Français-créole - Créole-français

Publié par

Publié le : samedi 1 janvier 1994
Lecture(s) : 474
Tags :
EAN13 : 9782296288812
Nombre de pages : 262
Prix de location à la page : 0,0120€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

Groupe d'Etudes et de Recherches
en Espace Créolophone
ESPACE CREOLE 1994 N° 8
FRANCAIS-CRÉOLE
CRÉOLE-FRANCAIS ,
Coordination Robert Damoiseau
Piexre Pinalie
GEREC
Presses Universitaires Créoles
Editions L'Harmattan
5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique
75 005 Paris@ L'Harmattan, 1994
ISBN: 2-7384-2499-6SOMMAIRE
Avant-propos ........................................... 1
Français et matrice pan-européenne dans la formation du
créole
Raymond RELOUZAT 5
Genre grammatical, genre naturel: contrastes, oppositions et
interférences en anglais, en créole et en français
Jean BERNABE 29
Publicité et créolité
.
Marie-José SAINT. LOUIS 61
Quelques observations sur le syntagme verbal en créole mar-
tiniquais
Vashni WATERMAN 73
Remarques sur quelques interférences français-créole à l'exa-
men du système préfixationnel en guadeloupéen
Bernadette CERVINKA 85
Stratégies discursives des créolophones bilingues de Guyane
Française
Marguerite FAUQUENOY 145
L'évolution de statut juridique et social du créole haïtien et ses
conséquences pour la langue des bilingues nationaux
Pradel POMPILUS 165Regards dHaïtiens sur la langue française
Robert DAMOISEAU et
Luc GUIMBRETIERE ................... 173
Des différences entre le créole haïtien et le français
Claire LEFEBVRE et
John LUMSDEN ............................ 189
L'emploi des pronoms personnels en français chez des étu-
diants créolophones - Un exemple d'analyse d'crreUIS- Appli-
cations pédagogiques
Robert DAMOISEAU .................... 209Avant-propos
Le souci qui a présidé à la conception de ce numéro
dEspace Créole a été de fournir des illustrations de la dynami-
que des liens qui unissent les deux tennes de la diglossie dans
un certain nombre de pays de l'aire caraïbe. Vaste sujet,
puisqu'il conduit inévitablement à transgresser la problémati-
que diachronique pour envisager les aspects de la coexistence
fonctionnelle des deux langues (français-créole, créole-fran-
çais) sous l'angle de l'analyse linguistique certes, mais aussi en
relation avec les spécificités structurelles des communautés
retenues pour illustrer la diglossie en situation.
Une des caractéristiquesde ce numéro est dont la diver-
sité : diversité des thèmes, diversité des points de vue, diversité
des démarches.
L'objectif de Raymond Relouzat est de retracer les con-
ditions socio-historiques de la fonnation des créoles de l'aire
caribéenne et de fournir des hypothèses quant aux mécanismes
qui ont pu conduire à leur diversification.
Traitant du problème du "genre", Jean Bernabé trace la
voie d'une démarche comparative nouvelle dont la visée est la
mise en évidence du diasystème français-créole.
Marie-José Saint-Louis étudie la place qu'a conquise le
créole dans le message publicitaire en Martinique alors que
Vashni Waterman analyse l'expression de la temporalisation
au sein du syntagme prédicatif en créole martiniquais pour en
- I -souligner l'originalité par rapport au français.
Le créole guadeloupéen est étudié dans l'article de Ber-
nadette Cervinka sous l'angle des faits d'interférence (dans le
sens français-créole) relevés ~s la fonnation des verbes
préfixés, les stratégies discursives des créolophones bilingues
de Guyane constituant l'objet des analyses de Marguerite
Fauquenoy.
La série d'articles concernant Haïti s'ouvre par l'étude de
Prade1Pompilus,
.un des pionniers de la linguistique créole, qui
fait le point sur le statut juridique du créole et met en évidence
les faits résultants de la coexistence des deux systèmes, créole
et français, dans la langue des médias.
A partir des résultats d'une enquête portant sur les be-
soins langagiers des étudiants de l'Institut Français, Robert
Damoiseau et Luc Guimbretièreanalysent les conditions d'usage
quotidien de chacune des deux langues chez ces locuteurs.
Oaire Lefebvre et John Lumsden, en s'appuyant sur des
points particulièrement significatifs de la syntaxe du créole,
démontrent l'originalité de son fonctionnement par rapport au
système français.
Dans une étude ponctuelle enfin, Robert Damoiseau
analyse les phénomènes de pression du créole dans l'utilisation
du système des pronoms personnels du français chez des étu-
diants créolophones.
Au-delà de la diversité, ces contributions témoignent
d'une préoccupation commune - même si elle affleure plus
visiblement chez certains que chez d'autres - aux auteurs qui
ont bien voulu participer à l'élaboration de ce numéro: celle
d'oeuvrer pour la reconnaissance du caractère paradoxal des
rapports qu'entretiennent les deux langues (cf. la dynamique
interactive: "français-créole, créole-français"), en relation
- 2-avec le développement des sociétés où elles coexistent, et pour
sa prise en compte dans la définition des politiques linguisti-
ques et éducatives des communautés concernées.
