Fondal-Natal : grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéens et martiniquais

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Fondai-natal Grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéen et martiniquais Approche sociolittéraire, sociolinguistique et syntaxique Volume 1 Ce premier volume comprend les : PREMIÈRE PARTIE. - Le cadre anthropolinguistique. DEUXIÈME - La description syntaxique. SECTION I. - La modalité de phrase. @ L'Harmattan, 1983 I.S.B.N. : 2-85802-306-9 Jean Bernabé Fondai-natal Grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéen 'et martiniquais Approche sociolittéraire, sociolinguistique et syntaxique Volume 1 L'Harmattan 7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris , o./I 'L" ! CI lies 'lia .~ P c;)o AngulPc. It?c:? t. yC) ~ !.Qr \..J.le.Saba .. ~ ~ ~t-t.\.rl to.."'e. Q o~nl:;'''4 Mont)Crt'Q1:£3 GI/aelel."p l'. '" Oolt'iniC\vc.\) pLES TI TES ANTlL ES ~Ma..t-i..:,,, I . Il'' .s ~luc.le. S -"'i\'\cc."t(] 811 }I NOIRS", AFRICAINS(~ / \ Il,b,.,) SYRIENS /~ ~MA QUAIS _ _ _ _ _ _ __RTlN"/_' 2.8~:2.8.!:4_ , . eoooeu,"d I \ '\635-1656 ., ) d"/\~,- "-" ""~ AMÉRlND)ENS 1859- 1860 ,,,,,;,;; '"'''''' M'~"O G,,,,,,,,,, ,XANTHODERMES aclu"IIo"",,nt Mootiniquoo "',,'ô,"'''ô, '0 Fig_ 2_ Composantes de la population mattiniq"aise oc'"elle, d'ap,es BENOiST 119631- - 52 - 2.3.5. ~~~_2~~!11~~!2~~_Q~_~!~!~!_Q~E~~!~~~~!~1_~! 1~_~~!~Y~~!!~~~~~~!_Q~~~~_fE~£!!2~_Q~~_!~!~11~£!~~!~_Q~~~_!~:!2~2!2g!~_£~~21!~!~:. La départementalisation, par sa logique assimilationniste, a provoqué un alignement systématique des superstroc tures juridiques et sociale des Antilles sur celles de la Métropole.
Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296299344
Nombre de pages : 640
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Fondai-natal
Grammaire basilectale
approchée
des créoles guadeloupéen et martiniquais
Approche sociolittéraire,
sociolinguistique et syntaxique
Volume 1Ce premier volume comprend les :
PREMIÈRE PARTIE. - Le cadre anthropolinguistique.
DEUXIÈME - La description syntaxique.
SECTION I. - La modalité de phrase.
@ L'Harmattan, 1983
I.S.B.N. : 2-85802-306-9Jean Bernabé
Fondai-natal
Grammaire basilectale
approchée
des créoles guadeloupéen
'et martiniquais
Approche sociolittéraire,
sociolinguistique et syntaxique
Volume 1
L'Harmattan
7. rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris, o./I 'L"
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G..c. cf;PlCS.
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-robQ'~
Q;,
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, o.
,,~.
I
Carte àe l'arc antillaisRemerciements
Il ne m'est malheureusement pas possible de
citer toutes les personnes qui, se prêtant de bonneIC I
grâce à mes tests -souvent fastidieux- de grammatical ité,
présentm'ont permIs de mener à bien le travai I. Qu'i I
me soit pourtant permis de remercier tout spécialement
Donald COLAT-JOLIVIERE, Robert FONTES et Dannick ZANDRONIS,
qui, bien des fois, prévenant mes questions, ont eu à
coeur signa Ier te I Ie ou particularité dude me telle
guadeloupéen, leur idiome natif.
Je ne vais pas non plus reprendre ICI Ia liste
des autres chercheurs -d'a iIleurs cités dans Ie corps
de cette thèse- avec qUI, soit dans des col loques
internationaux, soit dans des circonstances plus quotidiennes,
j'ai pu avoir des échanges scientifiques personnels
décisifs pour I'avancement de ma recherche.
pourtant permis, égard,Qu'i I me soit à cet
de remercIer tout particul ièrement Alain BENTOLILA,
Renaud MERY, Lambert-Fél ix PRUDENT et Marguerite
SAINTJACQUES-FAUQUENOY de leur amicale disponibi Iité. Je
voudrais aussI remercIer Robert CHAUDENSON qUI m'a fait
de lire attentivement la première verSIon del'am it ié
développement etmon relatif à l'emprunt de I enr ich ir
'de ses nombreuses remarques et suggestions.
une dette Immense envers Madame OeniseJ'ai
FRANCOIS, Professeur à l'Université de PARIS V-RENE
DESCARTES et Monsieur Jean DUBOIS, Professeur à
l'Université de PARIS X-NANTERRE. A des étapes différentes de
parfa it espritmon trava i I et dans un de sol idarité,
ilsont tous deux ori enté, encouragé et soutenu ma
recherche, me poussant à toujours mieux élucider ma pensée.
Qu'i Is trouvent Ic It' express ion de ma profonde grat
itude.
qUIJe voudrais aussI remercIer Anick FONTES
a, avec une grande disponibi lité, assuré la majeure
part ie de Ia dacty Iograph ie et dont Ia compétence nat ive
au guade loupéen m'a été d'un préc ieux secours dans le
contrôle du corpus d'exemples.
Et comment pourraIs-Je omettre le soutien
constant de mes proches? Parmi eux, Jean et Renée MEYRIAT,
à des heures cruci aIes de rédact ion, m'ont entouré de
leur affectueuse attention dans l'hospitalité de FRANCOUlES.
Quant à Marie-Françoise. ma femme, elle est
le ressort qui a sous-tendu tous mes efforts depuis la
conception du projet de recherche jusqu'à sa réalisation
matérielle.
Que ces derniers soient affectueusement remerciés.A la mémoire de mon père...
Pour Marie-Françoise, Anne-Letla et Manuel.I N T ROD U C T ION G ENE R
ALE
----------------------------
---------------- l -
0,1, OBJET ET OBJECTIF DE LA RECHERCHE
Nous nous proposons, dans la présente étude,
d'analyser çonçurremment le fonctionnement syntaxique
des créoles guadeloupéen et martiniquais. Malgré
l'utilisation de batteries d'exemples réparties d'une manière
égale entre ces deux créoles, la démarche descriptive
adoptée ici n'est pas, à proprement parler, çamparative.
Elle ne cherche pas, en e.ffet, à exposer d'une manière
systématiquement ordonnée et explicite les convergences
et divergences que présentent ces deux idiomes.
Le choix de deux créoles (au lieu d'un seul) a
des caUSes tout à la fois circonstancielles et
heuristiques : natif du créole màrtiniquais, nous avons séjourné
à la Guadeloupe pendant les quatre premières années de
cette recherche et il nous a paru utile et fécond d'activer
notre "procédure de découverte" (l) par un perpétuel
va-etvient entre le guadeloupéen (dont nous avons acquis la
compétence sur place) et le martiniquais.
On ne devra pas s'étonner outre mesure de ce que
cette description syntaxique n'intervient qu'après une
très longue mise en place de ce que nous avons appelé
"le cadre anthropolinguistique". A cette composition de
l'ouvrage président deux raisons majeures: l'une pratique,
l'autre épistémologique. D'une part, de traite~, entre
rI) SeJQn J'expression u,tiJisée par ÇHQHSKY (1957)- 2 -
autres sujets, de l'emprunt et de l'écriture, nous aura
permis respectivement de compléter, par avance, notre partie
syntaxique par des considérations touchant au lexique et à
la phonologie. En effet, nous avons surtout considéré
l'emprunt dans sa dimension lexicale (la plus importante, il
est vrai) et le caractère bi-univoque de notre système
graphique nous aura conduit à esquisser, à grands traits,
les caractéristiques phonologiques des créoles étudiés.
D'autre part, il nous est apparu que bien des problèmes
inhérents à l'analyse syntaxique elle-même ne pouvaient
être clairement posés et pleinement compris que par référence
aux différentes caractéristiques que cette première partie
tente précisément d'appréhender. Comment, en effet, occulter
les multiples connexions et corrélations des espaces
géographique, socio-historique, sociolinguistique, sociolitt~raire
sans risquer de couper la description de la langue de la
dynamique des faits de parole? Et cette parole étant, comme
on le verra, impliquée dans un contact inégalitaire et
probablement mortifère (si on n'y prend garde) avec la langue
française, comment la démarche descriptive ne tiendrait-elle
pas compte des contraintes "écolinguistiques" qu'impose
cette situation?
Certes, le créole dans sa réalité concrète de tous
les jours, ne peut pas être isolé de son "éco-système", selon
les techniques utilisées par les chimistes pour obtenir des
corps simples. Toutefois, notre objectif avoué de linguiste- 3 -
natif, soucieux de promouvoir une recherche conséquente,
est de parvenir à mettre,en évidence- à travers l'artefact
que constitue toute description - le "noyau dur", la "syntaxe
de base" de ces deux créoles. D'où le titre de cet ouvrage:
"Grammaire basilectale approchée des créoles guadeloupéen
et martiniquais". Véritable gageure, s'il en est. Ce n'est
déjà pas chose aisée que de remonter le courant qui vous
charrie, locuteur natif, vers l'aval Î qui plus est, vers
"l'avalement" progressif de l'objet créole par la langue
dominante (1), en quoi consiste précisément le phénomène
dit de décréolisation. Mais, il n'est pas non plus facile
de tenter de fixer une réalité fuyante, mobile, instable,
indiscernée, tout à la fois exhibée et voilée, vécue par
ceux qui en sont les vecteurs sur un mode insécure, mal
conscientisé, en un mot, mal assumé (2). Nos"stratégies
d'approximation" doivent être comprises par référence à
cette difficulté première de la description (3).
(1) Laquelle langue est aussi la métalangue utilisée pour la description
de cet objet.
(2) Les difficultés n'eussent assurément pas été du même ordre en Haiti
où 95 % de la population, étant unilingue, assurent à ce "noyau dur"
une netteté, une stabilité et une légitimité qui lui font défaut
à la Guadeloupe et à la Martinique Voir à ce sujet VALDMAN (1979b).
(3) Nous en avons fait état dans une précédente publication traitant
précisément des 'problèmes et perspectives de la description
des créoles à base lexicale françai.se" (BERNABE, 1978a).- 4 -
0.2. ARRIÈRE PLAN SCIENTIFIQUE ET PROCÉDURES DE
LÉGITIMATION DU "NOYAU DUR"
En 1974, nous trouvant à la Guadeloupe pour un
séjour que nous savions devoir durer quelques années, nous
avons compris - outre l'intérêt humain de la chose -
l'avantage scientifique que nous pouvions tirer de l'acquisition
d'une compétence approfondie du créole guadeloupéen. Les
contacts que nous avions pu avoir antérieurement, hors des
Antilles, avec des Guadeloupéens, nous avaient déjà amené
à mettre en cause le vieil adage, d'inspiration unitariste,
selon lequel: "Gwadloup épi Matinik sé menm biten menm
(1). Nous savions que les différences entre ces deuxbagay"
dialectes créoles allaient bien au-delà de l'opposition
symbolisée par la paire bitenjbagay ; bref, que si la
Martinique et la Guadeloupe étaient deux sœurs, elles
n'étaient pas jumelles.
