Fictions du réel

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Emergence de l'écriture féminine, auteurs transgressant ce qui jusque-là était considéré comme tabou, d'autres témoignant de la dure épreuve carcérale : ce sont les manifestations les plus visibles d'un renouveau du champ littéraire marocain, que l'auteur date du début des années 1990. Cette émergence de l'individu, l'un des signes les plus probants de la modernité, permet déjà à elle seule d'affirmer la modernité des nouvelles publications.
Publié le : vendredi 1 septembre 2006
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EAN13 : 9782336262680
Nombre de pages : 255
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Introduction générale

Entre 1990 et 2006, le Maroc a connu des mutations impensables auparavant. Sans donner à ces changements une proportion qui ne serait pas la leur, disons qu’ils ont contribué à libérer la parole et à transgresser certaines zones rouges, à commencer par les discours tenus sur la Monarchie. L’écriture romanesque a été contaminée par cette relative liberté de parole. À la lecture des textes publiés ces seize dernières années, nous avons le net sentiment qu’un changement a eu lieu et que ces textes, dans leur grande majorité, sont moins marqués par les jeux formels et l’opacité discursive qui caractérisaient les œuvres des années 1960-80. Ils sont plutôt tournés vers le retour du refoulé, les destins individuels, la prise de conscience de la parole féminine et la mise en scène de personnages en quête de survie qui luttent pour être reconnus comme sujets à part entière. Tout cela est indéniablement lié à la réalité matérielle du Maroc. Cette réalité, malgré le processus de démocratisation qu’elle connaît, devient de plus en plus problématique, non seulement à cause des difficultés socio-économiques qui suscitent un sentiment d’insécurité chez les citoyens, mais surtout à cause de son inadaptation aux aspirations les plus élémentaires des Marocains. Depuis les années 1990, la littérature marocaine insiste plus qu’avant sur ce difficile rééquilibrage face à la modernité et aux nombreux changements que le monde a connus depuis l’effondrement des pays de l’est et l’affirmation croissante de la mondialisation. C’est dans cette conjoncture que les œuvres de

fiction, déjà sous l’emprise du réel, vont être surdéterminées par l’écriture de soi et la mise en intrigue de l’événementiel. D’où la nécessité d’un bref détour géopolitique pour expliquer, ne serait-ce que partiellement, la passion de ces œuvres pour le réel. Passion dont la principale conséquence est d’opérer, dans bon nombre de textes, un déplacement dans la définition même du littéraire. Ce déplacement coïncide avec l’effondrement des idéologies et l’effritement des « Grands Récits ». En effet, les pays autoritaires n’ont pu régner en toute impunité que grâce aux grandes Puissances occidentales et au bloc communiste. La guerre froide -conséquence de l’antagonisme qui structurait ces deux entités- était en faveur des systèmes non démocratiques. Les gouvernements qui se sont succédés en France, préférant avoir un seul interlocuteur pour mieux asseoir leurs intérêts politico-économiques au Maroc « indépendant », ont souvent fait la sourde oreille aux exactions commises contre les droits humains sous le règne de 1 Hassan II . Les Etats Unis d’Amérique, dans leur stratégie de guerre froide contre l’Union soviétique, faisaient de même tant que l’ennemi rouge n’avait pas une mainmise sur le Maroc. Mais ces mêmes démocraties occidentales, n’ayant plus à craindre la contamination des pays post-coloniaux par le communisme, ont commencé à être plus exigeantes sur 2 l’application des principes démocratiques . La Monarchie et son sérail se sont trouvés par là même face à une population de plus en plus difficile à museler. L’ouverture sur le monde par l’intermédiaire des antennes paraboliques, du réseau Internet, sans perdre de vue le nombre, de plus en plus croissant, des étudiants et la propagande islamiste, ont également contribué à affaiblir la sur-puissance du régime et à l’obliger à revoir sa copie répressive. Contraint de jouer la fiction du partage du

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Sur les intérêts économiques entre la France et le Maroc, voir l’enquête de Jean-Pierre Tuquoi, « Majesté, je dois beaucoup à votre père… », Paris, Albin Michel, 2006. 2 Depuis le 11 septembre et sous prétexte de lutter contre le terrorisme islamiste, ces mêmes démocraties ont commencé de nouveaux à flirter avec les états nondémocratiques et à fermer les yeux sur les nouvelles formes d’autoritarisme qui s’installent dans ces états policiers.

