Histoire de la littérature et jeux d'échange entre centres et périphéries

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" On entend ici clarifier l'usage des termes de centre et de périphérie dans les études littéraires, sans caractériser, de manière typologique, les réalités qui leur correspondent. Cette clarification n'entend pas être une clarification ultime, mais suggérer un usage relativement restreint du doublet "centre-périphérie" en histoire littéraire. (...) Quel que soit l'identification d'un centre dont on dispose, quelle que soit l'étendue du pouvoir, que l'on reconnaisse à ce centre, dire le centre et la périphérie est inévitablement dire (...) le groupe peut-être la nation même". (préface de Jean Bessière)
Publié le : mardi 1 juin 2010
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EAN13 : 9782296263246
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HISTOIRE DE LA LITTÉRATURE
ET JEUXD’ÉCHANGE
ENTRE CENTRES ETPÉRIPHÉRIES
Les identités relatives des littératures

Cahiers de la Nouvelle Europe
12/2010

Série publiée
par le Centre Interuniversitaire d'ÉtudesHongroises
Université Sorbonne Nouvelle-Paris3

Directeur de la publication
Patrick Renaud

Secrétariat de Rédaction
SophieAude
PéterBalogh,EvaHavu,JuditMaár,
MartineMathieu,TraianSandu

1,rueCensier
75005Paris
Tél:0145 874183
Fax : 0145 8748 83

Sous la directionde
JeanBessière etJuditMaár

HISTOIRE DELA LITTÉRATURE
ET JEUXD’ÉCHANGE
ENTRE CENTRES ETPÉRIPHÉRIES
Les identités relatives des littératures

Préface deJeanBessière

CahiersdelaNouvelleEurope
CollectionduCentreInteruniversitaire d'Études Hongroises
N° 12

L’Harmattan

JuditMAÁR

TraianSANDU

TraianSANDU

JeanBESSIÈRE,
JuditMAÁR

JánosSZÁVAI

ÉlisabethDU RÉAU,
ChristineMANIGAND,
TraianSANDU

CatherineHOREL,
TraianSANDU,
Fritz TAUBERT

JeanBESSIÈRE,
JuditMAÁR

JeanBESSIÈRE,
JuditMAÁR

ÉvaHAVU

CatherineMAYAUX
JánosSZÁVAI

PatrickRENAUD

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Les situationsdeplurilinguisme en Europe comme objet
del’histoire
N°11,2010

©L’Harmattan,2010
5-7,rue del’Ecolepolytechnique,75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-12553-7
EAN:9782296125537

CENTRE ET PÉRIPHÉRIE
Points de vue littéraires
Quelques notationsenguise depréface

Jean Bessière

On entend ici clarifier l’usage des termes de centre et de périphérie dans les
études littéraires, sans caractériser, de manière typologique, les réalités qui leurs
correspondent.Cle: selonette clarification procède d’une double manière
rapprochement du doublet «centre-périphérie »avec des termes et des notions qui
sont, en histoire littéraire, ses synonymes–cela dessine des ambivalences dont il
faut dire la spécificité; selon une relecture du doublet « centre-périphérie », dans
une perspective plus proprement contemporaine.Cette clarification n’entend pas être
une clarification ultime, mais suggérer un usage relativement restreint du doublet
« centre-périphérie » en histoire littéraire.

I. Desdoublets, des synonymesetdelaspécificité des synonymes
Les notions,les réalités, attachéesaux termesde centre etdepériphérie,ne
sont pasdes référencesconstantesdans lesétudes littéraires ;elles nesont pas même
fréquentes.Le doublet« centre-périphérie »peutcependantêtre d’un usage
relativement lâche. On distingue ainsi des littératures de plus ou moins grande
importance par le nombre et l’impact des œuvres publiées. On sait que cette
distinction est indissociable du statut des langues et des pays de ces œuvres. On
e
aime ainsi rappeler la centralité de la littérature française enEurope au XVIII
siècle ;il faut tout autant rappeler celle de la littérature italienne à laRenaissance,
celle delalittérature espagnole duSiècle d’Or. On aime poursuivre le long d’une
ligne historique, qui permet d’identifier d’autres centres des littératures européennes,
e
des littératures de langues européenneson aurait ainsi, au XIXsiècle, une double
centralité, selon la littérature allemande, référable à l’Allemagne et à l’empire
austro-hongrois, et selon la littérature anglaise, indissociable d’une nation impériale.
Poursuivre cette histoire descentralitésdans les littératureseuropéennesetde
langueseuropéennesconduitinévitablement, aujourd’hui,sil’onconsidère,sans
aucuncommentaire,les termesde «world fiction» etde «littérature-monde »,au
constatdel’effacement, au moins pour les littératuresécritesdanscertaines langues,
delareconnaissance explicite dela dualité ducentre etdelapériphériedans
l’hypothèseque cette dualité a été explicitementetd’unemanière assezétendue
reconnuepar lesécrivainset par la critique.Lerappelde cettesimpleligne
historique des littératureseuropéennesetdes littératuresdelangueseuropéennesest
remarquable : ilindiquele caractèretransitoire detout jeu«littéraire » ducentre et
delapériphérie;il suggèrequeles notionset les réalités, attachéesaudoublet
« centre-périphérie »,sontfort relatives ;il montrequel’identificationdesituations

7

de production et delecturelittéraires selonce doublet n’est quel’image d’un
momenthistorique.L’identificationde cette image a, danscette histoirelittéraire des
littératureseuropéennesetdes littératuresdelangueseuropéennes, deuxconditions
nettes: celle d’une hiérarchie des littératures,quinerecoupeninécessairement ni
exactement le doublet« centre-périphérie », et quisereformule dans les réalitéset
lesfiguresdela domination oudel’asservissement.Que cette histoirelittéraire,que
l’ondécide deliresuivant la dualité ducentre etdelapériphérie,s’achève
aujourd’hui dans l’affirmationdela «world fiction», dela «littératuremonde »,
imposeunconstat, intéressanten lui-même :cette affirmation peutautant selire
comme celle del’égalité detoutes les littératures, écritesdansdes langues quel’on
ditcependantcentrales (l’anglaiset le français),que comme celle dela continuation
du pouvoir littéraire descentreseuropéensàtravers la disséminationdeleurs
réalisationspar le biaisdesécrivainsdes paysextérieursàl’Europe.

