Éléments d'axiocritique

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L'ouvrage vise à prendre en compte les récentes investigations et découvertes neurologiques concernant le jugement préconscient immédiat. L'idée d'une "axiocritique" - fondée sur l'observation et l'étude de ce qui déclenche nos jugements de valeur dans le texte écrit aussi bien que dans notre environnement et donc dans le "texte" socioculturel - paraît répondre à cette situation nouvelle qui conduit à redéfinir la notion de distance critique. L'enquête est menée sur la base d'écrits français et anglais.
Publié le : dimanche 1 mars 2015
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EAN13 : 9782336371603
Nombre de pages : 286
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Michel Morel

Éléments
d’axiocritique

Prolégomènes à l’étude du texte et de l’image

Éléments d’axiocritique

L'Aire Anglophone
Collection dirigée par Serge Ricard

Cette collection entend s'ouvrir aux multiples domaines d'un vaste
champ d'investigation, caractérisé par la connexion idiome-culture,
auquel les spécialistes formés en langues, civilisations et littératures
dites “anglo-saxonnes” donnent sa spécificité. Il s'agira, d'une part, de
mieux faire connaître des axes de recherche novateurs en études
britanniques, américain-es et canadiennes et, d'autre part, de répondre
à l'intérêt croissant que suscitent les cultures anglophones d'Afrique,
d'Asie et d'Océanie — sans oublier le rôle de langue véhiculaire
mondiale joué par l'anglais aujourd'hui. A cette fin, les domaines
privilégiés seront l'histoire des idées et des mentalités, la sociologie, la
science politique, les relations internationales, les littératures de
langue anglaise contemporaines, le transculturalisme et l'anglais de
spécialité.

Dernières parutions

Clémentine THOLAS-DISSET,Le cinéma muet américain et ses premiers
récits filmiques, 2014.
Marie-Claude FELTES-STRIGLER,L’indien millionnaire, Renaissance
d’une tribu, 2014.
Claire DELAHAYE, Serge RICARD,:L’héritage de Théodore Roosevelt
impérialisme et progressisme (1912-2012), 2012
John MULLEN,La chanson populaire en Grande-Bretagne pendant la
Grande Guerre (1914-1918), The show must go on, 2012.
Annie OUSSET-KRIEF,Les Juifs américains et Israël. De l’AIPAC à
JStreet, 2012.
Daniel GALLAGHER,D’Ernest Hemingway à Henry Miller. Mythes et
réalités des écrivains américains à Paris (1919-1939), 2011.
Fiona McMAHON,Charles Reznikoff, Une poétique du témoignage, 2011.
Emma RENAUD,Mary Beale (1633-1699). Première femme peintre
professionnelle en Grande-Bretagne, 2010.
Timothy WHITTON,Ken « le rouge » et la Mairie de Londres. DuGreater
London Councilà laGreater London Authority,2010.
Dominique MAILLARD,Première vague d’immigration chinoise en
Californie, 1849-1949, 2009.
Suzanne FRAYSSE,Les voix du silence. La lettre écarlate et les récits
d’esclaves, 2009.
Anne NICOLLE-BLAYA,L’Ordre d’Orange en Ulster. Commémorations
d’une histoire protestante, 2009.

MichelMorel

Élémentsd’axiocritique

Prolégomènes à l’étude du texte et de l’image

© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN :978-2-343-03853-7
EAN :9782343038537

« What you do not take the trouble to look for, you are unlikely to find. »
« All abstraction involvesomission. »
Stephen Toulmin,Cosmopolis

« Reason is,and ought to be, aslave ofthe passions,
and can neverpretendto anyotherofficethantoserve and obey them. »
David Hume,Treatise of Human Nature

« Lastructure est tout, la forme est tout, la matière est tout. »
Fernand Pouillon,Les Pierres sauvages

Pourcommencer

Est-il possible de reconsidérer l’acte de lecture et d’interprétation à la lumière
des plus récentes découvertes en matière de cognition ? C’est la question cruciale
posée ici : cruciale, puisqu’elle amène nécessairement à revisiter et à remettre en
perspective le donné textuel et rhétorique – les genres, les figures, mais aussi la
1
stylistique en général – compte tenu de la composante axiologique qui, affirment
ces mêmes recherches, est le non-dit, le donné pré-conditionnant que nous
activons à notre insu, de pensée en pensée, et que nous tenons pour acquis.
Toujours les stimuli, quels qu’ils soient, déclenchent en nous des jugements
immédiats qui aboutissent à des rejets ou des acceptations, et ce dès les niveaux les
plus élémentaires et réflexes de la perception. Et pourtant ces éléments constitutifs
de notre appareil perceptuel nous sont tellement naturels et transparents que nous
en effaçons spontanément la présence. Nous ne pouvons prendre conscience de
leurs effets qu’indirectement, sortes de verres au travers desquels nous auscultons
2
le monde qui nous environne .
Tel est le préalable clinique dont tout le reste dépend, préalable qu’il s’agit
d’analyser dans sa pertinence fonctionnelle, et donc dans ses retombées
interprétatives multiples. L’objectif ici visé est de mettre au jour ce donné latent,
avec les conséquences que le filtrage qu’il opère obligatoirement peut avoir
partout où nous fabriquons du sens. Il s’agit par conséquent de tourner notre
regard vers une dimension qui en réalité définit notre relation avec le monde, le
tout en termes de lecture, au sens large du mot. Ce qui impose d’adopter le point
de vue de la réception. En effet, à chaque instant de pensée et de vie, nous ne

1
Ici, comme dans le reste du texte, la référence « axiologique » – du grec :axiaouaxios, valeur,
qualité – renvoie non à l’idée de valeurs morales, et aux classifications en découlant, mais à celle
d’une refondation du jugement sur la base des trois types de dualité définis plus loin p. 19 et
suivantes. Le terme doit être compris de façon technique et descriptive en référence aux pratiques
de choix aboutissant à l’expression de jugements, et donc aux modalités fondant ces choix et
jugements. C’est en ce sens qu’il faut entendre le néologisme « axiocritique ».
2
Picasso : « On croit qu’on regarde, non ? Ce n’est pas vrai. On regarde toujours à travers des
lunettes. » Cité par André Malraux dansLa Tête d’obsidienne, Éditions Gallimard, 1974, p. 107.

