Développement du plurilinguisme

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Au cours de la dernière décennie, 2000-2010, la situation linguistique au Maroc a évolué vers une plus grande acceptation des langues vernaculaires. La ville d'Agadir reflète ce caractère plurilingue du Royaume nord africain car on peut y trouver toutes les situations (socio) linguistiques possibles. Ce livre présente les résultats de trois enquêtes menées afin d'établir le profil sociolinguistique des jeunes de la ville d'Agadir et de comprendre de quelle façon les changements de politique éducative influencent la relation de l'individu avec sa langue.
Publié le : jeudi 1 avril 2010
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EAN13 : 9782296696013
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Développement du plurilinguisme Le cas de la ville d’Agadir

Montserrat Benítez Fernandéz Jan Jaap de Ruiter Youssef Tamer

Développement du plurilinguisme Le cas de la ville d’Agadir

De Jan Jaap de Ruiter aux éditions L’Harmattan

Le plurilinguisme à Lyon. Le statut des langues à la maison
et à l’école, (en collaboration avec Mehmet-Ali Akinci et Floréal Sanagustin), 2004.

Les jeunes Marocains et leurs langues, 2006. Langues et cultures en contact. Le cas des langues et
cultures arabes et turques en France et aux Pays-Bas, 2008.

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PRÉFACE
La présente publication est le résultat d’une coopération étroite entre des chercheurs venant de trois pays : Montserrat Benítez Fernandéz de l’université de Cádiz en Espagne, Youssef Tamer de l’université Ibn Zohr d’Agadir au Maroc et Jan Jaap de Ruiter de l’université de Tilburg aux Pays-Bas. Nous sommes tous trois captivés par la richesse sociolinguistique du Maroc et étant chercheurs nous avons cherché à combiner nos intérêts. L’étude publiée ici en est le résultat. Chacun de nous a fait connaissance avec la ville d’Agadir qui se situe dans le sud du Royaume du Maroc, Montserrat Benítez Fernandéz comme enseignante de langue espagnole dans le département d’espagnol de l’université Ibn Zohr d’Agadir, Youssef Tamer comme professeur lié à cette même institution et Jan Jaap de Ruiter comme visiteur régulier de cette belle ville et comme chercheur sur les langues dans le royaume entier. Nous avons tous trois effectué des études sociolinguistiques dans la ville d’Agadir auprès de jeunes étudiants dans une période de cinq ans consécutives. Un grand corpus de données linguistiques s’est formé et il s’agissait d’un grand défi pour nous trois de le traiter dans une publication cohérente. Ce corpus est assez intéressant pour avoir une idée de ce qui se passe dans la vie linguistique des jeunes Agadiris. Agadir est une ville moderne, elle n’est pas bloquée par un passé « lourd » de traditions et de limites. Elle est ouverte au monde et elle travaille dur pour vivre son identité comme ville et région de la langue et culture amazighes sans exclure cependant

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les autres langues du royaume, les variétés de l’arabe, dialectal et littéraire, le français et d’autres langues europ ennes comme l’espagnol et le français. Nous sommes fiers d’avoir coopéré sur ce sujet tellement captivant et surprenant. L’image obtenue signale une avance des langues maternelles, l’amazighe et dans une moindre mesure l’arabe dialectal, sans que les grandes langues formelles, l’arabe littéraire et le français, soient laissées à l’écart. Les dernières ont leur valeur dans le commerce et l’administration. Mais les jeunes Agadiris font leur choix, prenant l’un et ne laissant pas l’autre : voilà une attitude pratique et sensée et pourquoi pas un exemple pour le Maroc entier ? Le futur nous le montrera peut-être. Nous remercions dans ce livre tous ces jeunes qui ont participé à l’une des trois enquêtes et leurs professeurs qui nous ont donné la chance d’effectuer nos recherches. Pour ce qui est de la gestion des données, pour la mise-enforme du livre nous remercions vivement notre secrétaire Carine Zebedee de l’université de Tilburg, Alexandrine Barontini pour sa correction parfaite du français de ce livre et l’université de Tilburg pour avoir subventionné la publication de ce travail commun. Madrid, Tilburg et Agadir, février 2010
Montserrat Benítez Fernandéz Jan Jaap de Ruiter Youssef Tamer

CHAPITRE 1
LE MAROC ET LA VILLE D’AGADIR :
REPÈRES SOCIOLINGUISTIQUES
Au début du troisième millénaire le Maroc forme plus que jamais un état plurilingue. Jusqu’à très r cemment le royaume pourrait être caractérisé comme arabo-islamique, n’acceptant que l’arabe classique ou litt raire. Aujourd’hui les langues arabe dialectal et amazighe (ou berbère) sont reconnues par le gouvernement qui les considère comme une part de son héritage culturel. Si l’on ajoute aux langues « indigènes » les langues européennes français, espagnol et anglais la palette est complète. Agadir, ville située au sud-ouest du royaume, dispose de l’avantage de ne pas avoir un passé historique « lourd » comme d’autres villes impériales marocaines comme Fès et Rabat. Elle se considère elle-même comme une ville moderne, ouverte au monde, grâce au tourisme et au commerce, et elle se développe depuis tout récemment comme une ville amazighe. Le présent chapitre s’intéresse à la description de la situation sociolinguistique de la société marocaine en général et à celle d’Agadir en particulier. Il s’agit ici d’apporter des éléments de compréhension et d’appréciation de ce livre dont l’objectif majeur est de dresser un profil sociolinguistique des jeunes vivant à Agadir ainsi que de décrire et de discuter le rôle et le statut de la langue amazighe au sud du Maroc. De plus, cette vue d’ensemble donne également une idée claire de la situation sociolinguistique actuelle au Maroc. La section 1.1 présente un bref regard historique des langues du royaume marocain. La section 1.2 traite d’une typologie des langues autochtones du Maroc. La section 1.3 décrit l’état des études sociolinguistiques contemporaines exécutées au Maroc.

