Charles Baudelaire

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L'objectif de cet ouvrage est d'étudier la place du rire dans l'esthétique et les poèmes de Baudelaire. Cette étude traite le rire apparaissant dans les textes poétiques baudelairiens comme un événement discursif qui prend en charge les indécisions et dilemmes au coeur de la création poétique baudelairienne.
Publié le : jeudi 1 septembre 2011
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EAN13 : 9782296468351
Nombre de pages : 286
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CHARLES BAUDELAIRE QUAND LE POÈME RIT ET SOURIT
© L’Harmattan, 2011 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56383-4 EAN : 9782296563834
Jean-François FOURNIER
CHARLES BAUDELAIRE QUAND LE POÈME RIT ET SOURIT
CritiquesLittéraires Collection dirigée par Maguy Albet
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Introduction : La question du rire dans le texte
Peut-on parler d’un rire poétique ? Est-il possible de le caractériser dans toute sa spécificité comme objet textuel ? De telles questions semblent perdues d’avance, parce que les études sur le rire en littérature mettent généralement l’accent sur sa cause, à savoir le comique. S’interroger sur le rire a pour conséquence paradoxale, si ce n’est de perdre l’objet dont on tend à rendre raison, en tout cas de le traiter comme une évidence quasi invisible. Qu’on remonte en effet jusqu’à une source située dans le rieur ou dans l’objet de dérision, et le rire est relégué au second plan, en faveur de ce qui le fait naître. Ce privilège de droit s’explique par un axiome de départ dans les études sur le rire littéraire qui demande de préférer la mise en lumière de procédés comiques identifiables au sein du texte. Dans son ouvrage intituléDu comique dans le texte littéraire, Denise Jardon en soutient pour preuve que rejeter cette priorité : « c’est faire de la gymnastique de contorsionniste, c’est chercher en vain à séparer la cause et l’effet car, en voulant découvrir la genèse du rire, on se réfère 1 immanquablement au comique […] Ils sont pratiquement indissociables » . Dans ce cadre strict de causalité, l’auteure concède pourtant qu’il existe des rires qui ne découlent pas du comique, comme ceux provoqués par le chatouillement, les gaz hilarants, ou encore ceux prenant place dans des rituels. À leur endroit, l’absence de lien avec le comique la pousse cependant à les exclure de son étude. Traiter le comique et le rire comme phénomènes indissociables pose pourtant problème, parce que se produit un glissement subtil dont l’évidence est loin d’aller de soi. La distinction des deux nous paraît dépasser le simple exercice de « gymnastique » et elle constitue même la pierre de touche de cette étude. Si la critique ne s’intéresse pas au rire comme manifestation textuelle, c’est qu’en tant que tel, il reste dans la plupart des cas invisible dans le texte même. Il est au mieux un effet qui se réalise par le biais d’un public ou d’un lectorat. À ce titre il ne peut être que conjecturé à travers l’actualisation chez le récepteur du texte littéraire. Lorsqu’il s’agit du comique, il est autrement question des caractéristiques structurelles d’un discours. Le but du poéticien consiste à mettre en évidence les formes et procédés du comique dans le texte. Les travaux récents et plus anciens sur la question ont cherché à mettre en exergue la nature du comique comme « incongruité qui [vient] détruire la 2 3 continuité harmonieuse du récit » , « rupture de déterminisme » , ou encore