Notre contact physique avec la Guadeloupe nous
mettait à même de vivre et d'évaluer les homologies et
différences que recélaient ces deux créoles. La perpétuelle
évaluation "contrastive" à laquelle nous nous sommes livré,
a constitué, croyons-nous, un facteur non-négligeable de
dynamisme dans notre recherche syntaxique que ne venait de
prime abord stimuler nul apport bibliographique qui nous
(1) "La Guadeloupe et la Martinique, c'est la même chose". (Le mot
guadeloupéen biten est l'équivalent du terme martiniquais bagay.- 5 -
parût d'importance, en 1974.
A la vérité, quand nous avons commencé nos
travaux, les créoles guadeloupéen et martiniquais étaient
relativement sous-étudiés. Haïti, en raison de l'aura
mythique que lui valait son statut déjà ancien de premier
Etat créolophone, et par suite d'une tradition de vives
polémiques autour de la "question créole" monopolisait
l'attention des linguistes (1). Dans le.sPetites Antilles,
la Dominique n'était pas mieux lotie, il est vrai, que la
Martinique et la Guadeloupe, malgré les recherches dont son
créole avait fait l'objet de la part de l'anthropologue
Douglas TAYLOR, auteur notamment d'une monographie parue
dans l'Encyclopédie de la Pléiade (TAYLOR, 1968).
Sainte-Lucie, quant à elle, a bénéficié des recherches de
CARRINGTON (1967) auteur de la première approche globale
faite sur le créole de cette île. La thèse récente de
VAUGHN (1979) par les erreurs grossières qu'elle comporte,
nous paraît, au contraire, desservir à la fois la
créolistique et la communauté Sainte-Lucienne.
(1) Il importe de signaler que selon GOODMÀN (1964), l'opposition du
créole haitienet des autres créoles de la Caraibe recouvre aussi
l'opposition entre le groupe dit en ap et le groupe dit en ka, ces
morphèmes ayant une valeur aspectuelle (durative). Le groupeen ap
--correspond à Haiti et le groupe en ka recouvre les territoires
suivants" dans les Petites AntilleS-: Trinidad, Sainte-Lucie,
Martinique, Dominique, Guadeloupe, Grenade; et sur le continent:
la Guyane.
Pour le créole continental de Louisiane, l'opposition ap/ka
n'a aucune pertinente (ce créole définit alors un autre groupe)- 6 -
Quant au créole tri nidadie n, il avait fait l'objet
d'une des premières descriptions d'un créole réalisées
par un natif. Il s'agit de la grammaire créole publiée
par J.J. THOMAS (1869). Cet ouvrage de qualité, malgré
son ancienneté, garde aujourd'hui encore une irremplaçable
valeur de témoignage sur un idiome qui semble engagé depuis
quelques décennies sur la voie d'une irrévocable récession.
Dans le courant du 19ème siècle, les travaux d'Alfred de
SAINT-QUENTIN (1872) initient une recherche native portant,
sur le guyanais.
Mais de tous les territoires relevant du créole
en ka, c'est, celui de la Guadeloupe qui avait été le
plus délaissé, malgré les efforts de NAINSOUTA (1940)
et de ses collègues de l'Académie créole (ACRA). Ce
créole avait toutefois pu bénéficier des implications
de la démarche comparative de GOODMAN (1964) et, plus
anciennement, de l'étude de POYEN-BELLISLE (1894), encore
que cet auteur, d'origine guadeloupéenne, ne distingue
pas avec netteté ce qui est propre à son créole natif et
au créole martiniquais. Mais le domaine martiniquais avait
connu une autre fortune: TURIAULT (1876) esquisse une
description du créole de la Martinique. Entre les analyses
de POYEN-BELLISLE (1894) et celles de GOODMAN (1964)
s'intercalent les deux publications d'Elodie JOURDAIN (1956aetb) .
La dimension idéologique qui transparaît chez cet auteur,
- -
nourri des préjugés de classe et de race des descendants
de colons (dont elle participe) n'est pas le seul
désavantage d'un ouvrage dont les méthodes d'analyse restent par
trop tributaires de la description du français. Les travaux
su'}"gestifsde LAPIERRE (1969 et 1971) sur le systèlTEgranmatiçal
créole et ses origines doivent également être comptabilisés
s'agissant du domaine martiniquais.
Durant la dernière décennie, une évolution
significative s'est manifestée. L'ouvrage de Marguerite
SAINT-JACQUES-FAUQUENOY (1972) est le second (1) à inscrire
la description syntaxique globale d'un créole en ka (le
guyanais) dans la mouvance de la linguistique structurale.
Mais parallèlement, la diffusion plus intense que par le
passé des méthodes de la linguistique moderne, va provoquer
l'intensification de la recherche native à fondement
universitaire. Le premier travail de facture universitaire qui
marque cette nouvelle période est une analyse phono logique
et phonétique du créole guadeloupéen produite par
G.HAZAEL-MASSIEUX (1972). Dans le domaine de la
sociolinguistique, deux publications font date. Il s'agit de
l'ouvrage de D. BEBEL-GISLER (1976) et de celui de L.F. PRUDENT
(1980 c). D'autres travaux ont vu le jour. Ce sont les
études de DAVY (1977), de DAMOISEAU (1979), de DENIS-LA~ffiRO
(1979) et de FACTHUM-SAINTON (1979). Il convient enfin de
mentionner les articles du GROUPE d'ETUDES ET DE RECHERCHES
EN ESPACE CREOLOPHONE (GEREC) du CENTRE UNIVERSITAIRE
(1) Le secon~ rappelons-l~ après celui de CARRINGTON (1967)
(2) A signaler aussi du ,"1êJ:'e auteur une raoide esqllissesyntaxique
(HAZAEL-nllSSIEI/X, 1978b)- 8 -
ANTILLES-GUYANE, articles publiés dans les revues
Espace Créole, Mofwaz, Textes, Etudes et Documents. Une
recherche non-spécifiquement universitaire s'est également
développée. La Grammaire créole de R. GERMAIN (1976) traite,
malgré son titre très général, du seul créole guadeloupéen (1).
Cet auteur pratique u~e méthode qui n'est pas différente de
celle d'A. CONTOUT (1972). Ce dernier, s'agissant du
guyanais, utilise des procédures qui sont tout à fait
dépendantes d'une conception fort ancienne de la description
de la langue française. Les tentatives de H. POULLET (1980)
et de MONBRAND et coll. (1981) sont limitées quant à leur
objet, mais échapper au mimétisme de la des-voudraient
cription syntaxique du français(Z). Il convient également de
signaler les recherches de JOSEPHAU (1977) sur les
africanismes du créole antillais. Ce travail renoue avec la
tradition initiéeen Haiti par S. SYLVAIN (1936) et reprise
par BENTOLILA (1970). JOSEPHAU se contente de procéder à
un relevé du substrat et de l'adstrat africain du créole
sans jamais sombrer dans la réduction africaniste, celle-là
même que critique implicitement LAPIERRE (1978) dans son
étude portant sur l'origine du créole de la Martinique. Dans
la même perspective que JOSEPHAU, il convient de citer la
récente monographie de DUFRENOT (1981) qui tente, avec des
(1) Sur la Grammaire créole de GERMAIN, voir notre article (BERNABE,
1976 b).
(2)
GOYENECHE (1973) présente du martiniquais une description succinte
à l'intention des lecteurs du Guide Bleu. Cet
aperçu linguistique
sans grande prétention ~st assez respectueux de l'immanence du
créole.- 9 -
fortunes diverses et une vraisemblance inégale, à notre
avis, de retrouver le substrat éwé dans le créole
martiniquais. Il n'empêche que sa contribution1tout comme
celle de JOSEPHAU, préfigure une créolistique
diachronique mise en rapport dtune façon plus systématique que
par le passé avec les langues de l'Ouest africain.
Certes, nous avons pu tirer parti des
classi:Èications phonologiques d'HAZAEL-MASSIEUX et critiqué avec
profit ses thèses sociolinguistiques (HAZAEL-MASSIEUX, 1978) ;
nous avons tiré un grand bénéfice de l'accent mis par
BEBEL-GISLER sur la dimension "socio-symbolique" du créole;
notre recherche a été fécondée par les clarifications
socio-historiques et les mises au point sociolinguistiques
de PRUDENT (pour ne citer que ces auteurs). Toutefois,
aucune des publications de cette dernière décennie n'ayant
mis au centre de ses préoccupat:ions descriptives la mise
en évidence du "noyau dur" de la syntaxe créole, notre
démarche est restée, à cet égard, solitaire, non étayée
sur un arrière-plan bibliographique adéquat(1). Notre
solidarité avec les autres chercheurs (créolistes ou non) s'est
néanmoins affirmée de nouveau devant l'exigence
sociolinguistique, exigence incontournable, s'agissant de la
description du créole. Nos analyses ne s'inscrivent certes
pas dans le cadre d'une "socio-syntaxe" établie. En effet,
un tel modèle nous a fait défaut. La référence labovienne
(1) Notre recherche syntaxique a été pourtant souvent motivée et
fécondée par les travaux de VALDMAN même relatifs au créole
haitien. Ces derniers nous ont parfois servi de tremplin vers
ce que nous croyons être un approfondissement de certaines données
communes aux créoles caribéens.- 10 -
ne nous a guère été utile en la matière puisqu'elle ne
nous apportait guère qu'une réflexion sur les mécanismes
phonologiques. La démarche "implicationnelle" propre à
BICKERTON (1973 et 1975) ne nous a pas paru propre à rendre
compte d'une situation linguistique dans laquelle nos
analyses ne sauraient discerner un continuum pur et simple. C'est
dire que notre pratique, opérant sur fond de gramIllaire
générative standard (1) a cultivé à la fois l'éclectisme
et l'empirisme sans jamais perdre de vue la nécessité
de la vigilance critique, au service de la présentation la
plus fonctionnelle possible des mécanismes observés.
Pour ce qui est de la mise en évidence de la
légitimation de la "syntaxe de base" de ces deux créoles, notre
approche aura été, en définitive, tributaire de deux
sources: l'une constituée par notre compétence (seconde) du
guadeloupéen et (native) du martiniquais; l'autre se
composant des jugements de grammaticalité issus de nos diverses
enquêtes sur le terrain. Notre compétence n'a joué qu'un
rôle inductif d'hypothèses, tandis que les tests de
grammaticalités ont permis la mise en œuvre de procédures tant
que de vérification, voire de "falsification".de découverte
Etant créolophone, nous avons, avec notre corpus~une
(1) On verra que les références à CHOMSKY sont très restreintes et que
nos analyses ne s'assortissent quasiment d'aucune structure
arborescente.- Il -
relation fondamentalement différente de celle qu'un linguiste
connaissant mal le créole pourrait avoir avec le corpus qu'il
pourrait être amené à recueillir pour décrire cette langue.
