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FLOTS D’ENCRE SUR TAHITI








250 ans de littérature francophone
en Polynésie française DANIEL MARGUERON
FLOTS D’ENCRE SUR TAHITI
250 ans de littérature francophone
en Polynésie française
Essai
Préfacé par Hélène Colombani, Docteur d'Etat
Collection Lettres du Pacifique
____ 60___ Du même auteur
Tahiti dans toute sa littérature, éditions l’Harmattan, Paris 1989.
Littératures francophones d’Asie et du Pacifique (sous la direction de Jean-Louis
Joubert), anthologie, partie consacrée à la Polynésie française, éditions Fernand
Nathan, Paris 1997.
Aux jardins des mers, récit d’André Gain, nouvelle édition augmentée, commentée
et illustrée, éditions Otaha, Papeete 2002.
Voir bibliographie complète en fin de volume
(Aquarelles de A’amu)
Aquarelle de couverture : " L’encrier de Tahiti ", 2015, ©A'amu
Lettres du Pacifique
© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-07341-5
EAN : 9782343073415




Collection Lettres du Pacifique
dirigée par Hélène Colombani
Docteur d’Etat (LLSH)
Conservateur en chef principal des bibliothèques honoraire (ENSB Paris),
Déléguée de la Société des Poètes français,
Sociétaire de la SGDL.
Cette collection contribue, avec soixante titres d’auteurs
contemporains ou classiques du Pacifique, ainsi que ses études sur
les littératures modernes, les sciences humaines et les traditions
orales océaniennes, à faire de l’Harmattan un éditeur majeur de
l’Océanie.
La variété et la richesse de ces textes, qui vont des œuvres de
fiction à la recherche en sciences humaines offre aux lecteurs un
vaste choix qui leur permet de découvrir les îles et les peuples du
Pacifique Sud.
Contact : helsav@mls.nc
Voir le détail de la collection à la fin du volume

Pour Christine
Pour mes enfants
Jérôme
Samuel
Brice
Mes petits enfants
Arius
Hadrien
Et leurs mères
Raphaëlle et Ausrine
Pour Flora et René-Jean
In memoriam
Aimeho Charousset
Solange Turia Drollet
Paul Moortgat
Henri Hiro
Jean-Marc Pambrun
Jean-Jo Scemla
Temarii a Teai
Henri et Marguerite Vernier
Raymond Yxemerry
Ce livre est dédié
à tous ces hommes et à toutes ces femmes
qui ont choisi un jour
ou toujours
de tremper leur plume
dans le lagon polynésien
auxquels je dois la matière de ce livre
et mon bonheur d’obstiné lecteur.
" Il n’y a qu’une espèce valide de voyages,
qui est la marche vers les hommes "
Paul Nizan, Aden Arabie, 1931 Préface
"Flots d'encre sur Tahiti" est l'ouvrage de référence qui manquait
à la littérature tahitienne. Cette anthologie critique et analytique sera
utile à tous ceux, Polynésiens ou non, qui sont désireux de découvrir la
littérature de l'archipel ou de compléter leur savoir, les étudiants, et les
amateurs d'une littérature qui est qualifiée (avec un soupçon de
condescendance) "d'exotique". Mais faut-il le rappeler, elle inspira aussi
de prestigieux auteurs, francophones ou anglophones, et désormais, elle
comprend des écrivains Polynésiens héritiers de la belle langue Maohie
de leurs ancêtres.
Daniel Margueron n'en est pas à son premier livre sur la
littérature polynésienne. Installé de longue date à Tahiti, il y enseigna le
Français, et se passionna pour le riche patrimoine écrit de ces îles. En
1989, il écrivit une première anthologie intitulée "Tahiti dans toute sa
1littérature" . Ce nouveau livre ne se limite pas à exposer un large
panorama de la littérature polynésienne, qui va des premiers écrits
qu'inspirèrent les circumnavigations de découverte de l'archipel, aux
mythes de la vahiné et du bon sauvage, ou encore à l'exotisme de
Segalen ou de Loti, il s'enrichit de l'apport des trois dernières décennies,
qui ouvrent un champ désormais reconnu aux "voix autochtones". Enfin
il initie une réflexion critique sur les courants littéraires, l'évolution, et
le sens général de ces écrits Océaniens, où depuis quelques décennies,
une belle part est faite aux oeuvres des écrivains autochtones. On relève
une profonde divergence entre la vision de la Polynésie des Européens,
depuis la colonisation jusqu'à nos jours, et cette parole "émergente" des
écrivains maohis, qui, bien que s'exprimant dans la langue du
colonisateur, osent s'emparer en partie de cette "parole confisquée", et
décrire la réalité de leur existence, souvent marquée du sceau de la
pauvreté et de l'humiliation.
1 Voir la bibliographie de l'auteur, p. 6.
11 La vision des Européens, encore déformée par la fiction d'un
2"idéal" océanien, peut-elle être comparée -à quelques rares exceptions -
à l'expression de plus en plus affranchie du Polynésien sur sa destinée,
sur ses questionnements sur le devenir de son peuple, de sa langue, de
ses traditions ancestrales ? Daniel Margueron donne son point de vue
sur ces questions dans un chapitre de son livre.
"L'Océanie était écrite par les Occidentaux avant même que ces
derniers ne parviennent sur ses rivages ! (...) on se rend compte qu'au lieu
de rencontrer l'altérité, bien souvent ils sont venus et s'y sont rencontrés
eux-mêmes !" écrit-il, mettant en lumière ce paradoxe d'une vision de
l'Océanie divergente selon qu'elle apparaît dans les oeuvres du
colonisateur ou du colonisé.
Comment faire la jonction entre la Polynésie artificielle de Loti
soumise aux conventions d'un exotisme à la mode du 19ème siècle, ou
entre la Polynésie précoloniale épique imaginée par Segalen, les écrits
poétiques de Flora Devatine ou les romans hyperréalistes de Chantal
Spitz dénonçant l'acculturation et le malaise social des Polynésiens
aujourd'hui ?
Inlassable chercheur en littérature, vivant depuis quarante ans en
Polynésie, Daniel Margueron, à l'opposé de certains poncifs ou
d'ouvrages artificiels et erronés écrits sur le sujet, nous livre une
réflexion pertinente sur la société polynésienne, à travers cette
présentation d'oeuvres littéraires aussi différentes qu'attachantes.
Hélène Colombani Savoie
Docteur d'État en Littératures et Sciences humaines, spécialité mythologies
océaniennes, Conservateur en Chef honoraire
2 Au titre de ces exceptions, citons entre autres "Offrandes tahitiennes", recueil de nouvelles
de Pierre Granaud, qui donne une image très réaliste de la société tahitienne (collection
Lettres du Pacifique, L’Harmattan, 2011), ou le récit "Les Montagnes du Pacifique", de
Dominique Cadilhac, (collection Lettres du Pacifique, L’Harmattan, 2006), ouvrages cités
dans ce livre.
12 SOMMAIRE
Avant-propos, 25 ans après Tahiti dans toute sa littérature ...................... 17
Chapitre I. Naître à l’île-térature ............................................................... 25
Patrie littéraire et " transparence intérieure " ............................................... 25
" Une quête passionnée des vérités insaisissables de soi et du monde
à travers les mots " .......................... 27
" J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette sur le sable au bord de la mer " .... 28
Tahiti, l’île où s’inventent et se croisent les littératures ................................ 31
Des " petits signes noirs et parleurs " à la littérature .................................... 37
" Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ! " ........................................ 46
Tahiti ou l’atelier d’une invention littéraire .................................................. 50
La lecture, de J. M. Pambrun, un exercice d’émancipation en littérature .... 52
L’écriture (de voyage) au risque du mensonge (de la fiction) ....................... 55
" Ecrire en pays dominé " ............................................................................. 56
Chapitre II. Existe-t-il une ou plusieurs littératures en Polynésie
française ? Un essai de segmentation de la littérature polynésienne .................... 61
La Polynésie française constitue un champ littéraire stimulant .................. 61
Les cinq segments de littérature présents en Polynésie française ............... 64
1. La littérature orale polynésienne traditionnelle ..................... 66
2. La littérature océanienne........................................................ 68
3. La littérature néo-océanienne ............................................... .69
4. La littérature francophone autochtone ................................... 71
5. La littérature polynésiennophone (tahitianophone...)
contemporaine ........................................................................... 72
Conclusion : des littératures et des langues ................................................ 74
Situation de la langue française et de la francophonie
en Polynésie française ................................................................................ 76
Chapitre III. La littérature océanienne .................................................... 81
Quelques jalons dans l’imaginaire occidental ............................................ 81
1. Une rupture épistémologique ................................................. 82
2. Aux antipodes de l’Europe : fantasme et inversion ............... 83
3. La question de l’altérité ......................................................... 87
884. L’ailleurs................................................................................
Repères historiques et survol de la littérature océanienne .......................... 89
1. De 1769 à 1842 ...................................................................... 89
2. De 1842 à 1960 91
3. A partir de..................................................................... 96
Les composantes du mythe tahitien et son évolution ................................. 97
Histoire et littérature ................................................................................... 99
13La littérature coloniale .............................................................................. 102
L’énoncé colonial .............................................105
La littérature exotique .......................................108
Exotisme et littérature coloniale ............................................................... 109
Le patchwork polynésien ................................... 111
Exotisme et littérature coloniale réunis dans L’Archipel des voluptés ..... 116
Les deux exotismes antagonistes .............................................................. 124
La poésie entre mythe et académisme ...................................................... 127
Le postexotisme contemporain ..................................131
De la géographie naturelle et humaine à l’écriture
de l’insularité ............................................................................................ 133
1. L’île paradis ......................................................................... 140
2. L’île au trésor ...................................................................... 140
3. L’île fantôme maudite ......................................................... 143
4. L’île tragique .............................................144
5. La mer comme antidote à la mort dans l’île
chez Reverzy ........................................................................... 145
6. L’île où Robinson est une femme ........................................ 147
Mots d’ombres et de lumières autour de Paul Gauguin ............................ 148
Les amours d’un vieux peintre aux îles Marquises ....................... 150
Les relations féminines du peintre ................................................. 152
Fonctionnement de la littérature océanienne ............................................ 156
La production littéraire des années 1960-2013 : post-exotisme
et non-lieu ................................................................................................. 160
1960-2013 : " Depuis le temps où Melville et Stevenson
inventèrent le roman polynésien… "… .......................................... 161
Et voguent les Marquises .............................................................. 173
1960/2013 : la poésie .................................................................... 176
1960/2013 : le théâtre à la portion congrue ................................... 179 polar vivifié par le nucléaire .................................. 180
1960/2013 : la timide présence de la science-fiction ..................... 181 bande dessinée s’invite à Tahiti ............................. 182
Hugo Pratt : " J’avais un rendez-vous… " ..................................... 186
1960/2013 : la littérature de jeunesse, un marché porteur ............. 188
Le livre pour la jeunesse : un pacte de lecture reposant sur
le plaisir ....................................................193
1960/2013 : les yachtmen assurent l’imaginaire vagabond ........... 194
Qu’apportent les récits de ces navigateurs modernes ? ................. 197
1960/2013 : l’essai journalistique .................................................. 197
Moruroa mon désamour ..........................................200
Le rejet actuel de la littérature océanienne ............................................... 204
La Polynésie, un voyage sur des flots d’encre .............................. 209
Chapitre IV La littérature néo-océanienne .................................... 211
Le nouveau segment littéraire des années soixante .................................. 212
La nouvelle en partage .............................................................................. 213
Les romans d’une Polynésie revisitée ....................................................... 217
14Le " polar " répond présent ....................................................................... 224
La poésie en recherche ............................................................................. 230
Bernard Villaret dans le bain de la science-fiction ................................... 232
Entre la science-fiction et " l’heroïc fantasy " : Polynesia de Jean-Pierre
Bonnefoy .................................................................................................. 235
La bande dessinée s’active ....................................................................... 237
La littérature de jeunesse des résidents .................................................... 238
Des récits de vie, témoignages d’expériences insulaires .......................... 242
Les yachtmen sédentarisés........................................................................ 247
Bernard Moitessier : " que faire de ma vie ? " ......................................... 249
Les essais .................................................................................................. 251
Des écrits de journalistes .......................................................................... 254
Une écriture de la différence .................................................................... 254
Chapitre V La littérature autochtone francophone .............................. 259
Quelques problèmes généraux en préalable.............................................. 261
Pourquoi l’écrit littéraire ne s’est-il pas imposé plus tôt
en Polynésie française ? ............................................................................ 265
Publier dans les années soixante-dix ....................................................... .271
Portrait : Flora Aurima-Devatine ou la passion de la culture souveraine . 275
Conservation et développement de la culture polynésienne ..................... 279
Un essai de périodisation de la production littéraire polynésienne
de 1980 à 2013 ......................................................................................... 282
Le " discours polynésien " en littérature autochtone ............................... .286
Le discours de l’identité .......................................................................... .287
Le récit de vie comme support à la quête d’identité ................................. 293
1. Jimmy Ly à la recherche de "l’identité perdue"................ 295
2. Un récit de vie pour l’essentiel : Nathalie Salmon-Hudry 297
L’identité souffrance ............................................................................... .298
Moanam-Vaki ou le malheur en héritage, chez Moetai Brotherson ......... 302
L’identité révolte ...................................................................................... 308
L’identité créatrice.................................................................................... 311
L’écriture créatrice dans la littérature de jeunesse .................................... 314
Entre l’identité "racine" et l’identité "relation" ........................................ 317
Dans le travail du deuil ............................................................................. 324
Une littérature sans père ........................................................................... 329
Le dévoilement des réalités insulaires ...................................................... 330
Portrait : l’atypique Alexandre Moeava Ata ............................................. 338
Le voyage vers soi .................................................................................... 345
Une revue pour s’exprimer et s’affirmer : Litterama’ohi ........................ .348
Fabriquer une littérature nationale ............................................................ 352
L’engagement politique des écrivains polynésiens .................................. 361
Portrait : Chantal Spitz, une voix rebelle .................................................. 370
Le monde manichéen révélé dans L’île des rêves écrasés ........................ 372
Hombo ou le portrait d’un colonisé ............................................... 37 4
Elles, terre d’enfance : une dépression existencielle ? .................. 377
Les Pensées insolentes et inutiles de Chantal Spitz ...................... 380
15Métissage et littérature ............................................................................. 384
Une littérature véhicule de cultures .......................................................... 389
La littérature autochtone dans le miroir des écrivains .............................. 394
Représentations littéraires de la société polynésienne .............................. 399
Pour conclure, provisoirement .................................................................. 402
Chapitre VI. De l’amour des îles aux îles de l’amour ............................ 405
Actualité du thème .................................................................................... 405
Pourquoi et comment l’Occidental aime-t-il les îles ? .............................. 409
" Les îles où l’on meurt d’amour " ........................................................... 411
Recherche de contrepoints ........................................................................ 417
1. Les récits de femmes voyageuses ..................................... 418
2. Le point de vue de la littérature francophone autochtone . 423
3. Les analyses de l’anthropologie contemporaine ............... 431
Les îles, lieux de vie des femmes ............................................................. 438
Conclusion. Lire et écrire l’île-térature polynésienne ............................ 441
" J’écris…, à quoi cela sert-il ? " ............................................................. 441
Toute littérature est identitaire .................................................................. 443
Des parcours littéraires créatifs en île-térature ......................................... 445
Une autre littérature est-elle possible en Polynésie ?................................ 447
Vers des rencontres croisées ..................................................................... 450
" Tout est à bâtir " .................................................................................... 452
Annexes ...................................................................................................... 453
1. La construction de l’image polymorphe de Tahiti ................................ 454
2. Objets d’études et problématiques littéraires adaptés à la pédagogie ... 458
3. Bibliographies critiques
- Générale, coloniale francophone ................................................. 460
- Océanienne.................................................................................. 461
- Polynésienne personnelle ............................................................ 463
4. Table des Aquarelles ............................................................................ 468
5. Index des noms d’auteurs cités ............................................................. 469
16AVANT-PROPOS
25 ans après Tahiti dans toute sa littérature
Ce nouveau livre, Flots d’encre sur Tahiti, ne remplace pas
totalement l’ouvrage Tahiti dans toute sa littérature, que j’ai publié en 1989
et qui, faute d’équivalent ou de mieux, est encore disponible aujourd’hui,
après avoir été réédité en 2004. Ce premier ouvrage reprenait l’essentiel de
ma thèse d’Université soutenue en 1986 à Paris, intitulée Essai sur la
littérature française d’Océanie. Il rendait compte essentiellement de la
littérature de voyage (Bougainville et le déploiement d’un univers
imaginaire), des personnages de cette littérature (la vahiné, le Tahitien, le
Blanc, le Chinois), des écrits exotiques et coloniaux (Radiguet, Loti,
Segalen, Dorsenne), ainsi que de la modernité littéraire (Gary, la bande
dessinée, le polar). Ce nouveau livre, Flots d’encre sur Tahiti, réduit
l’importance de ce segment littéraire traditionnel, car il s’ouvre aux
nouvelles littératures qui sont apparues depuis trente ans dans l’espace
polynésien. Ce livre prolonge et vient compléter l’ancien, bien souvent le
repenser, et toujours l’actualiser. C’est donc surtout un nouvel objet qui
s’offre au lecteur.
Parce que la production littéraire s’est considérablement diversifiée
et enrichie depuis un quart de siècle, notamment avec le développement
d’une littérature autochtone francophone, parce que la création d’une
Université française dans le Pacifique (1987) a ouvert aux chercheurs un
vaste champ d’études proche de leur enseignement – notamment en
littérature – , parce que l’édition locale publie maintenant sans sourciller
l’ensemble des auteurs de Polynésie, parce que, enfin, ma propre perception
du phénomène littéraire océanien a évolué avec le temps, j’ai pensé qu’il
était utile, vingt-cinq années après Tahiti dans toute sa littérature, de
proposer un nouvel ouvrage consacré à la littérature produite à et sur Tahiti
et les archipels, et à l’image du précédent, de type généraliste.
J’ai préféré, dans cet ouvrage, aborder la littérature de fiction,
plutôt que celle des nombreux récits de voyage écrits sur la Polynésie.
Certaines études, présentes dans ce livre, ont été déjà publiées en France ou
en Polynésie de manière disparate depuis 1990. Elles ont toutes été reprises,
reformulées, voire refondues. Flots d’encre sur Tahiti est donc un nouveau
livre qui se présente au lecteur, comme une suite, un supplément – j’aime ce
173terme qui rappelle Diderot ou Giraudoux – en quelque sorte au Tahiti dans
toute sa littérature. Comme la production littéraire demeure très importante,
qu’elle se renouvelle et se diversifie, on le verra tout au long de cet ouvrage,
les lecteurs en Polynésie ne devraient que se réjouir de bénéficier d’une telle
palette créative, qui permet en même temps, de s’interroger sur l’appétence
des écrivains pour une Polynésie visitée par la littérature.

