Guerres nomades et sociétés ouest-africaines

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Le conflit ouest-africain qui a tourné depuis 1989 entre quatre pays semble bien une "guerre nomade" échappant aux Etats déliquescents comme aux forces interventionnistes. Ce livre montre bien cette circulation qui du Libéria à la Sierra Leone, puis à la Guinée et la Côte d'Ivoire obéit à des logiques propres : amplification de la violence par l'errance des groupes armés et la guérilla, foyers d'insurrection, piégeage des organisations humanitaires. Et si l'Afrique - par la guerre - refusait de force l'Etat ?
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782296188006
Nombre de pages : 299
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Guerres nomades et sociétés ouest-africaines

L'Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique, 75005

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Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04642-9 EAN : 9782296046429

Sous la direction de

Michel GAL Y

Guerres nomades et sociétés ouest-africaines

L'Harmattan

N ote éditoriale
Nous remercions les revues qui nous ont permis de reproduire tout ou partie des articles suivants:

- Cultures

et Conflits (chapitre I), - Cahiers d'études africaines (chapitre V), - Politique africaine (chapitre VII). MGL

Avant-propos

Non-État et guerres nomades
Michel GALY

Le passage de la frontière
Proposer une réflexion sur la guerre nomade et ses sociétés peut paraître une gageure: il y faudrait peut-être mimétiser dans l'écrit avec ces guerriers de brousse, qui sans cesse passent les frontières, inventent de nouvelles langues, se battent dans des tenues hétéroclites, sèment la terreur et le massacre, et pourtant réinventent aussi le politique et des voies inédites d'insurrection. Faire le pari de la diversité nous a paru suffisant, et « mettre un bonnet rouge au dictionnaire» un but inatteignable, mieux abouti chez Amadou KouroumaI dont le petit antihéros, enfant-soldat perdu loin des repères ordinaires, greffe le malinké et l'argot urbain sur le fond francophone. Et pourtant... Cette créolisation inégalement engagée n'est pas qu'un fait langagier, mais concerne ces sociétés toutes entières: et là aussi la guerre a provoqué des situations inédites, encore mal prises en compte par la réflexion des intellectuels locaux et occidentaux, sans parler des politiques. Par exemple dans les nouveaux mouvements browniens, transfrontaliers2, dont la distinction très onusienne de « réfugiés» ou de « déplacés» ne recoupe pas la richesse des situations, qui ne se résument ni à I'héritage du passage permanent entre villages alliés de mêmes ethnies transfrontalières, ni à des « lignes de fuite» contingentes pour échapper aux conflits. Comme si la recherche était décidément toujours en décalage du réel, bien peu sont les chercheurs anglophones ou ftancophones
1 Amadou Kourouma, Allah n'est pas obligé, Paris: Seuil, 2000 ; côté anglosaxon, lire Saro-Wiwa Ken: Sozaboy. (Petit militaire), Actes Sud, 1998, dont la traduction en « français façon» est un tour de force comparable. 2 Cf. les réflexions fructueuses de L. Bossard, référent du « Club du Sahel », accessibles sur son site: «Afriques-frontières ».

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à avoir eux-mêmes fait cet effort d'« aller voir de l'autre côté» ce qu'il se passe. À cette autocritique, précisons que la recherche africaine n'en est nullement exempte: on connaît aussi peu d'intellectuels ivoiriens à avoir travaillé sur la Sierra Leone que l'inverse. Tel grand spécialiste britannique du Liberia ne connaît d'Abidjan que ses escales d'aéroport, tandis que l'on compte sur les doigts d'une main les ivoirologues distingués à avoir séjourné à Monrovia... Bien évidemment le problème n'est pas que linguistique, mais il l'est: se faire comprendre dans le créole libérien le plus « hard» est une tâche aussi impossible que pour le frais émoulu de la Sorbonne de comprendre le «nouschi» de Yopougon. C'est d'autant plus un plaisir de présenter des études en cours de jeunes chercheurs qui ont fait récemment leurs premières armes sur ces terrains en tous points difficiles. Dans certains cas, comme pour notre propre étude en Sierra Leone ou au Liberia, des liens fructueux et poursuivis au retour ont été établis avec des organisations humanitaires et des projets des Affaires étrangères: qu'ils en soient ici remerciés. Des auteurs comme Marc Fontrier ont été par ailleurs rencontrés sur le terrain, tandis que d'autres, comme Axel Augé se sont agrégés au projet sur une base à la fois plus théorique et dans un comparatisme plus large.

Mille plateaux ouest-africains
Concernant le conflit qui tourne depuis une quinzaine d'années en Afrique de l'Ouest, rares sont les ouvrages majeurs comportant une théorie interprétative du conflit: thèses surtout anglosaxonnes, tel le remarquable et original « Fifhting for the rain forest» de Paul Richards3. Et à part quelques tentatives régionalistes dans les revues africanistes, beaucoup trop de pamphlets manichéens ont vu le jour, particulièrement sur la Côte d'Ivoire. Nous avons choisi la démarche inverse, même de manière pointilliste et inachevée - au mieux « programmatique » (comme
Paul Richards, Fighting/or the Rain Forest: War,youth and resources in Sierra Leone, James Currey, Oxford, 1996. 3