Nous-même, natif du martiniquais, nous avons pu, en quatre
années d'un séjour ininterrompu à la Guadeloupe, approfondir
notre connaissance des divers géolectes de ce pays. Même
alors, nous avons pu mesurer à quel point notre mise en
contact tardive avec cette langue (pourtant créole) pouvait
déséquilibrer l'approche que nous faisions des deux idiomes.
Afin de corriger ce défaut, nous avons dû, au début (la
première année) accroître sensiblement le nombre des
confrontations d'informateurs guadeloupéens par rapport à ce qui
nous semblait utile en ce qui concernait le martiniquais.
D'ailleurs, sans le recours aux mécanismes analogiques et
la capacité intuitive que nous ménageait notre connaissance
du martiniquais, nous aurions laissé de côté, sans même nous
en douter, maints traits du guadeloupéen, dont la recension
nous est apparue par la suite d'une importance capitale pour
nos hypothèses descriptives globales. Certes, nous ne
pensons pas que la compétence native d'une langue puisse
supp~à la formation théorique, en matière de description
linguistique. Toutefois, il ne nous paraît Pas que l'analyse
syntaxique d'un créole puisse, à ce jour, être
méthodologiquement efficace si le locuteur n'a pas une connaissance
intérieure (intériorisée) de la langue. Nous concédons- 12 -
toutefois qu'une approche phonologique correcte de cette
langue puisse se faire à partir d'un simple recours à des
informateurs. En effet, la méthodologie des descriptions
phono logiques a mis en place des protocoles d'enquête
suffisamment éprouvés pour mener à bien, dans ce domaine limité,
un travail exhaustif. Mais, -s'agissant du système ouvert
qu'est la syntaxe, nous croyons que la nature
socio-histotique du créole ainsi que les procédures d'enquêtes qu'il
exige, sont autant d'obstacles qui gênent, de manière
quasirédhibitoire le descripteur non-natif qui ne cherche pas
à "investir" la langue de l'intérieur. Quand ce descripteur
ne parle que le français et est, de ce fait, perçu comme
participant d'un univers socio-culturel "différent", voire
soupçonné de visées dominatrices, sa relation aux
informateurs en est considérablement affectée. Il en va de même
dans le domaine de la recherche lexicographique et
lexicologique. CHAUDENSON (1974) indique fort à propos que pour
mener à bien sa recherche, il a da, locuteur non-natif du
réunionnais, sacrifier aux exigences que nous signalons
présentement. Il serait trop long de citer les exemples qui
manifestent chez l'informateur, la volonté de brouiller
l'information. Il suffit pour s'en convaincre, de se reporter
aux erreurs et imprécisions qui parsèment certaines
descriptions faites par des étrangers ou nalfs ou peu scrupuleux.
Certes, cet aspect de l'enquête ethnographique n'est pas
spécifique -à la description des créoles. On peut le rencontrer- 13 -
pour toutes les langues. Mais il apparaît que s'agissant
d'un créole, cette donnée est considérablement amplifiée
par la relation souvent problématique que le locuteur natif
lui-même entretient avec sa propre langue.
Nous ne pensons pas que ce soit à partir d'un nombre
fini d'énoncés (organisés en un ou plusieurs textes
recueillis arbitrairement) qu'il soit possible d'accéder à
l'adé,
quation descriptive pour une langue, quelle qu'elle soit,
voire un créole. Nous comprenons fort bien que des
ethnologues américains connaissant mal les langues amérindiennes
qu'ils voulaient décrire se soient trouvés dans l'obligation
de recourir à une démarche distributionnelle sur un corpus
fini (au départ). Mais nous pensons que la pratique
descriptive qui ferait de nous l'ethnologue de notre propre culture,
irait à l'encontre du but visé par nous: participerà la
promotion des langues et cultures créoles ainsi que des sociétés qui
les sous-tendent. Une telle pratique contribuerait à perpétuer
l'aliénation culturelle historique liée à la genèse des peuples
créolophones. Au lieu donc des textes traditionnellement
placés en fin d'ouvrage, nous aurons des batteries
d'exempIes rendant compte d'hypothèses spécifiques vérifiées ou
"falsifiées" par nos critères d'analyse et issus d'un corpus
présélectionné induit tant de notre compétence propre que
de l'enquête auprès de tiers. Nous n'avons pas la religion
du "corpus objectif".- '-'1, -
Mais comment lier les données offertes par la
compétence personnelle du descripteur-locuteur natif
celles fournies par d'autres locuteurs-informateurs?et
Il convient tout d'abord de savoir que le volant
pas stable d'un point-linguisti-de locuteurs-informateurs n'est
que d'enquête à un autre. Le nombre de structures qu'il convient de
tester est si vaste qu'il n'est matériellement pas possible
d'établir quelque permanence que ce soit dans la composition
du personnel informateur.
D'autre part, une même structure peu~ être soumise
plusieurs fois à la même personne à des moments différents
et sous des formes différentes de manière à éliminer autant
que possible les réponses faites au hasard par des locuteurs
rendus perplexes par une question désarmante pour leur
"intuition grammaticale". Il convient enfin de savoir que
nous établissons une échelle àquatr~ niveaux, au moins: Du
rural unilingue ayant peu de contact avec le français au
"lettré" ayant une compétence parfaite du français. Les
niveaux intermédiaires sont occupés par des locuteurs ayant
une compétence moyenne du français et/ou une pratique assidue
(1). C'est à travers un constantmais non-exclusive du créole
va-et-vient entre ces divers locuteurs-informateurs que nous
( )1 Nous aurons l'occasion de préciser dans notre partie
sociolinguis tique les données qui participent à ce que nous avons appelé
la "hiérarchisation de la compétence linguistique" en milieu
créolophone.je,
- -
procédons à l'approche de ce que nous définissons, dans
notre partie sociolinguistique comme étant le "basilecte" .
Mais il convient de savoir que le basilecte recouvre en
fait deux réalités différentes. Il y a d'une part, un
basilecteeffectif qui ressortit aux énonciations effectives de
tel locuteur rural unilingue peu ou pas du tout en contact
avec le français. En raison de la décréolisation, le basilecte
effectif comporte forcément des'traits empruntés au français.
Mais dans l'énonciation effective de tel autre locuteur
rural unilingue peu ou pas du tout en contact avec le
français, on pourra trouver telle donnée gallieisante qui
n'existe pas chez le premier et inversement. Il apparaît
donc que le basilecte comporte des "trous" et que
l'emplacement des trous n'est pas exactement le même pour chaque
locuteur même unilinque. Cette constatation nous fait
déboucher sur la théorie d'un basilectethéorique (1) qui est
la somme de tous les traits basilectaux recensés par l'enquête
linguistique. Il n'appartient donc en propre à aucun
locuteur. Ce basilectethéorique transcende donc les
énonciations individuelles. Cette transcendance est précisément la
caractéristique qui rend le plus difficile les procédures
de légitimation, par des locuteurs individuels, du créole
basilectal. Quand une structure donnée n'est pas légitimée
comme étant basil.ectale, cette non-.légitimation peut être
( 1) Que nous appelons aussi "créole nucléaire" dans la partie
sociolinquisrique du présenr travail- 16 -
le fait d'un informateur qui a une comDétence parfaite
du français mais elle Deut aussi être le fait créolo-d'un
phone unilingue. Dans ce dernier cas, ou bien cette
structure est agrammaticale (extérieure donc de toute façon au
basilecte) ou bien elle est simplement atypique (étrangère
à l'expérience que les locuteurs ont du basilecte). Il est
notable que les informateurs font nettement la différence
entre ce qui ne peut pas se dire (agrammatical) et ce qui
n'est pas franchement agrammatical (atypique). Il nous
apparaît que l'atypie recouvre souvent la conscience confuse
d'un basilecte possible, transcendant, non socialisé (1).
D'une manière générale, le critère de la "déviance maximale"
est celui qui nous permet, en dernière analyse, de retenir
la structure basilectale la plus "approchée" du modèle
théorique.
Ainsi que nous le verrons, dans le cours même de
la description, le basilecte tend à s'établir sur la base
d'une déviance maximale par rapport au français. Pour s'en
convaincre, il n'est aue de noter le fait, étudié
ultérieurement (p. 166) que le terme français /bwa/ a pour équivalent
(1) Nous tenons à établir une différence entre les formes basilectales
atypiques qui sont généralement produites par des unilingues et
ce que, dans notre.partie sociolinguistique, nous appelons les
formes hyperbasilectales qui sont des formes basilectales
excessives dûes à une activité compensatoire de locuteurs ayant une bonne
connaissancedu français.- 17 -
la séquence Ibral dans la langue des paysans unilingues
et que, inversement, le français /brai a comme êq~ivalent
en crêole rural Ie mot /bwal (I).
A travers un jeu de va-et-vient (rêglé par le recours
à divers critères) nous avons cru pouvoir proposer un modèle
basilectal approché des créolesguadeloupéen et martiniquais.
Ce faisant, nouS n'avons pas cherché à oblitérer
les réalisations marquées par une influence synchronique
évidente du français. Nous avons même tiré le plus grand
parti du jeu complexe des interférences. Dans beaucoup de
cas, nous avons mis en place de véritables êchelles de
grammaticalité reflétant non pas seulement des faits
abstraits de langue mais aussi des manifestations concrètes
de parole.
Pour ce qui est de la présentation matérielle de
nos exemples, nous faisons suivre chaque énoncé des lettres
M, ou G~ M, selon que cet énoncé est guade-majuscules G I
loupéen ou qu'il est martiniquais, selon qu'il est tout à
la fois guadeloupéen et martiniquais. Quand nous avons un
énoncé comportant deux variantes, il peut être suivi des
majuscules Go(.M et G/M selon que l'on a affaire à une
séquence à la fois guadeloupéenne et martiniquaise ou bien
à une variante suivie d'une autre,
martiniquaise. Les majusculesM.G. correspondent à Marie-Galante (2)
(1) Il s'agit donc, en clair, des mots français bois et bras qui
correspondent respectivement au créole bra et
Dwa.(2) Faisant partie de la Guadeloupe- 18 -
et la majuscule S. renvoie à l'archipel des Saintes (1). On
trouvera à l'occasion les symboles Guy (Guyane), H (Haïti),
Gr (Grenade), D (Dominique), SL (Sainte-Lucie), T (Trinidad).
Les traductions françaises seront à l'occasion
suivies de la majuscule F. Pour rendre compte de certaines
phrases créoles, nous utiliserons la médiation du français
créolisé de la Guadeloupe et/ou de la Martinique (FCGM et
FCG/M) à côté ou à la place de la phrase correspondante
du français standard (FS). En d'autres termes, l'échelle
de grammaticalité allant du créole basilectal au français
standard est intégrée, sous forme métalinguistique,à la
description(2) .
