Faire un bon film

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un regard sur le cinema d'aujourd'hui

Publié le : jeudi 3 février 2011
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FAIRE UN
BON
FILM EST DE PLUS EN PLUS DIFFICILE
Oui, on le sait, la culture manque de moyens financiers, mais ce n’est pas de cela qu’il
s’agit ici.
Disons d’abord que l’auteur n’est pas le seul responsable de cette difficulté ; le
spectateur (que nous sommes tous) a lui aussi sa part de responsabilité : d’abord, il
s’abandonne de moins en moins au point de vue d’un auteur. La raison en est simple :
le spectateur se sent de plus en plus auteur lui-même, maître de la télécommande, du
clic de l’hypertexte ou du déroulement narratif d’un récit interactif ! Mais dire que le
public se sent auteur ne revient pas à dire qu’il l’est ; car ce qui fait l’auteur est moins
la maîtrise qu’il a du déroulement d’un discours (il peut zapper) que sa capacité à en
faire émerger du sens.
On admet aisément que tout le monde n’est pas philosophe. On admet moins
aujourd’hui que tout le monde ne puisse être auteur. On parle de progrès de la
démocratie puisque désormais tout le monde (entendez suffisamment riche) peut
exprimer sa pensée sur Internet, faire son film avec sa caméra numérique, ou encore
raconter une histoire à sa manière par le biais des créations interactives. Mais c’est
croire que plus de démocratie s’obtient avec plus de liberté, alors qu’en réalité, dans
nos territoires ultra-libéralisés, le supplément de démocratie viendrait plutôt du sens
des limites qui tempèrent cette liberté. Bref si notre monde est devenu un village, c’est
d’un village
illimité
qu’il s’agit. C’est déjà moins convivial !
Ce sentiment de nouvelle liberté éprouvé par le public fait qu’il n’hésite plus à
interrompre la lecture d’un livre qui ne le séduit pas, à sortir d’une salle de cinéma si
le film est trop lent, de zapper d’une émission de TV à l’autre si le rythme des
enchaînements n’est pas assez frénétique. Le spectateur contemporain a réussi à
dominer cette toile géante qui le fascinait (le secouait ?) en la réduisant à une lucarne
minuscule coincée entre un souvenir de vacances et un jouet d’enfant. C’est peut-être
parce que la TV n’arrive plus à fasciner que l’on zappe ; c’est peut-être parce que le
cinéma ne parvient plus à faire rêver (à sortir de soi en faisant confiance à un autre)
que les salles obscures sont désertées. De plus, dans un paysage culturel où tout le
monde est auteur, pourquoi écouter un tel plutôt qu’un autre, -voire un tel plutôt que
soi -, sans tomber dans un élitisme politiquement peu correct ou dans l’enthousiasme
grégaire de ce qui est au goût du jour ?
Pourtant notre besoin d’abandon est immense. L’avènement de l’ère des libertés (je
parle toujours de nos territoires cossus et repus) ne permet presque plus,
paradoxalement, de ménager des plages de « véritable » liberté : on a de plus en plus
de mal à couper son portable, sa connection au Net, son poste de télévision, on arrive
à peine à débrancher quelques neurones en perpétuelle activité et à respirer la vie qui
emplit et s’échappe de soi… « Tant de mains pour transformer le monde, et si peu
d’yeux pour le regarder »
1
. Les yeux qui regardent sont ceux d’auteurs potentiels.
Venons-en justement à la responsabilité des auteurs dans cette triste affaire. Regarder
c’est bien. Encore faut-il savoir rendre ce que l’on a vu, et avec un petit supplément
de sens si c’est possible !
Certains tentent la voie de l’émotion, certains affirment même que c’est la seule pour
faire un film puisque le monde est de toute façon incompréhensible. Peut-être, mais
1
Julien Gracq
cela suffit-il pour faire un
bon
film ? A qui l’émotion renvoie-t-elle, sinon à soi-
même ? On est de nouveau seul face à une œuvre en manque d’auteur.
On pourrait alors penser que le spectateur, quelque peu lassé du reflet de sa propre
image, pourrait vouloir faire une vraie rencontre, voir autre chose que lui-même.
Les sages n’affirment-ils pas que le principal objectif d’une vie est de « transformer
son miroir en fenêtre ouverte sur le monde » ?
2
.
Apporter ce supplément de sens est bien plus difficile aujourd’hui qu’hier parce,
emporté dans un monde survolté, l’auteur manque littéralement de
concentration
et
d’une vision cohérente du monde. Rien à voir avec son talent ou la qualité de son
regard : c’est qu’il faut bien plus de discernement aujourd’hui qu’hier pour trouver du
sens dans le foisonnement d’informations contradictoires, dans cette logorrhée
communicationnelle qui ne laisse plus le temps à la rumination, la contemplation ou la
solitude.
Mais il essaie quand même car il pense que le jeu en vaut la chandelle.
Et c’est là précisément qu’auteurs et spectateurs se rencontrent.
samy@blueingreen.be
2
Talmud
Les commentaires (1)
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louise

Très intéressant point de vue. Merci pour la réflexion!

vendredi 11 mai 2012 - 16:22
samy

merci Louise pour ton commentaire.
A bientot j'espère... Bruno

lundi 21 mai 2012 - 07:11

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