Le doublet« centre-périphérie »seraitainsiunelecturespatiale,
géographique, de faitsde domination linguistiques, culturels,littérairesles
moyensde cette domination sontfortdivers.Ainsi, dela «world fiction» etdela
«littérature-monde » contemporaines,on nesait si elles traduisent la finducentre et
lavictoire desdominés ou, commeon le ditdela globalisation,l’évidence des
pouvoirs unipolairesdequelquescentresculturels.Ilest remarquablequele choix
de cette affirmation oucelui de cette évidencetraduisent ultimementdes positions
idéologiquesdesécrivains: ceux quisereconnaissentinternationalistesSalman
Rushdie, AlainMabanckoune croient guère qu’il yaitàreconnaître des
promessesdelibérationàlireselon un jeuducentre etdelapériphérie;ceux quine
sereconnaissent pasinternationalistes pensent quel’histoire et l’histoirelittérairese
poursuivent localementet quetoute histoirelocale delibérationest une histoirequi
se distingue del’histoire,tellequela ferait lirela globalisation,tellequela feraient
lireles jeuxducentre etdelapériphérie.Mongo Beti illustra ce choixdu local,
commel’illustrentaujourd’huilesécrivainsafricains qui entendent s’attacherà des
réalités politiques, définissablesd’abordsuivant leurscirconstanceset leurs
conditionsafricaines.

Cettesynonymie dudoublet« centre-périphéreie »tdes notionsde
hiérarchie etde domination s’explique aisément. On sait que ce doublet a été d’un
grand usage chez les économistes, particulièrement marxistes, pour décrire le
développement inégal des divers pays, dans le monde.Undéveloppementinégaldes
littératures n’a guère desensen lui-mêmesaufs’ilest rapporté aux
développementsinégauxdel’alphabétisationetdel’éducationdans tels pays.La
reprise dudoublet, dans lesétudes littéraires,va doncselonces synonymes quesont
la hiérarchie et la domination,quiont unepertinence historique et politique certaine,
et qui font lireles situations littérairesinternationales seloncettepertinencemême.
Ce doublet« centre-périphérie » conduitainsi àune descriptiondes littératuresdites
périphériquesàla fois selon laréférence àla dominationet selon unemanière
d’internationalisme de ces littératures« dominées»grâce auquelelles sont, en
quelquemanière, centrales.Ainsi,l’ouvrage deBillAshcroft, Gareth Griffithset
HelenTiffin,quiportesur les littératures postcoloniales,The Empire Writes Back :
Theoryand Practice in Post-Colonial Literatures, est-ilàla fois un ouvragequi
décrit la dominationidéologique, culturelle,politique et, enconséquence, éditoriale,

8

souslaquellese développent les littératuresdesanciens payscoloniséstoujours
dépendantesd’uncentre, et un ouvragequi donne ces littératurescomme
constituant un vaste ensembleàlamesure du monde,riche desdiscours, des
symboles,particulièrementceuxdel’hybridité, grâce auxquelsellesdéfinissent une
centralité culturelle et littéraire, confondue avecunemanière d’internationalisation
oud’internationalisme.

Leparadoxeresteque ces jeuxdesynonymies nesont paseneux-mêmes
des jeux totalement pertinents.Ainsi, est-ilcertain qu’écrivains, critiques, historiens
delalittératureont parfoisidentifié deshiérarchies littéraires,qu’on peutconfondre
aveclejeuducentre etdelapériphérie.Il n’yapascependant une complète
confusionentrela hiérarchie,reconnue aux littératures, etcejeu:la hiérarchie
impliqueque des modèles soientacceptés, imités ;direle centre et lapériphériene
fait pas nécessairement lireune hiérarchie,letype d’appropriation que cette
hiérarchie implique, dudominant par le dominé.Elle commande d’abord de
constatercertaines modalitésde circulationdes œuvres, desinfluences,sans quel’on
puisse conclure àuninévitablepouvoirducentresur lapériphérie—ainsi,
aujourd’hui,leséditeursfrançais, allemands, espagnols sont-ils leséditeurs qui
publient leplus largementdes œuvres traduites ;cela confirmela centralité
éditoriale dela France, del’Allemagne, del’Espagne,mais nelesfaitenaucune
manière identifier,parcette importance des traductions, àunexercice d’hégémonie
littéraire.Le constatinverses’imposemême :lescentreséditoriauxassurent la
reconnaissance internationale de biendes littératures.Ces jeuxdesynonymies ne
sont pas totalement pertinents pour uneseconderaison,qui estessentielle.Toute
littérature estd’unelangued’unelangue éventuellementimportée, ainsi des
languesdes puissancescoloniales qui deviennentdes languesdescolonies,sans
effacer nécessairement les langues vernaculaires.Par quoi,toutelittérature est son
propre centre.Cette identification linguistique et langagière des œuvres littéraires,
par laquelle celles-cil’esthétique et lasémiotique contemporaines l’ont
suffisamment répétése distinguentdesautres œuvresd’art, empêche derapporter
inévitablement uneœuvrelittéraire,sa culture, àuncentrepar rapportauquelelles
dessineraient unepériphérie.Dans lamêmeperspective,la dualité ducentre etdela
périphériene commandepasd’une façon qu’ilfaudraitdire inévitablela
caractérisationdu statutdes littératuresdites minoritaires.Celles-ci, comme il vient
d’êtrenoté d’un pointdevue général,sontd’unelangue etd’une culturespécifiques,
enconséquence, à elles-mêmes leur propre centrec’est pourquoion peut tenir une
littératureminoritaire, «mineure »pour unelittérature importante, dont les œuvres
1
peuventavoir unimpactglobal .