jugeons jamais quesurla base desinterprétationsdéclenchéesen nousparles
percepts trouvantleurorigine dansles stimulitextuels, picturaux,
environnementaux, etc. Nousne cessonsde décrypter, c’est-à-dire de
« concrétiser» cet universdesignes– cette dernière notion de « concrétisation »
3
enréférence à Wolfgang Iseret, avantlui, Roman Ingarden – dans son mélange
inextricable avec lesopérationsde jugement.
Deuxième point,unetelle enquête passe nécessairementparla médiation de la
forme, prise dans son acception la plusétendue, c’est-à-dire detoutesles
modalitésd’expression etdestructuration, qu’elles soientlangagièresou
environnementales(espace, contexte devie, etc.), etpar toutce qui canalise nos
perceptionsdumonde intérieuretextérieur ;autantdesimulacres, puisque nous
ne percevonsjamaisque desapparencesconcrètesouabstraites, etque notre
pensée n’est rien d’autre que le produit second des reconstructionsainsi
déclenchéesen nous. En d’autres termesnousne jugeonsqu’à partirdesignesque
chaque individuinterprète àsa manière particulière etdansle moment unique de
leur réception. Nousne pouvonsdonc avoiraccèsà de quelconquesIdées
platoniciennes,sitantestque desemblables« Idées» puissentexister. Toutce que
nouspouvonsfaire, c’estnousefforcerde mieuxcomprendre ce que notre
commerce avec detelles reconstructionsprésuppose.
Lesformesétantconsidéréescomme donné central, puisque c’estde ce dernier
quetoute perception dépend, ellesimpliquentnécessairementce qui les rend
possiblesetlesorganise, c’est-à-dire le genre dans son acception la plusouverte.
Comprise ainsi, la dimension générique nousoriente en effet versl’observation de
processus trèsgénéraux régissantenréalitétousleschampsperceptuels. Une
préfiguration de ces stratesprofondespeutêtretrouvée danslesobservations
4
d’André Jolles surlerécit, dansla mesure oùil définitdesfonctionnements
transversaux, antérieursaux« genres» catégorisésparles traitésetmanuels
théoriques. Concernantla fiction, on peutdonc lesuivresur unterrain proche de
celui qu’il esquisse autourdes« formes simples» (tellesque la devinette, la
légende, le conte, etc.), etnousavancerplusloin encoreverscelui dunarratif en
soi, dontE. M. Forsternousdit, dansAspects of the Novel, qu’en matière
d’histoiresnotre jouissancespontanée nevautguère plusque celle de l’homme des
56
cavernes. Le narratif donc, et toujoursplusen avant, lesfaitsdesuspens, de
contrastes, derésolutions terminales, etderrière eux, lesmarquagesaxiologiques

3
Wolfgang Iser,The Act of Reading, A Theory of Æsthetic Response, The John HopkinsUniversity
Press, 1978. La « concrétisation »yestdéfinie comme laréalisationvirtuelle du texte parle lecteur
(p.21 etp. 178-179).
4
André Jolles,Formes simples, ÉditionsduSeuil, 1972.
5
E. M. Forster,Aspects ofthe Novel, Penguin Books, 1968, p. 43.
6
Ici etailleursdansletexte «suspens», de préférence à la formulation anglaise «suspense ».

10

propres auxformes perçues (structures, mots, etc.), etdonc, en dernier ressort,
touslesfaitsd’opposition et/oude correspondance,toutce quis’adresse à notre
faculté première de compareretd’opposer. Telle estla démarche archéocritique
qui peut s’appliqueràtousles typesd’écriture et, pluslargement, de perception.
C’estdonc danscesensqu’il fautcomprendre l’idée detransversale générique qui
organise l’ensemble de cesniveaux successifsd’analyse;c’estdanscette acception
qu’elleseraretenue ici. Si la notion etle motgende « re » ensont venusà
exprimeren priorité lavaleur taxinomique, à partirde l’idée de naissance(genus /
generis), puiscelle de groupement(« groupe d’êtresetd’objetsayant un caractère
commun »,Robert historiqueI, p. 882), l’importantpourtantestmoinsl’idée de
catégorisation que celle de l’appartenance àtelle ou telle position d’expression, et
donc de la présence de mécanismesquasi invariants.
Uneremarques’impose au sujetde la notiontelle qu’elle est souventprésentée
7
etpratiquée de nosjours, parexemple parAntoine Compagnon . Les« procès»
e
contre l’idée même de genre dontil parle étaientfréquentsaudébutduXXsiècle
chezdescritiquespourqui cette notionrelevait simplementde présupposésde
réception.Etpourtant, danslarencontre avec letexte etle milieuqui nousentoure,
nous réagissonsà des stimuli formelsquisontbel etbien inscritsdanslesupport
écrit, oupluslargementdansnotre environnementconcret. Que ces stimuli existent
ne peutêtre nié, mêmesi leurnature – en particulierdupointdevue des systèmes
de catégorisation auxquelsils sont supposés renvoyer– faitl’objetde débatsjustifiés.
L’enquête ici proposée porte enréalitésurla présence etla nature de codages
profondsque, faute de mieux, on appellera « génériques». De cescodagesla
réceptiontémoigne incessamment, carc’est sureuxqu’elles’appuie, ce qui a pour
conséquence qu’on ne peutenrepérerles tracesdynamiquesque par son
truchement. De làun double malentendu. D’un côté le faitgénérique neseréduit
pasà descodificationsd’appartenance culturelle, dontil estpossible de disputerla
légitimité;ilsesitue ailleursetàun autre niveau, àune autre profondeur,
devraiton dire. De l’autre, il contribue à la mise en forme de chaquestimulusqui nousest
adressé, etnerelève donc pas simplementd’une quelconque dimension personnelle.
S’ilyaun doutesurla nature desfaitsen jeu, il porte moins surle côté plusou
moinsarbitraire de catégoriescontre lesquellesCroces’élevaitavecraison, quesur
lesdispositifsconcernés, leur texturevéritable etleursétagements. Oùles situer
exactementetà quel niveaud’inscription dansl’interaction entre destination (tous
lesmessagesqui nous sontadressés) et réception (commentnousles traitons, les

7
« Disonsd’entrée de jeuquesi la notion de genre aunevalidité par-delà lesprocèsqu’elle a
subis, c’estducôté de la lecture, de la phénoménologie de la lecture », inCours de M. Antoine
Compagnon, première leçon, consultablesurhttp://www. fabula.org/compagnon/genre1.php
Tousles sitesinternetcitésdansle présentouvrage ontétévérifiésle 16octobre2014, à
l’exception desdeux référencesauReader’s Digest, note 111,infrap. 86.

11

classons et y rC’eépondons) ? stà cette question qu’il faudrarépondre, carce
territoire dudouteuxetde l’ambiguestpeut-être celui qui nousintéressetousle
plusdirectement, en ceci qu’il fonde notre capacitérelative derepérage etde
compréhension, dansnotrerapportavec les textes, comme danscelui avec le monde
autourde nous. Ce qui estimpliqué danscettesuite infinie d’interactions
fragmentairesetmomentanées, c’estdonc aussi le décryptage des signesquisont
prodiguésen notre direction; un décryptage qui engage – etc’est sa difficulté
propre –toutce que nous sommesetavonsapprisà faire,toutnotrerépertoire
acquis, ouencore notre « encyclopédie », dansla définition qu’en donne Umberto
Eco. Telle estbien la nature composite manifeste, maisderepérage aléatoire, qu’on
peutattribuerauxcadragesgénériques, mélange de destination etderéception, qui
sontloin d’êtreseulementlittéraires,tant s’en faut.
La dimension génériqueretenue ici nerenvoie donc pasà des taxinomiesplus
oumoinsprescriptives,un peuà l’image dudéploiementphysique desouvrages
dans une librairie, maisà celui desfonctionnementsquis’imposentdèsqu’une
position particulière de discoursetd’écriture estadoptée (narration, poésie, discours
8
enthymématique , etc.), etdoncun jeude languespécifique, de quelque nature
qu’ilsoit. En conformité aumodèle défini parJolles, ons’appuierasurl’idée que ces
fonctionnements relèventde « dispositionsmentales» (op. cit.p.34), proposéespar
l’émetteurau récepteur, procéduresobligéesde nature invariante,sortesde
préalables structurelsprofonds, qu’ils’agitnon d’évaluermaisde décrire. Ces
dispositifs« actualisés» parletexte ne peuventêtresaisisqu’àtraversla
« concrétisation » individuelle propre à la lecture etàsesdéformationsinévitables. Il
re
s’agitbien de fonctionnementsre »« in d’aprèsAntoine Compagnon (1 leçon),
e
d’un ensemble de « formesanonymes, impersonnelles, collectivesleçon),» (9
faisantappel àune compétence intrinsèque,ucompéne « tence inconsciente de
e
lecture » (13leçon). Danscesdomainesen définitive comportementaux,s’entenir
auxproductionsdesurface comme l’ontfaitetle fontla plupartdes théoriciensdu
genre, c’est se condamnerà desclassifications renduesfinalementinopérantesparla
contradiction entre lescritèreshétérogènes surlesquelselles s’appuient. Ces
productionsdépendentaucontraire de dispositifsprofonds, de plusen plus
invariantsà mesure qu’onremonteversleurscausesinitiales. Cesontcesdonnés
antérieursetcescausesqu’il importe d’essayerde définir.
Autreremarque préliminaire, le faitgénérique n’estpaslimité à ce qu’on
nomme la « littératuroe », uà l’arten général. Il estcommun àtoutesles
productionsde messagesinterhumains. C’en estla composante la plus unitaire et
donc la plusopératoire etla pluseffective. On ne peutle penserde façon
ségrégative en opposantd’une partle haut(la littérature) etle bas(toutlereste),

