Epopée du Foûta-Djalon

De
Publié par

Voici la première publication en peul/français du royaume de Gabou affronté au royaume du Fouta. Les événements furent si tragiques (la guerre qui provoqua la chute du royaume mandingue) qu'on en conserve la date : 1867. Voici la première épopée qui en offre la "vision peule". Le royaume de Gabou (15e-19e siècle) comprenait le sud-est du Sénégal, l'est de la Guinée Bissao et le nord de la Guinée Conakry. La vision peule et musulmane transforme cette épopée dynastique en épopée religieuse, et donc ici en djihad sous l'égide d'Allah et de son prophète.
Publié le : lundi 1 juin 2009
Lecture(s) : 181
EAN13 : 9782296233256
Nombre de pages : 263
Prix de location à la page : 0,0141€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

ÉPOPÉEDU FOÛTA-DJALON
LA CHUTEDU GÂBOUAMADOU OURYDIALLO
ÉPOPÉEDU FOÛTA-DJALON
LA CHUTEDU GÂBOU
VersionpeuledeFarbaIbrâhîmaNdiâla
CollectionOralités
Sous la direction deAugusteMbondé
IFAN - OIFREMERCIEMENTS
Aux professeurs Amade Faye sous la direction de qui je travaille,
Amadou Ly, Lilyan Kesteloot, Mamadou Ndiaye, Ibrahima Wane, qui
m'ontaimablementlu,faitdessuggestionsetremarquestrès pertinentes.
Référencedelaphotodecouverture:
èPortrait d'Almâmy Oumar (10 souverain du Foûta-Djalon)-dessin
fait de Hadamar d'après Lambert dans La femme, la vache, la foi de
Alfâ Ibrâhîm Sow, Paris, Julliard, 1966, p. 208 bis.À ma sœur Mariama Djélo Diallo,
À la mémoire de Tierno Samba Mombéyâ.PRÉSENTATION
Cette très belle version de l’épopée peule du Fouta Djalon est l’œuvre
d’un étudiant guinéen qui l’a proposée comme maîtrise de lettres, sous la
direction du professeurAmadeFaye,à l’Université deDakar (2007).
À l’instar des études de M. Siré Ndongo, M. Abel Sy et A. Lamine
Ngaïdé, nous avons jugé ces maîtrises dignes d’être publiées comme
exemples du degré d’intérêt auquel certains jeunes chercheurs motivés
savent porter leur recherche… et son résultat.
Est-ce un hasard sices trois étudiants étaient peuls ?Toutcomme l’auteur
du présent document.
Voici la première publication en peul/français du royaume de Gabou
royaume mandingue affronté au royaume du Fouta. Il en existait d’autres
versions, anciennes, en mandinka/anglais éditées par le professeur Gordon
Innes (London University, SOAS, 1976) et des versions non publiées
recueillies par Bakari Sidibe (Centre de recherches de Banjul, 1980) et
MamadouTangara (Université deLimoges, 2007).
Les évênements furent si tragiques qu’on en conserve la date: 1867. on
en connaissait l’existence certes, par des historiens la plupart africains:
LancineKaba,S.M.Cissoko,TiernoDiallo,D.T.Niane,MamadouMane et
B.Sidibe sont les principaux explorateurs desconflits deces deux royaumes
et leurs travaux sont indispensables pour avoir un coup d’œil objectif (?) et
exhaustif sur les causes, moyens, et protagonistes de cette guerre ultime qui
provoqua la chute du royaume mandingue avec la prise de Kansala, sa
capitale.
Mais voici la première épopée qui en offre la « vision peule », et même si
les principaux actes demeurent identiques, leur interprétation est bien
différente ! Mais peu importe si le récit est splendide, l’épopée est la poésie
de l’histoire.
e eEncore un mot pour le lecteur: le royaume de Gabou (15 -19 siècle)
comprenait le sud-est du Sénégal, l’Est de la Guinée Bissao et le nord de la
GuinéeConakry.Outre l'agriculture, il vivait de la mer et ducommerce.
Le Fouta Djalon commence aux reliefs montagneux du sud Sénégal et
comprend presqu’un tiers de laGuinée.Pour décrirecette région magnifique
nous vous conseillons la lecture du roman de Tierno Monembo: le roi de
Kahel (Seuil, 2008, prix Renaudot), qui conte sa découverte par le vicomte
de Sanderval ; le dit Sanderval qui est aussi une des sources de Amadou
OuryDiallo.LeFouta était divisé en plusieurs seigneuries musulmanes dirigées par un
Almamy.Des féodaux en somme et dont l'hégémonieallaitalternativementà
deux familles, qui s'unirent pour abattre le royaume de Gabou, voisin
turbulent et païen de surcroît.
La vision peule et musulmane transforme cette épopée dynastique en
épopée religieuse, et donc ici en djihad sous l'égide d'Allah et de son
prophète. Cela n'enlève rien à la virulence du texte et des sentiments.
Heureusement.
LILYAN KESTELOOT
IFAN
Université deDakar
10Systèmephonétique pulaar
Symboles Commedans…
Minuscules Majuscules
i I ilude : couler (eau, liquide).
e E eggude : démenager, transhumer, émigrer.
