Caraïbe et Océan indien

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Dans la Caraïbe et dans l'océan Indien, histoire littéraire et histoire postcoloniale ont, depuis longtemps, tissé d'étroites relations. Rares sont cependant les études qui ont rapproché les deux espaces pour appréhender leurs littératures respectives jusqu'à l'époque contemporaine et établir comment elles retracent la mémoire inscrite dans les corps et dans les textes. Les articles rassemblés ici interrogent la manière dont les écrivains caribéens et indiaocéaniques élaborent une version savante ou populaire d'épisodes historiques dissidents, escamotés, voire tronqués.
Publié le : mercredi 1 juillet 2009
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EAN13 : 9782296234567
Nombre de pages : 196
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Direction
Anne Tomiche et Pierre Zoberman

Comité derédaction
AnneCoudreuse,VincentFerré, XavierGarnier,Marie-AnnePaveau,
ChristophePradeau.

Comitéscientifique
RuthAmossy,Marc Angenot,PhilippeArtières,IsabelleDaunais,Papa
Samba Diop,ZiadElmarsafy,Éric Fassin,GaryFerguson,Véronique
Gély,Elena Gretchanaia,Anna Guillo,Akira Hamada,ThomasHonegger,
AliceJardine,PhilippeLejeune,MarielleMacé,ValérieMagdelaine-An-
drianjaitrimo, Dominique Maingueneau, Hugues Marchal, William Marx,
Jean-Marc Moura,ChristianeNdiaye,MireilleRosello,LaurenceRosier,
Tiphaine Samoyault, WilliamSpurlin.

Secrétariatd’édition
Centre d’Étude desNouveaux Espaces Littéraires
François-XavierMas(Paris13,UFR LSHS)
UniversitéParis13
99,av.Jean-BaptisteClément
93430Villetaneuse

Diffusion,vente,abonnements
ÉditionsL’Harmattan
5-7,rue de l’École polytechnique
75005Paris

Périodicité
4 numérosparan.

Publicationsubventionnée parl’universitéParis13.

L’Harmattan,2009.
ISSN :2100-1340

Sommaire

VéroniqueBONNET,GuillaumeBRIDETet YolainePARISOT
Introduction.......................................................................................
ChristianeNDIAYE.Stellad’Émeric Bergeaud:uneécriture
épique de l’histoire............................................................................
AminataKEITA.Édouard Glissant et Derek Walcott : une vision
fragmentée de l’histoire ....................................................................
ValérieMAGDELAINE-ANDRIANJAFITRIMO.Les« déportés» de la
Creuse:le dévoilement d’une histoire oubliée.................................
MoniqueBLERALD.Les Cahiers deMadeleine ou lavie
d’uneMulâtresse deCayenne...........................................................
NamrataPODDAR.La poétique du bateau dans la iction mauricienne
FrançoiseNAUDILLON.En-quête d’histoire:leroman policier
populaire de la Caraïbe ......................................................................
YolainePARISOT.Littératurescaribéennes:écrire le présent
danslesmargesde la contre-histoire................................................
GuillaumeBRIDET.LesfantômesdeMaurice etlalittérature...........

1947: ThierryBedard etJean-LucRaharimanana contre l’oubli.
Entretienréalisé etannoté parGuillaumeBridet..............................

Comptes rendus
Kumari R. Issur et Vinesh Y. Hookoomsing (dir),L’océan Indien
dansleslittératuresfrancophones(Alexandra Bourse) ..................
Takam Tikou, «La Caraïbe etle livre de jeunesse », n° 11
(MathildeLévêque)...........................................................................
Takam Tikou, «L’OcéanIndien etle livre de jeunesse », n° 14
(MathildeLévêque)...........................................................................
MichelBENIAMINOetAxelleTHAUVIN-CHAPOT(dir.),Mémoires
etcultures: Haïti 1804-2004(JulieConan) .....................................
Revue de littérature comparée, «Leslittératuresindiaocéaniques»,
n°318 (Alexandra Bourse) ...............................................................
ValérieMAGDELAINE-ANDRIANJAFITRIMOetJean-ClaudeCarpanin
MARIMOUTOU,Universcréoles 6.LeChamp littéraireréunionnais
en questions(StéphaneHoarau)........................................................

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Cultures Sud,« Caraïbes: Un mondeàpartager », n° 168
(StéphaneHoarau) ............................................................................
Nouvelles Études Francophones, «L’OcéanIndien »,vol.23, n° 1,
(YolaineParisot) ...............................................................................
ÉdouardGLISSANT,avec AlexandreLEUPIN,LesEntretiens
de BatonRouge(StéphaneHoarau) ..................................................

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Introduction

Rares sont les perspectivescritiques quiconfrontent littératurescaribéennes
1
etindiaocéaniques.Lesdissemblancesentreces«territoirescréoles»
sontcertesnon négligeables:

lesespaces(et, dèslors, leurs représentationsimaginairesou
symboliques) de l’océanAtlantique etde lamerdesCaraïbes sont
différentsdeceuxde l’océanIndien;ilsne présententpasnon plus
les mêmes conigurations physiques ou les mêmes conditions de
circulation.Surlalongue durée, l’histoire descontactsetdeséchanges
quis’y sontdéroulésest trèsdifférente. (Marimoutou,2007:116)

D’uncôté,aprèsl’extermination desIndiensCaraïbes,cette histoirese dit
exclusivementsurle modebinaire de la Plantation, jusqu’auxabolitions
e
duXIXsiècle etjusqu’àl’arrivée d’Indiensde l’Inde, deChinoisoude
Libanais.De l’autre, lesphénomènesdecréolisation entre populationset
culturesde l’Inde, de la Chine, d’Afrique, dumonde musulman etdesîles
précèdentlaprésence européenne etlamise en place d’unsystème
esclavagiste.Avecl’exploitation de la canneàsucre etlecommercetriangulaire,
lesîlesdesAntillesjouent unrôle essentiel dansl’économie
desportsfrane
çaisàpartirduXVIIIsiècle;lesîlesde l’océanIndienserventbien d’étapes
pourlecommerceavecl’Inde, maislaplusgrande distance (entouslescas
jusqu’àl’inauguration ducanal deSuezen 1869)comme lamainmise des
Anglais surlesous-continentcontribuentàrendresecondaireslaprésence
française etleséchangesaveclamétropole.
Sur une durée pluscourte et si l’ons’entientau seul domaine
littéraire, il faut signaler que,concernantle domaine francophone,
leslittératurescaribéennesontconnu un développementet unereconnaissance
métropolitaine etinternationale plusprécocesetplusamples que
leslittératures de l’océanIndien.Nulle igure ancienne comparable à celle d’Aimé
Césaire;nulPrixGoncourt,commeceluiqui futdonnéà
PatrickChamoiseauen 1992pourTexaco;nulauteur qui,commeÉdouardGlissant,

1.Les travauxdeJean-ClaudeCarpaninMarimoutoupeuventainsi paraître pionniersen la
matière.Onsereporteranotammentà Marimoutou,2005.

