Des Opinions extrêmes en Economie politique

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Des Opinions extrêmes en économie politiqueLéonce de LavergneRevue des Deux Mondes T.38, 1862Des Opinions extrêmes en Economie politique[1]Des Lois du Travail et de la Population, par M. Gustave du Puynode .Si l’on juge du crédit d’une science par le nombre des écrits qu’elle inspire,l’économie politique doit être assez en honneur parmi nous. Exclue à peu près del’enseignement officiel malgré le témoignage flatteur que lui a donné le chef de l’étatdans une circonstance solennelle, elle ne reçoit aucun des encouragemens publicsqui abondent jusqu’à l’excès pour d’autres études bien moins utiles. Elle y suppléepar le dévouement et l’activité d’un petit nombre d’adeptes qui ne se lassent pasd’appeler sur ces grands problèmes du travail, de la population, de la richesse,l’attention distraite du public. Elle rencontre des résistances violentes, qui naissentà la fois de tous les côtés; philosophes, politiques, artistes, industriels, larepoussent à l’envi, et la haine que lui portent les représentans de l’espritadministratif et gouvernemental n’a d’égale que celle des écoles républicaines etsocialistes. Malgré toutes ces colères, elle survit, et qui plus est, elle avance; peud’années s’écoulent sans lui apporter un triomphe. Elle s’insinue dans les lois, dansles mœurs, dans les idées; elle pénètre insensiblement les esprits les plus rebelles;elle gagne jusqu’au gouvernement et s’établit dans le camp même de sesadversaires, parce qu’elle a pour elle la ...
Publié le : vendredi 20 mai 2011
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Des Opinions extrêmes en économie politique Léonce de Lavergne
Revue des Deux Mondes T.38, 1862 Des Opinions extrêmes en Economie politique
[1] Des Lois du Travail et de la Population., par M. Gustave du Puynode
Si l’on juge du crédit d’une science par le nombre des écrits qu’elle inspire, l’économie politique doit être assez en honneur parmi nous. Exclue à peu près de l’enseignement officiel malgré le témoignage flatteur que lui a donné le chef de l’état dans une circonstance solennelle, elle ne reçoit aucun des encouragemens publics qui abondent jusqu’à l’excès pour d’autres études bien moins utiles. Elle y supplée par le dévouement et l’activité d’un petit nombre d’adeptes qui ne se lassent pas d’appeler sur ces grands problèmes du travail, de la population, de la richesse, l’attention distraite du public. Elle rencontre des résistances violentes, qui naissent à la fois de tous les côtés; philosophes, politiques, artistes, industriels, la repoussent à l’envi, et la haine que lui portent les représentans de l’esprit administratif et gouvernemental n’a d’égale que celle des écoles républicaines et socialistes. Malgré toutes ces colères, elle survit, et qui plus est, elle avance; peu d’années s’écoulent sans lui apporter un triomphe. Elle s’insinue dans les lois, dans les mœurs, dans les idées; elle pénètre insensiblement les esprits les plus rebelles; elle gagne jusqu’au gouvernement et s’établit dans le camp même de ses adversaires, parce qu’elle a pour elle la puissance qui finit par user toutes les autres, la vérité.
M. Gustave du Puynode a sa place honorablement marquée dans cette courageuse phalange d’écrivains que n’a pu rebuter ni la proscription ni l’indifférence. Indépendant d’esprit, de caractère et de position, vivant presque toujours à la campagne, loin de Paris, au fond d’une de nos provinces les plus agrestes, il n’a jamais brigué ni les succès lucratifs ni les bruyans applaudissemens. Il cultive la science pour elle-même, pour les satisfactions morales qu’elle donne; aucune considération étrangère ne peut le séduire ou l’intimider. Il s’était fait connaître, il y a près de dix ans, par la publication de deux volumes surla Monnaie, le Crédit et l’Impôt, qui attestaient les immenses lectures et les réflexions profondes de la solitude. Il a publié un peu plus tard leVoyage d’un économiste en Italie, écrit trop court et trop rapide pour être complet, mais qui tranche par sa nature sur les descriptions banales des touristes ordinaires. Il nous arrive maintenant avec deux volumes où il passe en revue les questions fondamentales de l’économie politique. Ce dernier ouvrage manque un peu d’unité, de nouveauté, d’originalité; mais ce défaut, qui est celui du sujet, est racheté par l’abondance des développemens, la multiplicité des faits et des preuves, l’enchaînement des déductions, et surtout par ce ton de franchise consciencieuse qui persuade avant de convaincre.
