Crack et cannabis dans la Caraïbe

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Publié le : mercredi 1 octobre 1997
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EAN13 : 9782296348738
Nombre de pages : 338
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Crack et cannabis dans la Caraibe
La roche et l'herbe

(Ç)L'Harmattan,

1997

ISBN: 2-7384-5830-0

Aimé CHARLES NICOLAS

Crack et cannabis

dans la Caraine
La roche et l 'herbe

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y I K9

A Claude, Camille et Pierre

Sommaire Situations I
Le crack dans la Caraïbe. Histoire Naturelle et Histoire Culturelle de la «roche» Aimé CHARLES-NICOLAS 13 L'herbe racontée aux grandes personnes Aimé CHARLES-NICOLAS Es pawol sé van? Roland DAVIDAS

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47

Guyane/Cocaïne: Cayenne, nouveau carrefour des drogues? Monique VALLART 57 De la mutation de la famille martiniquais~ William ROLLE

67

Situations

II
87

La toxicomanie en Guadeloupe Lucina NIEGER - Véronique MAZILLE Guyane pluriethnique : Terre française d'Amérique du Sud Monique VALLAR T La scène drogue en Martinique Nathalie LAULEE

95

105

Moi, mère d'un toxicomane Eloïse LAURETTE

~ III

Ma toxicomanie Anonyme

117

5

Saint-Laurent du Maroni Catherine KLEIN

au cœur

de la drogue

121 : la toxicomanie 131

Aux frontières du rituel magico-religieux Hélène MIGEREL

Situations /11
Le trafic de stupéfiants aux Antilles-Guyane Jean-Michel LOUBOUTIN Toxicomanie Jean- Yves et immigration APPERY en Guyane

137

147
en Martinique

La relation crack prostitution Serge DOMI
Psychopathologie Yves-André

151
primaires

des toxicomanies CHENEY psychiatriques

165
du crack

Les complications Eric MANGON Les toxicomanies Maryse LEVY Epidémiologie Sylvie MERLE

175
en Guadeloupe

183
en Martinique

- Jacqueline

GIBOY

AU

191

6

Actions
Mieux connaître un système familial en crise Max CLEORON Trajectoire des usagers de crack Marie-Annick PIERROT Quand la tête et le corps craquent... Roland DAVIDAS - Eric MANGON La lutte contre la toxicomanie en Guyane Christian NUlAOUET APEX José MUCRET 201

209

215

223

229

Le Centre de Soins et de Réinsertion de la Martinique Jocelyne CALABER 233 L'USSARD Frédérique BOUISSE Prévention à l'école Pierre-Guy PAMPHILE Une démarche de prévention Nikol NELZI Le partenariat dans la lutte contre la toxicomanie Danielle LAPORT Promesse de vie Alexis de JAHAM
Le dépistage de la consommation de stupéfiants. Catherine RAGOUCY -SENGLER

247

255

267

281

291

303

La soupe au caillou, Conte d'Amérique Aimé CHARLES NICOLAS

321

7

Liste des auteurs
APPERY Jean-Yves, Médecin Inspecteur Départemental, Cayenne, Guyane Française BOUISSE Frédérique, Animatrice, Formatrice, Unité de Soins Spécialisés Ambulatoires et de Recherche sur les Dépendances, Fort-De-France CALABER Jocelyne, Assistant Socio-Educatif, Centre de Soins et de Réinsertion de la Martinique, Fort-De-France, Martinique CHARLES-NICOLAS Aimé, Professeur des Universités, Praticien Hospitalier, CHU de Fort-De-France, Martinique CHENEY Yves-André, Psychiatre des Hôpitaux, Centre Hospitalier la Madeleine, Cayenne, Guyane Française DAVIDAS Roland, Educateur Spécialisé, Centre de Soins et de Réinsertion de la Martinique, Fort-De-France, Martinique De JAHAM Alexis, Président de l'association « Promesse de vie », Lamentin, Martinique DOMI Serge, Sociologue, Lamentin, Martinique GIBOY AU Jacqueline, Chargée d'étude, Observatoire de la santé, Fort-De-France, Martinique KLEIN Catherine, Praticien Hospitalier, Psychiatre, Centre Hospitalier André Bouron, 97320 Saint-Laurent du Maroni, Guyane Française LAPORT Danielle, Directrice de la Mission Locale de la Cabesterre, Le Robert, Martinique LAULÉE Nathalie, Journaliste à Antilla, Fort-De-France, Martinique LAURETTE Eloïse, Enseignante, Basse-Terre, Guadeloupe LEVY Maryse, Médecin Responsable de l'Observatoire Départemental Social et Sanitaire (ODESSA), Basse-Terre, Guadeloupe

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LOUBOUTIN Jean-Michel, Commissaire Divisionnaire, directeur du service régional de police judiciaire Antilles-Guyane, Abymes, Guadeloupe MANGON Eric, Interne de Psychiatrie, Service Hospitalo-Universitaire de Psychologie Médicale et de Psychiatrie, CHU de Fort-De-France, Martinique MAZILLE Véronique, Médecin Inspecteur Départemental, chargé des Actions Sanitaires, Basse-Terre, Guadeloupe MERLE Sylvie, Médecin, Responsable de l'Observatoire de la Santé de la Martinique (OSM), Hôpital Clarac, Fort-De-France, Martinique MIGEREL Hélène, Docteur en Sciences Humaines, Psychanalyste, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe MUCRET José, Infirmier Spécialisé en Psychiatrie, Directeur de l'APEX, rue du Calvaire, Fort-De-France, Martinique NUIAOUET Christian, Médecin Inspecteur Départemental, Cayenne, Guyane française NELli Nikol, Assistant Socio-Educatif, Directeur du Centre de Soins et de Réinsertion de la Martinique, Fort-De-France, Martinique NIEGER Lucina, Directeur Départemental des Actions Sanitaires et Sociales, Basse-Terre, Guadeloupe PAMPHILE Pierre-Guy, Enseignant, Fort-De-France, Martinique PIERROT Marie-Annick, Psychologue clinicienne, Centre de Soins Spécialisés pour Toxicomanes, COREDAF, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe ROLLE William, Anthropologue, Maître de Conférences à l'Université Antilles-Guyane, Campus de Schoelcher, Schoelcher, Martinique RAGOUCY.SENGLER Catherine, Praticien Hospitalier, C.H.U. de Pointe-à Pitre, Guadeloupe VALLART Monique, Médecin généraliste, Cayenne, Guyane française 9

Remerciements
Nous adressons nos remerciements les plus vifs à Jacqueline NINa, Sandrine ADÉLAlDE et Jocelyne BAMBOUX qui ont coordonné la dactylographie et élaboré la maquette de cet ouvrage.

