Esthétique, littérature, et modernité

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La galaxie des chercheurs sur l'Imaginaire s'était donné rendez-vous pour tenter de dresser un premier bilan de la modernité (agonisante). Nous voulions insister sur les écueils, les travers, voire les contradictions inhérentes aux Temps Modernes, à présent mieux circonscrits parce que déjà dépassés. Ce colloque intitulé Ruptures de la Modernité a dépassé nos voeux puisque les chercheurs ont non seulement participé à l'élaboration d'un tableau des déchirements, fractures, égarements de la modernité, mais aussi tenté de proposer ce qu'ils percevaient de nouveau, des prémisses ou des germinations d'un réel en recomposition.
Publié le : jeudi 1 janvier 1998
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EAN13 : 9782296370722
Nombre de pages : 160
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ACTES DU COLLOQUE DU CRI, CENTRE DE RECHERCHE SUR L'IMAGINAIRE, MONTPELLIER, DÉCEMBRE 1994 : "RUPTURES DE LA MODERNITÉ"

ESTHÉTIQUE,

LITTÉRATURE ET MODERNITÉ
sous la direction d'Yves Laberge

Les Cahiers

de l'Imaginaire

-

N° 16

Directeurs: Gilbert Durand, professeur émérite à l'Université de Grenoble, et Michel Maffesoli, professeur de sociologie à la Sorbonne, . Pms~ Secrétaire de rédaction: Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry de Montpellier Coordination: Martine Xiberras, maître de conférences à l'Université Paul Valéry à Montpellier. Correspondance: à adresser à Mme Xiberras, Dpt de Sociologie, Université Paul Valéry, Route de Mende, 34 199 Montpellier Cedex 5. Tél: 04 67 14 20 92, Fax: 04 37 14 24 87, E-mail : xiberraS@bred.univ-montp3.fr Comité de lecture: Pietro Bellasi professeur de sociologie à l'Université de Bologne (Italie), Edgar Morin, sociologue et épistémologue, directeur de recherche au CNRS, Roberto Motta, professeur d'anthropologie à la Fondation Joaquim Nabuco de Recife (Brésil), Jean Bruno Renard, professeur de sociologie à l'Université Paul- Valéry, Viola Sachs, professeur de littérature à Paris VIII, Patrick Tacussel, professeur de sociologie à l'Université Paul Valéry, Martine Xiberras, maître de conférences à l'Université Paul Valéry à Montpellier. Maquettiste: Nathalie Orvoën. Hélène Houdayer, Catherine Perez, Astrid

Correction, participation: Van Dem Beden.

Le numéro: 120 F Règlement à adresser à L'Harmattan, 5-7, rue de l'EcolePolytechnique 75005 Pms. Tél: 01 43 260452 - Fax: 01 4325 8903. Les Cahiers de L'Imaginaire sont publiés avec le concours du Conseil scientifique et du Département de Sociologie de l'Université PaulValéry, Montpellier III. Ainsi que du Centre d'Études sur l'actuel & le quotidien (CEAQ),Université Paris V - René Descartes et du Centre Régional des Lettres de Languedoc Roussillon.
@ L'Hannattan, 1998 ISBN: 2-7384-6986-8

- France: 220 F - Etranger: 280 F

Conditions d'abonnement:

SOMMAIRE
ÉDITO : Yves Laberge
DOSSIER
N<>1

.5

: Actualité du Mythe
....7

Metka Zupancic (Université d'Ottawa, Canada)
Hyvrard, Cixous, Chawaf : mythes repensés.. ... . .. ... . .. ... . .. . ..

Jonathan F. Krell (Université de Georgie à Athens, Georgie, ÉtatsUnis) L'ogre réécrit, l'ogre réhabilité 15 Arlette Bouloumié (IPSA, Université d'Angers) Modernité de Dionysos... ...21 Manon Lewis (Université du Québec à Montréal, Canada) Le mythe hystérique de (re)création : Victor:.Lévy Beaulieu .29 Elisabeth Pasquié (La Dépêche du Midi, Toulouse) La médiation manquée: Salomé de Richard Strauss ..33 Marta Mabel Franzone (CEAQ, Paris V) Littérature fantastique: la réapparition de bestiaires ........39 DOSSIER N°2 : Philosophie et littérature Christiane Melançon (Université du Québec à Hull, Canada) Corps, ruptures et modernité.. . .. . .. . .. . .. . . .. . ... .. . .. . ... .. . .. . .. . .. . ...47 Michèle Lemettais (Wellesley College, Madison, États-Unis) Post-modernité et littérature francophone post-coloniale ...53 J-M Losada Goya (Université Complutense de Madrid, Espagne) Paul Claudel ou la Réhabilitation de la femme 59 Patrick Cingolani (Université Paris VII) La modernité trahie: Auguste Comte ou le progrès et la sociocratie.. ..67 Pierre Delorme (Université du Québec à Hull, Canada) La recomposition du présent: l'imaginaire de Cornélius Castoriadis 75 Pierre Siguret (Université du Québec à Montréal, Canada) Georges Perec: une hennéneutique de l'espace-temps.. .. . .. . .. 81 Yves Laberge (Chercheur associé au Laboratoire Communication et politique, CNRS, Paris) Critiques de la technologie selon Spengler, Habennas et Lang.. . ..93