Robert Damoiseau
GEREC
Université des Antilles et
de la Guyane
- 3 -FRANCAIS ET MA1RICE PAN-EUROPEENNE
DANS LA FORMATION DU CREOlE
Raymond RELOUZAT
GEREC - Université des Antilles et de la Guyane
La langue créole est caribéenne, parce que transnatio-
nale, de Breaux Bridge, près de la ville de Lafayette, en Loui-
siane, à Macapa, sur l'Amazone; mais elle n'a nulle part de
statut officiel, sinon qu'elle est considérée en Haïti comme
langue "nationale", par opposition au français, qui y est langue
officielle. TIn'en reste pas moins qu'elle est pratiquée, et de plus
en plus souvent écrite entre nationaux dans trois états (Haïti,
U.S.A., Seychelles) ; de même que dans la seule région
américaine de la République française, et qu'elle sert de langue
véhiculaire à leurs différents ressortissants, quand ils veulent
communiquer entre eux, même si par ailleurs ils maîtrisent la
langue officielle de leur pays respectifs (Haïti et les D.F.A.).
Du point de vue de la description grammaticale, les auteurs qui
s'y sont intéressé la décrivent aussi bien dans sa structure
générale que sous ses formes dialectales. Il est d'ailleurs
important de faire remarquer que l'intercompréhension existe
dans les différents dialectes.
Toutefois, ce caractère caribéen ~t complet et indis-
cutable si dans les Antilles de langue espagnole, il existait aussi
des créolophones nationaux en nombre suffisamment impor-
tant pour constituer un pôle culturel et linguistique; ce n'est pas
le cas, et il peut être intéressant de se demander non pas pour-
quoi il n'y a pas de créolophonespar exemple à Cuba ou à Saint-
- 5 -Domingue, ou encore à Porto Rico, mais bien pourquoi la
langue qui y est parlée, l'espagnol, n'a pas produit de créole au
contact des langues amérindiennes et/ou des langues africaines
parlées par les autochtones et les esclaves importés, en dépit du
fait que le tenne "créole" apparaît précisément pour la première
fois en espagnol et en portugais. En effet, il est extrêmement si-
gnificatif de constater que même quand le créole est décrit
comme une langue autonome, il est systématiquement perçu,
en dehors des lieux non francophones où on le parle, comme
relevant de la sphère d'influence lingtIistique (mais aussi
politique) du français. C'est ainsi que les habitants de Sainte-
Lucie, quoique parfaitement conscients du fait que parler le
créole, qui est souvent leur langue maternelle, ne Permet
aucunement un accès privilégié au français, l'appellent pour-
tant "french patwa", et les Brésiliens "lanc-patua", ce qui est
simplement l'adaptation au phonétisme lusitanien d'une ex-
pression créole apparemment contradictoire dans ses termes, et
qui se traduit mot à mot par "langue-patois".
C'est ainsi que nous somrD.esamené à nous poser un
certain nombre de questions, et espérer qu'en commençant à y
répondre, nous formulerons une hypothèse qui tentera de
rendre compte de l'apparition, au sein de l'ensemble caribéen,
en un lieu et en un temps donnés, d'une structure syntaxique
originale, capable de générer un nombre infini de phrases com-
préhensibles et analysables en termes linguistiques; et ce à
l'occasion d'un brassage lexical absolument complet des élé-
ments verbaux, nominaux et adverbiaux de toutes les langues
européennes de l'aventure coloniale aux Amériques, d'une ou
de plusieurs langues ouest-africaines, et d'au moins une langue
amérindienne, le caraïbe insulaire, structure qui est précisé-
ment le créole. Nous poUlTOns aussi comprendre pourquoi c'est
dans la sphère de colonisation française qu'une forme linguis-
tique spécifiquedurable a été donnée à ce brassage, qui prétend
-6-dès le début prendre en compte la diversité et l'unité de la
culture caribéenne. En effet, de nombreuses études ont été et
sont toujours consacrées à la présence de tennes, et dans le
meilleur des cas d'expressions négro-africains et amérindiens
dans les autres langues européennes. TIest admis que ces em-
prunts ont fini par donner à ces langues certaines caractéristi-
ques et des significations culturelles propres, bien plus qu'une
figure et une fonne linguistiquenouvelles; mais on ne s'est pas
vraiment demandé pourquoi l'anglais, l'espagnol, ou le hollan-
dais n'ont pas accouché, dans leur sphère d'influence politique
et linguistique d'un nouveau langage sufisamment charpenté et
construit pour se détacher de la langue-base, et se "nativiser"
(Blanc-Ramers, 1983: 255-263), c'est-à-dire passer du statut
de pidgin à celui de langue. Pour ce faire, il est nécessaire de
décrire la situation linguistique que trouvent d'abord les Espa-
gnols, les premiers arrivés, et ensuite les Français, dans les
grandes et les petites Antilles quand ils pénètrent, et pour
longtemps, l'espace caribéen.
Quand les Espagnols arrivent.."