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INTRODUCTION

fasse igure de prix Nobel en puissance depuis plusieurs années.Histoire
littéraire ethistoirecoloniale sont sans douteliées.Il est en effet
paradoxalementpossibleque l’ancienneté etl’importance de la colonisation et
deséchanges,qui expliquent àlafoislapremière républiquenoire et la
grandedépendance politique des Antillespar rapportaucentre
métropolitain, aientfavorisél’acuité delarélexion littérairesur lesformes propresà
rendrecompte de l’identité historique et culturelle:duCahierd’un retour
au pays natal(Césaire, 1939)auTraité duTout-Monde(Glissant, 1997),en
passantparle «Réalisme merveilleuxdes Haïtiens» (Alexis, 1956) ouLe
Métieràmétisser(Depestre, 1998), l’hybridité générique desmanifestes
poétiquesetdesessaisautobiographiques afirme la contribution des
écrivains caribéensàlathéorie postcoloniale.Or, l’océanIndien « n’apasde
cespropositions théoriquesetmétatextuelles»,comme l’expliqueValérie
Magdelaine-Andrianjaitrimo(2008 : 59)en prenant l’exemple de La
Réunion oùl’impactde manifestes telsLeRomancolonialdesMarius-Ary
Leblond (1926) etHymneàla créoliedeGilbertAubry(1978)semble
limité par uneconception dulittéraire moinscalquéesurlescanonsde la
tradition française.
Lespointscommunsentre leslittératuresfrancophonesdecesdeux
régionsdumondesontcependantnombreuxet
trèsprofonds:pointcommunthématique d’abord et, plusencore, énonciatif,avecune même
importanceaccordéeàla question de lamémoire etde l’oubli, de latrace etdesa
disparition, deshistoiresprofondémentinscritesdanslescorpsetdansles
usageset qui pourtantne peuvent se dire ou seulementàgrand-peine.Dans
2
lechamp deslittératurespostcoloniales,quis’ancre dansle faitcolonial
etdansl’histoire de ladécolonisation –que l’ouverture
desarchivesimpose déinitivementcommeundesaxes principauxdel’Institut d’histoire
du tempsprésent, fondé,aulendemain de la SecondeGuerre mondiale,
parFrançoisBédarida–, leslittératurescaribéennesetindiaocéaniquesont
en partage,au-delàdes réductionsàl’antillanité ouàla créolité, l’urgence
d’une mise enrécitde l’origineabsente etd’une (ré)inscription par une
poétique dulieu.Car,comme lerappelleJean-ClaudeCarpaninMarimoutou,
« ici, pas de fantasme de in de l’Histoire,mais pasde début
vraimentassignable non plus» (Marimoutou,2004:10).Ils’agitpourlesécrivainsde
mettre encausel’histoireoficielle descolonsetdelaisser place àl’histoire
refoulée des sans-voix :esclaves, marrons,Indiensengagés, etc.Cette
histoire particulière ouvre dumêmecoup de manière particulièrementévidente
sur une dimensionuniverselle.Peut-être plusque d’autresen effet,
leslittératuresde l’océanIndien etde la Caraïbesontattentivesauxphénomènes
migratoires souventdouloureuxet aux brassagesde populationsincessants
quicaractérisent sur une grande échelle l’époquecontemporaine.

2.Lechoixorthographiquese fondesurladistinction établie parJean-Marc Mouraentre
l’acceptionstrictementchronologique de « post-colonial » et toutestratégie « postcoloniale »,
c’est-à-dire « déjouantlavisioncoloniale » (1999:3-5).

VÉRONIQUE BONNET,GUILLAUME BRIDET ET YOLAINE PARISOT

Autrepointcommun,cette fois plus institutionnel:dans la Caraïbe
comme dans l’océanIndien, la constitution d’unchamp
littéraireautonome etcohérent ne vapas de soi.Le statut deDépartement d’Outre-mer
placeen effet les littératures réunionnaise, martiniquaise, guadeloupéenne
etguyanaise dansl’entre-deux– nul doute plusfécondquevéritablement
inconfortable – de lalittérature française etde lafrancophonie,tandisque la
proximité d’Étatsindépendants(la
Dominique,Sainte-Lucie,Haïti,Madagascar,Maurice, lesComores, lesSeychelles) etles relations régionales
aveclescréationsartistiques créolophones,anglophones, hispanophones
oud’origine indienne ontdepuislongtemps renducaduque l’exclusivité
3
d’unsystèmeCentre/Périphérie .Despistescréatives s’ouvrenticiqui,
loin d’êtreseulement tournées versl’ancienne puissancecoloniale ou vers
la métropole à des ins de rétablissement mémoriel et de reconnaissance
politique ousymbolique, permettentauxécrivainsdes’établirdans un
présent qui leur soit propre et qui constitue inalement le plus beau pied de
nezauxstructuresde dominationanciennesetprésentes.
Réalité institutionnelle et thématique mémorielle nesontdu reste pas
sanslien etexpliquenten partie le décalage des temporalitésentre la France
« métropolitaine » etlesdépartementsouanciennescolonies.Aucoursde
ladernière décennie, les«retours» de la« mémoire » etde la«question »
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coloniales, propulsésau-devantde lascène médiatique française, ontainsi
indéniablement trouvé dansl’espace desAntillesetde l’océanIndien des
échosparticuliers.D’abord, parcequ’ils rejoignentàleurmanière etnon
sanscontradictionun effortde mémoire plusancienque lesécrivainsdes
îlesavaientdéjàentamé;ensuite eten mêmetemps, parcequ’ilspeuvent
5
faire l’objetde misesen perspectiveau vude l’« histoire immédiate »– par
exempleaveclescrisespolitiques queconnurentet queconnaissentencore
Madagascar(en2001-2002eten2008-2009) etHaïti (en2004).Le décalage
des tempsetla contradiction desmémoiresapparaissentparfoisaugrand
jour.Ce fut tout récemmentencore lecas,avec cequi peut s’apparenterà
unecensure d’Étatconcernantl’adaptationthéâtrale deMadagascar, 1947
de l’écrivain malgacheJean-Luc Raharimananaparle metteurenscène
françaisThierryBedard.Comme on pourrale lire plusen détail dansl’entretien
que nousontaccordé lesdeuxhommes, lapièce futdans un premier temps
soutenue et inancée par Culturesfrance puis créée le 19septembre 2008