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La section 1.4. traite de la politique linguistique du Maroc et la section 1.5 décrit la ville d’Agadir. 1.1 L’histoire des langues du Maroc Le Maroc est un pays plurilingue de longue date. Des invasions successives ont laissé, au fur et à mesure, différentes langues qui aujourd’hui sont présentes dans la vie courante du marocain moyen. L’amazighe est la langue de la population autochtone (Chafik, 2000 ; Chaker, 1987) et, malgré l’arrivée de différents peuples, elle est toujours vivante dans la population, dans ses trois variétés: tarifit, tamazight et tachelhit (voir au-dessous). Avec l’expansion de l’islam, l’arabe, littéraire et dialectal, arrive au Maroc. L’adoption de la langue arabe prend plusieurs siècles à se compléter. En ce qui concerne l’arabe littéraire, il s’agit d’un processus lié à l’adoption de la religion islamique, car c’est cette langue qui véhicule le nouveau message sacré, et la langue privilégiée par la nouvelle administration. D’un autre côté, les dialectes arabes arrivent au Maroc en deux vagues différentes (Lévy, 1995, 1996 et 1998). Premièrement, les dialectes de type pré-hilalien accompagnent les conquérants qui s’installent dans les villes déjà construites par des invasions plus anciennes, dans des ports et sur des voies de communication (Brunot, 1950 ; Colin, 1986). La deuxième vague correspond à l’arrivée des tribus bédouines Beni Hilal autour du onzième siècle, lesquelles s’installent dans des aires peu peuplées et entrent en contact avec des tribus locales. Des facteurs comme le commerce, les différents mouvements migratoires, provenant non seulement de l’Orient mais aussi de l’Andalousie, les caractéristiques de certaines zones géographiques vont favoriser l’adoption de l’arabe par la population autochtone. Dans les dix-neuvième et vingtième siècles, les langues européennes ont aussi pris place dans la situation linguistique marocaine. À partir du seizième siècle le Maroc a des contacts commerciaux avec des pays européens, notamment l’Espagne,

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la France et l’Italie (Brunot, 1949). Ces contacts se sont institutionnalisés au début du vingtième siècle lors des protectorats français et espagnol qui dureront de 1912 jusqu’à 1956, quand le Maroc a retrouvé son indépendance (Laroui, 1992). Ainsi, aussi bien l’espagnol que le français sont devenus des langues formelles au Maroc, c’est à dire des langues de communication dans l’administration et l’éducation. Finalement une autre langue entre en action dans le panorama linguistique marocain. Il s’agit de la langue anglaise qui fait partie aujourd’hui du quotidien linguistique marocain (Boukous, 1995 ; Sadiqi, 1991), cela est dû à la mondialisation et à des raisons d’échange commercial et politique. Tout récemment des chercheurs comme Youssi (voir ci-dessous) ont prêté attention au développement de l’arabe médian, qui est un type d’arabe qui se situe entre le dialectal et le littéraire. C’est une variété d’arabe qui se laisse difficilement décrire mais qui existe quand même. Le présent chapitre traite également de cette variété de l’arabe mais dans les enquêtes de la pr sente publication ce terme n’est pas utilisé parce que le public marocain ne s’y est pas habitué, il ne le connaît tout simplement pas. Pour la plupart des Marocains il n’y a que le dialectal ou la « darija », et le classique ou la « fusha ». Un autre phénomène récemment étudié est le code switching ou mélange de code. Cette branche de recherche cible l’usage de deux langues en même temps, dans le cas du Maroc l’arabe (dialectal) et le français. Les recherches, dont celles de Ziamari (2008), analysent des conversations menées en deux langues et essayent en trouver les critères qui régissent ce type d’usage de langue. Ce type de recherches sont de nature assez théorique et guère pratique ou appliquée, pour cela elles sont laissées de côté dans la présente étude qui est de nature plutôt pratique. Les langues mentionnées et l’interaction entre elles font du Maroc un pays plurilingue contraint de résoudre les conflits linguistiques qui apparaissent avec la concurrence de ces langues : l’amazighe, l’arabe littéraire, l’arabe dialectal marocain et les langues européennes.