Il y a maintenant près de quarante ans, lorsque j’ai commencé mes
recherches autour de la littérature produite sur la Polynésie, le corpus était
plus réduit qu’aujourd’hui et passablement univoque. Quant aux
représentations internes ou externes qui affectaient la Polynésie, elles
étaient en très grande partie empreintes de clichés et d’une grande naïveté,
appelons-les succédanés de l’exotisme finissant. Pierre Loti avec son
Mariage, à durée déterminée, était, et de loin, préféré, à Tahiti, aux difficiles
Immémoriaux de Victor Segalen. Depuis les mentalités ont évolué : les
mouvements sociaux récurrents qu’a connus la Polynésie ont brisé son
image idyllique, les médias renvoient d’elle une vision souvent fracturée,
même si l’ère du numérique et d’internet a plutôt tendance à répercuter une
vision stéréotypée du pays. On ose néanmoins, depuis peu, évoquer
ouvertement le colonialisme français et ses effets, de même la critique de
l’évangélisation a désormais atteint les rivages insulaires. Avec le risque
encouru de produire de la pensée toute faite et de la caricature. L’époque où
la Polynésie flottait sur son océan – littérairement parlant – dans un " isolat
culturel " semble bien révolue, bien que cette posture ait encore des
partisans sur place. C’est dire comme l’esprit rattrape maintenant l’histoire.
Il demeure pourtant une vision double des réalités : d’un côté, il y a le
mensonge touristique au sujet duquel personne n’est dupe, mais il fait
vendre et vivre, c’est une scène que l’on se joue et qui, parfois, rassure. De
l’autre, il y a la vision plus complexe, sans pour autant être toujours plus
vraie, d’une Polynésie à la fois traditionnelle et moderne, un pays
apparemment banalisé, comme domestiqué par la pensée occidentale, mais
toujours autre comme toujours ailleurs, rebelle, résistant et renaissant, tel le
phénix.
Si la Polynésie a pu paraître une invention des écrivains depuis le
e XVIII , aujourd’hui des forces vives internes cherchent à redresser son
identité. À une littérature dont la plus grande partie des productions était
jadis " sûre d’elle-même et dominatrice ", s’ajoute une nouvelle, qui se
glisse à côté de l’ancienne, feignant de ne pas la voir, ou parfois en rupture
ouverte avec elle. Mais si l’on souhaite qu’il y ait, un jour, rapprochement
voire rencontre entre elles, il nous faut les comprendre et gérer la distance
qui les sépare, afin que le dialogue soit rendu, enfin, possible.

3 Denis Diderot a écrit le Supplément au voyage de Bougainville et Jean Giraudoux
le Supplément au voyage de Cook.
184 Dans son ouvrage Le démon de la théorie , Antoine Compagnon
nous met en garde contre la tendance à trop théoriser la littérature : " La
visée de la théorie est en effet, la déroute du sens commun ", écrit-il, en
proclamant le " doute théorique ". Je partage ce point de vue. La critique
littéraire doit trouver son espace et sa juste parole, entre l’écrit personnel de
l’écrivain, perçu par " le moi liseur ", et une nécessaire réflexion
d’ensemble. Cette dernière a souvent tendance à nier l’identité subjective
qui fonde pourtant la littérature. La somme des subjectivités ne crée pas,
pour autant, une vérité théorique. Et en critique littéraire, les approches
inductives me paraissent les plus pertinentes.
J’ai souhaité donc, dans ce livre, présenter successivement, les
démarches individuelles, singulières et créatrices d’écrivains, puis des
tendances littéraires plus générales, en cherchant à entrer en empathie avec
l’univers imaginaire des littérateurs.

Il y a trente-cinq ans encore, la Polynésie se faisait difficilement
entendre en France métropolitaine : les revendications politiques locales
d’une part, le contentieux nucléaire d’autre part, entraînaient des surdités
coupables. L’argent déversé devait faire taire le pays des vahinés. Depuis, le
débat calédonien est devenu, un temps, un enjeu politique franco-français,
qui fit découvrir aux métropolitains l’existence d’un Pacifique francophone
qu’ils ignoraient, avec des sociétés " postcoloniales " aux identités
composites. Les systèmes de communication se sont multipliés, et l’accès à
la Polynésie n’a plus été réservé à une infime minorité fortunée, " méritant "
le voyage, comme un véritable pèlerinage en direction de notre archéologie
mentale. Pourtant, les responsables d’émissions télévisées, consacrées au
voyage et aux îles, parcourent régulièrement la Polynésie et en offrent
encore bien souvent une vision simplifiée voire caricaturale, à tel point
qu’on peut se demander s’il est possible de conjurer les idées toutes faites.
" Le divers " comme l’écrivait Segalen a décru. La Polynésie a
découvert en même temps que son autonomie relative, ébahie, le prix de sa
propre modernité. Les influences s’entrechoquent, les valeurs se croisent
comme le sang dans les veines de la population, la rationalité polynésienne,
malmenée, et la rationalité franco mondiale, si longtemps conquérante,
tissent leurs toiles entremêlées et jouent malicieusement soit au chat et à la
souris, soit à qui perd gagne. Un Pays moderne et traditionnel se construit
désormais, utilisant vis-à-vis de l’État une stratégie faite de ruse et de
grignotages permanents, car telle est la marge de manœuvre qui demeure
dans un pays juridiquement comme idéologiquement encore dominé, et riche
d’une prodigalité intéressée.
Or chacun sait aussi qu’une indépendance n’entraîne pas forcément
émancipation et libération.

4 Antoine Compagnon, Le démon de la théorie, éditions du Seuil, 1998, page 305.
19 Certains discours sur la Polynésie ont vieilli, ne passent plus la
rampe, sauf parfois sous le ton badin de la nostalgie. De nouvelles paroles
émergent ; la chanson polynésienne même, qui semblait se satisfaire, depuis
cinquante ans, de ses anachroniques refrains de charme à la Tino Rossi, est
bousculée par de jeunes artistes qui abordent de front les problèmes
contemporains : la culture, l’environnement, le respect de la personne, les
droits de l’homme, la liberté, et ainsi la langoureuse valse semble-t-elle
reléguée désormais à l’heure matinale où les bringues finissent.

5 Depuis " le taui " de 2004, l’expression publique, en Polynésie,
s’est libéré des peurs qu’un pouvoir fort local avait fait longtemps peser, en
calquant sa pratique politique sur le modèle autoritaire de l’administration
coloniale. Le " taui " a entraîné un débat inédit, voire nouveau, sur les
questions politiques et sociales, celles du nucléaire, de l’indépendance et de
la bonne gouvernance. Le discours public s’est à la fois radicalisé et en
partie modernisé, même s’il ne s’est pas traduit en termes électoraux.

La Polynésie est, vit, se voit, se chante, se dit, et maintenant surtout
s’écrit. Cela est pour elle un atout exceptionnel, comme savent parfois
l’offrir les dés de la chance, mais en même temps, tout à la fois, cela a été
son drame, car l’Océanie était déjà écrite par les Occidentaux avant même
que ces derniers ne parviennent sur ses rivages ! Ou mieux, à l’issue de leur
voyage, dans les récits consacrés, on se rend compte qu’au lieu de
rencontrer l’altérité, bien souvent, ils sont venus et s’y sont rencontrés
euxmêmes ! Démarche utile, mais frustrante également !