Quand Colomb jette l'ancre à San Salvador, le 14 octobre
1492, la situation linguistique de ce que Devèze (1977: 13)
appelle l'aire circum-camibe est la suivante. Les peuples qui
l'habitent, y font nombre, et posent problème aux colonisateurs
qui entrent en rapport avec eux sont les Arawaks (faïnos) et les
Caraibes, qualifiés plus tard d'insulaires, tous deux originaires
de l'Amérique du Sud, et vraisemblablement du Bassin Ama-
zonien (Devèze 1977 : 16-17 ; D'Ans 1987 : 31-40). Les
Arawaks, agriculteurs, pacifiques sont installés dans les gran-
des Antilles depuis trois ou quatre siècles quand les Caraibes,
vers 1200 après IC., s'établissent dans les Petites Antilles, à
l'est de Porto-Rico, d'où ils se livrent à des expéditions guetriè-
- 7 -res contre les premiers, dans le but de se procurer des biens, et
des femmes. Les premiers appartiennent linguistiquement au
groupe des langues dites "Taïno-Arawak", les seconds au "Caribe". Goeje IS.A. (1939 : XXXVI, 1-119) donne
un vocabulaire annoté, et accompagné de reITIaIquesgramma-
ticales, d'une des langues de chaque groupe, le Taiho, et le
Caribe de la Guadeloupe, non sans avoir fait reITIaIquerque du
fait de la conquête, un certain nombre de mots du lexique taiho,
que l'on ne trouve notés, avec quelques phrases, que dans les
écrits espagnols et italiens des 15ème et 16ème siècles sont
passés très tôt dans les langues européennes (tabac, hamac,
cannibale, Martinique, etc...). De notre point de vue cepen-
dant, le fait important est celui-ci: en 1520, c'est-à-dire moins
d'un quart de siècle après la découverte, les derniers Taihos
sont exterminés à Cuba, tandis que les Caraibes, sans cesse
combattant dans les Petites Antilles ceux que d'abord ils ont
accueillis quand leurs vaisseaux (d'abord Espagnols et Fran-
çais, puis Anglais et Flamands) relâchent pour les vivres et
l'eau, vont y perdurer jusqu'aux toutes dernières années du
XVllIème siècle (1796). C'est la date à laquelle les Caraibes
Noirs de Saint-Vincent seront déportés par les Anglais, qui
s'emparent de leur réduit TIsdevront s'installer sur les côtes du
Honduras et du Nicaragua, où ils continuent à parler des
dialectes (garifuna) relevant de la famille linguistique Caribe,
mais où on peut voir également des influences arawak. Nou-
blions pas la petite communauté d'une centaine de personnes,
également métissée pour la plus grande part, de Caraibes
insulaires vivant toujours dans l'île de la Dominique, et plutôt
bien adaptée au monde moderne.
La raison principale de cette survie doit d'abord être
cherchée dans le fait que les premiers colonisateurs, les Espa-
gnols, se désintéressèrent des Petites Antilles, où étaient basés
les Caraibes, lesquels n'étaient nullement sédentaires, et en-
- 8 -core moins pacifiques. De plus, leur valeur guemère, qui fut
appelée férocité, et leur anthropophagie, qu'elle fût rituelle ou
ordinaire, les mit en quelque sotte, et pour leur bien, en dehors
d'un projet d'asservissement (sous couven de conversion et
d'acculturation), étant entendu que l'anéantissement n'était
d'aucun rappon, et s'avérait dangereux. Ainsi, les Espagnols
n'eurent pas à connaître réellement, c'est-à-dire sociolinguisti-
quement, de la langue Caribe, et particulièrement de ce que
j'appellerai son "monolinguisme pluriel", c'est-à-dire d'un bi-
linguisme (cenains disent tri-) non figé cOlTespondantà une
origine ethnique souvent différente entre hommes et femmes.
Celles-ci étaient traditionnellement razziées par les premiers
dans les grandes Antilles, et même quelquefois en TeITefenne.
A ceci doit êtte ajouté le métissage des communautés caraibes
avec des nègres fugitifs, particulièrement dans l'île de Saint-
Vincent, déjà citée, et qui se fit cenainement dès les débuts de
l'établissement des Français et des Anglais, puisque le Père
Labat (1742, III : 139) parle en 1698 des Caraibes Noirs comme
d'une "nation" déjà constituée.
TIapparaît donc que la langue espagnole, jusqu'en 1520,
ne s'était jamais ttouvée en situation de donner naissance, par
des rapports langagiers pennaI1ents, socialement nécessaires,
et s'exerçant pendant un laps minimum de temps, à un pidgin
plus ou moins structuré, et ce dans l'environnement linguisti-
que Taiho-Arawak. Toutefois, l'espace linguistique Caraibe,
lui, ne lui était pas resté totalement impénétrable. Depuis 1492,
en effet, que nous utilisons ici comme un repère commode, les
vaisseaux partis de Séville relâchaient dans les îles, en particu-
lier à Saint-Christophe, la Guadeloupe, Marie-Galante, la
Martinique, etc...TIs. avaient donc occasionnellement affaire
aux Caraibes, qu'ils semblent avoir considérés comme des
proies éventuelles, même sans projet d'établissement dans ces
petites îles. TIy eut même une tentative sans lendemain d'évan-
- 9-gélisation des "sauvages" à la Guadeloupe en 1602-1603,
tentative qui tourna court du fait du massacre fortement dissua-
sif des douze religieux qui y avaient été commis (Denis: 334,
note 3). A partir des premières années du XVllIème siècle, les
Français, que les guelTes de religion avaient empêché de
participer de façon plus massive et plus détenninée à l'aventure
coloniale de ce côté-ci de l'Atlantique, commencent à escaler
aux mêmes îles que les Espagnols. TIsabordent des Caraibes
qui connaissent des mots et des expressions espagnols - en
particulier le fameux "mouche bornrache" (mucho boITaCho),
mantègue (manteca) magnane (mafuma) -, et qui sont curieux
d'apprendre le français. Un chercheur, Moreau (1987 : 96-97)
a récemment publié le récit d'un flibustier qui, avec son équi-
page, passa près d'une année avec les Caraibes à la Martinique
en 1618/1620, document précieux à bien des égards, et sur
lequel nous reviendrons plus en détail. Quoiqu'il en soit, le père
Mathias Du Puis, (1652 : 197) écrit ceci : "lls (les Caraibes) ont
composé eux-mêmes une sorte de langue dans laquelle il se
rencontre de l'espagnol, du français et du flamand, depuis que
ces nations ont eu commerce avec eux ; mais ils ne s'en servent
que quand ils négocient" "Et le père Breton (av, 1769, in
JOYAU, 1974 : 111) confinne : "lls ont un baragouin ou
langage particulier dont ils traitent avec nous, qui est espagnol,
françois, caraibe pêle-mêle par (sic) ensemble."