3.Surlaquestion deschampslittérairesantillaiset réunionnais,voirnotammentBonnet,
2001 ; Chancé, 2004 ; Magdelaine-AndrianjaitrimoetMarimoutou, 2006 ;
Magdelaine-Andrianjaitrimo, 2008. Pour une comparaison, on pourra également lire Hawkins,2001et
Parisot,2009.
4.VoirnotammentFerro,2003 ;Bancel,Blanchard etLemaire,2005;Bancel etBlanchard,
2006 ;PrésenceFrancophone,2006 ;CulturesSud,2007 ;Coquio,2008.
5.LeGRHI(Groupe derecherchesurl’histoire immédiate) de l’université deToulouse-Le
Mirailconsidèreque lapériode perçuecomme nécessaireàl’ouverture desarchives(trenteans
généralement) neconstitue pas un freinau travail de l’historien etàl’écriture de l’histoire.

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INTRODUCTION

aucentreculturel français d’Antananarivo.Mais lesautoritésdiplomatiques
françaises irent en sorte qu’elle ne soit pas représentée en Afrique
australe etorientaleau sein descentresculturels français et dans le réseaudes
Alliances françaises.C’est pourtant là que des représentationsauraient pris
tout leur sens historique, puisque lapièce traite précisémentde larépression
parl’armée française du soulèvementnationalistequi eutlieuen mars1947
à Madagascar.Se pose donc bien la question desenjeuxpolitiquesdes
littératuresinfranationalesdesDépartementsd’Outre-merdanslechamp
métropolitain, maisaussi
deceslittératuresetdeslittératuresdontlatradition nationalesetrouvesouventmiseàmal parla« mémoire empêchée »
(Ricœur,2000:83-97) dans une interaction entre le local etl’international.
Rien d’étonnantdonc à cequ’ontrouveunautre pointcommun entre
littératuresde la Caraïbe etde l’océanIndien,concernantcette foislaplace
de l’écrivainau sein de lasociété:
ceslittératuresfrancophonespostcoloniales semblent
vouloirnégocieraveclamondialisation,certesenréactualisantl’idée goethéenne deWeltliteraturviaErich AuerbachetEdward
6
Samid ,aisaussi enréitérant,àleurfaçon, laproblématique moderne de
lafonctionsociale de l’écrivain.Celui-cisetrouve en effetinvesti parla
collectivité – et s’investitlui-même – d’une mission dereprésentation et,
plusencore, d’élaborationscripturaire d’une histoire etd’un imaginaire
collectifs.
Comme on pouvait s’yattendre euégardàleurdifférence de notoriété
etd’insertion danslechamp littéraire français,seulsAnanda Devi
etJeanLuc Raharimanana assurèrentlaprésence de l’océanIndien ensignantle
7
manifeste «Pour une littérature-monde en français» etencollaborant
8
aulivrecollectifqui en développalesprémisses,alors que ducôté de
9
la Caraïbe n’apparurentpasmoinsdesixnomsd’écrivains.Maisle
processushistorique de la créolisation,telque le décriventÉdouardGlissant,
Edward KamauBrathwaiteouJean-Claude CarpaninMarimoutou,s’impose
ici etlà comme modèle pourpenserles traverséesdulieu.Loin
des’arrogerlestatutd’historien, l’écrivain postcolonial,confrontéàlanécessité
d’inscrireune mémoire individuelle
danslamémoirecollective,revendiquela iction,sans résoudrepourautant laquestionde« l’autorité et[de]
lalégitimité de [celle-ci] dans
l’imitation/subversiondelaposturehistoriographique etdansla constitution d’archivesimaginaires» (Bouju,2007:168).
Dans unchamp oùle langageatrop longtempsocculté despansentiersde
l’histoire, lapolyphonieviseàdéconstruire lalinéarité etl’univocitétantde

6.Voirà ce proposPradeauetSamoyault,2005, notammentl’introduction (5-11).
7. «Pour une littérature-monde en français»,LeMonde, 16mars 2007.
8.VoirDevi,2007, etRaharimanana,2007.
9.LesnomsdeMaryseCondé,ÉdouardGlissant,DanyLaferrière,GisèlePineau,Lyonel
TrouillotetGary Victor igurent parmi la cinquantaine d’écrivainsayant signélemanifeste
duMonde.Les mêmes–moinsGisèle Pineau– igurentau sommaire du livrePour une
littérature-monde,où ils sont rejoints parFabienne Kanor.

VÉRONIQUE BONNET,GUILLAUME BRIDET ET YOLAINE PARISOT

l’historiographie oficielleque desépopées oudes romansàthèse
delapremière heure;l’occulteassure l’ancrage socioculturel, en même temps qu’il
renvoie aux « manipulation[s] concertée[s] delamémoire etdel’oubli par
desdétenteurs de pouvoir » (Ricœur, 2000:97);lastructurerégressive,qui
emprunteau roman policierle principe d’une narration déployéeàpartir
d’une mortinaugurale,témoigne de ladimensionspéculaire de l’écriture
littéraire del’histoirequiictionnalisel’interrogationsur ses modalités.Parce
que lesespaceslittérairesindiaocéanique et
caribéensemblentfonderl’hybridité générique etla«transtextualité »,selon la terminologie genettienne,
10
surle motif historique de latraversée –celle du«Passage duMilieu»,
devenue «gouffre-matrice »(Glissant, 1990:20) – ou sur ses
réactualisations sporadiques(engagisme, déplacementspost-coloniaux, exil), ils sont
deslaboratoiresaboutisd’expérimentation postcoloniale desinteractions
entre pratiqueslittérairesde l’histoire, poétique desgenresetpériodisation
delalittérature,quidéinissent le dialogue entrelittérature et histoire :

