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EDMOND COMBES

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-11890-4
EAN:9782296118904

PaulTIRAND

EDMOND COMBES
L’ABYSSINIEN
1812-1848

Lapassiondel’Orient

L’Harmattan

Dumême auteur :

Castelnaudaryet leLauragaisaudois (1814-1852)),Eché,
Toulouse, 1989.

Castelnaudary (1870-1945)D’A.Fourès à J.Mistler,chez
l’auteur,1991.

LogesetFrancs-maçonsaudois (1757-1945),
philosophique etculturel,Carcassonne, 2002.

EmileDigeon (1822-1894),l’itinéraire
communard,L’Harmattan, Paris, 2006.

singulier

Cercle

d’un

A Juliette,

INTRODUCTION

George Sand etFrédéricChopin ontdonné àEdmond
Combescesurnom,L’Abyssinien,qui rappelleunépisode
essentieldesavie,unevie dominéepar lesoucide
subordonner l’actionàun idéal.Durant sa courte existence,
trente-sixans,sonengagementa ététotalet,trèsvite,il s’est
rangéparmi leshommes, assezrares,quivoient plus loin que
leshorizonsdeleur localité, deleur régionet même dela
France.C’estdonctout naturellement ques’est imposée à
nous lalégitimité deretracer l’histoire de cethomme, certesà
facettes multiples mais siattachanten raisondesaventures
qu’ila connuesetdes personnagescélèbres qu’ilapprocha.

A Castelnaudary,savillenatale,iladhère, àpeine âgé
de dix-huitansausaint-simonisme, cemouvement qui, au
débutdesannées 1830,ouvrit lavoie àla foisaupositivisme
etausocialisme.Certainsadeptes sesatisfontd’étudieretde
commenter la doctrine.Lui, ardent prosélyte, débordant
d’énergie,veut la diffuserau-delà desa cité :pendantdeux
ans,il parcourtavec d’autrescompagnons leMididela
France,laBourgogne,lepaysde GexetGenève, enbutte
bien souventàl’hostilité des populations locales mais,peului
importe,ilexprime avecl’enthousiasme delajeunessesa foi
enun mondemeilleur.

Maiscethorizon, certesélargi,lui semble encoretrop
restreint.«L’Orient était lerêve des imaginationsardenteset
leshommesgraveset positifscomprenaient que de grands
événements, des événements qui devaient peut-être changer

1
la face du monde,s’y préparaient sourdement.» Aussi,
suivant l’exemple d’autres saint-simonienset notammentdu
premierd’entre eux, ProsperEnfantin,il parten 1833pour
l’Egypte et l’Abyssinieoùilaccomplirapendant quatre ans
un travail remarquable d’explorateurdont il publieles
2
comptes-rendusdansdeuxouvrages qui ontfaitautorité.
Quelquepeugrisépar lanotoriété,il se berce d’illusions,
pensant quele gouvernement luiconfieraitunemission
officiellepourcréerdescomptoirscommerciauxsur la côte
delamerRouge avec commeobjectifultérieur la
colonisationdel’Abyssinie.Ayant obtenucertaines
assurances officielles qui serévélerontfragiles,il repartdans
cepays pour lequel il ressentaitunevéritable attirancemais,
très rapidement,sesactions sontdésavouées par lesautorités
françaises.Ilavaitcrupouvoirdeveniruncolonisateur mais
hélas!ilconnaîtungrave échecqu’enfait il n’arrivera
jamaisàsurmonter.
Néanmoins,il obtientd’êtrenommévice-consulen
Turquie,puisàRabat maisausentimentd’échecs’ajoute
désormaisuneprofonde amertume car ilconsidèreque ces
postes subalternes n’étaient pasdignesd’unhommequiavait
exploré dansdesconditionsdifficilesdes paysaveclesquels,
s’ilavaitétésuividans sesdémarches,laFrance aurait pu
développerdes relationscommerciales.Unequarantaine
d’années plus tard, c’estcequi seréalisera aveclaprise de
possessiondelarégiondeDjiboutiet l’ouverture delaligne
de cheminde fer reliantceterritoire àAddis-Abeba…
La caractéristique essentielle dela courtemais si riche
vie d’EdmondCombes, c’estunengagement sansfaille dans
lemouvement saint-simonien maisau-delà,par sesamitiés

