Figures de l'altérité

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Depuis le début du XXe siècle, le roman dans le monde arabe s'est interrogé sur l'Autre occidental. Quels sont les formes et les termes de ce débat dont la littérature s'est nourrie et qu'elle a en contrepartie enrichi ? Comment a-t-il évolué en fonction des événements historiques et de l'interrelation elle-même ? Les principales étapes de ce dialogue ininterrompu sont abordées dans cette étude, permettant de repérer les continuités et les changements dans les valeurs opposées ainsi que les stratégies de mise en question des récits de l'histoire.
Publié le : vendredi 1 juillet 2011
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EAN13 : 9782296464506
Nombre de pages : 220
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Figures de l’altéritéCritiquesLittéraires
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eKarine BENAC-GIROUX, L’Inconstance dans la comédie du XVIII siècle,
2010.Saloua Ben Abda
Figures de l’altérité
Analyse des représentations de l’altérité occidentale
dans des romans arabes et francophones contemporains© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54974-6
EAN : 9782296549746Je tiens particulièrement à remercier Kadhim Jihad Hassan. Je remercie
également Marie-Pierre Rosenberg, Héla Sassi et Asma Ben Abdallah-Merlaud
qui ont relu attentivement cette étude. Pour m’avoir aidée à aller jusqu’au bout
decetouvrage,jeleurexprimemaplussincèrereconnaissance.
SalouaBenAbdaPréambule
Cette études’estfondéesurplusieursromansetnouvellesdelanguearabe.
Pour des raisons de clarté, je donne le titre en français de l’ouvrage étudié. En
ce qui concerne les noms de personnes ainsi que les titres arabes des ouvrages,
j’ai choisi une transcription simplifiée de la graphie arabe, abandonnant la
translittération des voyelles longues. Je compte sur l’indulgence du lecteur pour
cette simplification dela langue arabe
Quand la traduction de l’ouvrage existait, j’y ai eu recours. Il faut noter que
le roman d’Al Muwaylihî n’a été traduit que partiellement. Toute la partie de
cet ouvrage concernant le voyage en Europe, soit celle qui est la plus
intéressante dans le cadre de cette étude, a été considérée par les traducteurs
comme constituant un ensemble relativement autonome et devant faire l’objet
d’une publication ultérieure. Aussi suis-je revenue à la version originale afin
d’étudierlareprésentationduvoyageenFrance.
Sinon, en général, j’ai traduit les passages choisis lorsque la version
française, trop ancienne, n’était pas disponible et lorsqu’il n’existait qu’une
version arabe de l’ouvrage étudié. Pour ce qui est des extraits issus d’essais en
anglais,jedonneici unetraductiondescitationsquejeprésente en note.
7Introduction générale
Le genre du roman est né dans le monde arabe depuis plus d’un siècle. Ce
fut une naissance liée indissolublement à son contexte socio-historique, celui de
larencontre avec l’Occident etde«l’intrusiondelamodernité».
C’est pourquoi dès le départ, la figure de l’étranger occidental se retrouve
dansle roman arabe. Ainsi quele signale Abdelfattah Kilito:
La découverte de l’Europe et celle du roman sont deux opérations
simultanées et corrélatives : l’une ne va pas sans l’autre. Le thème du
roman arabe, son sujet fondamental est l’Europe, la relation avec
l’Europe. Hamadhani et Hariri, nous le savons, parlent du monde
familier de l’empire de l’Islam et uniquement de ce monde. Le
romancier arabe, à partir de Chidiâq, est conduit par une nécessité
absolue à établir en parallèle entre l’Europe et son monde familier, son
monde qu’il croyait familier, mais qui devient brusquement étranger
parce que le regard qu’il jette sur lui est informé, brouillé ou éclairé
par l’Europe. C’est ce qu’on constate chez Muwailihi, Tawfiq al Hakim,
1Yahya Haqqi, Tayyib Salihet tant d’autres.
Ainsi, cette rencontre fut-elle un événement premier qui fut raconté dans un
roman devant encore beaucoup au genre traditionnel de la maqama, (séances)
celui d’Al Muwaylihî.
èmeTout au long du 20 siècle, cette thématique sera reprise dans un même pays
et dans l’ensemble de l’aire culturelle arabe. Indissolublement liée au contexte
socio-historique, cette figure de l’Autre occidental se repère à travers les
dialogues menés avec un pôle plus ou moins antagoniste dans les romans.