Nous pouvons déjà affmner que ces deux missionnaires
ne parlent pas là des tournures SYntaxiquesde la langue, mais
de son lexique. Nous constatons également que l'un cite le
flamand, et l'autre le caraibe, à côté des deux langues européen-
nes dont la réalité n'est pas discutée. Mais à cela s'ajoute le
témoignage d'un autre Père, de Maurille de Saint-Michel
(1652, in JOYAU, 1974 : 74) qui cite, au tenne d'une compa-
raison entre les "Caraibes insulaires" et les "Caraibes de Terre
Ferme" une série de mots qu'il dit appartenir à leur deux
- 10-en.. faire l'attribution précise: on y trouvelangages, sans
"mouche boUITaChe", déjà cité, et "pisquet", qui sont, on le sait,
espagnol pour le premier et français pour le second Cela
signifie-t-ilque le chroniqueur a pris pour du caraïbe ce qui n'en
était pas ? Non: mais plutôt qu'ils appartiennent à la pratique
langagière des Caraibes, pratique qui a donc déjà intégré, au
milieu du XVllème siècle, un lexique européen suffIsamment
riche et diversifié, qu'ils font coexister avec le leur propre, vrai.
semblablement marqué par la diversité dialectale qui caracté-
rise leur univers linguistique. TI s'agit d'une organisation de
type pidgin qui pennet l'intercompréhension entre eux et les
Européens, et non avec tel ou tel peuple en particulier, mais
presque uniquement dans des situations de commerce ou de
traite. Autrement' dit, quand l'un de ces locuteurs européens
entre en communication avec les Caraibes, il a affaire, dans des
proportions qui sont difficiles à déterminer, à la réalité du
lexique d'autres lapgues européennes, qu'il connaît ou ne
connaît pas, nWs, par la médiation sémantico-référentielle de
l'indien caraïbe. En revanche, l'organisation proto-linguistique
de ces éléments est destinée à déboucher sur une organisation
morpho-syntaxique absolument originale, et ne pourra être
rapportée à une influence déterminante de telle ou telle des
langues.
On peut donc déjà considérer que ce que l'on a appelé le
"baragouin" des Caraibes, et qui est pour le moins celui des
Européens aussi (nous voyons là déjà en action le transfert
péjorant, qui tend à la dévalorisationde la langue) va constituer
la matrice du créole. Nous disons bien la matrice, parce que
l'organisation rnorpho-syntaxique définitive va rester encore
quelque temps ~s les limbes, et que, surtout, elle se réalisera
progressivement Sous deux fonnes : celles des créoles en "ka"
(Martinique, Guadeloupe, Sainte-Lucie, Dominique, Grenade,
Trinidad, Guyane française) et des créoles en "ap(é)" (Haïti et
- 11-Louisiane). Cette répartition, signalons-le, correspond à l'op-
position entre la partie orientale et la partie occidentale de l'aire
circum-QlnÙbe.Mais il est nécessaire de décrire maintenant
plus en détail l'univers linguistique que les Français et les
Anglais trouveront quand ils entreprendront d'occuper défini-
tivement l'espace caribéen laissé libre par les Espagnols. TIs
réussiront même à gêner quelque peu et quelque temps ces
derniersdans leur entreprisessur la Terre Fenne, c'est-à-direla
région septentrionale côtière de l'Amérique du Sud, et ce
précisément à partir des bases fOIt commodes que leur ofrent
les Petites Antilles (cf de Civrieux, 1976).
Quand les Français s'installent...