L’Océanie ne pouvait exister par et pour elle-même, mais toujours
par rapport à des valeurs et des modes de l’ailleurs. La littérature doit-elle
alors s’estimer coupable d’avoir manqué sa rencontre et diffusé des
représentations erronées ? " Quel Gallimard en rupture de Goncourt n’a
envisagé un jour d’aller fonder les Éditions du Pacifique ? " se demande,
6amusé, l’écrivain corrézien Denis Tillinac, à l’issue de son séjour tahitien ,
après avoir, lui aussi, commencé à feuilleter les pages de l’immense livre
polynésien.

Des voix s’élèvent et tentent d’élucider l’une ou l’autre des réalités
vécues ou perçues dans cette Polynésie contemporaine. Ces voix se font
encore difficilement entendre. Elles ne prennent pas non plus forcément le
chemin attendu. Ce livre leur donne la parole et tâche d’ouvrir une
communication, si possible un chemin de compréhension.

5 Le terme signifie changement en tahitien et renvoie à l’accession inattendue au
pouvoir d’une majorité indépendantiste à l’issue du scrutin territorial de 2004.
6 Denis Tillinac, Le tour des îles, Le Dilettante, 1984, page 10.
20 En effet, l’une des voies qui conduit à la connaissance (voire à la
méconnaissance) de l’homme, s’appelle… la littérature : elle est une vaste
quête permanente, renouvelée, méandreuse. En définitive, ce qui m’intéresse
à travers les différentes études que je mène depuis trois décennies sur cette
" mer faite d’îles ", d’hommes, d’existences, de ciel, de légendes et d’océan,
c’est la connaissance qu’offre la littérature de " l’humain fondamental ",
comme l’a magnifiquement écrit Romain Gary. Quand donc la littérature
tient-elle le discours des gens qu’elle comprend, quand donc s’en
écarte-telle et les trahit-elle, peut-être ? Y a-t-il un discours juste sur la Polynésie ?
Celui auquel elle semble se prêter depuis une décennie, qui étrille la
colonisation, valorise l’autochtonie, questionne l’évangélisation, parle de
blessure et de souffrance, est-il plus vrai que d’autres, devenus obsolètes ?
Je veux parler des livres qui évoquaient le paradis, le bonheur et la joie de
vivre des Polynésiens. Conjecture, congruence ou vérité des mots ? Peut-on
rompre enfin avec l’opacité voire l’invisibilité de cette Polynésie profonde et
si lointaine, même lorsqu’on y réside ?

À la démarche littéraire, qui lie l’observation à l’écriture et à la
fiction, j’ai souhaité associer, quand cela me paraissait éclairant, les
apports des sciences humaines qui conduisent, souvent à partir du même
matériau, – l’ensemble de la littérature consacrée aux îles –, des objectifs
seconds si proches : connaître et comprendre l’homme dans son milieu et
son histoire. Non seulement chaque discipline tient un discours sur la
Polynésie, mais en outre chacune témoigne de la possible évolution du pays,
c’est-à-dire que chaque science humaine balise l’époque, ou anticipe sur les
forces agissantes et de possibles représentations futures. C’est pourquoi il
est important de ne pas être indifférent à la pluralité des regards posés.

Enfin, fréquentant depuis bientôt quarante ans les livres que la
Polynésie a inspirés, j’en propose des analyses, j’exprime un ou plusieurs
points de vue, je recherche des significations, j’interprète également et
j’émets même, parfois, des jugements, le tout effectué en accord avec ma
liberté d’appréciation. La fonction critique est, en effet, libre, elle inclut sa
marge de risque, de passion et d’erreurs, ou n’est pas. Je n’ignore certes
pas non plus la réalité existentielle des hommes et les femmes qui ont puisé
leur encre dans les lagons polynésiens, mais ce sont les écrits qui, d’abord,
m’intéressent ici parce qu’ils révèlent ce surprenant " alliage " que l’on
nomme littérature. J’ignore encore moins que ma sensibilité, les méthodes
critiques empruntées, les points de vue développés renvoient à une
perception occidentale du fait littéraire, mais si cette dernière ne permet pas
d’embrasser en totalité le phénomène littéraire polynésien, le partage
d’imaginaires existe néanmoins. Toute rationalité se heurte à ses propres
limites, en être conscient rend modeste le chercheur. L’idéal serait de
pouvoir faire naviguer plusieurs discours de front, une forme de voyage
21interculturel qui augmenterait notre lucidité sur l’activité littéraire. Tout est
langage, affirmait-on dans les années soixante-dix, et je le revendique
encore aujourd’hui. La Polynésie renvoie à une foule de discours, une
auberge espagnole de mots, de mets, chacun d’entre nous choisissant celui
qui lui convient, selon ses goûts et ses aspirations.

Ce livre se propose donc d’étudier les littératures présentes en
Polynésie, une fois opérée une segmentation en cinq ramifications. Ces
études seront menées d’abord au risque d’elles-mêmes, puis entre elles et la
société dans laquelle elles s’infusent. Ensuite les littératures polynésiennes
seront confrontées à quelques productions de leurs cousines francophones
ou anglophones des Caraïbes, d’Afrique ou du Pacifique. Enfin, parfois,
elles seront rapprochées de la littérature française actuelle. Il ne s’agit pas
là de fondre les littératures polynésiennes dans des ensembles plus vastes,
mais d’établir des correspondances, d’ouvrir des liens, des passages entre
elles, parce que les hommes et les femmes qui écrivent, les portent déjà en
eux. Cette démarche, en aucune façon assimilationniste, a aussi pour
objectifs et effets de faire dialoguer les littératures, à égalité de qualité et
d’importance, c’est-à-dire sans discrimination ni hiérarchie, et de mesurer
les diversités rencontrées, les convergences et les différences aussi, comme
les expériences humaines et littéraires partagées.

Deux lectures en parallèle peuvent être menées de cet ouvrage : la
première, au fil des pages, permet de découvrir les littératures présentes en
e Polynésie depuis le XVIII . La deuxième se faufile au bas des pages, grâce
au jeu des notes qui les parcourt ; elle autorise le lecteur à s’introduire dans
un réseau de liens, de références, d’allusions, de commentaires dont la
fonction consiste à faire dialoguer les écrits d’ici ou d’ailleurs, littéraires ou
non, offrant ainsi l’opportunité de prolonger et d’élargir le sujet du livre.

La littérature n’identifie pas seulement son langage, ses mots à une
série d’hypothétiques représentations plus ou moins fidèles de réalités aussi
évidentes qu’incontournables, la littérature renvoie d’abord à des fictions.
C’est une création de l’esprit, et rechercher uniquement la conformité de
son discours par rapport à un réel – bien souvent perçu subjectivement –
ferait oublier ce qu’est d’abord et avant tout la littérature : la passion et le
risque des mots, car ce sont eux qui donnent la vie aux récits. Et en ce
domaine, la Polynésie possède de véritables littératures, c’est-à-dire pour
chacune d’entre elles, selon le lieu de leur ancrage, une expérience
qualifiante sur les mots et l’imaginaire, de Bougainville à Devatine, en
passant par Segalen, Reverzy, Spitz, etc.

Cet ouvrage Flots d’encre sur Tahiti, renvoie enfin à un nombre
important de récits publiés sur la Polynésie, dont témoignent les très
22nombreuses citations qui l'illustrent. Est-il besoin de rappeler à leur sujet
que toute citation est toujours associée à un contexte particulier, mais aussi
à un moment dans le temps, l'écrivain, comme chaque homme, évoluant au
cours de son existence.

Flots d'encre forme en quelque sorte un livre sur les livres, il est
aussi un écrit de recherches, d’interrogations personnelles, de tâtonnements,
qui expriment mon propre cheminement, mes enthousiasmes, mes doutes,
mes plaisirs aussi, créés, suscités, vécus à travers la lecture et les relectures
des récits inspirés par la Polynésie. Vivant, depuis quatre décennies, au
milieu des ouvrages polynésiens, qui constituent mon environnement évolutif
quotidien, visible et intellectuel, il se pourrait bien, in fine, que parler des
autres à travers leurs livres, soit aussi une manière de parler de soi…


Tahiti, Vinezac
Juillet 2013 - mars 2015





















Inboorlingen van Tahiti (Rixens/Mildibrand, Holland 1877)



L’auteur remercie chaleureusement Christine Fabre pour son aide déterminante
apportée à la confection et à la réalisation de cet ouvrage.
23



" Brume des souvenirs d'Hakaui ", Nuku Hiva, 2012, ©A'amu


___________
24
Chapitre I


Naître à l’île-térature


Patrie littéraire et " transparence intérieure "

Pour l’écrivain, d’une manière ou d’une autre, la littérature est une
" patrie ", l’île-térature, sa patrie, unique, souvent exclusive, protégée, semée
de mots, peuplée de personnages, meublée d’aventures, une patrie intime,
fertilisée de page en page, au prix d’un travail secret, solitaire et silencieux
sur lui-même, sur le langage et l’imaginaire.

La patrie de l’écrivain est composée de sa propre langue, de ses lieux
d’ancrage, et d’une langue d’écriture mosaïquée, qui agence et
métamorphose le spectre du vécu. L’écrivain attrape les mots comme le
peintre la lumière, il s’incarne dans la langue qu’il crée et qui, à son tour,
invente la vie. Le mot se substitue désormais pour l’écrivain à la réalité.
Cette patrie est un monde parallèle, où se dissout le jeu social, avec sa
géographie, ses bornes et lisières, ses dépaysements, sa géologie et ses
altérités.

Avec le temps, cette patrie se construit, s’épanouit, se partage, se
défend, traverse toute frontière, s’effiloche quelquefois, meurt de chaque
mort d’écrivain et toujours, telle le phénix, renaît de ses cendres. Car il n’y a
pas de vraie mort en littérature, parfois un discret mais inépuisable murmure.
Toute écriture se régénère en quelque sorte. Parfois aussi, les lieux intérieurs
de l’écrivain le coupent d’autrui, et alors, comme à Jéricho, les murs doivent
tomber, les frontières se déplacer. Faute de quoi la littérature devient
cruellement absente.

Cette patrie ne devrait pas connaître d’hymne national, mais des
musiques particulières, toujours personnelles. Les paysages deviennent eux
aussi littérature. Terre seconde, elle se construit à partir de l’humus de la vie
et de la sève de l’existence. Il n’y a pas de maladie ou de folie en littérature,
il y a seulement des émotions et des épreuves, du malheur détourné aussi,
qui offre une profondeur variable aux mots et aux choses. Elle ouvre et
s’ouvre à quantités de mondes, elle donne à ressentir quelque chose qui ne se
diffuse pas dans la vie.

C’est en cela qu’elle est indispensable.
Elle est le fantasme de la liberté.
25L’écrivain invente ses clercs, son peuple de lecteurs invisibles qui
deviennent autant de citoyens choisis, fantassins autant convaincus
qu’enthousiastes ou exigeants, parfois déçus. Ils embarquent et voyagent
dans les mots, au fil des pages qui se déroulent et s’envolent et aventurent la
vie. Royaume serein comme fracturé, où alternent les réalités humaines et
ses simulacres, guerre et paix, amour et haine, dans une sorte de théâtre de
clair-obscur qui voit s’éveiller à la lumière et à la vie des personnages, issus
des mythes et des légendes, mais aussi d’un père et d’une mère de l’humaine
condition.
La littérature évoque quelque chose qui ne peut être dit et qui ne
s’approche que par le jeu de métaphores, elle poursuit cet objet perdu, à
jamais disparu, qui survit dans les mots que chacun trace, comme une pêche
en eau sombre. On écrit trop souvent sur un pic de douleur, sur une ruine qui
devient alors gravité, Les mots consolent et font émerger le deuil impossible,
d’un temps, d’un état, d’une antériorité, d’une image, d’un indicible obstiné.
La littérature poursuit le rêve d’une cité idéale, mais elle sait que l’utopie
s’arrête à la frontière du moi, lorsque l’individu bascule dans la vie.
L’île-térature puise et trouve son écho si particulier, sa résonance et
sa musique, auprès de lieux et d’êtres humains qui lui donnent vie : le monde
des îles du Pacifique Sud, le monde des hommes de culture polynésienne
auquel sont venus s’ajouter les hommes de nombreux ailleurs, qui ont visité
ces îles, y ont élu domicile et parfois y ont fait souche, parce qu’ils ont
trouvé, en ces lieux, quelque chose qu’ils ignoraient jusqu’alors.
L’îletérature est l’effet produit par ces rencontres, comme une vague, infiniment
recommencée.

Face à la littérature, sur une île, une autre île, un promontoire ou un
continent, ailleurs en tout cas, campe la critique. Elle se nourrit de la vie d’en
face, observe cette scène et ces jeux d’ombres et de lumière, qu’elle se doit
de décoder, de décrypter, de décomposer. Elle sait qu’un mot n’est jamais à
sa place, qu’un mot en masque un autre ou qu’il est employé à la place d’un
autre. Elle déplie les phrases, sait qu’un père n’est pas le père, et sous
l’écorce des mots, elle recherche l’ineffable, l’invisible entreprise folle,
aléatoire, même si elle abdique souvent avant que d’arriver au terme de son
parcours. Elle est à la vague qui porte le livre jusqu’à la plage de lecture, ce
que sont les chevaux de Neptune sur l’océan, parcourant le récif un jour
d’alizé.

