Ceux du 10 juillet 1940

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En 1940, l'auteur se trouvait à Vichy avec son père, alors député, lorsque fut tramée l'instauration d'un régime totalitaire. Elle a perçu le trouble de certains esprits, entendu des discussions enfiévrées et senti l'importance du vote de l'Assemblée nationale prévu le 10 juillet. Sur les 80 parlementaires qui refusèrent leur voix à Pétain, cinq ont péri dans les camps de concentration nazis. Leurs itinéraires illustrent les conséquences tragiques d'un événement longtemps occulté ou minimisé et la complicité entre Pétain et Hitler.
Publié le : mercredi 1 février 2006
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EAN13 : 9782336280516
Nombre de pages : 221
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CEUX DU 10 JUILLET 1940 LE VOTE DES QUATRE-VINGTS

Rue des Ecoles
Cette collection accueille des essais, d'un intérêt éditorial certain mais ne pouvant supporter de gros tirages et une diffusion large, celle-ci se faisant principalement par le biais des réseaux de l'auteur. La collection Rue des Ecoles a pour principe l'édition de tous travaux personnels, venus de tous horizons: historique, philosophique, politique, etc.

Déjà parus Pierre PICQUART/GARNIER-GRIZOT, La terre de Berrouaghia, 2006. Geneviève TOUQUETTE, Chronique hospitalière d'un autisme ordinaire, 2006. Raymonde WEIL, Unepetite mal élevée, 2006. Georgette RICHARD-MARTIN, Le temps revisité, 2005. Hanania Alain AMAR, Mémoires d'un psychiatre (dé)rangé,2005. Michel LUCAS, L'urbanisation à la lumière de la doctrine sociale de l'Eglise, 2005. Odette LAPLAZE-ESTORGUES, Des friches et des chiffres, 2005. Huguette MAX-NICARD, La passagère, 2005. Alexandre TIKHOMIROFF, La tasse de thé, 2005. Jean-Placide TSOUNGUI, Cette France qui refuse notre intégration, 2005. Alban JUTTEAU , Evasion tropicale, 2005.
www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

(Ç) L'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00173-4 E~:9782296001732

Anny MALROUX

CEUX DU 10 JUILLET 1940

LE VOTE DES QUATRE-VINGTS

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Université

Du même auteur Avec mon père Augustin Ma/roux, RDT Collection Rives du Temps, 1991 (Préface de Lionel Jospin), 2e édition, 1997.

Remerciements

Je tiens à exprimer ma vive reconnaissance à Mademoiselle Suzanne Jordéry et à Messieurs Henri de Moustier, Pierre Rolinet et André Touret pour le concours qu'ils m'ont apporté et les informations qu'ils ont bien voulu me donner. Que Monsieur Jean Marielle, Président du Comité en l'honneur des Quatre-vingts parlementaires du 10 juillet 1940, trouve ici le témoignage de ma gratitude pour son infatigable travail en vue de faire connaître les circonstances du vote du 10 juillet 1940 et le courage des «Quatre-vingts ».

Illustration de couverture: Marina Poole

Tartufes, fantoches et rebelles

Un représentant du peuple n'est pas élu uniquement pour déposer un bulletin de vote dans une urne, pour parler à la tribune, pour s'occuper de ses électeurs et pour recevoir son indemnité parlementaire à la {in du mois. Quand les circonstances l'exigent, il doit, comme un soldat, passer de la vie de garnison au champ de bataille et risquer sa liberté et sa vie pour remplir le mandat qu'il a lui-même sollicité. Là est l'honneur d'un élu du peuple et c'est cette conscience du devoir qui compense, qui rachète toutes les médiocrités du régime parlementaire.

Léon Blum, Mémoires

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Le 17 juin 1940, le maréchal Pétain, Président du Conseil, annonce, depuis Bordeaux, qu'il a demandé à «l'adversaire» de chercher «avec nous, entre soldats, après la guerre et dans l'honneur », les moyens de mettre un terme aux hostilités. Un militaire s'adresse à un autre militaire. La France sollicite de l'Allemagne de lui proposer ses conditions de paix. D'avance elle fait un geste de soumission. Les troupes françaises rendent les armes. Les troupes allemandes continuent d'avancer. Un million neuf cent mille soldats sont faits prisonniers. «Jamais, dira Vercors, si peu de mots ne coûtèrent

aussi cher à tant d'hommes »1.
À Paris, Jean Guéhenno, écrivain et professeur, pacifiste, entend l'allocution radiodiffusée de Pétain. Il note dans son

Journal personnel: « Voilà, c'est fini. Un vieil homme qui n'a
même plus la voix d'un homme, mais parle comme une vieille femme, nous a signifié à midi trente que cette nuit il avait demandé la paix.
«Je pense à la jeunesse. Il était cruel de la voir partir à la guerre. Mais est-il moins cruel de la contraindre à vivre dans un pays déshonoré? «Je ne croirai jamais que les hommes soient faits pour la guerre. Mais je sais qu'ils ne sont pas non plus faits pour la servitude»'.

