Gérald Hervé

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Cet ouvrage est la première biographie consacrée à ce romancier et philosophe du vingtième siècle, né à Marseille et mort à Miami. Si prometteuse après qu'il eut été reçu avec succès à un grand concours d'état, sa vie a basculé le jour où un indic l'a dénoncé comme homosexuel aux services de sécurité d'une institution publique. La présente étude fait découvrir à la fois les principaux moments de son existence et ses oeuvres, toutes criantes de vérité.
Publié le : mardi 1 novembre 2011
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EAN13 : 9782296472877
Nombre de pages : 284
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GÉRALD HERVÉ

VIES ET MORTS D’UN ÉCRIVAIN

L’auteur a bénéficié, pour la rédaction de cet ouvrage, du
soutien duCentre national dulivre.

© L'HARMATTAN,2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55654-6
EAN : 9782296556546

HERVÉBAUDRY

GÉRALD HERVÉ

(1928-1998)

VIES ET MORTS D’UN ÉCRIVAIN

L’Harmattan

Dumême auteur

Auxéditions de l’Harmattan :
Co-signataire de l’essai deGéraldHervé,la Nuit des Olympica.
Essai sur le national-cartésianisme, 1999, 4vol.

Auxéditions Talus d’approche :
Ni oubli ni pardon. Nouvelles de la p@roisse globale,2001.
Victor ou la Rencontre de l’Enfant sauvage et du curé Meslier.
e
Essais sur l’athéisme auXXIsiècle,2007.
Molière par-derrière. Essais sur un motif du comique médical dans la
tétralogie (L’Amour médecin, Le Médecin malgré lui, Monsieur de
Pourceaugnac, Le Malade imaginaire), 2007.

Je tiens à exprimer àD. N. toute ma reconnaissance parce que
sans son aide et son soutien l’œuvre inédite deGéraldHervé
n’aurait pu voir le jour et tant de pages de ce travail seraient
demeurées blanches.
Merci àtous ceuxqui, lors de nos entretiens, ont contribué à le
faire revivre dans cette première ébauche biographique.
Enfin,une pensée toute particulière à AndieBeires, détentrice
à cinquante etun pour cent dumiroirHenriIII de lamaison
du vallon de l’Oriol dans lequel se sont mirés les jours de ces
travaux.

Avertissement
Les références données en note auxœuvres
deGéraldHervé figurent sous forme abrégée; la bibliographie complète se
trouve en fin d’ouvrage.
Lorsqu’il existe deux états du texte sous un même titre
(manuscrit ou publié), nous donnons le titre suivi de la date
du manuscrit ou de la publication.
Pour les textes réédités, nous suivons la pagination de
l’édition la plus récente.
Pour les citations extraites des lettres écrites parGérald
Hervé, nous ne donnons que le nom du destinataire : «ÀX,
date » ; pour les citations extraites de lettres écrites àGérald
Hervé, nous libellons : « X, date ».
Pour les citations extraites de propos tenus au cours des
entretiens que nous avons eus avec des tiers, nous ne donnons
que le nom de l’interlocuteur : « X, entretien, date ».

On dit quelquefois qu’il peut subsister
quelque chose d’un être après sa mort si
cet être étaitun artiste et mettaitun peu
de soi dans son œuvre. C’est peut-être de
la même manière qu’une sorte de bouture
prélevée surun être, et greffée aucœur
d’un autre, continue àypoursuivre sa
vie, même quand l’être d’oùelle avait été
détachée a péri.
Marcel PROUST,la Fugitive.

0

/

1

5

Mémoires sans paroles

Existe-t-ilune géographie du
destin?…Quis? Unde? Quo?*

J’écris ici pour la mémoire de celui qui n’aurait jamais dûnaître
[moi outout autre àvenir, enfant, adolescent, on n’arrête pas de
grandir − puis jeune homme,un jour, dont lavie fut brisée en ce
monde chantier.
C’était à la fin dupremier tiers dusiècle.Ilyavait encore
quelques survivants de la guerre de1870 − et lesGueules cassées
de laGrande, mes contemporains.
Combien nous semble-t-elle aujourd’hui vieillotte cette époque
oùl’on pouvait lireamidaulieude parmi dans les livres, les romans,
et ce cheznos meilleurs auteurs…
GéraldHervé.
En février 1998,GéraldHervé embarqua sur le VieuxPort
pour les îles duFrioul,visitaun studio, signa peuaprèsune
promesse d’achat.Ilyrédigerait sesMémoires d’en face.En face
d’Endoume et de la corniche deMarseille, oùil était né presque
soixante-dixans plus tôt, le 13 décembre 1928. Mais le 30mai
1998,un puissant hors-bord guidé paruntycoondesBahamas
le blessa à mort. Laveille, s’interrogeant sur ce genre qu’il
n’avait encore jamais pratiqué, il lisaitun ouvrage théorique
consacré à l’autobiographie.Il en avait soulignéun passage :
« L’autobiographie homosexuelle, provocante (Genet) ou
timide (Green) a mené, dans le demi-siècle qui a suivi,un
1
combat qui n’est pas le moins dumonde achevé … »
On ne saura jamais quelle tournure auraient pris ses
mémoires.Aucun livre ne comblera cevide.Mais ce qui est sûr,
* Voir page243.