3

COMPTES-RENDUS Laurence Alfonsi (Université d'Aix-Marseille 1) Mythes et psychanalyse, Actes du colloque du Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle... ... 113 Sandy Torres (Toulouse le Mirail) Panorama des genres au cinéma sous la direction de M. Serceau... ... .119 Marie-Pierre Boucher (Université Laval) La Vie et la mort, Actes du XXIVe Congrès des Sociétés de Philosophie de langue française 127 Myriam Depuy (Toulouse le Mirail) Cinémaction, octobre 1993, "Les émissions pour enfants", dirigé par Béatrice Cormier-Rodier et Béatrice Fleury- Vilatte .133 Martine Géronimi (Université Laval) L'Ouest Français et la francophonie Nord-Américaine de Georges Cesbron ..137 Florence Coggiola (Paris V) Arts et Technologies sous la direction de Martine Epoque 141 Suzanne Langlois (Université McGill, Montréal) Museum International (UNESCO, Paris), Dossier Cinema Museums and Archives .145 Yves Laberge Visions of Empire, Political Imagery in Contemporary American Film,
de Stephen Prince.. .

Patrick Tacussel (Professeur de sociologie à l'Université PaulValéry) La Beauté des Nomades: Du Nomadisme, vagabondages initiatiques, de Michel Maffesoli. ...151

"

. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . .149

4

ÉDITO RUPTURES DE LA MODERNITÉ, RETOURS LA MODERNITÉ DE

a modernité pourrait être définie comme étant la capacité de saisir et d'exprimer le caractère transitoire du It)oment présent (1). Chaque époque, peu importe l'endroit, peut produire des instants de modernité, à condition que des artistes, des créateurs, puissent transmettre dans leurs œuvres certains aspects de "l'esprit du temps" par lesquels celles-ci témoigneront d'un changement, d'un avènement, du renouveau. Ainsi, que ce soit dans les toiles urbaines de peintres québécois comme Adrien Hébert ou René Chicoine, durant les années 1920, dans les films M le maudit de Fritz Lang ou Ventres glacés de Stalan Dudow et Bertolt Brecht au début des années 1930 en Allemagne, plusieurs de ces œuvres, comme bien d'autres, abordées dans ce numéro, nous laissent l'impression de traduire une époque qui ne semble pas avoir beaucoup changé et qui demeure parfois, au-delà du style et de la technique difficile à dater avec précision. D'autres figures pourraient être évoquées comme par exemple certains meubles de style art déco ou Bauhaus réalisés durant les années 1920 qui ressemblent parfois à ce que nous produisons encore de nos jours. Ces artistes et créateurs d'alors ont réussi à cristalliser la fébrilité et l'enthousiasme de leur temps, et cette effervescence ne semble pas pouvoir vieillir, car elle exprime l'histoire en marche. Pourtant cette impression d'un hypothétique "retour de l'histoire" ,ce sentiment évanescent, voulant que rien n'aurait beaucoup changé, par exemple depuis les années 1930, en considérant certaines œuvres éloquentes, résulte précisément de la subjectivité de notre propre regard, qui cherche, peut-être malgré lui, à reconnaître .ailleurs des traces familières qu'il croit percevoir aujourd'hui comme étant résolument modernes. Cette rupture de la modernité marque précisément la transition franche entre l'ancien et le nouveau. Loin de contenir à la fois l'ancien et le nouveau (ou leur mélange partiel), ce qui serait le propre de la postmodernité, la modernité contient plutôt le moment précis du passage vers l'actuel, l'effacement apparent des traces d'un passé plus ou moins lointain. La modernité conserve l'essence de ce qui caractérise l'actuel et s'est débarrassée de ce que l'on pouvait reconnaître et attribuer au passé. Les articles qui suivent évoquent à leur façon ce passage durant lequel la modernité rompt avec ce qui précède, pour apparaître tout à fait neuve. On ne réinvente toutefois pas sans cesse. On constate souvent une métamorphose de thèmes, de figures, de mythes renouvelés, réécrits, transcendés. Tous les articles de ce numéro appuient des considérations théoriques sur des études de cas, provenant de la littérature, de l'opéra, de la télévision, du cinéma. Les premiers textes posent d'abord un regard d'ensemble sur des questions touchant la post-modernité, l'imaginaire et la modernité, en empruntant à l'analyse de l'image et à la critique de la sociologie. Le bloc qui suit met en évidence des analyses 5