D’autre part, elle se déduit de son inscription à l’intérieur d’un système de
hiérarchisation des espaces et des temporalités, système révélateur de la place
de Soi autant que de celle de l’Autre. A chaque période, chaque romancier la
reprendrade manièredifférente dansdestextes oùse litla marque de l’histoire.
Pourtant, des lignes de continuité se dessinent aussi bien dans les débats
d’idées que dans les espaces/temps mis en scène ainsi que dans les figures de
l’altérité représentées. Repérer ces similitudes et ces particularités où se lisent la
marque d’une époque autant que le style d’un auteur, c’est sillonner ce champ
complexe, en mouvement de la relation entre Orient et Occident et des
interactions entre valeurs, visions du monde et figurations de l’Autre. Il est à
1Kilito,Abdelfattah,inPoétique de l’espace dansla littérature arabe moderne,dir.
BoutrosHallaq, éd.PressesSorbonnenouvelle, Paris,2002,p.19.
9noter que si d’innombrables ouvrages ont été consacrés à l’orientalisme et à
l’exotisme, le point de vue des écrivains arabes sur l’Occident a donné lieu à de
rares études.
L’une d’entre elles fut pionnière à son époque. Elle fut entièrement
consacrée àl’étudedel’imagedel’Occidentdanslalittératurearabe.Ils’agitde
2l’ouvrage critique de Georges Tarabishi , publié en 1978 et intitulé: Rujula wa
Unufa (Masculinité et Féminité). Cette étude analyse de manière approfondie la
relation sexualisée de l’homme oriental à la femme occidentale à travers des
romans de Tawfiq al Hakim, Souhail Idriss, Mounif ainsi que dans quelques
nouvelles où le thème est nouveau ou bien prédominant. Elle part du postulat
que la volonté de revanche à l’égard de la domination occidentale est illustrée
dans les rapports sexistes empreints de machisme que les protagonistes de ces
récits entretiennent avec une femme occidentale qui représente l’Occident pour
l’hommearabe.
Toutefois, ce travail critique paraît daté d’une époque où les théories de
Reich servaient de grille d’interprétation des phénomènes de relations
interculturelles. Axé sur la sexualisation de l’Autre dans la littérature arabe, cet
essai est néanmoins précurseur eu égard aux études postcoloniales qui se
développent à partir des années 70; notamment du fait de l’accent qui est mis
sur les stratégies de l’écrivain pour s’affirmer et remettre en cause la
domination.
Etant donné la précision de cet ouvrage de Tarabishi dans l’analyse du
système d’interrelations entre homme et femme,je me contenterai pour ma part
d’un examen assez rapide de cette question dans mon étude qui se veut plus
globale.
Effectivement, si la femme, par un processus métonymique, a représenté
l’Occident et continue de le faire dans l’imaginaire développé à travers la
littérature arabe, il n’en reste pas moins que la sexualisation de l’Autre ne doit
pas occulter d’autres rôles qui lui sont imputés, sans compter que des types de
personnagesdifférentsméritentqu’ons’yattarde.
Enfin, selon la perspective que j’ai choisie dans ce cadre de l’imagologie, il
convient d’intégrer la dimension historique de l’évolution de cette image de
l’Autre en fonction des périodes ainsi que de la dynamique propre au système
littéraire lui-même. D’une part, l’image de l’Autre durant la période coloniale
ne sera pas la même qu’après les indépendances. D’autre part, ces écrits se
2 Georges Tarabishi; Sharq wa gharb, ( Masculinité et Féminité, étude sur la crise du
èresexe et de la civilisation dans le roman arabe), éd. Al Taliaa, Beyrouth, 1 éd. 1977;
les ouvrages étudiés sont: Asfur min al charq (Oiseau d’Orient) de Tawfiq al Hakim ,
Ahlam Yolanda de Fouad Chaîb, Al hayy al latini (Quartier latin) de Souhail Idriss, Al
symphonia al naqissa(La Symphonie inachevée)deSabahMohiedine,Rasif al adhra al
sawda,(le récif de la vierge noire), de Al Ujaïly, Mawsim al ijra ila al chamal (Saison
de migration vers le nord)deTayyibSalihetAl Ashjar wa ightiyal Marzûq(LesArbres
etl’assassinatdeMarzouq)deMounif Abdal-Rahmân.