Ce même 17 juin, un autre écrivain, Julien Green, arrive à Bordeaux, d'où il souhaite s'embarquer pour rejoindre son pays d'origine, l'Amérique. Le radeau en perdition du gouvernement présidé par Paul Reynaud, reculant devant les blindés allemands après avoir abandonné Paris, a terminé là sa course peu glorieuse. Puis, le 16, Reynaud a brusquement démissionné car ses velléités de poursuivre les combats ren1. Vercors, La Bataille du silence, Paris, Les Éditions de Minuit, 1992. 2. Jean GUÉHENNO, journal desannéesnoires,Paris, Gallimard, 1947.

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contraient beaucoup de réticences chez certains ministres. Albert Lebrun, Président de la République, a désigné à sa place Pétain, jusqu'alors vice-président du Conseil- une désignation non entérinée par les Chambres. Julien Green consigne ses observations dans un carnet à couverture noire qu'il égarera au cours de ses voyages mais retrouvera longtemps après. Il en publiera le contenu sous la forme d'un récit au titre et au sous-titre éloquents: La Fin d'un monde Juin 1940. Il découvre, révolté, l'existence d'une «France allemande ». :Lépouse du ministre de l'Intérieur nommé par Pétain exalte l'ordre et la correction des Allemands entrés dans la capitale et lui jette à la figure: «Sachez que nous aimons mieux être allemands qu'américains!» Un haut fonctipnnaire lui déclare qu'il faut «des cadres pour maintenir l'Etat ». Comme si, se dit Julien Green, «1'Allemagne n'était pas toute prête à prendre le pays sous sa coupe avec ses propres hommes ». Green comprend que l'Administration française s'arrangera avec l'envahisseur. «:Lambition de quelques-uns, l'avachissement de milliers d'autres, voilà ce que trouvait sur son chemin l'armée allemande C..) Et déjà Pétain se poussait en avant, homme néfaste que son grand âge aurait dû mettre à l'abri des ambitions, mais l'ambition sénile est la plus redoutable, elle remplace les autres vices. La soif du pouvoir a ceci de particulier que rien ne l'étanche et que cette soif abstraite s'abreuve aussi de biens matériels »3. Julien Green réussit, malgré ou grâce à ses origines américaines, à quitter la France. Il débarque le 17 juillet à New York. Entre-temps, un événement aux conséquences désastreuses s'est produit de l'autre côté de l'Atlantique: le 10 juillet, la très grande majorité du parlement réuni à Vichy a voté en faveur d'un projet de loi r~digé et présenté par Pierre Laval, sénateur devenu ministre d'Etat:
«L:Assemblée Nationale donne tous pouvoirs au Gouvernement de la République, sous l'autorité et la signature du maréchal Pétain, à l'effet de promulguer par un ou plusieurs actes une nouvelle constitution de

3. Julien Green, La fin d'un monde Juin

1940, Paris, Seuil, 1992.

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l'État Français. Cette constitution devra garantir les droits du Travail, de la Famille et de la Patrie.
« Elle sera ratifiéepar la Nation

et appliquéepar les assembléesqu'elle

aura créées».

Pétain a constamment assis sa prétendue légitimité sur cette loi, et à son procès encore il affirmait avoir gouverné en vertu des pouvoirs que lui avaient conférés les représentants du peuple français. Propagée et entretenue par ses zélateurs, l'idée s'est ancrée que le parlement avait aboli la République. Il s'agit d'une contrevérité: le texte adopté contenait les mots «Gouvernement de la République ». Les quatre-vingts opposants ne s'y sont pourtant pas trompés: ils ont compris que l'abolition de la République ne tarderait pas et en effet, dès le Il juillet, Pétain, par l'Acte constitutionnel n° 1, instaurait une dictature:
«Nous, Philippe Pétain, Maréchal de France, Vu la loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 Déclarons assumer les fonctions de Chef de l'État français».