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le dirait le jargon contemporain !), d'un comparatisme systématique, d'une sorte de nomadisme textuel qui confronterait des options, des points de vue, des registres de discours sensiblement différents, loin d'un langage trop normé pour la plupart mais s'inspirant de terrains récents. Il faut aussi noter à l'actif de la nouvelle recherche que ce début d'expertise sur l'Afrique de l'Ouest anglophone (et surtout que ces esquisses de recherches transfrontalières) semble novateur et sans précédent - hors quelques tentatives coloniales comme celles du célèbre ethnologue administrateur Delafosse dont les textes sur le Liberia prennent, dans leur contraste avec ses chers Baoulés, de dangereuses consonances4... Comme si, après la glaciation étatique, la recherche sans cesse attachée à poursuivre un objet toujours en mouvement, ressortait des cadres nationaux pour suivre à son tour les « migrations de guerre5 ». Le temps n'est plus en tout cas où les médias français ne trouvaient à Paris aucun « expert» capable de décrypter la énième crise libérienne, hormis les humanitaires et les institutionnels onusiens, forcément difficiles à interroger en plein bombardement de Monrovia par le LURD... Une opposition fondamentale, qui ne se retrouve hélas pas que dans les approches des divers contributeurs mais jusque dans la pratique des puissances occidentales à travers leurs corps expéditionnaires et les actions post-conflit du « système humanitaire », semble celle de l'introuvable «régulation des conflits» et celle de la «résolution» autoritaire des mêmes

crises - selon la distinction établie par Didier Bigo6.
Les disciplines convoquées peuvent paraître diverses et variées, parfois fonction de l'habitus de recherche de l'auteur, elles n'en sont pas moins révélatrices d'une inculturation
4 Delafosse M., Les Libériens et les Baoulés, Paris, Librairie africaine et coloniale, 1901. 5 Thème de notre contribution au colloque d'Abidjan, juin 2006, qui suit pour la Côte d'Ivoire la dialectique complexe conflits/migrations (à paraître chez l'Harmattan). 6 Pour une approche critique de ces visions, voir Didier Bigo et Daniel Hermant « La métamorphose des conflits» in Etudes Polémologiques n° 50 2/89.

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croissante des relations internationales, d'une transdisciplinarité, qui là encore a besoin de variations nombreuses, de théories renouvelées par des expériences inédites, de passages de frontières multipliées. Ainsi l'article de J. Frignet me semble-t-il implicitement révélateur de la connaissance approfondie des événements de terrain que connaissent les «humanitaires» dans les régions conflictuelles, mais aussi de la soif de théorie et de rapprochements avec la science politique qu'expriment souvent leurs responsables, tels les « chefs de délégation» qui se doivent - à l'aide d'organismes récents comme la « Fondation MSF », fondée par R. Braumann de poser un diagnostic préalable et continu de la situation politique dans le pays d'intervention, avec des objectifs très pragmatiques parfois: où et quand intervenir, mais aussi quand évacuer et partir, s'il y a lieu... L'évident intérêt de cette multidisciplinarité, non seulement pour les relations internationales et la politologie en général, mais bien pour les acteurs de terrain, rejoint ainsi notre thèse d'une « politologie informée» : celle d'investigations « du point de vue des sociétés », convoquant sociologie et anthropologie pour permettre à la « science blanche» de passer de l'autre côté du miroir. Car l'explication des mouvements de masse de l'époque déborde complètement le phénomène de «milicianisation» analysé de manière comparative par Axel Augé - pour autant que les «milices» puissent être analysées comme des « groupuscules» mercenaires et organisés militairement, comme répandait abusivement une certaine presse française en campagne permanente, à coup d'organigrammes fallacieux. Comme nous l'avons montré pour Abidjan7, ces mouvements de jeunes sont d'une part à replacer dans une « insurrection de la jeunesse» évincée du social ce qui peut prendre des aspects multiformes analysés par Paul Richards et IP Chauveau8 pour les déshérités ruraux. Mais au-delà, en cas de mouvement social et
7 « Cabri mort n'a pas peur de couteau », revue Outre-terre, n° 111. 8 Voir en particulier le numéro spécial d'Afrique contemporaine, dossiers: Jeunes ruraux, 2005/2 - numéro 214.

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politique d'envergure, ces groupes ne sont que la partie émergée d'un iceberg contestataire. Si l'on croit que quelques centaines de chômeurs constituent une base restreinte de guérilla urbaine baptisée « patriotes», on ne peut que s'étonner plus tard de rencontrer des milliers (ou des dizaines de milliers ?) d'Ivoiriens de toutes catégories dans la rue, après la tuerie des militaires français de Bouaké et la destruction - hors de tout mandat international9 - de l'aviation ivoirienne! On touche tragiquement là à la responsabilité d'analystes trop pressés qui ont enfermé l'intervention française dans un chaos interminable et de longue durée. C'est d'ailleurs de ces représentations qu'il faut partir, comme le fait de manière brillante et passionnée Henri Soupa à propos de la presse, en particulier ivoirienne, mais aussi française - et à partir d'un éventail de média travaillant en système. Et la leçon ivoirienne porte plus loin, et pose la question récurrente de la « kakisation des esprits », selon l'excellente formule du journaliste D. Scheidermann10.Autocensure et reprise du discours officiel ne concernent hélas pas que la presse, mais même l'intelligentsia parisienne, à tel point que durant la crise ivoirienne, pas plus d'une demi-douzaine de voix indépendantes ont pu se faire entendre - et non sans sanctions symboliques et professionnelles à l'occasion. Mais le « pays fondateur des droits de l'homme », celui des donneurs de leçons universelles, sans frontiéristes divers et nouveaux intellectuels sans cesse autoproclamés, en a vu d'autres, et ailleurs, est sans doute pire... Peut-être y aurait-il, dans le cas français, des parallèles à mener avec la sanglante répression de 1947 à Madagascar, avant de convoquer l'Algérie, et bien sûr, plus près de nous, la première guerre d'Irak, pour juger de l'asservissement, - et parfois avilissement de certains faiseurs d'opinion; on ne peut, sur la durée, qu'être d'accord avec Henri Emmanuelli qui osa, en pleine crise ivoirienne,
9 Sur ce point cf. l'analyse décapante de B. Pouligny, Libération, La France garde mal la paix, 07/12/2004. tO D. Scheidermann, « En Côte d'Ivoire », le journalisme en uniforme, « Médiatiques », Libération, du 12/11/2004.