1
EdmondCombes,Voyage enEgypte, enNubie,Paris, Desessart,1846.
2
Voyage enAbyssinie, dans lepaysdesGalla, de Choa etd’Ifat,Paris,
Desessart,1838.
Voyage enEgypte, enNubie, dans le désert deBeyouda, desBicharys
et sur lescôtesdelamerRouge,Paris, Desessart,1846.

10

littéraireset politiques, auprèsdes opposantsàlaMonarchie
deJuillet.Ilfréquentel’abbéLamennais,unchrétien social,
Pierre Leroux,un philosophesocialiste etenfinGeorgeSand
aveclaquelleilentretiendraune correspondance engrande
partie disparue; les quelques lettres qui ontété conservées
nous ontététrèsutiles pourcette biographie et notreregreta
été d’autant plusgrand den’avoir puavoiraccèsàtoutes les
autres.

Après larévolutionde février 1848 àlaquelleCombes
participe,laromancièreintervientauprèsdeLamartine,
ministre desAffairesétrangères, afin qu’un poste de consul
lui soitconfié.Sonambitionestenfin,semble-t-il,satisfaite.
Hélas!Dès sonarrivée àDamas oùila
éténomméilestvictime, avecsesdeuxfilles, ducholéra :il meurt sous lescoups
d’habitants qui, fanatisés,pensent que cesontceschrétiens
qui leur ontapportélamaladie.Les restesd’EdmondCombes
etdesesdeuxfilles seront transférésen septembre1849au
cimetière deCastelnaudary.

Aucunhommagenelui serarendu par savillenatale :
certainement,pour les notables,son passésaint-simonien,ses
récentesamitiés politiquesconstituaientdevéritables tares.
En revanche,sesamis nel’avaient pas oublié :suite àune
souscription,ilsferontélever, au-dessusdesasépulture,un
monument pyramidal,sur lequel ontétéinscrites lesétapes
essentiellesdesavie.Malheureusement,ilest, actuellementà
l’abandonet,s’ildisparaissait,l’oubli, commeles vaguesde
lamaréemontantesur lesable,risqueraitderecouvrir
définitivement lenomd’EdmondCombes.Sicette
biographie, fruitdenombreuses recherchesdansdifférents
fondsd’archives,permetdeperpétuer son souvenir, elle aura
rempli son rôle.

11

I

L’EVEIL AU SAINT-SIMONISME

e
CastelnaudaryaudébutduXIXsiècle
Siège,avant laRévolution, d’unevastesénéchaussée
d’environcent mille habitantsdont leterritoires’étendaitdes
portesdeToulouse à cellesdeCarcassonne,Castelnaudary
avait vécuàl’intérieurdesonenceinteou,suivant les
époques, de cequien restait.
La cité étaitconstituée d’unassemblage desixquartiers
dénommés ports,un termeoccitan signifiant lepassage à
travers l’enceinte et,parextension,lequartiercorrespondant.
Au-delà des murs s’étendaientavecleurs maisons,leurs
grangeset leurs jardins,lesfaubourgs.Après l’ouverture du
canaldu Midien 1681,lavillese développevers leSud et il
se crée, àla finduPremierEmpire,lequartierduPort,un
vrai port, duCanal.
Aveclanouvelleorganisationadministrativenée dela
Révolution, ellen’est plus qu’unesous-préfecture derang
modeste,peuplée deneufmille habitantsenvtoiron ;utefois,
grâce à cettenouvellevoie d’eauetàun réseauroutier
relativementdense,sonactivité commerciale deville
carrefour resteimportante.«En 1810, c’étaientenviron troiscents
personnesde famillesbatelières quihabitaientà
Castelnaudary sanscompter lesemployés ducanal,les
1
cadreset les nombreuxouvriersaffectés à l’entretien .»Le

