Emergence de l'homosexualité dans la littérature française d'André Gide à Jean Genet

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Cette étude s'interroge sur le foisonnement exceptionnel de la littérature homosexuelle qu'a connu la France au début du XXè siècle : Gide, Proust, Cocteau, Genet, Yourcenar, Max Jacob, Roger Martin du Gard, Julien Green, François Mauriac, entre autres, et d'autres auteurs moins connus. Ce sont tous des écrivains qui ont contribué, chacun sur leur mode personnel, à fixer l'approche littéraire mais aussi sociologique de l'homosexualité, en France, durant la période troublée de l'entre-deux-guerres.
Publié le : dimanche 1 mai 2011
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EAN13 : 9782296461581
Nombre de pages : 320
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ÉMERGENCE DE L’HOMOSEXUALITÉ DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE : D’ANDRÉ GIDE À JEAN GENET
Collection Homotextualités Dirigée par Nicolas BALUTET
e Depuis la fin duXIXsiècle, avec l’émergence d’une culture gay et lesbienne, la thématique homosexuelle s’est développée dans la littérature. La collection«Homotextualités » entend donc analyser ces rapports entre création littéraire et homosexualité. Comment lesécrivains portent-ils leur regard vers ce qui sort des normes ? Commentécrivent-ils le corps, la sexualité?, le bizarre Quels genres et thématiques privilégient-ils ? S’inscrivent-ils dans les courants et champs de la cré? Ouverte à toutes lesation et de l’imaginaire collectif littératures, cette collection entend aussi confronter lesépoques pour faire entendre d’autres voix.
Patrick DUBUIS
ÉMERGENCE DE LóHOMOSEXUALITÉ DANS LA LITTÉRATURE FRANÇAISE : DóANDRÉGIDEÀJEAN GENET
© LÈHarmattan, 2011 5-7, rue de lÈEcole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54926-5 EAN : 9782296549265
INTRODUCTION
La première étude littéraire sur l’homosexualitédigne de ce nom a été publiée, en 1927, par François Porché. Mais, si elle a le mérite de remonter jusquaux sources de la littérature homosexuelle, cest pour en déplorer e lsiinquiétante actualité au commencement du XX ècle. Lintitulé de son premier chapitre est révélateur : « Un fait nouveau dans la littérature française : apparition du personnage de Charlus en 1914.Sodome et 1 Gomorrheou "l’Édit de Nantes des non-conformistes ". » En dépit de lancienneté de la littérature homosexuelle française qui, selon lauteur, sétend de Michel de MontaigneàAndré Gide, le scandale lui paraît naître de l’œuvre de Marcel Proust. Et pourquoi? Parce quelle introduit, pour la première fois, dans notre littérature, un personnage homosexuel de lenvergure de M. de Charlus. Son analyse, bien que manquant parfois dobjectivité, présente un intérêt indiscutable. Le second texte critique significatif a été publié, en 1943, par le Dr. A. Stocker. Significatif, il lest davantage par le nom des trois auteurs étudiés(André Gide, Marcel Jouhandeauet Oscar Wilde) que par loriginalité de son approche. Influencé par sa formation scientifique, le Dr. Stocker nous propose, dans sonAmour interdit, une lecture psychanalytique de leur biographie. En ce qui concerne Gide, il semploieàréfuter sonCorydonetàdéplorer son caractère prosélyte. Sagissant de Jouhandeau, il critique le rêve dandrogynie de son personnage Godeau. QuantàWilde, il fait le procès de son affectationSa conclusion simposait: ces trois écrivains ne sont que des«anges égarés sur la route de Sodome». Parce quils ont voulu se 2 situer au-dessus des lois humaines, ils ont fini par se perdre et déchoir . Létude de Stocker pèche essentiellement en raison dun manque de rigueur. Par exemple, il nexplique pas en quoi le refus dusexe aurait conduit ces trois écrivainsàlhomosexualité. Que ce soit un médecin nest pas étrangeràson approche très négative de son sujet détude. Lintérêt des psychiatres et autres 3 thérapeutes pour les écrivains homosexuels est assez répandu . Il met en
1 Porché, François,L’Amour qui n’ose pas dire son nom, Paris, Grasset, 1927, p. 9. 2 « Or, comme avons vu, chez les trois anges qui se sont engagés sur la route de Sodome, combien au début l’âme méprisait la chair, et que la chair révoltée finissait par asservir le maître dont les insignes facultés ne servaient plus quà"justifier" sa faiblesseson vice», Stocker, A. (Dr.),LAmour interdit: Trois anges sur la route de Sodome, Genève/Annemasse, Éditions du Mont-Blanc, 1945, p. 142. 3 Les médecins nont pas manqué de sintéresser au cas de Marcel Proust. Se reporter notammentàSoupault, Robert (Dr.),Marcel Proust du côté de la médecine, Paris, Plon, 1967 ou encoreàMiller L., Milton,Psychanalyse de Proust, Paris, Fayard, 1977. 7