1

3

c’est qu’une fois encore, ilyaurait poursuivi le combat de sa
vie.
Papiers contenus dans la chemise «Mémoires d’en face.
Titres/Éléments − opérations »: ilya des bribes, comme ce
soulignement (une œuvre commence là, entre les lignes, les
traits en dessous, les éclats dans les marges, comme dans
nombre d’ouvrages de sa bibliothèque) aurouge ouaubleu
GéraldHervéusait de ces gros crayons bicolores à deux
bouts, qu’il retournait entre ses doigts, traçant d’un bout ou
de l’autre, indifféremment…Ilyades notes, des documents,
des dossiers, bref toutun chantier épars.
Si le projet n’a pas pris corps,une chose est sûre :ces
mémoires auraient été ceuxd’un homosexuel dont lavie a été
brisée en plein élan, à l’âge devingt-sept ans, à l’autre bout
dumonde, déjà.
La tanteMarielorsqu’elle emmenait le petit garçon aubord de
l’étang duparcBorély− RegardelesDemoiselles− c’est ainsi
que l’on désignait les libellules − qui ne savait pas encore qu’il
n’aimerait guèreun jour les demoiselles, lesvraies, celles-là.
L’at-il seulement pressenti?
Cette phrase fait suite auxlignes qui inaugurent le présent
chapitre.Ébauche, eau-forte de mémoire.
Je suisvenum’installer ici auFrioul pour écrire cesMémoires d’en
face.Ma légende commence.Legenda, ce quidoit être lud’une
vie d’homme… de ce gamin qui (courait) (jouait) sur la Corniche
entre le pont de laFausseMonnaieet levallon de l’Oriol − de cet
adolescent bientôt jeune homme qui (pensait) (rêvait) d’unevie
libre.

Finalement,GéraldHervlégende ».é n’a pas écrit sa «
Le face à face entre l’enfant de la corniche et l’écrivain
septuagénaire d’en face n’a pas eulieu. Reste que dans cet
EndoumeversusFrioul, deuxrocs d’une même pierre dure et
éblouissante, ilyaurait eulevertige dutemps, le temps sablier
et les horizons qui se referment d’un côté et de l’autre toujours
ouvToerts, incertains: «ut enfant, je m’étais déjà posé cette
question :serais-je encorevivant à la Saint-Sylvestre 1999?
La même aujourd’hui.Mais quelle vitesse! » avait-il écrit en
2
1990 .

