Fiction, utopie, histoire

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Le présent essai propose une lecture comparée de la tétralogie américaine de Philip Roth (Pastorale américaine (1997), J'ai épousé un communiste (1998), La tache (2000), Le complot contre l'Amérique (2004)) et de quatre romans du cycle tchèque de Milan Kundera (La Plaisanterie (1967), La vie est ailleurs (1973), Le livre du rire et de l'oubli ( 1979), L'insoutenable légèreté de l'être (1984)). À travers l'éclairage des deux romanciers sur l'histoire, l'essai interroge la capacité de la fiction à subvertir les discours idéologiques et à réinventer l'histoire factuelle.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296710757
Nombre de pages : 257
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Fiction, utopie, histoire
Velichka Ivanova Fiction, utopie, histoire Essai sur Philip Roth et Milan Kundera L’HARMATTAN
© L'HAR M ATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13252-4 EAN : 9782296132504
PREFACE
Singulier privilège du roman : il allège les pesanteurs, met à distance les contraintes immédiates, emporte peut-être même les barrières les mieux établies. Don Quichotte agit en preux chevalier, quelque mésaventure qu’il essuie, Emma Bovary va son destin contre la médiocrité du monde où rien n’est mené à terme, Orlando poursuit son rêve de liberté, indifférente aux frontières entre les siècles et les sexes. Une nuit suffit pour que l’Angleterre classique se réveille victorienne : le climat a changé, meubles et personnages s’emmitouflent pour lutter contre le froid et l’humidité ; les fauteuils se garnissent de housses comme les corps féminins se couvrent de longues robes qui tombent jusqu’aux pieds. Pourquoi s’étonner et chercher des motifs ? Les mœurs ont évolué avec les conditions météorologiques. Que la nuit ait été un peu longue, qu’un beau et fringant lord se réveille femme dans les déserts de l’Orient, sa route n’en sera pas changée. Au ciel du roman, croyons-en Cervantès et Flaubert, mais aussi Virginia Woolf, rien n’est impossible. L’art du romancier est souverain. Kafka, à son tour, nous en persuade. Car l’humour n’épuise pas l’esthétique, qui tient en revanche à une stricte maîtrise. La liberté, qui est le propre de la littérature, n’est l’apanage d’aucun temps ni d’aucun continent. Milan Kundera et Philip Roth, à l’époque contemporaine, jouent à plein de cette assurance, et l’on ne peut que se réjouir de la perspective qui unit ici la vieille Europe et les États-Unis. Il est temps de sortir des antagonismes stériles : certes les langues et les cultures ont leur génie propre, mais, sous la perspective du roman, les deux écrivains offrent une parenté qui donne à penser. Elle n’invalide pas l’évidence du mur idéologique qui a, pendant plus de trois décennies, séparé le bloc communiste, au sein duquel l’ex-Tchécoslovaquie a représenté un noyau dur, du
V
Stéphane Michaud
soi-disant monde libre dont l’Amérique était la figure de proue glorieuse. Le roman questionne plutôt cette évidence. Sa fonction n’est pas de geler une situation. Sa plasticité, son invention formelle, l’héritage vivant qu’il cultive de l’Antiquité à nos jours – car, avec nos romanciers, nous ne briserons pas le lien qui court d’Homère à Proust et aux contemporains — tout cela fonde une approche du monde dégagée de la tyrannie des faits. Les valeurs se distribuent autrement, lorsque le romancier rebat les cartes. On sait combien l’Histoire est présente chez Kundera et Roth. Elle s’affiche d’emblée. Pour ne retenir que quelques exemples, c’est, chez Kundera, l’établissement de la dictature communiste en Bohême au lendemain de 1945 et la répression par les chars russes du printemps de Prague ; chez Roth, la campagne présidentielle de Roosevelt, en pleine Deuxième Guerre mondiale, dansLe Complot contre l’Amérique, et l’affaire Lewinsky, pendant le second mandat du président Clinton, dansLa Tache. L’histoire ne reste pas circonscrite à tel ou tel continent, elle est par définition mondiale avec la guerre au Vietnam notamment. Elle est accompagnée de son cortège de crimes et d’attentats contre la liberté, voire d’ordinaire hypocrisie. Mais nos romanciers n’en redoublent pas le mécanisme par une grille de lecture qui contribuerait à la rendre étouffante. Ils la questionnent, au contraire. Ils en desserrent l’étreinte pour se demander quel tour autre elle aurait pris, si Roosevelt par exemple avait été battu par son adversaire dans la campagne présidentielle, si les sympathisants nazis avaient fait triompher outre-Atlantique leur champion. En relâcher l’étreinte, c’est encore, de la part de Kundera, faire sa place au point de vue des anges ou de l’érotisme contre les règles imposées par le pouvoir en place. Contre la mécanique du communisme et de l’intégrisme, deux extrêmes sur l’échelle des idéologies, mais également efficaces pour broyer l’individu, nos romanciers font droit à l’ambiguïté des phénomènes humains. On saura gré au livre de Velichka Ivanova d’embrasser les deux rives, européenne et américaine, de l’Occident pour entrer dans l’intelligence des textes et explorer deux mondes romanesques qui gagnent à être envisagés en parallèle. Ceux-ci, à mobiliser les énergies ordinairement étouffées (l’ironie, l’érotisme, etc.), dessinent un monde ouvert, représentent une force de contestation. La vie, jusque dans ses composantes les plus ingouvernables,
VI
Préface
l’emporte sur l’idéologie. Peut-être fallait-il une lectrice avertie de plus que les arcanes de l’esthétique romanesque, de plus que l’aptitude comparatiste à jeter des ponts entre des mondes géographiquement éloignés. L’auteur, qui vit en France, est née et a grandi en Bulgarie. Elle a elle-même expérimenté les pesanteurs d’un monde figé, appelé désormais à céder la place à un autre à construire. Elle a été sensible aux promesses que porte le roman, si éloignées que soient, dans le cas précis, les terres qui lui ont donné l’essor : il dénoue les situations bloquées, en appelle chez le lecteur au plaisir et à la réflexion.
VII
Stéphane Michaud
…si l’Histoire possède vraiment sa propre raison, pourquoi devrait-elle se soucier de la compréhension des hommes et être sérieuse comme une institutrice ? Et si l’Histoire plaisantait ? Milan Kundera
C’était la première fois que je rencontrais quelqu’un d’aussi immergé dans son époque, d’aussi défini par elle – ou tyrannisé par elle, lui qui en était le vengeur, et la victime, et l’instrument. Philip Roth
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