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pouvoir, le roi Hassan II a commencé à inviter le parti politique le plus influent de l’opposition, l’Union Socialiste des Forces Populaires, à entrer dans le gouvernement. Ses différentes tentatives de séduction déployées seront couronnées d’échec jusqu’en 1998, date à laquelle Abderrahmane Youssoufi sera désigné Premier ministre et soumettra son gouvernement à 1 l’approbation royale, comme le veut la Constitution marocaine . Ces changements sont intéressants par rapport à l’influence qu’ils ont eu sur l’absorption du réel par la fiction. Une mise au point sur ces deux notions qui constituent l’intitulé de ce livre s’impose d’emblée. 2 Le réel. Ce concept a été abordé par Clément Rosset comme étant sans double et c’est dans ce sens qu’il le relie à la notion d’« idiotie » dont l’étymologie renvoie à ce qui est simple, non dédoublable. Le roman, qu’il s’inscrive dans le registre fictionnel ou autobiographique, ne vise pas à dédoubler le réel par la représentation. L’usage du langage est déjà en soi une émancipation à l’égard de la réalité. Le roman est plutôt l’un des éléments révélateurs de l’état socio-politique et des discours qui circulent dans une société donnée, en l’occurrence, le Maroc d’aujourd’hui. Il présente par ailleurs un intérêt anthropologique dans la mesure où il expose le fonctionnement du sujet et, par là même, celui de la société marocaine. Ce genre littéraire est examiné dans ce livre en tant que forme symbolique susceptible de nous informer sur le réel, au sens où l’entend l’esthétique, sans lui servir de miroir, c’est-à-dire que le roman est considéré ici comme un genre qui transmue le réel pour fonctionner à l’abri du dogme de la re-production. Il s’agit d’y voir la transmutation que les auteurs font subir à leur Maroc. Ce sont des œuvres hybrides où la question du
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Pour une approche de la monarchie et de ses stratégies de pouvoir, voir Mohammed Tozy, Monarchie et islam politique au Maroc, Paris, Presses de Sciences Po, 1999 ; Ignace Dalle, Le Règne de Hassan II. Une espérance brisée, Paris/Casablanca, Maisonneuve & Larose/Tarik, 2001 et Les Trois rois, Paris, Fayard, 2004 ; Pierre Vermeren, Le Maroc en transition, Paris, Ed. La Découverte, 2001 et Le Maghreb. Une démocratie impossible ?, Paris, Fayard, 2004 ; Abdallah Laroui, Le Maroc et Hassan II (Témoignage), Casablanca, Le Centre culturel arabe, 2004. 2 Le Réel. Traité de l’idiotie, Paris, Ed. de Minuit, 1977.