1
J.P.Bergasse,LeCanalduMidi, Trois sièclesde batellerie etde
voyages,Cessenon,1983.

commerce detransit quiempruntait lavoie fluviale était
remarquable :lesvinsdu BasLanguedoc étaientdirigésvers le
Tarn,lesbléset maïs récoltésdans leLauragais partaientvers
1
Narbonne etCette ,le boiset le ferdel’Ariège étaient
embarqués surdes pénichesadaptées.La barque deposte
transportaitdenombreux voyageursdont laplupartfaisaient
escale àCastelnaudary (environ quarantemilleparan), d’où
unéquipementhôtelierassezremarquablepour l’époque.
L’industrien’était pasabsente :une dizaine detuilerieset
briqueteries, des minoteries installéesaubord ducanalavec
unetrentaine demoulinsàvent implantésautourdelaville à
laquelleilsdonnaientunaspect pittoresque.
Uncommerce actif,unepetiteindustrie dynamique
avaientfait laprospérité d’une bourgeoisie d’affaires,
enrichie aveclavente desbiens nationaux, et très impliquée
dans la gestiondelaville.Ilexistaitégalementdesdynasties
bourgeoisesd’hommesdeloi,ungroupesocialhomogène,
qui s’étaitconstituésous l’AncienRégimelorsquelaville
étaitchef-lieude circonscription judiciaire et qui restaitfort
influent.Eneffet,lesautorités localesavaient obtenude
conserver,outre certaines institutionsanciennescommela
maîtrise desEauxetForêts,un tribunald’instance etun
tribunalde commerceoùsiégeaientautotalhuit magistrats.
Euégard àlapopulation,lesauxiliairesdejustice et officiers
ministérielsétaient nombreux: dixavoués, dixavocats,
dixsepthuissiers,sixnotaires.Acôté de cette bourgeoisie
subsistaitune aristocratie foncièrequi, aveclaRévolution,
avait perdudesapuissance.En raisondesa conception
agrarienne delasociété, ellenes’impliquait pasdans le
développementéconomique dela cité; les nobles restaient
bien souventàl’écartdelaviesociale
deCastelnaudary,résidantdepréférence dans leurschâteauxoumaisonsde
campagne.

1
Ancienneorthographe deSète.

14

Cette viesociale était rythméepar lesfêtes religieuses
et nationales,lesbalsdequartiers, desdistractionsdiverses,
tels lepassage des montreursd’ours,lelancementde
bal’llons ;abattage ducochonet les préparations qui
suivaient (charcuterie, graisse, confit), auxquelles parentset
amisapportaientune aidetoujoursassortie deréciprocité,
étaientunemanifestationannuelle de cette convivialité.Si les
ouvriers seretrouvaientaucabaret,noblesetbourgeois se
réunissaientdansdescercles,lecercleSaint-Michelpour les
uns,leSalon littérairepour lesautres:ilsyjouaientaux
cartes,lisaient les journauxnationauxet locaux.Ils
participaientauxbalsdelasous-préfecture etdelarecette
particulière desFinances,organisaientdes soiréesde charité
suiviesdeloteriesauprofitdes pauvres.«Tout lemonde
aurait voulugagnerdes lots pouravoir leplaisirdeles
distribuerauxindigents»,pouvait-on lire dansun journal
local.

