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Ce train ne prend pas de voyageurs

152 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 septembre 2002
Lecture(s) : 34
EAN13 : 9782296298033
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Ce train
ne prend pas
de voyageursDu même auteur
Portrait du zappeur. Sens et contresens de l'individualisme
contemporain, Labor et Fides (collection Autres Temps),
Genève, 1994.
La grâce et le désordre. Entretiens sur la modernlté et le
protestantisme. Avec Jean-Paul Willaime, Jean Baubérot,
Marcel Gauchet, Pierre Manent, Marc Augé, Olivier
Mongin, Olivier Abel, Pierre Gisel et Pierre Bühler,
Labor et Fides (collection Autres Temps), Genève,
1998.Pierre-Olivier Monteil
Ce train
ne prend pas
de voyageurs
L'Harmattan@ L'Harmattan, 2002
5-7, rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris France
L'Harmattan, Italia s.r.I.
Via Bava 37
10124 Torino
L'Harmattan Hongrie
Hargita u. 3
1026 Budapest
ISBN: 2-7475-2993-2Au bout de l'aiguille à tricoter, la petite boule
monte et descend en cadence. Lorsqu'elle
s'immobilise, je peux lire le numéro: cinq et demi. Au
battement bref des poignets, elle reprend sa course.
Les aiguilles croisent le fer dans un tintement régulier.
Puis la vieille dame pose son tricot devant elle, le
déploie et l'étire sur la table.
Elle tend le bras vers la théière en me regardant.
- Non merci, grand-maman.
Elle s'en ressert une tasse et me regarde encore:
- Passe-moi le mètre-ruban, veux-tu?
Elle mesure son ouvrage dans un sens et dans
l'autre, puis elle me rend le ruban. Je reprends mes
Jeux.. .
Ruban escargot devient serpent.
De nouveau le tintement régulier des aiguilles.
Les choucas qui venaient se poser sur la gouttière
sont repartis. Le jour blafard qui se retire par
l'immense baie vitrée délaisselentement lestableaux, lacheminée, le piano, les tapis dans la pénombre. Le noir
qui s'épaissit trace sur le parquet les limites de notre
bateau, amarré sous la lampe. Mes crayons de couleur
et mes dessins s'étalent sur la nappe. Aussi droit que je
me tienne sur mon tabouret, je la vois de tout près, la
nappe vert olive, avec les dessins compliqués de ses
broderies argentées. Certains fils scintillent.
A nos pieds, le village a disparu dans la brume.
Seuls percent l'horloge blême du clocher et les néons
de la station essence. Au loin, un pan de neige brille
dans un coin de ciel rose.
Le souffle de la chaudière s'est arrêté. On
n'entend rien que le tintement des aiguilles. Je guette
un prochain craquement du plafond ou des meubles.
Ma grand-mère repose son tricot sur la table.
Un effort silencieux pour s'extraire du fauteuil.
Elle s'approche. Je reconnais l'odeur piquante de ses
vêtements noirs lorsqu'elle me frôle en se penchant
sur mon dessin.
- C'est le village?
- Oui, avec la neige.
- Tu as mis la station essence... Vraiment, c'est
tout à fait ça ! On s'y croirait...
Je m'aperçois qu'elle est contente.
- Je te le donne!
8Prem.ière époque
Etendu sur la moquette, j'ai allumé une cigarette,
ouvert le petit dossier gris et commencé ma lecture.
« S'éloignant du Metropolitan Museum, Paul se
coula dans la foule et se rendit compte qu'il avait faim.
Devant le chariot d'un vendeur de hamburgers, il
s'efforçait, pour recevoir sa monnaie, de tenir d'une
seule main son sandwich et sa boîte de Coca lorsqu'il
tourna la tête en direction d'une acheteuse qu'une
impression fugitive lui avait ordonné, un quart de
seconde plus tôt, de regarder. A la fois claire et frêle,
cette voix familière, douce et fanée comme le rouge un
peu passé d'une jupe trop mise, cette voix fripée
d'artiste qui fume trop était celle de Diane Kelly. »
Je me suis interrompu. Survolant le texte à la hâte,
je le parcourais en surface et n'avais rien ressenti.