Nous remercions également Christelle HOG de l'Association FIRST (Fonnation Interventions Recherche sur le Sida et les Toxicomanies) pour son aide.

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Situations I

Aimé CHARLES-NICOLAS
Le crack dans la Caraïbe Histoire Naturelle et Histoire Culturelle de la «roche»
La forme de cocaïne la plus connue jusqu'à ces dernières années est un sel, le chlorhydrate de cocaïne, poudre blanche qui est le plus souvent consommée en prises nasales (<<sniffi».Soluble dans l'eau, elle peut être injectée mais elle n'est pas thermolabile et ne peut donc être fumée. Une nouvelle forme de consommation de la cocaïne fait son apparition aux Etats-Unis au cours des années 80, l'inhalation de cocaïne-base, c'est à dire l'alcaloïde libéré de son sel (d'où l'expression de «tree-base»), qui sous l'effet de la chaleur se vaporise. Les vapeurs sont inhalées. La treebase peut donc être «fumée», ce qui provoque un effet beaucoup plus intense. De diffusion d'abord limitée en raison du coût et des dangers du procédé de fabrication (l'éther s'enflammait souvent et certains se sont brûlé le visage), ce mode de consommation de la cocaïne en inhalation connaît une expansion très rapide à partir de 1984 (Ô mânes de Georges Orwell !), lorsqu'on découvre un moyen moins dangereux et moins coûteux de préparer la cocaïne-base. Cette nouvelle tree-base, le crack se présente sous forme de petits morceaux appelés «rocks» aux Etats-Unis et «roches» ou «cailloux» aux Antilles-Guyane. L'arrivée du crack sur le marché de la drogue provoque une augmentation brutale et considérable du nombre de toxicomanes à la cocaïne aux Etats-Unis entre 1986 et 1988 (de 182000 à 600 000).
Des îliens «clean>;

Jusqu'à ces dernières années, les Antillais trancophones n'étaient pas impliqués dans l'usage ni dans le trafic de drogue. Le grand trafic d'héroïne en provenance du Triangle d'Or puis du Moyen Orient ainsi que celui de cocaïne en provenance du Pérou et de Colombie ignoraient le plus souvent les Antilles-Guyane et en tous cas leurs habitants. La drogue transitait de temps à autre dans leurs pays mais semblait les avoir totalement épargnés. La toxicomanie était absente: ni la cocaïne ni l'héroïne ne les avaient tentés. C'était aussi le temps de la French Connection. Certes depuis la fin des années 60 la Jamaïque augmentait

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progressivement sa production de cannabis. Certes les Antillais tTancophones savaient et ce depuis la fin des années 50, que des rumeurs de trafic de drogue mentionnaient les Antilles comme des «étapes».Mais entre 1968 et 1978 la politisation des jeunes restait vive, la préoccupation des Antillo-Guyanais était celle de leur identité et celle du statut politique des Départements Français d'Amérique. On discutait encore de <d'aliénation». L'ennemi n° l, l'ennemi intime était «!'aliénatioO». C'est dire combien la drogue, par excellence porteuse d'aliénation, ne pouvait même pas effleurer les esprits. D'ailleurs les toxicomanies n'avaient pas atteint les proportions mondiales d'aujourd'hui. Au cours des années 70, alors que «la vague de drogue déferlait sur l'Europe», alors qu'en France certains milieux ou certaines communautés s'engageaient successivement dans l'usage d'héroïne, la toxicomanie restait absente du monde des Antillais tant dans l'Hexagone que dans les Départements Français d'Amérique (DFA). En fait, au début des années 70 la marihuana était connue en Martinique, en Guadeloupe et en Guyane mais seulement de ceux qui lors de voyages avaient tTéquenté des soixante-huitards et certains musiciens. Des noctambules «en avaient fumé à Paris» dans une atmosphère de transgression. Les tout premiers rastas faisaient de scandaleuses apparitions dans les rues des capitales antillo-guyanaises. C'est qu'en 1974 Bob Marley commençait à être connu hors de son pays la Jamaïque. Il chantait le reggae du mouvement rastafari qui dénonçait l'oppression raciale et sociale et invitait à fumer l'herbe sacrée. Qu'était donc ce rastafarisme ? En 1927 le Jamaïcain Marcus Garvey avait lancé de New York sa prophétie: «Tournez vos yeux vers l'AtTique, un roi noir y sera couronné, le jour de la délivrance sera proche». Trois ans plus tard Ras Tafari Makonnen était couronné roi des rois, empereur d'Ethiopie sous le nom d' Haïlé Sélassié. Et il se rendait en avril 1966 en Jamaïque, «donnant corps ainsi à la prophétie de Garvey». On cite des «affaires retentissantes de cocaïne» mais elles ne datent pas des années 70. C'est en 1987, le 6 décembre, qu'étaient saisis à MarieGalante 445 kg de cocaïne en provenance de Cali. On dit que la drogue était destinée à être transformée en crack et vendue dans la Caraibe. A la Martinique l'affaire à laquelle on pense généralement date de 1985. Elle éclata comme une bombe car la poudre fut découverte chez un notable béké. Les Martiniquais étonnés «prenaient conscience de leur ignorance»

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en apprenant les arrestations et inculpations de «milats», bourgeois locaux dont on a fini par publier les noms. Ces «privilégiés» étaient des consommateurs occasionnels pour la plupart. Les toxicomanies proprement dites à la poudre de cocaïne aux Antilles, d'une part sont restées rares et d'autre part ont été tardives (par rapport aux héroïnomanies françaises et aux cocaïnomanies américaines). Les toxicomanies à la cocaïne que l'on observe aujourd'hui en Guyane sont récentes. Jusqu'à ces tout derniers mois il n'y avait pas, dans les DFA, d'héroïnomanes approvisionnés. Et similarité à souligner, la rareté de l'héroïnomanie est signalée dans toute la Caraibe même à Porto Rico, de même que l'extension du crack. Observons que chez les Américains, schématiquement ceux qui (<sniffaient» de la cocaïne étaient des Blancs tandis que les Noirs s'injectaient de l'héroïne. Les Caribéens, quelle que soit leur langue, n'ont pas été influencés par cette pratique. Qu'est-ce qui a donc ajeté les Antillais dans le crack?