II. Corriger les implicationsdudoublet« Centre Périphérie »
Direle centre et lapériphériepeutêtre d’unintérêthistorique,sisont
clairementidentifiés lesfaitsde circulationetd’influence des littératures,leurs
conditions,sans que cette circulation soit nécessairementconfondue avecune

1
On nepeutcomprendrel’argumentde GillesDeleuze etFélixGuattari, dansKafka. Pour unelittérature
mineure, Paris, Minuit, Paris,1975,sanscetype denotation ouderappel.

9

dominationavecleromantisme,les littératuresanglaisesetallemandesacquièrent,
enEurope,unepositioncentrale,quinese confondpasavecune hégémonie de
l’Allemagneoudel’Angleterresur les pays lecteurs, et qui explique, en partie,le
e
développementdes mouvementsdelibération nationauxenEurope auXIXsiècle.
Direle centre et lapériphérieprésente encoreunintérêthistoriquesil’on peut
dessinerd’explicites jeuxde dominationculturelsentrepays, entrenations,qui
soient rapportablesàune géographie des pouvoirsetàun lienentre cette géographie
et laproduction littéraire.Ilest manifestequ’un teldessinest possiblesil’on
considèreletempsdesEmpires.Ilfautcependant préciser que,même dansce cas,la
situationestcomplexe :cetemps-ci estàla foiscelui d’une dominationetd’une
rivalité descentres,qui entraînequel’on puisse difficilementdireune homogénéité
e
descentresainsi delaFrance etdel’Angleterre,toutau long duXIXsiècle et
jusqu’àlapremière guerremondiale.Les lectures nationales ou nationalistesdes
littératureseuropéennes,particulièrementdes littératuresfrançaise etanglaise,
lecturesalors prévalentes,s’expliquentautant parcetterivalitéquepar
l’impossibilité de déciderdela certitude d’uncentreunique.

Ces notationsappellent quelques remarques plusgénérales.Quellequesoit
l’identificationd’uncentre dont ondispose,quellequesoit l’étendue du pouvoir,
quel’on reconnaisse à ce centre, direle centre et lapériphérie estinévitablement
dire, horsdes jeuxdesynonymiequiontété indiqués, desconstitutions spécifiques
des littératuresspécifiques parceque cesconstitutions nesont pas nécessairement
selon un jeude dominantà dominé,mais selon un jeud’identité de groupele
groupepeutêtrelanation même,quinesepensepas selon la dualité
dominantdominé,maiscertainement selon lepaysagepropreque construisent le groupe,sa
culture, dans le constat même ducentre etdelapériphérie.End’autres termes,
même dans l’hypothèseoùle doublet« centre-périphéraie »une complète
pertinencepour unelittérature,on nepeutexclurele développement propre de cette
littératurele doublet« centre-périphérie » devientindissociable de celui duglobal
etdu local,oudu macroetdu micro.Cesglissementsdu premierdoubletaux
secondsdoubletscaractérisentaujourd’huilesapprochesdescultures, des
littératures minoritaires ou périphériquesonconserve cemot, au regard dela
globalisation quiremarquablement tend à défairelanotion même de centre.

Ces notationsconduisentà d’autres remarques sur le doublet«
centrepériphérie ».Qu’on tienne ce doublet pourdescriptif,qu’on lerapporte àses
synonymesimparfaits,quesont« hiérarchie » et« domination»,qu’on le considère
selon ses usages libérateurs,ou marxistes, il traduit toujours lerefusd’une analyse
localisée des littératures, et l’enfermementdetoute analyse dans unchoixd’échelles
limitatif.Certes,on peut reconnaître, endehorsdeses propriétés politiques,un
intérêtheuristique audoublet: il permetde défairel’opposition local-général,sur
laquelle avécu, enEurope,touteunepartie del’histoire etdel’esthétique dela
littératureopposition parfaitementidéaliste, demettre enévidence des relations
antagonistesentre centre et périphérierelationsantagonistes quin’excluent pas
quelapériphériepuissent s’approprier,selondes termesetdesconditions quilui
sont spécifiques, desdonnées venuesducentre.Mais, au total, ce doubletisole
l’identitépériphérique etempêche d’encaractériser pleinement lesexpressions
endogènes, fussent-ellesindissociablesducentre.

10

III. « Centre Périphérie » :unesorteparticulière d’historiographie
Passer dessynonymes quiontété ditsauxcorrections quiontétésuggérées
implique de considérer lejeuducentre etdelapériphérie demanièrespécifique :on
doitcertes tenircompte, en littérature, deshiérarchiesdes pouvoirs, depaysàpays,
de groupe à groupe, delittérature àlittérature; ondoit toutautant tenircompte du
caractèremouvantdel’altéritél’altériténese confondpasavecl’identificationdu
périphérique, etelle exclut quetoutes lesaltérités soient lisibles suivant lamême
philosophie del’histoire, celle dela constance du pouvoir.End’autres termes,le
doublet« centre-périphérie »nepeutàluiseulcontribueràla caractérisationdu
devenird’unesociété, desalittérature.Ilfaut portercetteremarqueun peu plus
loin: ce doublet n’effacepasdeshistoiresetdeshistoricitésdifférentes.C’est
pourquoi,parexemple,l’examendes littératurescolonialeset postcoloniales nepeut
se confondre aveclaréécriture duconstatdu pouvoircolonialet postcolonial, à
laquelle équivaut l’insistancesur le centre et sur lapériphérie.
Danscesconditions,userdudoublet« centre-périphérie »nepeut relever,
en littérature,que d’une historiographie bien spécifique :cellequi contribue àla
caractérisationinégalitaire deséchanges littéraires.Remarquablement, cette
historiographie del’inégalitéportesapropre contradiction: elle impliqueque,par
l’échange inégalitaire,les littératuresducentre appartiennentcependantauxautres
àl’altérité,qui faitde ces littératures son patrimoinesuivant son proprepaysage
culturel.Cetteremarque faitégalement lirelalittératurepériphérique commepartie
delalittérature du monde.Celas’illustre de biendes manières.Ilest unemanière
particulièrement simple.Centre et périphériesontcertainementdesdonnées
pertinentes sil’onconsidèrelaproduction,la circulationdes œuvres, autrementdit,
sil’on rapportelalittérature àses propresconditionséconomiques,quiont varié
commeont variélesconditionsdel’impressionetdel’édition.Ce constatappelle
cependant unconstatinverse.Au regard dela circulationdes œuvres,lescentres
mondiauxdelatraduction littéraireFrance,Allemagne,Espagnesontcertes les
centresdesgrandes traditions littéraires,lescentres qui,pour parlercomme Pierre
Bourdieu,ont leplusgrand capital littéraire.Ilest néanmoins manifesteque ces
centrescontribuentàla diffusionetàlareconnaissance de biendesaltérités
littéraires, etàleuridentificationàlalittératuremondiale.Le centre entre dans un
inévitablejeude connexion.

