Claude Simon

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La lecture de l'oeuvre de Claude Simon révèle comment le personnage, orphelin ou idiot, en quête de lui-même, et l'écrivain en quête de son écriture, sont tous deux en quête de leurs lieux. L'idiotie définit le rapport du sujet simonien au monde, qui se caractérise à la fois par une affection immédiate et une distorsion dans la perception du réel, lorsque le sujet est subjugué par la diversité de ses éléments, et la collision dans l'être de ses horizons interne et externe.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
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EAN13 : 9782296447738
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CLAUDE SIMON
LA QUESTION DU LIEU
MICHARD_001_332_OCT.indd 1 6/10/10 14:26:01Critiques Littéraires
Collection dirigée par Maguy Albet


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francophone en mutation, 2009.
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modernité poétique en France et en Pologne, 2009.
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blanc. Lecture de La Lettre de Gênes de 1878, 2009.
Claude MAILLARD-CHARY, Paul Éluard et le thème de l’oiseau,
2009.
Idrissa CISSÉ, Césaire et le message d’Osiris, 2009.
Christine RAMAT, Valère Novarina. La comédie du verbe, 2009.
David N’GORAN, Le champ littéraire africain, 2009. COLLECTION XXX
CLAUDE SIMON
LA QUESTION DU LIEU
Aude Michard
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© L'HARMATTAN, 2010
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

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diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13207-8
EAN : 9782296132078 Œuvres de Claude Simon et liste des abréviations
Le Tricheur, Paris, Sagittaire, 1945.
La Corde raide, Paris, Sagittaire, 1947.
Gulliver, Paris, Calmann-Lévy, 1952.
Le Sacre du printemps, Paris, Calmann-Lévy, 1954.
Le Vent, Paris, Les Éditions de Minuit, 1957.
L’Herbe, Paris, Les Édition de Minuit, 1958.
La Route des Flandres, Paris, Les Édition de Minuit, 1960.
Le Palace, Paris, Les Éditions de Minuit, 1962.
Histoire, Paris, Les Éditions de Minuit, 1967.
La Bataille de Pharsale, Paris, Les Éditions de Minuit, 1969.
Orion aveugle, Genève, Skira, 1970.
Les Corps conducteurs, Paris, Les Éditions de Minuit, 1971.
Triptyque, Paris, Les Éditions de Minuit, 1973.
Leçon de Choses, Paris, Les Éditions de Minuit, 1975.
Les Géorgiques, Paris, Les Éditions de Minuit, 1981.
La Chevelure de Bérénice, Paris, Les Éditions de Minuit, 1983.
Discours de Stockholm, Paris, Les Éditions de Minuit, 1986.
L’Invitation, Paris, Les Éditions de Minuit, 1987.
L’Acacia, Paris, Les Éditions de Minuit, 1989.
Le Jardin des plantes, Paris, Les Éditions de Minuit, 1997.
Le Tramway, Paris, Les Éditions de Minuit, 2001.
Les numéros de pages seront notés à la suite des citations des textes
selon les abréviations suivantes :
T Le Tricheur OA Orion Aveugle
CR La Corde raide CC Les Corps conducteurs
G Gulliver Ty Triptyque
SP Le Sacre du Printemps LC Leçon de choses
V Le Vent Gé Les Géorgiques
H L’Herbe DS Discours de Stockholm
RF La Route des Flandres I L’Invitation
P Le Palace A L’Acacia
Hi Histoire JP Le Jardin des Plantes
BP La Bataille de Pharsale Tram Le Tramway
MICHARD_001_332_OCT.indd 5 6/10/10 14:26:01MICHARD_001_332_OCT.indd 6 6/10/10 14:26:01Aujourd’hui la littérature — la pensée — ne se dit plus qu’en termes de distance,
d’horizon, d’univers, de paysage, de lieu, de site, de chemin et de demeure :
fi gures naïves, mais caractéristiques, fi gures par excellence, où le langage
1s’espace afi n que l’espace, en lui, devenu langage, se parle et s’écrive .
SCULPTÉS PAR LA VIOLENCE DE LA TRAMONTANE les platanes noueux des
Corbières ; dévastées les dunes aux palmiers poussiéreux ; battues et érodés
les rues et les murs de la ville fortifi ée ; verdoyante la campagne belge ;
noyé et dissous le monde, les routes, les halliers, par le patient déluge ;
luxuriantes les forêts antédiluviennes de Madagascar, d’Asie ou
d’Amérique du Sud ; palmés les feuillages sur le papier peint des vestibules ou
l’acacia des jardins ; suffocantes et empuanties les artères de Perpignan
et Barcelone, les chambres de la maison hantée de fantômes ;
rectangulaires les fenêtres, les bureaux, les tombes, les miroirs, les photographies
empilées dans les tiroirs ; détournés, accidentés, circulaires les chemins
conduisant aux carrefours de l’histoire familiale comme de la création :
les qualifi catifs abondent dans la topographie de l’univers romanesque
de Claude Simon.
L’abondance des qualifi catifs n’a d’égale que leur invariance au
(long) cours des presque soixante années qui séparent Le Tricheur du
Tramway. Pléthoriques parce que l’écriture simonienne, entamée d’un
soupçon constant sur la validité de son propos, épuise les ressources
d’une langue mue par l’obsession de donner forme à l’infi gurable, de
donner corps (écrit) à la matière de l’expérience ; et invariants parce
qu’ils sont intimement liés à l’histoire et aux parcours des personnages :
des orphelins, des idiots, des écrivains. La lecture des textes de Claude
Simon révèle un lien substantiel entre les lieux de l’histoire individuelle,
1. Gérard Genette, Figures, I, Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1966, p. 103.
MICHARD_001_332_OCT.indd 7 6/10/10 14:26:018 Claude Simon – La question du lieu
familiale ou collective, imaginaires ou romanesques, les problèmes de
représentation de ces espaces par l’écriture, et la dérive identitaire des
personnages.
Discontinuité et érosion œuvrent de fait à tous les niveaux de la
représentation dans les romans de Claude Simon, et visent tous ses objets.
Les grandes fi gures de cette indétermination généralisée du monde, du
sujet qui le perçoit et de l’écriture qui en témoigne, sont aussi bien la
prolifération anarchique de la ville et l’éclatement du champ de bataille,
que l’impressionnisme de l’écoulement du temps, cosmique ou intime, les
imprévisibles courts-circuits — de la mémoire, des installations électriques,
du texte, du corps, les imprévisibles effondrements — des maisons, de
leurs murs, de la terre, des cavaliers et des chevaux ; c’est aussi la fi gure
de l’idiot, déjà soldat et romancier, le marginal orphelin médusé en face
du spectacle d’un monde social incohérent, et bientôt médusé au milieu
des bombardements, dégondé de son identité de fi ls, d’homme, d’humain ;
c’est encore son aphasie, ses arythmies, ses vertiges, son enlisement dans
les fondrières du langage et du lieu commun, son décentrement par rapport
à l’Histoire — et à la sienne propre. À contretemps, après-coup, mais aussi
simultanément, « ailleurs, ou plutôt nulle part », dans un « au-delà du
désespoir », ou de « vertes profondeurs » spéculaires, le sujet simonien
se voit impuissant à répondre avec certitude aux questions « où ? » et
« quand ? », la durée étant toujours « incertaine » et l’ici renvoyé sans
transition à un là, un ici autrefois, un là maintenant, lorsque la mémoire
s’en mêle. L’espace romanesque simonien est un univers intranquille.
Symbolisé par l’incidence des phrases et les accidents de la lumière, c’est
une branloire dont la pérennité est toujours menacée par la génération
ininterrompue de mouvements, que ni la photographie ni la géométrie
ne parviennent à fi ger.
Les problèmes de restitution du réel par l’écriture, corollaires des
soupçons réitérés sur la validité de la perception du monde par le sujet,
sont ainsi l’interrogation perpétuelle et première du romancier, et l’objet
de toutes les questions différemment formulées par les personnages (ou
implicites) d’un roman à l’autre, toutes questions en réalité réduites à
une seule : « comment ? » : « comment savoir ? » (Le Vent, La Route des
Flandres, Le Palace), « comment était-ce ? » (Histoire, L’Acacia), « comment
dire ? » (La Bataille de Pharsale), « comment montrer ? » (les romans des
années soixante-dix), enfi n « comment imaginer ? » (les romans
autoMICHARD_001_332_OCT.indd 8 6/10/10 14:26:01Claude Simon – La question du lieu 9
biographiques) : c’est-à-dire en dernière analyse « comment faire ? »,
c’est-à-dire encore « comment écrire ? ». De cette quête sans pénitence
du « comment ? » témoignent de surcroît les travaux parallèles de Claude
Simon : dessins, collages, photographies, projets cinématographiques.
L’œuvre romanesque de Claude Simon se présente alors comme
une longue quête (ou question), à la fois pour le personnage, ce qui
l’apparente — quoique sous des formes subverties — au Bildungsroman, à la
fois pour le scripteur. Les enquêtes simultanées sur l’identité, le lieu du
personnage et le fonctionnement de l’écriture, voient la précellence de l’une
2par rapport aux autres selon les quatre périodes de création de l’auteur .