L

comparatives selon l'échelle du temps. Ainsi, le film Métropolis de Fritz Lang fournissait en 1927 une critique de la technique que l'on pouvait retrouver dans les écrits d'Oswald Spengler, et la ressortie du ftlm durant les années 1980 permettait de retrouver des critiques similaires de la technique dans des œuvres plus récentes de Jurgen Habermas et de Victor Scardigli. Les autres articles utilisent des approches comparatives à propos d'œuvres lyriques (l'opéra Salomé de Strauss) ou empruntées à la littérature française contemporaine (Tournier, Perec). Un dernier ensemble de textes,

plus étoffé, se concentresur des figuresdu mythe,pouvant être compriscomme "(...) le
tissu liant ce qui se trouve au plus secret de notre inconscient et ce qui s'expose au grand jour de notre culture" (2). Nous plongeons au plus profond de l'imaginaire, avec des études sur la littérature fantastique, particulièrement à propos de la figure de l'ogre et sur la réapparition des bestiaires, sur l'hystérie à la télévision, et finalement sur la place de la femme. On remarquera d'ailleurs l'importance dans la plupart de ces textes du retour, du recommencement, de la réécriture, comme pour marquer ce caractère transitoire que nous évoquions plus haut et ailleurs (3). Les textes réunis ici prolongent les travaux tenus lors du colloque international "Ruptures de la modernité", qui a eu lieu à l'Université Paul-Valéry de Montpellier en décembre 1994. Les collaborations proviennent des États-Unis, du Canada, de France et d'Espagne. En plus des auteurs, remercions particulièrement Martine Xiberras et Patrick Tacussel, ainsi que l'équipe du Centre de recherche sur l'imaginaire (CRI) à l'Université de Paris V pour leur aide et leur suivi. J'aimerais dédier ce numéro à la mémoire du philosophe et sociologue
québécois Fernand Dumont (1927-1997).

Yves Laberge, Chercheur associé au Laboratoire Communication et politique, CNRS, Paris
NOTES (1) Laberge Yves, "Adrien Hébert, le temps d'un été", Revue Continuité, Québec, N°59, Hiver, (janvier) 1994, p.47. (2) Clancier Anne et Cléopâtre Athanassiou-Popesco, Mythes et psychanalyse, Actes du colloque de Cerisy-Ia-Salle, Paris, Éditions ln Press, coll. "Réflexions du temps présent", 1997, p.l. (3) Laberge Yves, "De la culture aux cultures. Délimitation d'un concept pluri-sémantique", in Laval théologique et philosophique, Québec, Université Laval, 52: 3, octobre 1996, pp 805-825.

6

DOSSIER 1

ACTUALITE DU MYTHE HYVRARD, CIXOUS, CHAWAF, MYTHES REPENSÉS RÉÉCRITS: ÉTHIQUE RESTRUCTURÉE?
Metka Zupancic

~

ans la littérature contemporaine française, qui peut être perçue comme une des manifestations de la crise d'identité, d'identification, d'orientation, avec tous les problèmes d'éthique que pose la « modernité» de la fin du millénaire, il semble qu'un retour aux mythes, ou plutôt, à la façon mythique de penser, de structurer la vision du monde, soit une des nombreuses tentatives pour comprendre les processus actuels, les fissures dans l'ordre établi. Si on peut voir dans le Nouveau Roman des années cinquante une des dernières résurgences de l'attitude avant-gardiste, avec le refus des anciens, de la tradition, avec la croyance en une littérature « radicalement nouvelle », « moderne », les phases suivantes indiquent déjà une ouverture progressive vers le passé, avec, obligatoirement, l'acceptation du paradigme, de la dernière donnée qu'est le mythe, pour le dire avec Gilbert Durand (I), explorée bien sûr de façon différente par chacun des auteurs. Ce retour en spirale vers le conditionnement « imaginaire» de notre monde (occidental) se fait sentir très fortement dans la littérature post-néoromanesque, surtout dans celle des femmes. Les mythes chez Jeanne Hyvrard, Chantal Chawaf, Hélène Cixous sont loin d'être repris automatiquement: le « scrutement » des modèles de base, le renversement des paradigmes établis par la tradition marquent d'une part ce besoin de l'imaginaire humain de s'ancrer (une fois qu'il s'avoue prêt à accepter sa dépendance des systèmes cognitifs plus vastes) et, plus typiquement en cette période de fissure qu'est la nôtre, le besoin de ne pas accepter sans questionner ce qui vient du passé. Les auteur( e)s en question, par leur retour aux mythes et, en même temps, leur questionnement sur la portée de ces derniers, insistent 7