8
MarcAngenot,La Parole pamphlétaire,Typologie des discours modernes, ÉditionsPayot, 1982.

12

les productions élitaires etles productions populaires, ouailleurs letextuel etle
para- oul’extratextuel. Les mêmes processus sontimpliquésàtouscesniveauxet
dans touteslesairesconcernées. Une approche appropriée doitparconséquent se
faire la plusouverte etinclusive quisoit, pour se donnerlesmoyensde
comprendreun phénomèneunitaire àtravers sesdifférentesmétamorphoses.
Pourne prendre qu’un exempletrèsconcret, qu’en est-il exactementde l’emploi
de la métaphore dans un poème, dans une accroche publicitaire, dans un
pamphletpolitique etmême dans un article de faitdivers? Lespratiquesde
languey sontlesmêmesdansleursfondements. Ilya nonseulement unité, mais
aussi enracinementdu« haut» dansle « bas» etdonc filiation cachée du« bas»
versle « haut» : dansle casdu récitparexemple, les variantespopulaires
exploitentla dynamique de forcesprimairesque desformesplus raffinées sauront
utiliseren la disciplinant, etpeut-être même en la masquanteten larefoulant.
e
Ainsi en est-il dufeuilleton auXIXsiècle etdesonutilisation indirecte dansles
grands romansqui ont suivi. Lesartistes sont trèsconscientsde l’énergie
9
débordante du« populaire »,un Raymond Carver, oubien avantluiun Thomas
10
Hardy,s’intéressantdetrèsprès, d’une façon qui pourrait semblermalsaine à
l’observateurnon averti, auxcomportementshumainslesplus sordidesetlesplus
tortueux. On ne peuten conséquencese prononcer surle faitgénérique quesurla
base d’un corpusjouantdetouteslesparentésetcorrespondancesentre les
diversesproductions textuelles, au sensle plusextensif de l’idée detexte, en liaison
avec ce qu’on appellesituatednessen anglais, c’est-à-dire l’appartenance à des
contextesdevie aussispécifiquesquevariés.
En dehors, eten deçà duclassementplusoumoinsarbitraire des types
d’écriture, l’idée de genrerenvoie à des transversalescommunesàtouslesmodes
d’expression. Détachée desesincarnationsparticulières, et recentréesurles
procéduresfonctionnellesqui la fondent, la notion de « genre » entre bien dansla
catégorie plusgénérale de « forme », lesdeuxcanalisantetorientantenréalité nos
pratiquesordinaires, dansnoséchangesavec le monde environnant. C’està ce
double niveaude fonctionnementqu’il paraîtpossible derepéreretd’observerdes
composantesde nature quasimentinvariante. Face aufoisonnementdes
expressionsconcrètes, neseraient-ellesquetextuelles, etparadoxalementgrâce à
lui, on peutespérerque cette approche générique, ainsi élargie et systématisée,
nousguideversl’élaboration de critèresélémentaires véritablementlégitimes, ces
critèresne pouvantêtre que fonctionnels. C’estdonc danscette direction que
l’enquête etlaréflexion proposées s’orienteront.

9
Raymond Carver,Short Cuts,A Vintage ContemporariesOriginal, 1993.
10
The Mayor of Casterbridgeestfondésurdeuxannoncesdeventesd’épouse, publiéesparThe
DorsetCountyChronicleen 1826et1827.

13

I.LEDONNÉ

Prrolégomènes:dueletdualité
Comme pointde départ, arrêtons-nous un instant surlarelation entre les
individus, leurséchanges, qu’ils soientexplicites(orauxouécrits) ouimplicites
(comportementsetparalangagesdivers), etdoncsurla compréhension etla prise
en compte de la présence de l’autre;ceci non pasdans unerelation
interindividuelle idéalementéquilibrée,selon le postulatdes théoriciens, mais
dansl’égocentrisme concrètementconstitutif de laréception ordinaire. Quese
passe-t-il donc en effetquand l’individuparticulier rencontre l’autre, cetinconnu,
ce mystère, cesupportdumalentendu? Quelles sontles voiespragmatiquesqu’il
lui faut suivres’ilveutinterpréterauplusprèscette présence concrète, en
décrypterles signes toujoursplusoumoinsincertains?
Au sein de cetensemble, il est un mécanisme premier, aufondementdetous
lesautres, qui gouverne donc la multitude des réactions. Face aumonde etaux
signauxqu’il nousenvoie,signauxexplicitesouimplicites, chacun estensituation
deveille etde garde, àtouslesinstantsdesavie etdesa pensée concrètes ;chacun
opèreun filtrage que les théoriciensaméricainsdesmédiasappellentgatekeeping,
11
ou sélection desnouvellesdignesd’êtreretenues. L’image la pluséloquente
qu’on puisse donnerde cette opérationspontanée estcelle du téléscripteurqui,
dansla forme pré-informatique dujournalisme, déversaitde façon ininterrompue,
dansle local affecté à cettetâche,un fluxde messages– lesdépêchesdéfilant surla
bande passante de papier– lesplusdiversquise puisse imaginer ;àvrai dire aussi
diversque le permettentlesfiltragesdesagencesde presse. Confrontée à cette

11
L’intéressantarticle « Gatekeeping » de Wikipédia précise que la notion a été introduite parKurtLewin
en 1943, dans son article “Forces behind food habits and methods of change”,Bulletin of the National Research
Council, 108:35–65. Consultablesurhttp://en.wikipedia.org/wiki/Gatekeeping_(communication).
Dansla présente note de basde page, etdans toutescellesquisuivront, les règlesde ponctuation
françaisesetanglaisesontétéretenuespourlesécritsen françaiseten anglais,respectivement, ceci
afin d’éviter toute interférence entre lesdeux systèmes. Dansle corpsdu texte lui-même,seule la
ponctuation française est utilisée, excepté dansle casdesespaces, despointsdesuspension etdes
tiretscadratinslorsque lesextraits sontcitésen anglais.