Jeunesse etformationd’Edmond Combes
Telle étaitdonclaville deCastelnaudarylorsqueJean
AlexandreEdmondCombesvientaumondele 8juin 1812
dans lequartierduPortdeBordes,leplusanciendela cité
carc’est là, autourdelapetite égliseSaint-Pierre, bâtieprès
duchâteau,que deshabitations s’étaientgroupéesauMoyen
Age.Son père,né en 1777, estundesdixavocatsdelaville,
le grand-père avaitété greffierau Tribunalcivilet
l’arrièregrand-père,receveurdudomaine du Roi.Samère,Jeanne
Boyer,née en 1780, est la fille d’un notaire et lanièce d’un
avocat,Félix Redon.Bref, aussibienducôtépaternel que du
côtématernel,
desfamillesdelointaineoriginelanguedo1
cienne ,très représentativesde cette bourgeoisied’hommes

1
Dans les registres paroissiauxdeCastelnaudarycesdeuxpatronymes
reviennent trèsfréquemment.Combesévoqueunevallée encaissée et
Boyervientde bouvier.

15

de loidont nousavonsévoquélaprésencesignificative dans
laville.
Edmondpassesonenfance dansune de cesvieilleset
1
mystérieuses maisonsduMidi, close demursépaiscomme
pour résisterauxrafalesdu ventd’autancaractéristique du
Lauragais ;situéepratiquementenface delaCollégiale
e
Saint-Michel,unédifice duXIV siècle, elle estàl’entrée de
laruequ’ilemprunterapour serendre aucollègevoisin. Cette
voie estdénommée d’abord
PortdeBordes,puisSaintMichel, enfindu Collège,nom quiest toujours lesiendenos
jours.
Ce collège, dont lesenseignantsétaientdepuis 1792des
laïques,souffraitdela concurrence del’Ecole deSorèze, au
prestigeincontestable,située àunetrentaine dekilomètres,
fréquentéepar les nobleset lesfilsde bourgeoisaisés.Mais
les parentsd’Edmondont préféré,peut-être en raisondela
proximité del’établissement,qu’il poursuivesesétudesà
Castelnaudary.Ilyentrevers 1820, àune époqueoùil
connaissaitdesdifficultés,relatéesences termesdansun
journal local: «M.Lombard,nouveau principal, est venu
prendrepossessiondeson poste.Ceschangementsfréquents,
ceschangements presque continuels nepeuventêtreque
funestesà cet établissement.Le collègeréunit plusieurs
professeursd’un vrai mérite, en qui les parents ontet
peuventavoir laplusgrande confiance.Cependantces
nombreux changementsde chefs les étonnent, les découragent,les
2
troublent.»Lamissiondesenseignantsestdéfinie d’une
3
manièreprécisvee :illeràlasanté desélèves,leur inculquer
les principesd’honnêteté etdévelopper leur intelligence.
Outrelareligion quiestenseignée dans toutes lesclasses,
l’enseignement privilégielesétudesclassiques,lelatin,la
langue française «commelaplus nécessaire à des

1
Actuellement26,rue du Collège.
2
LaFeuille d’avisdeCastelnaudary,24novembre1821.
3
Prospectusducollège,1829.A.D.Aude, 4E/159/1514.

16

Français»,allusionaufait quel’occitanétaitencore
largementutilisé,la géographie.Lesvacances
scolairescommencentàla findumoisd’aoûtet larentréen’alieuqu’àla
mi-octobre;en mars,unexamenest organisé etchaque
trimestreunbulletincomportant les rubriquessanté,
conduite,progrèsestenvoyé auxparents.Edmond estunbon
élèvesouvent récompensé àla distributiondes prix,l’undes
événementsmondainsdelasous-préfecture :c’était
l’occasion pour leprincipalet les notables locauxd’yexalter,
dansdesdiscours trèsacadémiques,lesvertusd’ordre, de
travailetdesoumissionauxautorités.
Durant sascolarité,le20novembre1824,son père
décède àl’âge dequarante-septans,laissant sonépouse avec
1
troisenfants mineurs: eneffet,unfils,Nephtalie , était né en
1814 etune fille,Anna, en 1816.SelonMetge, «il neléguait
pour touthéritage àsesenfants quel’exemple bien rare de
sesvertusdans l’exercice desesfonctionset l’amourde cette
religiondu Christdont le cultes’estconservé danscette
famille dans toutesapureté».Deuxcourtes notices
biographiques précisent qu’après le baccalauréat,Edmond
aurait poursuiviàl’Université deToulouse desétudes
littéraireset juridiques.Aucundocument nenousenapportela
preuvemais,si tela étéle cas, elles n’ontcertainement pas
étémenées jusqu’àleur terme car, dès l’âge devingtans,il
quitteCastelnaudaryaprès s’être engagé deuxansauparavant
dans lemouvement saint-simonien qui, dans savillenatale,
avait regroupéun noyausignificatif d’adeptes.
2
Le Saint-simonisme
Le comte deSaint-Simon (1760-1825), aprèsavoir
participé àla guerre d’indépendance américaine et menéune

