De l'idéologie coloniale à celle du développement

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L'ouvrage propose une analyse du discours de l'idéologie qui structure les relations de dominance que la france a nouées avec une partie du continent africain. L'ouvrage entend ainsi montrer quelques-uns des moyens dont dispose l'analyste du discours pour apporter son éclairage propre dans le champs des études des idéologies, et au-delà dans celles de l'idéologie.
Publié le : lundi 1 mars 2010
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EAN13 : 9782296252981
Nombre de pages : 277
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Il s’agit de décrire desdiscours. [...] jevoudraisfaire apparaître, dans
saspécificité, le niveau des «choses dites »:leurcondition
d’apparition, les formes de leurcumul et de leur enchaînement, les
règles de leur transformation, les discontinuités qui les scandent.Le
domaine deschosesdites,c’estcequ’onappelle l’archive;
l’archéologie estdestinée à en faire l’analyse.

FO U C AU LT,L’archéologie du savoir[1969]

IN T RO D U C T I O N

1
L’objet de cet ouvrage est uneanalyse dudiscoursdes relations
dedominancecoloniale etpostcolonialeque la Franceaentretenues
avecune partie ducontinentafricain.Etau-delà,c’estl’analyse des
liensentre discoursetidéologies, entre
pratiquesdiscursivesetpratiques sociales qui est visée.Parcebiais, l’ambition estd’illustrerce
que l’analyse dudiscourspeutapporteràla
compréhensiondesproblématiques socio-historiqueshabituellement réservéesàd’autres sciences
humainesetainsi de participerauprolongementde l’expérience de
l’analyse dudiscoursdite « à la française ».
Cesliensentre discours, idéologie etpouvoir,MichelFoucault, puis
MichelPêcheux, lesavaientproblématisés,àlafin desannées 60,avec
lanotiondeformationdiscursive. Introduite
parFoucaultdansL’archéologie du savoir,cette notion heuristiquement stimulante est
restéerelativementpeuopérationnellecomme outild’analyse.Replacée
danslecadre de l’analyse dudiscoursparMichel Pêcheux, ancrée
dans une posture d’engagementpolitique,celle dumarxisme etde la
lutte desclasses,cetteapprochesembleaujourd’hui obsolète.Est-elle
pourautant,àl’instarde l’École françaisequi l’aportée,à«classerau
registre de l’histoire desidées»[MAINGUENEAU1997, p.24]?Auprix
d’uneactualisationthéorique etd’un déplacementde l’engagement vers
uneanalysecritique de lamondialisation libérale, ne peut-on
pasenvi

1.Cetouvrage estissud’une thèse de doctorat soutenueàl’universitéPaul-Valéry
(MontpellierIII) en2007(dir. Paul Siblot):Des rhétoriquescolonialesà cellesdu
développement: archéologie discursive d’unedominance.Jeremercie chaleureusement
Mélissa Barkat-Defradas,ThierryBulot,PierreLarrivée pourlapersévérance de leurs
encouragements,GillesPérezpour sonassistanceàla compositionLTXdu texte ainsi
A
E
queThéo pour sonaccompagnementamical danscette entreprise. Jetienségalementà
remercierl’équipe deL’Harmattan pour son soutien et sa confiance.

10

De l’idéologie coloniale à celle du développement

sagerde prolonger le projetde l’analyse dudiscoursdeseconstituer
comme outil d’analyse desidéologiesetàtraversellesdel’idéologie?
Discoursetidéologiesontindissociableset on voitmal en
effetcomment l’analyse dudiscourspourrait sesoustraire de l’analyse de
l’idéologie.Ellesembleaucontraire constituer son objetde prédilection, objet
desplusproblématiquesil est vrai,tantilestdifficilevoire impossible
pourl’analyste dese placerhorsdetoute idéologie.L’analyse
dudis1
coursétantelle-mêmeune praxis[LAFONT1978, p. 125], l’analyste
court en outre le risque de ne produirerien de plus qu’un discours sur
lesdiscours qu’elle estcenséeanalyser.
Lerésultatdecette prise derisque estle livrequ’on va lire,consacré
àuneanalyse dudiscours,celle de l’idéologiecoloniale
etdesarecompositiondans lediscourscontemporain dudéveloppement.En d’autres
termesc’est une expérience empirique d’archéologie discursive d’une
dominance.J’entendspardominancel’état relationneldedépendance
mutuelle danslequel deuxentités setrouvent suite à ladomination de
l’Unesurl’Autrecombinéeàl’assujettissementetàlasoumissionde
l’Autre parl’Une et qui formesystème.
Lechoixdecette problématiquetrouveson origine
dansdesexpériencesd’expertise dansledomaine de l’aide
internationaleaudéveloppement etdans saremise en question.Lapratique professionnelle
surleterrain,dans les paysbénéficiaires, notamment enAfrique,a été
lerévélateurd’uncertainnombre deconstats.Premierconstat trivial :
celui duprésupposé d’un modèleavancé de développement représenté
parl’expérience occidentalesurlequel lespolitiquesdedéveloppement
reposent.Si le langagedudéveloppement estdevenu lalangue
véhiculaireunique,àdéfautde paradigme deremplacement, les tenantset
lesaboutissantsduprojet qui
lesous-tendsontdifféremmentinterprétés:parles uns,comme un devoirhumanitaire dontdépend le
maintien de lasécurité mondiale – etdonc commeunenécessité – etpar
lesautres,commeune manifestationdu « néocolonialisme» – etdonc
commeunabusde pouvoir.Maisla«révélation »proprementdite a
étécelle du rôle actifjoué parle discoursdans le fonctionnementde
cette dominance:lesdébats, lesprogrammes, lesallocutions, les
rapports, les plansdirecteurs, les entretiens, lesenquêtes, les statistiques...