On pourrait intituler ces grands mouvements de la manière suivante,
selon l’objet principal de la quête : du Tricheur à Gulliver, la quête de la
liberté (pour le personnage : comment échapper aux lois et conventions
sociales, à la détermination d’une histoire familiale), du Vent à Histoire :
la quête de l’identité (pour le narrateur : qui suis-je ? comment échapper
ou accéder à ce que je suis ?), de La Bataille de Pharsale à Leçon de choses :
la quête des moyens de l’écriture (à la table de l’écrivain : comment
écrire ? comment échapper à l’héritage des ancêtres en littérature ?),
des Géorgiques au Tramway : la quête du sujet de l’écriture (à la table de
l’écrivain : comment écrire sur soi ?). Le personnage simonien en quête
de lui-même et l’écrivain en quête de son écriture, sont en défi nitive tous
3deux « en quête de [leurs] lieux ».
Les différentes manières simoniennes ont toutes en commun de
présenter toujours une contestation par les personnages, narrateurs ou
scripteurs, des règles et formes romanesques ou linguistiques établies.
Chaque mouvement de création entre alors en confl it avec le précédent,
car les réponses apportées aux interrogations en soulèvent de nouvelles
qui imposent une réévaluation des moyens ou des fi ns. Une diffi culté de
l’étude des lieux dans l’ensemble du texte simonien est donc l’apparente
invariance des lieux représentés, quand les questions de poétique sont
au contraire indéfi niment renouvelées.
2. Notre découpage coïncide à quelques exceptions près avec celui de la critique traditionnelle.
Selon nous les trois romans marquant une transition entre les quatre périodes, ou inaugurant
une nouvelle manière de composer, sont Le Vent, La Bataille de Pharsale et Les Géorgiques. Il
nous arrivera d’associer les deux premières périodes, par opposition à la période que nous
nommerons « centrale », constituée des romans dits « formalistes » des années soixante-dix
(d’Orion aveugle à Leçon de choses).
3. « Un art de mémoire en quête de ses lieux » est le titre du troisième chapitre du livre de Patrick
Longuet Lire Claude Simon. La polyphonie du monde, Paris, Minuit, 1995.
MICHARD_001_332_OCT.indd 9 6/10/10 14:26:0110 Claude Simon – La question du lieu
Si l’on s’interroge brièvement sur la fonction traditionnelle des
lieux en littérature, on observe deux grands axes de traitement : dans le
4roman le lieu est le « décor » de l’action , l’arrière-plan de la narration, et
l’« objet » du discours en poésie. Si le temps et l’histoire sont les thèmes
principaux dans les genres narratifs, le lieu est plutôt célébré en poésie
5lyrique . La poésie moderne et contemporaine voit également dans le récit,
et généralement les schémas narratifs, son obstacle direct. Dans la création
6de Claude Simon, la « bataille de la phrase », ou la bataille pour la phrase
conduite par la narration (ordre du temps) et la description (ordre du lieu),
engagée dans l’espace de ses vingt romans, ne voit la victoire d’aucun des
deux régimes, sanctionnant l’irréductible ambiguïté générique de cette
production. En effet chez Claude Simon, la représentation des lieux se
voit attribuer une double et paradoxale fonction : servir d’arrière-plan à
la narration d’une histoire des personnages, fonction relevant du roman
traditionnel , et faire systématiquement échec au principe de ce même
régime narratif par la prolifération de descriptions qui incisent de façon
anarchique et répétée la progression du récit.
Pour lire Claude Simon dans une perspective spatiale, nous
proposerons d’abord une lecture de l’œuvre structurée par le parcours
initiatique du personnage, depuis les lieux familiaux qui le déterminent, aux
lieux urbains qui accroissent la crise ontologique et identitaire d’un sujet
en quête du lieu où s’installer, habiter, ou, à défaut, et le plus souvent,
7cohabiter .
4. Selon la défi nition simonienne du roman : « […] comme tous les romans, c’est une fi ction
mettant en scène des personnages entraînés dans une action […] », Orion aveugle, Genève,
Éditions Skira, coll. « Les Sentiers de la création », 1970, p. 13-15.
5. « La fi ction narrative s’exerce de préférence dans le champ de l’action et de ses valeurs
temporelles, tandis que la redescription métaphorique règne plutôt dans celui des valeurs sensorielles,
pathiques, esthétiques et axiologiques qui font du monde un monde habitable », Paul Ricœur,
Du texte à l’action, Paris, Seuil, 1986, p. 24. Chez Tibulle (Elégies) ou Virgile , la célébration
du locus amœnus est d’ailleurs mise en tension avec la satire de l’histoire dans sa dimension
martiale. Dans la poésie contemporaine, les œuvres de Philippe Jaccottet, Yves Bonnefoy ou
Lorant Gaspar accordent une importance considérable aux lieux.
6. Selon l’expression de Jean Ricardou au sujet de La Bataille de Pharsale.
7. Cette analyse s’appuiera sur l’ensemble du corpus afi n de reconstituer une biographie des
personnages, et plus précisément sur les romans des première et deuxième périodes : du
Tricheur jusqu’à Histoire. Le Tricheur (1945), Gulliver (1952), Le Sacre du Printemps (1954), Le
Vent (1957), L’Herbe (1958), La Route des Flandres (1960), Le Palace (1962) et Histoire (1966) sont
ceux des romans de Simon qui montrent particulièrement le rejet de l’histoire familiale par
un personnage qui cherche à se soustraire à son héritage en élisant des lieux marginaux, de
passage, dans la ville.
MICHARD_001_332_OCT.indd 10 6/10/10 14:26:01Claude Simon – La question du lieu 11
Cette première lecture de l’intégralité de l’œuvre permet la reconfi -
guration d’un parcours des personnages à la fois chronologique et
topographique. Les lieux de la représentation dont nous allons proposer ici
8une typologie sont donc les lieux d’habitation : les maisons familiales
où grandit l’enfant simonien, puis la ville où il s’échappe lorsqu’il est
encore l’hôte de sa demeure, et où il s’installe fi nalement, ou plutôt ne
s’installe pas, une fois adulte. Le personnage alternativement nommé
(lorsqu’il l’est) Georges, O. ou S., est le personnage principal de ce que
Claude Simon nomme la « chronique familiale » dans les romans (auto)
biographiques que sont L’Herbe, La Route des Flandres, Le Palace, Histoire,
9Les Géorgiques, L’Acacia, Le Jardin des Plantes et Le Tramway . L’étude
qui suivra celle de la maison familiale, celle des lieux de « transition »
ou d’« échappée belle », s’appuiera sur la lecture de ces mêmes romans
et dans une moindre mesure sur celle des quatre romans antérieurs à
L’Herbe : Le Tricheur, Gulliver, Le Sacre du Printemps et Le Vent. Enfi n
l’observation de la problématique intégration du personnage simonien
dans la société civile et urbaine sera illustrée par l’ensemble du corpus,
et principalement par les romans où le lieu de l’action est la ville : Le
10Tricheur, Le Vent, Le Palace, Histoire et Les Corps conducteurs .
Les lieux de l’enfance du personnage simonien orphelin sont
marqués par l’histoire mythique d’une chute, celle des parents, relatée
en termes alternativement épiques et tragiques. L’enfant est déterminé
par un pesant héritage qui le contraint de cohabiter avec des fantômes
et des veuves dans une maison apparentée à un caveau. L’air y est saturé
du lourd parfum de la pourriture, pourriture des corps et des reliques
de papier : tapisseries, courriers anciens dissimulés dans des escaliers,
des coffrets ou des commodes. La famille du personnage simonien est
composée d’êtres solitaires, chacun replié sur son univers de souffrance
ou d’expectative intime. La communication entre ses membres est
pratiquement impossible ou alors de manière violente, désordonnée,
excessive : c’est alors la logorrhée du beau-père de Bernard dans Le Sacre du
Printemps, les tirades aux accents rousseauistes de Pierre dans L’Herbe,
8. Du Lebenswelt husserlien si l ’on veut, par opposition à l’Umwelt étudié en troisième partie.
9. Les quatre premiers romans appartiennent à la seconde, les quatre derniers constituent la
totalité de la quatrième « période » d’écriture simonienne selon le découpage traditionnel de
la critique.
10. La typologie des lieux de la représentation nous conduira dans cette première partie à
rappeler un certain nombre de séquences diégétiques et profi ls de personnages déjà commentés,
par exemple par Bernard Andrès dans Profi ls du personnage chez Claude Simon, Paris, Minuit,
1992.
MICHARD_001_332_OCT.indd 11 6/10/10 14:26:0112 Claude Simon – La question du lieu
les interminables lettres de L.S.M. Mais seuls les « pères » parlent (à
l’exception de « l’homme à la moustache en crocs », qui n’écrit ni ne parle),
le fi ls oppose à la famille des réponses sous forme d’actes qui valent des
fi ns de non-recevoir.