10situent dans la continuité (perpétuation ou rupture) de ceux qui les ont précédés.
En ce sens, il convient de déterminer les œuvres qui viennent marquer un
tournantdanscette conception del’altérité.
Cette conception évolue également en fonction de l’interrelation avec
l’Autre. Si au départ, les premières rencontres furent marquées par
l’émerveillement, l’image de l’Autre ne va-t-elle pas prendre une connotation
différente dès lors que l’enchantement ne fonctionne plus? Aussi s’agit-il de
replacer cet imaginaire sur l’Autre dans son contexte de débats d’idées. Quels
termes sont plutôt mis en exergue selon les contextes socio-historiques
déterminés ?
D’autre part, quelle forme est privilégiée pour mener ce débat, depuis la
discussionjusqu’audébatpolyphoniqueenpassantparledialogue épistolaire ?
Ajoutons que l’espace/temps de l’Autre ou selon lequel on appréhende celui-
ci est investi d’affects, de processus de valorisation et de dévalorisation en
fonction des axes d’oppositions avec l’espace de la patrie ou bien du quartier,
tous phénomènes qui se traduisent par des procédés littéraires à analyser. Des
concepts mis en valeur par les études postcoloniales permettent à mon sens de
prendre en considération les forces contradictoires, (valeurs, désirs, mises en
question), qui traversent les représentations de la spatialité et des temporalités
dansces écrits.
Enfin, l’Occident s’incarne surtout dans des personnages, figures mettant en
exergue telle ou telle caractéristique de l’Autre. D’où l’intérêt de réaliser une
typologie de ces figures en différenciant les personnages masculins et féminins ;
en distinguant les figures récurrentes ; en signalant également celles qui
apparaissent peu,figuresencreuxd’uncertain nombrederomans.
Pour autant, toutes ces figures n’ont de sens que par le système de relations
établies avec les autres personnages qu’il s’agira donc d’analyser. La distance et
le rapprochement de l’Autre qu’on ramène au connu sont des modalités de la
relation qu’ilconvient de déterminer.
Le connu, c’est pour une bonne part, l’ensemble des images et stéréotypes
que l’on a engrangés: d’où la nécessité d’en répertorier les principales
catégories choisies. Tandis que l’attention à l’inconnu oriente l’écriture dans le
sens d’une poétique de l’étranger, ouverte à plusieurs interprétations. Ce sont
ces deux directions qu’on peut retrouver parfois au sein d’une même œuvre et
qu’il s’agit dedégagerdansquelquesœuvres significatives.
11Méthodologie
Choixducorpus
Chercheur en littérature francophone du Maghreb, j’ai pu mesurer combien
la question de l’altérité y était centrale, du fait de la langue d’écriture, des
phénomènes d’intertextualité tout autant que de la thématique sans compter
l’énonciationqui metl’accent surundestinataire double.
Toujours intéressée à cette question de l’altérité, j’ai déplacé mon point de
vue en élargissant mon champ d’étude au domaine des œuvres arabes en
général. Ce choix est celui d’une aire culturelle unifiée par l’utilisation d’une
même langue d’écriture. Il se justifie par le fait que cette langue est vectrice
d’une culture à travers aussi bien des productions orales qu’écrites. Bien
entendu, des différences entre histoires, espaces géographiques et peuples
dessinent unecartographie complexe et variée.
Il n’en reste pas moins que les débats d’idées, les représentations de
l’imaginaire ainsi qu’un même patrimoine arabo-islamique ont permis la
configuration d’un ensemble relativement homogène. Politiquement et
historiquement, cette région fut marquée par l’événement majeur de la
colonisation européenne selon des modalités plus ou moins violentes. A partir
de quoi, il se dégage une perception de l’Autre occidental conditionnée par cette
histoire commune depuis plus d’unsiècle.
Aussi s’agissait-il d’analyser ces représentations diverses au sein d’un
courant particulier de la littérature arabe, celui des écrits fictifs qui ont été
consacrésà mettre en scène la relationà l’Occident.