1.Lapraxiscomme «source desinformationsperceptivesetdesconnaissances
acquisesparl’expérience pratique,informationsàpartirdesquelles s’élaborent les
représentations verséesaulangage »[SI B L OT2001e, p. 268]estauxfondementsde la
Praxématique,linguistiqueanthropologique,fondéeà Montpellierautourde RobertLafont, qui
se donne un «cadre épistémologique explicitement réaliste »[2001, p.262]
:«unelinguistiquequi n’apluspeurdu réel »[SI B L OT1990, p. 57].

Introduction

11

quisontaucœurde l’activité desexperts endéveloppement ne sont que
discours,dudiscours qui agit.
Le discours n’est pas représentationdesfaitsetchoses,refletd’un
réelqui luiseraitextérieuretlui préexisterait,c’est une pratiquequi,
auxcôtésdesautrespratiques sociales, participe à l’existence etàla
marchedumonde.Parlesmanièresdenommer leschoses, les locuteurs
découpent lemonde perçuencatégories.L’organisationdesénoncésest
unemise en scène quitémoigne decettevision etdivision dumonde.
Parles reprisesde proposantérieurs, lesnégations, lesdésinences
verbales(temporellesouaspectuelles), lesmarqueursdesubjectivité... et
bien d’autresmarqueursdiscursifs que j’analyse ici, desplaces
sontdistribuées, desdoutes sontémis,une distance estplacée,uneadhésion ou
aucontraireun désaccordavecdespropos, desidées, despositions sont
signifiés...Lesdiresontla capacité de faire, de défaire etderefaire la
réalité dumonde.
Lesanalysesentendentparconséquentpointerladimension d’acte
dudiscoursdansl’exercice de ladominancecolonialequiserecompose
dèslesannéescinquante, danslecadre des relationsbilatérales, puis
1
danscelui élargi des relationsmultilatérales, dansdesprogrammes
d’aideaudéveloppement, dontlespremiers termesfontleurapparition
dansla Résolution 198-IIIde l’ONU [1948](«Economicdevelopment
ofunder-developedcountries»), etdansle discoursduPrésidentdes
États-UnisH. Truman,qui lance en 1949 l’idée d’un « programme de
développement», «au service de l’amélioration etde la croissance des
2
régions sous-développées».Danslecadre franco-africain,
elles’institutionnaliseaveclesaccordsdecoopérationsignés simultanémentaux
indépendances.Ladéclaration desindépendances,quistipule
lasouveraineté desnouveauxétatsafricains, produit unerupture politique,alors
que lesaccordsdecoopérationautorisent unecontinuité,sousde
nouvellesformes, parlebiaisdesprogrammesd’aide
etd’assistancetechnique.Cette dominance d’un nouveaugenre,HamadouHampatéBâ,
l’écrivain malien, l’avaitainsirésumée dans samaximecélèbre:

Lamainquireçoitesten dessousdecellequi donne.

Le discours« développementiste »
paradigme postcolonial lorsqu’ils’est

s’estimposécomme l’unique
agi de nommerles situations

1.NotammentleProgramme desNations uniespourleDéveloppement(PNUD) etles
programmesd’aideauxpaysAfrique-Caraïbes-Pacifique oupaysACPde la Direction
générale dudéveloppementDG8 de l’UnionEuropéenne.
2.Discours surl’étatde l’Union,PointIV.

12

De l’idéologie coloniale à celle du développement

danslesquelles setrouventlespaysnon-occidentauxetnon-nantis que
l’on désigne maintenantdu terme générique de « paysdu sud ».Il est
parlécourammentdansde nombreuxmilieux(scientifiques, politiques,
médiatiques)qui pourtantn’entendentpas toujours serevendiquerde
cette «croyance occidentale »[RIST1996],comme entémoigne le
1
directeur scientifique duGRET :

Soulignons que laprégnance dudiscoursdéveloppementiste est telle,
dès qu’ils’agitd’organisationspaysannes,que lesplus rigoureux
d’entre nous sesurprenaientmalgré euxàutiliserles termesde
« population-cible »,de «participateion »,tc.,quisontdes termesdu
développement, maisnon desconcepts sociologiques...C’estdire la
vigilance épistémologiquequi estnécessaire
pourconstruireuneanalysevéritablementanthropo-sociologiquesurcethème.
[LAV IG NE-DELV ILLE1992]

Laposturecritiqueàl’égard de lanotion de développementetdu
bien-fondé desespolitiquesn’aen effetpasattendul’analyse
dudiscours.Soncaractère idéologique,sesliensplusoumoins tendusavec
l’idéologiecoloniale, leseffetsde dominancequecette notion induit
ontété pointésetanalyséspard’autresdisciplines,
notammentlasociologie etles sciencespolitiques(Rist,Latouche,Partant...).Lanotion
fait toujoursdébatetl’inconfort qu’elle procure estperceptible dansles
aménagementslexicauxdontelle fait
régulièrementl’objet:développementdurable, humain,co-développement,cequeLatoucheanommé
le «développementàparticule »[LATOUCHE2004,
p.31].L’existence même dedébats signale laprégnance d’une idéologie ou, pour
employer untermecréé parFoucaultpouréviterprécisément« desmots
trop lourdsdeconditionsetdeconséquence »comme notammentcelui
d’idéologie, d’ufone «rmation discursive »[FOUCAULT1969, p. 53],
dont une descaractéristiquesétait,selon lui, d’êtreun «espace de
dissensionsmultiples»[p.203].Cesontlespointsdevue multiples
etcontradictoires sur un mêmeobjetde discours quiconstruisentdes
notions telles quecelle de développement: cespointsdevue,capitalisés
danslesmots,sontenregistrésdanslesdictionnairesetencyclopédies
etconstituentles savoirspartagésd’unecommunautéculturelle.
L’analyse dufonctionnementdiscursif de ladominancecoloniale
–revendiquéeaunom de la civilisation etdesesprogrès– etcelle
desmodalitésdesarecomposition –aunom d’une idéologie
partagée,celle dudéveloppement– est une entrée possibleàl’analyse du

1.Groupe deRecherche etd’ÉchangesTechnologiques.