D

tou(te)s sur une nouvelle éthique à développer par la littérature (à laquelle il s'agit de redonner une place dans le processus de compréhension du monde). Il va donc de soi que la reprise d'un mythe ou d'un ensemble mythique sumérien (chez Chawaf, selon elle, plus « archaïque» et plus proche de notre sensibilité actuelle que des modèles grecs) ne signifie pas le retour automatique aux valeurs de l'époque analysée. De même, un mythe biblique réécrit véhicule une autre éthique que celle inscrite dans le code, une autre organisation sociale suggérée (<< vécue» à l'intérieur des textes - comme par exemple chez Hyvrard et Cixous). Le tâtonnement, la nécessité de recourir, par le biais d'un système analogique de renvois, à plusieurs ensembles mythiques se recoupant et se complétant, l'incertitude quant à la validité d'une démarche de reprise ou de réécriture des modèles anciens, tout ceci prouve, à mon avis, que l'humanité (surtout occidentale) est loin de pouvoir donner des réponses cohérentes et dépourvues d'ambiguïté, quant aux directions à suivre, à l'orée du troisième millénaire. Mais c'est précisément dans cette quête hésitante (et souvent marquée d'humilité) que je vois l'ébauche d'une éthique, d'une attitude différente qui ouvre peut-être de nouvelles options pour la vie, pour l'organisation de notre monde: à commencer par les utopies de la littérature d'aujourd'hui. Les trois écrivains, aussi différentes qu'elles puissent être,chacune placée dans une perception du féminisme qui lui est propre, partagent néanmoins et certainement ce désir de faire intervenir un nouveau paradigme, de changer les croyances acceptées, sous-jacentes dans les mythes que véhicule notre civilisation occidentale. Les trois femmes,

chacune à leur façon, essaient de « mettre au monde» (comme on le fait
pour un enfant) une nouvelle vision de la relation hommes-femmes, corps-esprit, mais aussi, littérature-vie, l'intérieur, le privé, versus l'extérieur, le dit, l'écrit, le publié. D'où probablement une tendance assez nettement exprimée à vouloir établir une continuité entre la vie et la littérature, ou bien, une continuité qui va de la littérature à la vie. Selon Chantal Chawaf, dans son essai Le Corps et le verbe (2), cette tendance s'exprime dans sa croyance en une nouvelle littérature, à savoir une nouvelle perception de la littérature, de son rôle, qui pourrait nous aider à mieux vivre, à revenir aux lettres considérées comme source de re-vitalisation, d'inspiration. Ce à quoi elle vise avant tout, comme on le lit dans cet essai, mais comme on a déjà eu l'occasion de l'entendre dire lors de ses conférences publiques, c'est le retour à une langue «préverbale», fusionnelle, organique. Pour elle, le modèle judéo-chrétien, avec la prédominance du verbe, n'est plus fonctionnel, n'est plus satisfaisant, puisqu'il continue de reléguer la chair à un plan plus que secondaire, et, avec elle, le rôle de la femme, sa capacité de servir
d'initiatrice à la spiritualité de l'homme

-

et du genre humain;

ou bien,

comme le dit Marianne Bosshard, la femme comme initiatrice à la spiritualité de la chair (3). Curieusement, dans la prose de Chantal 8

Chawaf, réputée pour sa poétique et sa richesse symbolique, cette recherche de la fusion, très présente, peut souvent passer par la mort, ce qui ne semble pas déranger l'écrivain. Que ce soit dans sa littérature ou dans ses essais, elle plaide pour la vie, la lumière, les retrouvailles surtout avec une mère archétypale et profondément mythique. Dans Vers la lumière (Des Femmes, 1993), cette fusion possible avec la mère, alludée et allusive seulement, dans le roman, passe par la noyade de la protagoniste dans la mer, dans une sorte de retour au liquide amniotique. J'y vois un autre paradoxe qui ne paraît déranger ni Chawaf ni certaines de ses critiques (Monique Nagem, Monique. Saigal) : celui d'un retour problématique à la non-identification, non-individuation qui pourrait éventuellement relancer, encourager un nouveau cheminement intérieur, spirituel, ancré dans ce lien avec le primordial, avec un des phénomènes mythiques les plus puissants, véhiculant le symbolisme de la naissance. Le problème que j 'y vois est justement lié à la question de l'éthique: que devient cette nouvelle femme qui revendique les changements dans la société et son propre rôle comme instructive, initiatrice des hommes, si elle reste dans le fameux « magma maternel» (expression consacrée par Chawat). Faut-il vraiment passer par une série d'anéantissements dont parlent d'autres romans ch~wafiens, tous portant des titres on ne peut plus prometteurs? Dans L'Eclaircie (Flammarion, 1990), par exemple, il est question de l'anéantissement que risque Elvire auprès de son amant; elle s'échappe toutefois, pour se ressourcer près de l'océan pacifique, alors qu 'Hypérion, personnage à première vue solaire mais on ne peut plus obscur, plonge totalement, pendant l'absence d'Elvire, dans la nuit symbolique où il s'adonne à l'alcool et à l'inceste avec sa sœur Bérénice. Elvire ravigotée annonce peut-être la possibilité de la transformation, dans le cas d'Hypérion, mais Chawaf choisit de clore son roman sur cette incertitude, comme elle le fait d'ailleurs dans nombre de ses textes. Cela ne l'empêche pas de plaider pour sa cause... Je dénote donc un hiatus entre l'appel « théorique» à la nouvelle éthique, de la part de l'écrivain, et une sorte de «délectation» dans le mal, le vampirisme, l'anéantissement de 1'« Autre ». Curieusement, Chawaf semble en être au moins partiellement consciente lorsqu'elle prétend afficher ces dimensions dans ses textes dans un but de purification, c'est-à-dire
d'incitation au rejet de ce genre « malsain» de communication

-

qui

devrait en appeler un autre. Il va sans dire que ces justifications me laissent pour le moins perplexe.
Dans les textes en prose d'Hélène Cixous (récits? romans?