Par ailleurs, il m’a semblé intéressant de confronter ces deux approches de
l’altérité : l’une est celle d’écrivains qui écrivent à partir d’un lieu localisable,
celui de leur nation ou région arabe dans une langue porteuse de la mémoire et
de la culture de cette nation tandis que l’autre est celle d’auteurs dont le
positionnement dans la langue française ne correspond pas au positionnement à
l’intérieurdela nation françaisenécessairement.
Pour autant, les ouvrages francophones du Maghreb se situent souvent dans
la continuité de la culture arabe, ce dont témoignent les références multiples au
substrat arabo-islamique ainsi que l’intertextualité qui y renvoie à des textes
arabes.
Il m’a donc semblé fructueux d’examiner comment ces romans de langue
arabe mais aussi ceux de langue française posaient différemment un Autre
occidental à travers les débats d’idées, la représentation des personnages ainsi
queparle biais deséries d’oppositions entre les espaces-temps.
12Bien entendu, on ne saurait être exhaustif dans ce domaine étant donné qu’il
s’agit d’étudier l’évolution de ces représentations sur un siècle. Il convenait de
choisir des œuvres clés qui sont autant de jalons significatifs. Il se trouve que ce
sont les écrivains égyptiens qui ont le plus exploré cette voie pour des raisons
historiques évidentes telles que le fait que les premières missions d’étudiants en
Europe eurent lieu à partir de l’Egypte. Par la suite, les auteurs d’Irak, de Syrie
du Golfe et du Yémen ou encore des pays du Maghreb se sont trouvés
confrontés à l’Europe et des écrivains ont traité de ce thème. Répertorier toutes
ces œuvres relève d’un autre type de travail. Il s’agit essentiellement de dégager
les lignes de force qui traversent les écrits selon des périodes historiques
déterminées afin de repérer les continuités et les discontinuités, les similitudes
ainsi quelesdifférencesentre lesauteurs etlesœuvres.
Par rapport à ces ouvrages en langue arabe, les ouvrages de littérature
francophone du Maghreb viennent en contrepoint afin d’apporter un point de
vue décalé, celui d’une localisation ambivalente linguistiquement et
culturellement qui puisse éclairer certains aspects spécifiques. Parfois, c’est une
piste tout à fait différente qui est suivie pour évoquer l’Autre et souvent, cela
tient à l’utilisation de la langue française par un écrivain dont ce n’est pas la
langue maternelle et quivient d’unespace culturel autre.
Mon objectif global consistait donc à repérer les figures de l’altérité
occidentale dans des romans de langue arabe et francophones pour certains, tout
entenantcompteducontexte del’Histoire desidées oùces figures s’inscrivent.
Toutefois, le fait de prendre en considération l’impact de l’Histoire et de la
situation politique sur ces représentations me place à l’articulation entre
comparatisme et critique postcoloniale. Aussi s’agit-il de clarifier ce choix
méthodologique en observant les points de convergence entre les deux
approches. Il va sans dire que le débat autour de la critique postcoloniale prend
souvent une allure polémique dans la mesure où il bouleverse les approches
nationales de la littérature. Se donnant pour ambition de réfléchir sur le trans-
national dans les littératures, les théories postcoloniales reconduisent néanmoins
quelques-unes des interrogations constantes du comparatisme partagé entre
3historicisation et invariants universels.
De toute façon, ces théories postcoloniales obligent à mettre en crise des
notions de littérature et sur la littérature au regard de leur relativité dans le
contexte de globalisationqui fut initiéàpartirde la périodecoloniale.
A ce propos, je dois préciser ma prise de position par rapport à la notion
même de "postcolonial". Etant donné que des textes émanant de paysqui n’ont
pas subi de colonisation directe tels l’Egypte sont rangés à coté de textes issus
de pays qui ont connu une vaste implantation et une colonie tels l’Algérie, je
3Confèreàceproposl’article deDidierCoste« LesUniversauxface àla
mondialisation :une aporie comparatiste?»http :
//www.voxpoética.com/sflgc/biblio/coste.
13n’ai pas pris le terme postcolonial dans son sens strict indiquant une situation
historique succédant à une autre situation historique précise. Plutôt, ce terme
permet ici de questionner une pluralité de phénomènes tous liés à une rencontre
avec un Centre dominant économiquement et politiquement et qui en
l’occurrenceestl’Occident.