Introduction

13

fonctionnementidéologique.L’idéologiecolonialeatrouvéson
expression dansdespratiquespolitiques, militaires,socialesetdiscursives qui
avaientpournomsla« pénétratdeion »s territoiresetdesmentalités,
leur« pacification » etla«civilisation » despeuples sauvages,attardés,
arriérésparlesnationscivilisées, avancées.D’uneautre façon,
l’idéologie dudéveloppement s’inscritdansdesmarqueursdiscursifs,
notammentdansdesparadigmesdésignationnels qui fonctionnentcomme des
motsd’ordre,
desassignationsàoccuperdesplaces:développés,sousdéveloppés, en voiede développement, pays les moinsavancés...La
dominances’est recomposéeaugré desévénementshistoriques sans
pourautant que l’ordre ensoitbouleversé.
Lavisée desanalyses seveutdouble:d’une part, ils’agitd’analyser
lesprocessusdiscursifsde larecomposition dudiscourscolonial en
discoursdudéveloppement,c’est-à-dire l’analyse desmodesdetransition
entrecequisemblea prioridonnécomme deuxensemblesdiscursifs
que délimitentlesévénementshistoriquesdesindépendances.Lesdeux
ensemblesde discours sont-ilsà considérercomme
deuxformationsdiscursivesdistinctes ?Doit-on parleravec Foucaultde
«rupturearchéologique »,de «discontinuiteé »tde «transformations»[FOUCAULT
1969]?oubienavec COURTINEetMARANDINdu« déplacementdes
frontières»[1981, p.25]d’uneseule etmêmeformation discursive,
migrantaugré des soubresautsde l’histoire etde l’évolution desidéeset
desmentalités ?Seul lerepérage de
marqueurslinguistiquesdetransformation peut témoignerde l’effectivité d’une modification despratiques
discursivesetattesterd’unerecomposition de l’idéologiecoloniale
versceque l’on nomme pluslargement une «culture post-coloniale »
[BLANCHARDetBANCEL2006]?
Ils’agit, d’autre part, de montrerlerôle performatif de lapratique
discursive dansle processusde dominance.Comment,aufil des
rupturesetdescontinuitéshistoriques,setrameun « ordre dudiscours»qui
préserveun ordre dominant ?Comment se manifestentles« effets» de
mémoire et,àtraverseux,quelrôle joue l’implicite dudiscoursdansle
«bon » fonctionnementdes rapportsde dominance?Quelsmarqueurs
linguistiques repérablesdansl’épaisseurdudiscourspermettent-ilsde
régulerces rapports ?
Les questions que je poseaux textesnesontpasde l’ordre
dupourquoi?de l’explication descausesdesphénomènesde dominance, ni de
laresponsabilité duqui?, ni même
duquoi?quirelèveraitd’uneanalyse ducontenu, maisducomment ?: commentlespratiquesdiscursives
font, leurscapacitésàêtreagissantesdansl’établissementdes rapports
de place, leurdimension d’acte.

AV I SAU LE C T E U R

L’ouvrageaspireàrencontrer seslecteursnonseulementdansle
champ de l’analyse dudiscoursetde lalinguistique, maisaussi dans
d’autreschampsderecherche, de politique,
d’expertise.Plusgénéralementilaimeraitpouvoir s’adresseràtousceux quis’intéressentau
rôle desdiscoursdansles relationsde dominancecoloniale etde l’aide
audéveloppementetàtousceux quis’interrogent surnotrerapportà
l’altérité.Ilsevoudraitdoncd’uneapproche multidisciplinaire,cequi
constitue ensoiune gageure,car son intérêt,s’ilen est,réside
précisémentdanslaspécificité de l’approche linguistique etdiscursive d’une
problématique politique.
Lesdifférentschapitrespeuvent sans trop de difficulté être
lusindépendammentles unsdesautres.Afinque le lecteurpuisse orienter ses
choix, j’en indiquerairapidementlateneur.
Lechapitre premier s’attacheàpréciserle lieude l’analyse etla
position de la chercheuse faceàson objet.Il permetaulecteurde mieux
comprendrecequ’estetceque n’estpasl’analyse dudiscoursetpar
conséquentceque l’on en droitd’attendre d’elle.
Lechapitre2présenteun ensemble de pratiquesenvisagéesdans
leurdimension discursivequistructurentl’idéologiecoloniale puiscelle
dudéveloppement.Ladimension d’acte
desdiscoursestillustréeàtravers quelquesformulesagissantesdanslarelation de dominance.
Lechapitre3estconsacréauxphénomèneslinguistiques qui
produisentleseffetsdecontinuité
etdechangementdontfontétatlesdiscoursducorpusanalysé.
Leschapitres4, 5 et 6 sontdesanalysesaufil dudiscoursauprisme
dequelquesmarqueurslinguistiques qui ontcontribuéàla construction
d’une dominance politique, desoriginesde lamatrice
discursivecolonialeàses recompositionsdansl’ère dudéveloppement.
Lechapitre7propose enfinunesynthèse des spécificitéslangagières
d’une forme de dominance discursivequi permettentd’expliquerdes
phénomènes tels que l’invention dudéveloppementoulapermanence
d’uncertain nombre decontradictionsconstitutivesdecette idéologie.

CHAPITRE 1

UP O S T U R EDN E’D I S C O U R SD UA NA LY S E

J’aborde larecomposition de ladominancecoloniale et seseffets
enanalyste dudiscours.Je définirai d’abord l’analyse dudiscours que
jeconçoiscommeun moyen dequestionnerdespratiquesetd’analyser
desfonctionnementsidéologiques.
Puisje poserai laquestion dulieude l’analyse.Où se placerpour
menerà biencetteanalyse?Le pointdevueau senspremierdu terme
estcapital danscette démarche etdétermine l’objetde l’analyse.