1

4

Les mémoires n’auraient pas fait place à la peur de la mort.
D’ailleurs, ce n’est pas ma mort qui importe : « Le désespoir
a déjà eulieu, nous le connaissons tous à travers la mort
des autres, la mort de chaque homme/conscience (oud’une
3
bibliothèque-mémoire). »GéraldHervé avait souligné, dans
un livre d’Erwin Panofsky, cette phrase de l’abbé Suger : «Il
n’eut pas horreur de mourir parce qu’il avait euplaisir à
vivre. »Il avait dûapprouver sur le coup l’idée morale qu’une
bonnevie relègue la question de la mort à l’arrière-plan. Son
œuvre tout entière témoigne de son amour de lavie, mais ceci
ne présume en rien de ce que fut la sienne.
Le temps, plus que l’espace, a été la grande obsession de
GéraldHervé.Et dans les mémoires duface à face aubout de
savie aurait été convoquée la mémoire multiple de tous ceux
qui avaient peuplé, êtres réels et imaginaires, savie d’homme
et d’écrivain. L’une des plus hautes figures romanesques de
l’œuvre,Bohor deGannes père, estun copiste de l’histoire de
Byzance et son écritoire estun « sas de mémoire » investi de
4
« sacralité». Comme son personnage, le mémorialiste écrit,
seul, « dans l’unité d’une mémoire, d’une mémoire humaine,
5
si avide, si fragile . »
PourquoiGéraldHervé avait-il ouvert ce chantier, lui
qui, sachant à quel point le moi est haïssable, avait
disséminé, transposé le sien à travers ses écrits? raconté et pensé
le drame qui avait brisé savie en 1955? C’est qu’il lui restait
beaucoup à dire et qu’il n’avait pas épuisé le sujet. Toutefois
une certitude s’impose : lesMémoires n’eussent point donné
dans l’autoportrait de complaisance.
« Lire leJournalde Jules Renard, c’est traverserun cimetière
− celui des écrivains dusiècle dernier dont les tombes ne sont
plus entretenues. » Cette note figure aussi parmi les dernières
duchantier desMémoires.Il poursuit :«Dans les années
soixante à Paris, je me souviens d’avoir rencontréGuillot
6
de Saix. Une atmosphère de revenants −que je n’ai jamais
connusvivants. » Ainsi peut-on penser que lesMémoires d’en
faceauraient étéun lieuhanté, d’évocation, des écrivains et
artistes queGéraldHervé avait rencontrés, dont son œuvre
porte si peude traces.Et si, à la différence de l’auteur de

1

5

Poil deCarotte, il n’a pas fréquenté assidûment le monde des
arts, des éditeurs, ses portraits n’auraient rien euà lui envier.
Mais, outre le carré des artistes, on y aurait trouvé celui des
bourreaux − les acteurs, premiers rôles et seconds couteaux,
e
des indics aux fondateurs de la VRépublique.
L’instant de ma conception et celui de ma mort n’appartiennent
pas à ma vie (biographie) en tant que mon graphe.C’est
pourtant cet entre-deux que j’essaie de cerner ici sous le signe
d’Empédocle.
Limites de la vie (biologique) deGéraldHervé :13
décembre 1928 − 6 juin 1998.Aux abords de deux solstices. Les
Mémoires d’en faceeussent donc été aussi empédocliens. Les
trois volumes de l’édition deBollack l’attendaient au retour
des tropiques.Avant de plonger à son tour dans la fournaise,
il avait confié au feu une partie de son passé dont trop de
documents ne retenaient que l’écume.Au-dessus de la note
surJules Renard, on peut lire :
Pâques 98.Brûlé tous mes papiersMarine,tous mes titres
− diplômes −faire levoide −ule plein de feu. Plus léger. Ne
pas laisser de trace −un tracé? de ce qui n’a pas à être aux yeux
dumonde. //Église catholique. Sur le bûles pièces descher −
dossiers et hérétiques, sorcières et homos.
Marguerite Yourcenar a ainsi traité les papiers del’Œuvre
aunoir: «Tous ces manuscrits ont été détruits, et méritaient
de l’être.»GéraldHervé n’a pas conservé la plupart de
ses manuscrits.Ilya là plus qu’une conception classique
de l’œuvre, seuls son achèvement, sa perfection comptant
− l’œuvre se suffit à elle-même: le bûcher d’avril répondait
à la nécessité dudépouillement et de l’effacement.En 1985,
il avait écrit à propos desHérésies imaginaires: « J’yaurai mis
toute mavie (et celle des autres). Tout le siècle. »Mais sa vie
devenue œuvre, l’existence comme gommée attendait de
nouveau la page blanche, le fardeau de mémoire sa décharge.
«Ilyatoujoursune joie (à tout le moins,une jouissance) dans
la détestation lorsque celle-ci devientécriture».
« Tout commeHegel le disait des Juifs, les homosexuels
n’ont pas d’histoire −celle desvaincus, ils n’ont que celle de
leur martyre dans le mondeK [chrétien] ».GéraldHervé ne se