Deux réalités fondamentales vont complètement modi-
fier l'environnement linguistique dans les Petites et Grandes
Antilles: le développement rapide et massif de la traite né-
grière, qui entraîne l'apparition de nouveaux locuteurs, les
esclaves africains, qu'il va falloir intégrer linguistiquement
d'une façon ou d'une autre, et le développement du système de
plantation. Cela va entraîner la nativisation du créole, c'est-à-
dire la coagulation et la solidification de toutes les tendances
morpho-syntactiques préexistantes au sein de l'instrument
linguistique de communication que partagent flibustiers et
honnnes de commerce, engagés et colons en voie de sédenta-
risation de toutes nations avec les Indiens Caraibes. TI faut
remarquer toutefois que dans le lexique, qui est alors l'essen-
tiel, il se manifestera progressivement, en l'absence d'une
véritable organisation morpho-syntactique, une véritable pre-
dominance du français sur l'espagnol, le flamand et l'anglais ne
s'inscrivantque depuis peu dans le cadre de ce type d'échanges.
Par la suite, l'entrée en convivialité belliqueuse à partir des
années 1635-1645 de la plantation coloniale et des réduits
- 12-caraïbes, à quoi il faut ajouter la circulation incessante des
hommes et des femmes de toute appartenance à l'intérieur des
îles et entre celles-ci, occasionnée par le rruuronage des escla-
ves, qui se réfugient souvent chez les Indiens, avec qui ils
entrent en société (Labat, Du Tertre) va progressivement
donner consistance linguistique et culturelle à ce qui n'est
jusque là qu'un charabia, un baragouin comme on l'a fort
justement dit, tout juste bon à traiter. TIfaut d'ailleurs remar-
quer que les contemporains, quels qu'ils soient, affectent de le
dédaigner et refusent de le décrire, pour s'extasier sur la langue
propre des Caraïbes, à laquelle ils ne trouvent de vertus qu'à
proportion de sa difficulté réelle, ou supposée, qui fait qu'ils ne
la comprennent pas. Mais cela ne se fera pas exactement de la
même façon en Haïti et dans les Petites Antilles.
Nous ne sommes d'ailleurs pas les premiers à affIrmer
que le créole n'a pu se former en tant que système linguistique
cohérent et organisé qu'à partir du moment où les esclaves
africains entrent dans le jeu: Denis affirme (1935 : 334) : "Nous
ferons donc remonter les origines de "notre créole" (sic) à ce
début du XVllème siècle où les colons se trouvent pour la
première fois, indiscutablement en présence d'Africains". Et il
cite le témoignage d'un missionnaire, le Père Pelleprat, publié
en 1655, qui écrit, à propos de la langue utilisée par les
esclaves: "Nous nous accommodons à leur façon de parler, qui
est ordinairement par l'infinitif du verbe, comme par exemple:
"moi prier Dieu, moi aller à l'église, moi point manger; et, y
ajoutant un mot qui marque le temps à venir ou dans le passé,
ils disent: demain moi manger, hier moi prier, et ainsi de suite".
Mais nous nous écartons de Denis sur la question, préma-
turée à notre avis, et restée en fait sans réponse, de l'originedes
éléments du système morpho-syntactique, les morphèmes de
temporalité, qui combinés avec le verbe, permettront doréna-
vant l'expression claire et rigoureuse des modes et des temps.
- 13-Nous n'étudierons pas non plus en détail pour le moment, l'ex-
pression de la détennination et du nombre, ainsi que l'organi-
sation de la phrase. Nous nous attacherons, pour commencer à
tenter de distinguer, dans la langue créole des Amériques, les
raisons de ce qui a pu être décrit comme ses variations dialec-
tales, parce, comme nous l'avons dit, ces sont sus-
ceptibles de s'expliquer précisément par la qualité propre des
locuteurs, et, surtout, leur degré d'implication et d'insertion
dans la structure de l'habitation, et ses circuits de communica-
tion orale.
TIest bien évident qu'il faut écarter a priori toute explica-
tion de type diffusionniste : une langue créole homogène, née
dans un lieu donné et privilégié du Bassin Caribéen, aurait
rayonné à partir de ce lieu et d'inévitables variations inteIphra-
ses auraient accompagné ce phénomène. Ce serait supposer ré-
solu le problème que nous posons, et qui est précisément la
fonnation de cette langue. Nous fonnulerons donc l'hypothèse
suivante, selon laquelle les créoles en "ap(é) et les créoles en
"ka" se sont formés parallèlement, pendant une période où
l'absence réelle d'unité symbolique du système linguistique
méritant le nom de baragouin franco-espagnol dans le cas
dHaïti, et franco-espagnol-caraibe dans le cas des Antilles
françaises (french "patwa"), a pu se manifester au niveau des
formes linguistiques sous l'action décisive des nouveaux locu-
teurs africains. Ceux-ci ont dorénavant à voir dans ce bara-
gouin en des lieux différents, dans des rapports de nombre
différents quant aux locuteurs français, groupe où les bouca-
niers et corsaires sédentarisés; ainsi que les engagés l'empor-
tent en Haïti et en Louisiane, les habitants défricheurs dans les
petites Antilles, où la colonisation est réputée mieux aména-
gée, moins sauvage et débridée, à l'exemple de la Martinique.
C'est là, en effet, que la colonisation est considérée comme
ayant entamé plus tôt le mouvement de sédentarisation agri-
- 14-cole, qui entraînera progressivement l'apparition et le renforce-
ment de l'unité de base socio-économico-linguistico-culturelle
de la société coloniale en gestation: l'habitation.