avalanche sans fin, la personne préposée à la sélection opéraitparnécessité, et
continue de le faire sousd’autresformes,un choiximmédiaten fonction des
attentesdujournal ou, plusgénéralement, dumoyen de communication
concerné. Sa décision estinstantanée etdéfinitive. Elle aboutitàune acceptation
ou unrejet sans retour, opération concrète etméthodique degatekeepingfondant
le corpusdesnouvelles reprisesce jour-là par tel journal,telleradio ou telle chaîne
detélévision. C’estpar unesemblable intervention, élémentaire maisdécisive, que
l’individuagence le chaosdes stimuli qui lui arriventàtoutinstant, chaque
personnesetrouvantplacée dans une positionsemblable, etconfrontée à la même
exigence : face à cettesorte detéléscripteurabstraitqui déversesurelleune
multitude ininterrompue de messages, elle ne cesse detrierpourneretenirque ce
qui pourra contribuerd’une façon oud’une autre à l’élaboration desonrépertoire
personnel.Ainsi en est-il, danslesimple momentd’une promenade citadine, des
silhouettesetdes visages rencontrés, du regard prêté, oudérobé etfuyant, des
12
signesdu tempsqu’il fait, des textesdiversquis’offrentà nos yeux(affiches,
nomsderuesoude bâtiments), dubruitambiant, agréable oudéplaisant, et
même de l’effortdemandé à notre corps(si larue montetrop,si la foule nous
gêne ounon, etc.). À ce propos, ShusakuArakawa etMadeleine Ginsinventent
une notion qui décritexcellemment, dansle champ architectural, cesmultiples
demandesconvoquantetaccaparantde façon ininterrompue notresensibilité : ils
parlentdelanding-sitesà proposde ces« lieux» oùnos yeuxetnos sens
« atterrissent»,touscespointsde chute physiquesoùnotre attention estamenée à
13
se fixer une fraction detemps, de façon quelque peu volage .
L’importantdonc, danscetterelation aumonde alentour, estla nature de ce
oui-non immédiat, descritèresqu’ilutilise etdesopérationsqui fontde luiune
opération de natureréflexese déroulantauplusintime du sujetetcaractérisant
toutesles réponsesdéclenchéesdans son corpset son espritpar son
environnement. Nousne cessonsjamaisde lire ainsi les signesenvironnants,
comme entémoignentparexemple lesmouvementsetfrémissementsde la foule
dans unesalle despectacle oùnousnous trouvons,réactionsqui biensûrnous
influencentimmédiatement,soitdansl’acceptation,soitdanslerefus, etparfois
lesdeuxensemble. Cesdéchiffragesde l’environnement sontencore plusprésents
dansla lecture;parexemple dansce qui constitue pourbeaucoup de personnesle
seul momentde contactavec letexte écrit, àsavoirle décryptage quotidien du
journal local. Entre cetype d’échange etla lecture critique, etpour toutdire
moinsélémentaire, aucune différencesauf de degré. Lesmêmesmécanismes sont

12
Voirlaremarque dunarrateurdansLa Prisonnièreà proposdesbruitsdumatin qui, filtrantde
larue àtraverslesfenêtresencore obscurcies, lui permettentde devinerqueltempsil fait. Marcel
Proust,À la recherche du temps perdu,La Prisonnière, Pléiade III, p. 9.
13
Voirinfra« Cas19 – Le corpsarchitectural », p.209.

16

à l’œuvre, les mêmes réflexes acquis, les mêmes réactions spontanées à peine
conscientes, les mêmes cheminementsqui aboutissentà ce qu’on appelleune
« pensée ».
Immédiatement, l’objectionsuivantese présentcommene : tpourrait-on
jamaisespérerordonnerce qui correspond enréalité à latotalité infiniment variée
detoutce que perçoiventquotidiennementla multitude desindividushumains,
chacunréagissantde façon différente ? Vaine quête encyclopédique, comme celle
de l’autodidactes’imposantde déchiffrer un dictionnaire de la première à la
dernière page. Saufsi onse fixe pourbutnon d’ordonnerlescontenusainsi
produits, maisd’étudierl’opération desélection qui leurdonne corps. Ce nesont
plusalorslesproduits terminaux(les« contenus») qui comptent, maisles
stratégiesauxquelleson a eu recours, etlesdémarchescritiques, maisaussi
psychologiques, qui lesont renduespossibles. Unseul aspecten effet unit
l’ensemble infini des réactionsindividuellesface aumonde : l’opération qui
permetà chacuchoin de « sir». Ce champ d’observation plus restreintest
accessible au regard méthodique, ce qui nous sauve individuellementde la
confusion. Lasolution estdonc detourner son attentionversl’acte de choisir, en
lui-même,verslesprocéduresqui lesoutiennent– que le choixen questionsoit
erroné oufondé – afin d’extraire la dimension commune auxoccurrenceslesplus
variées. De cette observation plusoumoinsclairvoyante, ajustée auxcapacités
critiques variables surlesquelleschaque individu s’appuie, dépendtoutlereste de
14
ce qu’EdgarMorla méin appelle « thode » . Si l’hypothèse première estbien
fondée, àsavoirquetouten nousdépend desopérationsde choixperceptuelset
intellectuelsque nouseffectuonsà longueurde journée etdevie, alorsil estcapital
d’observerauplusprèslescomposantesfondatricesde ce que Pierre Bourdieu
appelle la « distinction »;ceci moinsdupointdevuesociologique qu’ilretient
pourdresserletableauconcretde l’« habitus» collectif etindividuel, que de celui
15
de la méthodologie qui conduità en définirlescomposantes. C’està cettetâche
qu’estconsacrée la présente enquête : faire apparaître etdéfinirles voiesque nous
empruntonsen ce domaine,voiesqui nousparaissentnaturellesetdontnous
n’avons, parconséquent, guère conscience dansnoscomportements usuels.À
l’image de ce quesuggère Stephen Toulmin, à proposde la modernité dans sa
e e 16
versionXVII-XVIIIsiècles, etdesprésupposésgénéralementinconscientsque
l’idée entraîne, ils’agitdetrouverce qu’on n’imagineraitpasordinairementde
chercher, etqui pourtantestde première importance.

14
Voirinfra« Les voiesaxiocritiques», p.222et suivantes.
15
PierreBourdieu,La Distinction, Critique sociale du jugement,ÉditionsdeMinuit, 1979. Voir
infra“Pertinence dugoût”, p.205.
16
Stephen Toulmin,Cosmopolis, The Hidden Agenda of Modernity, The Universityof Chicago
Press, 1990.