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renouveau (institutionnel, culturel, idéologique et linguistique) est soulevée avec constance. Après une période de mimétisme esthétique qu’on peut lier au contexte colonial, la littérature marocaine est entrée dans une période de contestation post-coloniale pour atteindre aujourd’hui une phase intimiste où certains écrivains comme Fouad Laroui, Mahi Binebine, Ahmed El-Madini, Mohamed Leftah, Mohamed Hmoudane, Bouthaïna Azami-Tawil, Yasmine Chami-Kettani, Malika Mostadraf, Salim Jay, Mohamed Nedali, Mohamed Amansour, Zhor Gourram ou encore Mohamed Aslim, Karim Nasseri et Abdallah Taïa, pour ne citer que ceux-là, tentent de se positionner dans le champ littéraire par la mise en scène du réel vu par le prisme de leur subjectivité créatrice tout en prenant progressivement du recul par rapport à la notion d’écrivain porte-parole. D’autres tentent la rupture dans la continuité puisqu’ils restent inscrits dans une conception militante de la littérature : le cas le plus patent est celui d’Abdelhak Serhane. Dans ce cas, la fiction ne peut être séparée de sa dimension référentielle et cognitive. Fiction. Longtemps les conceptions philosophiques de la fiction étaient confrontées à la difficulté de produire une réflexion sur les modalités qui permettent au langage de rendre compte aussi bien du réel que de l’imaginaire. De plus, la réflexion philosophique était incapable d’établir une distinction dans le fonctionnement de la fiction à partir des catégories du réel et de l’imaginaire. Il fallait attendre la théorie des « actes de langage » de J. Searle pour comprendre le fonctionnement référentiel du discours fictionnel à travers une pragmatique discursive. La fiction est donc considérée, à partir des recherches de Searle, par rapport à la posture énonciative de l’auteur. Les actes illocutoires sont liés à la feintise que suppose l’univers de la fiction car il y a dans la fiction un contrat énonciatif qui signale au lecteur que l’univers présenté par l’auteur ne renvoie pas directement au monde réel, mais qu’il entretient avec ce monde un lien de parenté à travers l’imitation d’actes illocutoires de type assertif. La fiction est ainsi une suspension du fonctionnement référentiel du langage qui permet
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cependant de parler du monde réel à travers des événements créés de toutes pièces par les auteurs. La référentialité qui garantit la véracité des objets désignés par le langage est suspendue pour permettre d’entretenir un rapport avec le réel par instances narratives interposées. Si cette dimension de la fiction était impensable (de manière systématique) avant J. Searle, c’est parce que la tradition épistémologique accordait à la référence une dimension cognitive utilitaire qui entretient, à travers le langage, une relation de représentation avec le monde réel. Selon cette perspective épistémologique traditionnelle, la fiction ne peut pas rendre compte du réel car l’usage qu’elle fait du langage est dépourvu de référence et, par conséquent, ne présente aucune valeur cognitive pour le destinataire. On ne peut pas parler d’un degré zéro de fiction chez les écrivains marocains pour deux raisons au moins. La première réside dans le fait que leur création est en permanence liée au réel dont elle rend compte par des mécanismes de transmutation. La seconde est en relation avec la dimension biographique qui surdétermine les œuvres marocaines que ce soit à travers l’écriture du témoignage ou par le biais de récits autofictionnels. 1 En 2004, nous avons consacré un livre aux modalités de commencement et de fin romanesques pour comprendre le lien existant entre les schèmes romanesques maghrébins et le modèle occidental (anciennement colonial) qui les a influencés. Cette approche a peut-être l’intérêt de poser la question du degré d’originalité des romans maghrébins, mais elle est restée cantonnée dans une conception universaliste de la littérarité. Dans la continuité de cette étude et avec un regard critique, le présent livre examine (au-delà d’un éventuel mimétisme scriptural) les particularités de l’écriture romanesque marocaine depuis les années 1990. L’étude des textes dont il est question ici est menée à partir d’un double objectif :

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Incipit et clausules dans les romans de Rachid Mimouni, Paris, L’Harmattan, 2004.

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a)

étudier quelques romans marocains marqués par ce qu’on pourrait appeler la passion du réel pour en dégager les caractéristiques littéraires ; plaider pour la relativité de la notion de littérarité qui peut varier d’un champ littéraire à un autre malgré les universaux esthétiques constitutifs de la 1 littérature mondiale .

b)

La notion de littérarité, telle qu’elle a été définie par Roman Jakobson et développée par les textualistes, a souvent montré ses limites : que la littérature soit une pratique langagière n’est pas un argument suffisant pour la réduire à l’autotélisme. L’écriture littéraire est porteuse d’un socle historique et socio-politique indéniable comme en témoignent les textes de Fouad Laroui, El-Miloudi Cheghmoum, Habib Mazini, Rajae Benchemsi, Rachid O., Bahaa Trabelsi, Ahmad Al-Tawfiq, Abdessalam Himeur, Nadia Chafik, Abdelkader Chaoui, Abdelkébir Khatibi, Abdelfettah Kilito, Ben Salem Himmich, Youssouf Fadel, Mohamed Leftah, Edmond-Amran El Maleh, Mohamed Berrada, Mohammed Khaïr-Eddine, Hamid Lahmidani, Tahar Ben Jelloun, Azeddine Tazi, Abdellatif Laâbi, Abdelhak Serhane, Kamal El-Khamlichi, Abdellah Taïa, Lotfi Akalay, Kébir Mohamed Ammi… L’esthétique provient (aussi bien chez les nouveaux arrivants que chez les écrivains déjà installés dans le champ littéraire) non seulement d’un travail sur la langue qui débouche sur l’idiolecte de leurs œuvres, mais aussi du souterrain politique, social et historique qui traverse la société marocaine. Toute tentative d’échapper à ce socle se révèle impossible, malgré l’effacement de la topographie référentielle dans certains récits. C’est à travers l’examen de textes précis que ce livre tente de mettre en relief la littérarité romanesque marocaine où le socio-politique et l’historique font partie intégrante de l’élaboration esthétique. C’est cet aspect qui a orienté cette étude dont le but est aussi de montrer la modernité des fictions marocaines, arabophones et francophones. Celles-ci existent en
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Pascale Casanova, La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil, 1999.