Le dirai-je cependant? avec les qualités que donne l’indépendance, M. du Puynode en a aussi les défauts. Sa logique est rigoureuse et inflexible, il ne recule devant aucune conséquence des théories qu’il a une fois admises.» Je n’ai point, dit-il lui-même, cette sagesse qui consiste, tout en proclamant les principes de la science, à s’accommoder aux opinions qui les repoussent, non plus qu’aux usages qui les condamnent. Les sciences ont d’autres exigences que d’arbitraires caprices ou de mobiles convenances.» Posée en ces termes, la question ne peut faire aucun doute; mais ce n’est pas toujours ainsi qu’elle se présente. Les principes de l’économie politique, comme de toute autre science, rencontrent dans leur application d’autres résistances qued’arbitraires caprices; l’économie politique travaille sur le vif, et ce n’est pas une consolation pour les malades que de mourir suivant les règles, comme disait Molière. M. du Puynode, qui a beaucoup d’estime pour Rossi et qui le cite souvent, oublie la distinction fondamentale que cet habile économiste, qui était en même temps un homme d’état éminent, établissait entre l’économie politique considérée commesciencel’économie politique et considérée comme art, ou en d’autres termes entre la théorie pure et l’application immédiate.
Même au point de vue de la science proprement dite, les esprits les plus radicaux ne sont pas toujours les plus scientifiques. Toute science est une abstraction; elle étudie à part un ordre de faits, en le séparant, en l’isolant de tous les autres; le véritable savant ne doit jamais oublier que ces faits n’existent pas seuls dans la nature, et qu’à côté d’eux il s’en développe d’autres qui ont aussi leurs lois. J’avais dans ma jeunesse un professeur de chimie qui manquait toutes ses expériences, non qu’elles ne dussent parfaitement réussir en elles-mêmes, mais parce qu’il oubliait toujours de tenir compte de quelque circonstance accessoire; or rien ne nuit
à l’autorité d’une science comme une expérience qui ne réussit pas. J’insiste sur ce point, parce que ce ton péremptoire n’est pas particulier à M. du Puynode. Toute notre école économique a le même défaut, ce qui n’a pas peu contribué aux répugnances qu’elle a soulevées.Il faut, disait Fontenelle,que la vérité entre par le petit bout, observation d’autant plus juste qu’il n’y a quele petit boutdes idées qui soit exactement vrai dans un moment donné, et le tort de l’économie politique en France, a commencer par Turgot, a toujours été de se présenter par l’autre côté.
Nous allons trouver, en passant rapidement en revue les principaux sujets abordés par M. du Puynode, de nombreuses preuves de cette extrême rigueur. Il commence par traiter de la propriété territoriale et de l’industrie agricole. Les principes qu’il émet me paraissent excellens, et la plupart des faits qu’il constate d’une parfaite vérité. Je partage toutes ses idées sur la nécessité de n’apporter aucune entrave aux libres mouvemens de la propriété foncière; je suis comme lui partisan de la division du sol, quand elle est le fruit naturel et spontané de l’état social et économique ; comme lui, je crois utile et juste de la favoriser par la loi du partage égal dans les successions et par l’abolition des substitutions et des majorats. Il me paraît non moins dans le vrai lorsqu’il montre dans le capital d’exploitation le véritable instrument du progrès agricole, et lorsqu’il recherche avant tout les moyens de ménager et d’accroître ce capital. Je serais ingrat et inconséquent si je n’abondais pas dans son sens, car il me fait souvent l’honneur de citer mes jugemens et mes chiffres, et je suis heureux d’une pareille conformité de doctrine avec un homme aussi éclairé.