17

Réduisantprogressivementle champ d’observation à la pointe même de la
méthode individuelle qui guide l’opération degatekeeping, nousdécouvronsque
nousne cessonsde distinguerentre despossibilitésopposées, dansle moment
hasardeuxd’un oui-non originel etfondateur. Ce qui pose immédiatementla
question de ce qu’on peutappelerla binarité, c’est-à-diretoutpartage entreun
choixmarqué du signe pluset un autre marqué du signe moins. Pourprendreun
exemple concret: quese passe-t-il exactementen nousdansla fraction deseconde
oùnousdécidonsounon de changerdetrajectoire, choisissantounon entre deux
optionsopposées, avec parfoisdesconséquencesmortelles, au volantd’un
véhicule ouquand nous traversons unerue ?
Ceci étant, il fautimmédiatementdistinguerdeux termesordinairement
utiliséspourdéfinirla binarité, àsavoirle « duel » etdla « ualité ». Le « duel »
désigne l’opération logique de distinction à la base detoute pensée organisée
(opérationreprésentée plusprèsde nousparla notion de« bitouBInarydigiT»,
fondementde lascience informatique). Le duel ainsi définis’oppose à la
« dualité », pratique individuelle desopérationsdéclenchéesparla perception du
duel, de nature pragmatique et spontanée. Le duelsertde base à la discrimination
logique et raisonnée;la dualité concerne lesopérationsde jugement. La dualité
estla mise en œuvre etl’appropriation personnelle duduel, lieuabstraitoùdes
processusen eux-mêmesde nature objectivesont traduitsen démarches
individuelles. Ilslesont surla base du répertoire acquis, au sensle pluslarge de la
notion : parcoursdevie, connaissancesconcrèteset théoriques, lerépertoire étant
le fruitde la praxisdevie du sujet. Lesformesde la dualité, dans saversion
personnelle,sontdonc lesproduitsdérivésde cesinscriptionsmultiplesnéesde
toute l’expérience acquise antérieurement. Si le duel correspond àun principe
général (base même desmathématiques), la dualitérelève pardéfinition du
substratindividuel. Elle estidiosyncrasique, c’est-à-dire ajustée à l’entendement
personnel; sescontenus sontdissemblablesd’un individuà l’autre, mêmesi les
personnesensituation d’interlocution paraissent seréférerà desnotions
communesdansleur relation avec lesautres. Cette entente fondéesurles
opérationsde distinction, etnonsurlescontenuseux-mêmes, est rendue
temporairementpossible parlerecoursà desétiquettes(le bien/le mal, le positif/
le négatif, etc.). L’accord n’estjamaisétabli quesurla base d’un malentendu
généralisé. Rien, horsles termes utiliséspourcadreretautoriserle dialogue, ne
peut s’y trouveren adéquation eten exacte correspondance chezlespartenaires,
dansquelque momentde leurentretien que cesoit.
En fait, etla chose estabsolumentdéterminante, la dualité estd’origine
physiologique. Elle estdirectementdérivée de l’affect: décharge brutale et
immédiate d’énergie psychique accompagnantla perception dumoindrestimulus.
SelonAntonio Damasio, dansL’Erreur de Descartes, La raison des émotions, l’affect

18

causeune orientation axiologique primaire etabsolue.Équivalentà ce niveau
préconscientd’ungatekeepingliminaire, cette orientation filtretouslesperceptsen
leurattribuant une polarité positive ounégative,surla base du système devaleurs
acquisparl’individu, c’est-à-dire desonrépertoire ouhabitusidéologique. Ce
filtragespontané de natureréflexe et virtuellementinstantanée (quelques
millièmesdeseconde), intervientchez tout un chacun, qu’ils’agisse d’un enfant
oud’un adulte, d’un homme de larue oud’un intellectuel. Il est répété à chaque
instantdevie etde pensée, jusqueset ycomprisdansles réponsesde l’espritàses
propresproductionsetjugements: parexemple dansla puissante horreur
intérieure qu’éprouve l’individulorsqu’il prendsoudain conscience d’une erreur
majeure engageantl’estime desoi,saresponsabilité et saréputation.
On émettra ici l’hypothèse que cetype de mécanisme intervenantauplusprès
dupercept se présente apparemment sous troisformesdominantes. Cesformes
sontla plupartdu tempsmixtesetentremêlées,surtoutlesdeuxpremières ;leur
fonctionnementestpourtantcaractérisé pardesopérations spécifiques,
irréductiblesles unesauxautres. Les trois régimesconcernés– «réactivité »,
«réversibibiliteé » tdualitoé « xymoroniqu–e » vontde larelation la plus
immédiate etla plusdominante, auplusprèsdupercept(premier régime), à la
mise à distance propre auxœuvresartistiqueslespluséminentes(secondrégime)
et, danslescaslesplusextrêmesetlesplusexceptionnels, à l’intuition d’une
contradiction insurmontable (troisièmerégime). On constatera pourle moment
que dans son immédiateté le premier régime exerceune constante etpuissante
pressionsurlesdeuxautres, puisqu’ils’agitd’un donnéspontané nonréfléchi
auquel l’espritetlasensibilitéreviennentnaturellementdans toutmomentde
surprise, oumêmesimplementde pensée non autoréflexive.

17
Lestroisrégimesdedualité
Régime A ou régime primairla pe : ratiqueréactive de la dualité(dualité
18
réactive), pratique bipolaire, quise donne etestperçue comme auto-évidente.
Elle estde nature circulaire, puisque lesdeuxpôlesopposés y sontdéfinis
réciproquementcomme l’inverse l’un de l’autre : ainsi la droite est-elle conçue, en
politique, comme le contraire de la gauche, qui estelle-même le contraire de la
droite. Lesdécisions stratégiquesaméricainespendantl’ère Bush ontcorrespondu
àunereterritorialisation planétaire de natureréactive (territoiresdubien contre

17
Pourla commodité etla clarté de l’exposé, la définition des trois régimesde dualité prendra la
formesuivante : mise en perspective généralesuivie d’une présentation comparative,troisfois
répétée, desmêmescatégories. L’écriture ensera pluscondensée.
18
Au sensétymologiquesecond, en physiologie, de manifestation d’«une action à lasuite d’une
action ».Roberthistorique,vol.2, p. 1726.

19

territoires dumal), à laquelle ont répondu, etcontinuentderépondre, des
reterritorialisations réactives inverses, de la partdes régimes portés auxgémonies,
19
avec condamnationréciproque etdélires de persuasion etde contre-persuasion .
Régime B : la pratiqueréversible de la dualité(dualité réversible)estquantà
elle fondéesurla différence dansla correspondance.Aulieuderenvoyeràun
donné immobile etdonc indépassable, elle débouche dans sesformeslesplus
accomplies sur unesorte de dialectique immobile ouvrant surdes reprisesinfinies.
Dansle casd’unemétaphore ouvertecomme « les vachesaux yeux»de lac
(lake20
eyed cows)de Dylan ThomasdansUnder Milk Wood ,les rapportsentre
dénotation concrète etconnotation abstraitesontinversableset, dufaitde cette
combinatoire ouverte, ne cessentde produire de nouvelles significations,toutesen
puissance de distance mutuelle, distance quirenforce en mêmetempsl’intuition
de correspondancesentre lesdeuxélémentsde larelation : d’un côté,lakeou
l’idée d’une étendue d’eauparticulière, face àeye, miroirde l’esprit ;de l’autre,
lakeoupureté etprofondeurabstraites, face àeye,regard individuel concret. Cet
échangeréciproque ne cesse de produire despossibilitésd’interprétation quisont
toutle contraire du sens reçu, ounes’appuient surdesévidencespartielleset
émergentes– l’eaucomme équivalentde la pureté, etl’œil comme celui de
l’individualité – que pourlesenrichiretlesdépasserdans unerelance du rapport
initial etdes significationsdéjà acquisesjusque-là,tantque l’interaction
métaphorique estmaintenue.
Régime C : dansladualité oxymoronique,la mise en équivalence intervientnon
entre deux termes, etdonc deux sériesde notions, maisentre deuxoppositions
duellesirréductiblesl’une à l’autre, alorsque danslerégime B, l’échange est
d’équivalence dansla différence. Lerapportde double-contrainte en estl’exemple
le plusexplicite. Le choc entre deuxinjonctionsparadoxalesopposées yprovoque
un blocage desensetde comportementqui, dansle meilleurdescas, imposeun
reculréflexif autocritique, etdanslesoccurrenceslesplusnégatives, aboutitàune
21
inhibition de nature pathologique .

19
Voirinfra« Reterritorialisation », p. 183et suivantes.
20
Dylan Thomas,Under Milk Wood: A Playfor Voices,An Aldine Paperback, Dent& Sons1963.
Voirinfrap.32et suivantes.
21
À l’exemple duChapelier, dansAlice in Wonderland, à qui leroi menace de couperlatêtes’il
n’arrête pasdetremblerde peur.