S'appuyant sur ladite «loi », il allait pendant quatre longues années étouffer les libertés et servir l'Occupant nazi. Aussi cette date du 10 juillet 1940 revêt-elle une importance factuelle et une valeur symbolique capitales.

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Deux figures émergent de la pagaille régnant à Bordeaux en juin 1940: celles de Philippe Pétain et de Pierre Laval. Un traumatisme national offre souvent à des ambitieux l'occasion inespérée de s'emparer des commandes de l'État. Ils surgissent sur le devant de la scène et l'occupent bientôt tout entière. Leur appropriation du pouvoir étonnera ceux-là même qui avaient concouru à leur avènement. Par la suite, ils affirmeront n'avoir agi que pour le salut de leur patrie et en pleine connaissance des périls encourus par leurs humbles personnes. Sans doute un mythe avait-il été forgé autour de Pétain «sauveur de la France», à partir de 1918. Toutefois, des anciens combattants opposaient à l'image répandue du g~and soldat fraternel, économe de vies humaines, celle d'un officier supérieur réprimant sans pitié les prétendues mutineries de 1917. Dans son ensemble, la gauche, antimilitariste et pacifiste, ne distinguait pas Pétain des autres généraux qui avaient envoyé à la mort des dizaines de milliers de jeunes gens, chaque jour, pour reprendre un moulin perdu la veille, une colline, quelques mètres de terrain. Le corps enseignant lui reprochait les déclarations offensantes qu'il avait faites, en 1934, comme ministre de la Guerre, contre les instituteurs laïques coupables, d'après lui, d'avoir perverti la jeunesse et formé de petits antipatriotes. On se moquait de cette vieille culotte de peau indécrottablement réactionnaire, de cet éternel rentier de l'armée qui ne jurait que par l'obéissance au chef. Qui aurait imaginé, au milieu des année~ trente, qu'il se doterait un jour de pouvoirs monarchiques? A la veille de la Seconde guerre mondiale, l'extrême droite avait appelé de ses vœux la fin de la République et son remplacement par un gouvernement autoritaire ayant à sa tête un militaire à poigne, le maréchal Pétain précisément; celui-ci ne lui avait pas

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emboîté le pas, mais il n'avait pas protesté non plus. On lui connaissait des accointances avec des mouvements factieux et de l'admiration pour les dictateurs Salazar et Franco. Son image en souffrait. Puis, quand Paul Reynaud, en mai 1940, l'avait appelé auprès de lui, ainsi que le général Weygand, certains avaient cru à un miracle: Pétain, avec son expérience inégalée de la chose militaire, trouverait les moyens de repousser les Allemands. Or, son mutisme et son apparente atonie avaient consterné ceux qui attendaient tout de lui, à commencer par P. Reynaud. Contrairement à ce que les hagiographes de Pétain ont raconté, il n'avait pas toute la population derrière lui. Comme beaucoup de gens très âgés - il était né en 1856 Pétain rejetait le changement, le progrès, le nouveau contexte social, les nouvelles théories politiques. Il souhaitait un retour au passé, à la France de jadis: un passé mythifié, une France intemporelle. Il ne se détachait pas du «stock de représentations légué par le nationalisme fin de siècle », s'accrochait à la mémoire d'« un monde social en voie de disparition, de

valeurs morales et politiques contestées »1. De l'effacement de
ce monde idéalisé et abstrait il rendait responsable le socialisme. Son ennemi s'appelait Front populaire. Ses idées maîtresses: culte du chef, obéissance aux élites, rejet du suffrage universel, exclusion de l'autre, de l'étranger, s'apparentaient au fascisme. Coupé des réalités par sa formation et sa carrière militaires, il croyait qu'un chef n'a qu'à parler pour être suivi. Si les Français s'inclinaient devant sa volonté, il sauverait de luimême le pays dégénéré et alors, de la souffrance et de l'humiliation surgirait une France neuve. Les médias sous influence, opportunistes ou serviles, se gardèrent de souligner ce qu'avait de bouffon l'idée qu'un homme de quatre-vingt-quatre ans rajeunirait la nation déchue en nageant à contre-courant. Couvert d'honneurs et de médailles, il ne mettait pas en doute son ascendant, non seulement sur tous les Français mais aussi sur les Allemands. Malheureusement, il était, dira Jules Jeanneney, le Président du Sénat, «politiquement inculte »2,

1. Philippe Burrin, Fascisme, nazisme, autoritarisme, Paris, Seuil, 2000. 2. Jules Jeanneney, Journal politique, Paris, Armand Colin, 1972.