Je trouve cependant, dès ce début de son travail, une opinion que je ne saurais partager : c’est la condamnation absolue des propriétés de l’état et des corporations. Au point de vue le plus théorique, il serait déjà intéressant d’examiner s’il ne vaudrait pas tout autant que l’état tirât ses revenus de propriétés particulières et non de l’impôt. Dans cette hypothèse, les budgets des grandes nations de l’Europe ne seraient pas devenus ce qu’ils sont. Mais écartons cette vue rétrospective, qui devient tout à fait chimérique dans la situation des finances publiques, et renfermons-nous dans les faits existans. La seule propriété productive de revenus que l’état ait conservée est celle des forêts; M. du Puynode la lui conteste, par cette raison que les forêts de l’état ne lui rapportent que 2 pour 100 et qu’elles rapporteraient davantage dans les mains de la propriété privée. J’admets que les forêts de l’état ne lui rapportent que 2 pour 100, je nie qu’elles dussent rapporter davantage dans d’autres mains. 2 pour 100, c’est, tout le monde le sait, le véritable revenu net de la propriété foncière, quand elle est administrée en vue de la formation du capital ; si la propriété privée retirait au premier abord des forêts aliénées un plus grand produit, ce ne pourrait être qu’aux dépens du capital, et le capital forestier une fois détruit ou au moins fort diminué, le revenu baisserait avec lui.
Quand il est possible de mettre à la place des bois existans de bonnes terres arables, de bonnes prairies, de bonnes vignes, il vaut mieux défricher; mais la plus grande partie des forêts de l’état n’en est pas là. Elles occupent des montagnes ou des terrains stériles, qui ne peuvent être utilisés autrement. Pour celles-là, il est bon qu’elles restent sur pied, et même qu’elles s’étendent sur les montagnes qui n’en portent pas encore. On sait ce que l’intérêt privé fait des bois de montagne qui lui sont livrés : à la place de forêts qui pourraient valoir 1,000, 2,000, 3,000 francs l’hectare, il met de mauvais pacages ou des taillis ruinés qui n’en valent pas le quart. Une loi récente donne à l’état le droit de s’emparer de ces terrains pour les reboiser: il se peut que, pendant longtemps, l’état ne retire pas l’intérêt de ses sacrifices; mais, si l’opération est bien faite, il aura créé au bout de cinquante ans un immense capital, même sans parler des autres avantages qui en résulteront pour le bon aménagement des eaux, des vents et des climats. La culture forestière est toute une science que l’état seul peut convenablement rémunérer; il suffit de lire lesÉtudes d’Économie forestièrepubliées dans laRevuemême par M. Clavé pour voir l’importance et la variété des problèmes qu’elle soulève.
La propriété des corporations se défend par d’autres motifs. D’abord le droit d’association est un droit naturel, et le droit de s’associer entraîne celui de posséder en commun. Ensuite il se présente quelquefois, en dehors de l’ordre purement économique, des considérations importantes en faveur de cette nature de propriété. Je n’ai pas besoin de rappeler à un économiste aussi instruit que M. du Puynode que, d’après Adam Smith, notre maître commun, il pourrait être bon, dans l’intérêt de la justice, que les revenus de la magistrature fussent empruntés à des propriétés collectives plutôt qu’à un salaire payé par l’état. Quand on parle de corporations, c’est surtout des corporations religieuses qu’il s’agit. Eh bien ! pour réaliser une formule dont on parle beaucoup depuis quelque temps,l’église libre dans l’état libre, ne vaudrait-il pas mieux que les frais du culte fussent pris sur d’autres ressources que les allocations précaires du budget? L’abus est facile sans
doute; on a vu dans d’autres temps les propriétés ecclésiastiques comprendre le quart, le tiers et jusqu’à la moitié du sol; il appartient à la loi de les renfermer dans de justes bornes, et surtout de mettre obstacle aux donations par acte de dernière volonté, qui sont ici justement suspectes; mais le droit de propriété des associations ne saurait être contesté, et, quand cette propriété existe, elle ne peut pas plus que toute autre être enlevée à ceux qui la possèdent hors le cas d’intérêt public bien constaté et sans une juste et préalable indemnité.