20

RégimeA–Sescaractéristiques
Définition
▪Exemples :
– Société etcomportements: la positionschizo-paranoïde autocentrée et
impérieuse dunourrisson oudu trèsjeune enfant ;lesmouvementsde colère
irréfléchie, leracisme et sesconséquenceslesplusextrêmes tellesque les
génocides, lespersécutions religieuseset toutfaitd’intolérempiance, l’« re du
mal »selon lesprésidentsReagan etBush, le « grand Satan »selon lesdirigeants
politiquesiraniensà la même époque.
22 23
–Artsetgenres: lerécitépique –La Chanson de RolandouBeowulf– et sa
continuation danslewestern, en particulierdanslascène conclusive de poursuite
etd’affrontementjusticier ;latragédie de larevanche à l’époque de la Renaissance
anglaise avecsesmeurtres,sescontre-meurtres, et son hécatombeterminale; une
propension inhérente à la poésie de guerre,surtoutquand elle estécritesousla
pression immédiate deshorreurs vécues. D’autresexemples
serontétudiésciaprès.
▪Sonrégime estcelui de l’évidence. Cetype de dualitése présente à la pensée
individuellespontanée commeun donné immédiatementappréhensible,
fondementqu’on nesauraitdiscuter. Ainsi l’opposition entreBien etMal dansles
récitsbibliques, oudanslescontes, danslerécitpolicier, descience-fiction et/ouà
thèse, danslesinventionsfantasmagoriquesdu roman gothique anglaischezMrs
Radcliffe ouMatthewGregoryLewis, ouencore dansFrankensteinde Mary
Shelley, età l’époque contemporaine, dansStar Wars, danslesfilmsfantastiques
oudeviolence, etdans touslesjeux vidéo fondés surcesmécanismesprimaires.
▪Régime caractérisé parla croyance en l’existence d’uconn « tenu» de
pertinence immédiate. Lesens yest tel que l’observateurnaturel lesaisit ;il
n’exige aucuneréflexion puisqu’il est simplementce qui estperçu. C’estle casde
l’effroiressenti envoyantles toursduWorld Trade Center s’effondrer, que cesoit
en directouen différé, età l’écoute dubruit sourd ducorpsdes victimes
s’écrasant surlesol,réaction d’horreurà l’origine d’uneviolente
contreidentificationspontanée. Untel contenu s’impose comme constatindépassable.
▪Lesmécanismesd’identification etde contre-identification, parexemple
danslerécitpolicier,y sontdonc immédiatementdéclenchés. Dansce derniercas,
on pourraitbiensûrimaginer une identification perverse avec le meurtrier, et une
contre-identification derejetface audétective-policier, oumême lesdeuxformes

22
La Chanson de Roland,édition Gérard Moignet, Bordas, 1969 (La Chansondanslereste du
texte).
23
Beowulf,traduction de Lucian Dean Pearson, Indiana UniversityPress, Bloomington, 1965.

21

inversées d’identification etcontre-identification à la fois, mais cela ne changerait
rien à la nature binaire des faitsconcernés.Autre exla conemple : troverse
politique dans sesformeslesplusexacerbées, en particulierdansle « débat»
télévisuel, prolongé parla questionrituelle du« qui a gagné ? »;ouencoretout
récitfondésurl’épreuve, au sensde crise àsurmonter, c’est-à-dire quasiment tous
les textesde fiction. C’estle mécanisme de base qui préforme notre pensée,
propensiontrèsprésente chezle jeune enfantetchezceuxquis’entiennentaux
impressionspremièresetimmédiates. Ilsuffit, en fait, qu’une personnesetrouve
confrontée à quelqueretournementinattenduetcatastrophique devie, à quelque
contradiction qui latouche dans son être intime, pourqu’elleretombe
immédiatement, neserait-ce que de façon passagère, danscetype de
comportement, que la chosesoit refoulée ounon.
▪Ce mécanisme paraîtnaturel. Il est renforcéun peuplusparchaque nouvelle
occurrence devie qui le confirme dans sonstatutd’évidence apparemment
invariante. C’estle principe de base dufait divers, le bien-nommé, quis’applique
à en débusquerdesexemplesdanslavie courante, jouraprèsjouretdans tousles
pays.
▪Danscerégime, larelationsémantique estempreinte d’une circularité qu’on
peutappelervicieuse, lerégimeB étantde circularitévertueuse. En effet, dansle
régimeA les signesdesurface paraissentdirectementpertinents ;ilsconfortent
l’idée que lesensne peutêtre qu’immédiat, ce qui conditionne alorsla perception
qu’on peutavoird’eux, etd’occurrence en occurrencerenforce l’impression
d’évidence, letoutaboutissantprogressivementàunesorte de mise hors-temps, et
donc hors-histoire.
24
▪À cerégime correspondune premièreversion de la figure dudouble;deux
versionsen fait: dudouble bipolaireoudouble réactif(de l’un àson contraire), au
double de réduplication(dumême aumême). DansThe Picture of Dorian Gray,
25
d’OscarWilde ,se découvre audébutdu récit untableauqui estlareproduction
parfaite dujeune protagoniste, l’intrigue conduisantdans sesderniersmomentsà
lascission entre l’œuvre d’art, inchangée dans sa beauté, etle corps répugnant
d’unvieillard gisantdevantelle. Cette disjonction estenréalité latente dèsle
départ. Le double deréduplication (dumême aumême) n’estqu’un fantasme
masquantle présupposé initial deschizeréactive (le double bipolaire);la fin est
donc première, etlerécit unesorte de faux-semblantnousfaisant vivre lesétapes
successivesd’une dégradation morale entrompe-l’œil. L’unité initiale parfaite
n’est rien que lerefoulementde l’axiome d’opposition absolue entre bien etmal,

24
Pour une présentation pluscomplète desdifférentesfiguresdudouble,voirl’article deMichel Morel
« Théorie etfiguresdudouble dansleslittératureseuropéennes» inFigures du double dans les littératures
européennes, dirigé parGérard Conio. L’Âge d’homme, Lausanne,2001.
25
OscarWilde,Plays, Prose Writings and Poems, Everyman’sLibrary, 1978.