Par exemple, des écrits bien postérieurs au colonialisme vont poser des
questions qui ne peuvent se comprendre sans cette référence à une période
déterminée de l’histoire. De même que des phénomènes de néocolonialisme, de
globalisation capitaliste sont des survivances de l’époque coloniale que les
écritsvontdécrirecomme tels.
Par ailleurs, ces études soulignent l’importance de la contextualisation des
débats et confrontations idéologiques que l’on repère dans les textes littéraires
et qui ne sont pas indépendants de ceux qui se déroulent au sein de la société,
que ce soit sur le plan philosophique, sociologique ou politique. C’est en cela
que la critique postcoloniale rejoint le vaste domaine de l’histoire des idées qui
relèveducomparatisme.
Je tiensàpréciser quec’estla traduction outransposition desphénomènes de
rencontre entre cultures, de métissage ou d’hybridité au sens large dans le
domaine littéraire qui a sollicité monattention.
Effectivement, je considère que ce terme de «postcolonial» a une fonction
opératoire pour réfléchir sur des choix et stratégies esthétiques ainsi que pour
penser le complexe champ de l’altérité actuellement dans le monde et
spécifiquement ici celui dans le monde arabe. Pour autant, je ne l’utiliserai pas
comme concept pour rendre compte de faits politiques, sociaux ou économiques
mais plutôt comme moyen d’aborder des productions littéraires en tenant
comptedel’impactdel’histoire etdelapolitique surlaproductionlittéraire.
Sur ce plan, je me rapproche de la position de Mac Léod lorsqu’il précise
« qu’il voudrait utiliser le terme pour référer spécifiquement à des pratiques
4esthétiques : des représentations, des discours et des valeurs. »
Ainsi, les romans ne représentent pas (seulement) une tribune pour des
discours politiques des minoritaires et ex-dominés. Même si leur fonction de
résistance est certaine, ils réorganisent en passant par le détour du littéraire ce
matériau linguistique et idéologique : par la thématique, par le jeu de
l’énonciation,parla miseenscène despersonnages.
Dans le même ordre d’idées, des notions telles que "frontières",
"Centre/Périphéries", "hybridité", "Sujet", qui appartiennent à d’autres
disciplines comme la géographie, la philosophie ou lapsychanalyse vont donner
lieu dans le texte littéraire à des structurations de l’espace/temps représenté ou
bien à des phénomènes d’hétéroglossie ou encore à la mise en exergue de
réseaux polysémiques, à des isotopies spécifiques. Aussi serai-je amenée à me
poser des questions de ce type : quels sont les choix dans l’organisation de
4 JohnMac Léod,Beginning Postcolonialism,ManchesterU.P.,2000,p.254.
14l’espace et du temps de l’Autre ? Quelle dualité divise le personnage, est elle
inductrice d’une thématique qui essaime dans d’autres lieux du texte ?
Comment conditionne-t-elle la construction de ce personnage ? Si l’Histoire est
convoquée, quel rapport entretient-elle avec la mémoire des personnages dans
les textes?
La notion d’hybride en particulier, permet d’observer de manière plus
approfondie le champ²² des interrelations entre personnages de langues/cultures
différentes. Un théoricien comme Homi Bhabha s’est attaché à décrire ce
processus parlequel l’identité setrouvealtérée suiteàlarencontre avec l’Autre.
De manière globale, ce concept auquel des acceptions diverses sont données,
est à même de subsumer l’ensemble des phénomènes qui relèvent de
l’interaction entrelangues/cultures.
Cette étude vise ainsi à dresser un tableau général, sans être exhaustif, des
figures de l’Autre occidental telles qu’elles apparaissent dans des romans
arabes, en les situant dans un premier temps au sein d’un ensemble de discours
menés avec cet Autre dansces mêmes romans.
Assurément, le point de vue de l’Histoire des idées éclaire les enjeux
idéologiques de cette représentation en même temps qu’il relativise la
dimension fantasmatique d’une telle représentation dans un cadre fictionnel. Il
ne s’agit pas bien entendu de vérifier la véracité de telles figures mais de les
relier d’une part à l’arrière fond discursif sur lequel elles se placent et d’autre
part d’examiner le système de hiérarchisations spatio-temporelles qui rend
compte de la place de l’Autre et de Soi dans ces écrits travaillés par la question
de l’identité.