Dès la fi n de l’adolescence, le personnage de la chronique familiale
comme des romans urbains tente par tous les moyens de se soustraire
à son héritage, c’est-à-dire d’abord en renonçant aux biens matériels,
en quittant ensuite le lieu qui le détermine. L’arrivée en ville amorce
l’épreuve de l’altérité, lorsque le personnage veut répondre à la question
« qui suis-je ? », c’est-à-dire « où est ma place ? ». La réponse à l’une au
moins de ces interrogations offrant la réponse à l’autre, la diffi culté est de
savoir laquelle formuler d’abord. La recherche d’un anonymat salvateur
dans la foule urbaine prend la forme d’une errance et d’une désorientation
radicales, en particulier dans Le Vent, Le Palace et Histoire. En fonction
d’observateur, le personnage simonien se livre à une virulente satire
esthétique et sociale, énonçant ainsi son sentiment d’être étranger à une
société où il ne s’intègre jamais. Oppressé par la compacité du paysage
urbain et l’impossibilité d’assigner une signifi cation à l’existence, son
indétermination identitaire confi ne à une crise existentielle et ontologique
lorsqu’il se révèle inapte à élire un lieu pour l’habiter. Le personnage
simonien est alors toujours affronté à la violence d’un monde (familial ou
urbain), duquel il demeure indéfectiblement en marge, comme l’idiot.
Il apparaîtra à l’issue de cette typologie des principaux lieux de
l’action, que le sentiment lancinant de l’adolescent d’étouffer sous le poids
de l’héritage familial, s’apparente à celui du personnage devenu scripteur
dès Histoire, lorsqu’il doit cohabiter dans l’espace de l’écriture avec les
ancêtres en littérature. Il apparaît également que l’indigestion de réel de
l’idiot simonien dans la société urbaine, trouve son prolongement, sinon
une de ses causes, dans la crise de la communication avec l’autre, une
crise épistémologique qui se manifeste par le refus d’user des codes et
lieux communs du langage.
Une autre fonction des lieux dans les romans de Claude Simon, plus
propre au Nouveau Roman et particulièrement au roman simonien de la
11période « centrale », est celle d’objet privilégié de la représentation dans
11. Les romans de la période formaliste, que nous qualifi erons d’expérimentaux (et que La Bataille
de Pharsale introduit : Orion aveugle, Les Corps Conducteurs, Triptyque et Leçon de Choses) où
MICHARD_001_332_OCT.indd 12 6/10/10 14:26:02Claude Simon – La question du lieu 13
un roman qui interroge ses formes dans l’espace littéraire. La Bataille de
Pharsale constitue l’articulation entre les deux manières, et entre deux
fonctions des lieux, puisqu’il comporte à la fois la « chronique familiale »,
le rejet de cet héritage, et l’aventure de l’écriture qui implique à son tour
le rejet de l’héritage littéraire, des lieux communs, des lieux des autres.
Le personnage simonien du Vent jusqu’à La Bataille de Pharsale
semble en effet victime d’une indigestion des livres et de leurs « métaphores
de poètes », des grands mots « avec majuscules » qui réécrivent l’Histoire,
ou des grandes phrases des chefs-d’œuvre, desquels il faut bannir le joug
pour circonscrire un lieu propre dans un espace littéraire où l’on n’aurait
plus à cohabiter. La célèbre formule de La Corde raide :
Essayez de vous chercher. « Je est un autre ». Pas vrai. « Je est
d’autres ». D’autres choses, d’autres odeurs, d’autres sons, d’autres
12personnes, d’autres lieux, d’autres temps .
peut être relue ainsi : « Le lieu est d’autres. D’autres choses, d’autres
odeurs, d’autres sons, d’autres personnes, (encore beaucoup) d’autres lieux,
d’autres temps, (et par conséquent) d’autres “Je” ». La Bataille de Pharsale
en 1969 donne exemplairement à lire cette « bataille de la phrase », qu i
voit se heurter le roman simonien aux problèmes de représentation dans
la langue et l’espace romanesque. Le roman proustien et ses lieux y sont
la cible privilégiée des attaques systématiques du narrateur-scripteur
simonien, et cette déconstruction du roman « romanesque » prend la
forme iconoclaste d’une crise de vers.
Dans les romans dits « formalistes » des années soixante-dix, la
déconstruction de l’ordre narratif, opérée de plus en plus lisiblement
par le roman simonien depuis Le Vent jusqu’à La Bataille de Pharsale,
au profi t de l’ordre descriptif dont l’objet principal est le lieu, s’appuie
sur un dispositif extrêmement strict, puisque l’histoire des personnages
elle-même semble évacuée. En vue d’éliminer ce que Maurice Blanchot
nomme l’« impur discours romanesque », le roman simonien se défait de
ses propres constituants : éviction de la narration d’une histoire
progres13sant vers un « couronnement logique » et remplacée par un répertoire
n’apparaissent pas les personnages de ce que Claude Simon nomme « chronique familiale ».
Sur la « chronique familiale » voir les entretiens avec Alastair Duncan au s ujet du choix des
œuvres éditées dans La Bibliothèque de La Pléiade aux Éditions Gallimard, et Le Monde des
Livres, 17 février 2006, propos recueillis par Josyane Savigneau .
12. La Corde raide, Paris, Éditions de Minuit, 1947, p. 174.
13. Claude Simon reprenant Émile Faguet, Discours de Stockholm, Paris, Minuit, 1986.
MICHARD_001_332_OCT.indd 13 6/10/10 14:26:0214 Claude Simon – La question du lieu
iconographique, des mises en abyme ou des ekphrasis, éviction de toute
linéarité chronologique, disparition d’une énonciation repérable,
disparition enfi n de l’intertextualité littéraire. Nous nous arrêterons un peu
sur l’analyse de quelques procédés travaillant à la déconstruction du récit
au moyen de l’amplifi cation du régime descriptif : soit par l’étirement de
la phrase soumise aux incidences ou aux inventaires, soit par la
transtextualité et l’emprunt aux procédés des arts de l’image, soit enfi n par la
lecture géométrique du monde.
On peut dire qu’aux anciennes interrogations « comment était-ce ? »
et « comment dire ? » succède un « comment montrer ? » avec le soutien
des arts de l’image ou du théâtre. Comme si le narrateur se promenait
caméra au poing, enregistrant le réel sans plus d’affects qu’une bobine,
l’objet de la représentation visé dans les romans formalistes est donc le
14réel affranchi du souci de toute chronologie , et toujours modalisé par des
artifi ces visuels. Le seul événement est créé par la lumière, la succession
du mouvement et de l’immobilité de tout objet animé réellement ou par
une illusion optique. Représentation de l’espace et espace de la
représentation sont plus étroitement liés que jamais. Nous montrerons pourtant
l’ineffi cience romanesque des textes expérimentaux, une fois détruites
les illusions référentielles, la chronologie, la syntaxe, et la narration dites
classiques.
À la suite du constat de la diffi culté d’intégrer toute la matière du
vécu à la forme d’un texte, le roman expérimental aura tenté de proposer
un texte démis du substrat biographique qui avait fondé les romans
précédents. Avec Les Géorgiques en 1981, l’histoire des personnages reprend
une place prépondérante, et dans cette histoire, les épisodes de la guerre
qui conduit l’individu à sa dernière épreuve initiatique, au bout de la nuit.
Les Géorgiques et L’Acacia (1989) réintègrent ainsi le personnage dans la
lignée des « hommes de guerre ». Cette épreuve impose au personnage
les sensations de dissolution et de claustration déjà éprouvées dans le
cadre familial puis la vie civile, mais cette fois l’anonymat, subi et non
plus recherché, comme l’errance, confi ne à une déshumanisation
balançant entre folie et bestialité. Le champ de bataille s’oppose aux autres
lieux de l’action par son « inhabitabilité » intrinsèque, un no man’s land,
14. Et même plus : de toute temporalité, car la chronologie est déjà déconstruite dans les
romans précédents.
MICHARD_001_332_OCT.indd 14 6/10/10 14:26:02Claude Simon – La question du lieu 15
innommable comme l’événement. L’infi gurable lieu d’une interminable
marche nocturne sous une pluie diluvienne alterne avec le tableau d’une
pastorale au printemps, dans une riante et fourbe verdure dissimulant la
mort. Dans l’un ou l’autre paysage, le soldat subit une mutation accélérée
qui le précipite dans les marges de la vie, bête sacrifi ée sur l’autel d’un
rituel ancestral. Contaminé peu à peu par la froide violence de la
mécanique historique, le cavalier se soustrait à une douloureuse mélancolie
en retournant à l’état de bête sauvage. Ce retour au primordial révèle la
clé de l’habitation et du monde et de l’écriture.
Dans le roman autobiographique, des Géorgiques au Tramway,
les deux fonctions du lieu, décor et objet premier de la représentation,
s’abouchent, lorsque l’écriture est motivée par l’« envie de dire » d’un sujet
réconcilié avec son histoire, et par conséquent habité par ses lieux. Dans
Le Jardin des Plantes en particulier, la relation des nombreux voyages du
personnage, déterminés par l’individualité d’une histoire, se prolonge par
le récit de la traversée des lieux des autres en littérature. Ces
considérations critiques s’inscrivent dans une constellation d’îlots interrogeant la
vocation d’écrire du romancier autobiographe. Nous montrerons ainsi
le lien indéfectible entre maturité du personnage et maturité du roman,
également indexées sur la circonscription d’un lieu, dans le vaste monde
comme dans l’espace littéraire. Bien que l’expérience se révèle
irréductiblement impartageable et qu’on ne puisse jamais « s’entendre sur les
mots », chez Claude Simon l’éviction progressive du fi ctif et le recours à
l’imagination contribuent pour une égale part à la création de la métaphore
vive, seul accès possible à l’idiotie d’une écriture, crédible, comme le corps
depuis lequel elle s’écrit. Avec sa fragmentation et ses lacunes, l’œuvre de
Claude Simon construit alors un monument aux éléments solidement liés,
lorsque l’étoffe du livre est couturée par les infl exions d’une voix.