1
L’orthographe exacte de cepersonnage biblique estNephtali.
2
On nepeuten quelques paragraphesdécrirela complexité dela doctrine
saint-simonienne.Lelecteur qui souhaiteraitenconnaître davantagepeut
sereporterauxouvrages indiquésdans les sources.

17

existence d’entrepreneur, élaboreraune œuvre très originale,
fondéesur la critique del’oisivetéquiétaitune des
caractéristiquesdesa classe :letravailet l’industriesont
seulsàmême d’améliorer la conditiondeshommesetdes
femmes.Unejusterémunération pourchacunenfonctiondu
travail qu’ileffectueseralemeilleur stimulantduprogrès.Si,
toutefois, descrises surviennent, elles sontduesà ceque dans
lasociété,lesgensen placenesont pas les pluscompétents:
ilfautdoncretirerdupouvoir les incapableset les remplacer
pardes savants.Il proposeunenouvellemystique avecson
«Catéchisme des industriels» et son«Nouveau
christianisme», contrelamorale chrétiennetraditionnelle
mais réaffirmantavec forceleprincipe d’amourfraternel
entreleshommes.Saint-Simonapuêtrequalifié de «dernier
e
encyclopédiste duXVIII siècle etdepremier socialiste
françaisdel’èreindustrielle».

Il meurt le19 mai 1825 endisantàsesdisciples: «Le
er
fruitest mûr. Vous le cueillerez.»Dès le1 juin,Olinde
Rodrigues,un jeune banquier, etProsperEnfantin,un
polytechniciendésargenté, fondentun journal,LeProducteur
dont lesous-titre définit la doctrinesaint-simonienne :
«Toutes les institutions socialesdoiventavoir pourbut
l’améliorationdusort moral,physique et intellectueldela
classelaplus nombreuse et laplus pauvre».Armand
Bazard, cofondateuraudébutdesannées 1820 dela
Charbonnerie,un mouvementclandestinhostile àlaroyauté,
les rejoint, apportantaveclui l’expérience d’un
révolutionnaire chevronné.Les troishommes,qui se
complètent,s’imposentàlatête dumouvement qui
prolongeralathéorie deSaint-Simon.

Les saint-simoniens prônent l’achèvementdela
Révolution par l’abolitiondetous les privilègesdenaissance
et l’accèsdetousàl’éducation ;dans le domaine
économique,ils préconisent la généralisationducrédit
bancaire et le développementdesvoiesde communication, à