Si larélexionsur l’écriture del’histoire, en particulier,souligne
lerisque delaquêteindéinie du textevirtueldel’expérience, c’est
pourmieuxmontrerque l’entrée dansla bibliothèque, lapratique de
la citation, l’écriture en palimpseste nesontpasexclusives–bienau
contraire – d’uneviséeréférentielleactive, d’une dimension
d’engagementéthique etpolitique,voire d’une puissance d’exemplarité.
(Bouju,2007:166)

Laperspective historiqueadoptée dans cevolume offre l’intérêt
d’examinercommentl’histoire decespeuplesinsulairesestmise enrécit
parla« littérature de l’immédiateté »: celle desdeuxdernièresdécennies
e e
duXXetdudébutduXXIsiècle.Si lespropositionsd’Éloge de la créolité
(Bernabé, ChamoiseauetConiant,1989) ont pu servirde catalyseur, elles
ont surtoutattiré l’attentionsurdespratiqueslittérairesde l’histoirequi,
dansla Caraïbecomme dansl’océanIndien, déjouent volontierslescanons
habituels.EnMartinique, lanotion de littérature populairetrouveainsison
illustration dansl’œuvre deTonyDelsham – en particulierdeux sagas,
«Lesiècele »t«Filiation »–, lequel,contrairementà
PatrickChamoiseauqui fut«soncompagnon despremiersjours», « pourrait se parerdes
atoursde lareconnaissance populaire de l’intérieurpuisquesaproduction
11
sevendraitprincipalement surplac(e »Naudillon,2005:158).

10.Signalons ici le ilm duMartiniquaisGuyDeslauriers,Passage dumilieu(1999),réaliséà
partird’unscénariocoécritparPatrickChamoiseauetClaudeChonville (FilmsduRaphia).
11.Pour l’auteurdel’article,« l’aventure Delsham[…]prouvesurtout quelalittérature
desAntillesestarrivéeàunesorte de maturité puisqu’elle peut se déployerdans toutes ses
aires, paralittérature,romans, piècesdethéâtre et trouver un public,toujours renouvelé,
local, national ou universel » (Naudillon,2005:170).

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INTRODUCTION

Les contributions réunies dansce volume s’attachentainsiàsonder
les paradigmesidéologiques quiconstituentlesocle deces usages savants
de l’histoire populaire– histoire despeuplescomme histoire descouches
populaires–au sein d’espaceslittéraireshétérogènes se disputantles
voixd’accèsauxdifférentsmodesde légitimation du«savant» et/oudu
« populaire » (Grignon etPasseron, 1989).En montrantcomment se
négocie le franchissementdu seuil de la culturesavante parl’usage descultures
12
populaires, elleséclairentdesmisesenrécit, parfoisdissidentes,
d’épisodes réellementniésouoccultés,au-delàdes silencesde l’histoireque les
littératurespostcolonialesauraient vocationàdévoiler.
La contribution deChristianeNdiaye portesurceque l’onconsidère
souventcomme le premier roman haïtien,Stella(1859) d’Émeric Bergeaud.
C’estdonc bien légitimement qu’elletrouvesaplaceàl’orée du volume.
En partantde laréceptioncritiquequi occultalargement tout un pan de la
mémoire littéraire etnégligeaun dix-neuvièmesiècle haïtientaxé
debovarysme, l’articlerevisiteunroman dontl’écriturecoïncideaveclanaissance
de l’historiographie haïtienne (ThomasMadiou,BeaubrunArdouin,Joseph
Saint-Rémy),àpartirdesperspectivesnouvellesouvertesparl’étude de la
redéinition des champs littéraires, des poétiques transnationales, de
l’hybridité générique née de lafusion desgenresdes traditionsoralesetécrites.
En effet, parceque l’archive n’apasencore instauré de distance, parceque
lamémoirevivante place lamise enrécitde laguerre d’indépendancesous
lesceaude l’immédiateté, letexte deBergeaud déploie, en lieuetplace du
roman historiquequ’ilauraitpuêtre,une poétique épiquequeChristiane
Ndiayeanalysecommeunretouraux sourcespopulairesoccidentaleset
africaines.Mais,ceretour,quisesitueàlamarge du roman, entant que
genre littéraire, etde l’histoire, entant que discoursdevéritéquiseveut
scientiique, est réinvention, dans lamesureoù l’écrivain haïtien n’est pas
en mesurealorsd’accéderàune mémoirevivante de l’épopéecomme
pratique orale.Lagenèse de l’œuvre,commencée en 1848,aumomentde la
secondeabolition française de l’esclavage, lerapprochementavecl’épopée
africaineSoundjata,transcrite etpubliée parDjibrilTamsirNiane dansle
contexte de ladécolonisation, etlarévélation d’un métadiscoursimplicite
montrentencoreque le proposdeBergeaud nerelève peut-être pasde la
gloriication attendue et quela fonction sociale et idéologique del’épopée
setrouve détournée au proitd’undialogismegénérique etdiscursif.
Prèsdecentcinquanteansplus tard, lesœuvresd’ÉdouardGlissantet
de DerekWalcottcontinuentd’interroger les rapportsdelalittérature etde
ladiscipline historique maisellesproposentbien entendudes
solutionsdifférentes.C’estcequemontreAminata Keita,lorsque, dans uneperspective
comparatiste, elle étudie lamanière dontcesdeuxauteursnecherchentpas

12.Nousnous référonsà ce proposàl’article deCécileVan denAvenne,2006.Voiraussi
Magdelaine-AndrianjaitrimoetMarimoutou,2006.