MICHARD_001_332_OCT.indd 15 6/10/10 14:26:02MICHARD_001_332_OCT.indd 16 6/10/10 14:26:02LES LIEUX
DE LA REPRÉSENTATION
première partie
Puis il cessa de la voir, elle […], et même l’endroit, le
bureau modèle, l’organisation modèle, l’immeuble “modèle tout neuf […] ses murs de carton crème, son
aspect de camelote en série, ses bureaux en série
avec dans chacun des dames modèles fabriquées
probablement en série comme celle-là, et sans doute
dut-il rester ainsi absent (ailleurs, ou plutôt nulle part,
perdu dans la lente dérive du temps, au sein de ce vide,
de ce néant, l’immensité inexorablement grignotée
millimètre après millimètre par la lente avance d’un
pan de soleil, la lente mort, la lente souffrance tellement
lente, tellement absolue, démesurée, que c’était presque
la paix) un certain temps […]
(V, 201)
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:17 6/10/10 14:26:02MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:18 6/10/10 14:26:02L’HÉRITAGE FAMILIAL :
TOPOLOGIE D’UNE DOUBLE HÉRÉDITÉ
LA CARTOGRAPHIE DES LIEUX DE LA CHRONIQUE FAMILIALE dans les romans de
Claude Simon se caractérise par une scission en deux territoires qui sont
1aussi deux pôles sociaux contrastés. Ces deux « côtés », dont certains
aspects sont modifi és d’un roman à l’autre, constituent un des mythèmes du
2« mythe familial » avec au sud, les Corbières de l’ascendance prestigieuse
de la mère et, au nord, la terre rétive et pauvre des paysans jurassiens de
la famille du père. Ces deux branches socialement et géographiquement
opposées révèlent cependant des éléments communs du point de vue de
l’histoire, marquée dans les deux cas par le destin tragique d’une fi gure
virile et martiale devenue mythique, et l’abandon des terres aux femmes
demeurées au centre familial.
L’enfant cohabite avec des parents présents physiquement et des
absents qui marquent irrémédiablement le territoire qu’ils ont quitté. Ces
visages fantomatiques sont pour Georges dans La Route des Flandres
l’ancêtre Reixach, Conventionnel ; pour O. dans Les Géorgiques Jean-Pierre
Lacombe Saint-Michel, général, ambassadeur, Conventionnel et régicide ;
pour le narrateur d’Histoire, Les Géorgiques ou L’Acacia il s’agit du père,
l’offi cier de marine Henri. Les drames familiaux se jouent dans les centres
que constituent les maisons ancestrales mais les héros de ces drames ne s’y
trouvent pas, suscitant un second centre concurrent, insaisissable, et qui
dérobe une partie de la tragédie aux résidents restés au siège familial. Qu’il
s’agisse de l’ancêtre Reixach, de L.S.M., ou du père, les mythes se racontent
tantôt dans le registre épique tantôt dans le registre tragique.
1. Nous reprenons délibérément le mot proustien .
2. Dans lequel nous le verrons, on peut clairement discerner certains éléments du « roman des
origines » infantile décrit par Freud, f avorisés par l’absence effective du père mythique. Sur ce
sujet nous renvoyons une fois pour toutes à l’ouvrage de Marthe Robert Roman des origines et
origines du roman, Paris, Grasset, 1972.
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:19 6/10/10 14:26:0220 Les lieux de la représentation
L’histoire familiale comme récit des origines se prête idéalement
3à une transposition en récits mythiques . La recherche archéologique
des personnages simoniens prend les formes alternées d’une biographie
documentée par l’Histoire et d’un discours mythique an-historique qui
dépasse constamment cette histoire. L’absence des héros est
contrebalancée par la présence matérielle dans la demeure des « restes » sous
forme de souvenirs, portraits, statues, et lettres. Sur les cartes postales
4envoyées par le père comme sur les lettres, extraits de journal et
documents offi ciels de L.S.M. retrouvés dans le placard condamné par la
grand-mère, le personnage découvre les noms des pays et des villes visités
par ses parents. À ces deux fi gures paternelles augustes, les « disparus »
dans l’adoration desquels sont demeurées sa mère et sa grand-mère, il ne
peut rapporter, en plus de leurs écrits, qu’une sculpture en « empereur
romain » et les photographies d’un homme « à la barbe carrée ». C’est la
dispersion physique, géographique, qui défi nit ces deux hommes
fantoma5tiques, selon l’expression récurrente « un vague au-delà », et cela même
durant leur existence. Dans les deux cas l’absence est coupée de retours
intermittents, et atténuée ou faussée (et à la fois justement accrue) par
la présence diffuse dans les cœurs que relancent toujours les courriers.
3. Par « mythe » nous entendons la défi nition simple qu’en donne Mircea Eliade : « […] le mythe
raconte une histoire sacrée ; il relate un événement qui a eu lieu dans le temps primordial, le
temps fabuleux des “commencements”. », Mircea Eliade, Aspects du mythe, Paris, Gallimard, coll.
« Folio Essais », 1963, p. 16 ; voir aussi p. 12 : « Opposé aussi bien à logos que, plus tard, à historia,
mythos a fi ni par dénoter tout “ce qui ne peut pas exister réellement” ». Serge Doubrovsky di t
encore que « tout récit des origines est un discours mythique », Autobiographiques : de Corneille
à Sartre, Paris, PUF, « Perspectives critiques », 1988, p. 49. L’importance des mythes dans les
romans de Claude Simon apparaît à tous les niveaux de l’histoire des personnages, d’une part
comme moyen de déjouer la tyrannie de l’Histoire, d’autre part comme outil de « lecture » des
personnages et de leurs relations : « Grecs ou bibliques, [les mythes] opposent à la méticulosité
simonienne le souffl e de leur démesure. Leur usage est triple : ils apparaissent comme des éléments
du “bricolage” simonien, comme relecture de l’histoire intégrée à la fi ction, comme mythe
personnel où l’écrivain se regarde. », Patrick Longuet , Lire Claude Simon, op. cit., p. 67.
4. « Mémoire sur mon ambassade à Naples et ma captivité à Tunis » (Gé, 48).
5. « […] ce vague au-delà sans dimensions ni formes bien défi nies qui commençait à partir d’une
journée de marche ou de carriole autour de l’endroit où elle [Batti] était née, où s’était déroulée
sa vie entière […] » (Gé, 460), « […] comme s’il [le père] s’était maintenant tenu quelque part
dans les coulisses de ces théâtres d’illusionnistes ou plutôt dans un vague au-delà, ce monde,
ces pays inconnus sans plus de réalité pour elles [les sœurs] que les étendues de papier coloriées
de rose ou de jaune sur les cartes de géographie où il se matérialisait soudain […] » (A, 78). Voir
aussi au sujet de Jean-Marie L.S.M., le frère cadet déserteur : « […] et tout à coup là, revenu,
comme surgi du néant, de ce vague au-delà où pour elle (Batti) les noms de villes, de pays, de
continents […] n’avaient pas plus de sens que ceux d’un bourg quelconque, d’un bois, d’un pré,
d’une mare… » (Gé, 420).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:20 6/10/10 14:26:02L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 21
L’enfant peut ainsi tracer sur une carte imaginaire les droites reliant le
centre de son univers qu’est la maison à des points périphériques,
résidences successives du Conventionnel et de son père.
Le mythe familial
Le personnage se remémorant les lieux de son enfance pour atteindre
une vérité sur son histoire, fantasme partiellement cette histoire d’après
les qualités architecturales des propriétés familiales, et par les mystères et
6tabous qui l’entourent . La masse inamovible de la structure des maisons
où grandit l’enfant symbolise le poids de l’héritage, aussi pesant qu’une
malédiction divine. Cette fatalité condamne les hommes à la solitude, au
déracinement et à une mort violente, les femmes à l’attente, au sacrifi ce
et au veuvage.
Les pierres et les ruines
L’histoire familiale est l’histoire d’une chute dont les pierres de la
maison familiale, ou ce qu’il en reste, sont l’imposant vestige. Il ressort des
descriptions d’Histoire, puis des Géorgiques et de L’Acacia, que la maison
est massive, en pierres épaisses avec son « monumental escalier de pierre,
7[son] monumental salon » (A, 309). Ces véritables « monuments » que sont
les « baraques » familiales semblent indestructibles, en particulier celle
de la famille de la mère qui compte dans ses ancêtres le Conventionnel
régicide, lui-même monument indestructible, et alors précisément que le
prestige en a été démoli. La dimension mythique de l’histoire familiale est
annoncée déjà par cette immensité de palais et parce que cette « baraque »,
dont les parties sont de nature différente ou qui change d’aspect à l’infi ni,
est différemment nommée. Le narrateur hésite entre plusieurs termes
8qui vont du « château » au « tas de pierres » notamment lorsque sont
6. « […] c’est précisément du mystère que va naître le mythe. La disposition mentale favorable
au mythe est l’humeur interrogeante. », Pierre Brunel , Mythocritique – Théorie et parcours, Paris,
Presses Universitaires de France, coll. « Écriture », 1992, p. 18.