Des Îliens et des ex-îliens sous influence Aujourd'hui une partie importante du circuit d'approvisionnement en crack tant aux Etats-Unis que dans la Caraïbe s'effectue à travers le réseau de distribution caribéen. Les toxicomanes au crack sont, dans le monde, en majorité des Noirs. Les études épidémiologiques américaines montrent que 80 à 90% selon les villes, des consommateurs réguliers de crack sont des «minorités ethniques», «Africains-Américains» et «Hispaniques». Parmi elles on ne connaît pas le nombre exact de «West Indians» mais il est bien plus élevé que dans la population générale. De même on est frappé à la fois par l'engagement des Caribéens dans le commerce et la consommation du crack et par la résistance de ces mêmes Caribéens à l'offre d'héroïne qui pourtant a transité par la Caraïbe et qui surtout a dévasté des quartiers entiers des banlieues de Paris et de Londres qu'ils habitaient. Ce n'est que depuis les années 90 que des Antillais héroïnomanes ont commencé à consulter. Et ce sont plutôt des Antillais dits de «seconde génération». En France justement, on considère que les Antillais jouent un rôle majeur dans la consommation et le commerce de crack qui s'effectuent dans l'Hexagone. 15

C'est à partir de 1988 que la consommation de crack débute en France. Avec des Antillais dans le quartier de la Place Stalingrad à Paris et dans trois stations de métro environnantes. Ce sera la première fois que des Antillais seront ainsi montrés du doigt en tant que tels par les médias. Le «choc des photos» ne laisse aucun doute sur la couleur de peau des protagonistes de même que les reportages des chaînes nationales. Le «poids des mots» fait le reste. Madame Georgina Dufoix, Délégué Général à la Lutte contre ]a Drogue et ]a Toxicomanie déclare que «ce sont surtout des Antillais qui sont impliqués dans le commerce et l'usage de crack». Le phénomène dure depuis IOans et il aurait dû logiquement s'étendre rapidement. On estime pourtant, en France, que le crack reste une affaire ethnique. A côté des Antillais, les Africains et aussi les «Beurs» font partie des groupes errants sous crack. La consommation de crack demeure plus ou moins limitée à la région parisienne et en particulier à certains quartiers nord-est de Paris. Histoire Naturelle du crack: Le crack c'est de la cocaïne. Et il mérite plus que le chlorhydrate l'appellation «cocaïne» car c'est de la cocaïne-base. Tantôt le mot cocaïne signifie poudre de chlorhydrate, tantôt il a une signification générique pour toutes les formes de cocaïne dont le crack. Comment est-il préparé? Le chlorhydrate de cocaïne est mélangé à du bicarbonate de soude puis additionné d'eau. On fait évaporer l'eau par chauffage et l'on obtient un résidu liquide huileux de cocaïne-base qui, en refroidissant prend un aspect solide. Il est découpé en «roches» ou «cailloux». Il est appelé crack à cause du bruit de craquement qu'il produit quand il est chauffé. Le crack se fume soit mélangé à du tabac ou à de la marijuana (blackjoint), soit à l'état pur dans une pipe de verre dont on chauffe légèrement le fourneau afin d'obtenir un sublimé. D'autres ustensiles peuvent servir à fabriquer des pipes artisanales: tuyaux de métal recouverts d'un papier aluminium percé de petits trous, canettes de bière vides, etc...

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Que dev;entla cocaïne dans l'organisme? Lors d'une prise intra-nasale, en d'autres termes un «sniffi>, la cocaïne traverse la muqueuse nasale (où la vasoconstriction qu'elle induit freine quelque peu sa pénétration dans l'organisme), entre dans la circulation veineuse et est en partie éliminée lors du passage dans le foie: une petite partie seulement atteint le cerveau. Les effets débutent après 3 minutes et se prolongent 30 à 60 minutes. Lors d'une inhalation de crack, la cocaïne arrive par les poumons, immédiatement dans la circulation artérielle et atteint directement le cerveau. Les concentrations plasmatiques sont instantanément très élevées, les effets sur le cerveau débutent très rapidement (en quelques secondes) et sont d'une violence extrême. Leur durée est limitée à 8-12 minutes. Au bout d'un quart d'heure le sujet éprouve le besoin de fumer encore Effets sur le psychisme et le comportement: Ce ne sont pas les mêmes à court, à moyen et à long terme. 1) A court terme. plaisir et stimulation' Habituellement, les premiers effets d'une prise de cocaïne (du moins à dose modérée) sont plutôt agréables: Stimulation de la vigilance avec disparition de la sensation de fatigue, surcroît d'énergie, disparition du besoin de sommeil; Diminution des inhibitions sociales, facilitation de la communication; . Perte de l'appétit et amaigrissement. Aux Etats-Unis, ces etTets ont valu à la cocaïne, à la tin des années 70 sa réputation de drogue récréative capable d'augmenter les performances de l'individu.

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Néanmoins ces données doivent être relativisées: le contexte environnemental joue un rôle important. Selon le contexte, l'effet peut être affaibli ou même s'inverser en angoisse. En outre, certains individus qui commencent à fumer arrêtent immédiatement les prises de crack car ils ressentent de l'anxiété dès les premières bouffées. D'autres qui commencent à s'habituer arrêtent également car ils pressentent et craignent la survenue de la perte de contrôle. Mais souvent il est trap tard. A doses élevées ou en administration répétée l'euphorie et le bien-être peuvent être remplacés par une dysphorie (irritabilité, anxiété et tristesse), des sentiments de persécution, une agressivité et de la confusion. 17

Ces épisodes désagréables n'empêchent pas le sujet d'en reprendre quelques jours après. Une telle observation m'incite à poser la question de la nature de la dépendance. Pourquoi reprendre de la drogue alors que les effets immédiats sont déplaisants? (et à long tenne néfastes). De très nombreux auteurs ont en effet affinné aux Etats-Unis comme en France qu'on reprenait de la drogue pour retrouver l'euphorie qu'elle produisait. 2) Vient la descente, très vite Cette élévation de l'humeur est nonnalement suivie d'un affaissement: la dépression succède à la stimulation, l'anxiété et l'irritation à la confiance en soi et à l'euphorie. Le sujet peut devenir agressif. Ce malaise et, probablement, d'autres raisons poussent les consommateurs de crack à rechercher vivement une nouvelle dose, dans un cycle de plus en plus rapide et compulsif. 3) A moyen terme, les complications psychiatriques: Les deux principales complications psychiatriques des prises répétitives ou prolongées de cocaïne sont d'une part l'apparition de troubles psychotiques et d'autre part l'existence de comportements stéréotypés. Un chapitre de l'ouvrage leur est consacré, du fait de leur importance. Les troubles psychotiques sont une complication spécifique de l'intoxication aux amphétamines et à la cocaïne, non observée avec l'alcool et les opiacés. Le comportement d'exploration stéréotypé se traduit par la recherche compulsive de morceaux de crack que le sujet aurait pu égarer ou laisser tomber dans les lieux où il a fumé la drogue. 4) A moyen terme aussi, la dépendance . Elle est forte et elle est double. De toutes les dépendances, la toxicomanie au crack est considérée par les spécialistes comme la plus intense et la plus contraignante. L'expression «craving» qui désigne un désir impérieux est utilisée pour le crack davantage que pour l'héroïne. Chez l'animal la cocaïne est la drogue la plus toxicomanogène connue et c'est la seule drogue que les animaux préfèrent à leur nourriture... jusqu'à en mourir. La dépendance est également double. Alors que la dépendance à l'héroïne s'exprime par une consommation continue tous les jours, dimanches et jours fériés compris, la dépendance au crack est discontinue. 18