Voyelles
brèves a A adaade : précéder, être le premier.
o O ornude : désenclaver, laisser paître.
u U uytude : diminuer, retrancher.
ii II iilude : éternuer.Liilude : sécher.
ee EE heewude : être, devenir plein.
Voyelles aa AA faabaade: sécourir, porter assistance.
longues
oo OO foolude : vaincre.Oogude : extraire du
minerai.
uu UU uumude : bourdonner, vrombrir.
in IN finndinde : reveiller, « civiliser ».
en EN senndude : partager, répartir.Entude :
sevrer un enfant.
Voyelles an AN annde : souci, peine, malheur.
nasales
on ON ontude : ouvrir.
un UN unndugal : pilon. Runnde : village
d'esclaves.
Consonn p P pa%al : chaussure.
es
b B baral : meurtre, assassinat.
Barki : bénédiction
m M malal : salut, félicité, bonheur.
mb MB mbabba : âne.Mbeewa : chèvre.
" $aawo: dos,arrière, derrière;après."
t T taarude : entourer, ceindr e.
d D deftere : livre.
n N nafa : utilité. Nagge : vache.
nd ND ndaarndaade : éprouver, tester.
nj NJ njuuri : miel.Njaareendi : sable.Njorndi :
terre ferme.
# % e%%ude: étrangler. #atal : chemin.% #
11c C caawa: rosée. Curki: fumée.
k K kinal : nez. Keri: houe.
g G galle: enclos familial, domicile. Gatal :
natte.
æ Æ æari:beauté.Æoolude: écorcherà l'aide
des dents.
ng NG nganto: empêchement.Keyngu : veuvage,
deuil.
q Q qabru : tombe.Qiimaade: estimer,
évaluer.
ñ Ñ ñiire: dent. ñaamude: manger.
f F farude: « hennir »comme lecheval.
Fessude: pleurer.
s S seekude: déchirer, dériver.
&% $irku: hérésie.
x X x irx ortude:agoniser, faire le moribond.
h H hannde:aujourd'hui. Hoore: tête.
j J jortaade: espérer. Jaarude:chanter,
louer.
w W wulaa: grandebrousse; solitude.
l L laana: pirogue. Lewru : lune, mois.
r R reedu: ventr e. Remude:cultiver,
labourer
y Y yarude:boir e.
(’ (akkude:croquer, mâcher. ( ii (an: sang.
' ' o wi'i : il dit.Na'i: des vaches.
12Situation géographique de la Guinée
Le Fouta Djalon et le Gabou au Nord-Est
13Oganisation territoriale du royaume du Foûta-Djalon
D’après Gilbert Vieillard, « Notes sur les Peuls du Foûta-DDjalon »,
Bulletin de l’Institut Français d’Afrique Noire, n°1-2, Janvier,Avril
1940, tome2, Paris, Larose, pp.87-210, cartes 1 et 3
14I-PRÉSENTATIONGÉOGRAPHIQUE
Région montagneuse au relief accidenté, au climat tropical doux
tempéré par l’altitude, aux savanes herbeuses et arbustives, aux vastes
plaines, aux profondes vallées fertiles, aux plateaux herbus et
latéritiques, aux eaux vives, aux paysages pittoresques…, le
FoûtaDjalon est une curiosité de la nature tant par son étrange harmonie
que par la douce variété de ses paysages.
Situé entre le 10°10 et le 10°30 de latitude nord et le 11°30 et le
13°30 de longitude ouest, le Foûta-Djalon, une des quatre régions
naturelles de la Guinée-Conakry, peuplée presque exclusivement de
2Peuls, couvre une superficie de 81.952 km . Mais le Foûta-Djalon
d’autrefois était plus vaste, allant « du palmier à huile de Kakandi
1(Boké) jusqu’au fromager de Sareya (Kouroussa) »; autrement dit, des
rivages atlantiques aux confins de la République du Mali.
1-1. LASTRUCTURE
Le Foûta-Djalon est un territoire que A. Bernard décrit comme «
2un fragment soulevé de la pénéplaine précambrienne, recouverte
d’un manteau de grès siliceux horizontaux, accidentés par des roches
éruptives, diabases et gabbros à l’Ouest, granites au centre et à l’Est.
Les grès ne forment pas un plateau continu, ils sont fractionnés en de
multiples blocs isolés, limités sur leurs bords extérieurs par des
falaises abruptes et séparés les uns des autres par des gorges
3profondes ; c’est une juxtaposition de cases de damier ».
Ayant remarqué la ressemblance de la structure et du relief du
FoûtaDjalon avec certaines parties du monde, J. R. Molard fait une
description d'une étonnante précision dans laquelle apparaît l'étrange
évolution géologique de l'écorce terrestre qui a modelé le
FoûtaDjalon en l'apparentant à des pays aussi lointains que la Scandinavie
1Vieillard Gilbert, « Notes sur les Peuls du Fouta-Djalon », Bulletin de l'Institut Français
sd'AfriqueNoir e, n° 1-2,Janvier-avril, 1940, tome 2 (pp. 87-210),Paris,Larose, p. 121.