La littérature n’est véritablement elle-même que lorsqu’elle est la
seule à nous faire accéder à son expérience, son savoir, à ses émotions et sa
vision des choses, lorsqu’elle bruisse de ses mots et de leurs sens
particuliers. Ce n’est pas faire preuve d’élitisme que d’affirmer que toute
écriture n’est pas littérature. Partout où elle vogue de consert au côté d’une
autre forme d’expression (le cinéma, le documentaire, certaines sciences
26humaines comme la psychologie ou la sociologie), elle trahit son identité
spécifique, ce pour quoi elle existe et poursuit sa route plusieurs fois
millénaire. Elle se replie alors dans sa fragilité fondatrice et se doit de
réinventer son territoire. Ce qu’elle fait d’époque en époque, avec témérité.
Dans le large champ du réel et des représentations, la littérature cherche à
7révéler la " transparence intérieure " de chaque individu avec ses mots et
leur écho.
" Mal nommer les choses, écrit Albert Camus, c’est ajouter au
malheur du monde ". Ecrivains et critiques, comme tous ceux qui travaillent
sur le langage, le savent, peut-être. Ainsi la tâche la plus ardue consiste à
nommer à bon escient ce monde particulier qui renvoie, qui atteste, qui est la
littérature. Coller le mot juste aux émotions ressenties, tel est l’un des enjeux
de l’écriture littéraire. Pourtant, écrire, c’est aussi cacher des mots sous les
mots empruntés, que le critique se doit de dénicher, comme on réveille sur
l’estran un crabe dissimulé sous une pierre que l’on vient juste de retourner :
En effet, évoquant l’atypique personnage de Palabaud, au début du Passage,
Jean Reverzy exprime à merveille l’une des composantes essentielles de la
littérature : " j’entendais sa parole étrange… Certains mots lui faisaient
peur ; il les évitait, tachant de les remplacer par un geste ou une
8métaphore ". Taire un mot, le remplacer par un autre ou une image, c’est la
pratique de l’écrivain, et c’est aussi le travail du critique de les mettre à vif.
Un jour déjà ancien, alors que je feuilletais, un peu moins
distraitement que d’habitude, un livre choisi presque par effraction, j’ai
surpris et retenu une phrase dont quelques mots m’ont plu et intrigué ; ils
semblaient rencontrer une vision de la littérature que je recherchais
intérieurement. Cette phrase me revient sans cesse en tête, comme un refrain
ou une interrogation. Je me propose, ici, de la partager. Ces quelques mots
définissaient la littérature comme :

" Une quête passionnée des vérités insaisissables
de soi et du monde à travers les mots "

J’ai dû aimer, je crois, l’idée que la littérature manifeste cette rare
opiniâtreté humaine à vouloir s’approcher d’un objet à peu près inaccessible,
objet qui se dérobe sans cesse et dont les mots pour le formuler attestent de
cette fuite, de ce manque, de cette perte. La littérature serait-elle l’un des
avatars de l’aventure dramatique de Sisyphe, éternellement recommencée ?


7 Selon l’expression de Dorrit Cohn, dans La transparence intérieure, éditions du
Seuil, 1981.
8 Jean Reverzy, Le passage, Julliard, 1954, page 14.
27" Une quête passionnée des vérités insaisissables
de soi et du monde… "

Mais, comment naître à la littérature ?
Dans Noa-Noa, le récit racontant son premier séjour à Tahiti (1895),
Paul Gauguin écrit :

" J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette
9sur le sable au bord de la mer "

À la droite du peintre, se dessine l’île de Moorea dans un ciel, au
loin, incendié par la lumière du couchant. Paysage chromatique presque
irréel qui contraste avec le ton pastel des natures tempérées et brumeuses, de
Bretagne notamment.

L’écrivain lyonnais, Jean Reverzy (1914-1959), l’auteur du très
puissant roman Le passage, raconte l’agonie et la mort de Palabaud, un
amoureux des mers du Sud qui a " trop aimé la mer ", à l’époque dégradée
du colonialisme finissant. L’ouvrage est censé se dérouler partiellement
10entre les deux motu ouvrant l’entrée du lagon de l’île de Raiatea et
l’hypothétique hôtel des mers du Sud, où se croisent et se rencontrent les
populations de l’île, où se font et se défont les couples bigarrés, où se vivent
des sexualités sans amour.
Jean Reverzy découvre cette phrase de Gauguin au cours d’une
lecture d’adolescence, à dix-sept ans, il la cache au fond de lui, elle " allait
jouer un rôle immense en ma vie " confie-t-il, et il la réemploie, quelque
trente années plus tard, dans une lettre qu’il adresse, une fois arrivé à Tahiti,
à son fils Jean-François, demeuré en France. L’écrivain a enfin commencé
son voyage en Océanie ; il a la ferme intention de revivre l’expérience du
peintre Gauguin qui l’avait tant fasciné depuis ses jeunes années lyonnaises
de l’entre-deux-guerres, lorsqu’il découvrit dans un musée de sa ville, le
11tableau Nave nave mahana qui consacre pleinement le rêve océanien. Cette
rencontre, il entend la mener, non à travers la peinture, mais avec et dans les
mots, ceux qui fondent l’irremplaçable littérature.

Entre-temps et déjà, il découvre aussi l’envers du décor, la
désillusion du voyage et des rêves d’enfant : " alors que la route longe la
mer, je me trouve… presque déçu… Comment travaillerais-je à revoir ce qui
fut le point de départ d’un rêve puéril réalisé depuis des années : les

9 Paul Gauguin, Noa-Noa, éditions Complexe 1989, page 36.
10 Ilot.
11 Jours délicieux. Révélation faite par le fils de l’écrivain, Jean-François Reverzy,
lors du colloque sur l’exotisme, Didier 1988, page 387.
2812départs, les mers du Sud, les livres " ? Reverzy associe, peut-être à ses
dépens, le voyage avec la Polynésie, les livres et les crépuscules fondateurs,
" au milieu d’épreuves et de bouleversements, où ma vie tint souvent à un
fil… croisant le fer avec la bêtise humaine, mais toujours hanté par la petite
13phrase de Gauguin " :

" J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette
sur le sable au bord de la mer "

À partir de ces mots qu’il réalise enfin, Jean Reverzy entame une
aventure qui va bousculer son existence, enrichir son monde intérieur et
activer sa propre expérience littéraire.
Un seul mot, un seul acte commis un jour, personne ne sait pourquoi,
et tout commence, tout se déclenche et se détache, c’est une rupture dans
laquelle la vie passée et future est engagée. Écrivains et peintres connaissent
ces moments où le voile se déchire et permet à la voix intérieure de se faire
entendre :

" J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette
sur le sable au bord de la mer "

Rien de plus simple, en apparence que l’événement, que cette phrase
rapporte d’un moment ordinaire de la vie. La phrase est même tristement
banale, et pourtant, elle va devenir, ô combien, riche en promesse et en
expérience intime.
Ce sont les mots qui décident car ce sont eux qui témoignent de
l’expérience, même lorsqu’elle est ineffable.
Je détache quelques-uns de ces mots : " Le soir " " aller et fumer "
" le sable " et " le bord de la mer " ; dans ces mots, résident une charge
émotionnelle certaine, mais aussi leur au-delà : le monde caché auquel les
mots donnent naissance et accès.
L’attente d’abord du moment opportun, un mouvement du corps
ensuite, comme une respiration, puis une imprégnation du lieu et de sa
magie, le temps que la cigarette achève sa consomption, enfin le passage
vers un imaginaire partiellement inédit, partiellement déterminé, l’ouverture
à la liberté créatrice, à une esthétique. Les cartes de la vie sont ainsi
redistribuées. Sur une plage qui est aussi une page où les mots s’inscrivent et
se raturent. Rivage, ravage, ravissement. " Lis et rature ", " écris et rature ",
" lis et nature ", " île-térature ", littérature, enfin…. " La beauté est la
lumière des Idées " écrivait Plotin, ce qui devient par le truchement de

12 Journal, Le mal du soir, page 227, Actes Sud, 1986.
13 Citation extraite du livre Lire Reverzy, La spirale du temps par Jean-François
Reverzy, page 228.
2914François Cheng, " la beauté est la splendeur du vrai ". Beauté et vérité du
nommé et du dit marchent ensemble en écriture.

" J’allai ce soir-là, fumer une cigarette
sur le sable au bord de la mer

Le temps d’abord : un moment et une durée ; le moment où bascule
le jour en une nouvelle réalité si intense sous les tropiques, la durée comptée
d’une cigarette comme métaphore de la vie, éphémère. Temps compté au
cours duquel quelque chose d’ignoré jusqu’alors doit se dérouler, quelque
chose qui transforme le temps passé en expérience, avant de devenir langage
et littérature.
Puis l’espace comme un nouveau terrain de jeux : l’ici et l’envie de
l’ailleurs infini, l’espace dans son horizontalité manifeste et sa noire
profondeur cachée. Enfin l’individu mu par un obscur désir, l’attrait d’une
ligne de fuite et celui des abîmes.
Le temps, l’espace et l’individu donc, avec ce qui se fabrique, ce
qu’on met dans cette grande soupière, ce que tout cela devient, en chauffant
et en réchauffant : le visible, le risible et l’invisible.
" Le regard, le souffle, le livre – autant d’objets venus du réel et qui
reviennent au monde – . Si le livre change le monde, le souffle qui résonne
au tréfonds " du malade " agonisant résonne comme le ressac de l’Océan
15battant la falaise des origines ".

Ce moment-là que va vivre Gauguin, et ce lieu-là vers lequel se
dirigent ses pas, Reverzy comprend très jeune qu’ils conduisent vers un état
de captation du silence, nécessaire pour ressentir les prémices de l’œuvre.
Combien de fois, a-t-il médité ce temps à venir ? Lorsque, ayant tiré les
rideaux et fermé les volets de fer, qui le séparaient de l’avenue Lacassagne et
du monde, dans ce faubourg populaire de Lyon, une fois le dernier patient
parti, le docteur prenait son stylo et recréait avec les mots du jour, cette
grande attente. L’expérience de la mer (ou celle du désert, pour d’autres),
dans ce qu’elle révèle de recherche de pureté, signifie que, lors de cette mise
à l’écart, s’associent désormais la vie et l’écriture ; qu’elle impose, en outre,
un nouveau mode de vie, où la solitude n’est point absente, et qu’en écoutant
ce silence, va naître au fond de soi une parole singulière, unique, comme la
source qui se découvre enfin à l’air libre, après un long parcours souterrain.
16" Il faut laisser la nuit entrer dans un livre " écrivait Marguerite Duras, car
c’est aussi une manière d’évoquer cette expérience et ce secret, de libérer
cette énergie qui a pour nom l’écriture. Elle provient d’une zone si sombre

14 Cinq méditations sur la beauté, Albin Michel, 2006.
15 Jean-François Reverzy à propos de son père dans Lire Reverzy, page 230.
16 Marguerite Duras, Ecrire, Gallimard, 1993.
30de soi et dont on ne sait rien avant qu’elle se révèle sur la page. La parole se
libère à l’heure du soir et c’est la nuit qu’elle glisse et circule sur la page.

Et la fiction narrative débute là, à ce moment précis. Le voyage dans
les mots, dans la douce autant que cruelle folie des mots, commence là aussi.
C’est là que naît la voix émue qui se mue en écriture, le déploiement infini
des mots, de la résonance intérieure qu’ils provoquent. C’est une bien
étrange alchimie, mêlée à une fécondation, qui crée " la chose qui se
raconte ". On entre en littérature comme en religion, d’une certaine manière :
l’une et l’autre sont des révélations, des chemins arides et définitifs, des
sacerdoces et supposent tant d’incertitudes, sur le chemin de l’humain et du
monde. Etrangeté et radicalité de cette " vita nuova " où fuit ce que l’on
approche, les choses se transformant en tresses de mots que l’on égrène et
qui se placent sur la feuille dressée.

" J’allai, ce soir-là, fumer une cigarette
sur le sable au bord de la mer "

C’est donc une phrase inaugurale qui ouvre à notre monde ce que
l’homme, devenu l’écrivain, l’artiste porte en lui et qui ne demande qu’à
s’épanouir dans la solitude, qu’à prendre la clarté du jour pour en éclairer le
jour du lecteur, le lecteur ébahi que nous sommes…
La littérature, écrivais-je, constitue

" Une quête passionnée des vérités insaisissables de soi et du monde "

17Soit. Et maintenant qu’en est-il de la Polynésie ?