22

postulé de façonsous-jacente audébutdu récit. Témoigne de cette apparente
logique – la mutation d’un pseudo-même enuneréalité clivée – le fantasme de la
séparation de l’âme en deuxpartiesen quête l’une de l’autre, oulesinventions
inversesdes récitsdudoubletelsqueDr Jekyll and Mr Hyde, etlesformesdetype
Doppelgänger. Letraitementartistique etfilmique de l’homosexualité, à l’exemple
deBrokeback Mountain(2005), est souventinfluencé parcetype de perspective;
seuleune délicate évaluation critique permetde déterminer si l’œuvre en question
s’en dégage partiellementoupas. De même l’amourfusion correspond-il à
l’incarnation nostalgique d’unrêve d’équivalence parfaite, ce que montrentaussi
bien l’amour-possession analysé parDenisde RougemontdansL’Amour et
l’Occident, que les violencesetaffrontementsétudiésparMario PrazdansLa
Chair, la mort et le diable : le romantisme noir.
▪Figures: à cetype de dualité correspondentla comparaison etlamétaphore
ferméecomme dansl’exempleleprosies of sin »« the dansThe Picture of Dorian
26
Gray,où une foisétabli que le péché estlèpla « re » de l’âme, cette certitude
morale nouséblouitdeson apparentevéritéreconnue par tous, et sanspossible
contestation. De façon analogue, lesformesallégoriques sontmenacéesdansleur
constitution même parcette dérive interprétative. Ce que manifeste clairement
l’utilisation qu’on a pufaire de l’image dudrapeauaméricain dressé par un
groupe desoldatsaméricainslorsde la bataille d’Iwo Jima,toutd’abord cliché
photographique de Joe Rosenthal, puismonumentconstruit surla base de ce
cliché, puis reprisesfoisonnantes, pardessin de presse interposé, aulendemain du
11septembre2001, lasituation première inspirant, avantetaprèscetévénement,
The Sands of Iwo Jima(Allan Dwan, 1949) etLetters from Iwo Jima(Clint
Eastwood,2006). Lesdessinspubliésparla presse américaine etbritannique, dans
lesdeux semainesqui ont suivi la destruction duWorld Trade Centerde New
York,témoignent tousde cette propension allégoriqueréactive, avec l’aigle
américain menaçant, la Statue de la Liberté aucœur transpercé, latransposition
desimagesde Pearl Harbour, lesdeux tours s’inclinantpour sombrer sousles
coupsd’avions suicides, lerecoursà la gémellité entre police
etpompiersnew27
yorkais, oul’utilisation hypertextuelle duCride Edvard Munch , etc.
▪Lerégime A pratiquesystématiquementl’amalgame (donc la comparaison
réductrice). Ilsimplifiesans relâche enramenantla complexité de lavie àun
dualisme prétendumentoriginel dont toutlereste découlerait. Lesœuvresquise
fondent surluisont souventau service d’un engagementidéologique militant, à
l’exemple des romansde John Steinbeck. L’œuvre àthèse estpardéfinitiontentée
parl’utilisation etlarelance de cesmécanismes sémantiques réducteurs, ceuxd’un

26
OscarWilde,op. cit.chap. XIII, p. 199.
27
Voirinfra« Le dessin de presse », p. 187et suivantes.

23

pour-ou-contre primaire. Pourne prendre que deuxexemples filmiques, on peut
citerLa Déchirurede Roland Joffé (1984), oùcesontlesenfantscambodgiens, à
l’image desjeunesfillesdansThe Crucibled’ArthurMiller, quise fontjusticiers,
oxymoreterrifiantd’une innocence au service duMal, ouencoreLe Vieux Fusil
de RobertEnrico (1975) avecsesdéliresd’équivalences visuellesinversées(au
lance-flammescarbonisantl’épouse audébutdufilmrépondentlesmêmes
flammes vengeressesquitranspercenten conclusion le miroiroù se contemple le
SS allemand), etderétribution hystérique,surfond d’opposition atavique entre
France etAllemagne.
▪Lerégime A provoqueuneagnitionfigée, notion définie parEco dansDe
28
Superman au surhomme .Analysantlastructure des récitsà formuletelsque
contes,science-fiction,romanspoliciers, etc., l’auteur yprésente l’agnition
comme lareconnaissance en mêmetempsque la confirmation de ce que lesujet
savaitdéjà;ce qui débouchesurlesfaitsdereconnaissance-méconnaissance
étudiésparAlthusser.
▪Untelrégime estaccompagné d’un plaisirimmédiat, la jouissance innocente
desetrouverenterritoire connuetdesevoirconfirmé dans seshabitudeset
certitudesde pensée. Ce plaisir,trop convaincantparce que desplus spontanés,
s’ignore entantquetel puisqu’il estinconscientdesorientationsqui letravaillent.
Son présupposé fondateurestqu’ils’agitlà de démarchesnaturellesne pouvant
donc en aucun cas, etpardéfinition, porterà la moindreréflexion en distance.

29
Cas1 : le filmMetropolis(1927)
Véritable exercice et variation en dualitéréactive, en partie dufaitd’une
dimension expressionnisterenforcée parlescontrastes visuelspropresaufilm
mueten noiretblanc, l’œuvre ne cesse – commeLe Cabinet du Docteur Caligari
de RobertWiene (1920) ouNosferatudeFriedrich Wilhelm Murnau(1922) – de
relancerl’idée de dualité bipolaire. Parexemple dansl’opposition entre les
hauteurs vertigineusesde laville luxueuse etfuturiste etlesprofondeurs
« nibelungiennes» de l’exploitation humaine, profondeursbientôtenvahiespar
l’eauqui filtre irrésistiblement, bouillonne puisjaillitenviolentsgeysers, la nature
prenantfinalement sarevanchesurl’ordre arbitraire de la machine. Ouencore
dansl’éclat trompeurduprogrèsmatériel (la néo-tourde Babel, laville futuriste)
etl’uniformité cauchemardesque desateliers, avec le parallélisme entre ces sinistres
ateliersetdescatacombesqui en deviennentparadoxalementlibératrices. De

28
Umberto Eco, Grasset, 1993, «L’Agnition », p.29-39 : Shakespeare estle premieràutiliserle
verbe (“I do agnize / A promptand natural alacrity[…]”, Othello, I.3.230-231).
29
FritzLang,Metropolis, 1927. Leterme « cas» a étéretenupourintroduire, ici etailleurs, des
exemplesillustrantl’aspectétudié.

24

même, les personnages ne peuventêtre que positifs ounégatainsi les deifs : ux
hommes de confiance dugrand maître des lieux, latendresse presque féminine du
bon Josaphats’opposantà laraideur robotique dugrand échalas appelé« Der
Schmale », avec inversion des polarités opposées qui leursontattribuées quand on
change de camp;ouencore Frederle blond etangélique chevalierface à
Rotwang,sombre etmenaçantinventeurdémoniaque;etplusflagrantencore,
Rotwang emportantMariatombée en pâmoison, à l’image duCauchemarde
HenryFuseli (1781), oùlareprésentationsuggère indirectementl’idée deviol,
une idée qui avaithanté leroman gothique jusqu’àson paroxysme caricatural
dansThe Monkde MatthewGregoryLewis(1796).Aucentre de ce dispositif,
sorte de moule partout reproduità l’identique, le doubleréactifreprésenté par
Maria et son avatar robotique. Leursparcoursnarratifs sontd’unesymétrie proche
duchiasmestructurel : de la pure Maria (Maria 1) àsa division maléfique en deux
entités, Maria2-lerobotl’emportant temporairement surMaria 1 enrevêtant sa
forme, pour seretrouver soudainrobot sousl’effetdubûcheretdesesflammes
vulcaniennes.À cetteretombées’oppose l’assomption conclusive deMaria 1,
maintenant totalementlégitimée parl’épreuvesubie,toutceci en parfaite
conformité avec lesloisde la justice poétique. Il nes’agitpourtantpasd’une
divisionschizophrène d’appartenance psychologique, comme dansle casdeDr
Jekyll and Mr Hyde. Le dédoublementestici causé par unescience dévoyée. Et
pourtantles signesextérieurs sontlesmêmes. Lesdeuxentités s’opposent, à
longueurde film, commeun doubleréactif absolu, en particulierparle
truchementdes représentationsetmimiquesfacialesoucorporelles. Parailleurs,
on note la multiplication desdoublesderéduplication : ainsi Frederetl’ouvrier
dontil prend la place parletruchementde lasubstitution de leurs tenues
vestimentaires, ce qui paraîtcontredire l’apparente oppositionréactive entre le
riche privilégié, avecseshabitsdesoie, etle pauvre exploité, auxhabitsélimés,
portant un numéro matricule. Et surtoutle double deréduplicationsupérieur
représenté parFrederetMaria, parfaitséquivalentsl’un de l’autre dans une
relation d’amour-fusion dénuée detoutesensualitl’égale blancheé : urde leurs
deux visagesestéloquente à ceteffet, en oppositiontotale avec lesexcèslibidineux
encouragésparMaria2. Ultime double deréduplication, la dernière image
s’attardesurla main dumeneurdesouvriersdanscelle dupère-propriétaire.
Nombre d’autres scènes suggèrentle partage omniprésententre lesdeux
positionsbipolaires: d’un côté la foule desenfants tendantleursmains vers une
Maria nimbée de lumière etpenchéeverseux, de l’autre la masse desdanseurs
soutenantla conque oùofficie la grande prostituée de Babylone. Unesymétrie
mécaniquerègne danslasalle desmachinesoùlesactivités sont régléespar
l’horloge folle qu’un ouvrier s’exténue envain à mettre à l’heure. Cettesymétrie,
enréalité le double deréduplication, estl’expression paradoxale de l’injustice et