18

la fois moteuréconomique et lienfraternelentreleshommes.
Ils manifestent leurhostilité àl’individualisme :lasolidarité,
l’assistancemutuelle entreles personnes,l’amourdu
prochaincomptaientbeaucoup poureux.
Pourétablircettenouvellesociété,place auxcapacités!
Lepouvoirdes producteursdoit sesubstituerausystème
désuetdes monarques, desaristocratesetdes prêtres.Ilfautà
tout prixdesélitesdirectriceset,s’ilest nécessaire demieux
les rétribuer,laperspectiven’est pas poureffrayer les
saintsimoniens qui sont prêtsà admettrelaroyauté del’ingénieur.
Enfin,lesaint-simonisme est profondément pacifiste et prône
l’émancipationdes travailleurs par le développementde
l’instruction.
Ilest vrai que cette doctrine appartientàlapensée
socialiste carelle estimequel’économique et lesocial
doiventexerceruneprimautésur lepolitique; mais, en même
temps, elle ainfluencésous leSecondEmpirele capitalisme
car lesdisciplesdeSaint-Simon ontencouragéle
développementd’une classe bourgeoise conquérante,toujoursàla
pointe duprogrès.
Quoi qu’ilen soit,lesaint-simonisme comporte des
thèses novatriceset mêmerévolutionnairescontrelesquelles
lesdéfenseursdel’ordre établietdelareligioncatholiquese
sont trèsviteinsurgés.Ainsi, en 1831, des lyonnais,
«respectueuxdel’autorité», écriventauministre de
l’intérieur pourdénoncer«uneassociation qui par sonfaitet
leshommes qui la composent nepeuvent quenuire àla cause
1
commune».Toujours,lamême année, est publiée àLyon,
sousforme de dialogue entreun prêtre etun jeune homme,
uneviolente critique del’Eglise àl’égard des
saintsimoniens: «ilséblouissentavec de grands mots qui sontà
lamode, deprogrès, d’arts, descience, d’industrie, de
développement, de civilisationet laplupartdesauditeurs qui
n’approfondissent rien s’ylaissent prendre…Lavérité est

1
Lettre du 30mars1831,Archivesdu Rhône, 4M 262.

19

essentiellement unique et puisque lareligionchrétienne est
1
vraie,toutcequi luiestcontraire estfaux».
Il convientdepréciser que cette critique descatholiques
sera d’autant plusacerbequeles saint-simoniens ontvoulu
aller plus loindans la constructiondeleurdoctrine enédifiant
unevéritableEglise avecsesdogmes,sa hiérarchie,ses
cérémonies.Cedélirereligieuxdonnera àl’écolesa
dimension pittoresque,larendra célèbre et suscitera en 1832une
dispersion qui servira finalement la causesaint-simonienne,
enétendant son influence.SelonKarlGrun,philosophe
allemand contemporainde Marx, «le saint-simonisme est
commeune boîtepleine desemences:la boîte aété ouverte,
soncontenus’estenvolé on ne sait où,maischaque graina
trouvéun sillon et on lesavus sortirdeterrel’unaprès
l’autre».Cetteremarquenous semblejudicieuse cardes
idéesd’inspiration saint-simonienneseront reprises lorsdela
réalisationde certains projets:percementdel’isthme de
Suez, développementdela formation professionnelle,
politique de grands travaux, créationdesociétésdesecours
mutuels,quelquesexemples parmid’autres.

L’implantationdu mouvement saint-simonienà
Castelnaudary
Lapetiteville deCastelnaudarynesemblait pasa
prioriêtreun terraindeprédilection pourcette doctrinequi
remettaitencauselesfondementsdelasociété del’époque.
Commentet pourquoiya-t-elle faitdenombreuxadeptes ?
Répondreprécisémentà cette doublequestionestessentiel
car leparcoursd’EdmondCombesauraitététoutautres’il
n’yavait pasadhéré.
Lapresse constituait leprincipal moyendela
propagandesaint-simonienne.JacquesRességuier
(17951858),propriétaire d’undomaine agricole à Gaudels,prèsde