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défaut irrémédiable pour un dirigeant en toutes circonstances et plus encore dans une situation de catastrophe. Pierre Laval appartenait à une autre espèce, détestée, d'ailleurs, par Pétain: celle des vieux routiers de la politique. Habitué des assemblées parlementaires dès 1911, plusieurs fois ministre, Président du Conseil à deux reprises (en 1921 et 1935), il avait été relégué par le Front populaire à l'arrièreplan et depuis lors on le croyait politiquement fini. Tout le monde ou presque avait applaudi à sa chute. Renégat du socialisme, arriviste, affairiste, il inspirait méfiance, mépris, voire répulsion. Après 1936, il s'était rapproché de l'extrêl1}e droite, avait milité en sous-main pour le renversement d'Edouard Daladier devenu Président du Conseil en 1938 et ambitionné de former un gouvernement avec Pétain, dont il voyait monter l'étoile. Aigri par sa traversée du désert, il demeurait convaincu d'avoir toujours raison, au besoin contre tout et contre tous, malgré ses échecs. On le créditait d'une intelligence politique hors pair à cause de sa science manœuvrière, grâce à laquelle il s'était fait des alliés dans de nombreux milieux et assuré des complicités à divers niveaux. Il possédait plusieurs journaux, chose bien utile pour manœuvrer l'opinion. La béance creusée par le désastre favorisa son projet de reconquérir la célébrité perdue et de se venger de ses anciens adversaires. Arrivé le 14 juin à Bordeaux et travaillant d'abord en coulisse, comme à son habitude, il se plaça très vite à la tête du clan de ceux qui allaient saisir, «dans la boue de la défaite, les hochets du pouvoir, leur seule chance de gouverner»3. De même que Pétain, Laval se surestimait. Il se prenait pour l'homme de la situation, un négociateur sans égal. Il était sûr de pouvoir rouler tout le monde dans la farine, y compris Pétain à qui il réservait le rôle de porte-drapeau, de potiche, en attendant de lui succéder, y compris Hitler. Il manquait pour le moins de psychologie: Pétain accepta son soutien parce qu'il semblait capable de manœuvrer le parlement, puis essaya de s'en débarrasser. Hitler méprisa toujours le petit politicard au faciès d'Asiate qui prétendait l'embobeliner.

3. Julien Green, op. cit.

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En d'autres circonstances, le couple formé du vieillard sermonneur et du politicien le plus discrédité de France eût prêté à caricature. Leurs tempéraments et leurs passés respectifs étaient inconciliables, leurs ambitions se faisaient concurrence. Pendant toute l'Occupation, chacun d'eux s'employa sans relâche à contrarier les plans et les visées de l'autre. Outre la soif de gouverner, leur rapprochement se fit sur la base d'une analyse commune et totalement erronée de la situation: la Grande-Bretagne capitulerait très vite, la victoire allemande était imminente et serait totale, une Europe allemande se mettrait en place où la France pourrait s'intégrer en tant que province et jouir d'un statut privilégié - à condition de donner suffisamment de gages de sa volonté de coopération avec le vainqueur. Ni Pétain ni Laval, ni l'omniscient chef militaire ni le politicien subtil, ni le pseudo-Rédempteur ni le pseudoTalleyrand, ne comprirent qu'Hitler n'était pas un stratège infaillible, que la guerre durerait car d'autres puissances interviendraient dans le conflit et qu'à longue échéance une défaite allemande était possible. Le général de Gaulle, à Londres, l'affirmait. Beaucoup de Français très simples prédisaient une entrée en guerre salvatrice de l'Amérique, comme en 1917, mais Pétain et Laval s'étaient mis des œillères, de sorte qu'ils ne virent pas qu'Hitler avait intérêt à laisser un fantôme de pouvoir à des hommes peu susceptibles de s'opposer à ses projets: ainsi, le territoire français deviendrait une base d'attaque pour la continuation de la guerre contre sa nouvelle cible, le pays de Churchill. Churchill qui déclarait le 18 juin à la Chambre des Communes, tandis que la France abdiquait toute volonté de résistance: «Hitler sait qu'il lui faut nous vaincre sur notre île, ou perdre la guerre. Si nous parvenons à lui tenir tête, toute l'Europe pourra être libérée et le monde pourra s'élever vers de larges horizons ensoleillés. Meys si nous succombons, alors le monde entier, y compris les Etats-Unis, et tout ce que nous avons connu et aimé, sombrera dans les abîmes d'un nouvel âge des ténèbres, rendu plus sinistre encore et peut-être plus

durable par les lumières d'une science pervertie »4.
4. Cité dans Jean-Pierre Gaubert, Ceux d'Au/us, Éditions Loubatières, 2001.