VÉRONIQUE BONNET,GUILLAUME BRIDET ET YOLAINE PARISOT

àrassemblerl’histoire etlalittérature en empruntantaux codesde l’épopée,
maisprennent plutôt le parti d’unecontre-histoire permettant d’éviterles
manipulationsdel’histoireoficielle aussibien que demettreun terme au
silence d’une histoire oubliée.Si lesdeux auteurs sont parvenusàécarter
l’histoire établie du point de vue de lapuissancecolonisatrice et
ontcherchéà comblerlevide desarchivesauquel est confrontétoutdescendant
d’esclave,c’estqu’ilsontélaboréunepoétiquesingulière
mêlantautobiographie, discoursde l’historien oudugéographe et travail de l’imagination.
Ils raviventautant qu’ilscréent une mémoire etilsfavorisentainsiune
entreprise deréappropriation identitaire d’un nouveau genre :non pasigée
dans la idélité àun passé detoute façon inaccessiblemais reconnaissant
son incomplétudecommeson hétérogénéité et témoignantdoncde
l’ouverture nécessaire de l’histoireantillaiseàd’autreshistoires.
Euxaussi en marge desparadigmescanoniques, les
récitsdevieconstituentdesprisesde parolequi participentàleurmanière
decettecontrehistoire,sanspourautant releverde l’écrituresavante.Il importe désormais
d’explorercecorpus,selon l’appréhension littéraire des témoignageset
danslaperspective d’une « fabrication de l’authenticité », pour reprendre
l’expression employée parJean-FrançoisBayartdansL’Illusion identitaire
(1997).PourValérie Magdelaine-Andrianjaitrimo,les
récitsdevieoccupent une grande place dansl’élaboration duchamp littéraireréunionnais,
puisqu’ilslui permettentdeseconstruire en marge de lalittérature
légitimée.Ellesouligneainsi lerôle joué pardeuxd’entre eux–Une enfance
volée(2003) deJean-JacquesMartial etLa Bêteque j’ai été(2005)
deJeanPierreGosse – danslarévélation médiatique,aussibrutalequetardive, du
scandale desmillesixcentsenfants réunionnais transférésen métropole
autoritairement,bienque légalement, entre 1963et1982,àl’initiative du
préfetMichelDebré.Parlerapprochementavecleroman deJeanLouis
Robert,Creuse,tatombe(2006),qui ditletravail mémoriel en
«mélangue », elleretrace lamécanique dudévoilementetlerôle essentiel du récit
donné pour vrai danslareconquête de l’histoirequi ne devientobjetde
préoccupationqu’après samise en discours.Analysantlaréactualisation des
paradigmes tantdu« petitCréole »que de ladéportation etde l’esclavage
–réactualisation qui,viala ictionnalisationet l’intertextualité,semesure
àl’aune de l’amnésiecollective etde l’expérience de lasubalternité, mais
s’inscritégalementdanslecontexte international de l’obsession
mémorielle –, Valérie Magdelaine-Andrianjaitrimo s’interrogesur lapossibilité
d’une« mémoire exemplaire»,tellequela déinitTzvetanTodorov.
DepuisLeonora.L’histoire enfouie de la Guadeloupe(1985) où
l’ethnologueDanyBébel-Gisler rendcompte des souvenirsd’une
paysanne néeaveclesiècle, lapratique du récitdevies’est répandue dansla
13
Caraïbe .C’estdetout uncorpuspubliérécemment–RogerLamChan,

13.Voiren particulier,concernantles récitsdevieauféminin,PineauetAbraham, 1998.

1

3

14

INTRODUCTION

ClaudeVernet,YvetteRoblin–queMoniqueBlerald extraitLa Vie d’une
Mulâtresse deCayenne. 1901-1997.LesCahiersdeMadeleine, dans
laperspective d’uneréceptionquisouligne l’actuel engouementde la
Guyane pourcesécriturespopulairesde l’histoire.Elle
montreainsicommentlechamp guyanais, largementocculté parles voisinsantillais, invite
une foisencore àunereconigurationdu littéraire :l’hybridité
del’écriture desoirelève en effetautantde l’empruntàdiversgenresfactuels que
de lamanière dontlamémoire individuellerenvoieàl’histoireculturelle
c’est-à-dire,selon les termesde l’historienPascalOry,à« l’ensemble des
représentationscollectivespropresàunesociété » (2007:8).Ainsi lerécit
devie permet-il d’interrogerlesmodalitésd’une mémoire guyanaise de
l’histoirecoloniale, en l’occurrenceautourdetroispoints:lesGuyanais
etladissidencesouslerégime deVichy, lebagne dontMadeleineTichette
meten lumière desprisonniersbien moinsconnus queDreyfusouSeznec
etladépartementalisationque lanarratrice passesous silence.
Commelerécitdevie,la iction permetde faire apparaître, àpartir
d’une expériencesingulière incarnée dansdespersonnages,
despansentiersde lagrande histoireautrefoisoccultés.L’étude deNamrata Poddar
s’intéresseaux représentationsdubateaudanscinq romansmauriciens
decesdernièresannées,LesRochersdePoudre d’Or(2003),LeDernier
Frère(2007),LeVoyage deDelcourt(2001),LeSilence desChagos(2005)
etCeuxqu’on jetteàlamer(2001), écrits respectivementparNathacha
Appanah (pourlesdeuxpremiers),AlainGordon-Gentil,ShenazPatel et
CarlDeSouza.Ces romans racontentdes voyagesmaritimesfort variés:
e
voyagesdetravailleurs indiensàla induXIXsiècle,
deréfugiésjuifspendantla SecondeGuerre mondiale, deréfugiéschagossiensaumomentde
l’indépendance mauricienne oudeboat-peoplechinois.En insistant surles
prémicesde l’exilqueconstitue levoyage et surl’extrême douleur qu’il
occasionne (odeurnauséabonde,crasse,claustrophobie,viol, maladies,
folie etmort), le motif dubateauoffreuncontraste frappantavectout
unrépertoire littéraire occidental oumême postcolonialqui l’exalteaucontraire
comme occasion deconquêtes, d’aventuresetd’errances
richesenconnaissance d’autrui etdesoi.Il propose en mêmetemps unretour versle gouffre
inauguraldans lequel sont tombés lesexilés et s’efforce de igurer leur
histoire – manière derésisteràun discourseurocentriste en explorantles
margesouenreliant une margeàl’autre encontournantlescentres.En
suggérant une étude comparée avecla ictionet l’histoire d’autresespaces
insulairescomme l’atoll deBikini, la Baie deGuantánamo
oulesîlesFalkland, Namrata Poddar ouvre inalementdelarges perspectives sur
l’imaginairecomparé dubateauetdesîlesàl’échelle mondiale.
Si l’afirmation identitaire et larecherche des racines sont un tropisme
deslittératuresdesAntillesfrançaisesoùleromancierpeut se dire historien
et instaurerainsi une compétitionentrel’histoirenéocoloniale et la iction
libératrice,certainsfaitshistoriques qui nerelèventpasde lagrande histoire