2Brunet Roger, Ferras Robert et Thevy Hervé dans leur ouvrage : Les mots de la
Géographie, dictionnaire critique (troisième édition, Paris, Reclus, 1993, p. 377) donnent
cette définition de la pénéplaine: «Se dit de vastes surfaces d’érosion imparfaites,conservant
collines etbuttes, mais qui n’en tranchent pas moins descouches géologiques différentes, sans
que l’on ait toujours pu évaluer exactement selon quel processus d’érosion dominant.Des
pénéplaines se sont trouvées enfouies sous des sédiments, et ensuite exhumées; d’autres, ou
les mêmes, ont été exhaussées par des mouvements tectoniques d’ensemble, ou fragmentées
par des cassures: nombre de plateaux en sont issus. […] on a même suggéré que certaines
pénéplaines seraient originelles, […], et représenteraient ainsi la « surface originelle » de le
Terre. De très vastes parties du Monde ont un relief de pénéplaine: le bouclier canadien, une
grande partie de l’Afrique, de laRussie ».
3 Bernard Augustin, «Afrique septentrionale et occidentale », Géographie universelle, tom e
XI, deuxième partie:Sahara-Afrique occidentale,Paris,ArmandColin, 1939, p. 456.et le Canada. Le Foûta-Djalon, selon J. R. Molard, « n’est qu’une
partie, la plus originale sans doute, de la bande relevée qui borde la
table d’Afrique occidentale sur 1.000 km, de la Guinée Bissau
jusqu’au sud-est en Côte d’ivoire. Étrange singularité que cette ligne
de reliefs extrêmement jeunes d’une immense plate-forme dont la
monotonie est infinie ! Le socle du massif fut plissé, puis
complètement raboté par l’érosion dès l’aube des temps géologiques. Déjà au
début de l’ère primaire les sédiments tapissaient la pénéplaine ! Dès
lors tous les efforts de plissements ultérieurs devaient échouer devant
la rigidité de ce môle inébranlable. Aussi l’a-t-on justement comparé
4aux « boucliers » de Scandinavie et du Canada ».
1-2.LERELIEF
1-2.1.LESPLATEAUX
Disposés en paliers, séparés par des abrupts ou falaises
impressionnantes, les plateaux, appelés «boowé », sont assez
nombreux au Foûta-Djalon. Les plus élevés se trouvent dans le Foûta
central entre la région de Mamou et la Préfecture de Mali.
Ils se repartissent en trois groupes :
- Le plateau oriental : couvre Koyin, Bouriya, Fougoumbâ et Timbo ;
son altitude moyenne est de 750 mètres. Voici comment Olivier De
Sanderval décrit Fougoumbâ :«Rien de plus gracieux, de plus
pittoresque, de plus touffu, de plus riant que ce Fougoumba, vu à distance
5de cinq cents mètres ».
- Le plateau occidental, dont l’altitude moyenne est de 700 et 800
mètres, s’étend sur Gaoual et Télimélé. Là, se dressent des plateaux
immenses, propices à l’élevage. Le plateau central s’étend de Mamou
à Mali en passant par Timbi, Pita, Popodra et Labé. Ce plateau central,
entrecoupé de nombreuses vallées, est le plus riche : c’est un
ingénieux condensé trilogique comprenant : la plaine cultivable (hollande)
où la céréale pousse à merveille; le bord marécageux des rivières
(dunkiir e et parawol) ayant une végétation de roseaux aux buissons
mêlés; et les vastes plaines fertiles, couvertes parfois de brousse
clairsemée, qui peuvent s’étendre à perte de vue.
4Molard Jean Richard, «Les traits d’ensemble du Fouta – Djalon », Revue de Géographie
Alpine, 1943, tome XXXI, n° 2, (pp. 199-213), Paris, 1943, p. 200. C’est une excellente
étude ;aussi la plupart de nos références y sont tirées.
5 De SandervalAimé Olivier vicomte, De l’Atlantique au Niger par le Fouta-Djalon, carnet
de voyage,Paris, P.Ducrocq, 1882, p. 346.
161-2.2.LESPLAINES
Quoique pays montagneux, le Foûta-Djalon présente des plaines
qui s’étendent parfois à perte de vue. Elles se trouvent principalement
à Timbi-Tounni (dans la Préfecture de Pita) et à Timbo (à Mamou).
Quant aux vallées, elles se situent un peu partout. Il y a les vallées de
Ballah, de Dâra, de Ley Mîro, entre autres. Assez fertiles, souvent
arrosées par des fleuves, elles se caractérisent par de fortes chaleurs en
saison sèche et une grande humidité pendant la saison pluvieuse.
Les plateaux et les plaines peuvent cohabiter dans une vaste zone,
créant ainsi une variété assez étonnante. C’est cet aspect qui fait que
Jean Richard Molard remarque le«saisissant contraste entre le haut
plateau et les profondes vallées qui s’insinuent à ses pieds [le massif
6montagneux] […] »
1-2.3.LESMONTAGNES
Ce sont des massifs compacts entrecoupés de vallées profondes, au
pied desquels coulent de nombreux cours d’eau. Les principaux
sommets sont : le mont Tinkan (1425 m) dans la Préfecture de
Dalaba ; le mont Loura (1512 m), point culminant du Foûta-Djalon,
qui se situe dans la Préfecture de Mali vers le Sénégal ; les monts de
Mâci, de Dâra à Pita, le mont Badiar à Koundara (au nord), etc.