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soutenir publiquement qu'il fallait choisir: « être du côté des massacreurs». .. ou de l'autre! Certes, le bombardement de Bouaké, non élucidé à ce jour, a tétanisé l'opinion et permis toutes les dérives consécutives: on

avait, d'ailleurs, par articles et rapportsIl très précis, prévu les
réactions abidj anaises envers les expatriés étrangers, et c'est donc la responsabilité directe des décideurs de les avoir transformé en « cibles vivantes» : c'est un miracle que malgré les graves exactions anti-françaises aucune victime ne soit à déplorer! Quant aux intoxications réciproques par média interposés, plusieurs problèmes de fond se posent: du côté français, celui des relais officiels et de la passation d'une « vérité gouvernementale»
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et de l'inverse, ou selon la formule boétienne : l'étonnement

« non que tous servent, mais désirent servir». . . D'étranges personnages sortent alors de l'ombre: un « grand reporter» du quotidien du soir, se revendiquant de diverses allégeances et accointances, proche de divers « services », et menant contre le régime ivoirien une lutte continue, compromettant chercheurs et politiques; des « journalistes» en uniforme, et en mission médiatique permanente... des nervi intellectuels de la rébellion chargés de discréditer les analystes indépendants On peut en passer d'autres, mais ces mœurs médiatico-politiques, souvent espèces sonnantes et trébuchantes à l'appui, rappellent furieusement celles d'une IVe République qu'on aurait pu croire oubliée.

Guerres ou révolutions?
La capacité politique des conflits mérite pourtant d'être reprise de manière plus apaisée et plus théorique, loin de préoccupations sécuritaires eurocentrées et fort peu « postcoloniales ». Un comparatisme large y invite, de même qu'une approche braudélienne sur la longue durée. Est-on si sûr que ces conflits surtout interafricains, en comparant d'abord l'Afrique de l'Ouest aux
lIOn se permettra de renvoyer à nos tribunes successives dans la presse parisienne, et de noter que des paragraphes précis et prédictifs de la « guerre nomade» ont été écrits six mois avant les « événements».

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autres foyers régionaux de tension: Corne de l'Afrique, Grands Lacs, plus récemment mouvance Tchad/Soudan n'aient pas de portée ou de signification politique, en l'absence désormais d'une compétition Ouest/Est, qui se traduisait autrefois par une phraséologie marxiste-léniniste? Il a été de bon ton de se livrer à d'abruptes ruptures paradigmatiques12, marquées par la chute du mur de Berlin et la fin des affrontements entre grandes puissances en Afrique, dont le regrettable ouvrage simplificateur de Mary Caldor donnait le « la ». Des critiques pertinentes13 lui ont été portées, mais concrètement, les formes de conflits africains sont toujours vus par les praticiens sous l'angle négativiste, sécuritaire, criminalisant, du chaos, du désordre, de l'entropie nihiliste, comme une littérature d'essayistes pressés14 et d'agents d'influence en concluent vite à la « barbarie africaine », dans une négrologie qu'auraient apprécié les grands ancêtres coloniaux du XIXe siècle! Il n'est pas sûr que la recherche, tétanisée par un nouvel objet plutôt éloigné des laboratoires anthropologiques ou politologiques ordinaires, soit souvent plus clairvoyante; il est vrai qu'il s'agit de « terrains à risque », et que les massacres sanglants ou les régressions sociétales massives ont de quoi horrifier plutôt qu'attirer l'investigation. Plusieurs approches permettent pourtant de rationaliser l'objet, d'établir au préalable une « bonne distance» - ni complaisante, ni répulsive; quitte à laisser cette part d'ombre, cette « énigme perverse» qu'à ma grande surprise un anthropologue de renom, à qui on révélait les rituels guerriers libériens (de dépeçage des corps de l'ennemi...) voyait comme la « manifestation du Mal
12Mary Caldor, New and Old Wars: Organised Violence in a Global Era Polity Press, Cambridge, 1999. 13Cf. celles de la regrettée C. Messiant et de R. Marshall, « De l'avidité des rebelles. L'analyse économique de la guerre civile selon Paul Collier », Critique internationale, n° 16, juillet 2002. 14On préfèrera renvoyer aux pertinentes critiques: Négrophobie, par Boubacar Boris Diop, Odile Tobner, François-Xavier Verschave, Éditions Les Arènes, 2005.