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1.2 Les langues autochtones du Maroc aujourd’hui Typologie des langues La communauté marocaine, et cela vaut également pour Agadir, est caractérisée par des relations linguistiques complexes comme le plurilinguisme, le multidialectalisme, et la diglossie qui s’est ensuite développée en triglossie (Youssi, 1995). Dans le contexte en termes (socio)linguistiques mentionnés nous présentons dans ce qui suit les corrélations majeures entre les langues autochtones, à savoir l’amazighe et l’arabe dans ses variétés dialectale, médiane et littéraire. La langue amazighe L’amazighe est aujourd’hui dans une phase d’une dynamique sans précédent après avoir été, pendant des siècles, ignoré, écarte, utilisé à des fins politiques et idéologiques, soumis à des surenchères politiciennes en vue de le minimiser, voire de l’éradiquer. L’amazighe a su sortir indemne et a su résister aux diverses occupations qu’a subies son aire géographique. S’il a pu survivre et échapper au processus de glottophagie qui le menaçait, c’est bien grâce aux locuteurs qui le pratiquait et qui en ont fait l’ultime retranchement en vue de sauvegarder une identité en péril. Non sans mal, puisque la plus importante des conquêtes fut celle arabo-islamique dont la civilisation, la culture et la langue ont été en définitive acceptées et adoptées par les Imazighen (pluriel d’Amazighe). L’hypothèse la plus digne de fiabilité postule que le vécu des Imazighen comme peuple est le plus anciennement attesté en Afrique du Nord. La protohistoire qui situe les premières civilisations qui ont connu le métal sans avoir de tradition écrite aux environs de deux mille ans avant Jésus Christ a émis l’hypothèse que les Imazighen se sont installés en Afrique du Nord au néolithique (voir Boukous, 1995 : 18). Mais les récentes découvertes archéologiques faites par une mission scientifique maroco-allemande dans le Rif oriental, ont montré sans failles que les premiers agriculteurs ont vu le jour dans

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cette région il y a de cela au moins neuf mille ans aux côtés d’artisans et de potiers. Preuves que l’existence de formes civilisationnelles déjà hautement élaborées seraient présentes au début du néolithique. L’existence d’un système symbolique « Tifinagh » contribuerait à fortement asseoir cette hypothèse (voir pour le tifinagh également ci-dessous). Par comparaison aux autres pays du Maghreb, c’est au Maroc que l’amazighe est le plus largement utilisé par une proportion considérable de la population. C’est la langue maternelle d’un grand nombre de Marocains. L’amazighe pourrait être en passe de subir une assez forte régression, il est surtout employé dans les zones rurales et montagneuses où le taux d’alphabétisation est extrêmement faible. Cependant il commence à prendre une certaine ampleur dans les zones urbaines à forte concentration de populations issues de l’exode rural. Amazighe comprend trois variétés principales parlées dans des parties différentes du Maroc. Ces variétés sont le tarifit, qui est essentiellement parlé au Nord du Maroc dans les montagnes du Rif. Il est utilisé dans cette chaîne montagneuse qui longe la côte méditerranéenne. Le tamazight est utilisé dans les montagnes de l’Atlas Central. Le tachelhit est employé dans les hautes montagnes de l’Atlas, les montagnes de l’Anti-Atlas dans le sud et la vallée du Sousse dont Agadir est la capitale. Cette vari t est la plus importante de par le nombre de locuteurs qui l’utilise. L’aire qu’il occupe est décrite par Boukous (1995 : 19) comme « ayant la forme d’un parallélogramme limité au nord par une ligne cartographique reliant Essaouira à Tanate dans la province d’Azilal, à l’est et au sud par le cours du Dra et à l’ouest par l’Océan Atlantique ». Les personnes dont la langue maternelle est l’amazighe sont pour la majorité des bilingues amazighe-arabe. Pour évoluer dans la société marocaine il faut communiquer également en arabe dialectal vu que ce dernier est la langue nationale de communication par excellence. Les locuteurs amazighes monolingues sont en général des enfants, des femmes et des hommes âgés qui habitent la campagne et les montagnes où l’amazighe est le seul moyen de communication.

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Jusqu’à tout récemment l’amazighe n’était pas utilisé dans l’éducation et avait un rôle très marginal dans les médias. Néanmoins la langue a bénéficié dès la parution d’Education et de Formation Charte Nationale en 1999 (COSEF, 1999) d’une promotion inédite qui a mené à son introduction dans le système éducatif et les médias (voir ci-dessous). Dans la première décennie du nouveau millénaire une vraie presse amazighe s’est développée sous forme de journaux et magazines qui sont en vente partout dans le royaume. L’alphabet adopté pour écrire l’amazighe, le tifinagh, se voit dans les rues et sur des enseignes. Internet est plein de sites sur la langue et la culture amazighes au Maroc et hors du Maroc et on entend cette langue à la radio nationale et dans les nombreuses stations de radio locales (Shabahi, 2007 ; voir section 1.5). La langue s’écrit en graphie latine, arabe et tifinagh et même si l’IRCAM (l’Institut Royal de la Culture Amazighe, voir ci-dessous) a décidé du tifinagh, l’alphabet officiel, pour écrire l’amazighe, bon nombre de publications en amazighe ont fait le choix de la graphie latine ou arabe. Dans les écoles l’amazighe est enseigné en utilisant l’alphabet tifinagh et même si l’IRCAM maintient que son introduction dans le système éducatif est un succès il n’y a pas d’évaluation à large échelle connue sur l’impact de cette introduction. Quoi qu’il en soit, la réalité est que l’amazighe fait son chemin dans la société marocaine et qu’il est difficile de le renvoyer à son état d’isolement dans lequel il a vécu si longtemps. L’arabe et ses variétés. Il y a plusiers formes d’arabe en usage au Maroc. On distingue l’arabe littéraire ou classique, les dialectes arabes et l’arabe marocain médian. Ils sont tous traités ci-dessous. L’arabe littéraire ou l’arabe classique est la langue constitutionnelle, nationale, officielle du Maroc comme des 22 autres nations de la Ligue Arabe (voir 1.4 ; Royaume du Maroc, 1996). Il se caractérise par le prestige d’être une langue écrite mais il n’a pas la vitalité de l’arabe dialectal, la langue maternelle d’une majorité de la population, parce qu’il n’est la