Enfin,le doublet« centre-périphérie »négligequelalittérature et lalecture
sontdesaffaires singulières, indissociablesdelasphèrepublique :lelivre circule;il
estd’unelecture, d’un usagespécifiques.Le doubletfigelesimagesdelalittérature
etdelapratique delalittérature.Ilignorequelelecteur nes’identifiepasàl’homo
economicus, celui-là auquel s’attachele doublet« centre-périphérie ».Ilfaut
reformulerce doubletet lelire commeuneréférence à cette donnée incontournable
delamodernité, cettemodernitéquise constitue aveclaprévalence del’homo
economicus:l’intrusionduglobalidentifiable aucentrepolitique et
économique dans lemondequotidien.Lalittérature apparaîtalorscomme cequi
traite inévitablementde cette intrusion.Parelle,lapériphérie,lelocal sont moinsce
quiparticipe inévitablementducentre etduglobal,que cequine cesse detraiterde

11

l’intérieuretdel’extérieur, delaquestiondesappartenances, cequine cesse
d’échapperau partageque dessinele doublet« centre-périphérie ».

12

BotondBAKCSI
UniversitéEötvösLoránd(ELTE)deBudapest

Le centre et lapériphérie comme fictionscorrélatives
dans lalittérature hongroisemoderne etcontemporaine

Introduction
Dans monessai,jevoudraisexaminer l’image del’occidentet les jeux
d’échange entrele centre et lapériphérietelleque celaseprésente dans lalittérature
hongroisemoderne et postmoderne.Plus précisément,jevoudraisexaminer quelest
lerapportàl’Occidentdans les œuvresde deuxauteurshongrois,notammentdans
Kornél Esti et Les aventures de Kornél Esti(1933et 1936)de DezsőKosztolányi et
dansL’œillade de la comtesse Hahn-Hahn. En descendant leDanube(1991)de
PéterEsterházy.Dans les œuvres quej’ai choisi deprésenter,onest témoindela
réécriture dugenre du récitdevoyage.Or,on sait queletoposdu voyage dans la
littérature européenne, à côté delarencontre avecla culture étrangère, a également
pourfonction l’instructiondesoi-même.Les principales questionsdemonessai
serontalors les suivantes:quelest lerapportdelalittérature hongroise àl’Occident,
àl’ainsi ditcentre?Et, cequi découle delaquestion précédente, comment se
construit lalittérature hongroise commepériphérique?Commentest-cequ’elle
envisagesoncaractèrepériphérique?Dans lapremièrepartie demonessai
j’examinerai deux nouvellesde Kosztolányi, dans la deuxièmeleromand’Esterházy
sous l’angle deséchangesinterculturels,puis jevoudraisen tirer quelques
conclusions théoriquesconcernant leproblème delarelationcentre-périphérie.

1.Kosztolányi oulesdifférentes modalitésderencontresculturelles
Pour passeràlapremièrepartie demonessai,je dirai deux motsen
préalablesurKornélEstide Kosztolányi.L’œuvre de Kosztolányi est uncycle de
nouvelles séparées quisont unies par leprotagoniste, KornélEsti, considérésouvent
commel’alteregodu narrateur, del’auteur.Laplupartdes nouvelles,quise
déroulent pendant l’ère dela Monarchie Austro-Hongroise,ont pour sujet les
différentesexpériencesdevie décisivesdans leprocessusd’apprentissage,le
Bildungde KornélEstioudesesamis.Lescritiques soulignent quelalanguejoue
1
un rôletrèsimportantdansce cycle denouvelles .

1
Cf.SZEGEDY-MASZÁK, MihályE: «sti Kornél jelentésrét[egei »1980], inKulcsárSzabóErnő–
Szegedy-MaszákMihály (éd.),Újraolvasó. Tanulmányok KosztolányiDezsőről, Anonymus, Budapest,
1998. 158-177.

13

1.1. Un essai d’assimilation à la culture étrangère.Danslatroisième
nouvelle ducycleKornél Esti,leprotagoniste, aprèsavoir passél’examendu
baccalauréat,reçoitdeson pèreunesomme d’argentdans le butdevoyager, de
visiter l’Occident.Arrivé à Fiume,qui faisait partie dela Monarchie àl’époque,
mais qui appartenaitàla culture italienne, il sepromène dans laville et observeles
2
coûtumesdesItaliens.Cequ’il observe, cesont levacarme,la gaieté,laliberté.
Selon l’observationdu narrateur,tout yest« italianissimo», c’est-à-diretout yest
au superlatif.Icila diteobservation nevaplus loin quequelques stéréotypiesdela
caractérologietraditionnellesur lepeuple italien.Jusqu’à cemoment-là,tout
correspond à ceque cejeune hommepolyglottesavaitdéjà àpartirdeses lectures.