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Que le monde risque de sombrer dans les ténèbres avec le triomphe des nazis ne préoccupait guère Pétain et Laval. Leur vision se limitait à l'Hexagone et à ses relations avec l'invincible Allemagne.

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-3Fallait-il se battre jusqu'au bout sur le sol national? Fallaitil arrêter l'effusion de sang? Pouvait -on poursuivre la lutte à partir d'un territoire français situé hors de la métropole? Aujourd'~ui encore, ces questions suscitent des réponses diverses. A Bordeaux, les militaires, qui faisaient la loi, imposèrent l'armistice. Maxime Weygand, le généralissime, prit position pour l'armistice dès le 12 juin. Pétain partageait sa façon de penser et il réussit à convaincre des officiers supérieurs comme l'amiral Darlan, responsable de la Flotte, d'abord très hostile à cette perspective, de s'y rallier. La hâte avec laquelle, immédiatement après sa désignation comme Président du Conseil, Pétain s'adressa à Hitler surprit même certains de ses proches: elle est en effet surprenante pour qui connaît la lenteur du maréchal. Si les historiens contemporains rejettent la thèse de la trahison préméditée, ils admettent que Pétain a vu dans l'armistice le moyen de réaliser un projet longuement mûri: la Révolution Nationale. Quant aux deux autres possibilités, la capitulation et la poursuite des hostilités contre l'Allemagne nazie, les militaires les exclurent. La première solution fut abandonnée presque sans discussion: elle aurait humilié le haut commandement. Ils traitèrent de ridicule la seconde. Afin d'apaiser le parti de la résistance à l'ennemi, une sorte de formule transactionnelle fut adoptée par les instances gouvernantes le 18 juin: le Président de la République, les Présidents des Chambres, les membres des deux Assemblées qui souhaiteraient les accompagner et plusieurs ministres s'embarqueraient pour l'Mrique du Nord, où ils étudieraient les conditions fixées par les Allemands. Si elles se révélaient inacceptables, ils seraient compétents pour les rejeter. Pétain et les autres ministres resteraient en France afin de négocier de leur côté.

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Ce compromis, bancal comme tous les compromis censés concilier des positions divergentes, présentait pour Pétain et pour Laval un vice majeur: le pouvoir serait divisé. En particulier, si le Président de la République partait en Mrique du Nord c'est la République elle-même, dont il était l'incarnation suprême, qui partirait avec lui. Ne risquerait-on pas alors de parler d'un gouvernement français en exil, comme il y avait un gouvernement polonais en exil à Londres? Un revirement très rapide survint donc en haut lieu et tout fut fait pour remettre à plus tard - c'est-à-dire empêcher - le départ du Président de la République, des ministres et des Présidents Herriot et Jeanneney. Des proches de Pétain n'hésitèrent pas à répandre de fausses informations dans ce but. Pierre Laval, qui n'occupait pas encore de fonctions officielles, se permit de menacer le Président Lebrun: si vous quittez le pays, vous n'y remettrez plus les pieds. Consterné, effrayé par tant de violence, le malheureux plia. Au fil des jours, il avait vu son autorité fondre comme neige au soleil. On l'isolait, on le bousculait, on le mettait devant le fait accompli. Pétain dédaignait de le consulter, les Pr~sidents des Chambres ne le soutenaient que modérément. E. Herriot avait obtenu de Pétain que Lyon, où les Allemands s'apprêtaient à pénétrer, soit déclaré ville ouverte, et se sentait donc astreint à la réserve. Jules Jeanneney se laissait paralyser par son formalisme juridique. Quoique favorable au transfert en Mrique du Nord, ils ne prenaient pas position avec vigueur. En répondant dès le 19 juin à la demande d'armistice, Hitler seconda utilement les tenants du maintien en métropole des principaux représentants de la République. Concernant les parlementaires désireux de partir aussi, un texte signé de l'amiral Darlan et affiché dans les locaux appropriés précisa qu'ils embarqueraient sur le navire Massilia le 20. Suivirent des heures d'intense confusion, avec ordres, contrordes et changements de lieu d'embarquement, de sorte que vingt-sept parlementaires seulement prirent la mer, sans être informés de l'évolution de la situation. Comme il s'agissait de gens attachés à la résistance à l'Allemagne, leur éloignement tombait à point nommé. Le Massilia appareilla le 21 juin - bon vent! - et arriva le 24 à Casablanca. Larmistice était déjà conclu.