De l’industrie agricole, M. du Puynode passe à l’industrie manufacturière et commerciale. Ici encore on ne peut qu’applaudir à tout ce qu’il dit des avantages de la concurrence et de la liberté. Cette cause est maintenant à peu près gagnée. Il trace un excellent aperçu de l’histoire du commerce, qui montre le commerce grandissant dans le monde à mesure qu’il devient plus libre. Je regrette seulement que quelques exagérations viennent se mêler à tant d’aperçus incontestables. Que M. du Puynode repousse les tarifs ditsprotecteurs, il a tout à fait raison; mais il va jusqu’à proscrire les douanes comme ressource fiscale. La même réprobation s’étend à ses yeux sur tous les impôts indirects, et s’il s’agissait de construirea priori toutun système financier, cette doctrine mériterait d’être sérieusement examinée; mais comment demander aux seuls impôts directs les 2 milliards que l’état dépense aujourd’hui tous les ans? Même en admettant la possibilité de deux ou trois cents millions d’économies, comment obtenir le reste? L’unique question est de savoir s’il vaut mieux avoir recours aux douanes qu’à d’autres impôts ou à des emprunts, et M. du Puynode, qui est à juste raison l’ennemi déclaré des emprunts publics, ne devrait pas hésiter, surtout en présence de l’expérience qui vient de s’accomplir.
Pour mon compte, j’ai toujours regretté les 100 millions de recette annuelle que le gouvernement a abandonnés l’année dernière : non que je ne sois sensible tout comme un autre à la réduction qui en résulte sur le prix du sucre; mais quand je voyais l’état obligé de remplacer ces 100 millions par une émission d’obligations trentenaires ou par tout autre moyen de crédit, je me demandais s’il ne valait pas mieux payer le sucre un peu plus cher, et ajouter 100 millions de moins par an à notre dette publique. Il ne faut jamais oublier ce que disait Bastiat, un bon économiste aussi, surce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas. Ce qu’on voit, c’est le sucre baissant de 4 sous la livre; ce qu’on ne voit pas, c’est l’influence qu’exerce notre dette croissante sur le prix de tous les objets nécessaires à la vie. La masse des consommateurs se croit désintéressée dans l’abus des emprunts publics; elle se trompe, et il appartient aux économistes de le lui dire. Une lourde dette publique se résout nécessairement en un surcroît de frais de production pour toute chose et par conséquent en cherté, et quant à ceux, s’il en est, qui espèrent s’en débarrasser tôt ou tard par la banqueroute, on ne saurait trop leur répéter que rien n’est plus cher, et n’impose au plus grand nombre de plus rudes souffrances, témoin la détresse générale qu’amena en 1848 la seule annonce d’une banqueroute, et qui serait aujourd’hui beaucoup plus profonde, parce que la dette publique est infiniment plus généralisée.