Le Cap français, Port-au-Prince, et La Louisiane
Plusieurs faits intéressants sont à citer ici dans la pers-
pective de notre étude. Quoique le créole dHaïti appanienne à
la catégorie "ap", il ne faut pas oublier que dans la region du
Cap français, et paniculièrement dans cette ville, les locuteurs
pratiquent, et ceci encore de nos jours, le creole en "ka". Or le
Cap français est la première ville d'importance à avoir été
fondée en Haïti (1670) par des flibustiers et des boucaniers
sédentarisés; et la region environnante, la première aussi qui
ait vu s'établir et prospérer le même type d'économie de
plantation que l'on avait développé dans les Petites Antilles,
surtout d'appartenance française, un demi-siècle plus tôt (à
partir de la prise de possession symbolique faite par dEsnam-
buc en 1635). Ajoutons à cela que les colons anciennement
établis et expérimentés de Saint-Christophe, "qui avait pendant
longtemps été la plaque totn11antede son commerce (de la
France) dans la zone antillaise" (D'Ans: 122), et que la France
perd au traité dUtrecht (1713) viennent s'installer au Cap. TIY
a donc de fortes presomptions pour qu'on leur attribue l'intro-
duction de la pratique linguistique paniculière au creole en
"ka", tandis que dans le reste du pays, et en paniculier à partir
de Port-au-Prince se généralise le créole en "ap" . Une choseest
certaine (Denis: 355-356, note 4) : cette distinction est avéree,
et consciente chez les locuteurs eux-mêmes "au point que
l'Haïtien désignera plus tard le Guadeloupéen par le sobriquet
"mouka" (mwen ka)". Toutefois, une presentation des opposi-
tions signifiantes du système est "absolument nécessaire à la
poursuite de notre argumentation. Pour l'ensemble de la des-
- 15-cription des créoles en "ka" et en "ap", nous renvoyons le
lecteur à Sylvain (1936), Valdrnan (1978), Faine (1936).
STRUCfURE :
Haïti/Louisiane : le présent "ap(é) s'oppose au présent
"ka" des Antilles-Guyane.
Diverses combinaisons de ces particules affinnent la
logique du système :
Haïti/Louisiane : l'imparfait se fait en "t(é) 'ap en oppo-
sition au "té ka" des Antilles-Guyane.
Haïti/Louisiane : le futur se fait en "a"f'va" en opposition
au "ké" des Antilles-Guyane. Toutefois, les Antilles-Guyane
connaissent un futur en "a" réselVé à certains emplois, et Haïti
connaît un présent en "ka" limité au Cap et à sa région. Mais la
logique du système perdure, car en Haïti/Louisiane : le condi-
tionnel deuxième fonne se fait en "t'a", par opposition au "té
ké" des Antilles-Guyane.
ORIGINE :
TIsemble avéré que, comme le présent "ap(é)" que l'on a
identifié comme procédant de "après',' en français ("je suis
après" + verbe à l'infinitif= je + verbe à une fonne personnelle),
le futur Haïti/Louisianedont on retrouve la fonne apocopée "a"
dans certains emplois du créole Antilles-Guyane soit la troi-
sième personne du verbe français "aller", la plus utilisée pour
l'expression du futur immédiat
TI est également peu douteux que le conditionnel pre-
mière fonne, qui en Haïti/Louisiane s'exprime avec la particule
"sré" + fonne verbale invariable, et en Antilles-Guyane "sé" -
- 16-+ fonne verbale invariable soit la réduction phonétique du
"serait" français. Enfin, il n'est pas impossible que "té"(t'
devant voyelle pour Haïti/Louisiane) soient également la ré-
duction du "étais" français.
En ce qui concerne "ka" et "ké", Denis, qui cite à l'appui
de ses dires Binger (Eléments de grammaire Bambara, 1886,
Paris) et Montel (1887, Saint-Joseph de Ngasobil) penche pour
l'origine africaine, et plus précisément bambara, en faisant
remarquer que cette façon de marquer les temps et les aspects
par l'association de particules spécialisées et de formes verba-
les invariables est caractéristique de la langue la plus parlée par
les esclaves antillais et Haïtiens, ainsi qu'à la Côte des Escla-
ves, d'où, pour la plupart, ils viennent Nous avons nous-
mêmes (1989, Colloque du Marin, Martinique) attiré l'atten-
tion sur un article de D. Taylor (141-149, 1945) qui penche
fortement pour une origine' caraibe (tel qu'il est décrit par le
Père Breton) des particules "ka" et "ké". Quoiqu'il en soit,
même l'hypothèse caraibe, qui nous paraît moins crédible que
l'africaine, est infiniment plus recevable que celle qui fait de
"ka" la simple copie phonétique d'un "qu'à (?)" fumçais, et de
"ké" la même chose pour un "que" espagnol (!).