Tout au moins pendant une période de plusieurs mois. Elle s'exprime par le besoin de fumer un nouveau morceau de crack 15-20 minutes après la précédente «tal'», «une dernière fois». En outre après 2-3 à 6 jours sans drogue ou davantage, elle s'exprime par le besoin irrépressible de fumer de nouveau. C'est en cela qu'elle est double. Elle se traduit donc par une utilisation répétitive et compulsiH: de crack à cycle court sur 2 à 12 heures et à cycle long tous les 3-6 jours en moyenne. Il n'existe pas à proprement parler de syndrome de sevrage. Les «binges» On appelle «binges» ces épisodes de consommation répétitive, quasi ininterrompue que l'on traduit parfois par «bombes» I. Les doses deviennent progressivement croissantes, et la durée des «binges» s'allonge. Ceux-ci sont donc caractérisés par une réadministration de cocaïne toutes les 15-20 minutes environ; les binges durent de 2 à !2 heures. Ils se renouvellent tous les 3 à 6 jours. Ils ne cessent que par manque de crack ou par épuisement du sujet. Leur durée s'allonge et ils finissent par se souder. Nombreux sont les toxicomanes au crack qui, très dépendants, consomment du crack tous les jours. Ils sont en général marginalisés ou désocialisés. Les binges sont associés à un vécu répété d'intense euphorie, dont les sujets se souviennent de façon très vivace. Toutes les pensées sont focalisées sur la cocaïne durant les binges. Nourriture, sommeil, argent, êtres chers, responsabilités, conséquences du crack, toutes ces notions deviennent dénuées de signification. Il existe d'ailleurs constamment une insomnie et une anorexie. 5) Sevrage et syndrome de manque

.'

A la fin des années 70 certains Américains ont pensé que la cocaïne était sans danger et n'induisait pas de dépendance en raison de l'absence de syndrome de sevrage physiologique (c'est-à-dire de signes comme par exemple: sueurs, tremblements, crampes, douleurs, etc...) tel qu'on peut l'observer chez les alcooliques ou les héroïnomanes. On sait aujourd'hui que la dépendance à une drogue n'est pas principalement liée au syndrome de sevrage physique: la cocaïne induit une dépendance psychique extrêmement forte, nous J'avons vu mais contrairement à ce qui

I On retrouve cette séquence par bmges dans la boulimie. II n'est pas rare non plus quc. comme dans la boulimie. Ic sUjet éprouve de la honte à la fin du binge «je me détcste»

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se passe pour l'héroïne, la suspension de la consommation de crack par le sujet n'entraîne pas de troubles physiques. Attention, les traitements efficaces dont on dispose pour bloquer les symptômes de sevrage dans l'alcoolisme ou l'héroïnomanie n'empêchent nullement la rechute. Le traitement du sevrage ne traite pas la dépendance psychique. Il existe plus exactement un syndrome de manque avec la cocaïne (plutôt qu'un syndrome de sevrage) dont les manifestations sont essentiellement psychiques. Il fait suite à un usage prolongé de la drogue. On en décrit classiquement 3 phases: a) La descente Cette phase suit immédiatement la fin de l'effet de la drogue et dure entre 9 heures et 4 jours. C'est un effondrement de l'humeur et de l'énergie qui se caractérise par une perte du plaisir à faire les choses, une humeur morose avec apathie, une somnolence intense avec altérations de l'électroencéphalograrnme caractéristiques de la privation de sommeil, une augmentation des prises alimentaires. b) Le manque Le manque proprement dit dure pendant I à 10 semaines. Il s'accompagne d'un syndrome dysphorique prolongé avec anxiété, apathie, désintérêt, ennui et anhédonie. L'anhédonie consiste en une baisse d'intensité des plaisirs habituels. Ces symptômes s'accompagnent d'un désir obsédant de cocaïne ((craving»), souvent déclenché par les circonstances (objets, lieux, personnes, etc...) qui ont entouré la prise de drogue. Ce désir obsédant de drogue (les sujets disent qu'ils y pensent sans arrêt) est une cause fréquente de rechute, et la rupture avec le milieu habituel est souvent indispensable si l'on veut éviter les rechutes précoces. c) L'extinction Le manque s'estompe progressivement. Cette phase dure des mois ou des années et peut comporter la survenue occasionnelle mais brutale, d'un besoin obsédant de drogue. L'exposition graduelle et répétée aux circonstances de l'intoxication sans possibilité de prise de cocaïne semble permettre une extinction progressive de ce besoin. Association à d'autres drogues Ces associations sont très fréquentes chez les utilisateurs de cocaïne, en particulier avec l'alcool, la marijuana et l'héroïne. Ces produits sont

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utilisés soit pour calmer le vécu pénible de la «descente» soit pour contrôler les envies obsédantes de drogue et les comportements stéréotypés compulsifs (par exemple le comportement d'exploration). Nombre de toxicomanes signalent que lorsqu'ils ont bu de l'alcool, par exemple dans une fête familiale, le désir de crack surgit. On a découvert que l'association de la cocaïne à l'alcool entraînait la formation dans l'organisme d'une substance toxique le cocaéthylène. Complications somatiques du crack et de la cocaïne en général Chapitre important de l'histoire naturelle du crack: 20% de toutes les admissions dans les services d'urgence aux USA sont dues aux complications somatiques ou psychiques de la consommation de cocaïne. On peut classer ces complications de la façon suivante:

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Complications cardiaques et vasculaires: * hypertension artérielle * augmentation de la fréquence cardiaque et troubles du rythme cardiaque pouvant aller jusqu'à l'arrêt cardiaque * infarctus du myocarde Complications neurologiques, crises d'épilepsie et accidents vasculaires cérébraux. Complications obstétricales : * Chez la femme enceinte: vasoconstriction placentaire, hématomes rétroplacentaires, avortement spontané, éclampsie réversible à l'arrêt de l'intoxication. La cocaïne base est liposoluble et traverse le placenta pour former * un métabolite hydrosoluble la norcocaïne qui demeure plusieurs jours dans le liquide amniotique: malformations congénitales fréquentes, * chez le foetus: augmentation de la mortalité périnatale, altérations du comportement. 100 000 «crack babies» (dépendance à la cocaïne acquise in utero) naissent chaque année aux Etats-Unis. Complications pulmonaires: elles sont plus fréquentes avec le crack qu'avec la cocaïne prisée: il peut s'agir de bronchite, d'oedème pulmonaire voire d'arrêt respiratoire. D'autres complications sont décrites, ophtalmologiques (lésions de la cornée) etc...Mais on observe surtout un développement des maladies sexuellement transmissibles en raison de la prostitution liée au trafic