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effet au-delà des clivages linguistiques, même s’il faut tenir compte des spécificités grammaticales, stylistiques et rhétoriques de la langue dans laquelle un écrivain exprime son univers fictionnel. D’où la nécessité d’examiner dans une première partie les figures de la modernité. Le premier chapitre de cette partie retrace une petite archéologie de la modernité marocaine. Son objectif est de montrer que malgré l’archaïsme qui caractérise le mode de gouvernance préconisé par l’état makhzénien, et malgré la modernisation inaboutie de ses structures socioéconomiques, il n’en demeure pas moins que la littérature marocaine s’inscrit de manière irréversible dans la modernité littéraire. La suspicion à l’égard de cette notion vient du fait qu’elle a souvent été confondue avec la modernisation des infrastructures. Or, la modernité littéraire, en tant que pratique fondée sur une poétique des ruptures qui vise le renouvellement des formes d’expression artistique, n’est pas subordonnée à la modernisation des infrastructures socio-économiques. Les littératures francophones, les littératures du Commonwealth, les littératures latino-américaines illustrent parfaitement cette thèse. L’analyse de la modernité marocaine est faite ici à travers la question de l’assujettissement pré-colonial, la rencontre avec la raison et les effets de la Nahda sur l’élite marocaine. L’assujettissement est à concevoir dans un sens foucaldien, c’est-à-dire à la fois processus de subordination au pouvoir et processus qui aboutit à la formation du sujet marocain. Ce devenir-sujet ne peut être pensé en dehors de la raison qui, dans le cas du Maroc, est à la fois désirée et maintenue à distance sous l’influence des idées de la Nahda (Renaissance arabe). La réflexion sur l’altérité de la raison moderne conduit à d’autres alternatives identitaires susceptibles de renouveler la question de l’identité, surtout que la littérature marocaine depuis les années 1990 ne peut être lue à travers la grille des antagonismes identitaires. La modernité est également examinée à partir de la configuration du champ littéraire, des nouveaux positionnements et du principe de hiérarchisation interne et externe qui structurent la relation entre les différents agents de
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ce champ. L’analyse montre que le roman marocain a connu des continuités et des ruptures esthétiques puisqu’il est devenu depuis les années 1990 moins marqué par l’hermétisme qui caractérisait les œuvres des années 1960-80 et davantage surdéterminé par un processus de subjectivation. L’engendrement même des formes littéraires est lié à des formations discursives historiquement instituées : c’est cette historicité que tente d’élucider l’examen de la généricité dans le deuxième chapitre consacré à la modernité générique. Dans ce point, nous analysons l’intergénéricité que certains écrivains marocains développent pour se positionner dans le champ littéraire et affirmer leur singularité par une stratégie de participation sans appartenance. Comment donc le roman marocain se dérobe-t-il à la question de l’appartenance générique puisque « dès que le genre s’annonce, il faut respecter une norme, il ne faut pas franchir une ligne limitrophe, il ne faut pas risquer l’impureté, l’anomalie ou la monstruosité »1? C'est au niveau de l'énonciation polyphonique que cette singularité est en effet perceptible car une œuvre littéraire s’inscrit forcément dans une monumentalité littéraire qui lui est antérieure. La dimension polyphonique de l'énonciation fait du roman, en général, un espace d'emprunt où différents codes langagiers et génériques interfèrent. Le roman marocain reprend à son compte divers paradigmes constitutifs de la modernité générique. L'analyse porte sur trois paradigmes : l’oralité (T. Ben Jelloun, Mohamed Berrada, L. Akalay, H. Lahmidani…), le picto-récit (T. Ben Jelloun, A. Kilito, B. Azami-Tawil et M. Binebine) et le roman-essai (A. Khatibi, M. Cheghmoum, M. Binebine, R. Madani, M. Leftah, F. Mernissi, A. El-Madini…). Il est par ailleurs intéressant de constater que la stratégie adoptée vis-à-vis du genre, en tant qu’institution, indique le mode de positionnement choisi par les écrivains dans le champ littéraire : leur réticence à l’égard du label « roman », c’est-àdire d'un cadre générique préétabli, signifie qu’ils sont dans une