Ajoutons à cette description que si en Haïti, par exemple,
il n'est signalé au Cap, comme nous l'avons dit plus haut, qu'un
apport significatif de colons (1713) à la communauté d'origine
fumçaise déjà existante, une "nuée d'aventuriers débarqués de
fratêhe date circule sans cesse dans ces villes coloniales, qui
ne sont que des lieux de passage où règne la fébrilité, une an-
tichambre de cet extérieur d'où l'on est venu pauvre et où l'on
prétend ne retourner que riche. Satellite du système de planta-
tion dont il est à la fois complémentaire, (puisqu'il en assure le
débouché) mais également le parasite n'a d'autre
- 17-intention que celle de détoumer à son profit la plus grande pan
possible de ces bénéfices), ce monde urbain qu'anime la seule
aspiration au profit n'a pas de consistance propre. On va le voir
s'évaporer sous l'effet de la Révolution et de l'Indépendance :
les rebelles n'auront même pas à se donner la peine de l'abattre,
il s'en ira tout seul. TIn'en restera rien, "(D'Ans: 151-152).TIen
va tout autrement, dans les Antilles Françaises. En 1672,
arrivent de nouveaux colons, attirés par des perspectives d'éta-
blissement intéressantes. De 1680 à 1685, débarquent aux îles
un grand nombre de femmes, aussitôt pourvues d'un mari ; la
période révolutionnaire elle-même voit arriver, soit pour res-
ter, soit pour transiter vers la Guyane, nombre de Métropoli-
tains, et ainsi de suite jusqu'à nos jours, mais toujours dans une
perspective d'institutionnalisation et d'établissement défmitif
de quelque chose: ports commerciaux, lois et règlements,
individus désirant se fixer.
En fait, il se dessine, dans ces oppositions d'agencement,
et ces différences de proportions relatives de la population
blanche, mulâtre et esclave le schéma d'autres luttes d'in-
fluence, et en particulier de leur traduction socio-linguistique.
,
Nous laissons.de côté le cas de la Louisiane, puisqu'elle ne s'est
peuplée pour l'essentiel,que de colons ayant fui Haïti après les
troubles qui devaient déooucher sur l'indépendance, ou ayant
cherché fortune à partir des îles de peuplement français, si bien
que les acteurs linguistiques qui vont procéder à la genèse du
créole, qu'il soit en "ap(é)" ou en "ka", de l'ensemble Haïti!
Antilles-Guyane vont se réduire à deux couples, dont chacun
génère une organisation morpho-syntactique spécifique, orga-
nisations qui n'ont pas cessé de s'opposer symooliquement
dans le continuum créole.
Le premier couple est composé d'une masse esclave plus
lointaine de ses maîtres que celle des Antilles, dans un pays
infiniment plus vaste, et de boucaniers sédentarisés avec leurs
- 18-engagés, dont quelques-uns sont devenus eux-mêmes colons.
Ceux-là ont déjà mêlé leur français dialectal à l'espagnol, (et ils
continuent bien après leur installation, puisque la contrebande
avec Saint-Domingue est plus active que jamais), avant d'en-
trer en communication avec leurs esclaves, qu'ils se soucient
peu, au début. d'évangéliser et d'instruire. Mais leur baragouin
franco-espagnol se dotera tout de même d'une organisation
morpho-syntaxique, car il ne peut s'imposer aux esclaves sans
l'appui d'une structure spatio-modale-temporelle solide, où
l'on retrouve de façon très sigrùficative, à côté des particules
d'origine française une particule d'origine espagnole suscepti-
ble d'être associée à une fonne verbale invariable: "kaba" =
finir de, qui procède de "acabar", même sens, et qui fonctionne
comme un marqueur de modalité verbale, à l'instar de "m'fm"
G'ai fini de...), m'tèk Ge n'ai fait que...), m'sot Ge viens de...),
m'kap G'ai le pouvoir de...) et m'mèt G'ai le loisir de...), qui
procèdent respectivement de "finir, ne faire que, sortir de, être
If.capable de, je suis maître de..
Le second couple réunit dans un antagonisme intime, et.
ce qui est le plus important, sociolinguistiquement cadré, les
habitants, statutairement maîtres, qui se fixent à leur teIre, dans
des îles aux dimensions réduites, et qui ont souvent moins
d'une dizaine d'esclaves. Surtout. ils n'ont pas d'autre interlo-
cuteur étranger dans leurs activités domestiques et socio-éco-
nomiques que ces Africains et une masse servile avec qui,
répétons-le, il va falloir établir une communication durable, et
qui poursuive des objectifs où le social et l'économique sont
indissolublement liés: produire, et se plier aux valeurs de la
société coloniale.
Cest ainsi que la relation linguistique à trois termes -
français/espagno1l1anguevéhiculaire servile d'origine africaine
- valorisera le français comme rôle d'organisation entre les
deux autres. D'où l'origine française privilégiée des particules
- 19-en Haïti/Louisiane, tandis que celle à deux tennes -baragouin
franco-espagnollcaraibe tendant à se franciser de plus en plus
au niveau du lexique langue véhiculaire servile d'origine
africaine-pennettra à cette dernière, qui résulte déjà d'un pre-
mier agencement entre les différentes langues parlées par les
esclaves (que le phénomène ait commencé ou non à la Côte des
Esclaves) de mêler sa propre organisation aux particules qui
procéderont du français ("té, sé, a," cf, plus haut). Elle pennet-
tra aussi d'imposer la structure ainsi constituée comme sque-
lette définitif au baragouin français-caraibe-espagnol-flamand
proto-créole si généreusement attribué aux seuls Caraïbes
insulaires.