Le second volume de M. du Puynode se compose de morceaux détachés qui n’ont pas entre eux de lien apparent. Le premier traite de l’esclavage. Certes, s’il est au monde une question qui souffre peu de compromis et de termes moyens, c’est celle-là. L’auteur s’y sent à l’aise pour exprimer les idées les plus radicales. Je dois dire pourtant que, même là, j’aurais mieux aimé un ton moins absolu. Considéré en lui-même, l’esclavage est injustifiable ; quand c’est un fait ancien, traditionnel, reconnu et constitué par la loi, il n’y faut toucher qu’avec des ménagemens. L’exemple de Saint-Domingue montre, quoi qu’on en dise, le danger d’une émancipation violente et subite. Substituer à l’esclavage des noirs la ruine et le massacre des blancs, c’est remplacer un mal par un autre. On oppose à ce lugubre souvenir le succès relatif de l’affranchissement dans les colonies anglaises et plus récemment dans les nôtres; mais si ces deux réformes ont mieux réussi, c’est qu’on y a mis plus de précaution et de mesure. Rien ne prouve qu’en ménageant un peu plus la transition elles n’auraient pas réussi mieux encore. M. du Puynode passe rapidement sur la question de l’indemnité; tout est là pourtant. En droit strict, il n’est pas dû d’indemnité aux propriétaires d’esclaves, puisque leur propriété est un attentat à l’humanité; en fait, c’est l’indemnité qui a rendu l’émancipation possible sans trop de malheurs, et au point de vue du droit positif l’indemnité devient légitime et obligatoire dès l’instant que la propriété de l’esclave a été assimilée par la loi écrite aux autres propriétés.
Ce serait le sujet d’un beau livre que l’histoire des colonies dans l’antiquité et dans les temps modernes. M. du Puynode en trace une esquisse pleine d’intérêt. On devine aisément à quelles conclusions il arrive : c’est l’abandon de tout système colonial, de toute colonisation artificielle, de tout monopole commercial et même de toute autorité de la part de la métropole sur ces nouveaux états que va former au-
delà des mers l’expansion naturelle et libre de sa population. Sauf les réserves qu’il faut toujours faire pour adoucir le passage du présent à l’avenir, il est impossible de ne pas être de son avis. A ce sujet comme en toute chose, l’Angleterre, cette reine du monde colonial, nous donne un grand et salutaire exemple : plus elle affranchit ses colonies, plus elle les voit croître et prospérer, et plus elle tire profit pour elle-même de ses relations avec elles. Les hommes d’état de ce pays envisagent même sans crainte et sans déplaisir le moment où, comme les États-Unis d’Amérique, et avec moins d’effort, les nouvelles possessions anglaises se détacheront de la couronne britannique pour vivre tout à fait d’une vie propre et indépendante. « Sans doute, disait récemment lord John Russell dans le parlement, je prévois comme tous les bons esprits le moment où nos colonies, devenues puissantes en population et en richesse, se sépareront de nous. Ne cessons pas pour cela de faire tout ce qui est en nous pour les rendre aptes à se gouverner elles-mêmes. Quoi qu’il arrive, nous aurons la consolation d’avoir contribué au bonheur du monde.»
M. du Puynode aborde ensuite une question toute théorique, celle des limites de l’économie politique et de la nature de la production. Reprenant une thèse indiquée par Say et développée supérieurement par M. Dunoyer, il recherche si ce qu’on appelle la productionimmatérielle, c’est-à-dire le travail des savans, des artistes, des médecins, des hommes de loi, des militaires, des prêtres, quand il est bien fait, ajoute à la richesse de la société, et il n’a pas de peine à prouver que là est en effet une des principales sources de la production. L’économie politique a pour objet spécial l’étude des lois qui président à la production des richesses matérielles, de celles qui satisfont à nos besoins corporels; mais qui produit ces richesses matérielles? C’est le travail de l’homme, et qu’est-ce qui rend le travail de l’homme habile, actif et fécond? C’est la sécurité, la santé, la justice, la moralité, la science, et jusqu’à ce besoin d’élégance, à ces plaisirs d’imagination qui charment l’existence et allègent le poids de nos labeurs et de nos chagrins. Les arts qui agissent sur les choses ne sont, à vrai dire, que les instruirions de la production ; ils forment un ordre particulier d’études techniques, les arts industriels et agricoles proprement dits; l’économie politique ne s’en occupe qu’incidemment; son véritable domaine est l’étude des moyens qui agissent sur les personnes pour en faire de bons producteurs, c’est-à-dire la productionindirecteouimmatérielle.