En observant ces montagnes, en particulier dans la préfecture de
Pita, l'on ne peut manquer d'être frappé par leurs aspects attrayants et
pittoresques qui s'offrent à la vue : la nature semble avoir plaisir à s’y
montrer dans ses aspects les plus beaux, offrant çà et là de
surprenantes figures dont l’ingénieuse architecture constitue à la fois un
modèle et un défi à l’artiste le plus créatif : la Dame et l’Homme du
Mali,majestueuxrochers magnifiquement modelés en forme humaine ;
les chutes écumantes ou les violentes cascades qui s’en-gouffrent dans
des cañons ; ou encore le pont naturel (« le pont de Dieu ») sur le
fleuve Fetôré… voilà autant d’endroits attachants qui invitent à la
contemplation.
L’homme, en imprimant son génie dans cette nature, semble en
avoir percé quelques mystères. Quand on emprunte un raide sentier
ponctué de passerelles au fond de la montagne ou sur sa crête
trébuchante, l’on ne peut manquer de se demander : quel génie a
inspiré l’homme à apprivoiser ainsi si curieusement la nature en s’y
frayant un passage sous les rochers, en y établissant quelque
habitation saisonnière jusqu’à la fin des récoltes, en y creusant une
6 Molard Jean Richard, op., cit., p. 2002.
17carrière de sable, ou encore en y allant faucher la précieuse paille pour
les toits des cases ?
1-3.L’HYDROGRAPHIE
«Château d’eau de l’Afrique Occidentale », le Foûta-Djalon est,
selon un dicton du pays assez connu, le pays«aux eaux vives ». Au
régime irrégulier lié au relief et au climat, les fleuves s’écoulent en
quatre directions :
-Au l’ouest, les principaux fleuves sont : le Cogon, le Bourounao, le
Tinguilinta, la Fatala qui arrosent la Basse-Guinée et se jettent dans
l’Océan Atlantique. Il y a enfin le fleuve Konkouré, un des plus
importants, aux immenses possibilités hydro-énergétiques. Il draine la
majeure partie des hauts plateaux centraux grâce à ses affluents: la
Kakrima, le Fetôré, le Kôkoulo, le Bâdi sur lequel se trouvent des
aménagements hydro-électriques (barrage des Grandes Chutes, de
Kalé, de Banéa-Donkéa). Long de 370 km et ayant un bassin versant
2de 17 000km , le Konkouré se jette dans l’océan par un large estuaire.
- Au nord, il y a : la Gambie qui, naissant à Labé, de son long
parcours guinéo-sénégalais (200 km) se jette dans l’Océan Atlantique
à travers la République de Gambie ; le Koulountou qui forme le fleuve
Casamance ; Komba et la Tominé forment le Koliba ou Korubal en
Guinée-Bissau.
- Au nord-ouest, on a le fleuve Sénégal qui naît entre Dalaba et
Mamou sous le nom de Bafin (le fleuve noir). Il traverse Mamou,
Tougué, Dinguiraye et atteint la République du Mali où, grossi par ses
affluents (Bakoye ou fleuve rouge, le Téné, le Kioma et la Falémé, il
2parcourt 17 000 km dont 350 en Guinée.
- À l’est, c’est le plus grand fleuve : le Niger qui, en Guinée, est
appelé Dioliba ou Diâliba, et qui prend sa source dans le massif du
Daro à Faranah. Traversant Faranah, Kouroussa, Siguiri, et recevant
beaucoup d’affluents dont le Milo et le Tinkisso, il parcourt le Mali, le
Niger, le Bénin, le Nigeria, et se jette dans l’OcéanAtlantique.
Ainsi, le Foûta-Djalon est une région très riche en eau, dont les
fleuves «dévalant en chutes ou cascades souvent impressionnantes
(Ditinn : 300 m, […] ; Kinkon : 200 m, […]) pour s’engouffrer ensuite
avec un grondement de tonnerre dans des cañons qui sont de
véritables gouffres. Tout cela contribue à faire de ce pays la région la
plus pittoresque de l’Afrique […], sans contredit la région la plus
7agréable à habiter de tout le continent noir tropical et équatorial ».
181-4.LAVÉGÉTATION
La flore est à l’image du relief, très variée. Les grands arbres se
situent en bordure des marigots, des fleuves, dans les vallées
encaissées, sur les flancs des montagnes ou dans certains plateaux
comme à l’ouest, à Kêbou où on trouve des forêts-galeries. Le sud-est
est la zone la plus boisée. De type soudanais, la flore est formée des
essences suivantes : le Koura (parinarium excelsum) dont les fruits
sont très succulents et dont on fait une boisson très exquise, le Téli
(crythrophleum guinéenne), le Thimmé (chrorophora excelsa) au bois
très dur et ayant une longévité extraordinaire, le Baobab, le Karité…,
et les arbres fruitiers.