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sur la Terre»... Il faut reconnaître que parfois, l'analyse même aguerrie, si l'on peut dire, s'arrête pour laisser place à la sidération, si ce n'est à l'empreinte traumatisante: il est des scènes, des images et même des textes, que l'on regrette d'avoir vus. .. Une « politologie des mondes contemporains15 », une reconstitution des idéo-logiques de guerre, une analyse multidimensionnelle des actes de guerres pris en série, permettent en particulier de (re-)donner du sens à ce qui est vu de l'extérieur (ou par les médias...) comme versant obscur d'une Afrique conradienne. Refus de l'État tel qu'il s'exerce: inégalitaire, corrompu, inaccessible; demande d'un État légaliste, accès à l'éducation et à la santé (telles étaient, entre autres, les revendications du RUF en Sierra Leone) : par rapport à la situation désastreuse de populations en tout sens périphériques, ces revendications sont bien politiques, en un sens révolutionnaires si on les met en regard des situations de longue durée, en un autre sens: tout simplement démocratiques... Restent les moyens. Comme les luddistes et tous les mouvements eschatologiques et niveleurs qu'a connu aussi l'Occident -la révolte s'acharne, par la violence, sur les symboles de l'État et sur ses représentants: bureaux de poste et bâtiments administratifs incendiés au Liberia et en Sierra Leone, fonctionnaires sudistes massacrés au nord de la Côte d'Ivoire ainsi que leurs familles (et leurs enfants. .. dans le charnier des « gendarmes de Bouaké»). Dans une symbolique classique de la révolte, les oripeaux de l'oppression sont inversés et revendiqués: ainsi les carnavalesques robes et perruques de magistrats portés par les rebelles du Liberia. Par contre le refus de l'État et simultanément de la culture occidentale, dans leur volonté inconsciente d'uniformisation et de négation des identités locales, aboutissent à deux phénomènes profonds: une régression massive de la symbolique et de rapports sociaux vers un « revival» autochtone qui ne peut être en fait que métissé; une utilisation des moyens les plus violents pour financer la guerre, dans un glissement perpétuel que l'on aurait
15Ce que l'on a pu proposer par rapport aux théories globales de Marc Augé : cf. « Pour une Anthropologie des mondes contemporains », Aubier, 1994.

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bien tort de voir s'arrêter à un « processus de Kimberley» pour les fameux - et mal nommés -« diamants de sang ». On a vu en effet les bois rares succéder aux diamants, puis leur coexister; il n'est pas sûr que le trafic d'êtres humains ne suive pas: femmes, enfants et mains-d'œuvre réduits en esclavage, comme le XIXesiècle l'a déjà montré. Des « prestations mercenaires» peuvent entretenir la guerre, dans une internationalisation des corps expéditionnaires qui est aussi africaine (en regard des « contingents onusiens» du Kenya, Bengladesh, Inde... qui sont fournis par leurs États contre rétributions, et quelque peu décalés dans la brousse16 !). L'imagination créatrice ne s'exerce malheureusement pas que dans le « secteur informel », sauf à voir les activités guerrières comme un prolongement de l' « informalisation créatrice» des sociétés. . . Les sociétés en guerre et leurs espaces À travers la plupart des contributions, apparaît un thème peu abordé systématiquement, celui des transformations induites par la guerre sur les sociétés, jusqu'à leur subversion totale et redéfinition. Le concept de déterritorialisation (et de reterritorialisation sous d'autres formes), apparaît central pour comprendre à la fois l'arrachement de ruraux à leurs communautés, l'éloignement de catégories d'âge comme les adolescents urbains des cadres ethniques, sociaux, partitaires (se traduisant en particulier par les phénomènes de « milicianisation »), les mouvances du front des conflits sur les territoires nationaux puis régionaux. Par certains côtés, le « phénomène guerre »17 semble une extension des temps d'inversion que les anthropologues ont souvent observé pour les sociétés traditionnelles. Ainsi, une
16On pense au fameux épisode où une partie du contingent des Nations unies avaient été capturées par le RUF, dont le chef, Foday Sankoh, ironisait sur les ondes: « ils ont eu peur dans le bush, et se sont réfugiés dans nos camps »... Une telle humiliation a été une des causes immédiates de l'intervention britannique. 17Selon la formule fondatrice de G. Bouthoul, « Le Phénomène-Guerre », Payot, 1962.

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assemblée villageoise du RUF en Sierra Leone montrait aux humanitaires les jeunes soldats, au premier rang, les Anciens de

la communauté relégués à une place subalterne - dispositif de
pouvoir inversé - et quelque part impensable dans l'ordre social ordinaire. Ou encore, dans les « Small boys units» du Liberia, un très jeune« enfant-soldat» de 13 ans commandait des jeunes de 15 à 17 ans, en fonction de son ancienneté, mais aussi de sa « valeur» au combat, c'est-à-dire des crimes ou atrocités commises. .. Des femmes, comme la fameuse et terrifiante « Two-for-five », garde du corps de Prince Johnson, seigneur de la guerre éphémère du Liberia et bourreau de l'ex-président Samuel Doe, avait été « dressée à tuer», et exécutait ses prisonniers dans des transgressions des plus sanglantes, de sorte que sa triste réputation faisait le vide devant elle, ses ennemis s'enfuyant déjà vaincus, comme lors de la prise du ministère de la Défense à Monrovia. On a pu montrer, par ailleurs, des phénomènes historiquement régressifs, qui ne se limitent pas à l'Afrique de l'Ouest; ainsi Rosalind Shawl8 a pu étudier non seulement la « mémoire de l'esclavage» en Sierra Leone, mais aussi sa réactivation guerrière: dans l'instrumentalisation des captives comme porteurs, auxiliaires, « esclaves sexuelles »... dans les conflits eux-mêmes, mais aussi dans l'esclavagisation de civils, souvent très jeunes, dans les zones diamantifères, afin de remplir les trésors des « seigneurs de la guerre». Malgré les connotations anachroniques et atopiques de ce terme fourre-tout, ce processus de « revival de l'esclavage» va en effet de pair avec une sorte de féodalisation guerrière, qui mériterait d'ailleurs de renouveler les polémiques théoriques sur les pouvoirs africains (et le « féodalisme» en particulier), qui a fait les beaux jours de l'africanisme français et des marxisants des années 70. Les phénomènes à la fois généraux et individuels de déterritorialisation/reterritorialisation alternés n'épuisent pas, loin s'en faut, la géopolitique des conflits, ou pour mieux se démarquer
18 Rosalind Shaw, Memories of the Slave Trade: Ritual and the Historical Imagination in Sierra Leone, avri12002.