KornélEstis’asseoit sur laterasse d’uncaféoùle garçon,quisait que
l’expresse deBudapestestarrivé il yapeudetemps,par politesse,lui demande en
hongrois s’il veutdéjeuner.Esti attendquelquesinstants,puisil répond :« Si,una
tazza di caffé.»Enhardipar laréponse enitaliendugarçon,Estipoursuit:
«Cameriere,portatemi anchepane, aqua fresca e giornali.Giornali italiani.».
Pendant qu’il lit les journauxet mangeson petit-déjeuner,un mendiant lui demande,
plus précisémentexige du pain.KornélEsti admirele comportement résoludu
mendiant qui est loind’être implorant ou suppliant: ilconsidèreque cetterésolution
du mendiantest lamanifestationdela dignité du peuple italien,qui est le descendant
des latins.Bien que KornélEstiparlelalangue italienne,le graçon reconnaît qu’il
est unétranger.Lorsdu paiement,un petit malentendu surgit parceque Kornél
n’entendpascorrectement quelqueschiffres.C’està cemoment-làquelevieux
garçon veut savoir sanationalité, enénumérant quelques-unes: «Austriaco ?
Tedesco ?Croato ?Inglese?» MaisKornél neluirépond guère.Après une autre
questiondugarçon quiveut savoird’oùilest originaire, Kornél le fait partird’un
geste demainimpétueux.

On voit que danscettenouvelle,lejeune hommeneveut pasassumer son
origine :il se dissimule devant lemasqueoffert par la connaissance delalangue
italienne, c’est-à-dire il veut resterinvisible.Ilfeint l’appartenance aucentre,maisil
finit par perdresonidentité aux yeuxdes« indigènes».Levoyage,larencontre avec
l’étranger lui fait prendre conscience desonétrangeté.Comme SlavojŽižekle
remarque,nous nousassimilonsà autruiseulementdans le casoùilestinimitable,
3
où touteressemblance avecluinouséchappe.Cequiveutdirequ’il n’est pas
possible des’identifier oudes’assimileràune culture étrangère,sansbiengarder
une certaine distanceoudifférencepar rapportà celle-ci.

1.2. L’enfermement dans sa propre culture.Dans une autrenouvelle
provenantducycleLes aventures de Kornél Esti, intituléeBandiCseregdi à Paris
en 1910,lasituationde départest similaire à cequ’onavue dans lanouvelle
présentée antérieurement:leprotagoniste,qui a fini avecsapremière année de droit
àl’université deBudapest,reçoitdeson oncleunesomme d’argent suffisantepour
une demi année d’étudesà Paris.La grande différencepar rapportà KornélEsti, est

2
KOSZTOLANYIDezső:Esti Kornél–Esti Kornél kalandjai, Unikornis,Budapest,1995, 52.
3
Cf.SlavojŽIZEK,The Sublime Object of Ideology, Nebrasca UP, Lincoln,1986,104-111.

14

queBandiCseregdi ne connaît pas lalangue française.Pendant son voyage en train,
lorsducontrôle des passeports, il sesent très outragéparcequele douanierfrançais
le considère comme autrichien.Il peut lui expliquer seulementenallemandquela
Hongrie et l’Autrichenesont pasidentiquesN: «on,nonAutriche, bégaya-t-il…
Hongrois, Hongrois.Lamonarchie deux, dit-ilenhaussant lavoix, indigné.
Autrichienistganz separat.Hongroisistauch ganz separat.NichtDeutsch :sondern
4
Ungarn.SprechenSieDeutsch?»On peut observer l’ironie de cettesituation: il
veut nier sonappartenance aucercle d’influence dela culture autrichienne,maisil
ne connaît pasd’autrelangueque celle dela culture dontil souhaiterait prouver
l’indépendance.

Arrivé à Paris,sonami, KornélEstil’accueille àla Gare del’Est,puisil lui
présentelaville.Mais pendantcetourdeville,l’étrangeté de Bandis’accroit
progressivement.A cause del’ignorance delalangue française,ses premières
impressions se basent sur les sensations.Plus précisément,pour luilerôle de
l’odoratest primordialdans lerefusdela capitale française :par rapportà Budapest
quisent«lesuccédan», Paé de caféris sent«le beurre fondu», ceque Bandine
peut supporter.Puis,l’observationdelaville étrangère, dela capitaleoccidentale
commence dese contourner, às’étendre à certainsautres phénomènesconcrets.
Mais voyonscequ’il observe dans la capitale française :

« À Paris,leshommes sepromenaientdansdes tenues uséesetdébraillées ;
lesagentsdepolicen’avaient pasde casque;ilétaitimpossible detrouver
lesboîtesaux lettres, dissimuléesdans les réverbères ; lescigarettes,les ‘
Maryland‘, avaient ungoûtdepaille; les trottoirsétaient malpropres,la
5
Seine aussi était sale et toutepetite, bien plus petitequele Danube.»
L’observationdel’étranger, d’autrui estconstamment raportée aux
connaissances préalables, c’est-à-dire àsapropre culture.Dans son livre intituléLe
miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, FrançoisHartog écrit que
les récitsdevoyage,pour traduirela différence descultures,recourent leplus
souventàla figure del’inversion.Quand Hérodotevoulaitdécrirepour lesGrecs la
stratégiemilitaire desScythes, il nepouvait le fairequ’en les présentantcomme
l’exacteoppositiondes stratégies militairesdesGrecs, cequiveutdirequeles
Scythes s’y présententcommelemiroitementdesGrecs.Dans l’observationd’autrui
nous reconnaissons seulementcequi estconnu pour nous, eninversant tout
simplement lesimagesconnues.Or, danscette figure del’inversion,l’altéritése
trouve dans lapositiondel’anti-même,parconséquentcettesorte d’altérité construit
6
par levoyageurdevient une altéritétransparente.Bandiobserve doncseulement les
négativitésdela capitale française,leschoses quinesont pasàleur place
« habituelle ».
Deplus, il nesupportepas les platsfrançais.Il priesonami, KornélEsti, de
le conduire àun restaurant«normal»,oùil pourrait mangerdes plats«normaux».

4
DezsőKOSZTOLA«NYI :BandiCseregdi à Parisen 1910», inLesaventuresde KornélEsti,Éd.
Ibolya Virág,(Trad.del’Hongrois sou la dir.de Jean-Luc Moreau,1996,68.Trad.fr. parAnnieDubois.
5
Ibid.,72.
6
FrançoisHARTOG,Le miroir d’Hérodote. Essai sur la représentation de l’autre, Paris, Gallimard,
1980,226.