Tahiti, l’île où s’inventent et se croisent les littératures…

La Polynésie : au commencement régnait l’imaginaire. L’Océanie
occupait un espace physique encore inconnu des Occidentaux ; et pourtant
elle existait déjà dans les esprits. C’était un lieu pensé avant que d’être
sillonné et arpenté, un lieu sur lequel l’Europe glosait, projetait des

17 Dans le roman de Chantal Spitz, intitulé Hombo (2002 page 41), j’ai repéré une
phrase qui renvoie également à une expérience fondatrice d’imaginaire, plus
précisément ici d’identité dans la transmission intergénérationnelle. Le grand-père
Mahine élève son petit fils Ehu. A certains moments de leur existence, se déroulent
" "des temps de formation, d’échanges : Les nuits de paroles commencent toujours
" ".par Viens allons toi et moi au bord du lac Et là le grand-père révèle à son petit
fils les paroles légendaires, les paroles de vie, fondatrices de culture. Paradoxe
contemporain intense : c’est l’écriture qui révèle aujourd’hui les modalités, forme et
contenu, de la tradition orale.
31géographies audacieuses, produisait des hypothèses terrestres, créait du
langage et posait ses légendes. C’étaient déjà des antipodes construits en
contre-pied du monde connu. L’Europe y rêvait aussi d’un monde nouveau,
y construisait une histoire et des hommes, y projetait ses chimères, ses
utopies comme on revit ses propres mythes, comme on les réactualise au fil
des époques, comme on croit remonter le temps vers une origine unifiée et
réconciliée. Le Pacifique fut longtemps la dernière frontière…
Le navigateur James Cook a bien tordu le cou à la " terra australis
incognita ", mais l’arrivée à Tahiti par les trois circumnavigateurs (Wallis,
Bougainville et Cook) qui se sont succédé entre 1767 et 1769, a
singulièrement ouvert la voix à un autre songe, à une parole proliférante,
dont les échos, bien qu’assourdis aujourd’hui, s’entendent encore, près de
deux cent cinquante ans plus tard.
Ils l'ont affirmé haut et fort : il y a des îles si étonnantes à l’horizon !
Dominent, d’emblée, un sentiment d’extase et un hymne à la vie, à la
lumière, à la beauté, à la bonté et au bonheur de l’homme. Puis s’élabore une
représentation idéalisée de l’humanité ! Telle une révélation d’essence
divine, l’histoire humaine est rapidement à repenser, est à réécrire, une
nouvelle histoire des hommes s’impose et doit prévaloir, maintenant que les
yeux ont vu les " îles des mers du Sud ". Emerge alors une irrésistible envie
de dire, d’écrire, de décrire, de représenter, de partager enfin avec le monde
connu cette découverte enthousiaste, unique, de l’inconnu, lequel aussitôt
cesse de l’être et fait désormais du voyage une impossibilité, voire une
nostalgie.
Adieu les îles, bonjour la littérature ! Avec ferveur, les écrivains se
sont introduits dans le labyrinthe de l’île, ont accompli leur Odyssée, d’île en
presqu’île, ont visité Cythère, le jardin d’Eden, autant de voyages accomplis,
à leur insu, au cœur même de leur culture d’origine, comme si, en définitive,
ils n’avaient jamais traversé les océans. Cette expérience constitue une
somptueuse allégorie de la littérature, lieu-dit, désormais, des malentendus,
de l’incommunicabilité, des incompréhensions, du " mentir vrai " si cher au
poète Aragon, d’une exploration sans fin. Entre expériences, projections,
identifications, imaginaires et réalités, on est en présence d’une invention,
par le regard, dans les mots intérieurs. L’Océanie ou l’énigme des hommes,
l’extase féminine, la vision du jour d’avant l’intrusion…
Magnifique mystification qui nous permet de prendre conscience du
processus de fabrication d’un objet littéraire, d’une littérature, dont Tahiti est
devenue l’atelier comme le personnage principal, le sujet et l’objet. Et c’est
l’œil de la littérature qui a porté et rendu visible, de longues années, à travers
ses ombres et sa lumière, Tahiti et les îles d’Océanie, au reste du monde.

Le monde polynésien a donné naissance à des écrivains, a permis de
produire des fictions au sein de la fiction des îles, des îles dans les îles en
quelque sorte. Des hommes surtout, des femmes parfois sont nés à la
32littérature dans l’univers océanien. Bougainville a trempé sa plume
sémillante sur le rivage féminin de la côte Est et, croyant découvrir un
nouveau monde, il a offert une vision plongeante et idéale de sa culture
ancestrale ; Julien Viaud a été baptisé Loti à Tahiti, nom qu’il gardera et que
la postérité a conservé autant que son si triste roman emblématique Le
18mariage de Loti. Herman Melville (" Melv-île ") signe au Henua enana ses
premiers récits d’aventure avec Taïpi et Omoo, Victor Segalen crée ses
Immémoriaux au contact des œuvres de Gauguin et d’une vieille
marquisienne dévidant chez le pasteur Vernier à Atuona des généalogies
sans fin. Elsa Triolet a découvert en Océanie et offert à ses lecteurs russes
l’enfance de son écriture, issue de son séjour polynésien avec l’essai A
Tahiti. Quant à Jean Reverzy, l’auteur du roman Le Passage, évoqué
précédemment, il rend compte d’une longue agonie devenue littéraire sous
les traits de Palabaud dans un cadre qui bouleverse la perception des îles.
L’écriture a donc très souvent quelque chose à voir avec la dissolution et la
mort. Tous ces hommes et bien d’autres encore ont conçu leur première
œuvre dans les îles, telle une offrande, où ils ont puisé leur inspiration,
c’està-dire leur quête et découverte des mots. Et l’on est fait, chacun, des mots
qui nous précèdent et que l’on a lus depuis notre enfance. Lire d’abord,
19écrire ensuite pour pasticher l’ouvrage bien connu de Julien Gracq .
Écrire c’est aussi renaître : au sein du monde des îles, au risque de la
mer dans la distance et les naufrages, sur des terres de contemplation, sur des
terres d’aventures, de conquêtes, d’exil, de repli et de solitude, de mort
parfois, de gaieté et de bonheur aussi. De tant de bonheurs feints ou
accomplis ! Écriture à la rencontre aussi d’un exotisme de bazar. Nombreux
sont les voyageurs qui ne s’aventurent pas au-delà du rideau de fleurs et de
la fragrance qu’elles exhalent, comme s’il ne fallait pas ébrécher le vase.
Pourtant l’expérience des îles amène aussi son lot de désillusions ; les " ratés
de l’aventure " sont nombreux à s’exposer sur le rivage. L’île se referme sur
l’homme comme les pinces du crabe ou les portes d’un pénitencier. Son
silence notifie désormais sa désillusion et son échec. Il n’y a pas de drame au
paradis, seulement la perte des mots et la résignation mutique. Comme si les
mots des uns devenaient les maux des autres. Vasco de Marc Chadourne,
Donnadieu chez Georges Simenon, Bertin, Le solitaire du lagon de René
Charnay constituent ces balises, ces victimes consentantes du " mirage de la
légende ".

Qu’est-ce que voyager et écrire ? Une possible réponse nous vient de
l’écrivain d’origine chinoise, membre de l’Académie française, François

18 Nom autochtone du groupe nord des îles Marquises.
19 En lisant en écrivant, 1980.
3320Cheng . En effet, celui-ci, parcourant les récits de Segalen relatant ses
voyages initiatiques, menés en Chine entre 1909 et 1917, observe d’abord
" une capacité de sympathie " de l’écrivain breton " en résonance avec
l’essence du monde vivant " du pays qu’il traverse, à laquelle il associe
" l’acuité de son regard… qui lui permet de déceler la part d’imaginaire
investi… dans le réel et de transformer en lui-même le réel en imaginaire. "
Cette dialectique correspond bien au mouvement créatif qui sied aussi à la
Polynésie dans la mesure où les écrivains naviguent constamment entre le
mythe qu’ils ont créé ou contribuent à diffuser, les mythes locaux, les
légendes, l’histoire, les apparences et les réalités.

Les divers discours occidentaux sur la Polynésie : discours
missionnaires, exotiques, scientifiques ou pires coloniaux, ont recouvert la
parole ancestrale, originelle, condamnée à la clandestinité ou à un long et à
un épais silence, quand bien même un mimétisme talentueux aurait cherché
de temps à autre à la restituer. La tresse des mots s’est en quelque sorte
nouée, repliée, mutilée. Segalen a bien tenté cette réhabilitation du temps
perdu. En vain. C’est une perte irrémédiable qui provoque, en retour, cette
mise en écriture de la vie : lorsque la mémoire des mots échappe à Terii, l’un
des protagonistes des Immémoriaux, peut enfin naître, de cette béance, la
littérature sous la forme du voyage impossible vers les anciens parlers, à
jamais disparus.
À la longue, ces discours étranges ont, eux aussi, vieilli, se sont usés
à vouloir ravir aux îles leurs parures et déguisements, comme le ressac polit
lui aussi la pierre et la rend méconnaissable ; les temps ont changé. La
fissure nucléaire et son cortège d’intrusions n’y sont pas non plus totalement
étrangers.

e Trois décénnies avant la fin du XX siècle, le transfert d’écriture a
fini, enfin, par s’opérer.

L’écriture devient l’appropriation d’une pratique culturelle venue
d’ailleurs, mais est aussi le signe manifeste d’un oubli, d’une perte de
mémoire, et d'une renaissance.
La Polynésie s’est éveillée autre et a repris le fil de son discours
créatif, cette fois-ci à travers l’écriture de fictions. Exit l’ailleurs, l’altérité et
les pages d’anthologie. La crypto identité a vécu. Dorénavant doivent
dominer l’ici et le même, le familier, l’intime, les regards croisés, les
personnalités uniques, doubles et plurielles ; tout se creuse, renaît, existe, se
dit et s’affirme. " Qui suis-je, comment affronter le passé, que dire de la
société qui m’a vu naître ? " L’alibi fictionnel est patent. Prendre un nom, se

20 L’un vers l’autre, en voyage avec Victor Segalen, Albin Michel 2008, citations
page 66.
34nommer, c’est déjà commencer une méditation, un livre peut-être. Le chemin
de vie se raconte, il devient le récit à écrire, la parole s’énonce dans la main.
Les " petits signes parleurs " sont devenus le creuset des mots nouvellement
tatoués d’une langue qui se constitue et se tropicalise parfois.

Surviennent désormais, des paroles d’ici et de maintenant, des
paroles issues des entrailles malmenées et brûlées par l’histoire, des paroles
sourcières, des paroles osées et transgressives, fragmentées, parfois
empruntées. Au creux de ces paroles, se déplient une identité fuyante,
inaccessible comme les mots, une origine familiale parfois ignorée, parfois
maquillée, une dépossession de l’être et des terres, des regards bienveillants
sur une " héroïsation " des généalogies, des navigations ancestrales et un exil
insulaire, une quête du monde et un repli sur soi, une redécouverte des
" océanautes ", des mythes, un lien à la terre, le discours des ancêtres, les
regards sur le clan, les familles et l’histoire, des fictions généalogiques, de la
violence des hommes et de l’environnement, le travail de mémoire, d’oubli
et de deuil, des visions de la terre, de la mer et du ciel, un mélange des sangs,
des vies et des cultures, une histoire des hommes et des femmes, des
souffrances et l’étrangeté de leur passage sur la terre et la mer des îles, autant
ainsi de thèmes qui renvoient à ces mots qu’on attend, à ces nouvelles
expressions artistiques. Elles brassent et rebrassent l’univers insulaire en
nous le présentant comme une renaissance, comme l’aube d’un nouveau jour
premier, inédit et peut-être, lui aussi, ineffable. Vérité, recherches parfois
mystification peuvent aussi s’immiscer dans les fictions de cette nouvelle
Babel ! Avec tant d’énergie, de témérité et d’espérance… La vitalité
littéraire contemporaine doit sans doute être associée au brassage ethnique
qu’elle incarne et aux tensions que vit intérieurement la société. Cette
littérature constitue un espace de liberté retrouvée extraordinaire.

Et l’on ne répond pas ou si rarement à ceux qui n’ont fait que
traverser le rivage de l’Océan sans franchir ses rives. La divergence des
21mémoires autorise peu ou encore trop exceptionnellement la rencontre .

21 En 2013, soit soixante et onze ans après la publication de l’Etranger d’Albert
Camus, un auteur algérien Kamel Daoud (né en 1970) publie Meursault,
contreenquête (éditions Barzakh, puis Actes Sud 2014). Ce roman aurait pu s’apparenter à
un brûlot contre la colonisation et la présence française en Algérie, ou tenir lieu de
procès contre l’icône Camus. Plus subtilement, l’auteur s’appuie, détourne,
déconstruit, réécrit partiellement le roman de Camus, à partir de la reconstitution
imaginée de la vie de l’Arabe assassiné, racontée par son frère survivant. Le lecteur
accède donc dans ce roman une double voire à un triple degré de fiction où se joue
le mélange entre histoire et narration, auteur narrateur et personnage, roman et
fiction de roman. La littérature anticipe un mouvement qui veut qu’elle voit plus loin
"que les conflits en cours : Viendra un jour où pour continuer à vivre, ce pays
cherchera sa vie plus loin, plus haut, plus profond que sa guerre. On devra
35Nous avançons aux côtés des écritures de Flora Devatine, Henri
Hiro, Chantal Spitz, Célestine Vaïte, Louise Peltzer, Titaua Peu, Moetai
Brotherson, Jean-Marc Pambrun, Ari’irau, Rai Chaze, Patrick Amaru,
Philippe Neuffer, etc. Ce sont surtout à l’origine des écritures de femmes,
c’est devenu un imaginaire d’hommes et de femmes, tiraillés entre la
nostalgie du village culturel natal et un destin qui se recompose et ne
manque pas d’inquiéter, qui retentit en écritures multiples, en innovations, en
questionnements ou en ruptures espérées. C’est une langue offerte mais qui
en contient une autre, plus cachée, laquelle vit encore en son sein ; la voix
chante une nouvelle mélodie, les mots campent un nouveau décor, le corps
des mots dessine une arabesque insolite sur la page imprimée qui conduit le
lecteur dans une plongée vers des horizons connus ou nouveaux.