1
Les saint-simoniensàLyon, Librairie ecclésiastique deSauvignetetCie,
Lyon,1831–B.M.Lyon.

20

Sorèze (Tarn), découvre, en octobre1825,lejournal
saintsimonienLeProducteur,journaldel’industrie, des sciences
etdesbeaux-arts.Son père,voltairienet libéral, avaitété
membre delalogemaçonnique deSorèze, dissoute en juin
1816 pardécision préfectorale :ilest probableque cette
manifestationdelaréactionblanchearenforcélelibéralisme
dufils,toutdesuiteséduit par la doctrinesaint-simonienne.
Désireuxd’enéclaircircertains points, dès 1827,ilentre en
relationsépistolairesavec ProsperEnfantin qui, dans ses
réponses,traite desujets tels que :LaPropriété–L’Emprunt
–SavantsetTechniciens.Rességuier lit toutcela avec
attention, assimileles idées.«En mêmetemps lenouvel
adeptesentit le besoinderépandre autourdelui le feudela
1
parole d’avenir qu’il recevaitdufoyercentralde Paris»:
ainsi,ilvarallieràla doctrine «et soumettre àson influence
2
un nombre considérable dejeunesgens».
Aceteffet,il organise avecsesamiset relationsdes
réunions pourcommenter la correspondancereçue d’Enfantin
et lesconvaincre d’adhéreraumouvement.Sorèze,modeste
commune delaMontagneNoireoùun illustre collège
d’enseignement, dont ilfut l’élève,rassemblaitdesérudits,
des intellectuels, devientunfoyerdepropagation important.
«L’enseignement reçufavorisait l’ouverture desespritset
l’adhésionauxidées nouvelles.Les liens tissésentre
camarades pendant lesannéesd’études, et leur proximité
géographique après lasortie del’école, rendirent possible
3
l’actiondepropagandemenéeparRességuier .»C’estainsi
qu’aprèsavoir prospectéSorèze,CastresetRevelet les
communesenvironnantes,ildécide des’investirà

1
AnarchasisCombes (sans liendeparenté avecEdmond),Jacques
Rességuier, étudephilosophique(1795-1858),manuscrit,B.M.Castres.
2
Idem.
3
RémyCazals,Ecole deSorèze et mouvement saint-simonieninSorèze,
l’intelligence et lamémoire d’un lieu,Pressesdel’Université des sciences
sociales,Toulouse, 2001.

21

Castelnaudary,ville distante d’unetrentaine dekilomètres,où
ilavait quelques relations,notammentd’ancienscamarades
de collège.
Nousavonsvuquelesbourgeoiséclairésdela citése
retrouvaientdansdescercles,leSalon littéraireouleCercle
Rodièreoù,notammentgrâce àlalecture des journauxlocaux
et nationaux, auxéchangesentresociétaires,ils setenaientau
courantdel’actualité.Pourapprofondir les réflexionsdesuns
etdesautres,un médecindel’hôpital,le docteurEncely,
passionnépar les questions scientifiqueset philosophiques,
avaitcrééuneSociété philotechniquequi«œuvraitenfaveur
des sciencesetdesarts»; s’y retrouvaient notamment trois
médecins,troisavocats, des professeurset mêmeun membre
del’Académie françaiseoriginaire deCastelnaudary,lepoète
AlexandreSoumet, amideVictor Hugo. Lasociété,très
active, avaitdescorrespondantsdans les principalesvillesdu
Midi, àNancy,Besançon, Paris, et mêmeBruxellesavecle
baronStassard,présidentdu Sénat.
C’estàpartirde cettesociétédontRességuierfaisait
d’ailleurs partiequelesaint-simonismeprendracine à
Castelnaudary.«Encelyest sur les talonsde Rességuier ;
plushabituéauxétudes philosophiques, Rességuierest
encore enavant,maisEncelyestune fortetête,rompue aux
travauxscientifiques:ils s’aident l’un l’autre etRességuier
peutdéjàsereposer sur lui pour lesalutdesfrèresde
1
Castelnaudary.»Enfantinajoutait qu’ils pourraient
constituer«une bonnesuccursale del’Eglise de Paris».
Fortdela conviction qu’ilexistaitdanscettepetiteville
unfort potentielde développement pour lemouvementet
désireuxderéchauffer l’ardeurdes premiers prosélytes
méridionaux,ilannoncele29 juillet 1829àRességuier qu’il
vient lui rendrevisit«e :Dans sixsemaines jevous
embrasseraiune bonne fois.»C’estàCarcassonnequ’il le