15

C’estainsi qu’ils visitentl’auberge hongroise,oùils peuvent bien manger, et ils
rencontrentplusieurs jeunes Hongrois qui étudient à Paris.Bandi est très content de
pouvoir parleretchanter en hongrois, ilinvitetous lesclientsdel’aubergepour
boire àsoncompte.Lerésultat: ilgaspille en unenuit tout l’argent reçudeson
oncle.Quandsescopains veulent mettre finàl’orgie, ilaffirmequ’il serespecte et
qu’ilest unhommesincère.Cetappelàl’honneuretàlasincérité comme
caractéristiques nationalesapourfonctionde créer son oppositionavecletropde
rationalisme etfonctionalisme bourgeoisdela grandeville.On peut tirer la
conclusion queleprotagonistes’effraie devant l’étranger, et qu’ilconsidère
l’auberge hongroise commerefugeoùil peut laisser libre coursàsonaversion pour
Paris,oùil peut canaliser dans uneorgie irrationnelletout soncomplexe d’infériorité
refoulé.

Dans lesdeux nouvellesde Kosztolányiquej’ai essayé deprésenter
brièvement,onestdonctémoindel’expressiond’une certaineouainsi-dite dignité
centre-esteuropéenne.Dans lepremiercas, KornélEstiveut s’assimilerau milieu
culturelétranger, dans la deuxième, BandiCseregdiveut s’enfermerdans sapropre
culture.Onapuconstateraussilaprédominance des termeséthiques qui
caractérisent larelationcréée entrele centre et lapériphérie.Cetappelconstantaux
termeséthiquesest lamanifestationd’uncomplexe d’infériorité des voyageursdela
périphériequivisitent l’occident,le centre.Ce complexe est la cause deleur
comportement maladroit, deleur rapportirrationnelàl’occident.Toutdemême,on
peutdireque cesdeux récits présupposentencoreune certaine identitépériphérique,
indéfinissable etindescriptible en termes rationnels,mais qui, d’une façon oud’une
autre,semanifestepar rapportaucentre.

2.Esterházyou l’auto-ironie centre-est-européenne
Face auxdifférentes modalitésderencontresinterculturelles qu’onavuesà
l’œuvre dans les nouvellesde Kosztolányi,leromande PéterEsterházy,L’œillade
de la comtesse Hahn-Hahn. En descendant leDanubeprésenteuneversion toute à
faitdifférente dela compréhensionetdela constitutiondel’autre, du
rapportcentrepériphérie.Leroman,représentantdu postmodernisme hongrois, apour sujet ou
cadreun voyage fictifsur leDanube.Lenarrateurest présenté commeun voyageur
professionnel, dont les services peuventêtreloués pas uncommanditaire.Le
voyageur prétendqu’enfaisantappelàses services,lescommanditaires peuvent
avoirdesexpériencesbeaucoup plusapprofondies ques’ils
voyageaienteuxmêmes:tandis queletouristenepeutapercevoir quel’altéritétransformée en
marchandise,levoyageur peutavoir partd’une expérience authentique del’autre.Il
écritdes rapportdevoyage avecnombre d’allusionsculturelleset littéraires, etd’un
styletrès varié.Letexte d’Esterházy n’est pas un roman traditionnel, caril nese
construit pasàpartird’uneseule histoirelinéaire,maisàpartirde différentes
reflexions quirelèventdel’essai, etfragmentaires quisont liéesà chaque étape du
voyagesur leDanube.Cequiyestessentiel, c’est lemotif du voyage et la
présentationdesdifférentes mentalitésetcultures quiselientauDanube.Cequi
veutdirequ’il nes’agit pasiciseulementd’un voyage dans l’espace,maisaussi
d’un mouvementdans letemps, d’un voyage interculturel.

16

Commele narrateurle ditexplicitement,levoyage estla connaissance de
soi. Au cours duvoyage, ilne cherche pasle nouveau,l’inconnu, mais levieux,le
connu, pour qu’il puissereconnaître cequilereconnaît.Aucoursdu voyage il
cherche dans lemondeles modèlesauxquelsil puisse comparer sesexpériences.Ce
quiveutdirequelevoyage est traité d’unconcept relationnel quiva depairavecla
réévaluationdesapropre identité culturelle,quimène auxchangements permanents
desonidentité.Cette conceptionestenconcordance avecles théoriesdes
anthropologuescontemporains (parexemple MichaelHarbsmeier ouAloisHahn)
selon lesquelles les récitsdevoyagenevisent plus lesculturesdécrites,mais les
dispositionsculturellesde celuiquilesdécrit.Cequiveutdirequeles récitsde
voyage comptenten tant quesourcesdel’histoire des mentalitésdes voyageurs, et
7
parconséquent l’étranger n’est qu’une construction sociale.

Cette conception justifie dans leromand’Esterházy latechnique
intertextuellequi estàla base du récitdevoyage.Lelivre est rempli d’allusionsaux
récitsdevoyagesur leDanube, àpartirde JulesVernejusqu’à ClaudioMagris.De
plus, il ya aussi desallusionsà des récitsdevoyage fictifs,parexemple àl’œuvre
d’ItaloCalvino,Le città invisibili, etauxautres réflexions sur l’espace danubien,par
exemple cellesd’Attila Józsefoude MilanKundera.CequiveutdirequeleDanube
estconçuici commelamétaphore du texte, dudiscours.La caractéristique du roman
d’Esterházy peutêtre décrite commeunesituationherméneutique dans laquellele
dialogue entreleshorizonsdel’étrangeretdu soi-mêmereçoit une forme
spécifique :notamment l’image desoi-même estdirigéepar lepointdevue de
l’étranger.Maisdequois’agit-il plusconcrètement ?Dans leroman,on trouve
nombre de descriptions sur la Hongrie et sur lepeuple hongrois quisontempruntées
auxcaractérologies nationaleshongroisesécrites par lesAutrichienset lesTchèques.
Dans une autresituation, ilfaitdes réflexions sur sapropre culture àpartirdes
journaux sur la Hongrie delatélévisionallemande.Endescendant leDanube eten
arrivantàBudapest,levoyageuressaie devoir sapropreville,Budapest, avecles
yeuxd’un touristeoccidental, fait quipermetdes réflexions nuancées sur sapropre
identité et sur sarelationavecle centre européen.