Littérature de la quête des signes et du sens à comprendre et à
inventer, si cela a un sens assurément, et s’il en est encore temps. Littérature
comme conscience d’appartenir à un peuple, conscience tout simplement
d’être et de vouloir revivre, s’épanouir et s’émanciper, littérature comme
miroir vivant des changements produits par la modernité. Littérature qui
dévoile, qui décrypte, qui décode, qui dénonce et résiste. Résistance. Écrire
en aimant la langue qu’on emprunte à défaut d’une autre souvent perdue,
écrire pour inventer, pour se raconter, désespérément quelquefois, se
retrouver, se reconstruire, pour se " reterritorialiser ", pour entrer dans
l’avenir d’un pays lui-même en recherche de sa propre édification.

L’écrivain est ce témoin, malgré lui, d’une parole qui l’englobe et
parfois le dépasse. En repoussant les frontières, il invente sa liberté, son
territoire et une disposition naturelle à l’identification des lecteurs. Il nous
invite à une nouvelle navigation " trans-insulaire ", à revisiter, à redécouvrir
ce pays : les livres sont des pirogues ; l’océan : les mots ; le vent : l’histoire,
celle qui se dérobe peut-être ; le port enfin : l’aboutissement de l’œuvre, la
mort où l’on désarme, et où la vie devient récit. Pour en parler, la métaphore
est de mise : " Je garde ma liberté de navigation sur l’eau, en pirogue, entre
la brousse et le village ", susurre Flora Devatine, non loin d’une vague qui
va couvrir sa voix en éclatant. L’empreinte du lieu demeure ainsi totale.
Ehu, Materena, Laura, Moanam, le Tahitien, Tinomana, Poutaveri,
Matamimi sont quelques-uns des héros et héroïnes heureux ou malchanceux
de cette littérature polynésienne contemporaine. Ils vous attendent, attendent

proclamer nôtres les anciennes histoires et s’enrichir en nous appropriant Camus
aussi, l’histoire de Rome, de la chrétienté de l’Espagne, des Arabes, et des autres
"qui sont venus, ont vu ou sont restés. La langue française est un patrimoine…
(phrase citée par Alice Kaplan dans la revue numérique Contreligne). La littérature
ne cherche pas à régler ses comptes avec l’histoire, ce roman évoque néanmoins les
conflits postindépendance, la question de l’identité, la place de la religion, etc.
36vos yeux pour s’éveiller, pour s’envoler vers vous et passer des pages du
livre aux plages de votre vie.
Lecteurs de Polynésie ou d’ailleurs, vous ne
serez pas déçus d’ouvrir vos cœurs à une pareille
aventure. Sans oublier de vous munir de votre précieux
taura ou " esprits gardiens ". Vous lirez ainsi, d’abord,
une magnifique légende poétique, l’Assemblée des trois
22peuples (2008), que le saltinbanque-griot-conteur
Aimeho Charousset nous a offerte, peu avant de tirer sa
23révérence . Ce dernier nous présente la réunion des
peuples de la mer, de l’air et de la terre. Devant l’assemblée réunie, la
baleine demande d’accueillir, en son sein, la quatrième composante de
l’univers connu, c’est-à-dire l’homme. On perçoit des murmures dans
l’assemblée et l’on comprend rapidement les réticences que cette initiative
inspire aux trois peuples de la nature, pour qui l’homme est ce guerrier
violent, souvent oublieux et ingrat, ce prédateur " turbulent ". Finalement ils
acceptent. Il faut donc faire avec l’homme, cette étrange créature.
Aimeho n’a pas réécrit une légende, il l’a inventée : " je ne voulais
pas toucher aux matrices, aux mythes fondateurs, aux chroniques historiques
des clans et des lieux. Mais je voulais en restituer l’esprit, dans la langue
24française que j’aime ". Ces taura ou esprits gardiens ces " totems
protecteurs " sont ces animaux qui ont guidé les Polynésiens lors de leurs
migrations jusqu’aux îles qu’ils colonisèrent. Que ces taura, bienveillants,
accompagnent également votre découverte, lecteurs, de la littérature
polynésienne !

Des " petits signes noirs et parleurs " à la littérature

Adoptant un prétendu point de vue maori pour témoigner de
l’affaiblissement de la culture polynésienne à l’époque où se répand et

22 Aimeho ite ravavaru Charousset, L’assemblée des trois peuples, légende poétique
pour les générations futures, éditions Univers polynésiens-Dominique Morvan,
2008.
23 Jean-Sébastien Charousset-Bauge, dit Aimeho (1948-2013) est revenu en
Polynésie en 1975, après une adoption en France. Il a toujours travaillé dans le
milieu de la culture, comme membre du groupe Pupu Arioi, du comité Opuhara,
puis comme chargé de recueillir les traditions orales au CPSH, enfin à la mairie de
Faa’a, lorsqu’il s’est occupé de la résorption d’un quartier insalubre.
Merveilleusement doué pour donner vie aux contes, Aimeho a enchanté quantité
d’écoliers venus l’écouter, de Tahiti jusqu’en France. A son décès, Edwin Hiu Aline
a écrit : Le poète engagé, rêveur d’autres mondes, visiteur du nôtre, a rejoint les
"siens (Tahiti Hiu’s Presse).
24 Citation du
site:http://www.pambruntupunaatea.com/pages/jean-marc-tera-ituatinipambrun/aimeho-artiste-conteur-troubadour-de-la-culture-ma-ohi-1948-2013.html
37s’enracine le prosélytisme missionnaire protestant, l’écrivain Victor Segalen,
dans son roman Les Immémoriaux (1907), rend compte des signes écrits, du
phénomène de l’écriture en général et de celui de la lecture " sans erreur ",
tels qu’est censé les percevoir le prêtre païen Paofai. Segalen, à son habitude,
mêle dans cette évocation, distance culturelle, fausse naïveté et vraie poésie
métaphorique : " Les étrangers blêmes, parfois si ridicules, ont beaucoup
d’ingéniosité : ils tatouent leurs étoffes blanches de petits signes noirs qui
marquent des noms, des rites, des nombres. Et ils peuvent, longtemps
ensuite, les rechanter tout à loisir. Quand, au milieu de ces chants – qui
sont peut-être récits originels –, leur mémoire hésite, ils baissent les yeux,
consultent les signes et poursuivent sans erreur. Ainsi leurs étoffes peintes
25valent mieux que les mieux nouées des tresses aux milliers de nœuds ".
Plus récemment écrit, le roman d’Alan Duff, l’Âme des guerriers
(1990), aborde dès les premières pages la question de la situation du livre
dans la société maorie contemporaine : alors que l’héroïne Jake Heke, fouille
dans les chambres de ses enfants à la recherche de livres, considérés comme
une véritable allégorie du désir de réussite sociale, elle ne découvre que des
bandes dessinées, des revues de sport et, sous le lit de l’aîné de ses fils, un
magazine pornographique. C’est alors qu’elle se demande : " pourquoi les
26Maoris ne s’intéressent-ils pas aux livres ?" Et elle comprend que, sans
livre, la société maori " n’a aucune chance de s’en tirer dans la société
moderne ". Cette interrogation anxieuse sur l’écriture, le livre et la lecture,
bien légitime lorsqu’elle provient d’un écrivain maori, constitue l’un des
défis majeurs d'une société de tradition orale, car il s’agit en réalité d’une
part importante de son intégration dans les processus cognitifs, d’échanges et
de communications contemporains.
Henri Hiro lui-même, tant pétri de la tradition polynésienne, au sein
27de laquelle s’est invité le protestantisme , dans l’interview qui clôt le recueil
poétique intitulé Message poétique (1991), exhortait les Polynésiens à
écrire : " Pour assurer la continuité (culturelle), il faut que le Polynésien se
mette à écrire… il doit écrire et ainsi s’exprimer, peu importe que ce soit en
reo ma’ohi, en français ou en anglais, l’important est qu’il
28s’exprime ". Écrire pour être et devenir… Il y a là une question
fondamentale qui touche aux liens entre l’identité en construction
permanente et les (nouvelles) formes d’expression de la culture. On peut y
ajouter l’image, la peinture et le cinéma.
Tetiare, dans L’île des rêves écrasés de Chantal Spitz (1991), n’a pas
encore trouvé sa voie dans la vie. Elle discute avec Terii son frère, de culture

25 Victor Segalen, Les Immémoriaux, Terre humaine, Plon, 1956, page 99.
26 Alan Duff, l’Ame des guerriers, Actes Sud, 1996, page 16.
27 Henri Hiro a été formé à la faculté de théologie protestante de Montpellier.
28 Henri Hiro, Message poétique, (interview avec Michou-Rai Chaze), Tupuna
productions, page 74, réédition Haere Po 2004.
38et de réappropriation. Terii suggère à Tetiare d’écrire : " tu en es capable.
Les paroles sont en toi, vivantes. Il faut juste leur donner une réalité écrite.
29Nous en avons besoin. C’est notre devenir ". À sa mère qui ne comprend
pas bien les raisons de cette nouvelle activité, au lieu de vivre tout
simplement, elle déclare : " je dois écrire pour évacuer le bouillonnement
30qui est en moi et pour le peuple ". Suite à la mort de son père, elle reporte
ce projet et c’est en fin de roman, qu’elle exprime à nouveau ce désir
31d’écrire " l’histoire de son pays et de son peuple, leur histoire ".
À travers ces échanges familiaux, il nous faut souligner trois points
qui définissent une conception de l’écriture polynésienne ; d’abord la
question relative à la capacité d’écrire : la colonisation a développé le
manque de confiance, d’estime de soi, c’est donc une lutte sur soi-même que
de se sentir à la hauteur d’écrire. D’autre part, écrire avec l’objectif de
raconter l’histoire du peuple par et pour lui, selon le point de vue autochtone,
l’histoire ayant été confisquée et la mémoire recouverte et empêchée. Enfin,
écrire pour manifester la colère intérieure qui anime la jeune femme du
roman. " Peu explorée par les Ma’ohi, l’écriture est restée le domaine des
étrangers par lesquels a perduré jadis le mythe créé pour offrir un alibi à de
nouvelles théories philosophiques du vieux monde " note l’écrivaine, avide
de tourner la page du mythe des autres et de remplir l’espace littéraire bien
autrement. De plus, en écrivant, Tetiare règle un compte avec les professeurs
" papaa bien sûr ", dont l’un, au lycée, l’avait humiliée : " elle se lave de ces
32salissures en écrivant " confie Chantal Spitz. Une fois que Terii a lu le
manuscrit, il dit à sa sœur : " tu dois publier ton histoire. Peu importent les
critiques… Le rêve transmis d’oralité se meurt faute de mémoire et nous
devons lui redonner vie par l’écriture. D’autres après toi écriront une
33parcelle du rêve qui finira par devenir réalité ".
Là encore, une double fonction est attribuée à l’écriture : en premier
lieu suppléer aux carences de la mémoire dans le cadre de l’oralité, en
second lieu transmettre le rêve d’une Polynésie qui doit (re) devenir une
réalité. La littérature, naturellement engagée et militante, doit ainsi porter le
fer contre la colonisation et contribuer à libérer l’homme, objectif formulé en
ces termes : " laver le cerveau… rendre leur dignité et leur liberté à ses
frères ".

Flora Devatine dans Tergiversations et rêveries de l’Écriture orale
(1998) dissèque littéralement l’acte d’écrire, de l’oralité quasi " innée " aux

29 Chantal Spitz, L’île des rêves écrasés, page 84.
30 Ibidem page 84.
31 Ibidem page 107. Chantal Spitz parle peut-être d’elle-même, selon la technique de
la mise en abyme.
32 Ibidem page 107.
33 Ibidem page 108.
39mots couchés sur la feuille ou l’ordinateur. Elle étire chaque mot, étend son
champ lexical comme l’artisane de Fatu Iva accomplit sa tâche avec l’écorce
brute de maiore qui deviendra une fine feuille de tapa. Flora met à nu
l’écriture, l’acte d’écrire, le saut dans l’inconnu qui fait frissonner tout le
corps, exprimant sans complaisance toutes les incertitudes, les tourments et
tous les bonheurs aussi qui l’accompagnent, de la page vide – qu’écrire ? –
à l’inquiétude du bilan, du besoin d’écrire, à la maigre satisfaction du
34résultat (la " platitude "), au sentiment de son inutilité dans une société qui
35ne valorise pas " le pouvoir de l’esprit ". Flora Devatine a bien perçu le
mouvement créatif qui part des légendes et de la poésie du lieu à la
révélation de sa propre vérité : " écrire sur la difficulté qu’il y a à être
36soi ". Et l’absolue nécessité de faire siens les mots et la langue, afin de
37s’approprier l’acte : " impossible d’avancer en ignorant l’écriture ". Et
38l’écriture " d’apprivoiser " cette écrivaine ; écrire qui n’est jamais, on le
sait bien, un acte innocent. Ces mots qui, dits, déclamés ou écrits, demeurent
les mêmes mais n’ont plus la même résonance : ce face à face de Flora avec
les mots et l’écriture constitue l’un des temps forts de la littérature
polynésienne.