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de crack (un chapitre de l'ouvrage lui est consacré), phénomène nouveau aux Antilles-Guyane. Les Etats-Unis connaissent actuellement une résurgence de la syphilis dans les populations de toxicomanes au crack. Le risque de contamination par le VIH est élevé dans ces populations" Aux Antilles-Guyane toutes ces complications surviennent. Parfois on les relie au crack parce que le médecin connaît l'histoire du sujet et qu'il connaît les complications de la consommation de crack. Souvent on ignore ce lien d'autant qu'on n'y pense que lorsque le sujet a une présentation de rasta. L'analyse des urines à la recherche de crack ne se pratique guère en Martinique et en Guyane (voir le chapitre de Catherine Ragoucy-Sengler). Bien souvent le lien entre l'accident mortel et le crack n'est pas évident. Par exemple un jeune homme court, et tombe, victime d'une crise cardiaque. Le diagnostic: infarctus du myocarde. On pense qu'il aura fait un effort physique excessif. Qui demandera s'il avait fumé du crack peu de temps auparavant? Qui s'intéresse au drame des bébés du crack? Pour l'instant les conséquences du phénomène crack sur la santé des populations sont en grande partie méconnues et sous-estimées. Histoire Culturelle du crack: La cocaïne est extraite des feuilles de coca, une plante qui pousse en Amérique du Sud. Avant l'arrivée des Espagnols, les Incas avaient coutume de mâcher des feuilles de coca lors de cérémonies religieuses. Toutes les sociétés ont encadré par des rites la consommation des substances psychoactives. Celle du rhum dans les sociétés créoles obéit bien sûr à des rites sociaux. L'opinion publique le sait bien qui, ici comme ailleurs, dénonce «la perte des valeurs et des traditions» car ce sont bien elles qui encadrent par un véritable contrôle social la consommation de toute substance psychoactive. De nombreux indicateurs font penser que la consommation de crack n'a pas cessé d'augmenter en Martinique, en Guadeloupe, en Guyane et dans tous les pays de la Caraïbe. Depuis 3-4 ans ils ont augmenté de façon brutale. Les chiffres des structures spécialisées, des structures d'éducation spécialisée, ceux des Services des Urgences des C.H.U, l'enquête annuelle du mois de Novembre (enquête SES!), les saisies de la Douane et de la Police, tous ces chiffres ne témoignent pas unanimement d'une augmentation globale de la consommation de drogues illicites mais tous traduisent un glissement des autres drogues vers le crack.

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L 'herbe et la roche En effet jusqu'en 1984 le cannabis et l'alcool se partageaient les statistiques de consommation de toxiques. Le cannabis posait alors problème. Sa consommation inquiétait l'ensemble du corps social. Mais d'un point de vue parisien (Direction Générale de la Santé, spécialistes de la toxicomanie) elle était considérée comme d'importance mineure eu égard à sa faible toxicité, comparée à celle de l'héroïne, fléau hexagonal. I) L 'herbe du diable En réalité ce sont, plus que la toxicité de la substance, les corrélats psychologiques et sociaux de la consommation de cannabis qui motivaient l'effroi des parents, le rejet social, la représentation qu'on a des consommateurs. La DGS et les spécialistes qui avaient pour référence l'héroïne n'ont pas compris à ce moment là que la «diabolisation de l'herbe» était une réaction défensive saine des sociétés antillaises. Contrairement à ce que certains ont affirmé, le cannabis ne fait pas partie de la culture antillaise comme le vin fait partie de la culture française. L'herbe a été tout récemment introduite aux Antilles Françaises. L'herbe, alors, c'était quelque chose qui se fumait et dont on attendait une ivresse. Ce n'était ni un médicament ni une nourriture. C'était une drogue. C'était la Drogue. On ne disait pas il fume de l'herbe, on disait il prend de la drogue. Cette pratique du cannabis était profondément étrangère au corps social antillais. La greffe ne pouvait pas prendre d'autant qu'elle était portée par line «secte». Par définition la secte aussi est étrangère au corps social. Les rastafaris prônaient une nouvelle religion, de nouveaux rites (fumer du cannabis), un nouveau Dieu, un nouveau rapport au corps (qui faisait qu'on était «pacifique et profond») et à la nature, un nouveau rapport aux autres, «coo]», (et un nouveau manichéisme: les «frères» et les «babylones»), une nouvelle musique, une nouvelle façon de s'habiller, de se coiffer, de manger, de se dire bonjour. Le Rastafarisme avait fasciné de nombreux jeunes antillais, notamment ceux qui étaient psychologiquement fragiles et cherchaient des repères. Certains avaient dérivé rapidement vers une désinsertion sociale. On ne se rendait pas toujours compte que la fragilité avait précédé l'entrée chez les rastas et qu'elle était, au moins en partie, à l'origine de cette dés insertion dont on rendait les rastas responsables. La délinquance s'en était mêlée. Le rejet social s'est alimenté aussi de cette délinquance même si par la suite on a pris soin de distinguer les «vrais» (honnêtes et utopiste) des «faux» rastas (fainéants et

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voleurs). Globalement la diabolisation de l'herbe avait entraîné celle des fumeurs d'herbe. Les antillais avaient déjà vu arriver de nouvelles religions. Mais cene fois il s'agissait d'un mouvement mondial d'origine caribéenne à forte connotation identilaire qui donnait aux Noirs de la Caraibe une place dans le monde. Le mouvement rasta a en effet bénéficié d'une audience mondiale qui a, en retour, renforcé son impact sur les jeunes antilloguyanais. Sa spiritualité, sa philosophie non-violente et fraternelle et l'anirance qu'exercent ceux qui osent vivre l'utopie, son fonctionnement rituel et surtout sa musique, le reggae, ont assuré au mouvement une large sympathie tout en faisant miroiter aux jeunes le sentiment enfin d'une appartenance identitaire forte. Dans la société antillaise francophone encore fortement structurée et très nonnative, excluante, les anitudes de rejet envers les individus à «look» rasta s'expriment encore ouvertement aujourd'hui. En revanche, chez les anglophones les rastas font partie de la société. Ils n'ont jamais été exclus. Le plus souvent ouvriers agricoles, petits paysans, ils sont parfois petits entrepreneurs, employés, voire cadres commerciaux ou avocats ou médecins. 2) L 'herbe des Frères Ainsi donc, le phénomène herbe est lié au phénomène rasta, aux Antilles bien plus qu'ailleurs. Et dans les esprits plus encore que dans la réalité. Mais, à son tour il est historiquement l'un des véhicules du phénomène crack: La Jamaïque, lieu de naissance et base arrière des rastafarians, est devenue, progressivement entre 1968 et 1981 le premier producteur de cannabis du monde. Avec Trinidad, St Vincent et Grenade, elle a constitué un réseau de production et de distribution efficace reliant les Antilles à New-York et à toutes les grandes villes américaines à travers des antillais de la diaspora jusqu'au Panama, au Honduras et en Angleterre (Hamid, 1980). Le commerce du cannabis a obligé ces antillais à s'organiser. L'herbe les faisait penser «constructif», selon Ansley Hamid: ils se rendaient compte que grâce à la marihuana, ils avaient cessé leurs larcins et leurs «embrouilles», qu'ils avaient changé leur comportement désespéré ou futile pour une dimension philosophique et