VÉRONIQUE BONNET,GUILLAUME BRIDET ET YOLAINE PARISOT

– faitsdiversoucrimes sanglants–sontprisencharge parles récitspoliciers
dontle nombrea considérablementaugmenté danslesAntillesfrancophones
aucoursdesannées1990et qui ont connu uncertainsuccès, en particulier
aveclapublication du volumecollectifNoirdes îlesen 1995.Cequerévèle
FrançoiseNaudillon,c’estcommentdesécrivainsaussivariés
queRenéDepestre, Ernest Pépin, Fortuné Chalumeau, Gisèle Pineau, RaphaëlConiant
ou ChristianeTaubirasetournent versce genre populaire etmettentalors
enscène laprégnance d’une pensée magique marquée en particulierparle
hoodoo,c’est-à-dire lapartiespectaculaire,voire folklorique, du vaudou.
Qu’iladhèreà cescroyances,qu’ilsecontente de lesexposerou qu’il les
critique, leroman policierdesAntilles révèleainsi laprésence danslecorps
social de pratiquesoccultes qui,renvoyantau substratafricain
présentderrière le masque occidental,continuentdestructurerlapsychécollective et
les relations socialesetconstituentdoncunsystème eficace d’explication
descrimesindividuelset, pluslargement, de l’histoirecollective.
Rapprochantd’abord deux romanspubliésen2007,Une heure pour
l’éternitédeJean-ClaudeFignolé etUn dimancheau cachotdePatrick
Chamoiseau,YolaineParisotmontrecommentl’histoire de l’indépendance
haïtienne,revisitéeàpartird’une écriture de l’urgence, etles scénographies
de lamémoire etdu secret,quicaractérisentdepuislongtempsle ditantillais
de l’esclavage, mettenten perspective le « débatderepentance » français.
Danslechampcaribéen,s’imposentde nouvellespratiqueslittérairesde
l’histoire, danslesmargesd’unecontre-histoireaucahierdescharges
désormaisbien établi.Replacéesdanslesœuvres respectivesdu spiraliste
haïtien etdu«MarqueurdeParoles» martiniquais, lesnarrationsanalysées
icisubstituentàlatemporalité du«tan lontan» lasuspension-sidération
duprésentetle déploiementd’une mémoire littéraireàpartird’un « lieu
de mémoire »(PierreNora).Mais,sicesécritures savantesde l’histoire
multiplient lesictionsdel’écrivain quidisent lesentimentd’imposture,
larésurgence de formespopulaires,telle lalodyanshaïtienne, longtemps
occultée par une histoire littérairequi privilégiaitlesconstructionsde
l’indigénisme,semble procéderde lamême dimensionspéculaire.
Guillaume Bridet setournepourinir vers lesdeux récitsictionnels
publiésparBarlenPyamootoo,Bénarès(1999) etLeTourdeBabylone
(2002),quisecaractérisentpar ununivers romanesque danslequelse
multiplientdes troublesde laperception etde l’identitéqui pourraientd’abord
paraître inquiétants.Lesprésencesfantomatiques qui fontàl’occasion
penseraugenre fantastiquetraduisent unsentimentde perte liéàl’histoire
deMaurice etd’une émigration indienne faite d’histoiresindividuelles
incertainesetd’histoirescollectivesfragilesoumanquantes.Maislàoù
d’autresécrivainsde l’océanIndien oudesAntillesélaborentla
constructionderécitsdesoriginesvisantàrestaurer la iliation,les récitsde Barlen
Pyamootootémoignentmoinsde laquête d’une identité idéaliséeque de
l’invention d’ununivers romanesque faitdecetamalgame desensations,

15

1

6

INTRODUCTION

de sentiments et desouvenirs,quidéinit lalittérature.De cepointdevue,
l’auteur se placeclairement ducôté d’unecréolisation entendue, non pas
comme unecatégorie historique etgéographiquecorrespondantàlaréalité
deMaurice, mais, pluslargement et d’un point de vue plus théorique et
politique, commeune contestationdesdiscours identitairesgloriiant les
racines et les liens du sang etcommeconstat d’une identité essentiellement
hybride etcomplexe desindividus comme des cultures et des sociétés.
Lesécrivains de l’océanIndien et de la Caraïbe nous donnentainsi une
belle leçon de littérature etdepensée.AuxpaysduProche
etduMoyenOrientetauxpaysd’Europerichesenarchives, pleinsde leurhistoire et
souvent tentésd’idéaliserleursoriginesetd’essentialiserleurnature,àun
payscomme la Francequi faitreposer surlapureté et surla clarté desa
langue,surl’ancienneté etlagrandeurdesalittérature,une partnon
négligeable deson identité, ils renvoientle miroird’identitéslacunaires,
hétérogèneset toujoursenconstruction. «Il était unetourdeBabel.Après,ce fut
lebordel. » (2007:312).L’écrivainJean-Luc Raharimanana condense en
cesdeuxphrasescequ’il en est, nonseulementde l’île deMadagascaroù
il estné, maisplusencore de l’ensemble despaysetdesculturesduglobe –
agrégatsde peuplesetdetraditions,tissusd’histoiresetde mots,carrefours
de migrations et de rencontresqui,non sansconlits nibonheurs, fondent
larichesse de lalittérature.

VéroniqueBonnet
UniversitéParis13–CENEL
GuillaumeBridet
UniversitéParis13–CENEL
YolaineParisot
LaboratoirePREFics /EA3207, membreassocié groupeΦ–CELAM,
UniversitéRennes 2/PRES Université européenne deBretagne

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e e
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Abstract

Stellad’Émeric Bergeaud :
une écriture épique de l’histoire

Haitian literatureofthenineteenthcentury has beenwidely ignored bycritics. Even
Stella,publishedin 1859andunanimously presented by historiansas “the irst
Haitian novel”, hasroused little interest, since it is generallyconsidered tobearather
amateur and ambiguous historical novel. This paper attempts toshow thatStellais in
factanepicnovel,in whichBergeaud“reinvents” themaincharacteristics ofthe epic
in order to portray theHaitian revolution of1804.Thus,Bergeaudcreatesa“hybrid”
text, deinedmainlybyepicpoeticsbut notexcluding polyphonyandmetadiscursive
elements,whichare considered by literarycriticism todayascharacteristicofthe
modern (oreven thepostmodern) novel.From thepoint ofview of currentliterary
theory,Haitian literature thusappears to havebeenavery modern literature since the
verybeginning.