1
Lettre d’Enfantinà Buchez(2octobre1829),BA(Bibliothèque de
l’Arsenal)Ms (FondsEnfantin) 7643.

22

rencontremais, à vraidire,il semontre déçupar sonaspect
physique car,pour lui,touthommetouchépar la grâce, en
l’espècela foi saint-simonienne, devaitavoir une
physionomierayonnante.Toutefois,il se console en pensant
que «larègle devait rencontrerbeaucoupd’exceptions,
parcequela critique gâtetoutcequ’il ya deplusbeau.
Voltaire aurait étécapable de faire avorter Jupiteretdelui
1
fairemettre au mondeune Mégèreau lieude Minerve ».
Quoi qu’ilen soit, «EnfantinetRességuier passèrentà
Carcassonnetrois joursd’expansionfraternelle.Ilsy
débattirentensemble des objections que ce dernieravait
misesen réservetantdesonchefque de celuideses
adhérents.Ellesfurent toutes largement résolues, chosequi
serait toujoursfacilesi, dans lesdiscussions,on procédait,
2
commele firent lesdeuxadeptes,sans parti prisd’avance.»

1
S.Charléty,Histoire dusaint-simonisme,Paris,1931.
2
AnarchasisCombes,JacquesRességuier,
étudephilosophique(17951858),Manuscrit,B.M.Castres.

23

Portraitd’Enfantinen pied(BNF–FE-ICONO-1)

24

Septembre1829:Enfantin rendvisite auxsaint-simoniens
deCastelnaudary
Le 18 septembre,lesdeuxsaint-simoniensarriventà
Castelnaudary par la barque depostequiassureles liaisons
entrelesdifférentes villes situées lelong ducanalduMidi ;
ils sontaccueillis sur lequai par lesdisciplesetbon nombre
de curieux.Ce fut,selonEnfantin«une entrée triomphale ».
Il précise dansunelettre adressée àTh.Nugues: «ellem’a
étéaussi sensibleque celle deLyonapu l’être auGénéral
1
Lafayette ,quoiqu’il n’yeût pas80.000 personnes sur ma
route.Jepensaisen moi-mêmeque,sicela continuaitainsi,
ceserait ici qu’ilfaudrait établir lesiège dela doctrine.»
Quelenthousiasme !
Lelendemain, dès l’aube,il réunit lesdisciples pour
leurexposer la doctrine et répondre àleurs questions.«La
journéea été chaude;heureusement,j’ai maintenantune
vigoureusepoitrine car il m’a bienfalludepuis sixheuresdu
matin jusqu’àonze heuresdusoir parleraumoins pendant
neuf à dixheures.Mais j’ai trouvélàplusd’ardeurencore
parmicesdiscipleséloignés quejen’envoisàParis.Ils
2
m’ontémerveillé.»Dansune autrelettreil précisesa
pens«ée :Vousfigurez-vous le bonheur quej’aiéprouvé
quandj’aivuàplusde cent lieuesdenousdeshommes qui
savent pourainsidiremieuxquenouscequenousavonsété,
quiconnaissent les œuvresdeSaint-Simon sur le boutdu
doigt, citent parcœurune foule depassageset onteula
patience de copiereux-mêmes lesarticles les plus importants
dupremiervolume,toutes noscorrespondances,tous nos
résumés qu’on leura envoyés…»Vraiment, cesadeptesde
Castelnaudaryétaientdesconvaincus.
Un repasest organisé audomicile d’Encely: autourde
latableseretrouventdesfondateursdel’Eglisesaint-

1
Le 8septembre1829,le généralLafayette,opposantàCharlesX, avait
étéreçu triomphalementàLyon.
2
Lettre d’EnfantinàTh.Hugues,BA Ms 7643 folio423.

25

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