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langue première de personne au Maroc ou dans le monde arabe. Jusqu’à récemment seulement un petit nombre de savants très cultivés pouvaient le parler dans des situations très formelles et d’une manière relativement spontanée (Youssi, 1977, 1989, 1992 et 1995). Ennaji (1991 : 28) note que sa fonction de base est maintenant comme suit : « Exprimer des aspects de la culture moderne pour laquelle le français a été traditionnellement le véhicule. Donc il vise à remplacer le français qui a initialement introduit le style de la vie moderne dans la région. Pour cette raison, l’arabe littéraire compte lourdement sur la traduction du français et un peu moins de l’anglais, et il emprunte des mots du français. » Une autre caractéristique de l’arabe littéraire est qu’il est une langue importante des médias, aux cotés du français, et de l’éducation. C’est la langue d’instruction du système éducatif, surtout dans le secteur public. En dépit du fait que l’arabe littéraire est standardisé et codifié, et qu’il possède une certaine historicité, il n’a pas la vitalité de l’arabe dialectal dont la révision nous entraîne encore sur la discussion du multidialectalisme et d’autres situations sociolinguistiques intriquées connues comme la diglossie et la triglossie (Ennaji, 2004). La recherche de De Ruiter (2006b) nous a montré un tout nouveau développement. Il y a des jeunes Marocains qui font usage de l’arabe littéraire comme langue parlée et le fait qu’il existe une forme médiane d’arabe montre également que le littéraire fait des progrès comme langue, partiellement, parlée. L’arabe dialectal. Abbassi (1977 : 19-25) remarque qu’il y a deux types d’arabe dialectal, qu’il appelle respectivement le « mdini » ou « urbain », l’arabe parlé dans les villes, et l’« crubi », l’arabe bédouin, parlé dans les zones rurales. Il subdivise en outre le parler mdini en celui du nord, du centre et les dialectes du sud. Ensuite il y a l’arabe dialectal saharien et la variété mauritanienne les deux appelées hassaniyya (Ghallab, 1982). Cette situation est connue sous le nom de multi-

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dialectalisme, l’usage de plus d’une variété d’une certaine langue, dans le cas présent l’arabe dialectal marocain dans des régions différentes du Maroc. L’arabe dialectal est acquis comme première langue, c’est la langue maternelle de la majorité des Marocains. C’est la langue de la maison dans le sens où il est le véhicule de la socialisation depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte des Marocains. Grandguillaume (1983 : 26) écrit : « C’est dans cette langue que s’opère la socialisation progressive de l’individu, qui l’insère peu à peu dans ces communautés emboîtées qui sont la famille, le clan, le village ou la ville, la province, la nation. C’est dans cette langue que lui est transmise la loi première qui est porteuse des premiers interdits. C’est son émergence qui constitue le premier refoulement. Mais c’est par cette langue aussi qu’il est le plus proche de la nature, de cette réalité intime de lui même si elle est antérieure à l’encadrement de la société. » Pour ce qui est des différences entre l’arabe littéraire et l’arabe dialectal Ennaji (1991) fait mention des observations suivantes : « Dans la phonologie, beaucoup de voyelles de l’arabe littéraire sont effacées ou sont réduites à un schwa dans l’arabe dialectal […]. Morphologiquement, l’arabe dialectal est beaucoup plus simple que l’arabe littéraire … à cause de l’absence d’inflexions du case-marking, le duel et les inflexions plurielles féminines […]. Syntaxiquement, bien que l’arabe littéraire et l’arabe dialectal aient des ordres des mots telle que verbe sujet objet et sujet verbe objet, le dernier est plus dominant dans l’arabe dialectal que dans l’arabe littéraire… En ce qui concerne le lexique, l’arabe dialectal est caractérisé par des emprunts à l’amazighe […] et en particulier au français […]. L’arabe dialectal marocain a emprunté sur une échelle moins importante à […] l’espagnol. » L’arabe dialectal a gagné du prestige dans la première décennie du nouveau millénaire. Cela est dû principalement à la