25

dudésordre institutionnel et, derrière elle, de l’oppositiontranscendant toutesces
constructionsfragmentaires, celle de l’Injustice comme exactcontraire de la
Justice.Autre exemple d’équivalences visuellesinversées, celui qui nousmontre en
fin derécitla foulerévoltée etanarchique composant une forme parfaitement
triangulaire dontla pointe avancée faitface auxfiguresde laréconciliation : le
jeune couple, l’ouvrier-chef etle dirigeantplacés sousle porchetutélaire de la
30
cathédrale . On note aussi l’importance de la cloche etdeson appelsymbolique
aumoment-clé oùla corde qui la commande faitmonteretdescendreMaria qui
s’yestagrippée, avantque Rotwang nes’empare deson corpsimpuissant, à
l’instantoùil passe devantlui. Etaussi la flagrante opposition entre lasorcellerie –
« Sorcière ! » crie la foule à l’adresse de la fausse Maria – etlavraie foi, le
traitement visuel de lascène oùMaria prêche la foule, évoquantirrésistiblement
La Croix dans la montagnede CasparDavid Friedrich.
Souvent se manifeste la logique cachée duparadoxe, dontl’étymologie nous
rappelle qu’il désigne l’opération de penséerabattant secrètementl’exception
(para, contre)versla norme (doxa, l’opinion) : levêtementdesoie de Fredern’est
paslesigne de luxe qu’on croit, maisla marque de la force fragile dulibérateur ;
lesmortsdescatacombes terrifientmaisapportentla liberté;c’estla main droite
de Rotwang qui estartificielle etcouverte d’un gantnoir, etnon la gauche,
ordinairementde connotation négativcee : tte non-correspondance dérangeante
légitime indirectementaux yeuxdu spectateurinnocentetleurré l’opinion
doxologiquesanctionnée parle marquage en positif ounégatif ordinairement
retenu.
Derrière cetensembleréactif, on devine en filigrane laréférence fondatrice à
l’opposition entre Bien etMal. Lesuspensestàson maximum lorsqu’onvoit
Freder se débattre contre ceuxqui leretiennent, parce qu’ils saventque Maria2
estdangereuse, pour venirau secoursde celle qu’il croitêtre Maria 1. Notre
horreurnaïvese double de la crainte de levoiréchapperà leursmains, effet
absolumentmécanique duquiproquotragique, etdonc de l’ironie dramatique. La
distinction, indiscutable pourqui n’ya pas vraiment réfléchi, entre le Vrai etle
Faux, estalors renforcée,véritable fausse piste digne d’unrécitpolicier.
L’apparencetrompeuse (l’avatar satanique) estopposée à la profondeur véridique,
l’Erreurà la Vérité, dansce paroxysme d’affrontemententre lespuissancesdu
Bien etduMal, ce qui estl’essence même etleressortdetouteffetdesuspens.
Etce Bien etce Mal – ceuxde la Bible, comme l’indiquentles référencesà la
tourde Babel età la grande prostituée de Babylone – derecevoirde multiples

30
Cette foule entriangle pourraitfaire penseraumême dispositifvisuel, maisinversé, dansle
tableauThe Living Torrent(1895-1896) de Giuseppe Pellizza da Volpedo (Pinacoteca di Brera,
Milano). Catalogue de l’expositionRadical Light: Italy’s DivisionistPainters, National Gallery
CompanyLimited, London,2008, p. 108-109.

26

traductions en dichotomies élémentairenes : tre concupiscence etamour,
sorcellerie oufolie et raison, mort(lastatue de la Mort soudain animée) et vie
(l’amour), amourfou(possession démoniaque) etamour vrai (entre Frederet
Maria : enréalité autretype d’amour-possession,versionsupposée positive du
double deréduplication). De l’idée même de cette métropole infernale, deses
machines, desa complexité mécanique,sourdunromantismetardif exacerbé, qui
flirte avec l’obscurité etl’inconscient, à l’image du tableauPandemoniumde John
Martin (1841), oude certainesdesœuvresde Fuseli ouencore de Friedrich.
La concorde finale légitime l’ordre hiérarchique existant, letriomphe de la
raison etde la charité effaçant toutetrace de l’exploitation objectivesurlaquelle
reposetoutlesystème. Le doubleréactif (lescontrairesbipolaires) etle double de
réduplication (dumême aumême) entrentainsi enrésonance indirecte avec
l’idéologie de l’Allemagne de l’époque, Théa Von Harbouayant suggéré àson
mari d’orienterle filmvers uneréconciliation entre lesclasses. L’épiloguerenvoie
à desfondementsphilosophiques trèsprochesde ce qui motivera quelquesannées
plus tard l’opération nazieKraft durch Freude(« la force par») ola joie ùles
travailleursméritants sevoyaientoffrirdescroisières surdespaquebots sansclasses
31
telsque l’infortunéWilhelm Gustloff .Une foisle méchantéliminé, l’apothéose
terminale dufilm aboutità larestauration fantasmée d’un double de
réduplication idéal etgénéralisé en illustration d’unsystèmeuniversel
d’équivalences: l’hommeretrouve la femme(FrederetMaria), lesparentsleurs
enfants(Johnson père, etFreder son fils, lesouvriersleurprogéniture), les
patronsleursouvriers(avec la poignée de mainultimescellantle pacte
pacificateur, etpc.) : urmirage d’un ordre humain hors-histoire
ethorsdifférences,trèsproche desintuitionsduconte, ouaussi des sourcesbibliques,
puisque la conclusion mime,sansle dire etpeut-êtresanslesavoir, le Paradis
aprèsle Jugementdernier, lesméchantsétantdéfinitivement renvoyésdansles
profondeursde l’Enfer.

Cas 2:AlainBadiou– le Bienvsle Mal
32
DansL’Éthique,Essai sur la conscience du mal,AlainBadiouénonce de façon
militante despropositionsqui paraissent trèséclairantesen matière de dualité.
Ellesportent surla question controversée de l’existence, ounon, etde la nature
descatégoriesappelées« Bien » et« Mal », etnousorientent versleur remise en

31
Im Krebsgangde GünterGrass,2002(En crabe,ÉditionsduSeuil,2002) dresseuntableau
terrifiantdesderniersinstantsdunavire,réquisitionné pourletransportdes soldatsetdes
populations,torpillé de nuitdans une merglaciale avec àson bord environ 9000personnesqui
fuyaientl’invasionsoviétique.
32
ÉditionsNous,2003(toutesles références serapportentà cetexte).

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