7. C’est-à-dire étymologiquement ayant pour fonction de remémorer, puis de rendre hommage,
c’est-à-dire encore dans un des premiers sens en français : des tombeaux.
8. Et sans doute moins par artifi ce romanesque, visant à repousser une lecture par trop
autobiographique, que parce que le personnage la perçoit réellement comme polymorphe, que ses
aspects successifs dans le temps se confondent dans la mémoire : « […] le château abandonné, ou
plutôt la ferme, le monumental et indéfi nissable entassement de pierres […] » (Gé, 149), d’ailleurs
à l’occasion représenté comme un château mystérieux, rappelant ceux des romans ou contes
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:21 6/10/10 14:26:0222 Les lieux de la représentation
évoquées tour à tour les deux principales demeures de L.S.M. presque
dans les mêmes termes.
Le buste du colossal ancêtre trône, indéboulonnable, depuis des
générations dans l’escalier de l’entrée, d’abord de son château du Tarn,
puis du second domaine où il sera transporté près de Perpignan, et qui
porte les stigmates de l’anéantissement du prestige familial. L.S.M.
occupe successivement les deux demeures, ses descendants occuperont la
seconde, et leur succession marque la déchéance d’« un siècle d’orgueil »
à son « résidu dérisoire » d’« ambitieuse maison » (Gé, 170). Le mythe
se loge doublement dans le terme « siècle », qui indique l’ancienneté de
l’histoire familiale, et sa déchéance tragique :
Car il y avait quelque chose de caché là. […] mais quelque chose
(comment l’appeler : l’événement, la tragédie, le secret ? : on n’en
parlait jamais dans la famille) qui l’avait secouée (la famille) jusque
dans ses entrailles et après quoi il (le château) avait été condamné
lui aussi, abandonné à la mort […] (Gé, 150)
L’« âge d’or » du domaine est inaccessible car avec les frères L.S.M. débute
9un « âge de bronze », celui des héros voyageurs et guerriers . La « vaste
maison » quant à elle, « acquise au mépris (ou en désaveu, en exécration ?)
de la ruine » (Gé, 171), est celle où grandit l’enfant, avec sa grand-mère,
sa mère bientôt malade, l’oncle Charles, ses cousins Corinne et Paul par
10intermittences, et les fantômes de l’ancêtre, le « colosse de marbre ».
La première fi gure mythique réside donc au cœur de la maison, dans
l’escalier sous forme de buste spectral « sans existence réelle et pourtant
pondérable » (Gé, 68). Irréel et pondérable, L.S.M. est le fondateur du
fantastiques : « Et il était là [le château], sur le plateau venteux, dominant de sa masse encore
énorme les maisons du hameau […] l’ancienne entrée monumentale […] la vieille et croulante
bâtisse […] persistant à tenir debout, comme une sorte de reproche muet aux descendants de
ceux qui l’avaient vendue. » (Gé, 147).
9. Jean-Noël Michaud r appelle les caractéristiques de l’âge d’or, notamment l’absence de la
navigation et du voyage, et comment Jason symbolise le début de l’âge de bronze, dans « Locus
eramœnus et âge d’or chez quelques poètes latins du I siècle avant J.-C. », Le locus amœnus –
Variations autour du paysage idéal, (direction Renée Ventresque) , Université Montpellier III,
o« Cartes Blanches », n 2, février 2002, p. 26 et 27 : « Jason peut représenter l’homme en qui
la vertu primitive a été peu à peu chassée par le goût de l’aventure héroïque (âge de bronze ou
âge des héros) […] ».
10. Sorte de statue du Commandeur qui rappelle aussi la statue du fondateur de la dynastie
Sartoris , John, dans le roman de William Faulkner Sartoris , (1929), Paris, Gallimard, coll.
« Folio », 1949, trad. R.-N. Raimbault et H. Delgove. La « chronique familiale » des romans de
Claude Simon rappelle en effet l’histoire des Sartoris où on lit dès la première page comment
la présence du défunt John Sartoris e nvahit « l’impénétrable citadelle de silence » où vivent
les descendants.
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:22 6/10/10 14:26:02L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 23
mythe familial par son rôle décisif dans l’histoire de France de la fi n du
eXVIII siècle :
Une section entière du cadastre de la commune portait le nom
illustré à la tête d’armées de la Révolution puis de l’Empire par le
11grand-père du patriarche , une sorte de colosse, non seulement
d’une taille gigantesque mais d’un poids si monstrueux qu’il restait
encore consigné dans les documents de l’époque : un homme qui
[…] n’avait jamais vécu que dans et par la violence, le courage,
l’audace […] (A, 113)
Le lexique épique « colosse », « gigantesque », « monstrueux », « courage »
et « audace » évoque les héros de l’Antiquité, la Gigantomachie. L’héritage
pour ses descendants se constitue de documents offi ciels, de linge de
maison et de vaisselle marqués du sceau du « géant ». Cette
participation aux événements de la Révolution et de l’Empire, particulièrement le
régicide, fait rejaillir sur la lignée maudite une double image de gloire
et d’opprobre :
[…] immobilisée dans la cour […] comme une espèce de crustacé mort
(comme s’il émanait des ruines, des bâtiments lézardés, une sorte
de fatalité, comme si quelque esprit, quelque malédiction attachée
au lieu et porteuse de désolation, continuait à s’exercer après avoir
fait écrouler les toitures […]), l’épave d’un tracteur anachronique lui
aussi, dans ce décor, ces vestiges déchus de grandeurs passées […]
comme si lui-même (le tracteur) […] était tombé sous le coup de ce
même maléfi ce […] il n’était là que pour témoigner de l’inapaisable
vindicte dans laquelle […] le fantôme acéphale d’un roi décapité
confondait dans sa fureur vengeresse […] la demeure ancestrale de
son juge […] (Gé, 144 et 145 ; nous soulignons)
Le châtiment qui s’abat sur la famille du Conventionnel serait la
conséquence de l’hybris du géant qui a remis en cause l’ordre établi, le pouvoir
d’un roi assimilé au divin. La honte de descendre d’un régicide ternit le
visage de la grand-mère, modelé par « ce masque de tragédie à la bouche
en forme de haricot, perpétuellement ouverte sur quelque eschylienne et
12muette protestation » (Gé, 219) . Si l’on essaye de lire dans la malédiction
11. « Il vient de faire la plus grande révolution de l’histoire […] » (Gé, 222). Ici « le patriarche »
est l’arrière-grand-père du narrateur ; pour nous le « patriarche » sera toujours l’aïeul de celui-ci,
L.S.M., le fondateur de la dynastie.
12. « […] image vivante de la désolation, ou plutôt de l’expiation, comme si un seul des trois cent
soixante et un votes sacrilèges condensait sur lui la souillure du sang répandu, comme si la mort
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:23 6/10/10 14:26:0224 Les lieux de la représentation
13qui poursuit la famille depuis six générations le ressort de la tragédie
antique, on relève que le tabou transgressé par L.S.M. réside dans le
régi14cide d’une part et le parricide d’autre part, puisqu’il est aussi à l’origine
15de l’exécution de son frère Jean-Marie demeuré royaliste :
[…] l’aïeul souillé d’un crime que, dans son esprit, elle [la grand-mère]
devait tenir (comme l’exécution du tzar) pour le plus abominable :
un parricide […] (Gé, 196)
La « souillure » du pharmakon L.S.M. a la même conséquence que celle
du tyrannicide d’Œdipe, une épidémie s’abat sur le domaine :
[…] [la grand-mère] perdue dans la contemplation d’une suite
16de désastres dont l’épidémie de phylloxéra devait obscurément
lui paraître, avec la série de deuils qui avaient frappé la famille,
comme le couronnement, quelque vengeance du sort, l’inéluctable
et lointain châtiment d’une fortune édifi ée dans un tumulte et une
violence qu’elle se considérait peut-être condamnée à expier sans
fi n […] (Gé, 182)
La grand-mère affi chant cependant le camée qu’elle tient de son aïeul
et « qu’elle semblait porter par une sorte de fi délité comme une relique
profane transmise de génération en génération depuis peut-être même
avant l’Empire » (Gé, 143), permet au narrateur d’ajouter un nouveau
visage, celui d’Antigone, à sa « Thébaïde » :
[…] comme un défi cette piété fi liale plus forte que tout (comme ces
parentes, ces femmes ou ces fi lles de suppliciés qui, au mépris de
leur propre horreur, après avoir peut-être approuvé elles-mêmes le
châtiment, vont, bravant l’opinion, réclamer le corps au bourreau
ou le retirer clandestinement de la fosse commune pour l’enterrer
17de leurs mains) […] (Gé, 196)
du roi-martyr n’avait tenu qu’à une seule volonté, celle d’un seul assassin qui non seulement
portait son nom mais encore avait engendré le père de son père […] » (Gé, 150).