J'étais parti pour m'esquiver. J'ai recommencé ma
lecture.
«A la fois claire et frêle, cette voix familière,
douce et fanée comme le rouge un peu passé d'une
robe trop mise, cette voix fripée d'artiste qui fumetrop était celle de Diane Kelly. Elle l'effleurait de son
coude à présent, en recherchant dans le fond de sa
poche une dernière pièce pour faire l'appoint.
"Attendez une seconde, dit-elle au marchand, je dois
avoir ces dix cents quelque part". Et elle tendit la
petite pièce de cuivre au jeune Porto-Ricain qui ne la
connaissait pas. Diane Kelly se retourna, un sourire
mourant aux lèvres. Elle se tint un instant immobile,
face à lui, puis fit un pas de côté pour continuer sa
route.
- S'il vous plaît!...S 'il vous plaît!
Comprenant que c'est à elle qu'on s'adresse,elle
s'arrête, se retourne, à nouveau lui fait face.
Paul se rapprocha et, rassemblant son meilleur
anglais, lui parla. Quelques phrases pour dire qu'il
l'avait vue dans tous ses films, qu'il l'appréciait
beaucoup et que, Parisien de passage à New York, il
ne voulait pas laisser échapper cette chance, pour lui
incroyable, de la rencontrer.
- J'ai tant de choses à vous demander... Auriez-
vous quelques instants à m'accorder? Nous pourrions
nous promener dans Central Park, le temps de manger
nos sandwichs.
Maintenant, c'était à elle de parler. Elle avait l'air
surpris: amusé. Son regard semblait exprimer un
authentique respect pour l'inconnu courageux qui
10venait de l'aborder. Un rien de tristesse aussi, comme
si elle était soucieuse, ou fatiguée.
Elle commença une phrase qu'elle interrompit
pour la reprendre aussitôt, dans cette sorte d'hésitation
qui lui donnait, à l'écran, un air si fragile et torturé.
- Je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous me
voulez, mais après tout, vous ne me paraissez pas
dangereux... Je vais par là. Venez...
En indiquant la direction de Downtown, elle
ajouta: "Je vous donne une heure".
C'est vraiment ma chance, se dit Paul tout en
cherchant par quoi commencer. Mais Diane venait de
l'interroger . Avait-il des attaches à New York? Y
venait-il souvent? Aimait-il Manhattan? Elle le félicita
pour la discrétion de son accent étranger - "surtout
pour un Français". A Paris, elle adorait le Quartier
latin. En particulier la petite place, derrière l'abbaye de
Saint-Germain. Paul fut trop heureux d'expliquer qu'il
habitait à côté; et de savourer la lueur admirative qui
lui traversa le regard à cette nouvelle.
Les mains enfouies dans ses poches, elle avançait à
grands pas, de la démarche souple et décidée d'un
randonneur. Paul la sentait tantôt très présente, d'une
. ., ... 1\
attentIon sIncere et presque IncIsIve, tantot un peu
effacée, retranchée en elle-même, peut-être pour. I
mIeux ecouter. »
Un peu naïf, peut-être. La progression me
semblait trop rapide et peu crédible. A présent ce
Iln'était pas moi qui précipitais ma lecture mais bien
l'histoire qui brûlait les étapes. Par ses petites
maladresses, ce récit m'agaçait. Me troublait aussi:
comme si ma présence de lecteur surprenait l'auteur en
flagrant délit d'imprudence. L'écriture desservait le
projet, dont l'évidente sincérité ne parvenait, à mes
yeux, à racheter ces pages, cependant que ce jugement
spontané me plaçait dans l'embarras du fait de sa
sévérité: je me faisais l'effet d'un intrus au regard dur
qui s'impose au lieu de se retirer. Entre le texte et moi,
lequel était de trop?
«Ils quittèrent la Cinquième avenue pour
emprunter l'une des multiples traverses qui sillonnent
Central Park. En contrebas du petit château d'eau qui
abrite la station météo, ils s'assirent sur un banc. De là,
on apercevait les immeubles de la Huitième avenue:
ceux qu'on voit dans Yesterday.