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Jacques Derrida, Parages, Paris, Galilée, 1986, p. 256.

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logique subversive bien qu’ils dépendent, pour la plupart d’entre eux, d’instances de consécration qui orientent leur création vers un champ de grande production plutôt qu’un champ de production restreinte. C'est souvent pour des raisons éditoriales (donc aussi commerciales) que les textes maghrébins sont classés sous le label du genre romanesque. En plus de ces questions génériques, on ne peut pas aborder la modernité du roman sans s’intéresser au lecteur à travers notamment les aspects énonciatifs et herméneutiques qu’il pose. Le troisième chapitre intitulé « figures du lecteur et modernité romanesque » est une réflexion autour du lecteur supposé tel qu’il est inscrit dans le roman marocain depuis les années 1990. Le lecteur dont il s’agit ici est « figure et pas seulement instance sémiotique : réalité sociale autant que réalité formelle de la logique textuelle (...). Celui que le texte désigne, soit par des marques explicites (dans la figure d'un narrataire par exemple), soit implicites (par ce qu'il suppose connu ou allant de soi et 1 sans quoi ce texte-là deviendrait inintelligible) » . Une seconde partie, subdivisée en trois chapitres, est consacrée à la visibilité de nouvelles modalités d’écriture : le roman au féminin, la transgression de l’hétéronormativité et l’écriture du carcéral. Dans le roman au féminin, la socialité s’institue souvent à 2 travers la stéréotypie qui est, par essence, parole redite qui conforte des opinions largement répandues et dont la force persuasive provient justement de ce consensus. L’une des 3 caractéristiques dominantes de l’écriture-femme au Maroc (l’analyse fera ressortir quelques exceptions) est cette propension à la redite et au déjà-admis-par-le-consensus. Cela pose bien entendu la question du rapport réalité/écriture et éthique/esthétique. Ce désir de répondre à un horizon d’attente préétabli (souvent sans déployer une stratégie romanesque visant ce but), nous a conduit à nous interroger sur l’originalité
Georges Molinié et Alain Viala, Approches de la réception, Paris, PUF, 1993, p. 208. Comme nous allons le voir au cours de l’analyse, la stéréotypie n’a pas ici un sens péjoratif. Elle est un élément constitutif de la littérarité du roman au féminin. 3 Nous devons cette formule à Béatrice Didier, L’Ecriture-femme, Paris, PUF, 1981.
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(notion à vrai dire très floue et souvent galvaudée) de ce roman au féminin en examinant la catégorie même d’« auteur féminin » et sa place dans le contexte littéraire marocain. Marrakech, Lumière d’exil de Rajae Benchemsi, La Mémoire des temps et Etreintes de Bouthaïna Azami-Tawil, Jassadun wa madinat (Corps et Ville) de Zhor Gourram, Jurouh al-rouh wa al-jassad (Blessures de l’âme et de la chair) de Malika Mostadraf, Cérémonie de Yasmine Chami-Kettani, Oser Vivre de Siham Benchekroun, Dans le cœur des hommes de Myriam Jebbor, Rêves de femmes de Fatéma Mernissi mettent en récit la tentative de positionnement de la voix féminine. Comment cette voix mineure cherche-t-elle à légitimer son identité singulière dans un espace qui lui impose un canon identitaire préétabli ? Telle est la question matricielle du roman au féminin où il est question de voix féminines qui se cherchent à travers la convocation de la mémoire individuelle permettant de retracer leur vécu. Cette démarche est l’occasion de confrontation entre le moi des personnages féminins et le monde. Le passage du je spéculaire au je social est cependant problématique ; c’est ce qui permet d’inscrire des questions socio-culturelles dans le roman à travers des stéréotypes indispensables au processus de réception. Ces stéréotypes sont, non seulement la modélisation du système culturel marocain, mais aussi des espaces énonciatifs où la socialité trouve une configuration esthétique. Comment les stéréotypes participent-ils à l’élaboration d’une esthétique fondée sur « le trivial » ? Quelle est la valeur littéraire de ces stéréotypes ? Le roman au féminin opère-t-il une mutation définitionnelle du genre romanesque dans le champ littéraire marocain d’aujourd’hui ? La transgression que le roman au féminin fait subir à la littérature marocaine rejoint une autre transgression. En effet, on voit se développer, à partir des années 1990, le thème de l’attirance du même à travers une rhétorique du trouble chez Karim Nasseri, Rachid O., Nedjma (pseudonyme), Abdallah Taïa et Ibrahim Bouzalim. Les stratégies narratives et énonciatives mises en textes par ces auteurs constituent un acte politique à travers le pouvoir sous-jacent aux préférences
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sexuelles de leurs personnages. Ces stratégies déconstruisent les masques sociaux qui prennent appui sur l’Islam comme garant de l’hétéronormativité. Mais, à notre grande surprise, nous avons remarqué que les universitaires s’obstinent à ignorer cette part maudite de leur « corpus professionnel ». Est-ce parce qu’ils ne voudraient pas se heurter aux « masques acoustiques » de ces écrivains ? Le chapitre par lequel se termine ce livre est consacré à l’écriture du carcéral. Nous y interrogeons le lien entre acte d’écriture et acte mémoriel. L’imbrication des deux a une finalité qui leur donne sens et légitimité. Il est en effet souvent demandé aux témoins des années de plomb : pourquoi faitesvous resurgir une mémoire empêchée pendant plusieurs années ? Question certes irritante et déplacée, mais non moins légitime si l’on veut mener un travail sur la mémoire des années noires du Maroc. La résurgence de cette mémoire n’est pas étudiée dans ce livre comme un regard obsédé par le passé. La rétrospection est analysée ici comme un moyen qui permet, non seulement aux témoins, mais aussi à l’imaginaire collectif marocain, de se tourner vers l’avenir en évitant la répétition des drames de ce passé. La nécessité des commémorations va dans ce sens. Commémorer, ce n’est pas ressasser de manière obsessionnelle, mais plutôt rappeler aux générations actuelles et futures ce que les Marocains ont vécu entre les années 1960-80. Cette écriture est abordée non seulement à travers des récits à vocation fictionnelle, mais aussi à travers des témoignages qui s’auto-désignent comme tels : fiction et écriture de soi sont ainsi inextricablement liées. Nous signalons enfin que pour simplifier aux lecteurs nonarabisants l’articulation des titres d’ouvrages écrits en langue arabe, la transcription a été faite phonétiquement.