1

6

serait certainement pas peint en martyr, ce mot n’appartient
pas à sonvocabulaire et, malgré le drame qui l’a brisé, il ne
jouait pas à lavictime. Le récit de cet effondrement dans savie,
mai 1955, ne présentait aucun intérêt s’il ne s’agissait que de
s’expliquer soi-même. « L’homosexualité n’est pasune simple
préférence sexul’homoseelle :xualité informe l’être dans sa
totalité» ; elle « est une certaine façondedésignerle monde et de
7
le signifier».Inutile, donc, de prédiquer le désir de l’individu,
de prendre la plume pour dire qui ouce que l’on est. Cette
conception de l’homosexualité est déjàune phénoménologie
et lesMémoires d’en facen’avaient d’intérêt et d’importance que
par ce qu’ils diraient d’un événement révélantune condition
d’existence etun ensemble de significations, desvaleurs etune
vision dumonde. Ainsi la portée revendicatrice de l’œuvre de
GéraldHervé est-elle toujours seconde par rapport à lavérité
dont elle témoigne.
«Ilest des choses dont on ne se défend pas − comme son
8
être . »En effet, à cet égard, lavie deGéraldHervé est sans
mystère, elle commence aurebours dusonnet d’Arvers. Le
drame de 1955 n’est en rien révil nie. Si l’on dit oélation :u
écrit «GéraldHervé, homosexuel »,c’est parce qu’il en a
été accusé et puni. «Monsieur, dit l’amiral, en s’adressant à
9
moi, j’ai la preuve irréfutable que vous êtes un pédéraste . »
Hormis ce qu’elle dénonce comme magistère moral et quoique
sémantiquement erronée, une telle phrase ne peut que
s’avérer aberrante.On devrait pouvoir remplacer pédéraste
− le mot dans la bouche de l’accusateur − par traître,voleur
ouassassin, ce qui n’est point puisque la faute n’est que d’être.
On peut ne pas être traître,voleur ouassassin.
En 1998,GéraldHervé avait déjà livré le récit dudrame.
Mais lesMémoires d’en facel’auraient repris sans camoufler les
noms des acteurs, sans s’arrêter en 1955 et il aurait montré ce
que de tels événements peuvent avoir d’incommensurable.Des
faits qui,detoute éternité, se manifestent comme absolument
inhumain.« Ne pas rire, ne pas déplorer, ne pas détester, mais
comprendre. »Spinozien,GéraldHervé auravécujusqu’au
bout la passion ducompréhensible :

1

7

Pas de représentation répétitive dumalheur.Mais de l’analyse
de ses causes, celles qui ne dépendent pas des hommes (mort,
cataclysmes naturels) et celles qui en dépendent. Luttercontre
par laconnaissance(contre ignorance/fatalisme) et aussi le refus
dustatuquo− sinonpas de combats pour les droits civils (les
Noirs seraient toujours esclaves…).

Les deuxfronts de cette lutte qu’aura été son existence :
comprendre, écrire. Ainsi lesMémoires d’en facen’auraient
guère obéi audésir qu’a lavieillesse de se raconter oude
raconter le malheur duChaqmonde. «ue jour je lis dans la
presse la réactualisation −matérialisée −de mon exclusion
sociale. Ainsi de cette motion duSénat des USAqui me
condamne aunom de l’Ordre, duMoralet de la discipline
des Armées », a-t-il noté en 1996. Voilà de quoi était chargée
la mémoire deGéraldHervé alors qu’il s’apprêtait à arpenter
les crêtes duFrioul :un drame passé,vécuauquotidien par
lui comme par des milliers d’« obscurs, inconnus ».
En1993, à la suite du compterendu de la biographie de
JeanGenet parEdmund White, il adresse auCanard enchaîné
devenupour lu»,i «conformiste de l’anticonformismeune
lettre de colère dans laquelle il dénonce le scandale d’«un
compte rendumalhonnête pourun tel ouvrage, en rien
hagiographiquohard »,e, et parfois «ùlesuniversitaires
français feraient bien d’aller puiser de la graine, euxqui
s’attachent encore à des poncifs bienséants de lavasses
10
biographiqu» Leses .Mémoires d’en faceauraient surpris
comme ses autres livres car ni son style ni son destin ne
faisaient mousserune quelconque lavasse autobiographique.

PREMIÈRE PARTIE

TOUTE UNE VIE PAR-DEVANT
1928-1955

1

Enfances

Le soleil et la mer criaient de
toute la force de leur amour.

