelle la sciure des cages, il nous nourrit, enlève quotidiennement les cadavres de ceux d’entre nous qui n’ont pas tenu le coup et les jette dans l’incinérateur en notant soigneusement, pour chacun d’eux, la date et leur numéro d’enregistrement. Il a à chaque fois un léger soupir au bord des lèvres. Puis il continue et sifflote en s’acquittant de sa charge avec la conscience professionnelle de l’homme d’expérience. Mottez s’est pris d’affection pour moi, j’ignore pourquoi. Guillemette ferme les yeux, mais je sens tout le mépris qu’elle a pour Mottez quand elle l’entend me parler ou qu’elle le voit s’arrêter devant ma cage. Ses doigts, qu’il fait jouer sur le métal, produisent une mélodie étrange. Il écarquille les yeux, fait frémir son nez et sa moustache, émet des bruits de bouche pour m’appeler. Guillemette l'ignore, mais depuis mon plus jeune âge, Mottez me sort régulièrement de ma cage, met un

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autre rat à ma place pour que mon absence passe inaperçue, et m’emmène avec lui. Il me cale dans les larges poches de sa blouse ou dans la douceur de ses pull-overs irlandais. Je fais la tournée avec lui et j'accède aux locaux administratifs, dans la plus totale discrétion. Quand nous croisons quelqu'un, la grosse main de Mottez fait pression sur moi, au fond de sa poche ou au creux de son épaule. Je ne bouge plus, j’ai appris à me faire plus petit qu’une souris. Un voile gris s’est posé sur les yeux de Mottez depuis le départ d’Odette Poudreu. Odette précédait Guillemette en tant que chef de département. Elle avait le dynamisme tranquille et bienveillant. Elle aimait la recherche, tentait toujours de réduire nos souffrances et n’entreprenait jamais d’expériences inutiles. Elle souriait de voir Mottez posté parfois une minute ou deux devant moi et le rejoignait. C’était alors un duo de « tt…tt… » qui m’intriguait. Mottez avait pour Odette Poudreu un sentiment qu’elle ne lui rendait pas à la hauteur de ses espérances. Bien sûr, comme il me l’a expliqué, il n’était pas un homme pour elle. Un matin, alors qu’ils étaient seuls, Mottez avait tenté de l’embrasser. Elle s’était alors retirée dans son bureau, après lui avoir tendrement caressé la joue et murmuré quelques mots que je n’ai pas entendus. Il existait malgré tout entre eux une complicité évidente. À l’arrivée de monsieur Croxo, le nouveau directeur, l’équilibre a vacillé. Nous avions entendu parler de sa prise de fonction. Trop de mesures d’hygiène et de

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sécurité se mettaient en place autour de nous pour qu’il pût s’agir d’un simple « on-dit ». Cages brossées, litières renouvelées, on en perdait nos repères ! Trop de propreté ne nous sied pas, à nous les rats. Mais pour sa première visite, le tapis rouge et l’application complète des normes étaient de rigueur. On pourrait penser que notre faible niveau de conscience nous épargnerait les affres de l’attente, l’angoisse de savoir comment il serait. Pourtant, dans nos cages respectives, dans nos corridors grillagés, régnait une lucidité rare. Les frissons chez les rats ne sont pas visibles comme la chair de poule sur une peau humaine, mais ont des causes et des effets semblables. L’appréhension irraisonnée, le froid et le chaud… Depuis le petit matin, l’odeur du désinfectant était intenable. Toutes les surfaces que nous touchions de nos pattes en étaient enduites. C’est ainsi que j’imagine l’atmosphère des hôpitaux, ces centres où les humains se font soigner, là où grâce aux recherches testées sur nous, on tente de guérir des hommes et des femmes. Les émanations du produit ont fini par provoquer une nausée chez de nombreux rats, en particulier les nouveau-nés. Pourtant favorisés par le lait maternel et une cage plus douillette, ils ont été pris de vomissements. Leur poil, vite souillé, a suscité l’agacement de Wilson. Celui-ci en était à sa troisième ronde depuis que la visite imminente du nouveau directeur était annoncée. Wilson, directeur adjoint, tenait à ce que tout soit impeccable, comme si son destin en dépendait.

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Mottez qui faisait les cent pas, impatient, a été presque soulagé de devoir s’occuper de la portée de rats qui avait l’estomac retourné. Je le voyais de loin frotter les petits corps avec une lingette. Son doigt caressait, s’attardait sur les petits ventres nus. Puis d’un geste sûr et vif, il a nettoyé la cage, dérangeant un peu la mère qui couinait, refusant qu’on bouscule sa progéniture. Quand le téléphone mural s'est mis à sonner, Wilson a décroché aussitôt. L’échange a été très bref. – Une gomme… Il a besoin d’une gomme ! – Tout de suite… ? Mais… il ne vient pas voir les installations ? Saluer les équipes ? – Oui, tout de suite, vas-y Mottez ! Wilson lui a pris des mains un rat à peine né, effrayé par le bruit et par l’agitation des hommes, et l'a remis dans sa cage. Une gomme… Mottez a disparu dans son réduit, inspecté bruyamment le contenu du tiroir métallique du bureau et est ressorti, une petite boîte blanche à la main. Wilson, qui manipulait peu les rats, est parti se débarrasser de l’impression désagréable que le raton avait laissée sur sa paume alors qu’il ne portait pas de gants et on entendait l’eau couler dans le bloc sanitaire. Il n'a fallu qu’une seconde à Mottez pour me glisser dans sa poche. Wilson n’était pas observateur et ne s'est pas rendu compte de ma disparition momentanée.

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Jusque-là, je n’avais jamais eu l’impression que Mottez me prenait avec lui pour se rassurer. Il s’amusait plutôt de ma présence, avait l’impression de faire un énorme pied de nez aux réglementations et aux normes. Il me serrait contre lui comme une insolence. Ce matin là pourtant, c’était différent. Mottez était plus en quête de compagnie que d'humeur provocante. Il était tendu. Je le percevais à sa démarche, à la sueur sur sa main alors qu’il me glissait dans sa blouse. Il prenait garde habituellement à ce que sa poche soit vide pour que j’y sois à mon aise. Ce huit janvier, il m'a pourtant posé sur une boîte contenant dix gommes blanches. Je me suis fait aussi petit que possible, et j’ai veillé à ne rien laisser dépasser de moi. Mottez a pris l’ascenseur, est remonté jusqu’au rezde-chaussée et a atteint la porte du bureau. Il a frappé d’une main tandis que l’autre fouillait sa poche à la recherche de la boîte de gommes. Je me suis contorsionné pour lui laisser plus d’aisance. Personne n'a répondu. Mottez a frappé une seconde fois. Le même silence a suivi le coup sec qu’il avait donné sur la porte. Mottez a alors posé sa main sur la poignée et a baissé la clenche. Je n’avais pas encore tout à fait réintégré le fond de sa poche quand il est entré. Ma tête dépassait juste assez pour voir sans être vu. Assis derrière un ordinateur portable, il était là. C’était donc lui. Un humain bedonnant, cheveux gris coiffés en brosse. Costume sombre, chemise jaune paille et cravate assortie. Mottez s'est placé face à son bureau et a

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