Nous pensons, de la sorte, avoir rendu justice dans
une pratique intégrée, à toutes les réalités "lectales" qui
s'étayent dans l'éco-système français-créole. Nous espérons
avoir montré ainsi que la description des créoles n'est pas
une description isolationniste.
( )1 Faisant partie de la Guadeloupe.
(2) Il convient d'ajouter également le sigle CF (créole
fran(cisé) complété par la lettre G (Guadeloupe), la lettre M
l1artinique) ou par les deux.- 19 -
PARTIE1ère
LE CADRE ANTHROPOLINGUISTIQUE
--------- 20 -
1.0. LE CADRE GËOGRAPHIQUE (PHYSIQgE ET HUMAIN)
Il n'est pas question, ici, de sombrer dans le
déterminisme géographique ni non plus d'établir des
relations mécaniques de cause à effet entre les phénomènes
historiques et les données linguistiques. C'est pourquoi
il ne sera retenu dans le présent chapitre que les éléments
qui paraissent avoir des incidences pertinentes .sur la
situation linguistique de la Guadeloupe et de la Martinique
tout à la fois dans sa perspective historique et sa dimension
contemporaine.
En soi, il est relativement peu important de savoir
que la Martinique est située entre 14° de latitude nord
et 63° de longitude ouest et que ce qu'il est convenu
d'appeler l'archipel guadeloupéen se dissémine entre le
16° et 18° de latitude nord et 61° de longitude ouest. En
revanche, il est utile de se rendre compte que la Martinique
est véritablement au centre géographique de l'aire de la
créolophonie à "base lexicale" française (1) des Petites
Antilles, tandis que la partie la plus étendue de la
Guadeloupe se trouve à la pointe septentrionale du chapelet
d'îles qui s'égrène en arc de cercle depuis la faille du
(1) A la dénomination "créoles français" a succédé
celle
moinsimpérialiste - de à base lexicale française" selon
l'expression utilisée par AUB-BVSCHER (19.70). Il n 'ya, en effet,
que le lexique dont la provenance française ait été mise hors
de doute, dans la majeure partie des cas.- 21 -
plateau continental qui sépare l'Amérique du Sud de
Trinidad. En sorte que les îles créolophones (1)
s'ordonnent du Sud au Nord selon une règle qui, si on excepte
le cas de Trinidad, fait alterner les territoires
anglophoNous avons donc la succession sui-nes et francophones.
vante: Trinidad (anglophone), Sainte-Lucie (anglophone),
Martinique (francophone), Dominique (anglophone), Guadeloupe
(francophone). Cette alternance, qui est le fruit des aléas
de l'histoire, est la traduction exemplaire, dans l'espace,
des menées impérialistes des Grandes Puissances occidentales,
lesquelles se partageaient le monde, au travers de leurs
guerres et de leurs paix. La problématique de la domination
et de l'asservissement se trouve, dès lors, mise en
perspective par la seule lecture de la carte géolinguistique
de la région.
Il est également moins pertinent de noter le
caractère volcanique de la Guadeloupe ou de la Martinique
(caractéristique que ces îles partagent avec l'ensemble
géophysique dans lequel elles sont comprises) que d'indiquer le
caractère dispersé de l'archipel guadeloupéen opposé à
l'aspect compact de la Martinique.
La Guadeloupe a une unité administrative qui,
aujourd'hui, transcende ses particularités et sa relative
(1) parlant, précisons-le, des créoles à base lexicale française.'I")- -
dispersion géographique. La Guadeloupe proprement dite
et la Grande Terre (Granntè), séparées par la Rivière Salée
constituent le "continent" et comptent un peu plus de
1 400 km2. Les "dépendances" sont constituées par différentes
îles dont la plus éloiqnée est Saint-Martin située à 200 km
au nord et dont la superficie est évaluée à 50 km2 si on
v adioint l'îlot de Tintamarre (Tentama). Saint-Barthélémy
qui est éqalement assez distante du continent (165 km) a
une superficie d'environ 22 km2. Les autres îles sont
visibles à l'œil nu depuis soit la Grande-Terre, soit la
Guadeloupe proprement dite. Il s'agit respectivement de la Désirade
et de la Petite-Terre (Titè) d'une part (évaluées à environ
21 km2) et d'autre part, de Marie-Galante (à peu près 150 km2)
et du petit archipel des Saintes qui totaliserait 15 km2 (1).
La superficie de l'ensemble serait donc voisine de 1 670 km2
pour une population totale qui avoisinerait 315.000 habitants.
La Martinique, ramassée sur elle-même malqré la
présence de minuscules îlôts situés surtout le lonq de la
côte atlantique (dite "au vent" ou Capesterre) ne dépasse
quère 1 080 km2. Elle a 65 km dans sa plus qrande lonqueur
(1) Nous espérons que l'Atlas de la Guadeloupe qui est actuellement
en préparation, donnera des indications plus précises sur la
superficie de l'archipel quadeloupéen. La thèse de LASSERRE (1961)
constitue l'étude qui encore auiourd'hui fait le plus autorité.
s'aqissant de la Guadeloupe. LASSERRE lui-même souliqne le caractère
non-définitif des estimations de la superficie de l'archipel
auade.1.,,:':):'22::.- 23 -
et 26 km dans sa plus grande largeur. Elle a une densité
de population plus forte que la Guadeloupe puisque selon
le volume MARTINIQUE de l'Atlas des D.O.M. (1977), la
population s'élevait à 324 140 personnes en octobre 1974 (1).
Martinique et Guadeloupe subissent depuis plus d'une dizaine
d'années une notable récession démographique consécutive
d'une part au progrès de la planification des naissances
et d'autre part, à l'émigration des couches les plus jeunes
de la population vers l'Europe (principalement la France)
pour y chercher du travail. Mais ce facteur de dégénérescence
démographique se voit partiellement corrigé par l'existence
de flux migratoires opposés (venant de la France surtout)
amenant dans ces îles une population relativement qualifiée
occupant surtout des emplois tertiaires. Ces flux migratoires
en provenance de l'Europe ont suscité dans les milieux
nationalistes de la Guadeloupe et de la Martinique la dénonciation
du "génocide par substitution"<qui serait perpétré contre les
autochtones. L'important est non pas de souscrire à la thèse
du génocide ou de chercher à la réfuter comme étant par trop
primaire, mais d'établir la constatation suivante: cette
<masse de migrants (vanvini) n'est pas stable: pour beaucoup
d'entre eux, la Martinique ou la Guadeloupe sont des lieux de
(1) Des estimations produites par certains services administratifs de
la Martinique (Caisse Générale de Sécurité Sociale, Direction
Départementak,de l'Action sanitaire et Sociale) font état pour
19BO de chiffres officieux qui s'établissent autour de 30B 000
habitants- 24 -
transit plus ou moins prolongé. De ce fait, le pourcentage
des adultes migrants qui parlent le créole paraît extrêmement
faible. La proportion des enfants de migrants qui apprennent
le créole varie avec le lieu (rural ou urbain) où ils vivent.
Quoique nous ne disposions d'aucune étude chiffrée sur la
question, nous nous risquons à avancer que d'une manière
générale les migrants d'origine européenne sont coupés de
la sphère linguistique créole. En tout cas, au plan de la
Isymbolique sociale, c est le sentiment qui s'exprime à -travers
la presse ou les discours quotidiens des Guadeloupéens et
Martiniquais (1).
En Guadeloupe, la discontinuité géographique
va de pair avec une certaine géolinguistique.
Le créole de la Guadeloupe ,proprement dite diffère sur
certains points d'ordre structurel, de celui de la
GrandeTerre qui se distingue par certains traits de celui des
Saintes, lequel, comparé au marie-galantais, présente
certaines variantes. S'agissant de Saint-Martin et de
SaintBarthélemy, avec un créole importé du flcontinent'~voisine
un parler d'origine française qui ne paraît pas être un
créole. Sur la situation qui prévaut à Saint-Barthélemy,
il convient de se reporter à la récente étude de G. LEFEBVRE
(1979) ainsi qu'à une étude plus ancienne du même auteur
(G. LEFEBVRE, 1971).
(1) Ces migrants définissent lU2e couche de population placée
linguis(cf. plustiquement en position généralement "extra-ordonnée"
)loin, p. 116- 25 -
A la Martinique, on est frappé au contraire par
la forte homogénéité géolinguistique du créole qui s'y
parle: les éléments de variation qui s'y rencontrent ne
paraissent pas s'inscrire, en effet, dans un cadre
géolinguis tique strict. Si nous envisageons par exemple le cas
du système vocalique, nous pouvons constater que dans la
partie de la région du Nord-Atlantique qui va des environs
de la Commune de Trinité au territoire du Macouba, la
tendance à privilégier les palatales arrondies au dépens
des rétractées est prépondérante. C'est ainsi que l'on a
une prépondérance de Gfymiz/ au lieu de 1imiz/ (chemise)
ou /bœ/ au lieu de /bE/ (beurre), ou encore /Zr/J/au lieu
de /Zel (œuf). Mais la nature de ces oppositions est
quelque peu brouillée par le fait qu'elles recouvrent
partiellement aussi des oppositions ville/campagne et de 60 ans] I[+
,- de 60 ansl . En fait, cette réqion du Nord-Atlantique a.
-L J
connu une forte concentration de Béké (1) en rapport avec
l'activité des sucreries et distilleries.
(1) Les Béké sont les descendants de race blanche des colons blancs qui
se sont installés à la Martinique par vagues successives au cours
des 17ème et 18ème siècles essentiellement et qui se sont approprié
la maieure partie des terres cultivables. Ces derniers constituent.. -
une caste fermée hostile tant aux descendants d'esclaves qu'aux
"métropolitains" appelés également "zorèy" ou "vieux blancs" ou
encore "béké France". Depuis quelques décennies, certaines familles
békée contreviennent â la règle de l' endogamie {laquelle a de
f~cheuses conséquences génétiques} par des unions avec des nan-Guadeloupéens
et des non-Martinicruais, de race blanche.- 26 -
d'ailleurs le cas des SaintesComme en témoigne
(habitées en majeure partie de pêcheurs descendants en
droite ligne de colons blancs installés aux 17ème et
18ème siècles), les voyelles arrondies se retrouvent
généralement de manière prépondérante dans les communautés
créolophones au phénotype européen ou apparenté. On retrouve
ce même trait dans les couches sociales qui se sont formées
sur la base des rapport sexuels inter-ethniques et qui
recouvrent ce que certains anthropologues appellent
(1)
.l' "ethncF-classe mulâtre"
Sur un territoire relativement petit où les massifs
ont une importance telle qu'ils laissent une bande côtière
assez mince, la circulation et l'installation littorale
se sont très tôt imposées,et pendant assez longtemps,
au détriment des communications intérieures, compte tenu
de l'importance que revêt un port dans un pays presque
entièrement ouvert sur l'extérieur, au détriment du secteur
dit domestique. En sorte que, mises à part certaines
communes de l'extrême nord, telles Grand-Rivière, Macouba,
Basse-Pointe, ou quelques "îlôts" comme le Morne-des-Esses,
restés relativement à l'écart pendant longtemps, l'ensemble
de la Martinique a toujours été bien intégré dans le flux
(1) Sur la notion de "classe raciale", voir WAGLEY (1952 et 1959)
et HARRIS (1964).- 27 -
des échanges. Pour ce qui est des régions de plaines (au
Centre et au Sud), les liaisons terrestres n'ont jamais
connu de problèmes majeurs. Aujourd'hui, de nombreuses
régions ont été désenclavées en raison du développement
considérable du réseau routier qui dépasse l 600 km (pour
les seules routes asphaltées).