Etant donné que les écrits arabes datent d’un siècle environ, il convenait de
déterminer les lignes de force de l’évolution de l’image de l’Autre à travers les
débats représentés aussi bien qu’à travers l’analyse de l’espace-temps et les
personnages. C’est ce qui nous a conduit à organiser notre travail selon trois
partiescorrespondantàcestroisniveauxdel’approchedel’altérité.
En ce qui concerne le premier point, je me suis cantonnée à repérer quelques
uns des axes principaux selon lesquels étaient représentés ces débats dans les
romans. Ainsi, les récits et relations de voyage constituent à mon sens un riche
corpus qui demande à lui tout seul une étude consacrée à la représentation de
l’Autre, de ses institutions et lieux emblématiques. C’est pourquoi mon étude se
limite à quelques nouvelles significatives et aux romans principalement, sachant
que parfois à l’intérieur de ces derniers, la frontière avec le récit de voyage n’est
pastoujoursfranchement délimitée.
Toutefois, je signalerai au besoin la filiation évidente de certains thèmes
avec ceux développés par ces pionniers que furent les voyageurs arabes à partir
èmede la moitié du 19 siècle. Car ces derniers furent précurseurs non seulement
en ce qui concerne le découpage de la réalité de l’Autre mise en exergue, mais
aussi en ce qui concerne les questions ainsi que les domaines envisagés. A titre
15indicatif, leur étonnement devant le statut et la condition de la femme
occidentale fut l’un des leitmotive que les romans arabes reprendront, en y
mêlantunepartfantasmatiqueplusoumoinsdéclarée.
Ainsi, en retrouvant les termes selon lesquels fut posé ce débat, il s’agit de
prendre en considération le cadre conceptuel qui se traduisait par des
confrontations idéologiques voire philosophiques dans les romans. Consciente
de l’ambition que suppose une analyse de telles confrontations d’idées qui est
celle de présupposés d’ordre philosophique et religieux, je me suis limitée à
essayer de repérer les trajectoires de ces notions d’un roman à l’autre en
soulignantleurprésencedansdes œuvresclés.
Par ailleurs, dans la mesure où cet aspect était significatif, le contenu
notionnel a été rattaché à la forme de ces écrits. Effectivement, la forme
épistolaire ou la discussion induisent des effets certains sur le débat entamé
avecl’Autre.
Si l’étude des discours évoquant l’Autre ou s’adressant à lui ne pose pas de
difficulté particulière du point de vue conceptuel, le recours à des notions
primordiales dans les théories postcoloniales telles que celles de Centre et
Périphérie appelle quelques précisions. Effectivement, La volonté de prendre en
compte la dimension politique intrinsèque aux phénomènes de représentation de
l’espace-temps de l’Occident dans les écrits de notre corpus m’a conduite au
choix de ces concepts. Effectivement, le Centre n’est pas uniquement un espace
géographique. Il est lieu symbolique du Pouvoir et de l’autorité à partir de
laquellesontdiffusésdesdiscourss’auto-légitimant.
Ce sont des lieux exerçant une attraction-fascination liée à une domination
politique et qui en tant que tels, vont êtreplusoumoinsremisencauseselonles
périodes et les auteurs. En effet, si cette répartition Centre/périphéries est « au
cœur de toute tentative de définir ce qui a lieu dans la représentation et la
5relation entre peuples en tant que résultat de la période coloniale » , ce
binarisme fut contesté par plusieurs théoriciens car il risquait de contribuer à la
perpétuationd’unschémainégalitaire.
Pour ma part, je me situe dans la perspective des critiques qui ont suggéré
que « la déconstruction de tels binarismes fait davantage qu’affirmer » la
culturecommeuneconstructionhistorique.
Je considère que ces concepts opératoires permettent de tenir compte du jeu
d’interrelations dynamiques et complexes à travers l’Histoire, de ces positions
au centre et à la périphérie et plus particulièrement à partir de l’étude de
l’espace-temps dans les romans étudiés. Il est évident que ces positions à
5 Definition du binarisme centre/margin (periphery), in Post-colonial Studies, the key
concepts,BillAshcroft,GarethGriffithsandHelenTiffin,Routledge,Londres,2003,p.
36-37: “it is at the heart of any attempt at defining what occurred in the representation
andrelationshipofpeoplesasaresultofthecolonialperiod”.