GéraldHervé naît le 18 décembre 1928,333, rue d’Endoume,
e
Marseille(VII ).Audos d’un faire-part figure ce poème
acrostiche, écrit par son père :
Gracieuxenfant, sois le bienvenu!
Écoute; la joie est là qui t’acclame,
Regarde ; on accourt à ton cri menu ;
Aton berceau neuf, blanc comme ton âme
L’espoir du bonheur claque en oriflamme.
Dors en souriant au sort inconnu!
Ilest le seul enfant de Charles-Émile et Raymonde, tous
deuxHervé, des cousins germains. Le sud de laFrance leur
tient «lieud’exil »puisque le berceaude la famille, comme
leur nom le suggère, est laBretagne. La grand-mère Lucie
Hervé est née à Vannes en1875, le grand-père,Émile-Joseph,
en1873 à Rennes,Charles-Émile àNantes en 1899. Seule
exception à cette communauté d’origine, RaymondeHervé,
née àMonaco. Parcours périphériques, qui ignorent l’exode
habituel des provinciaux vers Paris.GéraldHervé aune fois
vaguement évoqué le « passage de parents éloignésvenus de
1
Bordeaux, de Nantes oud’Angoulême ».
Parmi les silhouettes rapprochées, ilya l’autre
grandmère,AugustineBéraud, morte à soixante-cinq ans, et dont
on lui épargne le spectacle, juste « la lumière de ce cierge qui
brûlait, qu’il entrevit dans la chambre de lavieille dame dont

2

1

2
lesvolets n’avaient pas été ouverts ce jour-là ».Elle avait tenu
une laiterie dans Endoume.Ilyavait aussi
sa tatie, la tanteMarie (on ne lui avait pas appris à diremamie
oupapieoubonne mamanoubon papa, comme cela se faisait dans
les familles bon chic, bon genre, maispépé,mémé, il avait ditDidi
3
pour sa tanteMarie).
Le grand-père maternel, Marcel Victor, employé de banque,
était mort d’une maladie de poitrine avant sa naissance.Dans
EndoumeReste de laangor »., l’auteur emploie le terme «
mémoire de l’enfant, impressionné par cet absent présent dans
les récits familiaux, décédé d’un mal au nom mystérieux?
Effroi d’enfance qui fait penser au grand-pèreCham, dansles
Hérésies imaginaires, atteint d’une maladie rare et soigné dans
4
une tour interdite aux enfants du collège …
Toujours à propos des silhouettes transmises par la mémoire
familiale, surgit la figure du « grand-père (maternel) virtuel » :
un
fils d’un conseiller général, avait demandé, un jour, sa main,
qu’elle avait connu, lui aussi, très jeune, élevé avec elle à
Marseille dans le même quartier. Mais elle ne se sentait point
d’inclination pour lui, ce n’était qu’un ami d’enfance,
disaitelle –un compagnon de jeux.Et il avait un nezbourbonien,
timide, et elle, si moqueuse, comment aurait-elle pu imaginer
qu’il avait vraiment, lui, comme son cousin, une vocation pour
le théâtre et deviendrait le comédienHenriGuisol – le clochard
5
millionnaire !

L’un des thèmes majeurs desHérésies imaginairesest
l’obsession des origines.Il nes’agit pas tant de généalogie que
d’un fantasme des origines enrelation avec l’autre grand
thème de l’inceste. L’intérêt de ce grand-pèrevirtuel, outre
qu’il s’intègre certainement auxrécits familiaux, fait insister
sur l’importance de la filiation intellectuelle. Lorsque, à la fin
de savie,GéraldHervé s’est installé à Nice, il a découvert
avec amusement l’existence d’une rueFrançoisGuizol (avec
unz), qu’il reliait à l’autre.HenriGuisol était le nom d’acteur
d’HenriBonhomme. Or, dansla Nuitdes Olympica,Gérald
Hervé citeun autre personnage, qu’il dut considérer en