évidence deux caractéristiques de lapproche de lhomosexualité. Dabord, que celle-ci relève du domaine exclusif de la médecine et de la psychiatrie, même lorsquil sagit de littérature, et ensuite quelle nintéresse pas la critique littéraire, alors même que desœuvres littéraires majeures sont concernées. Ce phénomène peut sexpliquer soit par la conviction que lhomosexualité nest pas un sujet digne dintérêt, soit par la crainte que suscite lodeur de soufre qui sen dégage toujours un peu. En définitive, il y aurait de quoi y perdre à la fois sa réputation de sérieux et sonâme ! Il faut attendre les années cinquante pour que la critique littéraire sorte de son silence. Le premier universitaire qui ait osé aborder ouvertement lhomosexualité de lécrivain dont il étudiait l’œuvre a été Robert Merle, en 1955, dans sonOscar WildeouLa Destinée de lhomosexuel, suivi de près, en 1956, par Jean Delay avecLa Jeunesse dAndré Gide. Une étude critique sur ces deux écrivainsdont lhomosexualité était notoire et avait même inspiré une partie de leurœuvrese prêtait sans douteàlanalyse de leurs mœurs. Mais leurs prédécesseurs ne sétaient pas arrêtésàde telles 4 considérations. Léon Pierre-Quint, en 1925, dans la première biographie consacrée à Marcel Proust, navait fait aucune mention de son 5 homosexualité . La grande audace de ces deux critiques tient non pas tant à lévocation de lhomosexualité de Wilde et Gide quau rôle prépondérant quils lui reconnaissaient dans le processus de création de leursœuvres. On est très loin de lanecdote ou de la recherche du sensationnel. Si, dans son ensemble, létude de Robert Merle est dune grande intelligence, elle néchappe pas toutefoisàlinfluencequasi inévitabledu freudisme à cette époque. Aussi a-t-on parfois limpression de lire des extraits dun rapport clinique sur le«cas Wilde ». Mais, ce défaut paraît bien mince au regard du constat particulièrement courageux sur lequel Merle achève son étude :«Si une névrose entraîne un déséquilibre psychique assez sérieux pour retentir sur le comportement social de lindividu, elle nexclut pas cependant le jeu dune activité intellectuelle, ou professionnelle, qui peut être des plus brillantes. Elle nest donc pasincompatible avec la création. Il semble même quelle lui soit quelquefois associée, dune manière qui reste 6 à définir . » Du courage, il en fallait, dans les années cinquante, pour suggérer lexistence dun lien entre homosexualité et création artistique. Quant à Jean Delay, à travers une étude très pointue des années de
4 Pierre-Quint, Léon,Marcel Proust, sa vie, sonœuvre, Paris,Édition Kra, 1925. 5 En revanche, André Maurois, dans la biographie quil consacraàMarcel Proust,(À la Recherche de Marcel Proust, Paris, Hachette, 1949), étudie son homosexualité dans un court chapitre. Bien quintelligente, son étude ne peut toutefoisêtre comparée, en raison de sa minceur,àcelles de Robert Merle ou Jean Delay. 6 Merle, Robert,Oscar WildeouLa Destinée de lhomosexuel, Paris, Gallimard, 1955, p. 249. 8
7 formation de Gide, jusquàson mariage avec sa cousine, il analyse souvent avec finesse la genèse de sa pédérastie et le rôle de cette dernière dans 8 lélaboration de sa morale. Ces deux ouvrages, dont le sérieux ne saurait être contesté, ont été en partie éclipsés par la traduction en français, en 1966, de la biographie que George D. Painter a consacrée à Marcel Proust. Sans doute trompés par le contenu sulfureux de certains chapitres(Il y fait notamment allusion aux tendances sadomasochistes de lécrivain, qui lui auraient inspiré certains passages de son roman), les journalistes de lépoque y ont vu un événement considérable.Àcôté dun grand nombre 9 danecdotessujettesàcaution pour la plupart, il a fait détonnantes 10 révélations sur la sexualité du grand auteur . Mais, au-delàdun parfum de scandale, il mettait un terme au tabou qui pesait alors sur la sexualité des écrivains. Ces trois ouvrages ont un point commun en ce quilsse présentent, au 11 moins en partie, comme des biographies et non des essais sur les rapports entre homosexualité et création, ce qui revientàisoler et préserver l’œuvre littéraire du contact délétère de la vie. Et pourtant, aujourdhui, de tels essaissur Proust et Gide en particulierexistent. Ils ont été publiés assez récemment, dans les années soixante-dix, et sont surtout le fruit de 12 recherches menées par des anglo-saxons. De même, cest encoreàeux que lon doit des ouvrages de réflexion générale sur lhomosexualité et les 13 14 littératures anglaise et françLa situation est finalement assezaise . paradoxale car cest en France oùlon constatepour la première moitié e du XX sièclelune des littératures les plus importantes sur lhomosexualité que lon trouve le moins douvrages critiquesàluiêtre consacrés. Heureusement, la critique française semble s’être, peuàpeu, affranchie des inhibitions qui, jusquàune période récente, pouvait encore