16l’époque coloniale divergent de celles assumées à l’époque des indépendances
oudela globalisation culturelle.
Quant à la troisième et dernière partie de ce travail, elle ressortit de
l’Imagologie et plus particulièrement de ce que Pageaux nomme le système des
personnages comme je lui suis amplement redevable de la mise en relation
imagologie/identité dansla mesure où:
Toute littérature qui réfléchit sur les fondements de son identité
même à travers la fiction, véhicule, pour se construire et se dire, les
images d’un Autre ou de plusieurs autres : le spéculatif se change en
6spéculaire.
C’est ainsi que j’ai, d’une part, relevé des figures récurrentes, ce qui m’a
conduite à mettre en place une typologie générale des personnages. Par ailleurs,
l’analyse des interrelations qui étaient établies avec des personnages
d’autochtones, qu’ils soient ou non narrateurs, a permis de dégager des binômes
plutôt que des types occidentaux fonctionnant de manière isolée. En vue de
préciser les rôles impartis, les axes prédominants des caractéristiques de tel ou
tel personnage masculinouféminin ont été signalés.
C’est surtout sous l’éclairage du concept d’hybride développé par la critique
post-coloniale que les processus en jeu lors de la rencontre avec l’Autre peuvent
être observés de manière approfondie. Le théoricien Homi Bhabha s’est attaché
à décrire ces phénomènes selon lesquels l’identité se trouve« altérée » suite à sa
relecture en fonction de l’interrelation, ce qu’il a analysé particulièrement dans
l’œuvrede Conrad.
C’est pourquoi, je m’inspirerai de ses remarques pour analyser la dynamique
de transformation de l’identité que donnent à voir les romans arabes. Il est
notable que certaines figures et formes littéraires, telles que celle de l’énigme
vont être privilégiées pour rendre compte de ce champ complexe, ouvert et
encore peu défriché des modalités de transformation des identités nationales,
culturelles et religieuses. Enfin dans le cadre d’ une perspective historique, les
étapes de l’évolution des figures préexistantes ou bien l’apparition de nouvelles
figures ont été repérées dansles romansdenotre corpus.
Au préalable, quelques remarques s’imposent à propos de cette approche
diachronique de l’image de l’Autre, remarques qui témoignent des difficultés
d’ordre méthodologique auxquelles ce projet sans doute trop ambitieux s’est
heurté.
Premièrement, l’imaginaire a sa propre temporalité qui entraîne une
permanence et une persistance des stéréotypes. Ces stéréotypes définissent un
6Daniel-HenriPageaux, LaLittérature générale et comparée, éd.ArmandColin,Paris,
1994,p.73.
17territoire circonscrit de caractéristiques qu’on impute à l’autre. Il va de soi
qu’une étude de l’image ne saurait que repérer ces points nodaux du discours
sur l’Autre. Car ces stéréotypes se développent en se nourrissant d’eux-mêmes.
Ils induisent à partir de quelques caractères un réseau d’images, de thèmes et de
métaphores. Ils sont surtout révélateurs des frontières organisées grâce à la
catégorisation. Tout un jeu d’échanges entre le pôle positif et le pôle négatif va
conduireàdesfixationsmaisaussiàdesinversionsd’images.
Par exemple, les stéréotypes orientalistes sont interrogés et retournés au
destinateur. Comment prendre en considération la persistance des images et leur
démantèlement par le discours au second degré qu’établissent nombre de
romanciers, à travers un dialogisme constant avec le texte orientaliste diffusé
parl’Occident ? Si cette mise en questionse généralise à partir des années 60du
20ème siècle, elle déporte l’intérêt de l’image de l’Autre à celle de Soi que l’on
chercheàrectifierparrapportàcet Autre.
Deuxièmement, ence quiconcerne le choix dubinarisme Centre/Périphéries,
il convient de préciser que la critique postcoloniale a fait du rapport
Centre/Périphérie un domaine spécifique où la littérature est fortement
conditionnée par une histoire de domination et de résistance. Je considère que
cette dimension historique est effectivement fondamentale. Elle conduit à
prendre en considération un processus d’interrelations qui ne peuvent se réduire
àdesdiscourssimplistes.