Renoueraveclaviséecritique de l’analyse dudiscours

Lesambiguïtésde l’analyse dudiscours
Aujourd’hui, letermeanalyse dudiscoursnommeàlafois un
champ disciplinaire de lalinguistiqueau senslarge et une pratique
d’analyse,quise distingue de l’analyse decontenucomme de
lalinguistique de lalangue,touten maintenantdesliensétroitsetparfois
ambigusavecelles.
1
L’acte de nomination «analyse dudiscours» estattribuéà Z.
S.Harris[1952]–discourse analysis–, maisilsembleque l’analyse du
discours, dansl’approchequiaété dénommée « école française » dans
2
l’après-coup ,aitémergé, danslesannées 60, de la«convergence de
courants récentsetdu renouvellementde pratiquesd’étudesdes textes
trèsanciennes»[MAINGUENEAU2002b, p. 41],
notammentlarhétoriqueantique.
Lesconditions socio-historiquesde l’émergence de l’analyse du
discoursenFrance méritentd’être mentionnées, puisqu’ils’agitde la
période desannées1960-70,c’est-à-dire danslebrassage intellectuel
3
etpolitique deMai-68 .Cependant, lesdifférentscourantsde
l’ana

1.Surlesfondementsde l’analyse dudiscours,voirnotammentMA Z I È R E2005.
2.SelonCourtine2003cité parPAV E AUetRO S I E R2005, p.3.
3.L’archéologie du savoirdeFoucaultetl’AnalyseAutomatique duDiscoursde
Pêcheuxparaissent tousdeuxen 1969.

18

De l’idéologie coloniale à celle du développement

lyse dudiscoursmobiliserontcecontexte de manière différente.Pour sa
part, l’AADdePêcheux se positionneradanslesillage dumatérialisme
historique etde l’althussérismeainsique danscelui de l’expérience
analytique etintellectuelle de l’École freudienne deParis, fondée par
J.Lacan,qui donneau termeanalyseunerésonance psychanalytique
quis’estomperaprogressivement.
L’analyse dudiscours seconstitue, etce n’estpasle moindre des
paradoxes,aufirmamentdu structuralisme:lalinguistique estalors
1
ladiscipline pilote des scienceshumaines.Elles’inscritdanscette
« idéologie »structuralistequ’elle nerécuse pas, enconcevant un objet
d’étude, le discours,constitué de matérialité discursive etidéologique
qui letraverse etleconstitue enappuisurlalangue, notamment surla
syntaxe.Lechamp disciplinaire hétérogènequi émergealorsouvre des
perspectivesnouvellesàladiscipline derattachement, lalinguistique,
encorerepliéesur son objetde prédilection, lalangue.
«Quel objetpourl’analyse dudiscours ?»s’interrogeaientCourtine
etMarandin[1981, p.21-33] aucolloque deParisX-Nanterre.L’objet
de l’analyse dudiscours,qui «secherchaitdanslatension entre
l’histoire etlalangue »[MALDIDIER1986a, p. 59],aparfoisfaitconsidérer
ladiscipline, « inquiète deson objet»,comme « hybride,bancale, faite
biensouventdecompromisincertains ;promesse peut-être
d’unearticulation manquée,compromettante pourle « purlinguiste », personnage
dontlerapportaudiscours serègle ducôté de laphobie, décevante pour
l’historien, lasd’attendre etde nerienvoir venir»[p. 12].
Si lalinguistiquereconnaîtmaintenantle discourscomme l’objet
permettantd’analyserlalangue,se poseaujourd’hui,comme hier, la
question de laplace de l’analyse dudiscours:

— discipline linguistiqueàpartentière?
—scienceauxiliaire?
—champ d’analysetransdisciplinaire?

Appartient-elle en propreauxsciencesdulangagepouremployer
2
unterme moderne,bienquetrop général etcontestable?Laquestion
divise leschercheursetdeuxécoles s’affrontent:lapremièretendà

1.Grâce principalementauxapportsde laphonologie,que l’anthropologie exploite
etdéveloppeavecprofit, notammentC.Lévi-Strauss(Anthropologie structurale, 1958),
alors queB.Pottier(1963) etA.J.Greimas(1966)appliquentàlasémantique lesmodèles
structuraux qui ontmontré leuropérativité en phonologie.
2. «Il existe différentes sortesderecherchespossibles surle langage entant qu’activité.
[...]enbref, le langage n’estpas unthème propreàlalinguistique »[CU L I O L I1987,
p. 11].

1

Une posture d’analyse du discours

19

ouvrirlechamp d’analyse enreconnaissant une diminution de
laportéecritique[MAINGUENEAU2002a, p. 45],alors que
lasecondeconsidèrequle «aperpétuation duchamp de l’analyse de discourspasse
en permanence par une interrogation historique etépistémologique »
[GUILHAUMOU2005, p. 96].

Une scienceauxiliaire? un outil?«Aucunescience humaine ne
peut s’approfondir sans rencontrerle langage »[ACHARD1989, p. 83].
Etde nombreuxchercheursenSHSdéclarentainsi, « eux-aussi
»analyserdesdiscours.Danslaréalité ils’agitplutôtd’uneanalyse ducontenu
textuelquecesdisciplinesmobilisentcomme outilau service de leurs
objetsd’étude,avecl’assistance de logicielsde lexicométrie
etmaintenantdetextométrie.L’analysedudiscoursadece faitdumalàtrouver
salégitimité etàse positionnerentant quechamp disciplinaire.Ellese
voitainsiréduiteàunrôleancillaire,au service desdisciplines
reconnuescomme légitimespour s’exprimer surles terrainsde
l’histoirecoloniale, despolitiquesde développement, de lamondialisation, de
l’immigration, etc.Cequi faitdireà JacquesGuilhaumou que lalinguistique,
«cette ex-discipline pilote des scienceshumaines seretrouveraitdans
l’armoireauxaccessoiresde
l’historiensousl’étiquette“sciencesauxiliaires”»[GUILHAUMOU1984, p.39].
Danslesannées 70pourtant, l’analyse dudiscoursétaitbien, dans
l’espritdePêcheux, maisaussi deshistoriensdudiscours tels queRobin
etGuilhaumou,quivontjusqu’àlarevendiquercommeun « domaine
àpartentière de l’Histoire »[ROBIN1974, p. 4],un moyen –voirele
moyen – d’analyserdespratiques, politiques,socialesetidéologiques:

Commentcernercequ’il estconvenud’appeler
leur trametextuelle, lespratiquesdiscursivespar
actualisentlesidéologies qui lesgouvernent ?

les« mentalités»sans
lesquellesleshommes

[RO BIN1974, p. 4-5]

Lavisionréductrice de l’analyse dudiscours quitendàprévaloir
aujourd’hui esten grande partie dueàl’émergence de lalinguistique
dudiscours qui opèresurdesobjetspluscirconscritsd’un pointdevue
linguistique (temps verbaux, négation, nom propre, etc.).L’analyse du
discoursa(ouavait) pourambition d’analysercequi, dansl’interaction
de la chaîne parléeaveclesautrespratiques, « faitdiscours»[ACHARD
1989, p. 824].

20

De l’idéologie coloniale à celle du développement

LatransdisciplinaritéUneautre difficultérencontrée par
uneanalyse dudiscours,qui neseraitniuneanalyse decontenu, niune
linguistique dudiscours, est son positionnement scientifique
danslatransdisciplinarité,àla croisée des scienceshumaineset sociales– linguistique,
littérature, histoire,sociologie,anthropologie, psychologiesociale –,
avectouslesespoirs, maisaussi lesécueilsetlesenjeux qu’untel
positionnementinduit.Le découpage institutionnelquis’estopéréàpartir
e
duXVIIsiècle n’afait quereplierleschercheursdansleurs
spécialisationsdisciplinaires.Lerésultat se fait sentiràtraversladifficulté
à croiserles regardsdes têteschercheusesdontfontétatles sciences
humaineset sociales.Si leschercheurs sesaisissentbien dethématiques
communes, ilspeinentencoreàse pencherensemblesurdescorpus
communsparexemple.

Engagementetéthique de larecherche
Aujourd’hui l’analyse de/du/desdiscoursn’apluslaviséecritique
qui étaitcelle de l’analyse-du-discoursàlafrançaise.Elle estassumée
plus volontiersparl’anglo-américainecritical discourse
analysis.L’appellationmême d’«analyse dudiscours» estécartée
parcertainscourantslinguistiques, de mêmeque letermediscoursauprofitdecelui de
texte, horslanomination des typesde
discoursouhyper-genres.FrançoisRastier s’en explique parlecaractèretrop général et surtout trop
marqué du termediscours, parcequ’indissolublementliéàl’école
françaisequi «adonnéà ce mot uneacception politique devenueàprésent
vaguement sociologique »[RASTIER1996, p. 4].C’estleconceptde
discourstelque l’athéorisé l’école françaisequi estnommément rejeté
enraison desliensétablisparPêcheuxentresituationetpositionet
entrepositionde classeetpositionde parole, envertude
ladétermination de l’individu socialement situésur sesproductionslinguistiques.
Lasémantique des textesentend égalementexclure l’idéologiecomme
objetd’analyse.
L’obsolescence dumatérialisme historiquea-t-ellesigné l’arrêtde
mortde l’analyse dudiscours ?Ne peut-on pasassigneràuneanalyse
dudiscoursdesobjectifscritiques, ladoterdesmoyensd’analyserdes
phénomènescomplexesde politique etdesociété en
partantdumatériaulinguistique, de l’organisation énonciative, des régularitésetdes
transformationsdiscursives ?
La chose n’esten effetpas simple.Commentaborder unsujetaussi
couru que les relationscoloniales ?Latentation estgrande dese
laisserentraîneràl’énoncé de lieuxcommuns,tantl’analyse immédiate

1

Une posture d’analyse du discours

21

estbiaisée parl’expérience personnelle etla connaissance desabus
que lesystème de l’aideaudéveloppementgénère,abusde pouvoir
de lapartd’individus, desociétés, de gouvernementsici etlà-bas.Il
convientd’emblée de «raison garder» ense
départissantd’uneattitude jusqu’au-boutistequi défendraitla cause de la conservation des
culturesafricainesmenacéesparlesdangersde «la» modernité.Elle
mettraitcelui oucellequi l’adopteraitdans une posture moralisatrice,
celle dudroitde jugerdecequi estbon oumauvaispour« l »’Afrique,
posturequi n’estpasloin deressembleràune forme de pouvoir.Il ne
s’agitdoncpasdes’interroger surlebien oule mal d’une dominance
quitrouverait son explication dans un néo-colonialismequitairait son
nom, ni d’enchercherlescausesetencore moinsd’en désignerles
responsables.Afin de me prémunird’unetelle posture, je lui opposeune
1
position garante d’une éthique .
Plutôt que de prétendreàune objectivitéqui ne peutêtrequ’un
vœupieuxoul’effetde la« langue debois», jechoisisd’inscrire ma
recherche danslapostureàlafoiscritique et responsable duchercheur
engagé dansla compréhension dumonde danslequel ilvit.L’idée d’un
engagementméritecependantexamen,carengagement rimesouvent
avecdéfense d’unecause.Certes,quitterlaposition despectateurme
faitm’avanceretdoncme positionneretd’unecertaine façonagir, ne
serait-cequ’en entrantdansl’arène.Cependant, jesouhaite le faire
sansbrandir unebannièrequellequ’ellesoit.L’engagement,telque je
leconçois, est un engagementà comprendre le monde et siceterme
d’« engagement» pose problème, ilconvientd’ajouter qu’ilse double
inévitablementd’une distanciationcritique,àl’égard de l’idéologie,
pensée non pas seulementcommecelle de l’Autre, maiségalement–
etc’est sansdoute plus vite dit que fait–àl’égard deson propre
positionnement:

On nesort, parlà, ni dudiscours, ni de l’idéologie en général, mais
onse donne lesmoyensd’un décalageconstructif en mettantàjourau
moins une partie desprésupposésnaturalisés surlesquelsonsereposait
antérieurement.[ACH A RD1989, p. 89]

Pource faire, je m’engage danscette entrepriseavecla conscience
d’une éthique morale etintellectuelle définie parEdgarMorin:

1.C’est-à-dire,selon ladéfinition d’AndréJacob, d’une mise en pratique
individualisée d’une forme de philosophie morale,quirépondàl’exigence d’un monde en perte
devaleursetdesens,auprofitd’une logique du rendementdanslequel lamoraleserait
diluée[JAC O BdansAuroux1990].