1 Jardon,Du comique dans le texte littéraire, 9. 2 Sareil,L’écriture comique, 45. 3 Fourastié,Le rire, suite,90.
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4 comme « du mécanique plaqué sur du vivant » . Dans tous les cas, il est question de susciter un rire de « consécration » ou de « dénonciation » chez un 5 récepteur . Dans le cas d’une œuvre, un tel rire est le signe d’aboutissement d’une expérience esthétique marquée par la convergence d’un effet et d’une réception de l’œuvre vue comme structure dynamique. Entre autres choses, c’est par le rire que le lecteur accepte ou refuse « d’intégrer l’expérience littéraire 6 nouvelle à l’horizon de sa propre expérience » . Nous voudrions aborder ici un objet très différent. Plutôt que d’entrevoir le rire à travers la médiation d’une réception subjective, il s’agira de s’attacher à ses apparitions dans le texte littéraire même, et plus particulièrement dans le texte poétique. Notre choix s’est porté sur les œuvres poétiques de Baudelaire pour une raison qui sera expliquée plus en détails par la suite. Il existe une propension dans les études sur Baudelaire à privilégier la nature innovatrice de son comique. Nous ne souhaitons pas ajouter un pan à l’édifice conceptuel fécond qui s’est développé autour des procédés textuels comiques chez le poète. Ce travail préfère combler un manque important à nos yeux grâce à la découverte d’un rire oublié qui peuple le texte. À première vue le terme d’oubli peut paraître excessif. Il suffit pourtant de jeter un œil rapide à la littérature critique féconde portant sur le comique baudelairien. Notons d’abord que l’intérêt critique pour la question du comique, et accessoirement du rire, chez Baudelaire est relativement récent. Ce n’est qu’au cours des quarante dernières années que cette question a fait son apparition dans les travaux consacrés à l’auteur desFleurs du Mal. Une esquisse liminaire des grandes lignes d’approche de ce phénomène multiple par les critiques facilitera la mise en contraste de notre angle d’approche spécifique du rire par rapport à celui de la littérature critique existante.
Une abondante littérature critique sur le comique baudelairien
Dans un premier temps, l’accent a été mis sur la genèse de l’essai de Baudelaire intituléDe l’essence du rire. Une approche intertextuelle s’est d’abord penchée sur les influences littéraires, philosophiques et physiologiques qui ont nourri ce texte crucial d’exposé de la théorie du rire baudelairien. Ainsi, un article de James Patty cherche à montrer en quoi Baudelaire est redevable à Bossuet comme porte-parole d’une orthodoxie patristique et biblique persistante 7 dans la condamnation du rire comme acte immoral . C’est par la suite à Claude Pichois que l’on doit l’établissement de la chronologie de composition étalée de
4 Bergson,Le rire, 29. 5 Degen, « Le rire de Bergson et l’esthétique de la comédie », 145. 6 Jauss,Pour une théorie de la réception, 259. 7 Patty, « Baudelaire and Bossuet on Laughter », 459-461.
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De l’essence du rire, grâce aux recoupements effectués avec, parmi d’autres, un 8 texte contemporain de Chennevières,Les Contes normands. Le souci de Pichois est prioritairement éditorial, et les conclusions de l’article seront reprises dans l’édition la plus récente desŒuvres complètesde Baudelaire à la Pléiade en 1975. Un autre axe emprunté par les études les plus récentes sur la théorie du rire de Baudelaire est celui de la modernité de son comique. L’étude de l’intertexte n’est alors que le prélude d’un démarquage esthétique du comique baudelairien par rapport à ses devanciers. James Hiddleston complète ainsi la lignée des sources d’inspiration de Baudelaire avec des auteurs comme Scudo, Lamennais 9 et Denis-Prudent Roy . L’objectif de sa recherche est cependant plus la caractérisation d’un grotesque caricatural et théâtralisé dans le texte des poèmes en prose duSpleen de Paris. Bernard Sarrazin voit quant à lui en Baudelaire, au même titre que Jean Paul Richter, un des « pionniers dans la genèse de la 10 dérision moderne » . Plus que le rire, c’est le comique grotesque illustrant une « esthétique de la dissonance » qu’on retrouve exemplifié dans le corps de textes tardif intituléSur la Belgique, rédigé lors de l’exil bruxellois de Baudelaire. Sarrazin mentionne l’existence d’un rire qui annonce celui de Georges Bataille, mais son argumentation est beaucoup plus centrée sur ce comique baudelairien « qui fait peur » que sur le rire en tant que tel. Deux auteurs ont récemment offert une analyse exhaustive des procédés comiques dans l’œuvre baudelairienne. John MacInnes propose un ouvrage au titre parlant,The Comical as Textual Practice in Les Fleurs du Mal. Un point intéressant de sa démonstration touche au traitement du comique comme représentation latente de l’écriture du fait de sa structure reportée entre l’expression et la naissance du rire. Enfin, le texte le plus récent, celui de Daniel Vaillant intituléBaudelaire, poète comique, cherche à dépoussiérer la longue sédimentation opérée sur le texte baudelairien par la critique en passant les poèmes desFleurs du Malau crible d’autres textes théoriques qui permettent de 11 détailler une esthétique de « confrontation de l’émotion et du rire » . Une brève exposition des études sur le rire baudelairien, quelle qu’en soit par ailleurs leur valeur indéniable, suffit à mettre en évidence que l’accent y est porté en réalité sur ce qui génère l’hilarité. Qu’il s’agisse de la nature textuelle du comique dans les œuvres poétiques en vers et en prose, ou du rapport formel comparé entre la poésie et d’autres formes artistiques comiques comme la caricature et la pantomime, il est avant tout question de replacer, si possible, le comique, quelle que soit sa forme, dans une esthétique de la modernité. Les
8 Pichois, « La date de l’essai de Baudelaire sur le rire et les caricaturistes. » inBaudelaire, Etudes et témoignages, 80-94. 9 Hiddleston, « Les poèmes en prose de Baudelaire et la caricature », 57-64. 10 Sarrazin, « Prémices de la dérision moderne. Le polichinelle de Jean Paul et le clown de Baudelaire », 37. 11 Vaillant,Baudelaire, poète comique, 313.