Partant de là, M. du Puynode consacre un chapitre tout entier à cette question :De l’influence des institutions politiques sur la richesse. L’économie politique ne recherche pas en effet comment il faut tracer le sillon pour semer le blé ou tisser la laine pour faire le drap; elle se demande dans quelles conditions morales le cultivateur et le manufacturier doivent être placés pour bien produire, et il n’est pas douteux que les institutions politiques n’exercent une influence décisive sur ces conditions. Quel est le système de gouvernement qui développe le plus la richesse? Celui qui donne le mieux aux peuples l’ordre dans la liberté, deux élémens qui n’en font qu’un en réalité, car il n’y a pas de liberté sans ordre et d’ordre sans liberté. M. du Puynode démontre parfaitement l’erreur de ceux qui voient dans le despotisme un régime favorable à la production. Le despotisme n’a pas de plus grand ennemi que l’économie politique, elle lui arrache le masque trompeur dont il se pare. Le mot terrible de Montesquieu est toujours vrai : le despotisme attaque la richesse dans sa source, il coupe l’arbre pour cueillir le fruit. Tous les exemples de l’histoire le démontrent : partout où arrive le despotisme, le bien-être s’en va avec la dignité; le luxe amène la corruption, et avec elle l’abandon du travail, l’ignorance, la pauvreté, l’infaillible décadence.
Cette partie de l’argumentation de M. du Puynode me paraît irréprochable; mais il va trop loin, comme toujours, dans les conséquences qu’il en tire. Sa haine légitime du despotisme le pousse à un individualisme outré qui a aussi ses dangers. Que dans la plupart des sociétés telles qu’elles sont constituées, et en particulier dans la société française, les droits de l’individu soient trop souvent méconnus, que la puissance publique intervienne mal à propos dans beaucoup d’occasions où elle n’a que faire, ce n’est pas douteux; mais il y a loin de là à l’absence de toute règle dans les rapports sociaux. Les affaires humaines ne sont pas assez simples pour qu’il suffise d’un principe unique, soit l’autorité sociale, soit la liberté individuelle, pour résoudre toutes les difficultés. L’homme n’est ni exclusivement porté au mal, comme l’affirment les écoles tyranniques, ni exclusivement porté au bien, comme aiment à le dire les optimistes; il est un mélange de bien et de mal, où le bien domine en fin de compte, mais où le mal a des entraînemens redoutables. De là son droit à la liberté, mais dans les limites dont l’expérience démontre la nécessité. La loi, c’est la sagesse collective se substituant dans une juste mesure à l’ignorance et à la passion de l’individu.
M. du Puynode reconnaît que le plus grand nombre des hommes, livrés à eux-mêmes, ne connaissent pas toujours leurs intérêts, car il demande qu’on répande
par l’enseignement les vérités économiques. L’expérience nous apprend que partout où a dominé jusqu’ici l’instinct populaire, au moins en Europe, les principes de l’économie politique ont été honnis et foulés aux pieds, au grand dommage de tous. Le mécanisme compliqué des gouvernemens libres, qui a pour but de faire arriver au pouvoir les hommes les plus éprouvés et d’appeler en même temps sur tous leurs actes les vives lumières de la discussion, ne servirait à rien, si l’autorité publique n’exerçait aucune action, et s’il était indifférent pour un peuple d’avoir pour ministre le premier venu au lieu d’un Turgot ou d’un Robert Peel. Je sais bien qu’il faut un gouvernement libre pour faire respecter la liberté personnelle; mais où commence et où finit cette liberté? On ne peut, quoi qu’on fasse, échapper à ces questions Le droit de l’individu cesse, répond la théorie, dès qu’il porte atteinte aux droits d’autrui. Très bien; mais quel est le moment où commence l’atteinte? quels sont les meilleurs moyens de l’empêcher? Voilà précisément le problème qu’ont à résoudre les gouvernemens, et il n’est pas aisé, car on discute depuis bien des siècles, et on n’est pas encore parvenu à se mettre d’accord.