- Parlez-moi un peu de John Alberg, demanda
Paul avec une assurance qui les surprit l'un et l'autre.
Relevant soudain la tête, Diane avait regardé au
loin fixement avant de revenir à Paul en grimaçant
d'une façon un peu théâtrale et comique, comme pour
à la fois canaliser et relativiser son malaise. Elle parlait
par à-coups, alignant bout à bout des phrases
compactes, séparées de silences pour respirer.
- Comme vous savez, John a beaucoup de talent.
Je le respecte énormément. Comme vous savez, nous
venons de nous séparer - enfin, l'année dernière.
Depuis, je ne sais pas ce qu'il devient. J'ignore à quel
12film il travaille actuellement". Elle n'enviait pas son
entourage: les psychodrames qui avaient accompagné
le tournage de Yesterday la hantaient encore. "Il est
épuisant. Avec lui, on perd sa personnalité à force de
l'aider à rechercher la sienne". A la longue, elle se
sentait niée, anéantie, condamnée à renoncer à elle-
même, à sa carrière, sesprojets. "J'ai des tas de projets,
vous savez...!"
Après un silence elle ajouta: "Mais certains jours,
tout est compliqué..."
Diane et Paul restèrent quelques instants
immobiles, posés plutôt qu'assis sur leur banc. Paul
regrettait sa question. Il avait écouté en silence, fixant
du regard le bout de sa chaussure tout en faisant et
défaisant des formes géométriques avec l'empreinte de
sa semelle sur le sol. Devant eux, à travers les arbres,
on apercevait la vaste étendue jaunie de Central Park.
Des jeunes jouaient au base-baIl. On les entendait
commenter leurs actions et clamer le score.
- Aujourd'hui, par exemple...
Mais Paul en avait déjà trop demandé pour la
laisser continuer. Ou peut-être avait-il peur, tout à
coup, de se sentir dépassé. Ils se levèrent pour
marcher en direction du West Side. Plutôt la cohue
anonyme de la Huitième avenue que la kermesse qui
sévissait autour du zoo.
- Vous aimez la musique ?" Sans attendre la
réponse, Paul raconta que l'ami qui l'hébergeait à New
y ark avait un magnifique Steinway. Contrastant avec
13son débit rapide et heurté, sa voix était devenue lente
et chaleureuse: il était question de sa longue passion
pour le piano. Un Steinway dans une maison, c'était le
signe que ses habitants y célébraient le présent,
l'infaillible indice d'une liberté imprenable, le rappel
d'une confiance vouée à l'invisible, un acte de foi en la
"bonne dimension".
- Qu'est-ce que c'est, la bonne dimension?
demanda Diane.
- C'est la dimension qui nourrit. Comme une
mère. Vous comprenez?
Lui prenant le bras, Diane le serra très fort en
dévisageant Paul fixement, d'un air heureux et grave.
Elle esquissa un sourire, d'abord un peu triste parce
qu'elle était très sérieuse, puis malicieux:
- Aimez-vous les glacesà l'italienne? »
Trop vite. Ça recommence...
« Ellel'entraînait déjàvers la Huitième avenue.Le
jeune homme la suivait sans trop savoir où l'on en
était. Machinalement, il avait regardé sa montre:
quatre heures! Diane lui prit le poignet pour vérifier.
Elle marchait devant Paul, se retournant souvent pour
s'assurer qu'il était toujours là. Enfin elle s'arrêta et,
dans une espèce de garde-à-vous triomphal, déclara
avec emphase: "Ce soir, nous dînons à Chinatown".
- Ce soir ...?
Ravi, Paul acquiesça de la tête à cette idée
improbable.
14Ils débouchèrent sur la Neuvième avenue.
- Savez-vous ce que déplore le plus un Français
lorsqu'il s'exprime en anglais? lança Paul.
- Quoi donc?
- C'est de ne pouvoir tutoyer son interlocuteur.
- Ça ne vous empêche pas de vous faire bien
comprendre!