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PREMIÈRE PARTIE :
FIGURES DE LA MODERNITÉ MAROCAINE

Dynamiques de la modernité marocaine

Petite archéologie de la modernité
Si l’on veut considérer la modernité comme une rupture avec le passé (ce qui ne signifie pas négation de ce passé) et comme une volonté de rendre l’homme maître de son destin et le faire accéder au statut de sujet se définissant et se positionnant par rapport à d’autres sujets, il serait difficile de faire l’impasse sur la question de l’identité dans notre modernité mondialisée. Cette mondialisation ne cesse de produire des mutations qui touchent les fondements du paradigme généalogique. Elle dérègle l’éthique de la rencontre puisque le déracinement qu’elle engendre remet en question l’idée de souveraineté et précarise les singularités identitaires. Elle produit également une division dans le commun de la communauté. Le métissage des identités et l’hybridation des imaginaires esthétiques permettent certes de repenser ce commun divisé, mais génèrent aussi des blessures qui conduisent de plus en plus au repli sur soi. C’est ainsi que le « commun de la communauté » prend des formes d’autoprotection excessive dans certains contextes : uniformisation culturelle, fanatisme religieux, replis identitaires. L’examen de la rencontre avec la modernité nécessite, dans le cas du Maroc, un geste généalogique susceptible de revenir sur trois points au moins : L’assujettissement pré-colonial, la rencontre avec la raison moderne et l’influence de la nahda (la Renaissance du monde arabe) sur les penseurs marocains.