Cette Histoire entraîne l’élaboration de stratégies discursives qui déjouent
toute lecture hâtive. Elle travaille dans cet espace de relations complexes et
changeantes. En somme, cette littérature est traversée par des tensions
historiques qui prennent forme dans des discours, non pas des discours traitant
de l’Occident uniquement mais des discours porteurs d’attentes, d’admirations,
de déceptions, voire de rejets à l’égard des personnages et des lieux censés
incarnerl’Autreoccidental.
Effectivement, ce ne sont pas seulement les idées qui sont confrontées ; des
valeurs sont soupesées à l’aune de cette rencontre avec l’Autre. Au sein de ce
processus de réévaluations dans les textes, se joue une part fondamentale du
sens. C’est pourtant là que ce sens est le plus difficile à déterminer tant le
domaine de l’axiologie sollicite l’attention à des présupposés divers. Il convient
de rappeler à ce propos que valeurs morales et spirituelles sont étroitement liées
à leur contexte institutionnel et linguistique. Or, ces valeurs sont réorganisées à
travers l’écriture qui témoigne d’une dynamique de transvaluation. Ceci, dans la
mesure où la re-composition du monde que le texte suppose tend à dévaluer
certains aspects, à en surévaluer d’autres, surtout que dans le cadre du thème de
cette étude, il s’agit de transposer des valeurs d’un contexte traditionnel à un
autre, celui d’un monde en mutation rapide sous l’effet de la modernité venue
d’ailleurs.
Enfin, une autre difficulté de ce travail d’analyse critique tient à cette
évolution accélérée de la place et de l’image de l’Autre, étant donné la
18circulation des images et des idées par le biais des médias, ainsi que les
phénomènes d’émigrations, de brassages entre peuples. La frontière entre Soi et
l’Autre, entre visions du monde se perd par certains côtés ; elle se renforce par
d’autres.
En fait, la mondialisation entraîne une transformation des systèmes
d’appartenance nationale, linguistique et culturelle ainsi que leur
reconfiguration. Aussi est-ce la limite entre Soi et l’Autre qui est re-disposée
7dans un jeu mouvant d’interrelations. Le roman de Hussein Barghouti est
particulièrement significatif à cet égard car il pousse à ses limites un
dialogue/quête de soi dans un monde où vacillent toutes les catégories, jusqu’à
celles qui organisent la langue dès lors que les individus interrogent les
présupposésphilosophiquessous-jacentsau langagedanstelle ou telle culture.
On conçoit qu’il n’existe plus de débat d’idées mais une quête quasi
mystiqued’une vérité humaine universelle.
Pour conclure, on dira que les exils et migrations, la mondialisation de
l’économie et des moyens de communication, le tourisme sont autant de
facteurs qui favorisent le contact. La réouverture du dossier de la période de la
colonisation trop vite refermé par les protagonistes des deux côtés, tend aussi à
ancrer la présence del’Autredansle paysagearabe.
La question se pose de la différenciation elle-même entre Orient et Occident,
qui est affirmée avec d’autant plus de violence parfois que les distinctions
s’estompent dans le grand village planétaire. En tout état de cause, les langues
et les cultures ne sont plus toujours liées à un territoire national. Les nations
anciennement colonisées se sont appropriées la langue du colonisateur et des
éléments de sa culture de la même façon que la périphérie se retrouve dans les
banlieues de ces pays.Malgré ces réserves, les romans développent néanmoins
des visions de l’Autre de manière continue car les imaginaires ressortissent
d’une temporalité différente de celle des événements politiques et sociaux.
Souvent ces constructions imaginaires sur l’Autre puisent dans un ensemble de
représentations qui se sont forgées à partir d’un temps ancien et qui ont évolué
cependant selon les épisodes de rencontre avec cet Autre et leurs circonstances.
Ajoutons que cet imaginaire est redevable à un corpus oral aussi bien qu’écrit.
De la même manière que les textes orientalistes ont brodé à partir de textes
pionniers tels que ceux du Supplément au voyage de Bougainville, de Diderot,
les romans arabes se situent souvent dans la continuité des thématiques érigées
par des pionniers tels que Farés Chidiaq ou Tahtawi même si ces derniers n’ont
pas écrit de romans àproprementparler.
7Hussein Barghouti,Lumière bleue,(AdDaw Al Azraq,2001),trad. MarianneWeiss,
éd.ActesSud,Arles,2004.
19PARTIE1 :DEBATSD’IDEES

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