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des tendances réalistes ou sécuritaires sans cesse renaissantes sous ce vocable, les vecteurs et les caractères spatiaux de ces conflits. Je ne reviendrai pas ici sur le caractère « nomade », du point de vue des espaces et des « groupes armés à l'assaut des États », comme les dénomme heureusement A. BourgP9, si ce n'est pour en marquer la prévisibilité, - rarement prise en compte par les États locaux, les corps expéditionnaires occidentaux, et l'ensemble des humanitaires pourtant « sans frontières », de même que du « système onusien» dont on pourrait croire que c'est pourtant leur vocation. .. Par ailleurs, cette « dynamique nomade» forme bien des diagrammes à la fois spécifiques et structurellement comparables entre grandes aires culturelles africaines, effectuant de grands cycles d'apaisement, ou de résurgence des « systèmes en conflits20 » ; n'assiste-t-on pas en 2006 au retour du cycle est-africain, à travers la Somalie, et à ce que l'on a pu dénommer le« caractère entropique» de la nouvelle aire soudano-tchadienne, avec l'élargissement très rapide de nexus conflictuels fort limités au départ - puis transfrontaliers, impliquant de plus en plus d'acteurs dans un cycle pervers qui va ici jusqu'au génocide? Interventions occidentales et régulation des conflits

Si la plupart des analyses sur les guerres africaines se font en termes de « sécurité », voire d'options sécuritaires, prises dans l'urgence des répressions et des sauvegardes, une réflexion en termes de régulation parait à terme plus prometteur. Pour ce faire, comparatisme large et longue durée y sont nécessaires; et une réflexion géopolitique sur la construction des États-nations africains, indispensable. Esquissées ici, notamment à travers l'analyse de la « guerre nomade », ces perspectives ne peuvent que constituer un programme. Des contacts avec les institutions militaires, et en particulier des saint-cyriens, on peut retenir qu'une réflexion
19Titre de sa contribution au n° spécial de Questions internationales, n° 22. 20 D'après la théorie développée notamment par le « Centre d'études sur les conflits» depuis les années 80 : cf. La prolongation des conflits: Approche comparative des systèmes de guerre, Cultures & Conflits n° 1 (1990).

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pragmatique sur la « sociologie des échecs» peut davantage conquérir les « cœurs et les esprits» des intervenants militaires occidentaux que des tomes de généreuse idéologie. C'est ainsi que se prouve, par exemple, l'inanité si ce n'est la dangereuse stupidité sur le terrain de l'argumentaire, si on peut dire, d'extrême droite sur les ethnies-ÉtafJ, réflexion essentialiste datée du XIXe siècle. Des cas précis, comme la recomposition très rapide de l'ethnicité en Côte d'Ivoire au moment de la rébellion de 2002, prouvent mieux que de longs discours, la validité des thèses constructivistes, et l'erreur radicale de ceux qui, dans les années 70 encore, bétonnaient le dualisme Bété/Baoulé, Est/Ouest, comme idéal type unique du politique « au pays d'Houphouët

Boigny » - comme ils persistenttrop souvent à dire...
Dans son intervention au colloque de Milan déjà évoqué, l'historien italien Calchi Novati22 remarquait à juste titre le « rideau de fumée» déployé par la communication militaire à chaque intervention occidentale en Afrique, dont la récurrente « protection des ressortissants nationaux» (y compris dans les interventions où c'est justement l'intervention préalable, et dans ce cas hors mandat, qui met au contraire en péril la situation des nationaux: comme pour les Français d'Abidjan, en novembre 2004) ; et surtout la terminologie euphémisée qui fait parler d'« intervention» plutôt que de « guerre» en Afghanistan, Irak, mais aussi Sierra Leone, Côte d'Ivoire... Y a-t-il une « guerre à l'Afrique », discontinue, plutôt que des « interventions» ; ou une guerre continue de « containment» des sociétés entropiques et de leurs migrants - est-elle la continuation perpétuelle, « par d'autres moyens », d'une domination multiforme qui passe à l'ordinaire plus par l'économie que par la violence? Les sociétés et les États après les « interventions» vivent-ils « dans un monde plus sûr» qu'avant - selon une rhétorique dont même leurs instigateurs, à propos de l'Irak, en semblent bien
21 Dont le résistible « penseur », très apprécié dans certains milieux révisionnistes, reste le fameux B. Lugan et sa revue Afrique Réelle. 22 Cf. Giampaolo Calchi Novati et Pierluigi Valsecchi « Africa: la Storia ritrovata. Dalle prime forme poUtiche alle indipendenze nazionali », Carocci, 2005.