De son côté, la faune est constituée d’espèces animales variant d’un
lieu à un autre en fonction du relief. Ainsi, outre les animaux
domestiques, comme la vache qui, - on ne le dira jamais assez -, est un
noble animal auquel le Peul voue une importance et un attachement
qui étonnent l’étranger, on a les ovins, les équidés (le cheval existait
autrefois, mais aujourd’hui, il est très rare, de même que l’âne qu'on
n'élève qu’au nord, à Koundara), les caprins, les volailles, les
antilopes, les sangliers, les panthères (surtout dans les montagnes), les
singes, etc. Notons que dans les vallées, dans ou au bord de certains
fleuves, on trouve le gros gibier, l’éléphant, le buffle, l’hippopotame,
le crocodile.
1-5.LECLIMAT
Le climat, de type tropical, est tempéré par l’altitude, et l’année se
divise en deux saisons : une saison sèche de décembre à mai pendant
laquelle des vents frais et secs soufflent, et une saison pluvieuse de
juin à novembre. Le Foûta-Djalon reçoit l’influence de deux flux
ayant une direction différente. D’une part, l’harmattan, vent chaud et
sec anticyclonique, souffle du Sahara de décembre à février, entraînant
une baisse considérable de l’hygrométrie : la température qui descend
parfois jusqu’à 5°. Les préfectures de Dalaba et de Mali sont les plus
froides ; certaines localités de Pita, notamment à Donghol Touma,
enregistrent des matins très frais entre janvier et février. D’autre part,
la mousson, qui souffle d’ouest en est, est atténuée par les contreforts
occidentaux du massif montagneux.
7 Balachowsky S., «Le Fouta-DDjalon en Moyenne Guinée », La Natur e, revue des
sciences et de leursapplications, n° 3227, janvier 1954,Paris (pp. 83-88), pp. 83-84.
198Par le principe de la convection « s’établit le grand vent marin du
sud-ouest : l’enfer saharien appelle l’air de l’Océan dont la grosse
masse est rafraîchie par l’hiver austral : c’est la mousson ; alourdies
d’eau tiède, les couches de sombres nuées accourent en vagues
9successives à l’assaut des murailles ».
Notons, pour finir, que les précipitations sont abondantes; le mois
d’août est le plus pluvieux : le ciel peut ouvrir ses vannes une semaine
durant. La station météorologique de Conakry, durant l’année 2005
pour la région Moyenne-Guinée, note qu’ « avec une quantité
moyenne de 1523.4 mm, il est enregistré dans cette zone montagneuse
une quantité maximale de 1705.5 mm en 154 jours à Dalaba et une
10quantité minimale de 1161.0 mm en 95 jours à Koundara ».
Le Foûta-Djalon doit la douceur de son climat à l’altitude qui
caractérise le pays. Il y a aussi sa latitude et sa position qui font qu’il
est arrosé pendant la saison pluvieuse, sans être toutefois privé de la
salubre saison sèche.
8 Laconvection est « un système decourants engendré par les différences locales de densité,
souvent elles-mêmes liées à des différences de température d’un fluide, les parties légères et
chaudesayant tendanceà s’élever, puisà se refroidir età retournerà labase. » (BrunetRoger,
FerrasRobert etThevyHervé, op.cit, p.128)
9 MolardJeanRichard, op.cit, p. 203.
10 Cf.: www.meteo-guinée-conakry.net
20II-PRÉSENTATIONSOCIALE
Autrefois, les Peuls du Foûta-Djalon formaient une société ayant une
stratification sociopolitique très marquée. Si, à quelques exceptions
près, tout le monde, ici, se dit Peul, tout le monde n'occupait pas la
même place. Chaque personne qui naissait trouvait déjà sa place bien
définie par une organisation sociale solide. Chacun avait ainsi « un
statut net d'homme libre, d'affranchi, de serf, d'artisan casté : il
appartenait à une grande famille (leñol) ou à une humble famille
(leñum); selon son extraction, il occupait un échelon déterminé d'une
11hiérarchie, avait des suzerains, des vassaux, des maîtres ».
De structure pyramidale, la société est, selon Thierno Diallo, divisée
en trois catégories :
- Les Peuls : formés d'abord par les conquérants musulmans Peuls au
12sein desquels « tous les chefs se recrutaient [...] », ensuite par les
conquérants non-Peuls que sont : les Soninké, les Diakhanké et les
Diawandoo "e qui étaient des conseillers ou chefs militaires auprès des
Almâmis ou des chefs des provinces. Enfin, il y a les populations
conquises : ce sont les Pullï (Peuls païens) et les Dialonké. Animistes,
ils furent convertis à l'Islam, placés sur un même plan et jouissant des
mêmes droits. Les Dialonké comprennent les Soussou, les Baga, les
Nalou, les Landouma, les Maninka, les Bambara.
- Les esclaves : cette catégorie est constituée par les Dialonké non
convertis à l'Islam et les Dialonké capturés pendant la guerre sainte.
Parmi les captifs, il y a les captifs de « maison » ou ndiimaa "e et les
captifs de « champ » ou soodaa "e, nanngaa"e. La différence
fondamentale entre ces deux groupes réside dans le fait que les
premiers ne pouvaient être ni vendus ni échangés, et pouvaient
s'affranchir, alors que pour les derniers ce n'était pas le cas.