-

mais il

se peut qu'on soit là encore dans une phase de transition, de transformation, de mouvance des genres), l'écriture comme maternité répétée, dans la communion avec les femmes, les écrivains telle Clarice Lispector, ou encore en correspondance « intérieure », intradiégétique avec les artistes et l'art (pictural, musical, littéraire) en général, mais aussi avec les « autres» sous forme de traditions, mythes, récits fondateurs de croyances, de systèmes de pensée, voilà donc une UTOPIE 9

qui se crée, pour que tou(te)s se retrouvent et se mettent en dialogue. Comme l'indique Mireille Calle-Gruber, il s'agit, dans le cas de Cixous, d'un « travail qui est pluriel; débordement, qui questionne sans cesse ce qu'il dessine» ; mais c'est aussi une « écriture [qui] relève plutôt d'une réflexion philosophique [conduite] à travers la poésie », avec un constant « effort de lucidité» (4). C'est dans ce sens-là aussi que les textes cixoliens me paraissent « utopiques », hors d'un topos « réel », mais qui se voudraient plus réel que ce qu'il nous est donné de vivre au quotidien. Cette utopie où de nombreux mythes viennent se catapulter et se transformer l'un au contact de l'autre (par exemple le mythe biblique d'Isaac, David, Bethsabée en contact avec une réécriture de Perséphone, d'Eurydice, avec la création d'une Promethea), cette utopie paraît profondément ancrée dans un questionnement d'ordre éthique, qui s'inscrit dans la polis. Pour le souligner avec les mots de l'écrivain ': « Ma vocation, il faut le dire, n'est pas politique, même si je suis bien consciente que toute expression est toujours et indirectement politique. La question éthique du politique, ou de la responsabilité m'a toujours hantée, comme, je l'imagine, elle hante toutes les lqcioles que la flamme de la bougie-art attire irrésistiblement» (5). Etre attiré(e) par la littérature veut donc dire être incontournablement plongé(e) dans la question de la responsabilité: que fait-on en plaçant au centre de son univers romanesque une relation particulière? Que provoque+on auprès des lecteurs? Quelles sont les conséquences possibles de notre engagement scriptural? J'ai l'impression que dans la prose d'Hélène Cixous, les descentes (éminemment mythiques) plus que fréquentes des protagonistes (au féminin), dans les abîmes intérieurs, sont une sorte de métaphore pour notre civilisation au tournant du millénaire qui devrait se permettre, franchement et honnêtement, ces excursions. D'autant plus que ces Perséphone(s) ou encore Eurydice(s) cixoliennes remontent chargées d'une force, du poids d'un nouvel élément (littéraire) à mettre au monde (toujours à l'intérieur d'une prose en cours, dans une double ou triple mise en abîme). En fait, pourquoi ces catabases et anabases? Premièrement, pour . d'autres types de pensée - encore dormants mais certainement créateurs de nouveaux types de conscience. Ensuite, pour confirmer, voire avouer notre allégeance à certains paradigmes de notre comportement mais qui sont en voie de se transformer. La lucidité de Cixous lui fait ainsi parler de 1'« entredeux », comme elle le définit elle-même: « [...] c'est un mot dont je me suis servie récemment dans Déluge pour désigner véritablement un entre-deux - entre une vie qui s'achève et une vie qui commence ». Significativement, cet « entre-deux» est « rien ». « C'est, parce qu'il y a de l'entre-deux. Mais c'est [...] un moment dans une vie où tu n'es plus tout à fait vivant, où tu es quasiment mort. Où tu n'es pas mort. Où tu n'es pas encore en train de revivre. [...] Nous voilà lancé(e)s dans un espace-temps dont toutes les coordonnées sont autres que celles 10

qu'on puisse conjointement faire apparaître, à la lumière du « jour »,

auxquelles 'nous sommes accoutumés depuis toujours» (6).Voici donc une perception tout à fait claire d'une sorte d'agonie à laquelle participe l'être humain, entre la mort et une renaissance obligatoire mais dont on ne connaît pas encore les lois, les dimensions, les exigences. D'où probablement, dans l'écriture cixolienne, cette série d'hésitations, de bousculades, de télescopages, d'écrits superposés ou d'intersections permanentes, avec, en sus, un catapultage de sensations et d'émotions allant des pleurs diluviens aux rires (à ne pas oublier Le Rire de la méduse, texte théorique cixolien parmi les plus cités). D'où probablement cette nécessité de rester dans le flou, dans l'indéfini, dans le mobile, mais aussi dans le redondant, le bavard, même si les anciennes struétures sont sans arrêt questionnées, comme cet Isaac rencontré dans les profondeurs intérieures de la femme cherchant la source de son pouvoir scriptural, dans Déluge, même si on a fortement envie de dire