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questions traitées sont alors les suivantes : Comment caractériser formellement le comique baudelairien ? Quelle est la modernité de sa théorie du comique ? Quelle est la valeur esthétique du comique pour Baudelaire ? Quels sont les liens entre les diverses expressions artistiques du comique ? Comment enfin Baudelaire lui-même a-t-il appliqué ses idées sur le comique à son œuvre poétique ? En marge de tous ces textes critiques, deux exceptions se détachent qui traitent non pas principalement du comique, mais précisément de la question du rire. Dans son article titré « Le rire baudelairien », Charles Mauron s’attache à la théorie du rire de Baudelaire telle qu’elle est exprimée dansDe l’essence du rirede 1855. Pour lui, la première partie de cet essai met l’accent sur la question du rire. La position de Baudelaire est alors celle de l’artiste autant que celle du moraliste. Dans un souci de se détacher de la position des médecins, le poète impose le modèle mythique de la Chute qui fait coexister l’Ange et la Bête dans l’homme. La plus fine volupté réside dans la conscience de faire le Mal, de l’intensifier par voluptésatanique. Pour le psychanalyste qu’est Mauron, l’hostilité du rire au niveau conscient est le signe d’une fixation à un niveau sadomasochiste aussi à l’œuvre dans la satisfaction amoureuse. « Le rire 12 apparaît […] à Baudelaire comme la jouissance consciente de la Chute » . Pourtant, Mauron note que dans la deuxième partie de son essai, Baudelaire distingue deux sortes de comique. Alors que le comique significatif, d’une part, conserve une dimension agressive, le grotesque donne lieu quant à lui à un rire artiste et libérateur étranger à la Chute. Effectivement, la situation est très différente pour le poète. « Devenu art, le rire guérit l’homme de cette même 13 agressivité qui avait le rire pour arme » . L’artiste se trouve de fait en pleine ivresse imaginative. Mauron fait un rapprochement intéressant entre cet essai et le poème en prose « Une mort héroïque », afin de nuancer l’argumentation d’un choix trop exclusif fait par Baudelaire en faveur du second type de rire. Chez le poète, coexisteraient en fait l’ivresse du bouffon et le rire cruel du prince qui s’ennuie. L’article de Mauron a l’avantage de ne pas rejeter le rire, mais à l’exception de la courte mention d’un poème, son argumentation se limite au texte théoriqueDe l’essence du rire. Si son analyse semble pertinente pour notre étude, elle n’en aborde qu’accidentellement l’objet. Quant au deuxième texte critique, il s’agit d’un article de Jean-Luc Nancy publié dans la revueCritique». Si l’auteurLe rire, la présence et intitulé « centre son étude sur le poème de Baudelaire « Le désir de peindre », sa remarque sur l’absence du rire dans la tradition esthétique a une portée générale qui va dans le sens des enjeux du présent ouvrage :
12 Mauron, « Le rire baudelairien », 58. 13 Ibid., 61.
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