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-4Au plan extérieur, l'armistice entraînait un renversement complet des alliances. LAngleterre, avec laquelle nous nous étions engagés à ne pas conclure de paix séparée, restait seule face à l'Allemagne. La flotte française ne serait pas livrée c'était une des seules exigences françaises -, mais elle devrait être désarmée et rassemblée dans des ports français. Ainsi, l'Angleterre, privée d'appui, perdait la maîtrise des mers et se retrouvait en très grand danger. Langlophobie des chefs militaires français, notamment dans la Marine, et leur certitude orgueilleuse que les Britanniques ne tiendraient pas plus de huit jours puisque nous avions été vaincus, amenèrent les généraux négociateurs et le gouvernement à ratifier cet abandon de l'ancien allié. Tout le drame de Mers-el-Kébir découlera de là. Au plan intérieur, l'armistice liait la France à son vainqueur et occupant plus que ne l'aurait fait une capitulation pure et simple. Son article 3 énonçait en toutes lettres le principe de

la collaboration: « Le gouvernement français invitera immédiatement toutes les autorités et toutes les administrations françaises en territoire occupé à se conformer aux réglementations des autorités allemandes et à collaborer avec ces dernières d'une manière correcte». La Wehrmacht exercerait sur

ce territoire occupé « tous les droits de la puissance occupante»; or, il représentait les trois-cinquièmes du Eays et englobait les régions industrielles les plus productives. Economiquement, donc, le partage était on ne peut plus inégal. De plus, l'article 18 stipulait que les frais d'entretien des troupes d'Occupation seraient à la charge du gouvernement français: en conséquence, les Allemands procédèrent à un pillage systématique. Ruinée, la France se trouvait aussi privée d'une main-d' œuvre dont elle avait un immense besoin, car les prisonniers français restaient captifs en Allemagne. Létablisse-

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ment de zones interdites et l'annexion de l'Alsace- Lorraine réduisirent à très peu de chose la zone non occupée, que les troupes allemandes allaient envahir en novembre 1942 sans que Pétain n'élève de protestation. Quand le Président Lebrun prit connaissance du diktat allemand, il le qualifia d'exorbitant. Léon Blum trouva terribles les conditions imposées, Vincent Auriol «humiliantes, atroces »1 : ils pensaient notamment à la clause qui prévoyait la livraison «sur demande» de tous les ressortissants allemands se trouvant en France et dans les possessions françaises. Labbé Desgranges fut «bouleversé, écrasé»2. Joseph Paul-Boncour, informé par Jules Jeanneney, nota dans son agenda un seul mot: «Affreux! »3. Pétain, en revanche, estima qu'Hitler se montrait moins exigeant que l'on n'aurait pu le craindre. Le 25 juin, il prononçait un discours fameux se terminant par les mots «Je hais les mensonges qui vous ont fait tant de mal », discours qui, relu aujourd'hui, abasourdit tant il est en contradiction avec les termes de la convention d'armistice et avec les faits: «Les conditions auxquelles nous avons dû souscrire sont sévères (...) Du moins l'honneur est-il sauf (...) Le gouvernement reste libre, la France ne sera administrée que par des Français ». Quel honneur? Celui de l'armée battue à plate couture par la faute de ses chefs? Quelle France? Le morceau de territoire cerné par des forces d'Occupation? Et de quelle liberté jouirait un gouvernement contraint, pour assurer sa souveraineté, de se montrer de plus en plus conciliant et accepterait ou même irait au-devant des desiderata du vainqueur?

1. Vincent Auriol, Hier... demain, Charlot, 1945. 2. Jean Desgranges (abbé), Journal d'un prêtre-député,La Palatine, 1960. 3. Joseph Paul-Boneour, Entre deux guerres,Paris, Plon, 1946.