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revenus? Une étude des « post-conflits » montre bien ce qui est politiquement un paradoxe, et politiquement un scandale: l'après guerre c'est, plus le temps, et le lieu, des inégalités croissantes et du renforcement des structures belligènes que l'inverse. C'est ainsi que pour la Sierra Leone et le Liberia, si l'on identifie, en termes de régulation et de causalité des conflits, le « black colonialism» et la domination des élites crios et congos sur les natives23comme la principale inégalité, la situation actuelle semble bien sombre, même si l'on observe le renforcement des capitales par rapport à leur hinterland,et surtout, à leurs frontières et périphéries délaissées, bien inquiétante. L'ensemble de la politique interventionniste des puissances occidentales et du « système des Nations unies» n'est-elle pas basée, au fond, sur la criminalisation des rébellions et plus I a rgement des mouvements contestataires - tandis que la recherche africaniste montre bien qu'au minimum, ce sont bien les États prédateurs qui le sont tout autant... Le « modèle onusien» qui, pour les Britanniques, faisait de la Sierra Leone un « laboratoire du post-conflit » a bien été politiquement invalidé. Plus grave, et dans le cas ivoirien, les milieux militaires occidentaux eux-mêmes se rendent compte des limites d'une approche sécuritaire univoque, les « interventions» ne prennent pas en compte l'hypothèse pourtant fructueuse d'un néonationalisme24 plutôt réactif. Ce qui a conduit à des fautes tragiques d'analyse, et donc d'action, menant droit aux massacres de novembre 2004 à Abidjan. Sans revenir ici en détail sur le « modèle canonique onusien» d'un post-conflit réussi, force est de noter que dans le cas sierraléonais un président à la légitimité au mieux partielle et douteuse
23 On peut rappeler que si les « Congos » sont une petite minorité (5 0/0)de descendants d'esclaves « américano-libériens » retournés en Afrique, et les « Crios » leurs homologues de Sierra Leone, les « Natives» sont les autochtones, autant majoritaires que méprisés par les premiers. 24 Cf. un des premiers à se démarquer des théoriciens de la répression, JeanFrançois Bayart, « Gbagbo et les nouveaux nationalistes », Nouvel Observateur, (06/02/2003).

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n'a admis aucun contre-pouvoir: le RUF, ancienne guérilla, n'a eu aucun élu à l'Assemblée, et le parti de J.P. Kourouma a été chassé de la légalité, son leader mis en fuite. Appuyé sur le corps expéditionnaire britannique, dont les « conseillers techniques» tiennent l'État et contrôlent les activités du pays, ce président fantoche a pourtant réussi à exclure du supposé cercle vertueux de la reconstruction, le secteur-clef du diamant, dans lequel le politologue W. Reno25voit à juste titre le cœur de la corruption endémique de l'État ou de ce qui en tient lieu. Ne parlons pas du procès caricatural et moralisateur contre Charles Taylor, inculpé par le Tribunal spécial de Sierra Leone et non par une instance du Liberia, jugé à La Haye, incarcéré en Hollande avant d'être emprisonné en Grande-Bretagne... Tribunal tellement spécial d'ailleurs que le juge était britannique et le procureur américain, et qu'a été violé l'accord de destitution/asile de Taylor au Nigeria: mais qu'importe puisqu'il représente pour certains le « Milosevic » de l'Afrique! Il faut supposer que demander, lors de son procès, d'évaluer la responsabilité des soutiens de Taylor, de la Côte d'Ivoire houphouétiste, au président du Burkina (qui a fructueusement déstabilisé par parrainage interposé Liberia, Sierra Leone, puis Côte d'Ivoire) serait à la fois trop complexe, et politiquement incorrect. .. À ces errements caricaturaux, on peut objecter qu'ici comme là-bas, des groupes ou des médias minoritaires font entendre plus que des dissonances, peut-être des résistances. Pour avoir longuement enquêté sur le terrain dans plusieurs pays, je voudrais noter rapidement la discordance, ou plutôt le grand écart, entre les représentations sécuritaires ou autojustifications occidentales et l'état de l'opinion africaine, plus d'ailleurs que de ses médias. Les acteurs sociaux africains, en effet, ne sont plus dupes, et peuvent parfois exprimer leurs analyses: la mondialisation en cours de l'information rend possible des points de vue critiques et minoritaires et des alliances imprévues entre pays autrefois
25 William Reno, Corruption and State politics in Sierra Leone, Cambridge; Cambridge University Press: 1995.

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dominés et isolés. Il faut entendre, par exemple, des excombattants, en Sierra Leone, décortiquer les programmes éducatifs ou d'apprentissage de Nations unies, et comprendre à quel point leur sujétion par rapport aux Crias de la capitale est ainsi reproduite, pour voir une conscientisation inexistante dans les organisations citées. Certes, comme dans le cas ivoirien, le caractère réactif de la propagande et l'analyse parfois sur-interprétée de médias et des actions de l'ex-colonisateur peuvent conduire à des procès d'intention permanents, des hypothèses par la théorie du complot récurrent, et une susceptibilité à toute épreuve! Il n'est pas toutefois exclu, pour reprendre un bon mot célèbre, que même les paranoïaques aient parfois de vrais ennemis. ..

Conflits et Non-État
« Zones grises» selon les marchands de peur, États « effondrés, faillis, voyous» pour les politologues fonctionnalistes, « menaces du Sud» pour trop de cercles politico-militaires. Et si, à l'inverse, l'Afrique proposait, à travers la guerre et les massacres, d'autres modèles du politique et du territoire, un « dehors» de l'État qui resterait encore à penser? Que l'on se réclame d'une extension des recherches d'anthropologie politique de Pierre Clastres, cette fois pour les « sociétés paysannes» et les pays en guerre, ou de la réflexion stimulante des « zones d'autonomie temporaire» d'Hakim Bey26, un continent du savoir demande encore à être réfléchi. Notamment dans les territorialités, les mouvances sociétales, les rapports à la violence. Sous le terme plus neutre de « NonÉtat », on pourrait en effet ambitionner légitimement d'analyser ce qui est en dehors ou en deçà de l'État - mais aussi contre l'État. En deçà, avec une légitimité de longue durée, ce sont bien sûr les entités ethniques, correspondant ou non à des formations politiques (y compris dans leurs refus du pouvoir incontrôlé, comme pour les sociétés segmentaires) ; mais surtout les
26 Textes diffusés préférentiellement sur Internet: cf. par exemple le site « En dehors» où se retrouvent de nombreuses publications en ligne de cet auteur.