13. L.S.M. est l’arrière grand-père de la grand-mère du narrateur (A, 113).
14. Voire, en fi ligrane, l’inceste : les deux frères couchent avec la même femme, qui est en outre
leur sœur de lait, Batti (« Elle qui était pour ainsi dire comme un autre frère », Gé, 405).
15. Les frères L.S.M. sont préfi gurés dès Le Tricheur : « […] les deux frères de Laverne, avaient
siégé à la Constituante, puis à la Convention […] », op. cit., p. 68.
16. Autour de 1885-1890 dans le Lot.
17. Voir aussi : « […] quelle que fût l’horreur que la pieuse vieille dame pût nourrir à l’égard de
son propre aïeul, hélas Conventionnel et régicide avant l’Empire, elle conservait malgré tout
de lui dans son salon un monumental buste de marbre aux épaules drapées d’une toge […] »
(Tram, 78).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:24 6/10/10 14:26:02L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 25
L.S.M., l’homme aux noms de lieux
18L.S.M. est « l’homme de guerre » par excellence. Déraciné et projeté
aux quatre coins du monde par ses multiples fonctions professionnelles
(gouverneur, ambassadeur, général en chef…), il a vécu plusieurs vies, vu
et participé à plusieurs régimes politiques, a eu plusieurs épouses, et a
même été enterré plusieurs fois. Les toponymes du début des Géorgiques
témoignent de la diversité des lieux visités, habités, conquis, et
corres19pondent à des dates d’événements historiques . La topographie est une
historiographie :
[…] d’un coin à l’autre de cette Europe qu’il avait défi ée, parcourue
et reparcourue en tous sens dans un va-et-vient sans cesse
recommencé qui le ramenait sans cesse aux mêmes lieux, […] de l’Artois
aux Alpes, des Alpes à la Corse, puis de la Corse aux Flandres […],
sisyphéen […] (Gé, 244)
L.S.M. est l’homme qui fait l’Histoire en conquérant des territoires. Son
nom devenu historique fait rejaillir son prestige sur le nom du domaine
20qui est aussi le nom de la famille. « Exterritorialisé », n’habitant pas
son domaine, L.S.M. est lui-même le territoire, affi chant partout avec
lui le nom de son lieu. Pour conquérir d’autres territoires il abandonne
ses terres, ainsi placées sous la responsabilité d’une femme, l’intendante
21Batti, unique habitante de la demeure et des terres . Lui-même en connaît
le moindre carré, le moindre brin d’herbe, il les soigne et les cultive par
l’intermédiaire d’interminables et tyranniques missives adressées à Batti,
qu’il invite à produire elle aussi des pages d’écriture témoignant de la
production parallèle des terres. Les sillons des lignes d’écriture valent
les sillons des champs et des vignes, l’alignement des arbustes :
Donnez-moi dans chaque lettre des progrès des prairies, faites de
la feuille. (Gé, 216)
De la feuille, de la feuille, du fumier, et beaucoup. (Gé, 167)
La culture à distance et par lettres interposées, perpétuée avec passion
par L.S.M., fait prospérer un domaine qu’il ne visite pourtant que
rare18. Cette expression désigne le père du narrateur dans L’Acacia.
19. Les Géorgiques, op. cit., p. 21-37, par exemple p. 25 : inventaire de ses campagnes militaires,
p. 31 : inventaire des lieux où dort le Conventionnel.
20. Nous empruntons le mot de Georg Simmel repris par Gilles Deleuze et Félix Guattari,
dans Capitalisme et schizophrénie 2 – Mille Plateaux, Minuit, coll. « Critique », voir p. 214 et
suivantes.
e21. Au XVIII siècle au Canada et aux Antilles l’« habitant » est aussi celui qui exploite la terre.
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:25 6/10/10 14:26:0226 Les lieux de la représentation
ment (« […] de brèves et rares apparitions séparées parfois par plusieurs
années », Gé, 25). À la bigarrure des pays qu’il parcourt correspond celle
des sections du plan de son domaine, plan qui ne le quitte jamais et
s’apparente à une carte d’état-major :
[…] ces collines, ce vallon, ces halliers qui pendant des années
n’avaient existé pour lui que comme des choses pas tout à fait réelles,
sans autre matière que l’immatérielle mémoire, abstraitement fi
gu22rées sur ce plan qu’il emportait partout avec lui […] (Gé, 377)
Les inventaires dans les lettres et la profusion des éléments évoqués
révèlent combien la terre du domaine Saint-Michel est riche et prolifi que.
La prolixité dans l’écriture a la vertu de faire pousser les arbres et se
reproduire les bêtes. Les projets écrits de L.S.M. élaborés à partir d’un
23plan aux parcelles colorées , voient se démultiplier les adverbes locatifs
et indications topographiques qui témoignent de l’intensité de la présence
du lieu dans l’esprit du personnage, de l’habitation de L.S.M. par son
24domaine . La précision du lexique confère à ses courriers la qualité d’une
leçon de botanique ou de viticulture, « un véritable précis d’agriculture »
(Gé, 447). Il demeure d’ailleurs quelque chose de l’âge d’or dans les terres
de L.S.M., par leur fertilité perpétuelle.
Comme le poème didactique de Virgile, a uquel renvoie le titre du
roman, Les Géorgiques de Claude Simon contient un traité d’agriculture
qu’étoffent les inventaires de noms de bêtes et de plantes. Cet « art de la
culture de la terre » (étymologiquement) met en scène comme chez Virgile
la culture vivrière d’une famille vivant en autarcie. Le ton prescriptif voire
impératif de L.S.M. dans les courriers à Batti reprend celui du poète de
25la « Première Géorgique », mais l’incomplétude et les digressions du
poème de Virgile sont amplifi ées chez Simon au point que le traité est
26noyé par les récits . Contrairement aux pâtres virgiliens, qui louent la vie
22. Les signes et fi gures (lettres et plans) sont le substitut du réel. En cela L.S.M. tient de
l’écrivain.
23. Encore comme le romancier composant ses livres.
24. « le long de […] l’allée […] les prés […] le rivage […] la petite fontaine […] », « […] dans la
pièce au-dessus de l’allée […] au-dessous et à gauche de l’allée en treille qui va de l’entrée du
Cabinet des lauriers au-dessus de la grande terrasse […] » (Gé, 54 et 59).
25. Virgile , Géorgiques, Paris, Gallimard, coll. « Folio classique », édition bilingue, traduction
de Jacques Delille, 1997, p. 138-140. Sur ce point nous renvoyons au travail de Mary Orr, Claude
Simon, the intertextual dimension, University of Castle Cary Press, Glasgow French and German
Publications, 1993, p. 26, 64 et 446.
26. Par exemple l’histoire mythique d’Orphée et Eurydice fonctionnant comme une digression
chez Virgile s’apparente à celle de L.S.M. et Marie-Anne. Au milieu du jardin de L.S.M. se trouve
la tombe de Marie-Anne déracinée, arrachée à son pays natal : « […] la terre, reprenant ce qu’elle
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:26 6/10/10 14:26:02L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 27
champêtre en l’opposant à la vie martiale, et quoique la terre ne puisse
survivre sans le traité d’agriculture que constituent ses courriers, L.S.M.
sera jusqu’à la fi n de sa vie le guerrier expatrié, l’étranger, le « déporté »
(Gé, 174), d’abord vivant, puis sous forme de buste de marbre « comme
si son destin était d’être ballotté sans fi n » (Gé, 243). L’homme de guerre
demeurera déraciné, et même au-delà de la mort nous le verrons, pour
couronner « un destin hors série, à la fois violent, sacrilège, indocile, ou
plutôt indomptable » (Gé, 169). Balançant entre épopée, églogue et tragédie,
l’histoire de l’ancêtre est prolongée par celle du père du narrateur, autre
homme de guerre, autre conquérant de territoires étrangers.
Centres et périphéries
À l’autre extrémité de l’axe sud-ouest (Tarn)/nord-est (Jura) sur
lequel s’établit le mythe familial, se trouvent les demeures de la famille
du père, que ce dernier quitte à l’adolescence et où il ne fera par la suite
que des visites intermittentes. Durant sa vie il est aussi peu présent dans
son domaine que dans la maison de son épouse, plus expatrié encore que
L.S.M., et ne portant le nom d’aucun lieu, il sera enterré dans un no man’s
land, le lieu anonyme par excellence qu’est le champ de bataille.
« L’homme à la moustache en crocs »
À l’instar de L.S.M., le père est amené à parcourir le monde,
éternel voyageur, animé d’une inépuisable mobilité opposée d’une part à
l’enracinement des sœurs Marie et Eugénie dans la terre jurassienne (et
qui cultivent presque seules les terres familiales), d’autre part à l’inertie
de la mère. Il quitte ses montagnes dès l’adolescence pour étudier à
Paris et tenter une brillante carrière selon le vœu paternel de soustraire
27ses descendants à la vaine culture du locus inamabilis qu’est sa terre .
avait elle-même produit, nourri, s’en nourrissant à son tour… » (Gé, 162). Les descriptions du
jardin entourant cette tombe et ses carolins font aussi songer aux héroa, les jardins funéraires
des héros antiques.