Lbypothèse de l'origine africaine des particules "ka" et
"ké" se trouve renforcée par l'existence, dans les deux créoles,
de morphèmes fonctionnels marquant soit le pluriel (yo/yé),
soit la détennination définie ou indéfinie (-la/-a//an ; an/yon/
you/youn), ou encore la possession (mo-/so-/to- s'opposant à -
mwen/-w/-'y ou encore à -'m/-'l), etc.. Ce n'est point ici le lieu
d'en faire la liste exhaustive: ce qui compte, c'est de constater
que là aussi, il y a partage entre le français et la langue africaine
de référence, qui pour Denis est le bambara, en ce qui concerne
les origines de ces morphèmes. De fait, "yo" peut fon bien
procéder du "wo" ewé, qui est à la fois la troisième personne du
pluriel et la marque postposée du pluriel des noms (Wester-
mann, 1930 : 47), et il est évident que parallèlement, "mo/so/
to" sont tirés phonétiquement des "mon/son/ton" français, dont
ils ont exactement le sens et la fonction. N'oublions pas un "ké"
que nous n'avons pas encore cité, et qui dans le cas particulier
du créole guyanais (en ka) signifie "avec", comme le "ke" du
teso, langue ouest-africaine citée par Homburger (1957 : 168).
A partir de ces exemples, il est loisible au chercheur de
tenter d'affiner et de préciser, "ad absurdum", des généalogies
- 20-mOIpho-syntaxiques.TI nous parnÎt en tout cas pratiquement
certain que la structuration définitive, qui conÎere au premier
groupe pidgin proto-créole à prédominance française un statut
de langue, doit être essentiellement attribuée à l'utilisation des
particules "ka" et "ké" seules ou en combinaison avec d'autres;
il l'est moins que celles~ci sont d'origine africaine (éwé pour
Sylvain, bambara pour Dénis). De même, le second groupe
privilégiera les particules d'origine française et espagnole:
mais dans les deux se retrouveront d'autres monèmes fonction-
nels, voire d'autres syntagmes qu'une étude attentive poUITa
identifier comme relevant éventuellement de l'une ou l'autre
langue française ou africaine ou encore caraibe insulaire à la
fois base et substrat l'une pour l'autre.
Nous disons bien éventuellement: car, si à l'occasion,
nous avons nous-mêmes procédé à une telle étude (Relouzat,
Colloque de Mona, 1971), nous devons modifier l'approche
par les remuques suivantes.
Le schéma classique que nous acceptons (BlanclHa-
mers, 1983 : 255-272), fait naître le créole (en passant par le
stade de la pidginisation) du contact en vue de communication
entre deux langues, dont l'une, dominante est appelée langue-
base, et l'autre dominée, est appelée langue-substrat Mais, à
notre avis, il ne tient pas suffisamment compte, dans ce genre
de situations, du fait que les positions respectives des deux
langues sont loin d'être nettes. Les contours des deux systèmes
linguistiques en présence sont flous et leurs nonnes sont
fortement problématiques. On poUITaitégalement faire fond
sur le fait que le statut de langue-base, affecté ici au français,
n'est pas donné une fois pour toutes, particulièrement quand le
statut supérieur socio-économico-cultureldu groupe dominant
(blanc) repose davantage sur l'emploi souvent individualiste de
la force et de la contrainte matérielle et physique quotidienne
que sur le poids massif d'une société blanche européenne cohé-
- 21 -rente, homogène, et assurée de ses valeurs. De plus, l'existence
d'un groupe sans cesse plus important de métis, appelés mulâ-
tres, faisait qU«la société coloniale ne se réduisait pas de façon
tranchée à ~ couple dominant-dominé sans nuances, mais
que, aussi bien en Haïti/Louisianeque dans les Petites Antilles,
l'influence culturelle de ce groupe, absolument nouveau, faut-
il le répéter, devait être prise en compte. Ce phénomène n'a pas
dû être négligeable, et a pu se traduire sur le plan linguistique.
Mais il est certainement plus immédiatement confonne à la
rigueur scientifique de rappeler l'inorganisation motpho-syn-
taxique du "français des îles", contre lequel peste le Père
Breton, car il le juge "corrompu" et infonne ; de souligner à
nouveau qu'il se présente davantage comme un baragouin
franco-espagnol-carai'beque comme une synthèse des parlers
régionaux de la France de l'Ancien Régime; et enfin d'émettre
l'hypothèse que la'langue véhiculaire africaine à laquelle il se
trouve désonnais ~nfronté répond mieux aux exigences du
moment, car elle est déjà, elle, une langue de traite, et ce depuis
les rivages de la Côte des Esclaves.
TI reste que là aussi, les mécanismes de péjoration du
créole ont souvent empêché les chercheurs, aussi bien ceux des
débuts que ceux de l'époque moderne, d'approcher correcte-
ment ce phénomène linguistique, pourtant fort courant, par
lequel se "nativise" une langue de contact, si elle trouve une
conscience socio-linguistique où le faire. TI est tout à fait
significatif qu'à la fin du XIXème siècle, les premiers gram-
mairiens du créole (Fortier, Turiault, Thomas, Saint-Quentin,
Denis) attribuent aux Nègres esclaves la paternité, et la gestion
ultérieure du créole. Par la suite, dans les années trente du
vingtième siècle, d'autres auteurs (Jourdain, Faine, Sylvain)
ont repris tout naturellement cette affmnation sans jamais ex-
pliquer de façon satisfaisante comment il se faisait que l'élé-
- 22-

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.