7 Elle sachève au même point queSi le grain ne meurt, lautobiographie dAndré Gide. 8 Sur cette question, en particulier, létude de Jean Delay apparaît aujourdhui quelque peu dépassée. Il convient de se reporteràlessai de Pollard, Patrick,Gide, the Homosexual Moralist, New Haven and London, Yale University Press, 1991. 9 Les hypothèses émises par Painter ont été, pour la plupart, réfutées par Henri Bonnet et Jean-Yves Tadié. 10 Painter, George D.,: 1871-1903 Les Années de jeunesseMarcel Proust , tome 1, (1959), et Marcel Proust : 1904-1922 Les Années de maturité, tome 2, (1965). Pour la traduction française, Paris, Mercure de France, 1966. 11 Jean Delay suit la chronologie gidienne. 12 Sur Proust, se reporteràRivers, J.E.,Proust and The Art of Love, New York, Columbia University Press, 1980. 13 Kosofsky Sedgwick,Eve,: English Litterature and Male Homosexual DesireBetween Men , New York, Columbia University Press, 1985. 14 Stambolian, George, Marks,Elaine,Homosexualities and French Litterature : Cultural Contexts-Critical Texts, Cornell University Press, 1979. 9
la paralyser. Ce phénomène est particulièrement sensible en ce qui concerne des écrivains homosexuels dits de second plan. Par exemple, les premières biographies sur René Crevel, Maurice Sachs et Pierre Herbart 15 ont été publiés dans les années quatre-vingt dix. Auparavant, nexistait quun appareil critique dorigine universitaire et dune diffusion très réduite. Par ailleurs, en dehors dun numéro de la revueMasquespublié en 16 1979, lhomosexualité de François Mauriac vient d’être étudiée par Jean-17 Luc Barré dans sa biographie dont les deux tomes ont été publiés en 2009 et 2010. Des décennies auront donc été nécessaires pour que lhomosexualité en littérature ne soit plus considérée comme un sujet sulfureux ou gênant mais comme un élémentparfois déterminantdappréciation et danalyse duneœuvre. Toutefois, même aujourdhui, aucun ouvrage général sur homosexualité et littérature nexiste encore. Si la critique a longtemps été défaillante, ce nest pas le cas des écrivains qui, en abordant lhomosexualité dans leursœuvres, ont bravé lun des grands tabous de leur époque. En effet, il leur a fallu beaucoup de détermination pour imposer un nouveau discours sur lhomosexualité dans une société aussi peu permissive que la leur.
e . Le climat social au commencement du XX siècle
Bien mieux que de longs développements, une évocation des grandes affaires,visant des personnalités homosexuelles, qui ont secoué lEurope,à e e la croisée des XIX et XX siècles, permet de se rendre compte de 18 lintolérance qui y régnait alors . La première dentre elles a éclaté en 1895 dans la très puritaine Angleterre de l’ère victorienne. Son extraordinaire retentissement dans lEurope tout entière est dû àlacélébrité des deux principaux acteurs: Oscar Wilde, lécrivain scandaleux, et le Marquis de Queensberry, grand aristocrate et surtout père de Lord Alfred Douglas. Les relations homosexuelles de ce dernier avec Wilde servaient de prétexte à ce procès. De prétexte car, aujourdhui, pour les biographes de lécrivain irlandais, il sagissait manifestement dune affaireàcaractère politique. Ce procès na pas été celui dactes commis par un individu mais celui dun mode de vie intolérable pour la société anglaise. Comme le rapporte 19 Jacques de Langlade, dans sa biographie sur Oscar Wilde , au départ, peu
15 Se reporter à la bibliographie générale. 16 Masques : Revue des homosexualités,«Dossier François Mauriac », n° 24, Paris, 1979, pp. 37-63. 17 Barré, Jean-Luc,: Biographie intime 1885-1940François Mauriac , tome 1, Paris, Fayard, 2009 etFrançois Mauriac : Biographie intime 1940-1970, tome 2, Paris, Fayard, 2010. 18 Pour plus de précisions sur ces affaires, se reporteràlessai de Murat, Laure,La Loi du genre : Une histoire culturelle du 'troisième sexe', Paris, Fayard, 2006, pp. 247-272. 19 Langlade, Jacques(de),Oscar Wilde, Paris, Éditions Mazarine, 1987. 10
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