- Les artisans ou hommes castés : appélés ñeeñu "e, c'est-à-dire
doués d'une adresse, d'une habileté, d'un art subtil ; ils comprennent :
les bijoutiers, les potiers, les forgerons, les tisserands, les teinturières
(ce métier n'est pratiqué que par les femmes) et enfin, bien sûr, les
griots qui, quoique ici placés, jouissaient de beaucoup de privilèges
dont on parlera un peu plus loin.
Une telle analyse de la société peule du Foûta-Djalon est certes
bonne, mais elle ne rend pas compte de façon précise-parce que trop
11Vieillard Gilbert, « Notes sur les Peuls du Fouta-Djalon. », Bulletin de l'Institut Français
sd'AfriqueNoir e, n° 1-2,Janvier-avril, 1940, tome 2 (pp. 87-210),Paris,Larose, p. 120.
12 eDiallo Thierno, Les Institutions politiques du Fuuta Dyalon au XIX siècle, Dakar, IFAN,
1972, p. 102.générale-de sa structure profonde et surtout de la fonction que telle ou
telle famille devait remplir par rapport à telle ou telle autre famille ou
telle autre catégorie sociale. Elle donne l'architecture de l'édifice
social, mais n'en détaille pas toutes les strates et n'indique pas le
soubassement sur lequel elles reposent, surtout le principe qui en
constitue l'essence et en fonde la légitimité. Aussi une autre approche
s'impose-t-elle pour éclairer l'intérieur de l'édifice social, afin que se
fassent jour les cloisons qui le divisent.
En effet, après la constitution effective du royaume du Foûta-Djalon
en 1725/27, la société fut fortement structurée tant au niveau politique
qu'au niveau social. Une importance particulière fut accordée aux
marabouts fondateurs. À partir de là, l'édifice reposa sur le principe de
13« l'acceptation de l'ordre établi de la société et de l'ancestralité » ou
finaa tawaa : les principes admis par les ancêtres, autrement dit, « ce
que chaque homme, en naissant, trouve pratiqué par ceux qui l'ont
précédé dans la vie; c'est un état de fait, admis par tout le monde,
14comme parfaite règle de vie ». En outre, la société repose aussi et
surtout sur les liens physiologiques que sont :
- Le en"an, le lait maternel ou l'affection maternelle et filiale,
autrement dit le principe sacro-saint qui exige de chacun de ne pas
couper la sève (le lien) parentale constituée par la filiation
matrilinéaire et la filiation patriliniéaire, le pivot central de l'ethnicité
peule.
-Le musidal que G. Vieillard définit comme étant « la parenté entre
ceux qui ont tété le même sein [c'est-à-dire] la chaude source de toute
15affection familiale ».
- Le toolodal ou habitat commun; autrement dit le lien qui unit les
familles qui, quoique n'ayant pas la même ascendance, vivent côte, à
côte et qui de ce fait tissent entre elles des relations de bon voisinage.
- Et enfin, le musi""ediina ou jeydal diina : c'est le lien religieux qui
élargit la cohésion et l'équilibre social sans aucune distinction. « Par
dessus la parenté qu'il élargit en une communauté de croyants, note à
ce propos G. Vieillard, l'Islam est venu apporter un des plus forts liens
qu'ait connus l'humanité, la communauté de foi : des orants d'un même
Dieu, destinés à une vie future commune, unis en ce monde pour la
13Tierno,TiernoMouhammadou-SambaMombéyâ,LeFilon dubonheur éternel (édité parA.
I.Sow),Paris,ArmandColin,Coll.Classiquesafricains, 1971, p. 38.
14TiernoMouhammadou-SambaMombéyâ, op.cit, p. 144.
15VieillardG., op.cit, p. 115.
2216défense et la propagation de leur foi ».
Régie par ces principes fondateurs et garants de l'harmonie de la vie
commune et de la cohésion, par delà les différences particulières liées
au passé et aux origines, la société comprenait : l'aristocratie, les
17vassaux, les simples sujets et les gens castés ou artisans .
2-1.L'ARISTOCRATIE
Catégorie des privilégiés, assez bien structurée, au sommet de laquelle
il y a les familles de guerriers et de lettrés, encore appelées aristocratie
du sabre et de la lance ( "e kaafa-silaame elabbooru) et aristocratie du
livreetdel'encrier (
"edeftereetinndoore-ndaha),l'aristocratiecomprenait:
1) La famille des Seydiyanké de Timbo, formée d'abord par les
familles dynastiques (cuu "i laamu): les descendants de Karamoko
Alfâ appelés alfâya et les descendants de Almâmy Ibrâhîma
Sory-leGrand appelés soriyâ, ensuite par les descendants de Bâya Si ou
bâyacî "e et enfin par les descendants de Boûbou Si oubûbucî "e.
2) Les grandes familles oligarchiques du royaume (taw "elaamu)
subdivisées en trois groupes : d'abord on a la famille des Seydiyanké
de Fougoumbâ, puis celles des sept autres dignitaires provinciaux ou
alfâ (compagnons de Karamoko Alfâ et Chefs des provinces
constitutives du Foûta-Djalon) et celle des lettrés, chefs deses
secondaires et des grandes bourgades issues du démembrement des
précédentes.