Si on tente une comparaison du même ordre entre
la Martinique et la Dominique, îlè plus montagneuse encore
et beaucoup plus compacte que la première, on y distingue
pourtant deux grandes régions géolectales avec pour pôles
respectifs le nord et le sud. Cette donnée ne contredit
èn rien le cadre explicatif que nous venons de suggérer
pour tenter de rendre compte du monolithisme martiniquais
opposé au pluralisme guadeloupéen. Il convient en effet,
s'agissant de la Dominique, de faire intervenir des causes
d'ordre socio-historiques. Un certain nombre de facteurs
relatifs au développement respectif des possessions anglaises
et françaises de la Caraïbe ont fait que la Guadeloupe et
la Martinique, depuis la fin du 19ème siècle, ont servi de
pôle d'attraction à la Dominique et à Sainte-Lucie (petit
commerce, pêche, cabotage, émigration saisonnière pour la
récolte de la canne à sucre, etc...). En sorte que le nord
de la Dominique a été progressivement placé sous l'influence
de la Guadeloupe tandis que le sud de cette île a subi celle
de la Martinique. La bipolarisation géolinguistique de
la Dominique recouvre en fait une opposition entre- 28 -
"guadeloupéanismes" et "martinicanismes". A cet égard, il
nous paraît probant que Sainte-Lucie qui est située au
sud de la Martinique (donc hors de la sphère d'influence
linguistique de la Guadeloupe) ne connaît quasiment aucun
propre au guadeloupéen. Inversement, lestrait dialectal
points communs du sainte-lucien et du martiniquais sont très
nombreux. La MartiiÜque étend son influence sur sa voisine
du Sud et sur celle du Nord, ce à quoi la prédispose sa
position centrale dans l'arc des Petites Antilles.
Un autre. facteur socio-économique à mettre en
évidence dans la constitution géolinguistique de la Guadeloupe
et de la Martinique est l'existence d'une grande métropole
capable de drainer les divers flux linguistiques. D'ailleurs,
la bi-polarisation dominicaine (reliée à des foyers situés
hors de l'île) nous paraît pouvoir être comprise à partir
de l'absence, à la Dominique, d'un grand centre urbain
capable d'homogénéiser les différents traits géolectaux. Dans
le même mouvement de pensée, on comprend le rôle qu'a pu
jouer Fort-de-France dans l'élaboration du profil
géolinguis tique de la Martinique. Fort-de-France est, en effet,
une métropole extrêmement importante. Auparavant, avant que
l'éruption de la montagne Pelée n'eût détruit, en 1901, la
ville de Saint-Pierre, Fort-de-France,n'était qu'une petite
ville. Avec toute une civilisation
"plantocratique" disparaissait, portant un coup d'arrêt à
l'expansion de la caste béké dont Saint-Pierre était l'orgueilleux- 29 -
symbole. Fort-de-France dut assurer des fonctions
administratives, êconomiques et culturelles à la dimension de
l'ile tout entière mais sans; commune mes;ure avec ses infra'"
structures. Son gigantisme actuel résulte de l'effort
d'extension organisé alors pour lui faire jouer le rôle - inédit
pour elle - de "capitale". Notons la situation
septentrionale de Saint-Pierre et la pos;ition centrale de Fort-de-France.
Le déplacement géographique, en direction du sud,du centre
de gravité de la Martinique ne fut pas suffis;ant pour abolir
dans; les consciences la vieille opposition. source
d'antagonismes, entre un Nord aris;tocratique et un Sud populaire.
L.'Opposition d'un créole septentrional et d'un créole
méridional est purement fictive et ressortit aux représentations
épilinguistiques et purement symboliques que les martiniquais
ont héritées d'un passé en voie de totale disparition mis
à part certains phénomènes prosodiques et parfois lexicaux.
En fait, le créole martiniquais est géolinguistiquement
relativement homogène, les éléments d'hétérogénéité qu'il
c.omporte à cet égard ne faisant pas véritablement syst~me.
Le rôle de Fort-de-France aura peut-être été, en brouillant
les traits géolinguistiques. et sociolinguistiques., de
permettre l'accueil et la redistribution intéqrée sur l'ensemble
du territoire de différents éléments variationnels.
Fort-de-France est une ville de plus de 100 000
habitants (135 000 si on y adjoint Schœlcher, qui ne
présente avec elle aucune solution de continuité spatiale, et- 30 -
le Lamentin avec lequel elle entretient des rapports très
étroits). Plus d'un martiniquais sur trois habite la
conurbation foyalaise ; un sur deux se trouve dans
cette agglomération aux heures ouvrables, ce qui indique
un abandon assez poussé des zones rurales. Comme l'indique
l'Atlas des D.O.M. (1977), dans son volume consacré à la
Martinique, Fort-de-France est le "nœud vital des
communications intérieures et extérieures; ville-port, elle
commande un partie importante des activités du département et
joue le rôle fondamental de relais indispensable".
Une comparaison avec la Guadeloupe signalerait, à
cet égard, que la bi-polarité Pointe-à-Pitre/Basse-Terre
ainsi que l'existence de gros bourgs s'équilibrant
mutuellement (Morne-à-l'Eau, Moule, Capesterre Belle-Eau, etc...)
n'a jamais eu son équivalent à la Martinique. Aujourd'hui,
la conurbation pointoise (Abymes, Pointe-à-Pitre, Gosier)
est en train de briser l'équilibre antérieur, ce qui tend
à provoquer, comme à la Martinique, des interférences entre
traits géo-et sociolinguistiques. Les déplacements des ruraux
vers la ville sont en train de créer une situation où les
traits géolectaux se neutralisent, en milieu urbain, et se
diffusent dans l'ensemble du territoire. Les médias de masse
jouent un rôle de premier plan dans les mécanismes
d'homogénéisation, beaucoup plus avancés à la Martinique qu'à la
Guadeloupe.- 31 -
Fort-de-France et Pointe-à-Pitre ont longtemps
servi de supports et de plaques tournantes relayant les
traits linguistiques importés de France. Un de ces traits
est constitué par l'imitation exagérée, et d'ordre
phantasmatique, de la prononciation parisienne et qui donne lieu
à ce qu'il est convenu d'appeler le "pa'lébwodé". L'existence)
depuis une quinzaine d'année, de la télévision, beaucoup
plus d'ailleurs que celle de la radio (dont l'installation
remonte à l'entre-deux guerres) tend à court-circuiter
l'influence de Fort-de-France et de Pointe-à-Pitre ou
Basse-Terre comme médiateurs privilégiés des traits
linguisettiques émanant de l'Hexagone, Si les stations de radio
de télévision (qui sont à Fort-de-France et Pointe-à-Pitre)
servent de support matériel et administratif à la diffusion
de l'information, on peut considérer que, pratiquement, la
liaison s'établit de manière directe entre Paris et les
campagnes guadeloupéennes et martiniquaises. En effet, à
ce jour, la grille des programmes est telle que la part
spécifiquement locale est absolument insignifiante.
L'influence de la production linguistique hexagonale est de
moins en moins médiatisée par des relais locaux. Un récent
sondage réalisé par un grpupe d'étudiants de première année
de D.E.U.G. du Centre Universitaire Antilles/Guyane, a mis
en évidence, à partir d'un échantillon de 20 personnes- 32 -
couvrant l'éventail des classes moyennes, le fait que
l'utilisation du français à la Martinique tendait à
abandonner certaines "positions symboliques fortes" comme Pé1-r
exemple le maintien du schwa (~) non final (1). C'est ainsi
que des séquences comme:
/3tasyr/ , /3P~spa/
au lieu de :
/3~tasyr/ , /3epaspa/
ont été produites par de nombreux locuteurs qui n'avaient
jamais vécu en France et ont affirmé qu'ils trouvaient
"ridicule" l'imitation, d'une manière générale, de l'''accent
(2)de France" .
Il nous apparalt que cet effacement du schwa dans
ces positions est un fait assez récent dans le discours
quotidien de l'antillais moyen. Nous en tirons la
conclusion - encore provisoire et toute partielle - que le fait
que les Antillais soient en prise directe avec des
énonciations hexagonales influence concrètement leur "français local"
mais tend à les libérer du comportement "hypermimétique"
qui débouche sur le "palé bwodé". En d'autres termes,
l'omni(1)Notons.que l'effacementdu schwa non-finalest considéréaux Antilles
comme un des traits qui participent de l'imitation du parler parisien,
sans pour autant nécessairement ressortir au "palé bwodé" qui, lui, est
en rait une caricat:ure.
(2} C'etteexPression définit, dans le français local, les
caractéristiques morphophonologiques du parler hexagonal. certains locuteurs pris en
"flagrant délit" d'effa.cement du schwa ont nié !J avoir cédé et ne l'ont
reconnu qu'après une écoute
- souventréitérée - deI 'enregistrement.-
33présence du modèle est telle qu'elle tend à annuler les
stratégies hypercorrectives, lesquelles ne se justifient que
par la quête d'un modèle non maîtrisé parce que absent, donc
source de phantasmes.
L'intensification du trafic aérien entre la France
et les Antilles contribue également à la mise en contact
d'un nombre de plus en plus important d'Antillais avec les
réali tés linguistiques du "français de France" {I}.
Toutefois, l'intervention des médias de masse et
l'intensification du trafic aérien ne remet pas En cause les seules
énonciations en langue française. Le volume et la diversité
du créole se sont trouvés considérablement accrus par les
supports que constituent la radio, le disque, l'avion. A la
Martinique et à la Guadeloupe, des émissions en créoles
sainte-Iucien et dominicain sont quotidiennement écoutées
sur des postes intercaribéens comme Radio-Antilles,
RadioCaraibe Internationale ou sur des .postes nationaux par un
public de plus en plus nombreux. Le créole haitien est
porté surtout par la musique: disques, galas, dancings
(populaires ou huppés) véhiculent inlassablement des
compositions où le créole haitien est largement prépondérant.