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parution, en 1999, du document intitulé d’Education et de Formation Charte Nationale et qui prévoyait la promotion de, entre autres, l’arabe dialectal, dans le système éducatif. Les autres effets non attendus de l’ouverture de la Charte vers les langues vernaculaires sont une création artistique débordante (Caubet, 2004, 2005a), des éditions de journaux et d’ouvrages littéraires en arabe dialectal, et même son emploi dans les médias. Par exemple le journal Khbar Bladna, la revue polémique hebdomadaire Nishan, ou des ouvrages littéraires comme Tqarqib Nnab, qui sont écrits en arabe dialectal et qui sont déjà objets d’études scientifiques (Aguadé, 2005). Un autre exemple est l’association Zakoura qui emploie comme langue d’instruction l’arabe dialectal dans le cadre de l’enseignement non-formel et de l’alphabétisation des enfants travailleurs. Ce choix évite les problèmes de compréhension chez les enfants, et permet de rendre les programmes de l’enseignement primaire plus intensifs et productifs. Par ailleurs, la darija est devenue l’objet d’un mouvement de reconnaissance de la culture arabe nationale, entraînant la formation de nouveaux groupes de musique et même la réalisation d’un film, « Casa Nayda» sous direction de Farida Benlyazid et Dominique Caubet (2007). Cette dernière a également publié nombre d’études sur l’arabe dialectal et la scène culturelle marocaine et aussi celles de la France et des Pays-Bas (Caubet, 2004, 2005b, 2008). Le gouvernement, et derrière lui le souverain marocain, s’avère un supporter enthousiaste de ces démarches nouvelles, sans doute également inspiré par son désir de stopper le soutien des masses pauvres à l’intégrisme musulman dans le pays. L’arabe médian D’après Ferguson (1959), le monde arabe entier, y compris le Maroc, était, à son époque, caractérisé par la diglossie : l’usage alternatif d’une variété haute, ici l’arabe littéraire, et une variété basse, l’arabe dialectal, d’une seule langue. La variété haute est utilisée dans des situations formelles telles que l’éducation, alors que la variété basse est utilisée dans des

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contextes non officiels, tels que la communication quotidienne. Ferguson postule trois critères pour distinguer une situation de diglossie. En premier lieu, il y a une affiliation historique, impliquant que les deux variétés proviennent de la même langue originale. Deuxièmement, il y a une répartition utilitaire qui indique l’usage de chaque variété dans des situations exclusivement différentes. Troisièmement, la variété haute devrait être complètement distinguée du point de vue de sa structure jusqu’à l’incompréhensibilité mutuelle. Ce dernier critère est connu sous le nom de manque de continuum. La diglossie a été un trait frappant de la communauté marocaine pour une longue période de temps. Néanmoins, la dynamique socio-économique et culturelle du Maroc a considérablement contribué à la transformation de la diglossie en triglossie (Youssi, 1995). L’apparition de l’arabe marocain médian : « une version d’arabe cultivée exclusivement parlée et utilisée en particulier pour des buts formels et officiels, a joué un rôle important dans le développement de la diglossie en triglossie ». « Il est estimé qu’approximativement 40% des locuteurs de l’arabe dialectal ont une connaissance utilitaire de cette variété ; le taux de ceux avec une connaissance passive est bien sûr plus haut » (Youssi, 1995 : 29). L’arabe médian « essaie d’établir un ‘compromis’, un ‘milieu de la route’ entre la complexe, exclusivement écrite, variété d’arabe en direction du haut et le vernaculaire particulariste, exclusivement parlé en direction du bas » (Youssi, 1995 : 35-36). L’arabe marocain médian ne se laisse pas facilement définir. Ses locuteurs sont ceux qui ont un minimum de formation et pour cela les analphabètes arabophones n’en font pas usage dans leur communication quotidienne. L’arabe médian nécessite une certaine connaissance de l’arabe littéraire qu’on n’obtient que dans l’enseignement. L’arabe médian se trouve au centre du continuum de l’arabe et pour cela il est difficile de le définir en termes de structures et vocabulaire. Cependant, les chercheurs s’accordent sur le fait que cette forme d’arabe se distingue des formes classique et dialectale. C’est pour cette raison que nous le mentionnons dans la présente publication mais pas dans les questionnaires des trois enquêtes (voir ci-dessus).