Ils avançaient d'un pas irrégulier, zigzaguant sur
l'immense trottoir, au hasard de ce qui attirait leur
regard dans cette avenue populaire bordée de petits
commerces et d'entrées de service. Une grosse doudou
noire sortait de l'épicerie chargée de paquets. Des
gosses jouaient au squash au fond d'une impasse
murée de briques sombres; un graffiti obscène. Un
homme d'affaires égaré hélait un taxi.
- Quel est l'individu irresponsable qui a proposé
de descendre Manhattan à pied jusqu'à Chinatown!
lança Diane en s'adossant à une voiture en
stationnement.
- Que dirais-tu d'aller plutôt nous asseoir ailleurs?
fit-il en désignant un MacDonald's. Mes poumons
seront plus à l'aise à l'air conditionné qu'à la hauteur
des pots d'échappement. Je suis un petit Français
crispé sur son confort et ses habitudes: je sais !" Il lui
tendit la main pour l'inviter à se redresser.
- Galanterie française, souffla Diane en se laissant
faire.
- Ton accent new-yorkais est délicieux..." Le mot
se voulait taquin, mais Paul sentit qu'en le prononçant
15il l'avait adouci, que ce "délicieux" était plus tendre
I
que prevu.
Ils observèrent l'agitation de Time Square à
travers la vitre teintée du fast-food. Le jour faiblissant,
l'effervescence habituelle se faisait plus feutrée mais
aussi plus vivace, comme saisie par le sentiment de sa
précarité. Les enseignes s'illuminaient une à une. Une
foule compacte se pressait sur les trottoirs en direction
de Broadway, butinée par une nuée de taxis qui sans
relâche déversaient et emportaient de petits groupes de
o
I
pIetons.
Paul prit alors conscience qu'il était seul à regarder
au dehors. Diane s'évertuait à allumer une cigarette,
fixant d'un air très absorbé le bout de sa Marlboro qui
ne voulait pas prendre. Blasée, songea-t-il avec
reproche. C'était vrai qu'elle avait l'air new-yorkais
avec son jean's trop large et sa chemise à carreaux. Elle
avait allongé sa jambe sur la banquette et sa chaussure
dépassait dans l'allée de service. Elle s'était mise à
l'aise. Maintenant elle le regardait. Les grands gobelets
de Coca trônaient sur la table, emplis encore d'un fond
de glacepilée dans lequel Paul tournait distraitement sa
cuillère. Au sourire de Diane, il s'aperçut, comme il
portait le gobelet à ses lèvres, qu'il jouait depuis cinq
minutes avec celui de sa compagne.
- Et si nous allions dîner chez Mike? Ce sera plus
intime qu'à Chinatown et moins loin d'ici".
16Ce que Paul avait laissé entendre tout à l'heure
était plutôt engageant au sujet de son hôte new-
yorkais. Elle accepta d'une mimique. Elle semblait se
plaire à l'imprévu, joyeuse de s'en remettre aux
initiatives du jeune Français.
A cette heure de la soirée, Time Square était en
proie à une agitation si folle qu'on avait peine à croire
qu'elle irait encore croissant jusqu'au tournant des
minuit, une heure - lorsque l'effervescence entre dans
sa phase proprement lunaire pour devenir le théâtre de
menées sporadiques et clandestines. Dans
l'inextricable cohue des trottoirs, on avançait le nez en
l'air. Il fallait se faufiler, contourner tel attroupement
plus dense, céder le passage à des originaux juchés sur
des patins à roulettes, donner du regard en tous sens
pour tout voir, pour vérifier aussi que l'autre était
toujours là. On se sentait soulevé par une houle
sauvage, emporté vers quelque destination impérieuse
sur laquelle personne ne s'accordait.
Là-haut, au dessus du clignotement régulier des
néons, la masse muette des gratte-ciel se découpait
dans le ciel noir.
Paul parvint à intercepter un taxi qui dévalait
l'avenue. Depuis la banquette arrière, la rumeur ne
parvenait qu'assourdie. On entendait le souffle continu
de la ventilation, rythmé par l'imperturbable cliquetis
du compteur et, de temps en temps, les bruits mats
17

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