( 1) Le "fransé Fwans" ayant: longtemps été paré d'une aura prestigieuse,
devient une. réalité de plus en plus banale pour l'AJ:Itillais. Sur
l'hypercorrecticn dans le français pa.rlé en .Guadeloupe, voir
DAVY (1977).- 34 -
Depuis une dizaine d'années, la langue française
a quasiment disparu de l'expression musicale antillaise sauf
à titre humoristique ou parodique. Le temps des chansons
créoles doudouistes (telle la très célèbre" Adieu foulards,
adieu Madras')(l) semble bien révolu. Les années 70 ont
connu (jusqu'en 1976-77) un engouement sans précédent pour
le théâtre en langue créole. Depuis 5 ou 6 ans, l'expression
théâtrale connaît un notable ralentissement au bénéfice
d'autres moyens d'expression comme la pratique musicale et
la danse, soucieuses de retrouver les racines populaires
du monde créole. La sphère culturelle n'a jamais été autant
exaltée, sollicitée, exploitée qu'aujourd'hui. Jamais dans
les circuits publics de parole, le créole n'a été autant
utilisé qu'aujourd'hui (radio, presse, musique, pratiques
syndicales et politiques, incursions sauvages dans la
pédagogie scolaire, etc...). Par l~'même, la langue créole ne
s'est jamais autant avancée sur le terrain traditionnel
de la langue française, langue avec laquelle elle entretient
des relations séculairement conflictuelles. Que peut-il en
résulter? Avant de pouvoir répondre à cette question, il
convient de mettre en place brièvement les données
sociohistoriques qui accompagnent la trajectoire du français et
du créole à la Guadeloupe et à la Martinique.
( 1J Chanson écrite par BOUILLE (1769 J, gouverneur de la Guadeloupe.- 35 -
2.0. LE CADRE SOCIO-HISTORIQUE (1)
2.1. LE MODELE COLONIAL EN GESTATION (1625-1680)
Les historiens (2) nous apprennent que les
Français se sont installés à Saint-Christophe (l'actuel
SaintKitts) aux environs de 1625, accompagnés de quelques nègres
(soit capturés, soit achetés) ayant appartenu aux Espagnols.
Saint-Christophe constitue la première base de colonisation
française dans la Caraibe. C'est de là que L'OLIVE, DUPARQUET
et leurs hommes partent pour prendre possession de la
Guadeloupe, de la Martinique et d'autres îles de la Caraibe.
A l'origine de la colonisation de la Guadeloupe
et de la Martinique, les groupes ethniques qui se partagent
ces territoires sont les suivants:
. !~_9E2~E~_~~E~!è~
Il sera vite tenu en lisière de la formation
sociale coloniale. En effet, après une toute première
période assez brève faite d'accueil amical de la part des
indigènes, puis d'une entente fondée sur l'observation
réciproque, les Européens vont déclencher les hostilités, refoulant
les Caraïbes vers les régions les moins hospitalières, avant
de les exterminer. Certains d'entre ces derniers ont échappé
au massacre en se'réfugiant dans des îles voisines (Grenade,
Dominique, etc...). A la fin du 17ème siècles, les indigènes
(1) Pour le contenu des paragraphes qui suivent, nous nous sommes inspiré
de la thèse de PRUDENT (1980c) et pour ce qui est de la rédaction
elle-même, nous avons reproduit partiellement l'étude de BERNABE et
PRUDENT (1980).
(2) Nous avons consulté notamment: ACHEEN (1975), ADELAIDE-MERLANDE (1975),
BlISTIDE(1967), BONNIOL (1980), CHAULEAU (1973), DAVID (1973), DEBIEN
(1951), DELAWARDE (1935), DELEPINE (1978), DEVEZE (1977), GIRAUD (1979),
PETITJEAN-ROGET (1955 et 1980), VIATTE (1954).- 36 -
de la Guadeloupe et de la Martinique ont quasiment disparu.
. !~_9E2~E~_~~2E!9!~~_~~EQE~~~~~
Il est constitué de cadets de noblesse en quête
de fortune, de marins ayant renoncé aux voyages au long cours
pour s'''installer''sur la terre ferme, des flibustiers, des
boucaniers: arrivent aussi des "engagés", pauvres hères
victimes de l'injustice sociale ou persécutés religieux.
Ces engagés sont traités d'une manière assez impitoyable,
et dans bien des cas, meurent avant l'expiration de leur
contrat. S'ils parviennent à remplir le contrat, ils
deviennent alors les concurrents directs des attributaires d'un
sol déjà exigu. Il convient enfin de ne pas oublier, au sein
de ce groupeJun certain nombre d'hommes et de femmes arrachés
aux prisons, aux hôpitaux, aux maisons de passe, bref, toute
une faune en rupture de ban.
. !~_9fQ~E~_~~QE!g!~~_~£f!2~!~~
Très minoritaire au début, il va s'accroître avec
l'intensification du commerce du "bois d'ébène", activité
dans laquelle les Hollandais ont commencé à affirmer leur
suprématie aux environs de 1650. Il convient de savoir que
la seule partie occidentale de l'Afrique - d'où venaient
les esclaves - était (comme aujourd'hui) dotée d'une
multitude de langues qui malgré leur parenté structurelle
n'entraînaient pas toujours l'intercompréhension entre leurs
ressortissants respectifs. Si on ajoute à cela le fait- 37 -
(~ttesté par plusieurs carnets de bord) que les négriers
procédaient à un mélange systématique des "ethnies" afin
de prévenir toute complicité, source de révoltes, on
cOmprendra que l'unité linguistique et culturelle des
esclaves n'a été,dans la grande majorité des cas, qu'une
fiction. Ce qui, au contraire, a opéré le plus souvent, c'est
le déracinement culturel et le syndrome de la non-utilisation
des langues maternelles.
Dans le courant de cette première phase de
construction d'une société nouvelle, les rapports entre les
protaqonistes sociaux sont marqués par une violence extrême. Mais,
à l'exclusion des Caraibes - qui ont pu globalement échapper
à l'esclavage mais pas au génocide - une solidarité
conflicAfricainstuelle, dictée par des exigences de survie va lier
et Européens, libres et engagés, maîtres et esclaves. Il
n'est certes pas question d'idéaliser une période qui fût
extrêmement âpre. Mais il faut reconnaître que cette société
en construction n'a pas encore secrété les lois racistes qui.,7
dans la période suivante, vont participer du modèle colonial
itson apogée. Des mariages ou unions libres-ont cours entre
Caraïbes, Européens et Africains (l) qui, ilpartir de 1685,
vont être interdits par le Code noir, sous peine de mort.
(1) Les rapports entre Africains et Caraïbes n'ont jamais été très
intenses. Mais des esc:laves marrons ont rejoint parfois des
Caraibes en guerre et ontc:ombattu dans leurs rangs c:ontr€iles
colons européens.- 38 -
C'est,ainsi que le rappelle PRUDENT (1980c), au
cours des cinquante premières années de colonisation que
vont naitre les créoles de la Caraïbe. Saint-Christophe
aurait servi de support à la formation de l'embryon
linguistique qui, à travers diverses spécifications
géographiques, aurait évolué pour donner les différents créoles
caribéens. C'est-à-dire que ces langues apparaissent à
un moment où les Européens (en majorité français) sont
plus nombreux que les Africain~où le travail aride de
défrichage est en cours, où la société est encore
relativement égalitaire au plan économique. Il convient d'autre
part de noter que la diversité linguistique des esclaves
africains avait son pendant dans l'émiettement dialectal
qui caractérise les parlures françaises de l'époque. La
langue française d'alors était loin d'être un outil
normalisé. L'intercompréhension n'était pas chose aisée entre
un Picard, un Normand, un Breton et un Occitan. Même la
langue de la Cour de France reflète, à l'époque, divers
traits dialectaux qui sont à la mesure de la diversité
linguistique du pays.
Africains et Européens ont donc été sommés par
l'Histoire d'inventer un outil linguistique qui, avec la
première génération d'enfants nés dans les colonies, s'est
"nativisé", est devenu langue maternelle de la communauté
africaine, laquelle, contrairement au groupe européen, avait- 39 -
perdu l'utilisation sociale des langues africaines d'origine.
Mais cette "vernacularisation" du créole dans laquelle les
descendants d'Africains ont dû apporter un investissement
symbolique considérable ne doit pas faire oublier que le
créole est réellement une languemixte: il n'est - quoi qu'en
pensent certains théoriciens réductionnistes - ni une langue
romane à part entière, ni exclusivement une langue
africaine (1).
Européens et Africains ont participé à la génèse du
créole. Mais par suite de l'enrichissement résultant du
succès de la commercialisation du sucre, les européens
enrichis vont, dès 1680, commencer à opérer un "démarcage
de classe" dont la traduction idéologique va initier une
rupture d'avec la période qui précède. Ils vont, en effet,
référer le créole aux esclaves, c'est-à-dire, à la misère,
l'arriération, l'altérité absolue. Le mode de pensée ayant
la race pour fondement naît pour justifier une pratique
socio-économique de subjugation et d'hégémonisme. Ainsi que
le formule la Charte culturelle du GEREC (1982) : "le 'nègre'
(1) Les données démographiques de l'époque permettent de comprendre la
raison pour laquelle la part du vocabulaire d'origine française est
si importante en créole. Mais ces données ne justifient pas, selon
nous, le point de vue de Suzanne SYLVAIN (1936) selon qui le créole
serait une langue africaine (plus particulièrement éwé) à vocabulaire
français. Pour Jules FAINE (1936), au contraire, le créole serait
directement issu des dialec~es de l'Ancienne France. Ce n'est que
dans un deuxième temps que FAINE (1939) se ravise et note la
dimension africaine des créoles.- 40 -
est inventé de toutes pièces, faisant disparaître l'Afriçain
la graine de la négritude est semée. Elle lèvera en d'autres
(p. 13)temps"
En 1685, le Code noir est promulgué et vient consacrer
la première grande rupture de l'histoire antillaise marquée
par le premier reniement du créole., œuvre de ceux qui étaient
en train de devenir les "Béké" (1).
2.2. LE MODELE COLONIAL ACCOMPLI DANS LA "SOCIETE
D'HABITATION" (2) (l680-1848)
Après la première phase d'exploration du territoireJ
et de lancement du système, les colonies vont entrer dans
une ère de prospérité inouie des grands blancs" fondée sur
un accroissement considérable de la main-d'œuvre servile
et une demande de plus en plus grande de la Métropole
vis-àvis des produits coloniaux. La structure de la société va
se trouver modifiée: à la "solidarité conflictuelle" du
début va succéder une répression extrêmement violente des
actes de révolte et d'insoumission des esclaves. La société
est très fortement hiérarchisée. Elle se compose selon une
pyramide où on trouve:
fI}Ce mot martiniquaisdésigne les desçendantsde raçe blanche des
premiers colons. Leur hégémonie éçonomique, malgré de nombreux avatars,
dure encore dans "nos pa'Js".
(2)Auconçept de "Société de Plantation" privilégié par des
anthropologuesCOTr11l1e HERSKOVITS (1941), BENOIST (1972JI975), nous préférons çel!1i
de "Soçiété d'Habitation" proposé parJ. PETITJEAN-ROGET (1980)- 41 -
a - ~~~_~~ê2~_~~~2£!~Y~2L_~_!~_~~2~
Elle est répartie entre:
- nègres de culture (la grande majorité) que l'on
peut considérer comme les ancêtres sociologiques
des classes paysannes d'auiourd'hui
- nègres de talents (domestiqués, ouvriers, chefs
d'ateliers, etc...) ancêtres sQciologiques des
classes moyennes d'aujourd'hui
b - les
libres
---------Ils se répartissent en
- hauts fonctionnaires. Il s'agit de nobles ou
de bourgeois, ancêtres de nos
modernes_technocrates commis aux administrations centrales (I)
- grands blancs: propriétaires terriens, nobles
émigrés ou bourgeois a~oblis. Leurs héritiers
directs sont les grands "Béké", d'aujourd'hui(2)
c - !~2_E~~!~ê_~!~~£ê
Ceux qui n'ont pas pu réussir à faire fructifier
leurs concessionss les immigrants attirés par l'appât du gain
(1) Aujourd 'hui encore, une certaine gtladeloupéanisation et
martinicanisation des cadres a maintenu en place de nombreux fonctionnaires
d'origine métropolitaine.