22

De l’idéologie coloniale à celle du développement

Scienceavec conscience.Le mot conscienceadeux sens.Le premiera
été formulé parRabelaisdans son précepte:«Sciencesansconscience
n’est queruine de l’âme ».La conscience dontil parle est,biensûrla
conscience morale.[...] Lesecondsensdumotestintellectuel.Ils’agit
de l’attitudeauto-réflexivequi estlaqualitéclé de la conscience.La
penséescientifique estencore incapable dese penserelle-même, de
penser sapropreambivalence et sapropreaventure.Lascience doit renouer
aveclaphilosophie[...].Lascience doit renoueravecla conscience
politique etéthique.[MO RIN1982, p. 10]

Cependant, direque j’aurairéussi nerelève pasde monressortcar
il meseratoujoursimpossible de garantiretentouslescasd’affirmer
que l’objectif estatteint tantilsemble difficile des’auto-évalueretde
se déclarer soi-même porteuse d’une éthique intellectuelle.Cettetâche
incombe plusauxautres qu’àsoi-même,comme l’avançaitRoland
Barthes:

Unauteurpeutcertesdire «mje »,aisil lui estdifficile,sans
susciter quelquevertige, decommentercemoipar unsecond « je »,
forcémentdifférentdupremier.Unauteurpeutparlerde lascience deson
temps,voirealléguerles rapports qu’il entretientavecelle, maisil n’a
pasle pouvoirdes’y situerdéclarativement, historiquement, il ne peut
s’évaluer.Unauteurpeutproduireunevision éthique dumonde, mais
il ne peutl’afficher, d’abord parceque, dansl’étatactuel de
nospréjugés,celaparaîtraitamoindrir son objectivitéscientifique, etpuisparce
qu’une «vision »,ce n’estjamais qu’unesynthèse,un état second du
discours,que l’on peutattribueràl’autre, nonàsoi-même.
[BarthesdansFLA H AU T1978,Préface, p.7]

Identifierle lieude l’analyse

Des textesetdudiscours
LeschercheursenSHSquitravaillentàpartirde
documentsd’archives usentindifféremmentdes termesdiscoursettexte.Enanalyse du
discours, il paraîtindispensable de ne pas replierle discours surletexte
maisd’envisageraucontraire leursliens.
Ensciencesdulangage, lediscoursreste encore mal défini etprend
unevaleurdifférentielleavecd’autres termesplusaisésà circonscrire
ouàdéfinir:langue,texte, interaction.L’analyse dudiscours,souvent
réduiteàl’analysedesdiscours,sous-entend lasortie horsdesclôtures
du système de lalangue, laprise encompte desdonnéescontextuelles
etletravailsurdescorpusauthentiques.Avecdesobjetsplus resserrés,

1

Une posture d’analyse du discours

23

elles’apparenteàune linguistique dudiscours,reformulation de
lalinguistique de laparole deSaussure, paroppositionàlalinguistique,celle
de lalangue.
1
C’està GUILLAUMEque l’on doit[1958]lareformulation de
l’oppositionsaussuriennelanguevsparoleenlanguevsdiscours.Entermes
guillaumiens, le discoursestassimilableaudit, mais«
plusfréquemment, etdans unsenspluslarge, «discours»comprendàlafoisle
direetledit, en d’autres termeslesopérationsd’énonciation etleurs
résultats, lesénoncés»[JOLYetO’KELLY1996, p. 132].Maisc’est
avec BENVENISTE[1966]que le discours,réduitàladimension
phrastique,acquiert unstatuten linguistique.Lesapprochesénonciatives qui
sortentdesclôturesdu signe etdu
texteseconfrontentalorsàlaquestion de l’extérioritétextuelle,souvent qualifiée d’extralinguistique.
Poserle problème de l’« extralinguistique »renvoieàlaquestion du
pointdevuesurl’objet scientifique de l’analyse dudiscours,question
d’ordre épistémologique.Où s’arrêteuneanalysequi entends’ouvrir
surle monde, en intégrantdans son objetd’étude, non paslesrealia
elles-mêmes, maisles relationslangagièresavecelles,qui participentà
uneconstruction dumondevécu,régulée inter-subjectivement ?
S’ilsembleacquis qu’uneanalyse langagière ne peutplus
serestreindreàlalinguistique interne, il estbeaucoup moinsévidentde
définirlestatutd’un « extérieur»àl’égard de lamatérialité linguistique et
c’estlamanière de l’appréhender qui problématise lanotionfloue de
discours.
Cetextérieurestnommé «contexte »pardéfautoudans une
2
approche liéeau textoe ,bjetdontlescontours
sontplusclairementdélimités:uneréalitéaccessibleaux sens(graphique ou
sonore)quiconstitueun entierdecommunicationavecsespropresclôturesformelles,
qui présenteune «surface » d’enchaînementslinéaires(syntagmatiques,
séquentielsetargumentatifs) et quis’inscritdansdes typesd’usage de
lalangue ougenresdiscursifs qui fixent un horizon d’attente.
Lanotion decontexteestpeuprécise etambiguë.En linguistique
leterme peutdésignerl’environnementlinguistique d’uneunité de
discoursoucotexte.Assimiléàune extérioritéau texte, ilrenvoieàun
contexte non-linguistique –extralinguistique –,qui, lui, peutdésigner
soitlasituation decommunication ou«contexte étroit(oumicro) », en
échoaveclesapprochesde lanouvellecommunication etde
l’ethno

1.Dansle manuscritpréalableàl’articlequ’ilrédige pourLesétudesphilosophiques,
parudansLangage et science dulangage[1969].
2.Ilconviendraitégalementde distinguer texte et textualité.