Keywords:Haiti,nineteenthcentury, epicpoetics,revolution,hybridity
e
Mots-clés: Haïti,XIXsiècle, poétique épique,révolution, hybridité

Lalittérature haïtienne francophone est laplusancienne des littératures
écritesquiontfaitleurapparition suiteàla colonisation française.Dès les
e
premièresdécennies duXIXsiècle, lesdébutsd’une institutionnalisation
littérairese mettent en placeaveclapublication de revues tellesque
L’AbeilleHaytienne,fondée en 1817, etL’Union, en 1836,
dontlapublication fut suspendueaprèsàpeine deux ans, mais autourde laquellesecrée
le premiermouvementlittéraire haïtien,connucomme l’École de 1836.
Pourtant, malgrécette productionconsidérable
etl’institutionnalisationrae
pide – lanation estencore jeune etfragile –,lalittérature haïtienne duXIX
e
resteaujourd’hui encore largementméconnue.LesœuvresduXIXont
suscitérelativementpeud’intérêtde lapartde la critiqueuniversitaire et sont
actuellementencore enbonne partie introuvables, même enbibliothèque.
Ainsi,l’oncontinue bien souventàqualiiercettelittérature francophone,

2

0

STELLAD’ÉMERIC BERGEAUD:UNE ÉCRITURE ÉPIQUE DE L’HISTOIRE

comme les autres, de «littérature émeou «rgente »post-coloniale »en
ignorantcavalièrement plus d’un siècle de son histoire.
e
Cette marginalisation de lalittérature haïtienne duXIXs’explique en
bonne partie par le fait qu’on laperçoit engénéralcommeune littérature
d’imitation, pas toujours très«réussdonie »,c commeumne «auvaise
copie » decequise faitenEurope,sanspourautant seconstituerenune
littératurevéritablementhaïtienne.Aujourd’hui ilsemble
néanmoinsime
pératif dequestionnercetteréception négative desœuvresduXIXsiècle
puisqu’ils’agitmanifestementd’une lecture eurocentriste (pratiquéeà
lafoisparla critique étrangère etla critique haïtienne)qui nerend pas
compte, adéquatement, de cetteproductiond’une ictionen prose en
lane
gue françaiseaucoursduXIXsiècle enHaïti.En effet,si l’onreprend
l’étude decette littératureàpartirde lathéorie littéraireactuelle oudes
perspectives nouvellescommel’étude delaredéinitiondeschamps
littéraires, despoétiques transnationales, de l’hybridité générique née de
lafusion desgenresdes traditionsoralesetécrites, etc., ilapparaît que
cesœuvres« précurseurs»sonten fait souventd’une grande originalité
etconstituentdevéritables textesfondateurs.Cecaractère « fondateur»
se manifeste notammentdansplusieursœuvres quicherchentàmettre en
récit« l’histoire immédiate » dupeuple haïtien, laquelle,àl’époque, est
bien évidemment celle de larévolution haïtienne.Comment relatercette
« histoire glorieuse»delanaissance dela« premièrerépubliquenoire» ?
Il fautcroireque lesécrivains quis’emploientàfairecerécit trouvent
dificilement un lieudiscursifoù seloger, car ils s’écartentdescanons
esthétiqueseuropéensenvigueur, enquête,vraisemblablement, de formes
qui leurparaissentplusappropriées.
C’estlecas, parexemple, durécitd’IgnaceNau, «Un épisode de
1
larévolution »,publié en 1836-1837et qualiié de«conte créole» par
Vaval, et surtoutdeStellad’Émeric Bergeaud, paruen 1859, lesdeux
textesfaisantl’objetd’unaccueil mitigé, puisque lethème ne
pouvaitdéplairealorsque laforme était vite jugée médiocre.Nousnousproposons
ici d’examinerde plusprèsletexte deBergeaudqui paraîtparticulièrement
révélateurdecette écriture de l’histoireancrée dansla culture haïtienne,
autantpar« l’indigénisme »du sujet traitéque parlatransgression des
conventionslittérairesde l’époque.L’onconstate en effet, en procédant
àunerelecture de l’œuvreàpartird’uneanalyse dutexteplutôtqu’ense
référantàumodèle »,n «supposé êtrecelui du roman en l’occurrence,

1.Letexte deNaucomportetroisparties:«Célestine »,«LeCampPernier» et«La
Veillée » etVaval ne manque pasdesouligner que,touten étantconteur,Nau« puiseson
imagination danslesépisodeshistoriques qui illustrentnospremièresluttespourl’égalité
politique etlaliberté générale » (Vaval, 1986:135).HénockTrouillotprécise:« l’on peut
admettrequeIgnaceNauinauguraenHaïtiun genre littéraire, le genre
historico-romanesquequi devaitplus tard êtrereprispard’autresconteursetaboutiraudrame deLiautaud
Ethéart, aux romansde FernandHibbertetdeJustinLhérisson[…]»(2000:17).

CHRISTIANE NDIAYE

queStellasecaractériseavant tout par unepoétiquequ’il
faudraitplutôtqualiierd’épique.Or,àsesorigines, l’épopée est un genre
d’expression oraleautantdans sa« préhistoire » occidentale (gréco-romaine)que
dansd’autresairesculturellesoùils’agitd’unetradition encorevivante
aumomentoùBergeaud écrit sonrécit, notammentenAfrique.Ainsi,
lorsqu’ons’interrogesurlamanièredontprocèdeBergeaud
pourévoquerce momentmarquantde l’histoire d’Haïti, ilapparaît qu’il opèreune
2
sorte de doubleretouraux sourcespopulairesen «réactivant»un genre
qui nese produitpluscommetel parmi lesgenresde lalittérature écrite
3
occidentale et quiadisparuaussi des traditionsoraleshaïtiennes(créoles)
pourtantfortementmarquéesparl’héritageafricain.
Danscette perspective, il n’est sansdoute pas surprenant que la
critique n’aitpas suapprécierletexte deBergeaud, malgré les tentativesde
l’écrivain pourprévenir seslecteurs qu’il necherche pasàfaire œuvre
deromancier.L’on note, en effet,qu’en présentantpratiquement toujours
Stellacomme « le premier roman haïtien », lesmanuelsd’histoire littéraire
etla critique font tout simplementabstraction
decequeBergeaudapourtantécritexplicitementdansl’avertissementde l’œuvre:

Plusieursannéesd’untravailsouventinterrompunousontconduitàla
ind’uneœuvre dont l’imagination a fait les principauxfrais, et où nous
avonsessayé de mettre enreliefquelques-unsdesplusbeaux traitsde notre
histoire nationale.
Enentourantcesfaitsdes ornementsdela iction,notreintentiona été
de n’y rienajouter: cequi estbeaun’apasbesoin d’être embelli;nous
avons voulu simplementcaptiver, parl’attraitdu roman, lesesprits qui ne
sauraient s’astreindreàl’étudeapprofondie de nosannales.
Un roman,sansavoir la gravitésévère del’histoire,peutêtreutile […].
Toutefois,ce livre, pourproduirequelquebien, ne devaitavoirdu roman
que laforme.Il fallait que lavérités’y trouvât ;voilàpourquoi nousavons
4
pris soindenepointdéigurer l’histoire.

Naturellement,Bergeaud n’estni le premierni le
dernierécrivainàprétendre présenter« la Vérité »sous« forme »deroman.Toutefois, ense
situantainsi lui-même en margeàlafoisdu roman, entant que genre
littéraire, etdel’histoire, en tant que discoursdevéritéqui seveut scientiique,
Bergeauds’expose d’embléeà cescritiques qui luireprochent, d’une part,

2.Notion empruntée icià Schaeffer, 1989:131-155.
3.Rappelonscependant que les romantiquesavaient un goûtmarqué
pourl’épique.Bergeaud n’estpasleseulàpratiquercette «réactivation »decertainescaractéristiquesde
l’épopée;desauteursderenommée de l’époque ontpublié des textes
quiseveulentépiques: Ballanche publieLa Vision d’Hébalen 1831,Quinet sonProméthéeen 1838,Hugo
La Légende des sièclesen 1859-1863.Il estd’autantplus surprenant que lecaractère épique
du texte deBergeaud n’aitpasétéreconnudès saparution.
4.Émeric Bergeaud,Stella,Paris,E.Dentu,Libraire-éditeur, 1859, p.V-VI.Dorénavant
désignéàl’aide du seul dunuméro de page.

2

1

2

2

STELLAD’ÉMERIC BERGEAUD:UNE ÉCRITURE ÉPIQUE DE L’HISTOIRE

justement, dedéigurerl’histoire et, d’autre part, de ne pas savoir faire un
bon roman.
Tentant de faire lapart deschoses,Berrou etPompilus, par
exemple, dansleurHistoire de lalittérature haïtienne illustrée parles textes,
tirent la conclusionque,«[e]ndéinitive,Stellaest unmélange d’histoire,
5
de ictionetdemerveilleux plutôt qu’un romanàproprement parler»
(1975: 196-197).Toutefois,cequ’ilsnerelèventpas,c’estle fait quece
« mélange »qu’ilsnesemblentguère prisercaractérisetrèsprécisément
l’épopée.L’onconstateainsiquecettfoe «rme »queBergeaudcherche
ainderendre«captivant» son récitd’unehistoirequetous veulentnoble,
puisqu’ils’agitde l’histoire de larévolutionqui mènera àladéclaration
d’indépendance de 1804,cette forme « noble »qu’ilvoudraitdonneràune
« histoire nationale noble » n’estplus« disponible », enquelquesorte,au
e
milieuduXIXsiècle oùil écrit.
En effet,commecela aétésignalé plushaut, enEurope, le genre
épique, genre des récitsfondateurs s’il en est, estpassé de l’oralàl’écritdepuis
l’Antiquité (avecl’Iliadeetl’Odyssée, notamment) etneconstitue plus un
genrevivantpratiqué parlesécrivains.Il n’existe plus qu’au second degré,
pourainsi dire,sousforme écrite, entranscription ou sousforme de
«réécritures».Parailleurs,alors que latradition orale d’Haïti (etde la Caraïbe
dans son ensemble)relève largementde l’héritageafricain, ellea connu
une évolutiondifférentedecellequise produitenAfrique,sibienque
l’épopée (entant quegenrede « l’oraliture ») disparaîtdansles sociétés
créolesde la Caraïbealors qu’ellese maintientencore enAfrique, entant
que pratique orale, plusd’unsiècleau-delàdumomentoùBergeaudrédige
Stella.Le passageàl’écritdesépopéesafricainesnese feraqueversle
mie
lieuduXXsiècle,aumomentoùl’Afriqueaussiveut soulignerlanoblesse
de lafondation desnationsetde lalutte pourl’indépendance.Bergeaud ne
peutdoncs’inscrire danscettetradition
encorevivanteailleursmaisignorée (ouaumieux, méconnue) enOccident, ni prendre l’épopée occidentale
comme « modèle » puisqu’il n’enaqu’uneconnaissance indirecte,
historique etlivresque, et qu’il écritàl’âge de l’émergence decequiseralaplus
imposante des traditionsde lalittérature occidentale moderne:leroman
ditréaliste.L’onsaitparailleurs que la critique explique lapopularité du

5.DuracinéVaval porteun jugementanaloguesurletexte deBergeaud:«Ce n’est qu’en
1859que futpublié“Stella”,roman-poème,quirelatesousles voilesde l’allégorie les
principauxépisodesdesguerresde notreIndépendance.Si la conception de l’œuvre paraît
bizarre […]parcontrel’exécution nemanquepasde cachet.[…]Ilya aussi un merveilleux
dans “Stella”.Ce genre“bâtard”estfaux.Ils’ensuit qu’il n’yapasd’unité dansl’œuvre.
Àcertains moments l’auteur oublie que c’est un roman ou une iction qu’il donne, et fait
alors toutbonnementde l’Histoire d’Haïti.Voilàque, danscesoi-disant roman, ontrouve
une description exacte,circonstanciée d’un desfaitsd’armeslesplus remarquablesde notre
guerre de l’Indépendance: Vertières.Plusloin ouplusavant,
desfaitshistoriquesabsolumentimaginés» (Vaval, 1896:142).

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