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une stratégie commerciale. Ils étaient devenus prospères2 (Hamid, 1980). Strictement végétariens, ils se sentaient tenus de manger «sain» et de faire aimer l'herbe par le plus grand nombre. Ils avaient ouvert des épiceries de produits exotiques et vivaient en bonne harmonie avec leur voisinage, c'était là leur protection dans ces grandes villes. «Peace» était leur mot de passe. En Martinique, en Guadeloupe et en Guyane le mouvement a été marqué plus que dans les grandes villes nord-américaines par ce que les anglophones appelaient les «Roots>!,les «racines», qui signifiaient à la fois le retour aux sources (l'AtTique), le retour à la terre (vie rurale et agriculture) et désignent concrètement les «légumes» qu'on appelle également «racines» en Guadeloupe. A contre-courant de l'exode rural qui était la nomle, des jeunes s'installent dans des propriétés non exploitées, y construisent des cabanes et cultivent la terre, élèvent des poules etc. et «fument de la drogue». Ces rastas portant tresses et bonnet de laine vert et jaune, quand on ne les connaît pas «pervertissent la jeunesse» et quand on les connaît sont des «enfants perdus». On loue leur intérêt pour la culture des légumes mais on les couvre d'opprobre pour la drogue qu'ils fument et qu'ils prônent. 3) Circulation d'herbe Entre toutes les îles de la Caraïbe, en particulier anglophones, l'herbe circule. Outre la LIAT, plusieurs compagnies aériennes avaient été créées (Air St Barthelemy, Montserrat Airways, St Vincent and Grenadines Air, Turk and Caicos National Airlines, Air Martinique, Air Guadeloupe...) en même temps que continuaient les relations séculaires de cabotage entre les îles. «Outre les villages traditionnels de pêcheurs, les anses, les baies, les plages sont autant de lieux propices à l'accostage. A J'intérieur des terres, on rencontre dans toutes les îles des marchés traditionnels où se côtoient les vendeurs d'artisanat créole et les vendeurs de «fruits et légumes pays». Les vendeurs d'artisanat des DFA sont approvisionnés par des colporteurs et pacotilleuses» qui achètent aux anglophones. (Jhonny Pattery). Ce sont là des circuits potentiels dont on connaît mal l'implication réelle dans le

2 I..'oplnlon publique ne s'y trompe pas quand elle accorde aux ressorts économiques un rôle Important dans la diffusion de la drogue. contrairement à certains spécialIstes médIcaux qUI ne concédent à J'otlre qu'un rôle totalement mineur par rapport à la demande.

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transport de J'herbe. Il y a également des «touristes de l'herbe» qui en transportent de temps à autre \ ou 2 kilos. 4) La poudre et les Frères: les présentations Les choses ont brusquement changé aux Etats-Unis au début de \982, après la campagne anti marihuana lancée en \98\ par l'agence anti-drogue américaine la Drug Enforcement Administration (DEA). L'abondant approvisionnement des E-U en cannabis en provenance des quatre coins du monde et de la Caraïbe a été interrompu (DEA \98\) par des interventions des forces répressives. Les petits vendeurs des rues et des épiceries ont dû faire face à une surveillance policière de tous les instants. Dans le même temps, les vastes zones qui avaient été plantées de coca en 1975-78 en Bolivie en Equateur, au Pérou, en Colombie étaient arrivées à maturité (Morales, 1989). Des Colombiens commencent à arriver aux Etats-Unis et dans les Caraïbes. Ils proposent aux Jamaïcains et aux Trinidadiens des arrangements lucratifs autour de la poudre de cocaïne. Bon gré malgré, des rastafarians qui cherchaient à compenser la chute de leurs revenus, ont mis de côté, avec réticence, leur idéologie rasta et ont accepté de répondre à la demande de cocaïne. Si ces rastas, les «Bad GuyS» comme on les appelait chez les «clean», sont ainsi devenus revendeurs et consommateurs de poudre de cocaïne, d'autres, nombreux, embarrassés par l'absence de justification biblique à ces pratiques, les ont évitées et sont restés fidèles à la marihuana. Tous les chemins mènent à la roche: la poudre, l'herbe, le besoin d'argent, le Diable etc. En 1984 on apprend à fabriquer le crack. Aux Etats-Unis les rastas revendeurs de poudre se reconvertissent aisément en revendeurs de roches (<<rocks»).Ils se sont progressivement éloignés de leurs frères et de leurs pratiques rituelles. A côté de ces rastas, des systèmes de distribution s'organisent, souvent sous forme de gangs. Rapidement l'offre de crack investit les quartiers pauvres des grandes villes américaines. Quelques individus affichent une opulence soudaine. La violence et la criminalité grimpent dans les statistiques notamment parmi les jeunes des «minorités ethniques». Le discours du rastafarisme fait fond sur la Bible et le précepte de fumer de l'herbe s'appuie sur les Psaumes 18, 9 : «il s'élevait de la fumée de ses narines» et sur l'Apocalypse, le dernier Livre du Nouveau Testament, 22, 2 : «les feuilles de l'arbre de vie servent à la guérison des Nations».