24

De l’idéologie coloniale à celle du développement

méthodologie,soitlecontexte institutionnel ou«contexte large (niveau
macro) »[KERBRAT-ORECCHIONI2002, p. 134].Depuis quel pointde
vue l’analystese positionne-t-il pourappréhenderlescomposantsdu
contexte?Lecontexte nes’identifie pasauxéléments
réelsd’unesituationréelle mais«àl’ensemble des représentations que
lesinterlocuteursontducontexte[...]»[KERBRAT-ORECCHIONI2002, même p.].
Seul le matériaudiscursif lui-même peutprocurerces représentations
ducontexte;lesextrapolerde la connaissance personnelleque
l’analyste peutavoirde lasituation pose desproblèmesépistémologiques,
l’analyste pouvantprojeter son propre pointdevue.

Larelation du texteaucontexte ne doitpasêtre envisagée enterme
d’intérieur/extérieur, maisenterme d’interaction
mutuelle.Lesévénementscoloniaux s’insèrentdansdescontexteshistoriquesévolutifs qui,
précisément,sontconstitutifsdesdiscours tenus;discours qui, dansle
mêmetemps, ont une dimension d’actequi modifie lescontextes.Les
décretsetlesloisensontdesexemplesmarquants, lecontexte n’étant
pluslemême dèslors qu’ils sont votés.

Letermevague decontextene mesemble pas suffisantpourdire
cequi estconstitutif dudiscourset qui le différencie du texte.Si l’on
peut s’accorder surle fait que letexte est« fonctionnellementpremier
(on necommuniqueque par textes) »[Kerbrat-Orecchioni dansEU
2000], on nesauraitpourautant réduire l’analyse
dudiscoursàl’analyse d’un objet texte, entant que produitisolable,même analysé dans
soncontexte.Uneanalyse detextesne ferapasnon plus uneanalyse
dudiscours.C’estlamiseàjourd’extérieursconstitutifs qui faitlien
entre desensemblesdetextes qui laisse percevoirceque pourraitêtre
dudiscours.

Letexte possèdesespropresclôtures, ils’ouvresur une
introduction et s’orientevers uneconclusion, il estorganisécommeuneunité
autonome, ilasavisée propre.Le discoursaucontraire fuitdetoutes
parts:il n’ani début, ni fin, ilcourtdetexte entexte,c’est un mode
1
d’agencementde formes quitraversentdesensemblesdetextes.C’est
un mode dedirequiseconstitue en pratiqueàlafoislangagière et
sociale.Lanotion de «pratique »impose de ne pasconsidérer que la
surface linéaire d’enchaînementd’énoncés qui forment texte, maisla
dimensionverticale et stratifiée dudiscours.

1.Formesneréfère pasàlamorphologie maisàdesmarqueursd’opération.

1

Une posture d’analyse du discours

Commentdes textesfontdiscours

25

Lespremières réflexions que peuvent suggérerles textesbavardsdes
archives sontbiaiséesparl’intérêtpersonnelquia conduitlalectriceà
se pencher surlesdocuments.Textes quitémoignentd’événements, de
vécus, desentiments, de positions, d’idées, ils transmettentdes visions
dumonde.Quelquesoitlestatutdesénonciateurs,
ilsinspirentd’emblée lerespectetcaptentl’attention.Ilsnousapparaissent, de prime
abord,souslesaspectsde narrationsd’événements, de débats,
d’argumentationspointuesouencore derelationsdevoyage plusallègres.Ils
nousparlentdes relationsfranco-africaines, de lapériodecoloniale, du
développement.Ilsnousparlent surtoutde l’Autre –eux– etpareffet
de miroirinversé ilsnousparlentdenous.Àlapremière lecture, le
texte nouscapture dans ses rets:fluxd’informations souventde
première main, prestige desgrandsauteurs, découverte
d’illustresinconnus, manuscrits surparcheminspoussiéreux réliéspardes
rubanseffilochésetdélavés...Certainsdeces textesontchangé laface dumonde,
d’autreslaviequotidienne de milliersd’êtreshumains... larencontre
avecles textesest une interaction dontnousnesortonspasindemne !
Que faire deceque nousditletexte?Lecontenu textuelqui occupe
le devantde lascène neconstitue pasl’objetde l’analyse dudiscours.
Cequdie «sent» les textes, lesinformations qu’ilsapportent surdes
événements, les raisons qui ontmotivé lesacteurs,toutceci intéresse la
citoyenne françaiseque jesuisetconstitue la base d’unebonneanalyse
critique.Ce n’estpascette perspectiveque j’adopte ici.Il nes’agitpas
d’analyserceque disentles textes– leurcontenu–, maiscommentils
le disent.
Lespratiquesanciennesd’analyse etdecompréhension des textes,
qui existentdepuisl’Antiquité – notammentlalogique, larhétorique, la
grammaire etl’herméneutique –constituentleterreauculturelcommun
danslequels’origine l’analyse decontenucomme l’analyse dudiscours.
Cesontlesorientations théoriquesetlesobjectifs quecesdeux types
d’analyses vontprendrequi
lesdifférencientfondamentalement:l’analyse decontenuétantmiseau service de la compréhension des textes
et,àtraverseux, des réalitésdontils traitent, pendant que l’analyse du
discours se destineàlamatérialité discursive elle-même etàseseffets
surles réalitésmondaines.
Cequecherche l’analyse decontenuneconcerne pasletexte en
lui-même, maisleréférentauquel l’interfacetextuellesemble donner
accès.Ellese focalisesur une des questionsde lagrille deQuintilien le