L’assujettissement pré-colonial
Au Maroc, la force de production était jusqu’au XIXème siècle exclusivement humaine et animale, alors que les Marocains ne connaissaient à cette époque ni énergie électrique ni énergie de vapeur. Les charrues utilisées par les paysans ressemblaient à celles des romains tirées par des animaux. La culture du blé était la plus répandue, tandis que la culture de la canne à sucre et celle du coton étaient très marginales. Il n’y avait pas un effort d’exploitation rationnelle de l’agriculture car celle-ci dépendait essentiellement des variations climatiques. L’état de perfection que connaissent certains instruments ou ustensiles fabriqués par des artisans n’est pas dû aux instruments utilisés, mais à la maîtrise manuelle dont ces artisans marocains faisaient preuve. La dynastie des Alaouites (et avant elle celle des Saâdiens) avait toujours veillé à légitimer son pouvoir en invoquant sa généalogie chérifienne, c’est-à-dire, sa filiation au prophète Muhammad. La soumission des tribus au pouvoir des Alaouites était un objectif primordial, peu importait si ces tribus avaient ou non apporté leur soutien à la dynastie au moment de sa prise du pouvoir. En fin de compte, le sultan chérifien a toujours tiré sa légitimité de sa propre personne puisqu’il se veut descendant du prophète et, par conséquent, représentant du « vrai Islam » : c’est ainsi qu’il est affublé du titre de Commandeur des croyants. Etant donné que le roi est à la fois représentant légitime du divin et du temporel, sa tâche a toujours consisté à réunir tous les pouvoirs entre ses mains sans aucun partage. C’est ainsi qu’il veille à mettre sous sa tutelle les institutions religieuses, officielles ou marginales, comme l’institution des jurisconsultes et les confréries religieuses ainsi que les tribus en tant qu’institutions organisées selon des systèmes hiérarchiques internes. Les jurisconsultes et les chefs des confréries n’avaient d’autres choix que de légitimer le règne du sultan. Mais il y avait, à chaque moment de l’histoire marocaine, des insoumis qui refusaient la légitimation du sultan d’autant plus que le commerce de l’or qui transitait par les zones sub-sahariennes
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était devenu rare et les revenus maritimes étaient de plus en plus maigres à cause de la domination qu’exerçaient les Européens sur le transport maritime ; ce qui leur a permis de devenir les maîtres du marché puisqu’ils détenaient les moyens de production. Les Européens avaient commencé par ailleurs à s’emparer des zones portuaires marocaines. Le sultan était donc obligé d’imposer aux tribus une augmentation considérable d’impôts. Mais sa politique ne pouvait qu’inciter à la rébellion car, en plus de la précarité de la production agricole, il y avait chez les tribus un sentiment d’injustice par rapport à une frange sociale citadine qui était exempte d’impôts. Le pouvoir savait également mener une politique de la carotte en accordant des privilèges aux chefs des confréries religieuses car ils avaient une grande capacité d’encadrement politico-religieux. En effet, le roi autorisait ces confréries à encaisser les impôts dus à l’Etat et, en échange, elles devaient faire allégeance au monarque à chaque fête religieuse ainsi qu’aux moments de succession monarchique. Ce type de pouvoir n’avait pas favorisé l’émergence d’une classe bourgeoise capable de détenir un pouvoir économique comme cela fut le cas en Europe à l’aube du XIXème. La crise n’était pas circonscrite à un moment donné de l’histoire pour être résolue et dépassée. C’était (et c’est encore) une constante de l’Etat-Makhzen marocain qui tente de résoudre les crises par l’augmentation des impôts directs ou indirects, ou le plus souvent par la répression. Malgré les tentatives de réflexion rationnelle que certains lettrés marocains ont mis en place, l’Etat, sous l’influence pressante de son sérail, a toujours freiné les réformes structurelles car ce sérail était conscient que toute tentative de réforme et de modernisation des appareils de l’Etat allait conduire à l’affaiblissement de son pouvoir et de son influence dans la gestion des affaires de l’Etat.