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2

quelque sorte commeun arrière-grand-père «virturemar-el »,
quable par ses engagements :
Enseignement élitiste et clérical. Exclusion dupeuple dusavoir.
En 1848, FrançoisGuisol, poète niçois, invectivait les Jésuites
dans sonDiscours libéralauPople mon fraire:
Metés, se loupoudès, mai fouora douLissé
6
L’enfantd’un mesteirantperche non sauassé.
Ce passage s’insère dans le texte oùGéraldHervé évoque
son grand-père réel.Grandes paternitésvirtuelles,
intellectuelles, symboliques… pour ne pas remonter à cet autre
ancêtre possible, LaurentHervé, ditBréchues dents, corsaire,
canonnier sur lePetitSoleil, comme en témoigne la carte
postale qui le représente, envoyée à la fin des années soixante :
«Mon cher Papa,n’entends-tupas lavoixde tes ancêtres?
7
Ils t’attendent enBretagne ! »Àvoir cevisage de borgne
édenté,GéraldHervé fait son choixavec plus d’humour que
de conviction.
Émile-JosephHervé, le grand-père, était né en 1873.Gérald
Hervé a souvent évoqué ce professeur de lettres qui, dans sa
jeunesse, avait été précepteur de ValéryLarbaud − est-ce en
1894, l’année oùl’enfant découvre Verlaine etun « professeur
8
de sciences naturelles lui révélaHuyIl était alorssmans »?
« tout indiscipliné […] et saccageur, commeun jeune chien
9
qu’onv». Plient de détacherus tard,GéraldHervé « racontait
10
d’impayables anecdotes » provtelleenant de son grand-père
celle-ci : lors d’une soirée musicale chezles Larbaud, le piano
fait des couacs ; le couvercle est ouvert et on découvre que le
jeune Valérya déféqué sur les cordes…
GéraldHervé se souvient lorsquàe, enfant, il se tenait «
califourchon sur les genoux» de son grand-père «et jouant
11 e
avec lui à baudet-baudet ».Laïc, formé à l’école de la III
République, c’étaitun grand lecteur, des philosophes anglais
oud’Orpheusde Salomon Reinach.École sansDieu, école
duDiable! » s’écriait encore dans la rue, en Vendée,vers les
années 1900, auxtrousses de mon grand-pèreÉmileHervé, qui
commençaitune carrière de professeur de Lettres (kantien) au
12
collègeFrançois Viète, levicaire deFontenay-le-Comte …

2

3

Plus tard, son petit-fils remémorera l’incident, qu’on
évoque dans la famille :
En juillet 1914, Jean Jaurès fut assassiné dansun café de la rue
duCroissant parupatriotard »n «dont de nouvelles moutures
sontvivaces en juillet 1994… Le lendemain de ce meurtre, mon
grand-père Hervé (qui commençait sa carrière de professeur de
philosophie aulycée Charlemagne), passant devant la devanture
d’un commerçant,yaperçutune potence avecune effigie de Jean
Jaurès pendupar les pieds! Tout digne homme qu’il fût, il empoigna
sa canne à pommeau(d’époque), et brisa lavitrine infâme. Émoi.
Attroupements opposés. Arrivée des gardiens de la paix. LaBêtise
jubilatoire était sur le pavé, et si ce commerçant avait des fils, il
faut espérerrétrospectivementqu’il apprîtun jour, coup sur coup,
13
leur mort dans la grande boucherie de 14-18. […]

Venu finir ses jours à Marseille, il mourut en 1944 à l’hôpital
de laConception, dans le lit, rapporte-t-on en famille, où
Rimbaud avait expiré en 1891.GéraldHervé avait seize ans.
Outre la pensée de ce lettré, c’est sa bibliothèque qu’il a héritée.
Cette figure grand-paternelle a exercéune profonde influence
sur luon pense ai −ugrand-pèreGagnon chezStendhal ou
Erasmus chezDarwin.

En particulier entre le grand-père et le père, l’atmosphère
familiale durant ces années est très favorable
audéveloppement intellectuel et culturel de l’enfant. «Il avait entendu
un jour son père et son grand-père commenter avec animation
une prosopopée deMarc-Antoine dans la tragédie de
Shakes14
peare .» Son père a pris la plume,une fois aumoins, comme
nous leverrons à propos de la trilogieMarseilles. C’estun
romantique qui a suséduire la jeune et pétillante Raymonde
Hervé −« jeune homme qui disait si bien lesvers,voulait
devenir comédien, et lui déclamaitles NuitsdeMusset dans
15
les collines duthéâtre Sylvain ».Pourtant il n’a pas suivi,
comme son père, lavoie de l’enseignement mais celle de la
16
banque, à l’instar du.grand-père paternelDans la seconde
partie d’Endoume,Gaëtan Jamblin, quasi-double deGérald
Hervé, travaille à laBarclay’s Bank: le romancier opère la
transposition dupère réel dans le fils fictif. Charles-Émile

2

4

gravit quelques échelons dans laWestminster Bank, située sur
la Canebière, où« il n’occuperait jamais qu’une position très
17 18
médiocre» ; dans les années 1940, ilyest chef de service .
L’ambiance anglophile qui règne à la maison pendant la
guerre a puêtre entretenue par ce biais, bien qu’il n’yeût pas
19
« fatalement de lienentre l’un et l’auLes gotre ».ûts littéraires
de l’adolescent suggérerontune solide anglophilie.
Dans les années quatre-vingt-dix,GéraldHervé rappellera
20
que sa mère « était, à l’origine, de nationalité monégasque ».
Bretonne d’origine, comme son cousin, RaymondeHervé,
était née
sur ces rivages, mais plus à l’est, dans la principauté de Monaco.
Son enfance s’était écoulée près ducélèbre jardin botanique,
sous la protection de Sainte-Dévote, sa jeunesse à Marseille,
rueEscoffier, oùsa mère avait tenu un commerce.Élevée très
sagement, petite fille modèle, elle avait appris à jouer dupiano,
posé chez un photographe d’art, avec ailes de tulle rose sur fond
de draperies savamment ourlées, fréquenté leConservatoire
21
municipal .