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La situation linguistique contemporaine du Maroc en ce qui concerne l’arabe marocain médian est dite complexe au point que le concept de « diglossie » a été jugé comme « une simplification excessive trompeuse » (Holes, 1995 : 282). Dû à l’extension de l’éducation et à l’augmentation du taux d’alphabétisation parmi la population, son exposition aux médias de la radiodiffusion et à l’extension de l’arabisation dans plusieurs secteurs importants de la société, il y a eu un rétrécissement graduel mais palpable de l’intervalle entre l’arabe parlé et l’arabe dans sa forme contemporaine, l’arabe littéraire ou, selon les termes de Holes, « l’arabe moderne standard » (Holes, 1995 : 279). La majorité des processus communicatifs, à l’exception bien sûr des formes de parole les plus « gelées », écrites comme parlées, se passent dans une version d’arabe intermédiaire. Il s’agit du résultat d’un « synopsis plutôt complètement naturel » (Holes, 1995 : 283). Tous les aspects structurels à tous les niveaux de langue des deux variétés d’arabe s’interpénètrent : tandis que ce sont le lexique et la phraséologie de l’arabe littéraire qui pénètrent le vernaculaire, ce sont les structures syntaxiques du dialecte parlé qui sont employées dans l’usage de la langue standard. 1.3 La sociolinguistique du Maroc : l’état des lieux La plus récente recherche sociolinguistique exécutée à grande échelle au Maroc est celle de De Ruiter (2006b) dont les résultats sont traités ci-après en lien avec les autres études exécutées auparavant. Dans sa recherche, 569 étudiants originaires de neuf villes marocaines ont répondu à un questionnaire (voir questionnaire I en annexe I). Il s’agit de 22 habitants d’Agadir (3,9%), 48 de Béni-Mellal (8,4%), 64 de Casablanca (11,2%), 51 de Fès (9,0%), 27 de Marrakech (4,7%), 110 de Meknès (19,3%), 54 d’Oujda (9,5%), 105 de Rabat (18,5%) et 88 de Tanger (15,5%). La plupart des participants étaient au moment de l’exécution de la recherche des étudiants de langue anglaise dans des institutions privées ou dans des facultés de sciences humaines, quelques-uns étaient

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des étudiants en études islamiques de l’université de Fès. Les filles étaient majoritaires ; elles composaient 56,4% du groupe entier. L’âge moyen des sujets était de 21 ans et 5 mois. Les sujets avaient le même passé éducatif en commun. Ils avaient tous suivi l’enseignement, d’ailleurs public, dit arabisé (voir 1.4). 24,6% (427) des 569 sujets étaient amazighophones. Les objectifs de la recherche étaient doubles. L’essentiel concernait le rôle des langues arabe littéraire et française dans la société marocaine d’aujourd’hui. Dans ce contexte deux hypothèses étaient formulées : 1 Etant donné que l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire ont été arabisés, la maîtrise et l’usage de l’arabe littéraire des jeunes Marocains qui sont dans les dernières phases de leurs études ou qui les ont terminés, a augmenté et possiblement même dépassé la maîtrise et l’usage du français. 2 Le français, langue importante dans la vie quotidienne, reste néanmoins assez fortement représenté dans la vie des sujets. Ils le maîtrisent encore bien et l’utilisent dans une large mesure. Quant aux rôles des langues informelles du Maroc, à savoir l’arabe dialectal et l’amazighe, deux autres hypothèses étaient formulées : 3 Il existe des attitudes relativement positives à l’égard de l’arabe dialectal et de son rôle dans le système d’enseignement. 4 La langue amazighe fait encore partie du profil sociolinguistique des sujets (amazighophones) de l’enquête et il y a une ouverture prudente à un usage grandissant de l’amazighe. Basée sur les hypothèses mentionnées l’enquête posait la question centrale suivante : A Quel est, au début du troisième millénaire, le profil sociolinguistique des jeunes Marocains qui ont suivi

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l’enseignement primaire et secondaire dans les années 1980-2000 ? Quant aux résultats, la recherche montrait que les jeunes Marocains maîtrisent en général bien ou très bien leurs langues. Ils sont tous capables de s’exprimer très bien en arabe dialectal et ils comprennent également bien cette langue. Ensuite, ils affirment bien ou très bien maîtriser l’arabe littéraire. Ils le maîtrisent en tout cas mieux que la langue française. Cette dernière observation n’implique pas que les sujets ne maîtrisent pas bien cette langue mais une comparaison montre que l’arabe littéraire est une langue mieux maîtrisée par les jeunes Marocains que la langue française. Les sujets qui se sont exprimés comme amazighophones ont en général une bonne maîtrise de leur langue maternelle, surtout au niveau de la compréhension. En général, ils la maîtrisent cependant moins bien que les autres langues qui sont à leur disposition. Quant à l’usage des langues, l’image s’inverse en faveur de la langue française. L’arabe dialectal est bien sûr la langue de communication quotidienne par excellence du groupe entier à l’exception d’une partie des sujets amazighophones qui préfèrent leur langue maternelle, l’amazighe, comme langue de communication quotidienne. Mais s’il s’agit de l’usage de l’arabe littéraire et de l’usage du français, le français l’emporte. Cette langue est beaucoup plus fréquemment utilisée par les enquêtés que la langue arabe littéraire, encore modérément pour la lecture et l’écriture mais beaucoup plus pour la parler et comprendre, suivre des programmes francophones de la télévision et de la radio. L’amazighe (langue étudiée seulement auprès des sujets amazighophones dans la recherche) est une langue utilisée surtout dans le domaine familial et moins en dehors de la maison. Cependant, on constate que l’amazighe trouve une place dans le monde extérieur même si son espace est limité. Les sujets témoignent tous d’attitudes positives à l’égard de la langue arabe littéraire et ils sont relativement neutres à l’égard de l’arabe dialectal. Ils considèrent la langue arabe littéraire comme la langue de la religion musulmane, comme une langue riche, une langue de culture et de littérature et ils