Seule à Paris et désemparée, ayant été exfiltrée de Tahiti à la suite
des émeutes de 1995, la narratrice de Mutismes, récit publié par Titaua Peu
en 2003, poursuit ses études dans la capitale française et fréquente les étals
des bouquinistes le long de la Seine. Elle se sent proche des histoires
racontées par les écrivains comme Camus dans La chute, ou Gary évoquant
les relations avec sa mère : " J’aimerais un jour écrire comme tous ces
grands messieurs… ce serait bien qu’un jour j’arrive à leur ressembler.
Mais je me dis que ce ne sera jamais possible. Je crois que les plus grands
39écrivains sont des hommes… Je ne sais pas ce que je fais là. Alors j’écris ".
Accomplir le saut dans l’écriture par l’imitation, mais aussi écrire pour
combler le vide, la solitude, l’absence, le sentiment d’exil. Entrer en
littérature par la médiation de situations d’écriture auxquelles on s’identifie,
40" les mots comme thérapie ", dit-elle.
Dans une interview à l’hebdomadaire Toere, parue peu après la
sortie en librairie de Mutismes, Tutaua Peu déclare : " je suis née dans une
famille déchirée où l’on ne lisait pas et où l’on parlait très peu. Ma mère,
Marquisienne de Nuku-Hiva, est avant tout une femme, mais une femme

34 Flora Devatine, Tergiversations…, Au vent des îles 1998, page 123.
35 Ibidem page 51.
36 Ibidem page 171.
37 Ibidem page 135.
38 Ibidem page 44.
39 Mutismes, page 111.
40 Ibidem page 112.
40digne et forte qui a beaucoup souffert et ne s’en est jamais plaint. Elle nous
a élevés dans une relation sans les mots. Et moi j’avais besoin de mots.
Alors j’ai dû les inventer. Pour moi l’écriture est née d’une douleur pour
41devenir ma plus fidèle compagne. Alors j’écris. J’écris tous les jours ".

La jeune Leilani, dans Frangipanier de Célestine Hitiura Vaïte
(2004) a obtenu à l’âge de dix ans, le " prix spécial d’imagination ", suite à
une rédaction scolaire. Sa mère, Materena, en est très fière : " elle aime
42écrire, elle est toujours en train d’écrire celle-là, elle écrit, elle lit… ".
Qu’écrit-elle ? On l’ignore et cela n’a pas d’importance à ce moment-là du
récit. C’est le fait d’écrire que la mère entend souligner afin de valoriser sa
fille qui réussit à l’école. Quelques années plus tard, lors d’une discussion
avec sa mère sur les secrets à dire ou à cacher en les emportant dans la
tombe, Leilani reproche à sa mère d’avoir divulgué à certains membres de la
famille le secret de ses premières règles. La discussion s’interrompt, Leilani
ayant perdu confiance en sa mère qui a révélé quelque chose de son intimité.
Une voix intérieure alors s’élève et dit : " Qu’est-ce que tu espérais avec une
fille qui écrit tous les jours des confidences dans un journal intime qui ferme
à clé ? ". Les secrets ça se garde comme l’écriture dans un coffre, et bien
clos. Plus tard, lorsque les " hormones sont arrivées " et qu’il y a, selon la
rumeur, " un garçon à l’horizon ", Matarena veut en avoir le cœur net. Elle
se rend dans la chambre de sa fille et voit le journal intime grand ouvert :
une invitation, naturellement, à le lire ! " C’est quoi ça ? C’est pas de
l’écriture. Il y a un rectangle suivi par un soleil, un autre rectangle, une
fleur, un cercle, une étoile un carré et un point d’exclamation ". Pour
Matarena, c’est la confirmation que Leilani vit une expérience nouvelle, que
ce dessin exprime une émotion première : " un point d’exclamation, ça veut
43dire excitation, surprise, quelque chose qu’on a du mal à croire ".
L’écriture adolescente est souvent faite du roman que l’on se fait de sa
propre ouverture à la vie affective, mais lorsque les mots ne suffisent pas,
l’émotion jaillit à travers un dessin.

L’auteur du roman Le roi absent (2007), Moetai Brotherson, raconte
la démarche qui l’a conduit à l’écriture : "… j’aime avant tout les histoires.
Du gamin friand d’histoires que ma mère et mon grand-père me racontaient,
j’ai évolué moi-même en conteur, d’abord oralement, puis en couchant mes
récits sur le papier. L’écriture permet de bâtir des histoires plus complexes,
44plus élaborées, figées aussi, mais au moins elles restent ". La dernière
phrase est importante car elle confère à l’écriture deux qualités " la

41 Hebdomadaire Toere du 1er au 7 mai 2003.
42 Célestine Vaïte, Frangipanier, page 77.
43 Ibidem, page 199.
44 Journal Hiroa, octobre 2010.
41complexité " (les histoires racontées dans la littérature orale peuvent l’être
également), et la stabilité du récit, du texte imprimé face à l’oralité, où le
temps qui passe altère et diversifie les versions des paroles transmises et
racontées.
Le narrateur personnage du récit Le roi absent, Moanam, est un
jeune Polynésien doué, brillant même et muet. Pour communiquer, il ne peut
parler, mais il écrit sur une ardoise. Il s’approche progressivement du monde
inconnu qui va de l’écrit à la littérature. Il observe qu’il existe une
expression ordinaire et une expression littéraire qui ne se superposent, en
général, pas : " les livres qui ont nourri mon esprit et forgé mon expression
45sont tous écrits dans une autre langue que la mienne ". Puis il associe la
possession de livres avec le statut social du bibliophile, lorsqu’il se rend chez
le directeur de l’hôpital Vaiami : " il est tellement riche qu’il y a des livres
partout. Il n’y a que les riches qui peuvent s’encombrer d’autant de
46livres ". Le récit autobiographique du jeune Moanam est régulièrement
interrompu par un discours décalé, provenant d’un ailleurs géographique,
historique et culturel. Ce discours, marqué en italique dans le texte,
commence invariablement par la phrase : " Ma mère me tend des feuilles, un
47encrier et une plume ", une invitation à l’écriture. Ce roman s’apparente à
une quête pour combler une absence et un désordre sociétal et familial. Elle
est menée vers un passé à recomposer et une identité familiale à rétablir.
Cette parole, décalée et mystérieuse, qui s’énonce après l’absorption de
substances toxiques, dit : " Il te faut écrire et propager notre histoire, pour
que U’utameini, le frère de la maudite, puisse à son tour retrouver sa
48sœur ". On assiste ainsi à l’effort tendant à reconstruire un récit national
avec chacun de ses chapitres historiques, selon un prisme interne, celui
peutêtre des mythes nationaux, récit brisé depuis l’évangélisation et la
colonisation. Le livre, la littérature permettent cette expérimentation, une
plongée dans ce monde oublié, mieux ils peuvent le construire.

L’anthropologue Jack Goody a cherché à comprendre comment,
progressivement, une société de tradition orale découvre, voire acquiert,
49enfin utilise l’écriture , d’abord en tant que processus cognitif, puis comme
pratique sociale, ce qui a pour effet, aussi, de modifier la société, dans son

45 Le roi absent, page 90.
46 Ibidem, page 108.
47 Ibidem, page 41.
48 Ibidem, page 326.
49 Trois ouvrages de cet universitaire anglais, (1919-2015), sont disponibles en
langue française. Il s'agit de La raison graphique, livre sous-titré la domestication de
la pensée sauvage, les Editions de Minuit, Paris 1979, Entre l'oralité et l'écriture,
Presses Universitaires de France, Paris 1994, et L’orient en occident, le Seuil, Paris,
1999.
42organisation et son fonctionnement. À partir de l’anglais literacy, il propose
le mot littératie, défini comme la tradition écrite. Ce terme intègre
" l’écriture et l’univers de l’écrit, le moyen de communication et la somme
des textes… il est le pendant… du mot oralité (qui désigne à la fois la parole
50et la tradition orale ". Si Goody cherche, en définitive, à comprendre les
différences existant entre les sociétés avec et sans écriture, il étudie
longuement les " implications culturelles " comme psychologiques des deux
situations. Il note, en particulier, l’aspect spéculatif de la pensée des sociétés
avec écriture, mais il observe que le rôle de la mémoire évolutive, de
l’imagination et de la créativité est important dans les sociétés orales.
L’écriture apporte, en outre, à l’homme un pouvoir " sur soi, sur l’autre et
51sur le monde ". A travers la pratique de l’écriture, il y a un désir de pouvoir
et de domination, mais elle peut également, dans un second temps, être
utilisée afin de permettre la libération, l’émancipation des " dominés ".
Savoir et pouvoir sont si intimement liés. On a vu, poursuit Goody
" l’écriture comme un corrélat objectif à la parole ", il tient à préciser que
" l’écriture transforme… la nature même et la pratique du langage. Il
observe le cheminement dialectique suivant : " Si la parole est le principal
déterminant de l’écriture, l’écriture influence aussi la parole et les
52processus cognitifs qui lui sont associés ".
Nombreuses sont les sociétés qui ont d’abord découvert l’écriture
(les signes écrits) par des navigateurs, puis l’ont apprise, soit grâce aux
missionnaires (traduction de la Bible et ouverture d’écoles), soit dans le
sillage d’une colonisation (importance de la loi écrite). Ce n’est que bien
plus tardivement que le " transfert " s’est réellement opéré par le biais d’une
pratique personnelle de l’écriture.
53 La rencontre avec l’Occident, sous ses différentes formes , a eu
pour effets de figer la culture traditionnelle, en ritualisant et formalisant la
coutume, mais aussi de produire sur elle des représentations fort connotées.
Représentations à travers le mythe socio-littéraire, mais également par les
religions et la colonisation qui avaient besoin d’une stigmatisation pour
justifier, chacune, leur entreprise. La première rencontre a signé le début
d’un déclin : c’était déjà un peu l’agonie sinon la première mort d’une
culture telle quelle était, fonctionnait et se renouvelait (voir Segalen).
Devenu très rapidement objets de descriptions (Bougainville) parfois
d’études (Moerenhout), on a pu alors parler, à propos du discours (daté) tenu
sur les cultures, de l’invention d’une tradition (Marie Ollier, 1997), signe
d’un regard extérieur et détaché qui n’excluait pas l’ethnocentrisme. De

50 Emmanuel Isnard, revue L’Homme (EHESS), Jack Goody, Pouvoirs et savoirs de
l’écrit, n° 189, 2009, page 274-277.
51 Ibidem.
52 Jack Goody, La raison graphique, Les éditions de Minuit, Paris 1979, page 143.
53 Consulter le livre de Jean-François Bayard, l’illusion identitaire, Fayard, 1996.
43même l’arrivée de l’écriture (J. Goody, 1994) a modifié la culture
traditionnelle, notamment la littérature orale : elle fut désormais, pour ce qui
en a été " sauvé ", transcrite, écrite, traduite, ce qui modifia son caractère
éphémère. La pression de la civilisation de l’écriture s’est alors manifestée
car l’écriture transforme le langage parlé et modifie les systèmes
conceptuels. Il y aura désormais à côté d’une oralité vacillante, une " raison
graphique et une logique de l’écriture " conquérantes.

L’accès au livre s’est souvent fait, notamment en Polynésie, par la
54Bible : ouvrage traduit certes, mais repensé , sacralisé et sacré, magique
également, où la lecture est contrôlée par l’écrit, estimé " éternel ", où la
lecture n’est que glose ou commentaire éclairé. Inculturer la Bible dans la
culture polynésienne obligea les missionnaires à créer un alphabet, composer
des lexiques, créer des mots nouveaux, traduire des mots et des concepts qui
n’existaient pas en tahitien, instituer une grammaire, ouvrir des écoles où
l’on apprenait à lire, puis à écrire. Le livre en Polynésie s’étant donc
longtemps identifié à la seule Bible, puis aux ouvrages pédagogiques
détenant également des " vérités quasiment immuables ", il a été, ou est
encore, difficile de passer de cette vision de l’écriture-vérité, à l’écrit
sécularisé, provisoire, contestable, individuel, contingent.

L’école coloniale a introduit une langue étrangère écrite et normée,
prescriptive, performative également, dont la maîtrise, même relative,
constituait la porte d’accès à la fonction publique, signe de promotion
sociale, désirée, espérée, tant l’apport de la modernité, autrement dit la perte
d’un mode de vie et de relations, devait se monnayer. Écrit de la dictée,
copie, applications encadrées comme au temps des scribes, en réalité écrit de
la répétition, écrit qui ne s’identifiait jamais ou rarement au plaisir ou à
l’expression imaginaire. La possession de l’écriture a façonné une nouvelle
classe sociale, ou créé, si l’on préfère, une division dans le corps social. La
première océanisation des cadres s’est faite grâce à la maîtrise de l’écriture
par le jeu des concours écrits d’accès aux fonctions. La première génération
des hommes politiques tahitiens est principalement issue de cette caste au
"nouveau savoir" : les instituteurs. Aujourd’hui les diplômés de
l’enseignement supérieur occupent ces emplois convoités. Dans la mesure où
l’écrit se répand, voire s’impose, l’oral perd de ses spécificités (contraintes et
55créativité) et s’aligne sur le modèle implicite de l’écrit .