27. « […] l’homme qui avait passé sa vie à gratter quelques carrés ou plutôt quelques lambeaux
de terre éparpillés ici et là au fond et sur les fl ancs d’une étroite vallée, si éloignés les uns des
autres qu’il fallait pour s’y rendre à peu près autant de temps qu’on y restait à travailler, prit sa
décision […] de mettre ses enfants en mesure d’atteindre à une condition qui placerait défi
nitivement le nom de la famille à l’abri des orages de grêle, des sécheresses, des doryphores, de
l’ergot du seigle ou de la cochylis qui, périodiquement, anéantissaient en quelques heures ou
quelques jours le fruit de la sueur et de la fatigue dépensées en une année. » (A, 63).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:27 6/10/10 14:26:0228 Les lieux de la représentation
Cependant lors des vacances scolaires puis au cours de ses premières
permissions lorsqu’il aura intégré la marine, le jeune offi cier remonte aider
ses sœurs à travailler la terre, une terre rétive, hostile à toute tentative
de domestication, et qui permet à peine de nourrir ceux qui la cultivent.
Contrairement à celles de L.S.M., les terres du père et des tantes du
narrateur demeurent désespérément stériles. Dans le domaine du Jura,
les bêtes sont maigres et peu nombreuses, ce sont quelques bovins et les
deux « mules » Marie et Eugénie. Menant une « existence de bêtes de
somme » (A, 72) elles entretiennent bien des points communs avec « la
vieille bourrique » Batti. De cette aridité de la terre, et de l’humilité du
mode de vie de ceux qui la cultivent sans parvenir jamais à la conquérir
tout à fait, témoignent les carnets de Marie retrouvés par Louise dans
L’Herbe (H, 121-123). Avec les chiffres « sans commencement ni fi n » des
modestes superfi cies et des maigres productions, sont répertoriées les
dépenses (qui ne sont pas notifi ées dans les lettres de L.S.M., à l’exception
du prix des chevaux) :
[…] le lent passage du temps, la lente et pendulaire oscillation sur
son axe du monde emporté dans les espaces seulement perceptible
par le retour périodique et saisonnier des différentes espèces de
fruits […] (H, 223)
Le retour saisonnier indique l’annulation du temps chronologique (donc
historique). L’existence des sœurs se déroule dans un hors-temps antique
et pastoral, bien que le paysage soit le contraire d’un locus amœnus, quand
celle du frère se déroule dans un hors-temps mythique odysséen :
[…] jalons de ce qui n’était pour elle qu’immuable immobilité
un temps toujours identique toujours recommencé heures jours
semaines non pas se succédant mais simplement se remplaçant dans
la sérénité de son immuable univers, et pour lui espace parcouru
conquis vaincu à travers lequel il s’éloignait ou se rapprochait
d’elle […] (Hi, 33)
À l’occasion de ses nombreuses missions dans la marine, il emplit de
cartes postales les tiroirs des commodes de sa fi ancée et de ses sœurs,
mais le contenu des cartes est laconique ; en cela le père s’oppose à
L.S.M. puisque les écritures se résument le plus souvent à une simple
28signature : « Henri ». La restitution fragmentaire et désordonnée de ces
28. Dans Gulliver Gérard envoie à sa mère des cartes qui préfi gurent celles d’Henri dans Histoire
et L’Acacia : « […] d’une façon à peu près régulière elle reçut une carte postale représentant un
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:28 6/10/10 14:26:02L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 29
« documents ethnographiques » (Hi, 21), à valeur à la fois archéologique
(l’enfant reconstitue l’histoire de sa naissance) et ethnologique, contribue
à accroître le mystère autour du disparu. La carte et les lieux représentés
diffèrent toujours mais la formule ou la signature demeurent : c’est ainsi
que l’impossible localisation de l’expatrié est compensée par la constance
de sa représentation et permet la pérennité du mythe dans sa fi xation.
Les courriers d’Henri ne font aucune mention de son domaine
et de ses terres, il leur oppose au contraire les images d’une variété de
paysages bigarrés à l’exotisme foisonnant :
[…] fragments, écailles arrachées à la surface de la vaste terre :
lucarnes rectangulaires où s’encadraient tour à tour des tempêtes
fi gées, de luxuriantes végétations, des déserts, des multitudes
faméliques […], le monde bigarré, grouillant et inépuisable […] (Hi, 19)
Le père consacre en effet une partie de son service à l’étranger « à des
missions d’occupation de terrain, de travaux publics ou de cartographie »,
et aux « relevés géodésiques » de terres exotiques (A, 53 et 269). Il rejette
ainsi son humble héritage au profi t de l’étude de luxuriants territoires.
Puis il se lance dans la conquête simultanée d’un autre « territoire » en
tous points étranger à son héritage : une épouse issue de la haute
bourgeoisie. C’est d’ailleurs la conquête de territoires lointains qui donne accès
à la fi ancée car les terres paternelles qui lui sont échues en héritage ne
peuvent constituer un bien estimable. L’offi cier s’enrichit donc du reste
29du monde qu’il offre à sa fi ancée .
Quoique les deux « côtés » de l’ascendance s’opposent par leur
topographie et leur rang social, ils présentent de nombreuses symétries.
La ferme du grand-père paternel et la baraque construite pierre à pierre
par les sœurs sont présentées, à l’instar du château maternel, comme
d’immenses constructions. La grande maison que Marie et Eugénie, les
sœurs institutrices de villages de montagne, s’épuisent à construire pour
la famille de leur frère (Pierre dans L’Herbe et La Route des Flandres,
monument, ou une place, ou la gare d’une ville chaque fois différente, portant chaque fois au
dos la même formule laconique : « Je vais bien. Je vous embrasse très fort. G. » (G, 21).
29. Un aspect du mythe commun à L.S.M. et au père est d’ailleurs lisible dans le « rapt » des
femmes aimées. Marie-Anne la Hollandaise et la mère du narrateur sont toutes deux arrachées
à leur famille et leur pays par des hommes d’un milieu que leur famille réprouve : par un
catholique pour la protestante hollandaise, par un anticlérical fi ls de paysan pour la bourgeoise
catholique.
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:29 6/10/10 14:26:0330 Les lieux de la représentation
Henri dans Histoire et L’Acacia) semble frappée d’un principe de ruine
sans pour autant être défi nitivement édifi ée. S’appropriant leur habitat en
le construisant exclusivement de leurs mains, elles s’opposent à L.S.M. né
propriétaire et qui a reçu son domaine avec son nom. À la fois esclaves et
prêtresses du temple, elles sont condamnées au travail de Sisyphe :
[…] l’ambitieuse maison que le père avait acquise à la ville, à moitié
en ruine, et qu’elles devaient par la suite, lame de plancher par lame
de plancher, plafond par plafond et tuile par tuile, mettre des années
à pratiquement reconstruire de la cave au grenier […] (A, 66)
[…] avec une obstination et une patience de fourmis, la
reconstruisant pour ainsi dire à peu près entièrement, année après année,
par parties infi nitésimales […] (H, 45)
Cette maison laborieusement édifi ée par les sœurs paysan nes au prix du
travail sans fi n de la terre est cependant décrite dans des termes proches
du château du noble L.S.M., opulent, inamovible et sépulcral :
[…] cette sorte d’ambition — et, selon l’expression de Georges :
pharaonesque — demeure, comme le temple, l’édifi ce aux
proportions démesurées destiné à consacrer l’élévation, l’établissement
d’une famille ou plutôt d’une dynastie, avec son immense escalier,
ses immenses pièces où, par une amère ironie du sort, elles devaient
être les seules à promener leurs silhouettes menues […] (H, 45)
Comme pour la demeure maternelle, les termes « temple », «
pharaonesque » et « dynastie » trahissent l’amère ironie (peut-être teintée
d’admiration) du narrateur, car le temple où veillent les vestales Marie
et Eugénie est à la gloire d’une dynastie dont le règne n’adviendra jamais
puisque le « pharaon » frère n’y vivra ni n’y sera enseveli. Les habitantes
y semblent d’ailleurs comme les pierres, à la fois en ruine et
indestructibles, à l’image encore de leurs robes (leurs armures), « la permanence
30immatérielle d’un mythe à travers le temps putrescible » (H, 43) . Les
sœurs, ayant fait le sacrifi ce de leurs vies de femmes, « ce qui devait
pour elles représenter comme une apostasie cette espèce d’incestueuse
30. « […] l’immense et froide maison, aussi vaste et froide qu’une caserne, où elles vivaient
comme, disait (Georges), dans une sorte de tombeau démesuré et pharaonesque à la succession
de chambres inutiles, transportant d’une pièce à l’autre sous les hauts plafonds (comme si, à
mesure qu’elles se ratatinaient, le cubage, les dimensions de la bâtisse augmentaient) leurs menues
et invincibles carcasses […] » (H, 25). Au sujet des sœurs nous renvoyons au travail de Renée
Ventresque « Les fi gures de l’indestructible dans L’Acacia », Claude Simon − À partir de La Route
des Flandres, tours et détours d’une écriture. Batti aussi est « […] déjà entrée toute vivante dans
une sorte d’immortalité, d’état fi nal et défi nitif qui faisait d’elle comme une de ces créatures
mythiques, de ces divinités ancillaires chargées d’accompagner les ombres […] » (Gé, 380).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:30 6/10/10 14:26:03L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 31
et austère passion » (A, 72), à leur frère, farouchement anticléricales, sont
31pourtant comparées à des religieuses, c’est-à-dire des mortes-vivantes .