Edward Saïd écritdans son livre,L’Orientalisme,qu’à ces typesde
discours qui effectuent un partage entre deux mondes, appartient toujours unfort
effetdeschématisation.Parexemple,letype delangage etdepensée appelé
«orientalismde »,u pointdevuerhétorique, estanatomique eténumératifparce
qu’il veutdiviser les phénomènes observésen parties traitables.Du pointdevue
psychologique, cetype de discoursest une forme deparanoïa,un savoir quin’est
8
pasdu mêmeordrequelesavoirhistoriqueordinaire.Cette constatationest valable

7
Cf.MichaelHARBSMEIEReiR, «sebeschreibungenals mentalitätsgeschichtliche Quellen.
Überlegungen zueinerhistorisch-anthropologischenUntersuchung frühneuzeitlicherdeutscher
Reisebeschreibungen», inAntoni Maczak – Hans Jürgen Teuteberg (éd.),Reiseberichte als Quellen
europäischer Kulturgeschichte.Aufgaben undMöglichkeiten der historischen Reiseforschung,
Wolfenbüttel,1982,1-31 (trad.hongroise «Az útleírások mint a mentalitástörténetforrásai.Gondolatok a
kora újkori németútleírásoktörténeti-antropológiai elemzés», ine kapcsánKorall, 26, 25-53.);Alois
HAHN, «Diesoziale Konstruktion desFin Waremden »,lterM.Sprondel (éd.),Die Objektivität der
Ordnungen und ihre kommunikative Konstruktion,Frankfurt am Main,1994,140-166.
8
Edward W.SAÏD,L’Orientalisme, Paris, Seuil,2000,90.Trad. par.Catherine Malamoud.

17

aussi pourl’imagetraditionnellesur le centre créée parlapériphérie,qu’onapu voir
àl’œuvre dans les récitsde Kosztolányi.Or,par lerenversementdes pointsdevue
del’autrui etdesoi-même,leromand’Estrerházyal’intentionde dépasserceseffets
deschématisation.Laquestiondu livre d’Esterházyest justement lasuivante :
comment peut-on transformer lamodalitétraditionnelle d’apercevoir le centrequise
basait surdes termeséthiquesen unerelation plus nuancée,plus soutenable?Cette
transformation va depairavecla déconstructiondesapropre identité et l’élaboration
d’unenouvellevision sur lesfrontièresculturelles séparant lesdeux mondes.
Voyons un passage du roman:

« ToutceDanube etcette démultiplicationdes litaniescentre-européennes
me faisaient non pasdégoûter maisenrager. (…)Tousces ‘idée
danubienne’,‘ethosdanubien’,‘souffrance danubienne’,‘tragédie
danubienne’,‘dignité danubienne’,‘présentdanubien’,‘avenirdanubien’!
Dequoiparle-t-on ?Ce déferlementestdevenu suspect.Vide danubien,
haine danubienne,puanteurdanubienne, anarchie danubienne,
provincialisme danubien,Danube danubien. (…)En toutcas,la définition
donnéeparKundera était sous perfusion, branchéesur l’Union soviétique.
Combiencette définition meplaisaitàl’époque !Etcommejeprenais
Handke pour un obtus ou pour un immature,lorsqu’il osaqualifier
l’Europe centrale de‘purconcept météorologique’! Alors qu’ila
9
parfaitement raison! »

Cepassagemontrequel’identité del’Europe centrale etdel’Estet les
termeséthiques quilasoutiennent (« ethosdanubienne,souffrance danubienne,
dignité danubienne »), enfinde compte,tendentàse construire d’unemanière
tautologique(«Danube danubien»).Ces termeséthiques sontidentifiés par le
voyageurd’Esterházycomme figures rhétoriques quiont pourfonctiondemasquer
l’incapacité de communicationavecl’occident, avecle centre.

Leseul moyende dépasser l’effetdeschématisation, cette inversion
mécaniquequi dirigel’image del’occident, faitepar le centre, estdetrouver nos
propresdéfautsderaisonnement,nos propres pointsde cécité concernant notre
identité.Lepremier pas pour unetelle démarche estd’analyserclairement notre
modalité deraisonnement qui est,selon lenarrateurd’Esterházy, axéesur une
subjectivitévide,nuisible àlaréflexion objective :

«… unhabitant de l’Ouest, çaparle d’un sujet, il yaun sujetetil
l’examine, éventuellement,sous unangletrès personneunl ;habitant de
l’Est,unCentre-Européen,unMitoyen, çaparle delui-même, il yalui etil
10
parle de cela,par le biaisdu sujet».

C’està cause de celaquelevoyageurd’Esterházy n’accepteplus le
raisonnementde MilanKundera(provenantdeL’art du roman) selon lequel

9
PéterESTERHAZY,L’œillade de la comtesse Hahn-Hahn.En descendant leDanube, Gallimard, Paris,
1999,209-210.Trad.fr. parAgnèsJárfás.
10
Ibid.,70,souligné dans l’original.

18

l’Europe centrale soit traitée de simplesigne dela décadence européenne, «le
laboratoire du crépuscule »,un «miroir prémonitoire du destin possible de toute
11
l’: iEurope »lconsidère que cetype deraisonnement opère avec une fausse
conception d’exemplarité,quin’est qu’unesimple inversiondel’image idéalisée du
centre.On trouve dans leroman une allusionironique àla conceptionde Kundera :

«Àmonavis,l’Europe centralen’estautrequ’une bille deverre, belle
parmiles plusbelles, inventéeparKundera dans satristesolitude
parisienne. (Ilétait tellementaffligé dans son lointainParis,sachant qu’il
neserviraitàrienderentrerà Praguepuisque alorsPrague deviendrait, du
12
coup,toutaussilointain…)»

Cequiva depairavecl’impératif denuancer l’imaginaire créésur le centre
etde dépasser notre cécité envers lui, estderelativiser nos propresconcepts sur la
dite identité,sur la diteunité del’Europe centrale :c’està cause de celaqu’il
partagel’opiniondel’écrivainautrichienPeterHandke, selon laquellel’identité
centre-européennen’est qu’une fiction («un purconcept météorologique »).