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communautés villageoises, pour la plupart en voie de territorialisation, tandis que les fonctions de l' ethnicité se restreignent- de sorte qu'États et communautés forment une sorte de bipôle aux légitimités et fonctions antagonistes. Dans la perspective de l'anthropologie dynamique de Balandier, après la « mise à épreuve» des sociétés et des États par la guerre, ce sont souvent les communautés qui restent et assurent par ce que Gelnner nommait déjà « l'autoadministration clandestine» villageoise, la gestion locale du quotidien: comme par exemple, au nord de la Côte d'Ivoire actuelle, en deçà de l'appareil politico-militaire de la rébellion. Au contraire, la surprise sociologique pourrait résider dans certaines inversions de classes d'âge, et de changements profonds des rapports de genre; toutefois, si le groupe des jeunes combattants prend le dessus sur la gérontocratie locale ou si les amazones guerrières s'opposent aux « esclaves sexuelles» des combattants, un retour vers l'anthropologie historique montre bien qu'il s'agit en fait de résurgences et de réinterprétations de situations passées, celles des guerres précoloniales notamment. Des phénomènes comme les « enfants-soldats» ne sont d'ailleurs pas si nouveaux que cela, et leurs initiations reprennent souvent la cruauté des rituels d'initiation des castes militaires, comme dans d'autres régions
d' Afrique27 .

Quant aux nouveaux pouvoirs, d'essence militaire et prédatrice, ne représentent-ils pas, en un sens, le stade suprême de la criminalisation des élites et du néopatrimonialisme, reprenant l'héritage de « culture de commandement28 » et de violence fondatrice des anciens guerriers? Avec l'instrumentalisation de la technique (et on pourrait proposer la figure du « technical» de Mogadiscio mêlant violence clanique, mitrailleuse lourde et 4x4 comme l'équivalent symbolique de Travailleur de Jünger, triste figure, pour l'Afrique, d'une certaine
27 Jean-Claude Legrand et Fabrice Weissman, Les enfants-soldats et les usages de la violence au Mozambique, Cultures & Conflits n° 18 (1995) pp.165-180. 28 Cf. Mbembe, Achille. - De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine. Paris, Karthala, 2000.

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historialité guerrière) et des réseaux internationalisés, VOIre mondialisés, d'échanges de plus en plus inégaux. Que ce soit en référence au grand partage méditerranéen de F. Braudel (repris récemment par Scott pour l'Asie du Sud-Est, ou encore par Aguirre Beltran29, pour l'Amérique latine), en Afrique de l'Ouest aussi, les périphéries, montagnes, deltas... représentent de manière privilégiée les lieux du Non-État. Et pourtant, paradoxalement, ces périphéries contestées se relient par des réseaux marchands très mouvants au premier monde des échanges internationaux - souvent sous forme historiquement régressive aux « grandes compagnies» tels les trocs sommaires des premiers siècles de la colonisation. Ainsi les richissimes gisements de fer du Mont Nimba (aux frontières disputées du Liberia et de la Côte d'1voire), identifiés mais inexploités, sont universellement convoités; par contre diamants, bois, matières premières et productions agricoles diverses des zones en conflits, sont bien le moyen concret d'acquérir des armes et des biens, enrichissant d'autant plus les trafiquants que la guerre permet des profits plus substantiels. « Zones de refuge », pour Aguirre Beltran, de formations sociales anciennes, de minorités ethniques, conservatoires de modes de production et de pouvoir non étatiques: sous l'impact de la guerre, ces lieux en tous sens marginaux deviennent de formidables (terrifiants, primordiaux) laboratoires politologiques. Parler de Hobbes ou de Rousseau sans savoir ce qu'il s'y passe devient peut-être de creux exercices d'intertextualité littéraire... N'est-ce pas aussi le cas de trop de réflexions politologiques occidentalocentrées sur le pouvoir, la violence ou l'État... ? Et pourtant l'inventaire - et surtout l'analyse, restent pour l'essentiel à faire, et d'autres possibles, peut-être, s'y dessinent et demandent d'inédites réflexions.

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AGUIRRE BELTRAN, G., Regions of Refuge, Washington, Society for Applied Anthropology, 1979. James C. Scott, La montagne et la liberté, Critique internationale, n° 11-2001/2.