La décision du frère d’entrer à Saint-Cyr et de renoncer à Polytechnique à
cause de l’accident de cheval « dut sur le moment leur apparaître comme
un sarcastique ricanement du destin » (A, 70), et sa mort « couronner
leur destin de mules » (A, 73). Car la maison du Jura, « mausolée de tout
espoir et de toute ambition » (H, 47), et les sœurs, subissent aussi le poids
de la malédiction consécutive à la volonté ambitieuse et intraitable du
grand-père paysan de pousser son fi ls à s’extraire de son humble
condition (son hybris).
L’histoire du père est ainsi un prolongement de la malédiction
familiale lorsqu’il est victime de l’accident qui l’empêche de se présenter
au concours de Polytechnique, puis lorsqu’il s’éprend d’une femme d’un
milieu par trop éloigné du sien. Sa mort enfi n sur le champ de bataille
est le dernier coup du destin, l’anankè qui sanctionne la dimension
tragique de son parcours. Les Antigone suppliciées, les vierges Marie et
Eugénie sont proches quant à elles de la fi gure d’expiation de la
grandmère maternelle :
[…] elles devaient errer […] s’employant à calmer une folle dans les
campagnes et les bois dévastés par une tornade géante à la recherche
de son corps […] et lui donner une sépulture, à la manière de ces
parentes d’un condamné allant la nuit sous les gibets, enivrant
ou soudoyant les gardes, pour dépendre le supplicié et l’emporter
[…] (A, 73)
32Il faut dire que la rencontre des parents bravait elle-même un tabou . La
transgression des frontières géographiques et sociales par le père provoque
la colère divine, qui prend nécessairement la forme du déluge :
31. La chasteté des « deux converses laïques » (A, 274) est soulignée à l’hôpital dans la
comparaison avec les bonnes sœurs, « les inconciliables incarnations féminines du devoir et de la
virginité » (A, 71). Les aînées du père fi gurent des « statues de la désolation debout au pied de
son lit d’hôpital » (A, 75-76), attestant « cette virginité non pas stérile mais sacrifi ée ou plutôt
conservée en offrande à cette incestueuse et austère passion » (A, 309).
32. « […] et alors ceci : d’un côté l’arrière-petit-neveu de l’insoumis, du paysan qui était resté
quatre ans caché dans un grenier à foin ou des huttes de forêt pour échapper aux pourvoyeurs
de l’ogre mangeur d’hommes, de l’autre l’arrière-petite-fi lle du général d’Empire dont le buste
monumental drapé de marbre, avec sa léonine chevelure de marbre, ses broussailleux sourcils
de marbre, son regard de marbre, se dressait, formidable, ironique et sévère, dans un coin du
salon familial, et comment évaluer quelle persévérance, quelle obstination ils durent tous deux
mettre en œuvre, elle fi dèle à […] ce hautain orgueil de classe ou plutôt de caste qu’elle retournait
maintenant en quelque sorte contre eux-mêmes […], lui […] conduisant […] avec circonspection
le siège de cette forteresse de préjugés […] dans laquelle […] l’attendait, passive et consentante,
l’inaccessible princesse […] » (A, 127).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:31 6/10/10 14:26:0332 Les lieux de la représentation
[…] cet hiver-là toutes les rivières et les fl euves débordèrent […]
comme s’il fallait qu’avant même d’être célébré ce mariage […]
devait s’annoncer prémonitoirement par un désastre naturel […]
(A, 312)
La dimension épique du parcours de l’offi cier aux voyages odysséens fait
place à sa dimension tragique lorsqu’il devient époux et père.
L’histoire sans fi n
C’était une histoire vague, décousue, sans commencement
ni fi n, surchargée d’oiseuses références à des lieux
33dont il écorchait effroyablement les noms .
Un second fantôme hante par conséquent la demeure maternelle,
celui du père du narrateur, tué en mai 1914, duquel il reste dans la chambre
de la veuve « cet énorme agrandissement qu’elle avait fait faire et placer
sur le mur parallèle à son lit ». Pour l’enfant la dimension mythique de
ce géniteur inconnu est accrue par le mystère des photographies et des
cartes aux paysages exotiques. Le père est réduit (ou au contraire et
paradoxalement rehaussé) au statut de personnage de photographie, constitué
de la matière même de l’image qui confond le visage du géniteur avec
34celui d’un dieu à la fois chrétien et païen :
[…] sa courte barbe sépia ses yeux sépia clair qu’on devinait bleus
sous les sourcils touffus et les cheveux sépia […] le fond sépia clair
allant pâlissant en dégradé jusqu’au blanc de sorte qu’il avait l’air
de planer suspendu impondérable et souriant comme une de ces
apparitions entourées d’un halo de lumière […] semblable à quelque
divinité au système pileux bouclé et soyeux […] (Hi, 17-18)
Dans Histoire le narrateur fait l’inventaire du contenu des tiroirs de la
commode de la mère qu’il vient de vendre, et notamment celui du troisième
33. William Faulkner, Sartoris, op. cit., p. 401.
34. Dans Le Sacre du Printemps Bernard, orphelin de père, met en relation l’« irréelle perspective »
d’un passé inconnu et sa mutation en « mythe » : « Père. Un mot. Souvenir dans ce brouillard,
cette irréelle perspective d’où (était-ce moi ?) la mémoire doutant d’elle-même ramène, moi et
pas moi en même temps, des fragments de vitres cassées à travers lesquelles je peux prendre
conscience ou plutôt ranimer un monde à l’échelle de l’enfant que je sais moi dans la
mélancolique lumière, le mélancolique, poussiéreux, amer parfum des choses qui furent, […] le souvenir
remplacé par quelque chose d’inquiétant, mystérieux, mythique […] » (SP, 31).
MICHARD_001_332_OCT.indd Sec1:32 6/10/10 14:26:03L’héritage familial : topologie d’une double hérédité 33
35tiroir rempli de cartes , accompagné d’une interrogation devant chaque
carte (chaque lieu) sur l’heure de la journée :
[…] et trois heures de l’après-midi — ou dix heures du matin ou
six heures du soir peu importe — et là aussi sans doute l’odeur
d’herbe écrasée […] et sept heures du matin […] une mélopée noire
[…] (Hi, 260)
Le lieu étranger est scruté à grand renfort de projections sensorielles afi n
de percer le mystère du « comment était-ce ? », c’est-à-dire « qui était-ce ? »,
et donc encore « qui suis-je ? ». L’interrogation sur l’origine et l’histoire
de l’individu se double dans tous les romans de Claude Simon de celle sur
les moyens de surprendre le temps dans sa course, en en collectant les
effets sur les éléments naturels. C’est que les pays traversés par le père sont
des utopies, des régions insituables, éloignées de la terre familiale dans
l’espace et le temps, non seulement parce que les courriers mettent des
semaines à arriver pour les sœurs et la fi ancée, ou parce que l’enfant ne
les découvre que des années après, mais encore parce qu’ils sont soumis
à une temporalité différente, « la matière cotonneuse d’un temps sans
36dimensions » (Hi, 361), gardé des violences de l’histoire européenne , et
37biblique . Dans L’Acacia les descriptions de cartes postales (Martinique,
Madagascar, Long Son, p. 80-83), stéréotypes coloniaux, notamment de
Madagascar où le père emmènera la mère, insistent sur l’hostilité en
même temps que sur l’aménité de ce jardin profus :
[…] un fouillis de fougères arborescentes, de feuillages géants, vernis,
charnus, rainurés, pendant en grappes, s’éparpillant, festonnés,
gaufrés, striés, déchiquetés, aériens, s’entremêlant, se bousculant,
entourant d’un cadre exubérant une muraille de roche, une cascade,
35. La seconde moitié du huitième chapitre d’Histoire, entre les pages 248 et 265 est consacrée
à la description de cartes postales, parfois évoquées ensemble, des voyages du père, de l’oncle
Charles et de quelques autres correspondants de la mère. L’adjectif « impondérable » qualifi e
aussi L.S.M. dans Les Géorgiques.
36. « C’est en particulier de sa relation, ou de sa non-relation, à l’Histoire, que le lieu utopique
peut recevoir, en partie au moins, son sens, notamment dans les œuvres de la littérature moderne
et contemporaine, c’est-à-dire des textes dans lesquels travaille, selon les termes de John E.
Jackson, le “partage historique par lequel la modernité s’inscrit comme l’envers négatif du temps
mythique” », Renée Ventresque , Le locus amœnus – Variations autour du paysage idéal, op. cit.,
p. 16. (John E. Jackson, La Question du moi. Un aspect de la modernité poétique européenne.
T. S. Eliot, Paul Celan, Yves Bonnefoy, L a Baconnière, Payot, 1978, p. 17).
37. « […] tout ce qu’Il a créé tout ce qui vole respire rampe bouge s’édifi e s’écroule pourrit les
papillons les caïmans les palmiers du Botanical Garden le Camel Market […] Tananarive la
fontaine de Moïse à Suez le Glacier du Géant […] » (Hi, 371).
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