(2) Leur nombre s'est réduit au cours des siècles/notamment en raison
de faillites spectaculaires et de rest:ructurations int:ervenuesà la
fin du 19ème siècle et dans le courant: du 20ème siècle.
Les colons blancs de la Guadeloupe ont: été pour la plupart
exterminés pendant la période révolutionnaire.
La Guadeloupe a été pendant le 19ème et le 20ème siècle
recoloniséè par le capit:al métropolitain et: béké martiniquais.
De nombreux Béké martiniquais ruinés s'y sont installés au
20ème siècle pour y chercher fortune.- 42 -
mais sans grande chance de faire fortune, etc... A cette
époque de rareté des femmes blanches, ce sont surtout eux
qui, malgré la sévérité des lois réprimant les liaisons
interraciales vont être la cause de l'accroissement
numérique considérable du groupe mulâtre, lequel, en 1774,
est aussi nombreux que le groupe blanc. Les intérêts
économiques des petits blancs n'ont jamais cessé de se
confondre avec ceux de l'ethno-classe mulâtre, même si, pour des
raisons idéologiques, essentiellement d'ordre racial, ils
se réclament d'une vision du monde et de valeurs portées
(1)par les "gros Béké" .
d - les hommes de couleur
libres
---------------------------Ce sont essentiellement des Mulâtres. C'est
seulement en 1833 que leur sera reconnue la plénitude complète
des droits civiques. Ils constituent une ethno-classe
ballotée entre celle des esclaves et celle des maîtres blancs,
pactisant avec les uns ou avec les autres selon leurs intérêts
du moment. En 1750, il Y eut à Saint-Pierre (Martinique)
une révolte de Mulâtres. Ces derniers armèrent les Noirs
contres les Blancs. Cette révolte finit par être contenue
mais non sans difficulté. Cette première expérience commune
aux Mulâtres et aux Noirs de la violence insurrectionnelle
)(1) Aujourd'hui, leurs héritiers sociologiques (dénommés "Béké goyave"
vivent dans la clientèle et la parentèle des grands plancs mais
voient leur intér~ts économiques de plus en plus confondus avec
ceux des possédants mulâtres.- 43 -
est un fait nouveau et d'une grande importance, au plan
de l'action politique. En 1848, la montée du courant
"abolitioniste rejoignant l'impatience croissante des esclaves
vis-à-vis du joug, devait aboutir à l'abolition de
l'esclavage. A travers les évènements insurrectionnels de
Saint-Pierre qui précédèrent la "proclamation de l'abolition
imposée par les esclaves au gouverneur ROSTOLAN, on assiste
pour la deuxième fois, d'une manière notoire, à la collusion
des hommes de couleur libres et des esclaves. L'ethno-classe
mulâtre a toujours su utiliser les Noirs comme masse de
manœuvre et se servir des aspirations à l'émancipation de
ces derniers pour atteindre leurs propres objectifs. Or,
l'objectif fondamental de l'ethno-classe mulâtre n'est rien
de moins que d'égaler, voire de dépasser le Béké.
2.3. INVESTISSEMENTS, DESINVESTISSEMENTS ET
REINVESTISSEMENTS DIVERS DANS LE CREOLE:
. .
LA MUTATION DU MODELE COLONIAL ET LES
NOUVELLES DONNES SOCIALES (1848-1982)
2.3.1. Le deuxième reniement du
créole
------------------------------Après l'abolition, certains des anciens esclaves
partent vers les mornes (1) pour y défricher de nouvelles
terres; d'autres viennent grossir dans les bourgs et les
villes les rangs des marginaux et désœuvré.s, d'autres encore
(1) Nom donné aux Antilles aux régions mon tueuses.- 44 -
dans l'impossibilité de se fixer, s'adonnent au brigandage
et à la rapine, mais la grande masse des "émancipés" est
obligés de louer sès services aux anciens maîtres pour un
salaire dérisoire. La désaffection croissante des ruraux
pour le travail de la terre, symbole du pass~ esclavagiste,
se conjugue aux effets de l'idéologie assimilationniste
'dont est porteuse l'ethno-classe mulâtre. De nouveaux
processus de formation sociale se mettent progressivement
en place i l'idéologie qui y préside ressortit à une
certaine "fuite en avant" : refus des origines, refus de la
couleur noire (négrophobie) et refus de la langu~ de la
culture créoles (créolophobie) y vont de pair. L'Ecole}
longtemps refusée aux hommes de couleur (même libres)
devient le vecteur essentiel des aspirations à
l'émancipation totale. Outil scolaire par excellence, la langue
française est auréolée de prestige et son acquisition
symbolise le stade ultime du développement et de la
civi1isation.
Les lois républicaines de 1881 sur l'école laïque
et obligatoire favorisent le mouvement d'abandon des valeurs
paysannes au profit des aspirations urbaines (recherche des
professions libérales, goût du fonctionnariat). Les activités
de production(imp1iquant donc une certaine créativité sociale
et individuelle) commencent lentement à être délaissées pour
des pratiques de.reproduction (imitation, dans tous les- 45 -
domaines, du modèle métropolitain). C'est dans tout ce
mouvement (où un penseur comme FANON a voulu voir l'indice
de l~aliénation) que se situe ce qu'il convient d'appeler
le deuxième reniement due-reole. Mais cette fois, ce sont des
descendants d'esclaves eux-mêmes qui rejetteront le créole,
et cela, à partir de contenus idéologiques induits deux
siècles plus tôt par les Béké lors du premier reniement du
creole (aux environs de 1680). Ce comportement des classes
moyennes consacre la deuxième rupture symbolique de l'histoire
de la Guadeloupe et de la Martinique. La loi qui, en 1946,
transforme ces deux territoires en "départements francais
d'Outre-Mer" {D.O.M.} a eu pour promoteurs les deux députés
communistes martiniquais de l'époque: Aimé CESAIRE et..- -
Léopold BISSOL. La "départementali.sation" n'est que la.. -. -
consécration officielle d'un mouvement historique qui, en
deçà de 1848 (date de l'abolition) a sonoriqine dans les
aspirations des hommes de couleur libres pendant l'epoque
révolutionnaire. Un des effets de l'assimilation politique
a été de favoriser une fusion sociale (encours actuellement)
entre la couche supérieure des Noirs nantis et
l'ethnoclasse mulâtre (l). Il n'empêche que l'idéologie mulâtre
à fondement racioloqique continue à sévir sous sa forme
(1) Aujourd'hui, le terme 1m11âtre tend à perdre son sens générique
premier pour désigner 1'1Jêmeun Noir (non métis] soc.i.alement nanti.
L'ethna-classemulâtre tend donc à se dissoudre dans ce qu'il est
conV'e1lU d'appeler les "classes moyennes". Par contre, l'ethno-classe
béké continue à fonctionner comme telle enqardant des frontières
qénétiques et éC'onomicrues stables..- -- 46 -
privilégiée, laquelle ressortit à l'ambiguité et
l'ambivalence.
2.3.2. ~:!~~9f~!!Q~_!~2!~~~~ :
g~_nQgY~1
!~Y~ê!!êê~~~n!_2~~ê_!~_êEh~E~_~9!tgf~!!~
créole
-----Pour faire face à la désertion croissante de la
locale et disposer de travailleurs docilesmain-d' œuvre
non encore acquis à l'idéal émancipationniste , les
planteurs de la Guadeloupe et de la Martinique recrutent des
contractuels amenés d'Asie (1)'. La grande majorité de
deux-ci est constituée par des Indiens arrivés peu après
le milieu du 19ème siècle. Les Chinois sont arrivés
plus tard mais en nombre restreint. Ces travailleurs
I
recrutés avec des contrats fallacieux se sont d'emblée
J
trouvés en butte à l'hostilité des anciens esclaves et
à l'âpreté des planteurs. Malgré les désillusions et
tribulations rencontrées par ces immigrants, peu d'entre eux
ont eu les moyens de regagner leurs pays d'origine, la
majorité n'ayant pas d'autre choix que celui de rester
aux Antilles pour y faire souche (2). Ces derniers se sont
trouvés dans l'obligation de S'investir dans la sph~re
culturelIe créole. En effet, ainsi que le note SINGARAVELOU (1976) :
(1) Il Y eut aussi quelques années plus tard une immigration restreinte
d'Africains recrutés également sur des bases contractuelles similaires.
Ces Africains qui sont arrivés libres aux Antilles sont appelés
généralement "nèg kongo"
(2) voir à ce sujet SINGARAVELOU (1975)- 47 -
"La situation des Indiens des premières
générationsmises à part les exceptionsdéjà notées - se
caractérise donc par une monoglossie, où seul le créole est
parlé; les langues indiennes étant évitées dans la
pratique quotidienne et en cours de mutation en
langage rituel ésotérique. La situation actuelle reflète
l'accentuation de ce phénomène de ritualisation de la
langue Tamoule en particulier. Cette survie
linguistique est un témoignage de la rétention culturelle de
nature religieuse chez l'Indien aux Antilles Françaises.
Le tamoul est devenu une langue~morte mais
sacrée,utilisée durant les cérémonies en l'honneur de la déesse
Mariamman et les veillées nocturne où sont chantés les
hauts faits du légendaire Madouraiviran. Même les
rares privilégiés parmi les plus âgés qui savent réciter
de mémoire de longs versets en tamoul n'en connaissent
pas le sens" (p. 102)
On le voit bien: la perte du modèle culturel
originel était la condition d'une créolisation totale, des
Indiens. Mais une fois créolisés, les Indiens n'ont pas
échappé à l'engrenage de la décréolisation, même si
aujourd'hui, tant à la Guadeloupe qu'à la Martinique, ils restent
essentiellement des ruraux.
Selon SINGARAVELOU (1976)
descendantsd'esclaves] ont pu aller à la ville,''[les
apprendre le français à l'école et développer une
situation de diglossie très tôt. Les Indiens ne se
trouvent dans une telle situation que plus tard, depuis
deux générations et surtout depuis la Deuxième Guerre
mondiale" (p. 100)
SINGARAVELOU ajoute:
ilL' attitude de l'Indien face à la culture française est
des plus curieuses. L'apprentissage du créole était un
début indispensable dans le processus d'adaptation au
modèle culturel nouveau et au niveau où il se situait,
c'est-à-dire, dans les champs de canne. Progressivement,
l'Indien était sollicité par le modèle culturel français,
privilège de la minorité possédante et dominante, composée
de Blancs et de Mulâtres. En général, le modèle culturel
créole est considéré comme un pis-aller temporaire et
on tend plus ou moins ouvertement vers le modèle
culturel français". (p. 101)- 48 -
Ainsi donc, comme cela s'est passé pour les
Africains et leurs descendants, après un investissement
monoglossique dans le créole, les Indiens et leurs
descendésinvestissement de la sphère créoledants ont connu un
favorisé par l'acquisition de la langue française,
c'est-àdire, par l'entrée dans le système de la diglossie.