54 Voir l’ouvrage du théologien suisse Jacques Nicole, tiré de sa thèse, Au pied de
l’écriture, Histoire de la traduction de la bible en tahitien, Haere Po No Tahiti,
1988.
55 A propos du problème du parler au sein de la langue tahitienne, voir J. M.
Raapoto, Dimension orale du reo maohi aux îles de la Société, Papeete et
Strasbourg, 1997.
44 L’oral peut même devenir de l’écrit déguisé. La présence de
l’écriture modifie toute communication orale. Il en sera de même pour le
cinéma dans les années vingt (voir le film Tabou), ainsi que lors de
l’apparition de la radio, enfin de l’image télévisée.

Aujourd’hui la traditionnelle littérature dite orale nous parvient par
56l’écriture (Teuira Henry 1968). Non seulement le mode de transcription
ancien (écrire, se faire dicter, faire répéter l’informateur) a modifié voire figé
le message, mais la perception qui nous est donnée de l’oralité passe par le
modèle de l’écriture. Les paradoxes sont ainsi nombreux. C’est pourquoi J.
Goody parle de système " mixte ", on pourrait, en effet, parler de littérature
orale métissée par l’écrit. Winston Pukoki parle d'" oraliture " (1993), Flora
Devatine d’écriture intermédiaire ou d’" écriture orale " (1998). Chacun
avance dans la nouveauté à partir du connu. L’écrit donne un sens, du sens à
la littérature orale, puisque le texte est soumis à analyse et commentaire,
sens qui n’était peut-être point perçu, jadis, lorsque les mots s’envolaient et
où demeurait seul l’effet physique et émotionnel des mots ou du discours.
L’écriture apporte une nouvelle rationalité (car toutes les
civilisations ont la leur), marquée par l’accumulation du savoir (et un
sentiment d’immuabilité), une aptitude à la classification et à l’archivage,
elle stimule l’esprit critique (c’est-à-dire une autonomie dans le champ
social) et une conscience de soi. Elle permet le développement infini,
l’analyse, la fragmentation, la recomposition du savoir. L’écriture modifie
également la nature et la fonction de la mémoire, qui perd partiellement sa
raison d’être traditionnelle.
Les élites polynésiennes, formées à partir des années soixante,
c’est57à-dire à l’époque de l’installation du CEP , qui jeta – rappelons-le –, le
pays dans une brutale et rapide modernisation, ont compris tout l’intérêt et
peut-être l’avantage que l’écrit procurait dans la maîtrise d’un destin
individuel et collectif, puis dans une reconnaissance sociale. Les appels
incessants à l’écriture que l’on entend chez le Maori Alan Duff comme chez
58Henri Hiro, récemment chez Flora Devatine , témoignent de cette volonté

56 Teuira Henry, Tahiti aux temps anciens, l’ouvrage a été publié en anglais à
Honolulu en 1923, traduit pour la Société des Océanistes par Bertrand Jaunez et
publié à Paris en 1968.
57 CEP : Centre d’Expérimentation du Pacifique, organisme assurant les essais
nucléaires.
58Extrait de La mémoire polynésienne, une création : " Si les Polynésiens ne se
reconnaissent pas ou ne veulent pas se reconnaître dans l'Apport de l'Autre, dans le
regard de l'Autre, dans la projection de l'Autre -Flora Devatine venait d'évoquer
Segalen-... il faut donc qu'ils parlent, qu'ils s'expriment, qu'ils taillent, qu'ils créent,
quel que soit le domaine culturel : langue, chant, danses, littérature, peinture,
sculpture... et pour cela il leur faut retourner à la source, au " puna ", à la base, au
45de s’approprier un outil essentiel de la modernité, de manière à être présent et
à agir dans la société. Chacun a conscience de la fragilité de la transmission
orale. Si bien que, demain peut-être, aux côtés de la danse, du chant, de l’art
oratoire, l’écriture créatrice (Vilsoni Tausie, 1981) pourrait exprimer l’identité
insulaire du Pacifique, favorisant la prise de conscience d’une identité du
59Pacifique " notre mer d’îles ", comme l’a nommée le Tongien Epeli Hau’ofa.
C’est bien le sens du message civique, non exempt de simplification, diffusé
sur les ondes de RFO : " Écrire pour exister ", slogan qui consacre la primauté
de l’écrit, mais pas forcément celui des codes littéraires.

Un pays écrit, qui s’écrit, un pays expliqué, devient sans doute " un
60pays dompté ". La non-écriture post-contact procédait-elle d’une résistance
culturelle analogue à une forme de repli identitaire, de refus du monde
occidental imposé ? L’appel récent à l’écriture provenant de Polynésiens
peutil signifier l’abandon des résistances, en les déplaçant peut-être ailleurs, et la
volonté d’adopter les modes d’expression de l’autre afin d’en être l’égal ? Une
fois domptée, l’écriture permet d’ouvrir un autre langage, celui du mentir-vrai,
de la fiction, celui de l’intériorité polynésienne. L’écriture permet enfin
d’exister différemment. L’égalité, la ressemblance pour exprimer la différence,
l’altérité, le " divers " peut-être. Peut-être la revalorisation toute récente et le
succès des Orero avec " concours " organisés dans le carde de la scolarité y
contribuera-t-elle.

L’écriture, dans ce contexte, ne peut être qu’un art du collage, des
61alliages, l’expression de la " créolisation " du monde, en deux mots, un art
métis. Captant l’hétérogène, l’écriture restructure des mondes épars, donne
forme et cohérence à des matériaux composites. Même si, au fond du
créateur, la conviction ou la nostalgie d’une culture " racine " domine, dans
la réalité, ce qui s’exprime c’est la pluralité des influences ainsi que la
production d’un objet culturel nouveau.

62" Hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère " !

Posons brutalement la question : qui parle de littérature et
comment ?

D’un côté les écrivains, de l’autre la critique en particulier littéraire
(que l’on peut trouver dans les journaux, entendre à la télévision à la

" pu " , à eux-mêmes... " (Colloque La mémoire polynésienne, l'apport de l'autre, 13
et 14 mars 1992).
59 Epeli Hau’ofa, Notre mer d’îles, Pacific islanders éditions, Papeete 2013.
60 Patrick Chamoiseau, Ecrire en pays dominé, Gallimard, 1997.
61 Edouard Glissant, Introduction à une poétique du divers, Gallimard, 1996.
62 Charles Baudelaire, Les fleurs du mal, poème Au lecteur, vers 40.
46parution de nouveaux livres, mais également découvrir dans l’enseignement
secondaire et supérieur). Rappelons qu’à Tahiti on nomme indifféremment
écrivain toute personne qui écrit.

Il y a d’une part les écrivains qui produisent du discours sur la
littérature ou sur leur littérature. " Est-il possible d’aller vers ce qu’on a
63écrit ? " s’interroge Philippe Delerm . Telle est bien la question, à laquelle
s’ajoute l’éternelle suivante : jusqu’où un écrivain est-il le représentant, le
double de son personnage fictif ? Lorsqu’ils s’expriment, les écrivains sont
en quelque sorte les porte-parole d’eux-mêmes et de leur pratique. Ils
épousent leur démarche d’écriture. Ils ont un discours en forme de miroir
plus ou moins déformant d’eux-mêmes ou de leur activité : " un romancier
est aveugle vis-à-vis de ses propres livres " déclare, a contrario, Patrick
64Modiano à Stockholm . Ils expliquent, justifient et se
défendent quelquefois. Ils font vivre leur écriture et donnent parfois peu ou
pas du tout l’envie de la lire. Ils réagissent et se positionnent dans le cadre
d’une interview journalistique, d’un débat. Certains écrivains n’évitent
malheureusement pas les pièges de la communication et du faire-valoir ; ils
ont le vent en poupe ces derniers temps, comme si leur parole était toujours
vraie et authentique : en effet dans les nombreux salons du livre et les rares
émissions de télévision consacrées à la littérature, ils sont partout et sont
préférés aux personnes, plus ou moins professionnelles, qui réfléchissent et
pensent la littérature. Nombreux sont les écrivains-critiques qui élèvent et
valorisent la critique des écrivains. C’est vrai que l’écrivain Julien Gracq
avait dénoncé en son temps (1950) dans " la Littérature à l’estomac " le
terrorisme méthodologique et idéologique dont se rendaient coupables, selon
lui, les critiques littéraires, omniscients et omniprésents, tranchants comme
la lame du bourreau, imbus de leur position de Sirius face à la littérature.
Depuis, aidés par les sciences humaines, ils ont parfois autoproclamé leur
scientificité. La parole de l’écrivain qui évoque sa création peut aussi
paraître surprenante. Cette étrangeté du discours que l’écrivain porte parfois
sur son art est rendue par Haslava qui prête à Gauguin cette phrase
éclairante : " je parle une langue étrangère comme artiste… et si j’ai tenté
une fois de parler français… en écrivant Noa-Noa, c’est peut-être que je
65voulais masquer beaucoup plus que déceler ".
Le public, quant à lui, recherche souvent la parole de l’écrivain afin
de percer " le secret " de l’écriture. Il aimerait tant savoir ce qu’est écrire, lui
qui n’a souvent que des mauvais souvenirs des pensums scolaires !

63 Philippe Delerm, Ecrire est une enfance, Albin Michel 2011, page 9.
64 Discours de réception du prix Nobel de littérature, à Stockholm, le dimanche 7
décembre 2014 (Gallimard 2015).
65 Jean Havlasa, dans Les amours folles, la nouvelle La voix fatale, Calmann-Lévy
1929, page 191.
47Pourquoi, quand, pour qui et comment écrit-on ? Cette curiosité procède de
la construction académique d’une identité d’écrivain génial et atypique,
e représentation que nous avons héritée du XIX siècle. Or l’écriture n’est pas
une activité choisie : elle s’impose à l’homme qui devient alors socialement
un écrivain, elle procède de l’intime et elle ne choisit pas non plus le
moment de se concrétiser. C’est dire comme le public ne peut être en
définitive que frustré par la fréquentation des écrivains. Ne pouvant partager
cette expérience unique, il s’en remet alors au fétichisme des objets et des
lieux littéraires : la maison d’un écrivain, le bureau de l’écrivain,
l’environnement qui est le sien, la vue qu’il a de son cabinet de travail, ses
promenades, sa machine à écrire d’un autre âge, son portable, son " Mac ",
son porte-plume, son stylo, sa bibliothèque et pourquoi pas son " pareu " ou
sa robe de chambre, bref tout ce qui paraît signifiant et qui serait susceptible
de créer les conditions qui permettent l’émergence de l’écriture ! L’écrivain
serait-il parfois tenté d’être l’œuvre de lui-même, comme a tant cherché à le
faire un Loti, par exemple ?

Il y a d’autre part les " littératurologues ", autrement dit les critiques
littéraires, dont l’activité est de plus en plus large quant aux voies
empruntées depuis un demi-siècle pour produire un discours qui porte sur la
66littérature . Les critiques se veulent en position dominante, parfois " à l’insu
de leur plein gré ", s’interposant entre l’écrivain et le lecteur, prononçant une
sentence, autant attendue que crainte, sur la qualité supposée de l’œuvre,

66 La critique littéraire contemporaine, consacrée aux productions polynésiennes, est
alimentée, en suivant l’ordre alphabétique, par :
- Sylvie André avec notamment Le roman autochtone dans le Pacifique Sud,
(éditions L’Harmattan 2008), dont on lira le compte rendu critique très
pertinent effectué par le professeur Jean Guiart dans le BSEO n°315-316 de
janvier/juin 2009.
- -Jean-Luc Picard avec une thèse d’université particulièrement lucide et bien
menée Ma’ohi tumu et hutu painu, la construction identitaire dans la
littérature contemporaine de Polynésie française, Université de Metz 2008.
Ce chercheur essaie de rendre compte de la littérature autochtone dans et
par rapport à l’environnement culturel polynésien.
- Ricardo Pineri, philosophe et professeur d’esthétique, recherche dans L’île,
matière de Polynésie, (Balland 1992 et Le Motu 2006) les liens de l’art
occidental (peinture et littérature) avec l’espace polynésien, perçus sous la
forme de la rencontre.
- Jean-Jo Scemla avec Le voyage en Polynésie, (collection Bouquins,
éditions Robert Laffont 1994), une anthologie de textes de Cook à Segalen,
encadrée de très intéressants commentaires critiques.
- Patrick Sultan avec un ouvrage adossé à la théorie postcoloniale qui analyse
trois romans dont celui de l’écrivaine polynésienne Chantal Spitz, Hombo,
intitulé La scène littéraire postcoloniale (Le manuscrit, Paris 2011).
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