Dans les années 1932-1933, la familleHervé quitte
l’appartement exigude la rue d’Endoume pour s’installer
dansune maison, pas bienvaste mais indépendante, avecun
petit jardin, au-dessus de la corniche et du vallon del’Oriol
(numéro278).Il existe deuxchemins pour l’atteindre: les
escaliers de la traverse Sélian, ou,un peuplus bas,un sentier,
demeuré anonyme, qui longe le jardin et dessert, plus haut,
unevilla mitoyenne. La maison desHervé est d’apparence
bien modeste auregard des propriétés avoisinantes du
Roucas blanc. Ce lieud’enfance, que ses parents ne quitteront
qu’aucours des années soixante-dix,GéraldHervé le décrit
longuement dansEndoume. La maison existe encore, presque
inchangée, avec «son pignon pointuet son toit d’éverite
22
ondulée ».De la terrasse, plein sud, se découvre la mer, de la
rade d’Endoume à laMadrague; aufil des années, onyprend
des photos, les parents appuyés sur la balustrade, le fils, assis
à sa table de travail.
Ce qui frappe dans le tableaude cette famille simple,
aimante, sans orages, semble-t-il, c’est lavolonté de peindre

2

5

une délicate atmosphère d’intimité et d’intériorité. Les
souvenirs de l’auteur d’Endoumeconcernent notamment les
meuqbles, «u»i font l’âme des maisons; il y a surtout ce
23
buffetHenriIIIcomme dans les poèmes dedans lequel,
Baudelaire ou de Rimbaud, semble se concentrer l’essence
du temps. Le mobilier de la maison del’Oriol a dûconstituer
une sourcevive de la fantasmatique romanesque deGérald
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Hervé, tels l’armoire de Cyril etle bahut chinois deHugo
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Jonckheers .Énormes, emplis de mystère, ils provoquentun
vertige métaphysique.

GéraldHervé est né dans le milieude la petite
bourgeoisie de la Troisième République. Non athée, son éducation
échappe à la bigoterie.Études primaires à l’école communale
e
de la Roseraie (Endoume,VII arrondissement deMarseille)
et première communion en l’église Saint-Cassien, en
contrebas de la maison, ne s’excluent pas. Le sentiment religieux est
entretenu par la mère.Elle exhorte l’enfant à prier pour un
camarade atteint de méningite ; il y a aussi
les souvenirs de la première communion de leurs parents,
surtout de leurs mères qui les avaient conservés, avec des images
– unAgneau – portant en devise : «C’est moi, ne crains point »,
«Heureux les cœurs purs » – à propos de Marthe : «Elle a choisi
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la meilleure part, qui ne lui sera point ôtée».

Que leprêtre, le catéchumène sur ses genoux, ait sondé sa
possiblevocation religieuse en laissant courir sa main sur le
corps de l’enfant,voilà qui fait esclaffer le soir les hommes,
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père et grand-père.Àpoupéecette époque on l’appelait «
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aux yeux bleus». Les souvenirs d’Endoumesont évoqués
comme s’agissant d’un autre, de choses délicates mais encore
vivaces, chargées d’émotion et sur le point de sombrer dans
le néant.
Quelserait son avle sien? Sa mère eenir –ût aimé qu’il se
dirigeât plus tardvers l’École des eaux etforêts. «Il ne faut point
tropydisait son père, qsonger »,ui, sachant sa faiblesse en
mathématiques (elle avait été aussi la sienne), tenait plutôt pour
l’École coloniale
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− comme les parents dujeuneGide …