Onassiste ici auchangementde cette identitésupposée del’Europe
Centrale etd’Est:lapériphérieperdla certitude depouvoir se définircomme
l’inversionducentre, del’occident.Ceque dit lerécitd’Esterházy, est renforcépar
lamanière dontil le dit: il yaunepermanente auto-ironie, et l’omniprésence de
l’intertextualitéquiprouvequ’on nepeut pas parlerdesapropre culturesansêtre
déjà influencépardesdiscoursétrangers.QuandEsterházy refusele discours
simpliste et schématiquesur lesdifférencesculturellesentrele centre et la
périphérie, il seréfère àl’œuvre deClaudioMagris, intituléeDanube.Magris, en
interprétant l’œuvre intituléeL’antipolitiquedel’écrivainhongroisGyörgyKonrád,
dénonce d’unepart l’opposition simpliste desdeux moitiésducontinent,mais
d’autrepartil ne croit pas qu’on puisse avoir uneEurope centrale « antipolitique »,
un lieuidéaldetransmissionentrel’Occidentet l’Orient,qui échapperaitàtoute
idéologiepolitique,quiseplaceraitau-dessusdetoutes lesdisputes quipartagent
13
l’Europe.Letexte d’Esterházy montrequel’autointerprétationdelapériphérie est
liée étroitementauxinterprétations quele centre a données surelle,mais, àleur tour,
celles-cisontinfluencéesaussipar l’autointerprétationdelapériphérie.

11
« La destructiondel’Empire(Autriche-Hongroise),puis, après 1945,lamarginalisationculturelle de
l’Autriche et lanon-existencepolitique desautres paysfontdel’Europe centralelemiroir prémonitoire
dudestin possible detoutel’Europe,lelaboratoire ducrépuscule.» MilanKUNDERA,L’art du roman,
Paris,Gallimard,1986,159.
12
PéterESTERHAZY,ibid.,155.
13
Cf.ClaudioMAGRIS,Duna[Danubio,1986],Európa,Budapest,1992,292.Trad.hongroisepar
KajtárMária etKomlósiÉva.

19

3. Conclusions théoriques: centre et périphérie comme fictions
corrélatives
Pour résumer en quelquesmotslespossiblesapports des analyses
précédentes, on peut affirmer que ce quelevoyage apporte, cen’est pas la
présentationdetelleou telle image ducentre,maisc’est plutôt le degré dela
différence culturellevécuepar les voyageurs.Par rapportàlalogique dudiscours
colonisateur présentée entre autres parEdward Said,onavuicil’inverse : c’est la
périphériequi attribue aucentreuncertain pouvoir normatifqu’il nepossèdepas
tout seul, car leur relationestcorrélative etdynamique.Onavu que dans latradition
du modernisme hongrois,l’oppositioncentre-périphérie avaitencorequelquesens:
elleseprésentaitdans l’externalisationdescomplexesd’infériorité des voyageursde
lapériphérie.Denos jours, dans l’ère desfrontières transparentesetdela
globalisation,l’efficacité,l’effetheuristique de ce couple devientdeplusen plus
douteux,ou, autrementdit, il nécessite d’êtrenuancé, concrétisé etcontextualisé.
Àpartirdelaprésentationdu récitd’Esterházy,onapu voir queles notions
ducentre etdelapériphériesontdesfictionscorrélatives, c’est-à-dire des
constructionsconceptuelles permettantd’interpréter laréalité.Mais ondoit toujours
tenircompte dufait qu’il s’agitdes termeshistoriques,se changantdynamiquement.
Étantcorrélatifs, il n’ya aucuneraisondeles traiter séparément.On sait quele
couple conceptuelcentre-périphérie a été développépourdécrirelesdifférences
dans l’évolutiondeséconomies mondiales, c’est-à-direpourdécrirela directiondu
mouvementducapital (notammentdans les œuvresde Fernand Braudel,
d’EmmanuelWallerstein, etc).Toutdemême, dans le domaine dela culture,leur
relationest pluscomplexe, bien qu’on nepuissepas négliger l’influence des loisdu
marchésur les processusculturels.Dans le domaine dela culture,on nepeut pas
généraliseret prendre cesconcepts pourdonnés une fois pour toutes:parcontre,on
doit les nuanceret les traiterhistoriquement.

Larelativisationdenotrepropre identité,l’impératif dese changeretde
devenirautre, des’identifieràl’horizondel’autre,nesignifiepas qu’ondoive être
commel’autre(cequ’onavudans le casde KornélEsti) oubiend’êtrel’exact
opposé del’autre(c’est le casdeBandi Cseregdi).CommeBernhard Waldenfels le
dit,on peut se changer, devenirautresile choixentrelepropre et l’étranger présente
14
desalternatives véritables .Encequi concernenotreproblématique ducentre etde
lapériphérie, celaveutdirequ’ilfaut prendre conscience dela fictionnalité etdela
corrélativité de ces notions pour qu’on puisse avoirdevéritableséchangesculturels
entrelesdifférentes régionsdel’Europe.Ou,plus précisément, ilfaut redéfinirce
couple determes, ilfaut réévaluer la hiérarchiequ’ilimplique automatiquement,
pour qu’on puisse accéderàun modèle d’échange cultureladéquataussipour
l’époque contemporaine dela globalisationetdes réseaux virtuels.

14
Cf.Bernhard WALDENFELS, « ParadoxienethnographischerFremddarstellung », inIrisDärmann–
Christoph Jamme (éd.),Fremderfahrung und Repräsentation, Weilerwist, Velbrück Wissenschaft,2002,
151-182.

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