3) Les familles attachées au service de l'Almâmy. Très nombreuses,
elles assuraient d'importantes fonctions. Elles se subdivisent en quatre
grands groupes :
a) Les familles attachées à la maison de KaramokoAlfâ : Les Wolar "e
de Dâra Labé ou intendants du roi; les Salliyaa "e de Timbo ou
gardiens du tambour royal; les $oogeyaa "e de Dâra Timbo ou
porteétendard du roi et les Yillaa "e-Mawndeyaa "e de Timbo qui sont les
imâms de la mosquée de Timbo, les précepteurs et juges de la cour de
KaramokoAlfâ et de ses descendants.
b) Les familles de la maison deAlmâmy Ibrâhîma Sory-le-Grand : les
Toor o""e Waan descendants de Tierno Birâne Wâne; les Yillaa "e
$oogeyaa " e et les Jimmbalaa "e de Ley-Komboyâ.
c) Les représentants du pouvoir central dans les provinces, chargés de
missions ou émissaires (Na " oo"e "ataake ou Nulee-Almaami).
d) Les étrangers (T u%arankoo "e) musulmans : les Shiriifuu"e, les
Fooduyee "e, les Mooduyaa "e. À ce groupe on adjoint les
commerçants sarakollé.
16Ibid, p. 116.
17Pour la plupart de ces renseignements, nous nous sommes référé à l'étude faite par Alfâ
IbrâhîmSow dans Chroniques et récits duFoûta-Djalon,Paris,Clinsksiek, 1968, p. 14 et sv.
232-2.LESVASSAUX
Ce sont des familles vassales des « dépendances territoriales »,
encore appelées limodal qui étaient subordonnées aux familles
aristocratiques. Elles sont formées de deux groupes répartis selon les
appellations limodal ga # aet limodalgaanin.
Respectivementona:
a) Les Fero""e de Hâroûnaya, les Sempiyaa""e de Kignampêli, les
Dembeleyaa "e de Nôbé, les Ngidoyaa "e de Sîre et les Moodiyaa "e de
Téliko. Les Dembeleyaa "e et les Ngidoyaa "e étaient des dépendances
deDendéya.
b) Les Jaaloyaa "e de Gongôré-Timbo et de Poukou, les Yirlaa "e de
Gnagara, les Fero""e de Saroôdia-Saîn et Kôbolognâ-Dalaba, les
Sempiyaa "edeKôlô-Dâbola,deBourouwî-Saînetde Woçogoromâ.
2-3.LESSIMPLESSUJETS
Appelés laamateeri, ilscomprennent:
1) Les autochtones, ou taatagii "e ou taakanke ou encore laslii
"eleydi, composés des Peuls païens ou Pullii et des Dialonké fétichistes.
IlsfurentconvertisparlesPeulsmusulmanspendantlaguerresainte.
2) Les travailleurs asservis qu'on appelle huuwoo "e et qui étaient des
esclaves. SelonA. I. Sow, ils comprennent : les « serfs » domestiques
etles«serfs»agricoles.
2-4.LESHOMMESCASTÉS
Appelés Ñeeñu"e,ils comprennent les cordonniers, les tisserands, les
bijoutiers, les potiers, les sculpteurs, les teinturières, les forgerons, les
scribes et les griots. En plus de cette catégorie, il y en a une autre,
maisquin'estpascastée, celle des law " e(artisansdubois).
Notre étude ne se voulant pas exhaustive, nous mettrons l'accent sur
les trois dernières catégories, à savoir, les forgerons, les scribes (et les
copistes)etlesgriots.
À l'image des autres strates de la société, les hommes castés, eux
aussi, sont hiérarchisés et différenciés. Chacun d'entre eux était utile
dans son art, dans lequel il était irremplaçable parce que pour
l'apprendre et l'appliquer, il fallait s'initier, et le plus souvent ces
métiers s'exerçaient par tradition ou par héritage. Gilbert Vieillard, à
ce propos, note que : « L'individu ne choisissait pas son métier : les
artisans vivaient en castes fermées : les hautes classes seules
pouvaient diriger leurs enfants, soit vers la religion, soit vers le métier
des armes, le gouvernement et la diplomatie : le commerce était mal
2418vu et monopolisé par les Sarakollé, clients des familles
aristocratiques qui les protégeaient. Chacun vivait là où le sort l'avait fait
naitre, se contentait de ce qu'il avait « trouvé » en venant au monde,
19comme disent les Peuls ».
Réputés détenir un savoir ésotérique, les hommes castés sont
respectés et considérés, parfois même redoutés.
- Les forgerons
Artisan des métaux, fabricant d'ustensiles, d'instruments aratoires, de
serrures, le forgeron jouait une fonction très importante durant les
guerres : d''abord par son « arme qui, comme l'écrit Camara Laye, [...]
était [une arme] qui blesse non pas seulement parce qu'elle est
tranchante et bien maniée, mais parce que le Pouvoir lui avait été
20accordé de blesser et de trancher [...] ». Ensuite, il avait excellé dans
l'art d'imitation pour la fabrication d'objets et d'outils. Parlant des
forgerons, T. Diallo écrit, « ils pouvaient démonter n'importe quel fusil
et en faire plusieurs copies par imitation. Il suffisait de trouver le
modèle au cours d'une guerre pour qu'à la guerre suivante, le nombre
soit multiplié par dix ou cent, si ce n'est plus, grâce à l'ingéniosité des
21forgerons, véritables armuriers du pays ».