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Après la découverte du crack la justification biblique de son usage a été finalement trouvée dans \' Apocalypse. On lit dans la Lettre à l'Eglise de Pergame 2, 17 : «Au vainqueur, je donnerai de la manne cachée. Je lui donnerai une pierre blanche et, gravé sur la pierre, un nom nouveau que personne ne connaît, sinon qui le reçoit». 3 Tous les chemins semblent mener à la roche. Cependant de nombreux adeptes de l'herbe vont clamer leur hostilité à la roche. La roche est devenue l'ennemie de l'herbe. Les rastas prosélytes de l'herbe (c'est naturel) et des idéaux communautaires déterrent la hache de guerre contre ce produit (c'est chimique), destructeur de communautés et symbole de la violence, de l'appât du gain et, finalement, des valeurs de «Babylone». Le diable est dans la roche. Pendant ce temps, les Bad Guys des Etats-Unis «ont compris que passer de l'importation et de la distribution de cannabis à celles de cocaïne aux fins de transformation en freebase, c'était passer de la fonction d'épicier à celle de restaurateum (Hamid 1990). Ils ont quitté les coins de rue et les portes cochères pour des appm1ements privés où les clients pouvaient consommer sur place et ils ont enseigné à ces clients l'art de transformer la cocaïne en crack. Ce passage de la rue à l'appartement, a facilité voire induit l'échange sexe contre crack Ce qui explique en partie J'extension rapide de la prostitution dans le monde du crack. 1985, l'achat de cocaïne se fait en partie dans les Îles anglophones par l'intermédiaire de certains rastas des Caraïbes. Les Colombiens sont venus leur apprendre à préparer le crack à partir du «basuco» et à partir du chlorhydrate de cocaïne. Actuellement encore on trouve les deux formes dans la Caraïbe, le crack et la poudre qui en général ne reste pas telle quelle et que l'on va transfom1er sur place en crack. Très vite le trafic du crack dépasse très largement le réseau de distribution rasta. L'argent dé la drogue va progressivement infiltrer l'économie familiale. Le fils peut maintenant aider sa mère et ses jeunes frères et soeurs. 0 tempora ! 0 mores! Le père ferme les yeux sur des objets dont il ne veul pas connaître la provenance. La fille est partie, on ne dit pas

3 Certaines

traductions

disent «roche blanche» ou «caIllou blanc»

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qu'elle se prostitue, ça ne se dit pas. La corruption s'installe dans les administrations de certaines îles, par exemple des Bahamas ou de Haïti4. Les parents ne comprennent pas la métamorphose de leur enfant et évoquent une cause diabolique. Ils vont consulter un quimboiseur (lire les travaux d'Hélène Migerel). D'autres s'adressent à des institutions lointaines dont on espère une guérison plus ou moins magique. Les toxicomanes eux-mêmes, impuissants face au «produit», invoquent le Diable pour expliquer la force qui les pousse à aller en acheter. «Ce n'est pas moi qui me commande. Je ne suis plus maître de ce que je veux faire. Il y a quelqu'un...il y a quelque chose...». /) C'est vrai quefumer etfumer, c'est la même chose Aux Antilles-Guyane, au début des années 90, l'herbe et la roche sont vendues dans les mêmes lieux. Elles sont proches. Un même dealer peut vendre les deux. On commence par respecter le choix de chacun. Celui-ci veut de l'herbe, on lui vend de l'herbe. Celui-là veut les deux, il pourra acheter les deux. Mais on ne dira jamais assez combien la voie d'administration a été déterminante dans la création de la demande. Le fait que le crack se fume alors que la cocaïne se prise a facilité considérablement l'installation du crack dans la communauté caribéenne. Le glissement du joint au black-joint se fait insensiblement. Cependant le crack a renforcé le phénomène de ghetto, effet secondaire de l'exode rural des années 705. La Crique à Cayenne, Boissard à Pointe-à-Pitre/ Abymes, la Mangrove pour la conurbation LamentinlFort-de-France sont les lieux de tous les trafics. Le crack a radicalisé la marginalisation de ces ghettos où l'on ne peut plus se risquer, surtout la nuit. Aujourd'hui, certains, «drogués à vie» ont élu domicile dans les ghettos -(où d'ailleurs il y a maintenant plus de roches que d'herbe)- pour assurer leur approvisionnement régulier et, éventuellement, finir là leur voyage au bout de la drogue.

4 Des efforts sont actuellement réalisés dans ces pays pour combattIe la corruption. 5 Nous menons une recherche qUI est en cours «Trajectoires des toxicomanes au crack» qUI étudie parallélementla trajectoire des personnes ct celle des quartiers qUI ont «basculè dans la drogue» Les lecteurs intéressés par ces aspects pourront s'y référer a partir de Novembre 1998.

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Ainsi on peut dire que la période cannabis a duré environ 16-] 8 ans (1964-1981) tandis que la période chlorhydrate de cocaïne a duré I an et demi (1982), la période tTeebase-éther Ian et demi (1983-84) et la période «crack» a débuté en 1984-85. Il n'y avait pas, dans la Caraïbe, de culture de l'injection intraveineuse ni de culture de la cocaïne ou de l'héroïne, restait la «fumette». Sous toutes les latitudes fumer est un rite de passage commode. C'est la transgression de l'adolescent. Quant aux adultes, tous savent fumer. Ailleurs que dans la Caraïbe, des toxicomanes ont choisi de passer du «sniff» ou de la voie intraveineuse au crack fumé parce que les effets en étaient plus intenses ou bien parce qu'ils voulaient éviter les risques de la contamÎnation. Ce n'est pas le cas dans la Caraïbe où, indépendamment des vulnérabilités classiques, on entre dans le monde du crack à la fois parce que fumer c'est facile et que vendre ça peut rapporter gros. 2) Néanmoins il y afumer etfumer Le fait de fumer n'est pas qu'une «voie d'administration de la drogue». On ne peut pas se contenter de recueillir cette donnée. La manière de fumer mérite d'être analysée car elle influence les comportements. On peut décrire les manières de fumer avant l'alTivée du crack (hormis la pipe à eau et le carton souple roulé en cône qui permet d'aspirer les fumées) amsl: a) Les Caribéens utilisent la marihuana plutôt comme stimulant, mêlée à des feuilles de tabac enroulées en gros cigares, en créole potos. b) Chez les Noirs Américains et les Hispaniques l'herbe n'est qu'un des éléments d'un usage diversifié de drogues destiné à «s'éclater». Le «joint» a une forme de cure-dent. L'herbe est consommée dans des «get-high parties» avec de l'alcool et de la cocaïne en sniff et parfois même avec de j'héroïne. c) Chez les Blancs la marihuana est régulièrement associée à du PCP, à des comprimés (amphétamines, barbituriques, tranquillisants) et à des hallucinogènes.
.

d) En France la résine (le «hasch» ) a les faveurs des adeptes du cannabis bien que l'herbe ait toujours été présente. Cette dernière a une image plus «cool». Elle est fumée associée à du tabac blond en cigarettes fines roulées dans trois feuilles de papier à cigarette terminées par un bout en carton souple (ticket de métro) qu'on porte à la bouche. Elle

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est perçue stimulante.