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Entre la démission de P. Reynaud en faveur de Pétain et la signature de l'armistice, il s'est écoulé à peine plus d'une semaine. En à peine plus d'une semaine, le sort de la France a été réglé. Par combien de personnes? Moins d'une vingtaine. Pétain ne prêtait l'oreille qu'à un premier cercle formé de proches conseillers. Et souvent, quoique donnant l'impression d'écouter avec attention son interlocuteur, ou tout en affectant une neutralité marmoréenne, il suivait obstinément sa propre idée. Il n'aimait pas les politiques et abhorrait les parlementaires, discoureurs impénitents, depuis qu'en 1917 quelques-uns avaient essayé de tempérer sa sévérité envers de malheureux poilus indignés de servir de chair à canon. Laval tenait lui aussi pour médiocre le monde parlementaire, spécialement le parlement qui l'avait rejeté en 1935. Devant quelques confidents il laissait percer sa rancœur contre Herriot et son mépris pour le terne Président du Sénat. Adrien Marquet, le maire de Bordeaux, lui avait offert un bureau proche du sien dans les locaux municipaux. Il y tissait sa toile et construisait en pensée un avenir où il jouerait un rôle primordial. Accessoirement, la défaite lui fournissait un tremplin pour assouvir ses rancunes et régler ses comptes. Vers lui se tournait une clique limitée mais fort agissante d'hommes partisans de l'entente avec l'Allemagne nazie. Il parlait ici ou là à l'un d'eux, mais ne tenait pas de réunion. Aux débats d'idées il préférait les entretiens individuels. Il y avait à Bordeaux, selon un pointage officiel, cent trente et un parlementaires. C'était peu par rapport à la totalité du parlement, mais ils auraient pu donner des avis ou faire des suggestions... si on les avait consultés. En quittant Paris le 10 mai, Paul Reynaud avait notifié aux Présidents des Chambres la décision de faire se replier en province une partie de son Cabinet et le parlement. Quelques députés et sénateurs

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l'avaient suivi, les autres étaient rentrés dans leurs circonscriptions pour prendre les mesures imposées par les circonstances et réconforter les populations inquiètes. Laval avait regagné Châteldon. Beaucoup de députés de gauche, alarmés par la dérive du gouvernement vers la droite après la chute du second Gouvernement Blum, se tenaient délibérément à l'écart. Toutefois, quand l'équipée du Cabinet Reynaud s'était achevée à Bordeaux, des parlementaires, surtout du sud de la Loire, s'y étaient rendus. Les Présidents des Assemblées étaient là aussi, mais ils ne présidaient rien. Sollicité, à titre personnel, par Vincent Auriol de convoquer la Chambre des députés, Herriot leva les bras au ciel: quel spectacle affligeant ne donnerait-on pas au public! De plus, ni Herriot ni Jeanneney n'avaient l'honneur d'être tenus au courant des décisions prises tout en haut, en petit comité. Les parlementaires, même les pro-gouvernementaux, en ignoraient à peu près tout. «À Bordeaux, écrira Joseph Paul-Boncour, ce fut supérieurement monté. Jusqu'à notre errance à travers une ville où rien n'avait été prévu pour nous recevoir, jusqu'au choix des cinémas comme seuls lieux où, faute d'un parlement qu'on ne réunissait pas, les parlementaires pouvaient se rencontrer, tout semblait calculé pour souligner notre futilité et notre importunité d'être là, où cependant on nous avait fait venir »1. Désemparés, désinformés, déresponsabilisés, ils devaient se contenter de rumeurs glanées dans les couloirs de la mairie. Anatole de Monzie, le 17 juin, note avec ironie: «Cet Hôtel de Ville où nous sommes dix, quinze, vingt parlementaires, en résidence comme dans un hôtel d'émigrants, offre un spectacle original qui vaut relation. Quelques-uns pénètrent jusqu'à Marquet - César communal. La plupart aménagent ces couloirs bordelais en Pas-Perdus du Palais-Bourbon»2. De petits groupes se formaient parfois, rapprochés ici par une commune origine régionale, là sur la base d'anciennes alliances politiques, mais les problèmes de l'heure brisaient les liens noués en d'autres temps. Au sein d'une même formation parlementaire s'affrontaient durement des visions opposées de

1. Joseph Paul-Boncour, op. cit. 2. Anatole de Monzie, Ci-devant, Paris, Flammarion,

1951.

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