que cette « u-topie » est en voie de devenir une « topie » où nous
pourrions résider en confiance... Pour présenter brièvement la position du troisième écrivain, je fais appel à sa propre définition de la « tierce culture », citée dans la monographie Jeanne Hyvrard, par Maïr Verthuy-Williams et Jennifer Waelti-Walters (7). Cette notion de la tierce culture me paraît continuer l' « entre-deux» cixolien, mais peut-être dans. une direction encore plus

futuriste. Il s'agit donc d' « une culture pour le XXIe siècle qui

transcenderait la culture occidentale et la culture du Tiers Monde, transformant leurs déchirements en alliance et intégrant les changements économiques, techniques et sociaux en train de survenir. Cette tierée culture à inventer [qui n'est donc pas encore là, évidemment], n'est pas une culture d'« entre-deux» qui serait un simple compromis. » Et pour placer cette réflexion dans le contexte de la réécriture des mythes: « [...] je crois qu'il s'agit maintenant de forger des concepts pour penser la totalité dont nous parlent les mythes et les symboles et que bien sûr tout cela a rapport avec la mère» (8). Il s'agit donc de la redéfinition de « nos rapports à la Mère », pour que nous puissions « élaborer la Tierceculture, culture de la totalité, de la fusion et de la différence» (9), comme nous le lisons encore dans ce livre. Dans la vision hyvrardienne, il s'agit donc d'une utopie (à ramener elle aussi vers la « topie »), qui installe la fusion côte à côte avec la différence: grosse entreprise, d'une série de nouveaux mythes à créer ou d'anciens paradigmes à transformer! Dans son écriture, Hyvrard commence effectivement par le remaniement du rapport mythique, symbolique de la mère et de la fille, mais qui passe par la séparation, le déchirement, la maladie, la douleur, frôlant le danger de l'anthropophagie (celle de la mère qui tel un Cronos féminin mange ses enfants), pour que puisse se préparer la naissance d'une nouvelle fille porteuse d'une nouvelle conscience. Dans l'aspiration vers la « con-fusion », une des entrées majeures dans ce dictionnaire philosophique qu'est son texte La Pensée corps (Des Femmes, 1989), Hyvrard met en scène, conjointement, la douleur et la 11

joie, les peines et les rejets, l'isolement, mais aussi l'exaltation, l'amour, la générosité, la richesse intérieure, ce qui apparaît d'ailleurs dans sa propre personnalité, si je peux me permettre cette -extrapolation vers la réalité de l'écrivain. Il est probable que l'acceptation de toutes ces dimensions soit nécessaire pour que la nouvelle Perséphone puisse être « luciphore » pour cette tierce culture. En guise de conclusion, après un sUlVolil faut l'avouer trop rapide de l'activité littéraire de Chawaf, Cixous et Hyvrard, je crois déceler dans les textes de toutes les trois un désir, une urgence de FAIRE autrement, de dire, d'agir en fonction d'une nouvelle conscience - qui irait main dans la main avec un comportement cohérent. Il n'empêche que les modifications de conscience prennent du temps, surtout lorsqu'il s'agit de retravailler les paradigmes solidement ancrés dans la perception collective. Quoi qu'en disent les bouddhistes, il ne semble pas toujours être suffisant de voir les problèmes, d'associer nos comportements à l'archétype qui s'inscrit de façon éloquente dans les mythes. La domination de Déméter et la dépendance de Perséphone qui cherche à se libérer du joug maternel aussi bien que de celui imposé par la loi patriarcale, l'amour impossible, avec le sentiment de séparation, mais aussi avec la nostalgie de l'au-delà, comme on le voit dans le mythe d'Orphée, dans son rapport avec Eurydice, tous ces paradigmes, pour être changés, exigent un long travail de déconditionnement qui se fait de différentes façons. Chez les trois écrivains, peut-être avec le plus d'insistance dans les écrits de Cixous, ce déconditionnement semble s'opérer surtout et avant tout par le biais de la littérature comme outil revalorisé de la croissance personnelle et sociale. Il reste à voir ce que ces auteurs nous réservent à l'avenir. Metka ZUj)ancic Université d'Ottawa 60, Université OttawaJ Ont Canada KIN 6N~
NOTES
(1) Gilbert Durand, Figures mythiques et visages de l'oeuvre, Paris, Berg International, 1979. (2) Chantal Chawaf, Le Corps et le verbe. La langue en sens inverse, Paris, Presses de la Renaissance, 1992. J'indique ici quelques idées de cet essai qui me paraissent les plus caractéristiques de la pensée chawafienne : « Ambition d'écrivain: non pas se faire comprendre, ni aimer mais aider la vie à se faire comprendre et aimer. La vie sur la terre ». (p. 12 - ce qui veut dire remplacer le mythe dominant de la séparation par le mythe de la fusion) ; « Il nous faut chercher à soigner la langue. [...] Là où il faut la relier à nos oreilles, notre bouche, nos yeux, notre peau, notre voyance. [...] Langage de réanimation... » (p.12) ; «[...] la langue embryonnaire

qui veut croître dans son milieu acide, mouillé, moite d'affects encore trop biologiques [...] »
(p.13 -l'accent est évidemment mis sur le rapport avec le corps)