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font mention de son rôle de langue de communication dans le monde arabe. Les sujets caractérisent l’arabe dialectal comme la langue de communication par excellence au Maroc et en même temps ils critiquent cette langue parce qu’elle serait une langue d’analphabètes qui contiendrait des mots et des expressions jugées fautives. Quant aux relations entre l’arabe littéraire et l’arabe dialectal, les sujets sont très prudents dans leur jugement du statut et du rôle de l’arabe dialectal dans le système d’enseignement. Ils ne lui attribuent qu’un rôle modeste dans le contexte de l’enseignement de l’arabe littéraire. Néanmoins, on ne peut pas conclure qu’ils sont totalement contre un rôle de l’arabe dialectal comme langue enseignée, surtout en contexte de migration, et ils sont conscients des processus de mélange du dialectal avec le littéraire. La première hypothèse du travail de De Ruiter (2006b) est partiellement confirmée. La maîtrise des sujets de l’arabe littéraire est d’un plus haut niveau que la maîtrise du français. L’autre partie de l’hypothèse n’est par confirmée. Les sujets font plus fréquemment usage du français que de l’arabe littéraire. La politique d’arabisation du système éducatif peut, par conséquent, être considérée comme un succès en ce qui concerne l’apprentissage de l’arabe littéraire. Il n’y pas de doute sur les résultats quant à la maîtrise des langues. Ils reflètent les effets de la politique suivie au Maroc, mais maîtriser cette langue n’implique pas automatiquement son usage général. Dans cette perspective la langue arabe littéraire est concurrencée par la langue française. Ensuite, l’usage dominant de l’arabe dialectal, langue de communication quotidienne, et langue peu reconnue dans le système éducatif, malgré une intention prudente, en 2000-2003, de l’y introduire, confirme que la langue arabe littéraire est encore loin d’une position de langue de communication au Maroc. Même le fait que la langue amazighe soit modérément utilisée en dehors de la maison contribue à cette position encore vulnérable. Les attitudes positives des sujets à l’égard de la langue arabe littéraire et les caractéristiques nobles qu’ils attribuent à cette langue ne contribuent pas à son usage dominant dans la société

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marocaine. La langue arabe littéraire jouit d’un statut très élevé mais elle ne jouit pas d’une diffusion aussi large. La deuxième hypothèse qui porte sur le rôle du français dans la société marocaine est confirmée. Le français joue encore un rôle assez important et dominant dans la vie quotidienne des sujets qui ont participé à l’enquête. Même si l’arabe dialectal est la langue de communication par excellence des sujets, à l’exception de quelques sujets amazighophones, le français a une place dans la vie des sujets, plus grande que la langue arabe littéraire. Concernant la troisième hypothèse, qui porte sur l’arabe dialectal, l’enquête montre qu’elle n’est confirmée que partiellement. Les sujets témoignent en général d’attitudes pratiques à l’égard de l’arabe dialectal. Ils s’en servent bien sûr comme langue de communication quotidienne mais leurs attitudes à l’égard de cette langue lui accordent peu de respect. Les sujets ne sont pas impressionnés par la beauté de la langue arabe dialectale et ils la trouvent importante dans la mesure où elle fonctionne comme langue de communication, surtout avec les personnes analphabètes. Les enquêtés ne lui accordent que modérément un statut de langue indépendante et ils sont très réservés pour lui attribuer un rôle dans l’enseignement de l’arabe littéraire. Enseigner le dialectal comme langue indépendante est refusé par la majorité des sujets. Néanmoins, on remarque qu’il se trouve chaque fois un groupe minoritaire de sujets qui se montre plutôt positif à l’égard du statut de l’arabe dialectal et de son rôle dans le système éducatif. On peut ainsi conclure que, même si la majorité des sujets refuse la promotion de l’arabe dialectal, on détecte aussi une tendance prudente en faveur de cette promotion. Et selon cette dernière remarque on constate que l’hypothèse est partiellement confirmée. Les sujets amazighophones montrent une image relativement fragile de la maîtrise et de l’usage de l’amazighe. Mais on constate également que cette langue reste encore présente dans la vie des sujets amazighophones. En ce sens la quatrième hypothèse est confirmée. Même dans la vie des jeunes Marocains éduqués, leur langue maternelle continue à jouer son

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rôle. La majorité des sujets amazighophones comprend très bien sa langue maternelle et 40% de ces sujets la parlent très bien. Dans leurs foyers les sujets amazighophones parlent beaucoup leur langue maternelle et même dans la rue ou avec les autres étudiants ils s’en servent de temps en temps. Il y a aussi des sujets, sans doute des militants, qui affirment uniquement écrire leurs lettres en amazighe ou seulement lire des journaux en amazighe. Peut-être ces derniers sujets expriment essentiellement un rêve ou un désir, reste l’observation qu’il y a au Maroc des personnes qui montrent une personnalité amazighe forte et on peut risquer l’hypothèse que cela a été renforcé par l’ouverture sur l’amazighe ces dernières années. Cependant, cette ouverture reste fragile et modeste et ainsi il est trop tôt pour confirmer la deuxième partie de l’hypothèse. La présente recherche ne fournit pas une base solide à la conclusion qu’il y a une ouverture décisive pour l’usage grandissant de l’amazighe mais en même temps, les résultats concernant l’amazighe ne réfutent pas entièrement cette partie de l’hypothèse. La recherche de De Ruiter (2006b) a été effectuée dans les premières années du troisième millénaire. Il s’agissait d’esquisser le profil sociolinguistique des jeunes Marocains qui ont été formés sous la politique linguistique du Maroc des années 80 et 90 du vingtième siècle. D’autres recherches de nature sociolinguistique ont galement été effectuées au Maroc dans les dernières décennies du vingtième siècle. Les recherches d’Abbassi (1977) et de Gravel (1979) produisent l’image de l’existence d’un équilibre entre les langues arabe (littéraire) et française. Les sujets participants aux recherches d’Abbassi et de Gravel montrent un usage changeant des deux langues et on ne peut pas vraiment conclure que l’une des deux soit dominante. Bentahila (1983) décrit l’état sociolinguistique du Maroc comme un système stable. Chaque langue a son propre rôle. Bentahila & Davies (1992) concluent de leur recherche que les amazighophones ne porteraient pas d’intérêt à leur propre langue. Ils seraient plutôt orientés vers la langue arabe littéraire. Ezzaki, Spratt & Wagner (1987) montrent que les enfants