26

De l’idéologie coloniale à celle du développement

1
rhéteur qui, danslesdouze livresdeson
programmecompletd’éduca2
tenion ,seigne lamanière de mettre encause letexte en lesoumettant
aux questions.Si l’ensemble des questionsposéesau textecomposent
une grillecomplète d’analyse, l’une d’ellesconcerne plusprécisément
ceque l’on dénomme lecontenu:Quid?: Quoi?Qu’est-cequi estdit ?
L’analyse decontenuest
unetechniquequiconsisteàexaminer,classer,compteretinterpréterdes« élémentsconstitutifs qui nesontpas
totalementaccessiblesàlalecture naïve »[ROBERTetBOUILLAGUET
1997, p. 4].Maisle problème majeurde l’analyse decontenuest qu’elle
reposesurlatransparence dudiscours,surla croyance
enuneadéquation parfaite entreréférentetdiscoursouentre la chose donton parle
etcequi en estdit.Cette dimensionreprésentationnelle dudiscours,
surlaquelleaété développée lathéorie du reflet, est un leurre
quis’appuiesurl’illusion de la«correspondance de la carteavecleterritoire »
[ACHARD1989, p. 199].
L’objetde l’analyse dudiscoursn’estdoncpaslecontenudes textes,
ceque les scripteursont voulu transmettre parleurentremise.Alorsla
rhétorique déployée parletexte,commentletexteargumente, est-ce
enfin l’objetde monanalyse?Biensûrlaplupartdes textes quitraitent
de la colonisation etdudéveloppement sontdes textesargumentatifs:
ilsdéfendentou rejettent unecause,souventavec beaucoup d’emphase
etdebrio.Chaquetexte déploieunerhétoriqueàvisée pragmatique:
ilchercheàfaire ouàfaire fairequelquechose.Pourtantil nes’agit
paspourmoi desavoircequ’un locuteurL àun momentT avoulu
communiqueràun destinataireDpourobtenirXouY.Cequiconstitue
l’objetd’analyse n’estpasce fonctionnementargumentatif des textes.
Dans unecertaine mesure, l’objet qui estcelui de l’analyste dudiscours
échappeàl’énonciateurlui-mêmequi,bienqu’ilsecroitmaître deses
mots, est soumisàdespratiquesdiscursivesdontil ne possède pasle
totalcontrôle et qui le dépassent.Biensouventil n’apasconscience
3
derépéter, dereformuler, d’être parléplutôt que de parler.Ce n’est
pas sa capacité deconvictionqui estl’objetde mesanalyses, mais
«ce »quicommandesaplume et qui donneàun grand nombre de
discoursde lamêmepériode, de périodesparfoisfortéloignéesdans
letemps, desmoulesargumentatifs singulièrement similaires.Même

1.Quintilien (30-96), filsderhéteur,avocatetprécepteurdesneveuxde l’empereur
Domitien.
2.De institutione oratoria(Surlaformation de l’orateur) – 92-94.
3. «Lesujetestparlé plutôt qu’il ne parle »[LAC A N1966, p.280].

1

Une posture d’analyse du discours

27

1
si dansla«sphèrecoénonciative »[DÉTRIE2008,
p.38]desargumentsincontestablement s’opposent, ils relèventnéanmoinsdumême
discours, entenduau senslarge,c’est-à-dire de lamêmeidéologie.Ils
relèventdesmêmesnotions,au sensculiolien du terme.Lethème du
e
retard, parexemple,quise développeàpartirduXVIIIsiècle,relève de
lamêmenotionquecelui duprogrès:l’un –le progrès–correspondàla
face positive de lanotion,son intérieur, l’autre –le retard–àsonrevers
négatif.Il en estdemêmepourla barbariequiconstitue l’enversdela
civilisation, entant que notion.L’une n’existeque parla co-existence
deson inversioncomplémentaire.Parlerde payscivilisésoudéveloppés
n’aderaison d’êtrequesi l’onconçoitdespays qui ne lesontpas.
L’analyse dudiscours que jesollicite nesesuffitpasde l’analyse
lexicologique, nimême d’uneanalyse linguistique dudiscours.Ils’agit
derepérerdesfonctionnements témoignantde pratiquesdiscursives
agissant suretaveclesautrespratiques sociales ;c’estla capacité de
laparoleàdevenirdiscours,c’est-à-direune pratique insérée dansles
autrespratiques sociales:

Cequi faitdiscoursn’estpasla chaînesignifiante prise en elle-même
mais son intégration danslespratiques.[ACH A RD1989, p. 824]

Chaquetexte existe danscequi noue ledireentrain dese faireà
desditsantérieurs, dans sarelationauxautres textes qui lebordent, en
amontcomme enaval,qu’ilappelle et qui luirépondent,qu’ilanticipe.
Plutôt que produit, ledireestproduction en interactionavecdesdits
antérieursetdesdiressupposésde
locuteursdanslasphèrecoénonciative.Le lieude l’analysesesitue entre les textesdanslerepérage de
filsdiscursifs tendusetdistendus qui permetderemonter un mode de
fonctionnementdiscursifqui fait quetouslesdiscours sur unemême
réalitéapparaissent reliés.L’objetde l’analyse dudiscoursce n’estpas
letexte, nimême les textes,c’estlemode de production du texte entant
que discours.

1.Macro-sphèrequi présente plusieurs stratesdecoénonciation,constituantdespaliers
non exclusifs,qui, laplupartdu temps,sesuperposent.Cespaliers se présententcomme
desconfigurationsmicro-sphériquesemboîtées,qui, depuislarelation interpersonnelle en
face-à-face ou«colocution », dansdesdiscoursin praesentiacomme
lesdébatsparlementairesparexemple (maisaussiinabsentiacomme dans uncourrieradressé), danslesquels
un énonciateur-locuteurapostrophe directement unallocutaire, jusqu’àdesconfigurations
de plusen plusélargies.

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