Rencontre avec la raison moderne
Le projet épistémologique du penseur Ibn Khaldoun contenait, déjà avant notre modernité, les prémisses d’une
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émancipation de la raison par rapport à l’irrationnel. Soulignons cependant que les rationalistes musulmans ont développé leur discours sur la raison de manière conceptuelle sans chercher son adéquation potentielle avec la réalité matérielle que connaît le monde musulman : le quotidien subissait à chaque fois les résultats spéculatifs de ces penseurs. C’est ce que Avicenne, Averroès, Ikhwan assafae et Ibn Khaldoun avaient fait au moment où l’Islam était à son apogée, à cette exception près qu’Ibn Khaldoun n’avait pas pensé raison et déraison en termes dichotomiques malgré leur distinction conceptuelle. Pour lui, le rationnel et l’irrationnel coexistent aussi bien dans le savoir rationnel que dans le savoir irrationnel. Mais, c’est surtout à partir du XIXème siècle que le monde arabe ne cessera de penser, sur un mode essentiellement théologique, la modernité et son rapport à la raison. Cette réflexion sera menée sur un mode idéologique puisque le monde arabe a une connaissance passive et non active de la modernité, celle-ci étant historiquement le résultat d’un long processus qui a conduit l’Europe à l’épistémè de l’ordre. Qu’elle fasse l’objet d’éloges ou de critiques, la notion de modernité reste omniprésente dans le champ intellectuel marocain même si elle a souvent été réduite à l’idée de progrès. Or la modernité concerne plusieurs domaines de la vie. Elle est à la fois le résultat d’un progrès fondé sur la raison et une manière neuve de concevoir le monde artistique et les modalités de son renouveau esthétique. Mais, dans tous les cas, la modernité s’inscrit dans la matrice hégélienne d’un « lever de soleil » qui promet le droit à la subjectivité avec toute la liberté qu’elle suppose. Ce qui fait souvent peur aux détracteurs (honnêtes ou malhonnêtes) de la modernité au Maroc, c’est l’inévitable destruction des croyances anciennes qu’implique le monde moderne car celui-ci se veut la source et la référence de ses propres normes. Sa particularité réside justement dans cette volonté de libérer les hommes de toute forme d’assujettissement aux normes du passé pour en faire, selon la formule de Descartes, les « maîtres et possesseurs de la nature ».
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Voilà ce qui nous conduit à l’espace culturel dans lequel la modernité, telle que nous la concevons aujourd’hui, a été 1 conceptualisée à travers différents discours philosophiques . C’est en effet l’Europe qui a mis en œuvre la pensée rationnelle au service du progrès industriel, commercial et technique (de manière systématique) à partir du XVIIIème siècle, soit un siècle après La Méthode de René Descartes. C’est ce progrès qui a favorisé l’émergence de la modernité. Le XIXème siècle a permis à la notion de modernité de passer d’une acception idéelle à un sens matériel fondé sur les différentes révolutions industrielles que ce siècle a connues. La modernité s’est construite à travers une conscience de progrès et la volonté de s’affranchir de toute servitude et de réaliser l’individualité de l’Homme dans différents domaines : ceux de la pensée, la politique, l’économie ou encore la société. Elle a fait accéder l’Homme au statut de sujet défini comme « la volonté d’un individu d’agir et d’être reconnu comme acteur » en interaction avec d’autres acteurs. Le sujet personnel ne peut exister en dehors de l’union d’une libre volonté collective et 2 d’une mémoire historique . C’est pour cela que la modernité occidentale s’est soulevée contre toutes les formes de domination qu’elles proviennent de l’Etat, de l’Eglise, de la société ou encore de la famille. La rupture avec le passé est pensée à travers les notions de progrès, évolution, libération et révolution. D’où ce désir de penser constamment la modernité en terme d’avenir comme nouvel « absolu ». Cette coupure avec l’autorité de la tradition, et tout ce qu’elle implique de désacralisation du passé, va entraîner de nouvelles réflexions sur la question identitaire en s’appuyant sur des fondements rationnels qui récusent les références traditionnelles et théologiques. Mais cette règle n’est pas générale comme on va le constater à travers l’exemple de la construction identitaire du Maroc, en tant que partie du monde arabo-musulman, lors de son entrée historique dans l’épistémè de la Raison.

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Jürgen Habermas, Le Discours philosophique de la modernité, Paris, Gallimard, 1988. Alain Touraine, Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1994, p. 346.

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