davantage

comme

calmante

et tranquillisante

que

Plusieurs auteurs ont confirmé cette différenciation culturelle des manières de fumer: lellinek (\962). Yawney {l969), Angrosino (1972), Hamid (1986). Elle n'existe pas avec le crack. Observons, de plus, que le commerce du cannabis avait maintenu le cloisonnement entre les Caribéens qui tenaient ce commerce et d'autre part les Afro-Américains, les Hispaniques et les Blancs qui n'étaient que consommateurs. La manière de fumer ce cannabis et même l'effet psychoactif attendu maintenaient également la séparation. Aux Antilles-Guyane l'usage du cannabis, en dépit de son extension, garde un fumet d'interdit du fait à la fois de la forte réprobation du pays profond et du maintien de la répression. Aujourd'hui le crack a brouillé les cartes. Les aspects rituel et culturel déjà notablement atténués par la banalisation de l'herbe cèdent la place à l'attente de l'effet. Le sens transgressif disparaît derrière le rôle médicamenteux, psychotrope que le produit joue dans le fonctionnement psychique du sujet. Comme une conséquence de cette évolution, on observe, notamment aux Etats-Unis, un effacement des cloisons inter-culturelles entre les communautés défavorisées Afro-Américaines, Afro-Caribéennes, Hispaniques et blanches; loin, bien sûr, de toute politisation. Le crack apparaît comme un facteur d'uniformisation6 et de mondialisation de comportements dus à l'action chimique du produit davantage que comme un véhicule de la culture noire des banlieues des villes américaines: par exemple les usagers de crack des Antilles-Guyane ne sont absolument pas intéressés par le rap ni par son environnement culturel. 3) L'argent de la roche Il fait actuellement l'objet d'une recherche sur les «Trajectoires des toxicomanes au crack» qui, à côté des aspects psychologiques et sociologiques aborde les aspects macro et micro-économiques de la consommation de drogue aux Antilles françaises.

610UI en élant un formidable

facteur de désoclalisatlon.

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Faisons seulement remarquer que le crack appauvrit humainement et financièrement les Antilles-Guyane. Même si quelques-uns retirent du commerce du crack des bénéfices, ils le font aux dépens d'autres au sein de la communauté. Finalement les revenus du crack sont prélevés sur la communauté et enrichissent les fournisseurs extérieurs. A titre d'exemple on assiste à une hémorragie du patrimoine de joaillerie de nos pays. Sur le plan macro-économique nous échangeons notre argent contre de la fumée de crack. Sur le plan micro-économique, le maître-mot du monde de la drogue est aubaine. Parmi les chemins qui mènent au crack, comme à toutes les drogues, l'argent-aubaine représente évidenunent un facteur déterminant de l'offre de drogue mais du côté de la demande également, pour le toxicomane qui a de l'argent ou qui trouve de la drogue à crédit, pouvoir se droguer est une aubaine. L'argent c'est de la drogue et inversement. C'est pourquoi les journalistes, lorsqu'ils relatent une prise de drogue par la Police ou les Douanes, donnent toujours l'équivalent en monnaie pour qu'on se rende compte de l'importance de la prise. Les sommes sont toujours fabuleuses. Ce qui, d'ailleurs, incite à en rêver comme on rêve du gros lot. Conclusion Ce coup d'œil sur la substance crack et sur la culture «roche» donne une petite idée de la complexité de <da toxicomanie» alors même que nous n'avons pas abordé dans ce chapitre les aspects les plus difficiles de la nature de la toxicomanie, ni les problèmes de biochimie, de neurobiologie, de psychophysiologie, de psychologie des comportements, de psychanalyse, du traitement, etc. Ce coup d'œil, cependant, met en évidence l'importance des données scientifiques et la nécessité d'aborder le problème avec une perspective constructive de solutions à trouver. Certains des aspects non abordés ici sont en cours d'étude dans la

recherche que nous menons7 sur les «Trajectoires des toxicomanes au
crack». Elle présente l'originalité d'étudier parallèlement les hommes et les quartiers, c'est-à-dire qu'elle tente d'intégrer des données individuelles et les aspects socio-économiques d'un quartier. Elle étudie en particulier les questions que l'on se pose sur la toxicomanie au crack, sur la gravité de la toxicomanie dans nos régions par rapport à d'autres, sur le profil
7 Avec raide de "Office FrançaIs des Drogues ct des Toxlcomanics ct Ic soutien de la

DIrection Générale

de la Santé.

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socio-économique des toxicomanes antillo-guyanais, sur leur environnement familial et social, sur l'état de leur santé physique et mentale et leurs traits de personnalité. La mise en parallèle de J'histoire des quartiers et des hommes qui ont basculé dans la drogue nous aidera à mieux comprendre le phénomène.

Bibliographie CHARLES NICOLAS A. Sida et toxicomanie, Répondre. I vol. FrisonRoche édit. Paris, 1989, 200p. HAMID A. Ganja and the Rastafarians in Trinidad. Ann.Arbor. Michigan University Microfilms, 1980, USA HAMID (\. The political economy of crack related to violence. Contemporary Drug Problems, 1990, 17, :31-77 MORALES E. White Gold in Peru. University of Texas Press 1989, Austin, USA

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Aimé CHARLES-NICOLAS

L'Herbe... racontée aux grandes personnes

L'herbe, qu'est ce que c'est? C'est une plante herbacée annuelle à feuilles dentées et palmées, à tige haute (J à 2m en moyenne) et hérissée de poils, dont les pieds mâles et femelles sont distincts. On l'appelle cannabis ou chanvre indien. C'est à partir des graines, des feuilles et des grappes de ses petites fleurs séchées qu'est préparée «l'herbe» ou marihuana ou kif (Maroc) ou ganja (Jamaïque) ou zamal (Océan indien). «L'herbe» se vend en enveloppes contenant des débris végétaux. Le cannabis peut aussi se préparer soit sous la forme "haschich", pain compact de résine extraite de la plante, soit rarement sous la forme d'huile de haschich. Si l'usage du cannabis ne s'est répandu que récemment dans les pays occidentaux pour ses effets stupétiants, il a été utilisé ailleurs depuis plusieurs millénaires à des fins médicales, religieuses ou sociales. L'activité stupéfiante est due surtout au delta-9-tétrahydrocannabinol (THC), principal alcaloïde actif du cannabis. Sa concentration dans la plante dépend d~ la luminosité, de l'altitude et de la qualité de la terre. L'huile est la plus concentrée, en moyenne 20%, elle peut contenir jusqu'à 60 p. cent de THC, tandis que la marihuana en contient 0,2 à 7 p. cent (en moyenne 3%) et le haschich 5 à ] 2%. Certaines variétés de haschich peuvent atteindre 20 à 28%. La sinsemilla est une préparation d'herbe faite des fleurs et des bourgeons des plantes uniquement femelles. Elle est plus concentrée en THC que l'herbe ordinaire (en moyenne 7%, pouvant aller jusqu'à 24%)
Aux Antilles-Guyane la forme de cannabis la plus utilisée est la marihuana ou ({herbe» puis la sinsemilla.

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