PREMIÈRE PARTIE

Sur la guerre

CHAPITRE

I

La guerre nomade
Michel GALy3°

Déconstruction des États, nomadisme guerrier, apparition de nouvelles formations politiques où se reforge l'ethnicité : décidément depuis une quinzaine d'années, surgissent dans le Golfe de Guinée des phénomènes politiques bons à penser, par delà - ou malgré les violences exercées. On peut y voir déjà plusieurs écueils, dans des analyses hâtives: s'enfermer dans un africanisme désuet, qui se bornerait à l'événementiel d'un seul pays (et la frontière linguistique, franco-anglaise, semble, pour la recherche, plus marquée que celle des territoires. ..) et ignorerait la polémologie; s'en tenir à des thèses fixistes (voire révisionnistes. ..) sur les ethnies et la violence endémique, ou sur « l'effondrement» d'États bientôt supposés délinquants - voire terroristes - que l'on verrait bien reconstruire et remodeler, selon un certain air du temps. À l'inverse, une politologie informée de l'histoire des sociétés segmentaires, de leur anthropologie et de la sociologie d'ÉtatsNations en interaction constante pourrait fonder une approche constructiviste de ces conflits; dont une approche comparative avec la région des Grands Lacs et la Corne de l'Afrique permettrait ultérieurement de dégager des constantes. Occasion aussi de reprendre les thèses clastriennes, mises à l'essai dans des sociétés paysannes et de réfléchir sur les communautés et la violence, le lien et la décomposition du socius, mais aussi peut-être la paix à venir. Impossibilité de la théorie à rendre compte de ces guerres nouvelles, comme en retard sur les phénomènes conflictuels qui naissent ou renaissent après la guerre froide? Les apories de la recherche, parfois acharnées, ne résolvent rien: phénomènes plutôt nouveaux ou plutôt en continuité avec les sociétés anciennes?
30 Politologue, chercheur au Centre d'études sur les conflits et au Centre de Recherches sur l'Etat en Afrique (CREA) d'Abidjan.

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Dynamiques de relations internationales ou du « dedans» des États, du haut ou du bas? Conflits de la « politique du ventre» pour les rentiers de l'État et de « l'avidité des rebelles» ? Et si à l'inverse, par le biais de ce « Grand Détour », de ce terrible laboratoire politologique, de ces conflits d'Afrique, se dégageaient des schèmes nouveaux sur la fondation des États et sur la place méconnue des communautés, ou à l'inverse des recompositions sociétales inédites durant la guerre mettant à malles idéo-logiques ordinaires (femmes combattantes, enfantsguerriers, etc.). Comment vivre « sans État» ? Quel est le jeu de l'ethnicité et des identités durant ces conflits, la place du religieux et les formes de la violence? À ces questions fondamentales que posent des « systèmes de guerre» comme celui de l'arc de crise ouest-africain, peu encore de phénoménologie comparée ni de théorie interprétatrice adaptée à ces nouveaux terrains. Une des rares, ambitieuses et paradoxales tentatives est celle de Paul Richards, spécialiste de la Sierra Leone en guerre; dans des textes récents, Richards trouve dans les marginalités - ou plutôt dans les marginalisations sociales -la clef principale des conflits: celle à la fois de la jeunesse (focus de son ouvrage principaI31), et des exclus de l'État (<< natives» de Sierra Leone et du Liberia, par opposition aux élites « crias» et « congas») - auxquelles j'ajouterai personnellement les marges, les périphéries du territoire, notamment aux frontières, dans une perspective géopolitique (en opposition bien sûr aux côtes et aux capitales surpeuplées et extraverties, tournées vers l'océan). À cela, on ne peut être qu'en accord, sans y voir d'ailleurs une quelconque surdétermination démographique vers la guerre qui frôlerait dangereusement la sociobiologie ; mais faut-il prendre au sérieux la régression théorique vers 1'« anomie» durkheimienne pour expliquer la guerre comme ce trou noir de la société, quand les règles ordinaires s'effondrent - alors que Richards établit par ailleurs les logiques des sociétés en guerre et les raisons des mouvements rebelles comme le RUP32, contre ceux qui voudraient uniquement y voir des organisations criminelles?
31Paul Richards, Fighting for the rain forest, Oxford, James Currey, 1996. 32Revolutionary United Front.

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Peut-être faut-il voir dans ce paradoxal hommage au fondateur français de la sociologie un des traits d'humour typiquement britannique dont on soupçonne Richards d'user comme mécanisme défensif... Quitte à tomber sous une critique inverse, peut-être faudrait-il chercher du côté des thèses de Gregory Bateson pour rendre compte, non seulement de l'évolution des situations guerrières des individus par rapport à leur propre société, mais aussi de la dynamique globale, entropique et élargie, du

système de conflit lui-même - et du lien entre les deux. On
sait que c'est justement à propos de la société Iatmul33 que Bateson proposa sa conception de la schismogénèse due à une « différenciation complémentaire» entre deux groupes, qui pourrait se retrouver ici au niveau des élites occidentalisées et des « natives», mais aussi du conflit latent « autochtone/allogène» qui les recoupe, agissant aussi à micro-échelle. La combinatoire avec des différenciations symétriques, participant de la segmentarité ordinaire, comme l'opposition Gyo vs Krahn au Liberia, expliquerait le caractère entropique, et sans cesse renouvelé des conflits en ligues et en damiers, qui passeraient les frontières pour devenir transnationaux. Au-delà de ces idéo-Iogiques reconstituées sur un fond de violences croissantes, une déterritorialisation continue aboutirait à un nomadisme croissant et à une atomisation des groupes guerriers, ayant trouvé dans la mouvance et la prédation un mode de vie nouveau. La guerre, elle-même, semble alors nomadiser, en fonction des sorties de crise et des paix provisoires, pour se porter vers de nouveaux pays, territoires à prendre pour les factions des anciennes guérillas antagonistes, comme la Guinée ou la Côte d'Ivoire le sont temporairement devenus pour des combattants issus du Liberia ou de la Sierra Leone. Suivant Clastres dans sa description de l'ambiguïté du pouvoir guerrier qui défend et menace à la fois les communautés comme pôle de pouvoir accumulatif, incontrôlé et destructeur, Gilles Deleuze montre bien l'opposition fondamentale entre l'État et cette « machine nomade» qui déterritorialise et recompose les sociétés,
33 Gregory Bateson, La cérémonie du Naven, Paris, Editions de Minuit, 1971.

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