-

ce qui, dans le processus

des modifications, doit« [transfonner] nos instincts aux énergies encore brutes, encore solitaires, encore préhistoriques, en paroles jusque dans les plus fines ramifications de la communication où se symboliserait l'attachement viscéral à la vie humaine. [...] Amour non pas seulement de la vie

12

chamelle mais de la vie spirituelle. Pour que la chair rayonne et nous humecte dans le mot qui parle. [...] Seule la force amoureuse de la vie peut Iraverser le mot jusqu'au foyer de sa lumière intérieure et tout en illuminant cicatriser la blessure de la séparation. » (p.13 - voilà tout un programme pour la création de nouveaux mythes). Et encore, dans le sens de l'importance accordée aux mythes: « Vocation sacrée de la haute littérature mythique: nous dire notre vérité intérieure et nous permettre de la supporter ». (p.17) (3) Marianne Bosshard, « Le mythème de la femme comme initiatrice à la spiritualisation de la chair », MytMS dans la littérature contemporaine d'expression française, sous la dir. de Metka Zupancic, Ottawa, Le Nordir, 1994, p.I46-155. (4) Mireille Calle-Gruber et Hélène Cixous, Photos de racines, Paris, Des Femmes, 1994, p.14

pom les trois citations.
(5) Ibid., p.15. (6)Ibid., p.16. (7) Maïr Verthuy-Williams et Jennifer Waelti-Walters, Jeanne Hyvrard, Amsterdam, Rodopi, 1988. (8) Ibid., p.70 pour la première citation, tirée elle-mêmed'« un discoursprononcé (par Jeanne Hyvrard] à Ottawa en 1982 » ; p.79 ; ici, la note 40 précise qu'il s'agit de la « communication personnelle,le 4 décembre 1982» (de Maïr Verthuy-Williams). (9) Ibid., p.80. BIBLIOGRAPHIE Bosshard, Marianne, « Le mythème de la femme comme initiatrice à la spiritualisation de la chair », MytMS dans la littérature contemporaine d'expression française, sous la dir. de Metka Zupancic, Ottawa, Le Nordir, 1994. Calle-Gruber, Mireille, et Cixous, Hélène, Photos d£ racines, Paris, Des Femmes, 1994. Chawaf, Chantal, Le Corps et le verbe. La langue en sens inverse, Paris, Presses de la Renaissance, 1992. Vers la lumière, Paris, Des Femmes, 1993. L'Éclaircie, Paris, Flammarion, 1990. Cixous, Hélène, Déluge, Paris, Des Femmes, 1992. «Le Rire de la méduse »,L'Arc 61 (1975), pp. 39-54. Durand, Gilbert, Figures mythiques et visages d£ l'oeuvre, Paris, Berg futernationaI, 1979. Hyvrard, Jeanne, La Pensée corps, Paris, Des Femmes, 1989. Verthuy-Williams, Maïr, et Waelti-Walters, Jennifer, Jeanne Hyvrard, Amsterdam, Rodopi, 1988.

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L'OGRE RÉÉCRIT, RÉHABILITÉ
Jonathan F. Krell