Nous ne naissons pas au sein d’une société idéale, à faire de toutes pièces, mais au milieu d’une société toute faite, qui a une histoire, des précédens, des traditions, des habitudes, qui occupe un coin déterminé du globe, qui parle une langue spéciale et qui a des mœurs particulières; nous appartenons, en un mot, à une nation. Tout assurément n’est pas immuable dans la constitution nationale, les peuples changent comme les individus, mais en conservant leur identité essentielle, et dans tous les cas avec beaucoup de temps. Cette succession a de grands avantages; elle nous fait profiter de ce trésor de civilisation amassé péniblement à travers les siècles; elle a aussi ses charges, dont nous ne pouvons pas nous affranchir à volonté; nous sommes solidaires des erreurs de nos pères comme de leurs succès et de leur gloire. L’économie politique, pour être véritablement la science des intérêts, doit nous apprendre qu’on a plus de profit à modifier progressivement les institutions nationales qu’à les bouleverser d’un seul coup, même pour y substituer un régime meilleur en soi. Quiconque ne respecte pas le passé de son pays, tout en essayant de le changer dans ce qu’il a de défectueux, doit s’attendre à de terribles mécomptes, car ce passé résiste et se défend, et même quand il ne finit pas par être le plus fort, il impose à l’idée nouvelle de rudes épreuves.
Pour prendre un exemple que M. du Puynode aime à rappeler, qui lui a inspiré une grande partie de son premier écrit, et qui revient encore dans le nouveau, l’organisation de la Banque de France donne matière à plus d’une objection de la part de la science économique. Cette organisation subsiste pourtant depuis plus d’un demi-siècle; elle a traversé cinq ou six révolutions en gagnant toujours de nouvelles forces. Elle jouit de la pleine confiance du public, cette puissance précieuse, si lente et si difficile à obtenir, qui constitue l’essence même du crédit. Au lieu d’essayer de la renverser, il serait sage de la surveiller, de discuter tous ses actes, afin d’atténuer autant que possible dans la pratique les inconvéniens de son monopole, tout en acceptant les engagemens et jusqu’aux habitudes qui le défendent. M. du Puynode lui oppose l’excès contraire, la liberté illimitée des banques. De bonne foi, comment espérer qu’une nation pourra ainsi passer d’un pôle à l’autre en matière de circulation fiduciaire? Est-il bien sûr d’ailleurs que cette liberté absolue, sans règle, sans contrôle, soit le meilleur système? Aucune nation n’en a fait complètement l’essai, et les événemens les plus récens survenus en Angleterre, en Ecosse, en Amérique ne donnent pas des argumens en sa faveur. Ce n’est pas peu de chose que d’avoir contre soi l’autorité de sir Robert Peel.
M. du Puynode termine par un long chapitre sur les lois de la population. Partisan des idées de Malthus, il dit sans hésiter son opinion, et à mon tour je l’en loue sans réserve. Cette doctrine de Malthus, si injuriée, si calomniée, est peut-être de toutes les thèses de l’économie politique la plus évidente par elle-même et la plus utile à l’humanité. Tout ce qui peut la propager mérite d’autant plus d’estime, qu’il faut un véritable courage pour affronter tant de colères réelles ou factices. A propos de la charité légale, M. du Puynode se relâche un peu de sa rigueur ordinaire; il admet des concessions, des tempéramens, ce qui est évidemment la seule solution raisonnable, humaine et possible. Nous rentrons ici dans notre position naturelle l’un à l’égard de l’autre. S’il m’en a coûté de me séparer sur quelques points, dans l’intérêt des idées que nous professons ensemble, de cet honnête et vigoureux champion, j’aime à lui rendre justice pour tout le reste. Les différences qui nous séparent n’ont au fond que peu d’importance, car il ne voudrait pas plus que moi, j’en suis sûr, voir arriver à la liberté économique ce qui est arrivé à la liberté politique après 1848.
LÉONCE DE LAVERGNE.
1. ↑(1) 2 vol. in-8°, Paris, Guillaumin.
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