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La mer, levoyage − «la République dont les sigles
prestigieuxàl’appelaient déjà, encore enfant, A.O.F., A.E.F. –
30
tous les échos de l’empire». La propagande coloniale,
l’imagerie républicaine telle qu’elle pouvait s’incarner dans la
quotidienneté du grand port cosmopolite ont profondément
marqué la jeunesse deGéraldHervé comme de beaucoup de
ses contemporains.Ilestvrai, banalementvrai qu’àMarseille
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« sont nés bien des rêves de voyage». Le dialogue entre les
parents fournit donc une clef. Mais ce n’est pas la seule, bien
sûr. L’ouverture deDes Pavois etdes Fersdessine le « paysage
mental »de l’enfant, une géographie intérieure instituée en
lieu de destin: « Pour moi, il y avait une coupure dans l’espace.
Celui-ci était comme tronqué par la mer. Le monde semblait
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n’exister que de plus loin, vers l’intérieur des terres. »
L’École coloniale, créée à Paris en 1889, offrait un
débouché encore très attractif.DansEndoume,GéraldHervé évoque
cette Marseille « Porte del’Orient », avec, entre autres,
l’arc de triomphe […] dont le fronton portait: Auxhéros de
l’Armée d’Orient et des terres lointaines et, juste dans l’axe, cette
femme élancée −une statue – de gloire et de deuilvert-de-grisée,
les bras tendus raidesvers le ciel, longiforme, qui semblait encore
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la retenir entre ses paumes de bronze.
Le monument aux morts, qui domine la mer à l’entrée
de Malmousque, avait été inauguré en avril 1927.Dans les
années trente, cette porte demeure grande ouverte pour plus
d’un Marseillais. « […] Toi, si tu fais l’École, si tu entres par
la grande porte…», lui dit son père, évoquant sa propre
aventure africaine dans sa jeunesse, dont bien des objets, des
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photographies, des mots fascinent l’enfant. RobertBonnaud
évoque des sentiments analogues :
Je me souviens des longs moments de parfait bonheur,vers
dixdouze ans, passés à contempler la mer, le phare duPlanier et
les navires entrant et sortant de la rade. […]Et les bateauxdu
Vieux-Port, aujourd’hui encore, me retiennent des heures. C’est à
Loti que je dus de connaître l’École navale, et de rêver d’yentrer
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(l’École coloniale m’attirait aussi!) […]
« Marseille doit avoir pour préoccupation principale le fait
qu’elle estuneville coloniale, qui doit avoirun esprit colonial,

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suivreune politique coloniale, faire des efforts coloniaux, se
traduisant par des profits coloniaux», assène le président de la
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Chambre de commerce dansun discours prononcé en1934 .
Ce propos reflète, par-delà la lourde rhétorique marchande,
un aspect essentiel dans lequel s’identifie la seconde ville
deFrance, opulente, foyer d’une immigration aux origines
multiples et que l’administration ne parvient pas àrecenser
avec exactitude. Son destin est lié à l’histoire de laFrance, de
son empire colonial comme des heures noires, tel l’assassinat
du roi de Yougoslavie et du ministreBarthou sur laCanebière,
le 9 octobre 1934, ou la tragédie de l’incendie desNouvelles
Galeries qui a des répercussions nationales puisqu’il éclate au
moment ducongrès radical en octobre1938 − souvenirs d’un
écolier de Marseille dans l’entre-deux-guerres finissant.

La découverte du corps et de la sexualité ne semble pas
avoir été traumatisante pourGéraldHervé.DansEndoume, il
évoque quelques expériences de l’enfance.En 1940, il entre en
classe de sixième.Ilse souvient deFriquette et des jeuxavec
deuxautres garçons,
dans la cave, dans son obscurité, oùelle fut étreinte maintes fois
(aussi curieuse de leurs corps qu’ils l’étaient d’elle), euxla
caressant moins sur la poitrine qu’ils semblaient ignorer – ousi peu
formée alors – et pour éveiller leur différence que sans pudeur
dans l’entrecuisse où, maladroitement plusieurs fois, tour à tour,
ils s’étaient essayés, mais appréhendant toujours –ne fût-elle
qu’une fois absente à leurs rendez-vous, ils s’affolaient, craignant
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de lui avoir faitun enfant…

L’apprentissage dumonde et de l’autre passe par le corps,
le sexe.Chezle jeuneGéraldHervé, il s’effectue, semble-t-il,
sans contrariétés majeures.Avec le «vert paradis des amours
enfantines »(expression deBaudelaire qu’il aime à citer), le
thème de la sexualité enfantine et adolescente apparaît dans
les œuvres de fiction, notamment dansles Hérésies imaginaires
etles Aventures de Romain Saint-Sulpice, comme dans les
grands essais, d’Orphée interditàla Nuitdes Olympica. L’auteur
d’Endoumen’évoque de façon passagère que quelques épisodes
de son enfance, les retenant pour leur charge émotionnelle et

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