L'OGRE

L'avenir ne peut s'anticiper que dans la forme du danger absolu. Il est ce qui rompt absolument avec la normalité constituée et ne peut donc s'annoncer, se présenter, que sous l'espèce de la monstruosité. (Jacques Derrida 14) a littérature française est en train de ressusciter l'ogre d'une époque lointaine et révolue. Résurrection innocente d'une légende enfantine? Certainement pas, car ces monstres renaissent dans une époque qui veut leur pardonner leurs crimes, et sont de ce fait plus insidieux, plus dangereux que leurs prédécesseurs. Symbole du« danger absolu» que Jacques Derrida a pressenti en 1967, l'ogre est à la fois symptôme et avertissement. Les ogres « réels », ceux qui manient un pouvoir politique ou religieux intolérant, intransigeant, sont des symptômes de la cruauté de cette fin de millénaire, doublée d'une panique face à la marche inexorable du temps vers l'an deux mille. Les ogres littéraires, eux, sortant de la plume d'auteurs comme Michel Tournier, Jacques Chessex et Daniel Pennac, témoignent, comme Jacques Derrida avant eux, de la« monstruosité» potentielle de ce vingt et unième siècle tant attendu. La« ressuscitation» de l'ogre va de pair avec une tendance fâcheuse à l'accueillir, à l'absoudre de ses crimes. Et cette inclination à excuser nos ogres ne se limite pas à la littérature. Un premier exemple serait le discours ogres que - anti-enfant, anti-marginalque- tiennent certains hommes politiques républicains que l'électorat américain a fait entrer au Congrès lors des élections législatives de novembre 1994 (1). Prenons comme second exemple la décision curieuse qu'a prise récemment le Collège de France de réhabiliter Gilles de Rais, compagnon de Jeanne d'Arc accusé d'avoir torturé, sodomisé et mangé des centaines d'enfants, inspirant ainsi le personnage de Barbe-Bleue, un des prototypes occidentaux de l'ogre. Pourquoi réhabiliter Gilles de Rais? Sans doute parce qu'il est facile, avec cinq cents ans de recul, de le voir comme victime d'une ogresse plus puissante que lui: l'Eglise catholique. Or les ogres littéraires que j'ai étudiés sont souvent eux-mêmes victimisés par une plus forte puissance. Je vais limiter mes références à trois romans: Le Roi des Aulnes (Prix Goncourt 1970) de Michel Tournier, L'Ogre (Prix Goncourt 1973) de Jacques Chessex et Au Bonheur des ogres de Daniel Pennac (2). Dans le roman de Tournier, les habitudes ogresques d'Abel Tiffauges sont innocentes par rapport à celles d'Hitler, dont il est 15

L

victime, mourant lors d'une bataille entre les forces hitlériennes et staliniennes. Si Jean Calmet, le professeur de lycée dans L'Ogre de Chessex, ne se nourrit que métaphoriquement de la chair de ses élèves il ne passe jamais à l'acte -, il tremble devant l'image terrifiante de son père qui le pousse finalement au suicide. Et dans Au Bonheur des ogres, les cinq membres d'une secte nazie orgiaque et pédérastique se laissent volontiers assassiner par le pire membre du groupe: le pourvoyeur d'enfants. Ogres tous, ces personnages sont en quelque sorte rachetés par leur mort aux mains d'un personnage plus fort, plus abominable. L'ogre a toujours occupé une position ambivalente dans l'imagination populaire, laquelle, selon Gilbert Durand, aurait souvent confondu ogre et victime. Il cite plusieurs peuples qui assimilent le lion - « animal terrible, apparenté au Kronos astral» (Durand 93), au soleil - astre brûlant, maître du temps et de la mort. Selon ces traditions, les éclipses seraient la morsure de la bête féroce qui mange le soleil, qui s'attaque

donc symboliquement à elle-même. Cette « agression thériomorphe »
(94) dans laquelle sont confondus agresseur et agressé, explique le côté « victime» de nos ogres car, comme l'explique Durand, 1'« animal dévorant le soleil, ce soleil dévorant et ténébreux nous semble être proche parent du Kronos grec, symbole du temps destructeur, prototype de tous les ogres du folklore européen» (94). Selon René Girard, Chronos-Saturne lui-même, mangeur de ses propres enfants, archétype de la cruauté, du temps et donc de la mort, mérite tout comme Gilles de Rais d'être pardonné. Après une analyse du mythe de Chronos et de Zeus (Girard 105-08), selon laquelle ce dernier dupe son père odieux et s'empare du pouvoir, Girard conclut qu'il existait sans doute un mythe antérieur, perdu, qui témoignait non pas de la victoire de Zeus, mais plutôt de son meurtre collectif par les guerriers censés le protéger. La mort d'un dieu étant trop scandaleuse, l'histoire fut réécrite. Zeus survit, et le mal collectif tombe sur un bouc-émissaire, le Titan Chronos. Donc ce prototype de l'ogre est lui-même victime: ce n'était qu'un bon roi (GrimalI65) qui a eu mauvaise presse. Si l'ogre est un monstre, il est universellement reconnu comme un monstre séduisant, et son caractère de séducteur ressort nettement dans nos trois romans. Comment séduire un petit enfant? Rien de plus facile, explique un des ogres de Pennac, songeant à un de ses confrères déguisé en Père Noël: « En temps de famine, Gilles de Rays ouvrait ses celliers pour attirer les enfants. Eux leur offraient le Royaume des Jouets» (251). Or Arlette Bouloumié, dans son article « L'ogre dans la littérature », parle des « amateurs de chair fraîche [qui] sont les doubles du Père Noël» (1078) : père Fouettard, croque-mitaines, Saint Nicolas lui-même se régalant devant ce délice ambigu qu'est le petit salé. Bouloumié constate en outre que l'ogre a été assimilé à Don Juan, le méchant et doucereux loup obsédé par la quantité plutôt que par la qualité de ses conquêtes, appréciant l'acte de consommer dans les deux sens, digestif et sexuel (1081). L'ogre de Michel Tournier s'identifie à 16

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