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arabophones profitent de leur langue maternelle, l’arabe dialectal, dans le processus de l’apprentissage de l’arabe littéraire, avantage que n’ont pas les amazighophones. Aarts, De Ruiter & Verhoeven (1993) et Aarssen, De Ruiter & Verhoeven (1993) concluent de leurs recherches effectuées au Maroc parmi des élèves en fin d’enseignement primaire qu’ils sont plus orientés vers la langue arabe littéraire que vers la langue française. Ils mettent cette observation en rapport avec la politique d’arabisation de l’enseignement au Maroc. La recherche de Tamer (2003, 2006) sur le plurilinguisme dans des écoles élémentaires au Maroc conclut que les élèves marocains, dans les dernières classes de l’enseignement primaire, ne répondent pas aux niveaux de maîtrise de l’arabe littéraire fixés par le Ministère marocain de l’Education Nationale. Il explique cet écart, entre autres, par le manque de contact avec la langue arabe littéraire dans la vie quotidienne des élèves. Tamer constate ensuite que les parents des élèves marocains et les enseignants marocains ont tendance à valoriser le français plus que l’arabe littéraire. Ils préfèrent la première langue dans des proportions un peu plus élevées que la dernière. Ses informateurs montrent une relativement plus nette préférence pour la langue française dans la presse, la radio et dans les programmes de télévision. La raison en est que le matériel disponible en français semble plus attrayant pour eux et pour leurs aspirations et intérêts. Ensuite, les mêmes informateurs montrent des attitudes favorables à l’égard du français car il représente une ouverture sur le monde occidental, une clé d’une expérience enrichie et un pays développé. Cependant, ils ont également tendance à considérer de manière positive l’arabe littéraire. Ils reconnaissent la validité de cette langue et ils ont le sentiment qu’elle doit être protégée. Les résultats de Tamer (2003, 2006) montrent en conclusion que les Marocains qui se trouvent dans le système éducatif ou y sont liés, voient de manière positive le français et le considèrent comme un atout important qui leur donne davantage de connaissance, et l’accès au monde occidental, donc une variété de matières qu’ils ne sont pas susceptibles d’atteindre par l’intermédiaire de la langue arabe littéraire.

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Les résultats de la recherche de De Ruiter (2006b) s’accordent bien avec la plupart des résultats des recherches précédentes et les développements de la politique linguistique du Maroc. Les recherches d’Abbassi et de Gravel ont été effectuées dans les années 1970 et pendant cette période la politique d’arabisation n’était pas encore exhaustivement mise en place. La langue française était encore très dominante dans les programmes de l’enseignement national. Les recherches d’Aarts, De Ruiter & Verhoeven (1993) et Aarssen, De Ruiter & Verhoeven (1993) exécutées au début des années 1990 montrent que les élèves dans l’enseignement primaire sont plutôt orientés vers la langue arabe au dépens de la langue française. La bonne maîtrise de la langue arabe littéraire dont disposent les sujets de la plus récente étude de De Ruiter (2006b), leurs attitudes très positives à l’égard de cette langue vont bien dans le sens des résultats des recherches antérieures et de la politique linguistique du Maroc, une politique d’arabisation. Pourtant, bien que la maîtrise de l’arabe littéraire soit bonne, et les attitudes à l’égard de cette langue positives, l’usage de cette langue dans la vie quotidienne reste en retrait avec l’usage de la langue française, langue qui est plus utilisée par les sujets que la langue arabe littéraire. Et dans cette perspective la politique d’arabisation de l’époque n’était pas arrivée à l’une de ses fins, à savoir que la langue arabe littéraire devienne une langue véhiculaire, de communication quotidienne. 1.4 Que disent les lois ? Dans cette section l’accent est mis sur la politique linguistique mise en place par le Maroc depuis la seconde moitié du vingtième siècle. On explique les raisons de l’identification entre politique linguistique et le terme « arabisation » ; on distingue entre les différentes étapes par lesquelles elle est passée jusqu’aux dernières décisions développées par le gouvernement ; et on décrit la politique linguistique marocaine proprement dite.

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