Ces différentes catégories des hommes castés étaient les chevilles
ouvrières de l'industrie artisanale.
- Les copistes et les scribes (wayloowo, binndo ou kaatibo)
Faute d'imprimerie, certains hommes apprirent à reproduire les textes
religieux et les écrits des doctes. Avec le progrès notable qu'ils eurent
dans l'art d'élaboration des manuscrits et dans la reproduction de
documents, ils firent émerger une autre catégorie d'artisans ou
d'artistes.
Si on peut ranger copistes et scribes dans la même catégorie, il n'en
reste pas moins qu'ils sont différents. Analysant la différence entre
copiste et scribe, A. I. Sow note que : « Le copiste est un acteur
anonyme qui ne mentionne que rarement son nom sur le texte qu'il
reproduit. Il n'enjolive presque jamais sa copie et ne relève d'aucune
école, ne se réclame d'aucun maître. [...] Le scribe, lui, est un artisan,
18Ace propos, leschoses ont profondémentchangé; en général,aujourd'hui, lesPeuls sont des
commerçants.Pour s'enconvaincre, il faut faire quelques pasà travers les rues deDakar où la
plupart desboutiques sont tenues par desDialloboutiques.
19VieillardGilbert, op.cit, pp. 120-121.
20Laye Camara, « L'âme de l'Afrique dans sa partie guinéenne. », Actes du colloque sur la
Littérature Africaine d'expression française, n° 14, Université de Dakar, 26-29 mars 1963,
(pp. 121-132), p. 131.
21DialloT.,LesInstitutions ... op.cit, p. 95.
25souvent un artiste. Il exerce son métier sous la responsabilité morale
d'une école et se réclame d'un maître. Reproduire un texte, pour lui,
22est un acte de foi ».
Grand technicien du manuscrit, le scribe pratiquait un art dont aucun
de ses matériaux ne provenait de l'extérieur. C'était là un progrès vers
23une autonomie de l'industrie locale . « Pour travailler, écrit A.I. Sow,
il [le scribe] dispose de tout un matériel : écritoires spéciaux faits de
bois ou de roseau et logés dans une housse, encriers en cuivre, encre
noire (ndaha "aleha) pour écrire, rouge (ndaha wo "eha ) pour
vocaliser, brun rouge (ndahacoo" a) pour orner le texte.
Il ne recopie point avec n'importe quelle encre. Il veut que ce qu'il
écrit demeure indélébile. Pour préparer son encre, il connaît les
feuilles qu'il faut cueillir et mélanger (haako sen" amma e haako
poopo), le temps qu'il faut les attacher et laisser pourrir ensemble, la
quantité d'eau et le temps qu'il faut mettre pour les faire bouillir dans
les canaris, la manière dont il faut malaxer et filtrer ce nouveau
mélange. Il connaît les pierres (kaa " e ngooda) qu'il faut frotter
ensemble et mettre dans l'eau ainsi que les racines (da""e cuko) avec
24lesquelles il faut les mélanger ».
Parce que le scribe exerçait son métier sous l'autorité morale d'un
maître religieux, il y eut tout naturellement des écoles de scribes.
Parmi les plus grandes, notons celle de Labé "epperé et celle de
Kollaa#e
La première, appréciée par la beauté de sa graphie (binndi "arnaa "i)
est une école où « les poèmes recopiés par les scribes [...] donnent à
l'œil l'impression d'une finesse et d'une harmonie inégalables : même
alignement, même nombre de lignes par page. Ici, les vers partent du
même point et aboutissent au même point; l'espace blanc qui en sépare
les hémistiches ou parties constitutives conserve les mêmes
dimensions de sorte que les débuts et les fins de vers se trouvent
alignés, les boucles des lettres finales de la rime sont soigneusement
ordonnées et font de la qasiida [poème] un chef-d’œuvre
25calligraphique d'une beauté incomparable ».
La seconde, l'école de Kollaa "e, réputée pour sa fidélité au texte
(sella binndi), formait des scribes qui « jouissaient d'un prestige
26incontestable parmi les lettrés du pays ».
22TiernoMouhammadou-SambaMombéyâ,LeFilon dubonheur éternel, op.cit, pp. 23-24.
23D'autres progrès non négligeables avaient été aussi réalisés dans d'autres domaines comme
la médecine (traditionnelle) ou l'astrologie.VincentMonteil, en effet, dans «Contributionà la
s
sociologie desPeul »,Bulletin de l'IFAN, tomeXXV, sérieB, n° 3-4, 1963, (pp. 351-414), p.
388, a reproduit l'anatomie du cœur faite au Foûta-Djalon. Quant à E. Maladho Diallo, il
affirme que Tierno Boubacar Poti de Lêlouma a écrit un « traité d'astronomie, de
météorologie et d'astrologie »,cf.Diallo,El.M.,op.cit, p. 25.
24 TiernoM.S.M.,LeFilon... op.cit, p. 25.
25Ibid, p. 26.
26Ibid, p. 27.
26

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Variation Montecristo

de Presses-Electroniques-de-France

Le Porteur d'histoire

de presses-electroniques-de-france-les-cygnes