2.3.3. ~:1~!grs~!Qg_êYE2:119sgs!ê~ : ~g_£S2
~:!gY~2t!22~~~gt_gQg:~2gQ91Q2ê!9~~
dans le
créole
-------------Les Syriens et les Libanais ont commencé à arriver
aux Antilles dès la fin du 19èroe siècle. Certains Libanais
avaient le français comme langue seconde. Mais la plupart
des membres du groupe dit syra-libanais, ignoraient
initialement la langue française. Ils introduisent aux Antilles
un type d'immigration liée non pas au secteur agricole mais
au secteur commercial. Ils ont appris avec une grande
rapidité le créole qui est la langue utilisée quotidiennement
par eux (encore aujourd'hui) pour leurs transactions
commerciales. Mais ils ont toujours gardé l'usage, dans leur vie
privée, de l'arabe. Au fur et à mesure que leur "colonie"
s'étoffait, ils ont développé les manifestations privées
de leur appartenance culturelle originelle. Ils représentent
un cas assez particulier d'acculturation à la sphère
culturelIe créole non corrélative d'une perte des données
culturelIes spécifiques. Aujourd'hui,. même quand les enfants- 49 -
issus de ce groupe sont scolarisés, il ne semble pas que
se produise pour eux le désinvestissement du créole tel
qu'ont pu le connaltre les descendants d'Africains et
d'Indiens.
2.3.4. ~~_E~!!!Y~2!:!22~ê~!!:L~~2_ê~~~U:!~!!!L!~
£E~2!~: ~!!_£!!!!2ê~:£!:2!êL22£!2:£~!!:~E~!
Précisément, au moment où vers la fin du siècle
I
dernier, une fraction de plus en plus importante des
descendants d'esclaves, dans une alliance avec les
démocrates et libéraux de la Métropole7utilisent la langue
française comme instrument de leur ascension sociale et,
de ce fait, rejettent le créole en le minorant i au moment
où les valeurs urbaines du fonctionnariat supplantent
l'attachement aux réalités rurales, on assiste .chez les
Béké à une "réinstallation psychologique" dans le créole.
C'est à un véritable mouvement de balancier qu'on a affaire.
C'est que l'ethno-classe béké n'éprouve plus le besoin
d'utiliser le français pour accentuer son "démarcage de
classe". En effet, le monopole socio-symbolique du français
est en train de lui échapper en raison de la politique
scolaire - tant combattue par elle - de la république.
Paradoxalement., condamnés à mieux se situer par rapport à la
culture créole (culture rurale qu'ils comprennent mieux
que la culture urbaine) les Béké, placés du bon côté de
la barrière socio-économique qui les sépare des masses
paysannes, se réinvestissent.eux aussi dans le créole. Ce- 50 -
retour idéologique au créole doit probablement être mis
en rapport avec la première grande crise sucrière (1) qui
ait frappé l'économie antillaise, économie dont nous avons
indiqué précédemment que son essor, vers les années 1680,
avait occasionné chez les Blancs enrichis leur premier
reniement de la langue et de la culture vernaculaires. Ce
retour au créole s'exprime à travers diverses entreprises
littéraires dont la plus notoire est celle du guadeloupéen
Saint-John PERSE. On ne peut pas comprendre le rôle joué
par le substrat linguistique et culturel créole dans
l'œuvre de ce poète si on y voit la marque d'un "exotisme
de l'intérieur". Bien au contraire, l'enracinement profond
de PERSE dans la réalité culturelle guadeloupéenne prémunit
son œuvre contre tout soupçon d'exotisme, à condition
toutefois que la définition de l'exotisme ne se fasse pas par
référence aux seuls contenus de classe: Saint-John PERSE
est un blanc créole, marqué par les préjugés de sa caste
dans ce qu'ils ont de plus profond. A la même époque, ce
sont, les descendants d'esclaves qui, épigones du Parnasse,
vont parler des Antilles sur le mode exotique (2).
(1) Il s'agitde la grande crise qui a frappé avec une particulière
brutalité les planteurs et usiniers de la Guadeloupe et provoqué maintes
faillites et restructurations, souvent au bénéfice du capital
métropolitain ou martiniquais; un peu moins atteint.
(2) Il faut avouer que PERSE est une exception et que SDn génie transcende
l'ensemble de la production poétique réalisée tant par les blancs
créoles que par deux des "hommes de couleur" qui sont'épris d'une
littérature de pure imitation.- 51 -
Ce retour au créole trouve également sa traduction,
de nos jour~dans le fait qu'un Béké parle plus
spontanément et plus volontiers la langue vernaculaire que ne le
fait tel membre des classes moyennes engagé, "corps et âme",
dans le processus de francisation linguistique et culturelle.
DIAGRAMME 1
Composantes de la population martiniquaise
(d'après BENOIST,1963)
LEUCODERMES MÉLANODERMES
BLANCS
CRÉOLES
,,7': NOIRS AFRICAINS,,, {.scl.vosl,
,,
,
/
I
dopuis 1650/I /"
// >}I NOIRS",
AFRICAINS(~ / \ Il,b,.,)
SYRIENS /~ ~MA QUAIS _ _ _ _ _ _ __RTlN"/_' 2.8~:2.8.!:4_
, . eoooeu,"d
I \
'\635-1656 ., )
d"/\~,- "-" ""~
AMÉRlND)ENS
1859- 1860
,,,,,;,;;
'"'''''' M'~"O
G,,,,,,,,,, ,XANTHODERMES aclu"IIo"",,nt Mootiniquoo "',,'ô,"'''ô, '0
Fig_ 2_ Composantes de la population mattiniq"aise oc'"elle, d'ap,es BENOiST 119631-- 52 -
2.3.5.
~~~_2~~!11~~!2~~_Q~_~!~!~!_Q~E~~!~~~~!~1_~!
1~_~~!~Y~~!!~~~~~~!_Q~~~~_fE~£!!2~_Q~~_!~!~11~£!~~!~_Q~~~_!~:!2~2!2g!~_£~~21!~!~:.
La départementalisation, par sa logique
assimilationniste, a provoqué un alignement systématique des
superstroc tures juridiques et sociale des Antilles sur celles de
la Métropole. En raison des multiples distorsions résultant
du niveau inégal de développement entre les infrastructures
de la Métropole et celles de colonies "départementalisées",
le fonctionnement, aux Antilles, de lois sociales non en
rapport avec les capacités productives va apporter aux
populations concernées une relative sécurité tout en
précipitant la ruine de l'économie à fondement essentiellement
agricole. En 1982, la Guadeloupe et la Martinique sont des
pays lancés à corps perdu dans un consommationnisme à
outrance rendu possible par les transferts de fonds publics
d'Etat en fonds privés. A la Martinique, les événements
insurrectionnels de Fort-de-France (en 1959) et de Chalvet
(1974) ont respectivement initié et conforté l'idéoloqie
nationaliste. En Guadeloupe, les troubles de 1967 ont
débouché sur une répression d'où est sorti plus structuré
que précédemment le mouvement indépendantiste.
L'ouvrage de Dany BEBEL-GISLER (1976), Le Créole
force jugulée, présente de manière exemplaire le corpus
idéologique nationaliste relatif au créole. Cetté langue,
véritable "archive symbolique" du peuple est considérééccmœ
r- 53 -
le pivot central (potomit an) de la culture antillaise.
Une certaine crêolophilie va même jusqu'à vouloir
rêsoudre le "mal diglott.ique" (1) par l'êradication du
français décrêté tout uniment langue impérialiste (2). Mais,
dans la plupart des cas, l'objectif est d'étendre le champ
de l'énonciation créole. A travers leurs pratiques syndicales
et politiques, certains intellectuels parviennent â faire
coincider la revendication nationaliste et le recours
militant à une ênonciation crêole moins respectueuse du jeu
strict des distributions complêmentaires prêvues par la
diglossie. Le créole a, depuis le milieu des années 60,
commencé à gagner des secteurs où auparavant il n'était
q1]ère à l'honneur: maintenant, on le retrouve volontiers
dans certaines êglises de paroisses dites progressistes,
dans de nombreuses réuni.ons syndic.ales et poli ti.ques.animêes
par des i.ntellectuels qui se veulent "en liaison avec les
masses laborieuses", dans des réunions estudi.antines ,rœ.TTIe dans
les cours de rêcrêati.ons d'établissements urbains comportant
une majoritê de jeunes fi.lles, dans certaines classes où des
(1) Sur cette expression et son contenu, voir DAVY (1975)
(2) Attitude assez diffuse et dont on peut penser qu'elle est purement
passionnelle; en effet, si on pouvait, par un diktat, éradiquer
yune langue, il a longtemps que le créole lui-même aurait disparu.
, auprès desPar ailleurs, la langue française semble avoir acquis'
larges masses, une certaine légitimi té. Mais si dans bi.en des cas,
elle est une langue seconde, il ne s'ensuit pas qu'elle doive être
considérée comme une langue étrangère.
~- 54 -
expériences sauvages sont menées individuellement ou par
petits groupes, à l'université(où depuis quelques années
se développe une recherche native)et bien sûr, rappelons-le,
à la radio (1).
: 1:~Y~~£~ê_9~_£r~Q1ê_~_1:~ê~r~_9!!ê2.3.6. !~~~
9ê_1~_9~£ê~!r~1!ê~!!Q~
Malgré cette extension notable de l'énonciation
créole, il s'en faut de beaucoup que le corps social dans
son ensemble soit acquis à l'''idéologie créoliste". Il convient
d'ailleurs de signaler que cette idéologie est très
diversifiée malgré une apparente unité induite par la revendication
commune de l'authenticité et de l'identité. Il y a loin,
en effet, des discours que d'aucuns qualifient d'activistes}
d'une certaine propagande militante, aux conceptions qui,
par exemple, se font jour dans la Charte Culturelle Créole du
GEREC (1982) où le discours à vocation scientifique n'entend pas
être rm-erœnt et. sinplernent aux ordres de l'idéologie rniU tantiste .
I ensemble du corps enseignant reste fenné à la démarche créolisanteL
ainsi qu'en témoigne l'ouvrage du sociologue A. LUCRECE (1981).
Ce corps enseignant refuse, pour l'heure, s'agissant du
créole, de se lancer dans un investissement culturel qui
dépasse le simple cadre de l'utilisation "opportune" et "naturelle"
(1) Il convient de noter que la télévision reste encore extrêmement
réservée vis-à-vis de l'emploi du créole. Quelle conclusion en
tirer~

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